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SUR LES MOYENS D’AMÉLIORER LE SORT

IJISCUURS PRONONCÉ AU CONGRUS AGRICOLE DE GERL1N.

La question sur laquelle je me hasarde à dire ici quelques mots a déjà été signalée dans notre programme comme éminemment importante, comme une question fondamentale et pénétrant jusqu’au fond des choses. Et c’est avec raison : on en trouverait difficilement une autre, dans tout le domaine de l’cconomie rurale et politique, qui put prétendre à un intérêt plus vif et mieux justifié. Cette question est celle qui a pour objet de s’occuper du bien-être de la classe la plus nombreuse et en même temps la plus pauvre dans la population de nos campagnes. Sans contredit, nous reconnaissons, avec les rédacteurs de notre programme, qu’en général la situation de nos paysans s’est considérablement améliorée, sous le rapport matériel comme sous le rapport moral, depuis l’abolition de la servitude personnelle et des corvées ; nous convenons aussi avec joie que, dans les grandes exploitations agricoles, les gens de service ont vu, grâce à de sages dispositions, leur condition s’amender et s’élever ; et cependant, nous n’en sommes pas moins contraint de liiirc une autre observation, à savoir, que la dernière classe de la population rurale, que les journaliers et les manœuvres, en général, sont loin de se trouver en état d’améliorer leur sort au même degré que pourraient le faire des travailleurs investis d’une propriété. Sons l’influence des sentiments que leur inspire cette situation nécessairement arriérée dans la carrière du progrès, ils sont arrivés à un mécontentement, ils sont tombés dans un découragement dont portent un témoignage suffisant des plaintes trop souvent répétées, ainsi que les questions mêmes posées dans cette enceinte. Mais les délibérations de l’honorable assemblée prouvent déjà surabondamment que, en même temps que la conscience du mal, s’est éveillé un désir ardent d’y remédier. Aussi, en m’en rapportant aux travaux qui sont particulièrement mentionnés dans notre programme, puis-je me croire dispensé de tracer ici un tableau plus développé de la position] où se trouve aujourd'hui la classe d’habitants dont j’ai à vous entretenir, et je prends la liberté d’entrer immédiatement en matière, c’est-à-dire d’examiner les moyens d’amélioration que l’on a proposés. Notre programme énumère dix de ces moyens : je me borne aux plus importants.

1° Que l’action des autorités publiques et des associations particulières, à l’effet d’obtenir plus de moralité et de sobriété, doive être considérée comme efficace autant qu’importante, c’est ce que personne ne voudra contester ; mais que celte

action aille, ainsi qu’on l’a demandé, jusqu’à supprimer des fêles et des danses trop fréquentes et trop libres, etc., voilà ce qui ne me semble pas entièrement rationnel. En effet, des mesures purement négatives ne peuvent produire aucun résultat solide et fécond. En se bornant à restreindre, à défendre, sans agir en même temps d’une manière positive, on s’expose à n’exciter que des troubles d’une part, tandis qu’on n’obtient pas de l’autre le résultat désiré '. La situation du peuple de nos campagnes est assez triste déjà pour qu’on ne cbercbe pas encore à s’opposer aux manifestations d’une gaieté sans danger, à diminuer pour lui, sinon à lui enlever tout à fait d’innocents et faciles plaisirs. Toujours est-il qu’il ne faut les autoriser que sous la condition de la sobriété et de la modération, direction dans laquelle les sociétés de tempérance, qui s’accroissent et s’étendent de plus en plus, exercent une influence réellement méritoire. Mais ces sociétés mêmes ne laissent pas que d’appartenir aux moyens uniquement négatifs, du moment qu’elles ne cherchent pas à offrir au peuple, en échange des boissons enivrantes, d’autres boissons saines à la fois et fortifiantes, agréables en même temps qu’économiques. On voit donc que cette question est en rapport immédiat avec celle de la suppression des droits sur le malt, des encouragements à donner à la fabrication de la bière, etc. Il suffit de signaler ici ce point de vue.

2° Le second moyen qu’on a indiqué, c’est-à-dirc les soins à donner à l’éducation de la jeunesse dans les campagnes, spécialement par l’établissement de salles d’asile rurales, est sans contredit le plus important et le plus fécond de tous ceux dont il a été question jusqu’ici. Les institutions de ce genre sont des à présent considérées par tous pays, et particulièrement en Angleterre et en France, comme si utiles qu’on a été jusqu’à y voir, non sans quelque raison, le germe d’une régénération du peuple *. Sans entrer ici dans de longs détails sur l’organisation de ces salles d’asile et sur l’influence qu’elles peuvent exercer parmi la population rurale, ce que j’ai fait d’ailleurs avec développement dans un écrit spécial eu langue polonaise, je me bornerai à déclarer à ceux des honorables assistants qui sont voués comme moi à la pratique de l’agriculture, que je suis prêt à rendre avec joie un témoignage appuyé sur des faits quant à l’excellence de ces établissements. Je les regarde comme plus utiles, plus essentiels encore que les écoles elles-mêmes ; car si, dans ces dernières, l’enfant apprend à lire un peu, à écrire et à compter, dans les salles d’asile il apprend a vivre, il s’habitue pour ainsi due dès le berceau à une vie régulière, sociable, harmonieuse, de telle sorte que les habitudes prises ainsi dans la première enfance lui restent toute la vie invariables et bienfaisantes. Sous l’impression de ces idées, la diète tenue cette année dans le grand-duché de Poscnavoté, sur une proposition

i Cela rappelle cet arrête du gouverneur d’une ville importante dans les colonies, loquel, pour mettre un terme aux vols et aux assassinats qui se commettaient chaque unit dans des rues privées d’éclairage, n’imagina rien de mieux que de faire défense de sortir des maisons après une certaine heure, et mit ainsi tous les soirs mie population entière aux arrêts, comme s'il n’eût pas été plus raisonnable de faire acquisition de lanternes ou nombre suffisant pour éclairer la ville.

J A une condition, cependant, c’est qu’on pourra mettre ces institutions à l’abri dos inconvénients qu’engendre la charité légale. (.Yo le de la rédaction.)

ilc nia part, «ne pétition à Sa Majesté pour qu’elle voulût hien ordonner la fondation de salles d’asile sur tous les points du pays, et subvenir avec les fonds de l’État à l’instruction pratique de leurs directrices, ainsi qu’à l’assistance, dans cette utile création, des commîmes rurales trop pauvres pour y suffire par elles-mêmes. On peut donc incontestablement espérer de ce côté des résultats nombreux et puissants : mais nous ne devons pas pour cela nous contenter de ce moyen d'action.

Et d’abord, l’effet qu’on en peut attendre ne profitera qu’à l’avenir, car ces établissements n’agissent que sur la génération naissante, et restent sans influence quant au temps présent. Avouons, pourtant, que les parents, n’étant plus désormais détournés du travail par les soins à donner à leurs enfants, verront leur condition son améliorer d’une manière sensible. Mais il n’en est pas moins vrai que ce moyen est plutôt pédagogique qu’économique, et nous savons tous, ce qui du reste a été reconnu plus d’une fois dans le sein de cette Société, que le progrès moral et intellectuel des hommes a besoin de s’appuyer sur une buse matérielle, qu’il faut en quelque sorte préparer le terrain sur lequel peuvent se développer à l’aise les éléments d’un ordre supérieur. Aussi, toutes les fois qu’il s’agit de mesures ayant pour luit la moralisation du peuple de nos campagnes, ne devons-nous jamais perdre de vue les considérations relatives à son bien-être physique. Ce n’est que par l’alliance bien entendue des deux principes qu’on peut espérer d’arriver à des résultats vraiment efficaces. Mais, comme je ne terminerai pas mon discours sans revenir sur cette question, je vais poursuivre l'examen des moyens énoncés dans le pro-

3° En ce qui concerne la conduite des maîtres envers leurs serviteurs, l’équité, nu, quand il le faut, la sévérité du traitement, la répartition d'un meilleur salaire nu de récompenses particulières, plusieurs mesures ont été recommandées et me semblent aussi recommandables. Il est venu, par exemple, à ma connaissance que. Mtr un bien du grand-duché de Posen, tous les gens de service reçoivent annuellement une couple d’écus de plus qu’il n’est d’usage d’en accorder dans le voisinage : cette augmentation de gages, toutefois, n’est pas perçue à la fin de chaque année par les ayants droit, mais reste dans la caisse du propriétaire, et ce n’est qu’après im certain temps que le montant, y compris les intérêts, en est remis, sous la forme d’un petit capital par conséquent, aux serviteurs qui l’ont gagné. On réussit, parmi semblable arrangement, à aiguillonner le zèle des serviteurs, aussi bien qu’à éviter un changement continuel et fâcheux. A ce propos, je ne puis m'empêcher de mentionner un autre mode de primes que j’ai déjà mis en pratique dans le cours de la dernière année. Je réunis tous les habitants du village et les imitai à désigner euxtnêincs les travailleurs des deux sexes les plus habiles et les plus zélés, et, le rang obtenu par chacun déterminant son degré de mérite, les élus reçurent en conséquence des récompcnccs diverses et progressives. Les choix fuient faits avec un discernement remarquable. Si les individus récompensés l’avaient été directement par le maître, les autres y auraient peut-être vu quelque trace d’une faveur particulière et non justifiée ; mais, en agissant comme je le fis, je les forçai tous à reconnaître la valeur des distinctions accordées, et l’effet moral s’en accrut d’une manière considérable.

4“ Quant à la quatrième mesure

que l’on propose, à savoir, l’encouragement de

l’épargne et le versement de ce qui a pu être mis de côté dans des caisses établies à cet effet, qu’il me soit permis de faire observer qu’avant de recommander lcconomie comme moyen, on devrait fournir le moyen d’économiser. Ne tournonsnous pas ici dans un cercle vicieux ? L’épargne peut améliorer la situation de notre population rurale, rien de plus juste : pour parler avec franchise, cependant. celle-ci ne peut épargner tant que sa position n’est pas améliorée. Sans contredit, il y a partout des exceptions, soit des contrées particulièrement favorisées, soit, dam d’autres contrées, certains individus qui ont trouvé l’occasion d’amasser plus on moins d’écus ; mais, j’en appelle aux cultivateurs de nos pauvres districts, n’est-re pas encore une exception que de voir fournir en argent même la dot la plus mince ? Je vais plus loin, et je demande s’il est permis à un de nos journaliers de songer à l’achat d’un coin de terre? Non certainement. Avant donc d’exiger de lui qu'il mette régulièrement à la caisse d’épargne, avisons à lui en procurer les moyen-, et, ici encore, je renvoie aux considérations par lesquelles je me propose de terminer.

5° L’emploi des serviteurs, durant les soirées d’hiver, à des travaux accessoire-, serait à coup sur chose fort désirable, si seulement elle était plus facile à exécuter qu’elle ne l’est en réalité. Puis, si nous considérons de plus près ce problème, si simple en apparence, nous verrons qu’il se confond avec un second problème de beaucoup plus compliqué. Le fdage et le tissage, qui furent pour tant de pays une source de richesses, ont perdu, par l’introduction des machines, toute leur vertu à cet égard. Ce n’est pas que, par cette remarque, nous prétendions dresser contre les machines un acte d’accusation : bien au contraire ; nous nous bornons à constater un fait, et incme un fait heureux pour l’humanité ; car, dussent maints et maints tisserands en souffrir, il n’en est pas moins vrai que la masse des consommateurs y a gagné. Il en résulte aujourd’hui la nécessité de chercher d’autres occupations où la main du travailleur puisse trouver à s’exercer. On y réussira plus aisément en réunissant un certain nombre d’individus pour une tâche commune, car le travail isolé tend à perdre de plus en plus de sa valeur. La nature même des choses répondra avec le temps à ce besoin nouveau par suite de la tendance qu’ont telles ou telles branches d’industrie à se porter des villes dans les campagnes. Il s’en présente dès aujourd’hui quelques exemples, ce qui, du reste, n’est devenu possible que depuis le perfectionnement toujours en progrès des moyens de communication et de circulation, car on n’aurait osé y penser il y a peu de temps encore, alors qu’il n’était pas question des chemins de fer, et que les chaussées elles-mêmes n’étaient encore qu’à l’état de question. L’alliance des travaux agricoles avec des travaux industriels proprement dits, en pins ou moins grand nombre, tel est à coup sûr un des problèmes que notre époque est chargée de résoudre ; mais nous devons, avant tout, laisser ces deux branches de l’activité sociale se poser et se classer d’après les lois de leurs natures respectives.

Vous comprenez que cette partie seule du sujet pourrait prêter à des commentairefort étendus et qui ne seraient pas sans importance ; mais je dois malheureusement me contenter, pour cette fois, de cette simple indication, afin de ne pas trop nonécarter du plan de nos délibérations. Du reste, la question que j’ai l’honneur de traiter est si vaste, que force m’est de me borner sur tous les points à dés indications et presque à des allusions du même genre.

G» Une plus grande sollicitude, des soins plus inquiets de la part des maîtres pour l'àgc, les infirmités ou les maladies de leurs subordonnes, voilà ce qu’on ne saurait trop recommander. Beaucoup, parmi vous, reconnaîtront quelle puissante influence pourraient exercer sur les sentiments de la population rurale certaines institutions de liicnlàisancc etdcsccours, telles que l’établissement d’un service médical, etc. Mais sous ce rapport, on ne peut que faire un appel au cœur et au bon vouloir des propriétaires.

7°, 8°, 9°. Quant aux autres parties de notre programme, telles que : récompenses particulières à décerner pour les longs et fidèles services ; conscience plus grande et plus attentive à apporter dans la délivrance des certificats aux valets de ferme ; sollicitude plus active à montrer pour la fréquentation de l’église ; bon exemple à donner par les maîtres à leurs serviteurs ; ce sont des points qui rentrent dans ce qui a été déjà dit, ou dont l’énoncé parle assez par soi-mêtnc, et qui, par conséquent, ne demandent pas à être traités avec plus d’ctendue. J’aurais néanmoins insisté sur la question des certificats, si dernièrement elle n’avait pas été l’objet de délibérations approfondies dans l’assemblée des Etats. Aussi, pour ne pas abuser trop longtemps de la bienveillance que l’honorable assemblée veut bien mettre à m’écouter, vais-je passer immédiatement à l’exposé d’une mesure nouvelle, qui me semble de nature à produire une amélioration efficace dans la situation des habitants de nos campagnes. Ne croyez pas, messieurs, que )c me présente ici avec l’intention de vous recommander un mode à part de conduite à l’égard des serviteurs ruraux, que je sois, en un mot, assez présomptueux pour vous apporter des conseils ; bien au contraire, c’est moi qui viens, sans prévention aucune, faire un appel à vos lumières, et conférer en commun avec vous sur des moyens de réforme que je commence à peine de mettre en œuvre. Il s’agit, en effet, d’arrangements qui, tout en établissant des rapports nouveaux entre le maître et scs serviteurs, ne laissent pas, comme tout ce qui n’a pas encore été consacré par l’usage, de soulever dans l’application plus d’un scrupule et d’une difficulté ; et c’est précisément pour éclaircir ces scrupules et résoudre ces difficultés que je m’adresse à cette assemblée, dans la persuasion que vous ne refuserez pas à mon entreprise votre aide et vos avis. Je me borne donc ii raconter et à questionner, afin d’éviter autant que possible de faire fausse route dans une voie nouvelle ; mais quant à donner des conseils, je n’en aurai le droit que lorsque je pourrai invoquer à leur appui une expérience heureuse de plusieurs années ; or, dans un cas pareil, les faits parlent plus haut que tous les arguments.

Mon point de départ est dans cette conviction que la classe de nos journaliers ne peut être laissée plus longtemps dans la situation où elle se trouve aujourd’hui, dépourvue qu’elle est de tous liens sociaux et moraux, de tout espoir de conquérir une position assurée, d’entrer jamais en jouissance d’une propriété personnelle, d améliorer, en un mot, sa condition. Ceux de nos anciens paysans, jadis corvéables, qui sont devenus propriétaires ont du moins une base fixe sur laquelle ils peuvent en quelque sorte étayer leur vie à venir. Bien qu’il reste encore quelque chose à faire même à leur égard, toujours est-il qu’ils ont la certitude que l’amélioration de leur sort dépend en grande partie de leur activité et de leur application ; ils ont, si l’on peut s’exprimer ainsi, l’atelier dans lequel ils peuvent désormais travailler à l’aise ; et qui donc oserait mettre en doute les miracles que fait accomplir le sentiment de l’indépendance et de la propriété ?

Pour le moment donc, nous pouvons laisser de côté les paysans propriétaires car, bien qu’ils puissent par la suite donner lieu à plus d’une observation de notic part, on est pourtant en droit de dire, pour ce qui les concerne : ils s’aideront bien eux-mêmes, puisqu’ils sont en position de le faire, puisqu’ils en ont déjà plus oumoim les moyens. Il en est tout autrement des journaliers et des valets : ceux-là n’ont, n c possèdent rien que leurs mains, c’est-à-dire que ce quela nature leur a donné; à paît l’établissement des écoles, la société n’a rien fait encore pour eux. L’Etat doit-il, en vertu de considérations majeures, leur attribuer leur part de propriété, comme il ,, fait pour les premiers? Mais où la prendrait-il, cette part de propriété ? En un nuit, tonte la population rurale doit-elle être de nouveau classée et casée, c'est-à-dire |,sol, la terre doit-elle être morcelée, pulvérisée en quelque sorte, de telle façon <p l<: chacun en obtienne son grain à lui? C’est tout bonnement une chose impossible, et. mfût-elle pas impossible, elle serait nuisible. Qu’y aurait-il donc à faire, dans une voie praticable, pour améliorer le sort de cette classe qui se voit toute négligée? 11 est im autre moyen de leur ouvrir la perspective d’un gain durable et continu, d’aiguillonner leur zèle et leur activité avec autant de force et de succès que par l’appàt de I , possession. Oui, le moyen existe de leur assurer des bénéfices de plus en plus importants, de leur donner une part dans l’accroissement du capital social. Pour cela, il suffit d’une mesure de trcs-facile exécution, qui, sans blesser personne, ne peut qu’être profitable à la fois pour les maîtres et pour les serviteurs.

Souvent déjà on a reconnu que la plupart des améliorations, que les découvertes les plus importantes et les plus fécondes, n’étaient apres tout d’ordinaire que la généralisation, quel’application en grand d’un fait préexistant, depuis longtemps connu, mais qui, dans son isolement et son apparente insignifiance, avait à peine attiré l’attention. C’est ainsi que les chemins de fer ne sont que l’extension systématique des essais tentés depuis des siècles pour faciliter aux abords des fabriques et sur de courtes distances le transport de leurs produits; c’est ainsi que les banques de citcnlationne sont quela généralisation des procédés mis en oeuvre par quelques nuiicbands nécessiteux du moyen âge, etc. Eh bien ! le fait minime, insignifiant, que j’ai à signaler ici comme rattachant au passé mon projet de réforme, c’est la position des régisseurs dans un grand nombre de domaines.

On sait, en effet, que beaucoup de régisseurs, outre leurs appointements fiscs, touchent un tantième sur le produit net des biens qu’ils ont à administrer. Ce tantième est donc la recompense de leur zcle et de leur activité. Que cette mesure a beaucoup d’atantages, c’est ce que prouve par l’expérience son application si répandue. Qui empêche de lui donner une plus grande extension et de l'étendre aussi à d’autres personnes ?

La bonne administration d’un bien ne réclame pas seulement un habile et honnête régisseur, mais aussi des employés et des travailleurs habiles et laborieux. Qu’y a-t-il donc, de si difficile à récompenser proportionnellement ces derniers, ou plutôt tous ceux qui prennent une part quelconque à l’exploitation du domaine, ilr même que l’on récompense déjà le régisseur ? Ce que l’on trouve bien pour l’un peut être bon pour tous. Ce tantième que dès à présent on prélève sur le produit net au profit du premier, on l’appliquerait aisément au moindre des travailleurs, enprcnant pour base le rapport de ses gages fixes actuels avec les appointements fixes

du régisseur. Tel valet qui ne gagne annuellement que vingt cens percevrait sa prime en sus sans occasionner plus d’embarras que son supérieur doté de quelques centaines, voire de quelques milliers, et certes, toute proportion gardée, il n’attacherait pas à ce bénéfice extraordinaire moins d’importance que celui-ci.

Maintenant, quelle serait la conséquence immédiate d’une semblable.mcsure?Une réforme à la fois morale et économique; chez les travailleurs et les valets les sentiments actuels, qu’engendre la contrainte, d’indifférence et de négligence à l’égard des intérêts du propriétaire, pour ne pas dire d’aversion contre sa personne, car nous ne pouvons nous dissimuler que ce dernier sentiment ne se développe que trop souvent, se changeraient tout à coup en coopération active, consciencieuse et sympathique; les intérêts de tous les habitants d’un village, démembrés aujourd’hui en quelque sorte, et même plus ou moins en contradiction les uns avec les autres, se concentreraient dans un même foyer, et chacun serait animé du désir de voir pro spérer le domaine, car chacun aurait à y gagner, le zèle serait excité ; les valets ne chercheraient plus si fréquemment à passer d’un bien, d’un maître à l’autre; un lien vraiment moralsc formeraitentre eux et leur patron, ou même entre eux elle sol. Plus alors la culture feraitdc progrès, plus la condition du travailleur se relèverait, plus ses espérances s’agrandiraient; en un mot, il ne se sentirait plus isolé, sans stimulant, sans avenir; mais il se trouverait rattaché à la société par son propre intérêt et par ses affections raisonnées, c’est-à-dire par des liens matériels à la fois et moraux. A nos yeux du moins la chose est en principe très-claire, tout à fait incontestable, et dans l’exécution assurément facile.

Lorsque je communiquai à quelques amis mes projets à cet égard, on appela mou attention sur un plan tracé il y a déjà plusieurs années par M. Albert, conseiller des finances au service du duc d’Anhalt-Cocthcu, lequel demandait aussi qu’on accordât nue part dans les produits de la terre à ceux qui parleur travail auraient participé à la production, et qui proposait en conséquence de les récompenser en nature et proportionnellement à la quotité de la récolte. Cette idée reposait sur le principe très-juste de l’exploitation avec partage, et fit, lors de son apparition, prùnce qu’elle fut par Adam Muller, une certaine sensation. Mais je dois • repousser l’application de ce principe comme manquant de justesse. Un coup d’œil rapide sur les estimations à l’appui suffit pour convaincre que les travailleurs étaient placés dans une position par trop désavantageuse ; car comment aurait-il été possible qu’avec un sixième ou un huitième du blé battu, ils eussent pu subvenir à leur existence, après avoir entrepris à leurs frais tous les travaux de main et d’attelage, alors qu’il est reconnu que la moitié, et dans les circonstances les plus favorables, plus d'un tiers encore du produit total est réclamé, dans l’état actuel des choses, pour les frais de production? Ajoutons à cela qu’il est défait que le salaire en nature ne peut jamais profiter au journalier. Cependant, bien que me défiant dès l’abord de la bonté de ce projet, je ne m’en crus pas moins obligé d’en vérifier le succès sur les lieux mêmes, où je m’assurai qu’il avait cessé d’être mis en pratique. Si j’en ai fait mention, c’est pour prévenir toutes les conséquences prématurées que l’on pourrait déduire de la non-réussite d’une entreprise analogue à la mienne, et pour rendre en même temps à la mémoire et aux efforts de M. Albert l'hommage qui leur est dû.

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Pernicltez-moi maintenant Je répondre brièvement à quelques objections.

On pourrait d’abord mettre en doute qu’un travailleur ordinaire fût en étatJ, comprendre la part qu’il aurait de la sorte ait revenu de la propriété, et de f a ; rt les calculs de proportion qui en seraient le résultat. Je n’admets pas que sa Q . pacité se trouvât au-dessous de cet effort d’intelligence; mais supposons q U ! j| en lût ainsi, l’expérience d’une année suffirait pour le mettre au courant. Aussitôt qu’à l’expiration de cette année il se trouverait en possession des quelques cens tn sus de son salaire habituel, tous les doutes qui auraient pu naître dans son esprit ;e dissiperaient. Ne verrait-il pas que la mesure nouvelle ne produit que de bons risultats, cl que ces bons résultats dépendent eu grande partie de lui-même et de colravaillcurs? Je veux bien supposer encore que l’essai fait une première fois lt laissât tiède et même indifférent; mais alors, après une seconde année d'expérience, il n’en serait que plus puissamment excité par la certitude désormais évidentedi

Ici se présente une autre difficulté et d’une nature tout opposée. Dès qu’ils ;i sauraient intéressés dans l’exploitation, les travailleurs ne réclameraient-ils pj. le droit de dire leur mot, d’intervenir dans sa direction ? Ceux d’entre eux qui le feraient s’appuieraient certainement sur cette circonstance que, là où le tantième du revenu est accordé au régisseur, celui-ci est aussi le maître d’administrer ledomaine d’après scs vues à lui. Mais, outre que je pourrais contester l'exactitude du fait ainsi allégué, il est une considération victorieuse à faire valoir contre celle prétention, c’est que, dans mon système, le traitement fixe du travailleur ne dépend en aucune façon de la quotité du revenu, et que celle-ci ne détermine al» lument que le montant du tantième à lui payer en sus de ses gages. Sans doute,s le salaire total du valet ou du journalier devait être proportionné au produit d» domaine, et cela de telle façon qu’il fût soumis à toutes les éventualités auxquelles est exposée l’exploitation, aux chances de perte comme à celles de bénéfices, oli! alors, l’intéressé pourrait avec une sorte de justice prétendre à une voix délibérative dans l’administration de l’entreprise. Mais, du moment tpie son gain actuel lui est garanti comme un minimum assuré, il ne peut que gagner à un arrangement de cette espèce, et il doit y trouver un motif de redoubler de zèle, en menu temps que de montrer une sollicitude incessante pour toutes les parties de l’exploitation. Car plus, d’une part, chaque travailleur contribuera par son activité à accroître le produit, plus, de l’autre, il s’efforcera par scs soins de diminuer les fraiqui, soit négligence, soit dilapidation des ressources, soit mauvais emploi des ri ehesses mortes on vivantes, etc., s’élèvent très-haut, et plus la quote-part qui lu revient sur le revenu sera considérable. Dans aucun cas il n’est exposé à touehei iine somme moindre que celle qu’il perçoit aujourd’hui : en présence de ce fai tombe toute prétention qu’il pourrait avoir à se mêler de l’administration autre ment que par la bonne et prompte exécution de ce qui lui est ordonné.

De ces considérations, et de quelques autres, est résulté pour moi la convictioi qu’il y avait plus à gagner à établir ces rapports nouveaux entre le propriétaire t ses auxiliaires sur une hase morale que sur un droit positif. Longtemps je fus inccr tain de savoir si j’introduirais la mention des tantièmes en question comme une claie formelle dans les contrats à passer avec les valets et les manœuvres, ou si je»

bornerais à laisser la chose suivre son libre cours. Après de mûres réllcxions, je me décidai pour le dernier parti, d’autant que la confiance de mes serviteurs me secondait dans cette intention. Aussi, bien que je ne veuille aucunement contester le» avantages que peut avoir la conclusion de traités réguliers et légaux, je crus devoii néanmoins, vu la nouveauté des arrangements à prendre et l’impossibilité de prévoir tous les cas par avance, préférer l’action de la loi vivante à celle de la lettre morte, bien persuadé qu’avec celte liberté d’allures, la réforme marcherait plus aisément et plus promptement au but. Il est vrai que dans cet état des choses, la concession des tantièmes revêt et conserve le caractère d’une simple gratification ; elle ne doit au reste être que cela, aussi longtemps du moins que cette institution ne se sera point développée par l’usage, conformément aux lois de la nature et de la raison. La théorie et la pratique ne peuvent, en effet, empiéter impunément sur leurs tâches respectives. La théorie, pour progresser d’une manière normale, doit toujours commencer par se rattacher à quelque fait antérieurement en vigueur, se généraliser et s’élever à la hauteur d’un principe en le posant comme tel. C’est ensuite le tour de la pratique de reprendre son rôle, et, guidée sans cesse par la réflexion, de développer ce principe jusqu’à ce que la théorie, s’emparant de nouveau des acquisitions de l’empirisme, les ramène dans leur ensemble sous une même lormule organique et les livre ainsi définitivement à la vie dans toute leur maturité et leur puissance. C’est pour cela qu’il est si éminemment profitable d’observer chaque chose au point de vue de la théorie avant et durant sa mise en application : c’est pour cela qu’on doit recommander avec non moins d’instances de ne jamais forcer ce qui a vie à prendre sa forme dans des moules tracés par avance, an risque d’étouffer par ce procédé contre nature tout germe d’existence.

J’aurais certainement beaucoup à dire encore sur ce sujet, soit par rapport au principe lui-même, soit par rapport à son application ; car je l’ai effleuré à peine. Mais, comme les délibérations, dans une réunion telle que la nôtre, ont pour but d indiquer plutôt que d’épuiser les matières, je me contenterai pour aujourd’hui de vous avoir soumis les observations qui précèdent. Sans doute elles suffiront pour faire comprendre quelle est l’importance des institutions dont j’ai parlé. S’il m'était donné d’exciter chez quelques propriétaires cultivateurs le désir de tenter simultanément des essais analogues et de fournir ainsi à une future réunion une masse d expériences et d’idées de nature à nous éclairer mutuellement, j’aurais atteint le but que je m’étais proposé en abordant cette difficile question.

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