III. Lusitanie romaine (et barbare
Puisque les institutions religieuses ont leur place dans cette Histoire, et qu'il y a quelques éléments orientaux dans les religions de la Lusitanie, il m'est venu l'idée de présenter au Congrès un mémoire sur ce sujet; en même temps Je ferai connaître au grand public de nombreux faits très intéressants de notre ancienne histoire.
Faute de temps pour préparer entièrement mon travail pour la presse avant la réunion du Congrès, et à cause du délai nécessaire à collectionner les dessins dont je veux Tillustrer, l'impression en est retardée encore ; c'est pourquoi j'en fais ici un coxirt exposé.
I. Temps préhistoriques. — La religion de cette période a dû être d'abord très élémentaire, à en juger par la comparaison avec ce que nous connaissons chez les sauvages, parce que nos ancêtres eux-mêmes étaient à l'état sauvage. Les données positives qui nous en restent ne sont pas très abondantes : cependant, nous pouvons reconnaître aux temps préhistoriques le culte des morts, l'emploi des amulettes, et peut-être encore l'adoration des astres. Le fond de cette religion est la physiolâtrie et la nécrolâtrie.
II. Temps proto-historiques. — La Lusitanie comprenait alors des tribus à l'état barbare, par exemple dans le nord et dans le centre, et aussi des sociétés jouissant d'une civilisation relative, par exemple les Turdétains. D'après ce que
nous dise)it les écrivains grecs et romains, et nous basant sur les monuments archéologiques, nous pouvons nous faire approximativement une idée de la religion de cette période. Le naturisme et l'animisme primitifs se développent, et de nouveaux cultes se montrent. La Nature est encore la source la plus féconde d'où découlent les croyances du peuple : la côte maritime est sanctifiée, et on adore sur un promontoire Héraclès, qui représente un dieu phénicien, et sur un autre la Lune; on divinise les fleuves, tels que le Durius et le Limia; le dieu Bormanicus, d'origine celtique évidente, prend sous sa protection les eaux thermales de Vizella; vers la frontière de Galice on va respectueusement, après un orage, recueillir l'or mis au jour dans une Montagne Sacrée ; la terre reçoit aussi un culte dans la personne' de l'un de ses représentants les plus sublimes— Endovellicus . Les Lusitaniens, étant pour la plupart des tribus essentiellement guerrières, ne manquaient pas quelques fois de faire des sacrifices humains, et d'invoquer Ares et Mars-Cososus, divinités belHqueuses. On voit partout des dieux de la santé, auxquels ont recours les malades dans l'affliction et la douleur; et aussi partout des dieux secondaires, identifiés par les Romains avec les Lares, les Nymphes, etc., surveillent les localités, et protègent peut-être les champs. Dans une aire assez étendue du sud-est de la Lusitanie, sur le bassin de l'Ana, on fait de terribles devotiones sous l'invocation d'Adaegina, déesse infernale. Dans plusieurs endroits les dieux ont encore un caractère un peu abstrait, n'ayant pas d'images qui les représentent; dans d'autres endroits, souvent déjà sous l'influence romaine, ils reçoivent des offrandes magnifiques, — statues, autels, figures d'animaux. On grave sur les tombeaux et sur les bijoux des symboles sacrés, — voire même le swastika, soit le simple, soit le flamboyant. Les statues de guerriers placées sur les sépultures, et les quadrupèdes du type de la porca de Murça appartiennent encore au culte des morts: les uns et les autres apparaissent avec une certaine fréquence dans le
nord de la Lusitanie. Des prêtres, probablement un mélange d'iialluciné, de devin et de charlatan, intei'prètent les sèves des malades dans des hospices sacrés, et tirent des présages de l'inspection des victimes immolées, du vol des oiseaux et de la direction des flammes, la pubes gallaeca étant surtout habile dans ces trois dernières opérations.
Ainsi la religion dépend des habitudes du peuple et des conditions mésologiques : sanguinaire chez les guerriers ; tellurienne sur les montagnes ; aquatique près des fontaines et des fleuves; sidérale, etc., au bord de la mer.
III. Temps luso-romains. — Lorsque les Romains ont implanté leur domaine dans la Lusitanie, voici ce qui est arrivé à la religion indigène : tantôt nos dieux continuèrent de vivre avec leurs noms, comme on vient de voir par ceux que j'ai cités, et auxquels je pourrais ajouter encore quelques autres, par exemple, Cusuneneoecus, AruB, Nabia, Coronus, Aernus, etc.; tantôt les dieux furent assimilés à d'autres dieux romains, recevant des noms latins, comme il me semble être le cas pour Fontanus-Fontana; tantôt, ce qui est plus rare, à leur côté fui'ent mis des dieux romains, ce qu'on voit dans A daegina- Proseq^ina et Mars-Cososus. Il y a donc deux sortes de cultes pendant la période dont je m'occupe : des cultes d'origine nationale (quelquefois romanisés) ; des cultes d'origine romaine.
La splendeui' du culte romain a influé puissamment sur la religion lusitanienne. Les inscriptions renfermant les noms divins et les autels votifs de la religion indigène sont dues entièrement au peuple-roi; autant faut-il peut-être dire de la plupart, sinon de presque tous les autres objets sacrés qui sont ariùvés jusqu'à nous. Les Romains ont donné une forme sensible à ce qui était vague, mal défini ; ils ont concrète ce qui était un peu nébuleux. Cependant, la religion romaine, à cause de son caractère froid tout adonné au rituel, n'était pas la mieux appropriée à insuffler une vie mythologique et à donner un développement brillant à une
religion qui était encore composée d'éléments animistes et d'mi polythéisme rudimentaire; c'est pourquoi l'influence s'est bornée surtout au côté externe, — à la superstition et au culte.
La religion romaine se trouve fort bien représentée dans notre archéologie : nous en possédons des temples, des autels, des cippes, des statues, des statuettes, des patères, des amulettes, etc. Puisque je m'adresse en ce moment à un Congrès d'Orientalistes, je veux spécialiser les dieux romains d'origine orientale que mentionnent les monuments épigraphiques de la Lusitauie. Les voici : Isis (égyptienne), appellée Augusta dans une inscription de Bracara, et Doviina dans une autre de Salaeia; Maft-r Dtivm, la grande déesse de la Phrygie, dans deux inscriptions d'Olisipo, et dans une de Capera; Mithras, le dieu persan du soleil, sous la forme Cautes ou Cautus, dans une inscription d'Emerita; Serapis Pantheus (d'origine égyptienne) dans une inscription de Pax Julia; on peut encore ajouter Sol invictnsj dans une inscription de Capera, parce que la divinité invoquée sous ce nom est apparentée aux cultes de la Syrie. Après les rapports du monde romain avec l'Egypte et l'Asie, et par suite de la profonde décadence de la religion de Rome, plusieurs dieux étrangers ont pénétré dans l'empire des Césars, surtout ceux qui par leur étrange symbolisme, les cérémonies et les fêtes avec lesquelles ils étaient adorés, et les abstruses superstitions qui les enveloppaient de tous côtés, parlaient le mieux à l'imagination du peuple. La Lusitanie n'a donc pas échappé à l'invasion.
Avec l'influence du culte romain sur nos cultes indigènes, les beautés artistiques des rives du Tibre, oi^i elles avaient été importées de la Grèce, vinrent aussi sur les rives du Guadiana : les nombreux restes du sanctuaire d'Endovellicus. le riche temple d'Evora, les statues divines trouvées dans TAlgarve, les tombeaux de marbre si gracieusement ciselés, etc., tout cela prouve ce que je dis. C'est dans le sud de la Lusitanie. que la civilisation
italique s'est fait sentir le plus vivement, parce que le pays était plus accessible à qui venait de la Méditerranée, et parce qu'il est duué d'un climat très doux, ce qui a contribué aussi à la précocité de la civilisation turdétaine ; il est vrai que tout le nord décèle à chaque pas l'intluence roinaine, mais il a été plus difficile d y eflfacer la rudesse primitive, à laquelle les auteurs classiques font si souvent allusion.
Au paganisme luso-romain a succédé le Christianisme; des éléments germaniques arrivent plus tard dans la Lusitanie. L'implantation du Christianisme ne s'est pas faite sans lutte ni tout d"mi coup. Malgré cela, il y avait déjà des églises chrétiennes dans la Lusitanie vers le milieu du m® siècle, et les évêques d'Emerita, d'Ossonoba et d'Ebora assistèrent au concile d'Illiberris au iv^ siècle; l'église lusitanienne produit au iv^ et v^ siècles des hommes remarquables, tels que Saint Damase, Idace et Orose. Le roi des hispano-goths Reccarède, au vu® siècle, abandonne l'arianisme et embrasse le catholicisme, qui devient dès ce moment la religion officielle.
L'Eglise, impuissante à extirper tout-à-fait le paganisme, a sanctifié de nombreuses croyances ; d'autres se sont perpétuées à titre de superstitions, et assez souvent le Diable aussi, les Moiras encantadaSj et nombre d'êtres phantastiques modernes tiennent la place des di\inités déchues. Les sympathiques dieux topiques, si chéris du peuple simple, se sont transformés en saints patrons^ à qui les dévots ne manquent pas de rendre l'ancien culte, quoique sous une autre foime ; au lieu des Xymphées nous avons les Fontes- 8antas, où l'on adore la Sainte Vierge et d'autres entités chrétiennes ; sur le sommet des coUines, ou au fond des vallées, dans les lieux mêmes où Endovellicus et Durbedicus exhibaient leurs temples, nous voyons aujourd'hui des chapelles et des églises; aux carrefours, si fréquentés des Lares Covijntales^ la croix étend ses bras, et l'on y raconte des récits de sorcières.
Héritière de tant de systèmes religieux et aussi différents, notre religion populaire est proprement un mélange: on y découvre encore des éléments naturistes, animistes et polythéistes.
Les idées, et surtout les idées religieuses, s'éteignent rarement: une fois acquises par l'âme humaine, elles peuvent éprouver mille changements, souffrir et se contraindre, mais elles tiennent bon, bravant toujours l'ennemi qui les attaque.