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Sur les talus

Ça se passe sur les fortifications, Ce rendez-vous, parmi des végétations D'herbe jaune, aux talus, et de linge qui sèche, Et d'arbres maigres comme des cannes à pêche, bous des bonnets de coton de nuages gris,

Des boiiiieta avec les panaches de fumées D'usines suburbaines, çà et là, semées Aux portes de Paris, — et si loin de Paris ! Et des tambours, et des clairons à l'exercice, Et la tonnante voix d'officiers de service Aux manœuvres de « bleus î devant les bastions Traversent la tristesse de mes factions...

Des tombereaux s'embourbent, là-bas, sur la route.

Une robe à dentelles, à volants,

Sur la rigidité de jupons blancs,

Une robe ondulante et qui froufroute.

Voici qu'EUe arrive, par les glacis.

En corsage et en toque cramoisis.

Dans la robe ondulante et qui froufroute,

Toute dentelles, volants et rubans.

Dans les fossés, noire et séclie, une chèvre broùle. Enfouis sous les ca})Uc]ions de leurs cabans Koides, les douaniers vont et viennent derrière Les fers de lance des grilles de la barrière.

De la toque de velours, ses cheveux A la chien, tombant jusque vers ses yeux, Etjusque vers ses pommettes, rosées Gomme les roses après les rosées, En toque et en corsage cramoisis.

Voici qu'Elle arrive par les glacis.

Le vent, parmi des senteurs de flores fanées, Détache les vieilles feuilles ratatinées.

Ses cheveux qui s'ébouriffent un peu Dissolvent de l'or en son regard bleu; Une mèche, annelèe et frisottée.

S'effare sur sa nuque duvetée.

Il flotte des tristesses de rêve, dans l'air Saturé des senteurs mourantes de l'automne, Éparses en les souffles du vent qui chantonne Aujourd'hui, d'une voix déjà pleine d'hiver.

Les feuilles tombent comme des ailes tuées, Se débattent comme des ailes engluées

Dans la boue épaisse et rouge sur le chemin,

Où leur mort a, pour sûr, quelque chose d'humain.

Elle dégante un peu de sa main blanche; Hors la robe, ses pieds alternatifs Rasent le sol, tels des oiseaux furtifs ; Elle dégante un peu de sa main blanche. De sa main qui volette, hors la manche. Et voilà qu'Elle m'a tendu la main.

Les feuilles, brusques, sautillent sur le chemin . Dans le soir, ouaté de brume monotone.

Jouent les tambours et les clairons alternatifs, Et flottent les senteurs mourantes de l'automne Et rasent le sol, comme des oiseaux furtifs, Les feuilles cliquetantes auvent qui chantonne.

J'ai mis sa main en cage dans ma main, Et nous allons, au hasard du chemin, Parmi les arbres, en corsets de fer, Se raidissant, comme des vieux, au bord Du trottoir, et se cambrant dans l'effort

De résister au vent chargé d'hiver ; Et cette main, que j'ai saisie au vol, S'abandonne en un consentement mol Aux étreintes factices de mes doigts.

Tandis que par le crépuscule roux, Allumant loin les vitres sur les toits, Le sillage de sa robe à froufrous Draine les feuilles le long du chemin Où j'ai sa main en cage dans ma main.

Bonjour... Elle me tend ses lèvres à baiser Et mon baiser qui s'est égaré sur sa joue, Parmi les frisons de ses cheveux blonds se joue, Avant que d'aller sur sa bouche se poser.

Le soir enserre peu à peu la plaine rase, Gomme dans les étroites mailles d'un filet, Dont la chute silencieuse accumulait De la tristesse, autour de notre vaine extase.

Voilà que le soir devient la nuit sans surseoir, Et que dans l'ombre calmante dont la caresse Effleure de son aile nos cœurs en détresse, Il faut que je Lui dise pour toujours : Bonsoir,

Dans la vespérale et morbide somnolence Automnale des choses, parmi le silence, Notre amour n'est plus guère que ie souvenir De vieilles amours — qui ne savent pas finir... Ma maîtresse n'est là que par sa voix qui tousse

Dans ce froid ; par sa main en cage dans ma main. Par sa rohe qui soulève la valse rousse Des feuilles tournoyantes au long du chemin, Non par son âme, et moi, mon âme se balance Dans un passé berceur de brume et de silence.

Peut-être qu'Elle prend mon silence glacé

Pour de Tamour en dedans, ou pour une pose

Extatique d'un cœur atrocement blessé,

Gomme je prends pour moi son cher sourire rose,

Tandis que, leurre mutuel de nos regards.

Mensonge des mains qui se crispent en étreintes,

Le vent souffle devant moi des rêves hagards

Et rallume pour Elle des heures éteintes ;

Et, souvenirs de rêve ou de réalité.

Nous ne sommes l'un pour l'autre que des chimères

Mon regard vole vers des songes éphémères.

Son sourire vient d'une ancienne volupté ;

Je ne suis pas la cause exacte de sa fièvre.

Elle n'est pas le Imt de mes désirs cruels;

Elle prend le baiser d'un autre sur ma lèvre.

Et je prends la main d'une autre à ses doigts réels.

Tous les amants et toutes les amantes Chantent la perpétuelle chanson Que les orages et que les tourmentes Fanent l'amour en pleine lloraison ; Et, dès lors, les voilà qui, sans raison,

Pleurent, de peur que leur amour soit brève Gomme des traces de pas sur la grève, Tandis que le seul mal à survenir Est la souffrance maussade et griève Des amours qui ne savent pas finir.

Les amants vident d'une avide lèvre Le vin doux, le vin traître du baiser, En guise de quinine pour leur fièvre ; Et, tel, sans soif, l'ivrogne dégrisé Boit, pour secouer, à son front brisé, La torpeur des lendemains d'ivresse, Tel, sans amour, retourne à sa maîtresse L'amant qui devait ne plus revenir, Lorsqu'il a senti la fatigue épaisse Des amours qui ne savent pas finir.

La rose, quand sa pourpre s'anémi», Il faut bien laisser les vents opportuns Éparpiller sa corolle blêmie Dont le printemps épuisa les parfums; Pourquoi revouloir les bonheurs défunte?

On ne ravive pas la flamme éteinte.

Pourquoi le mensonge et pourquoi la feinte, En place de bénir et de bénir Le dieu d'aimer quand il brise l'étreinte Des amours qui ne savent pas finir?

Chère âme, laissons au vent qui l'emporte Se disperser notre vieille amour morte, Plutôt que de vivre de souvenir Dans l'acharnement de vilaine sorte Des amours qui ne savent pas finir.

Le vent souffle et s'essouffle à travers l'avenue; Le vent sanglote d'une voix discontinue ; Le soir brouille au lointain la plaine et le coteau Dans le paysage, où glisse comme à fleur d'eau, Sur la banlieue, un ténébreux rideau de brume.

Éteignant toutes les couleurs sous un bitume, Et cela donne l'illusion d'une mer, Vers laquelle la ligne de chemin de fer De ceinture va plonger comme une jetée... Un arbre simule une mâture agitée, Et la gare prochaine figure le port, Où des quais encombrés de mâts et de cordages. Le navire arrivant et le steamer qui sort Surgissent à mes yeux parmi des engrenages, Des machines sifflant et soufflant et ronflant A travers l'air, obscur de fumée, et brûlant. Et je suis sur les quais, avec ma bien-aimée, Un peu triste et, devant le départ, abîmée...

Mes rêves nostalgiques voguent vers ailleurs, Vers des horizons que je suppose meilleurs, Vers l'inconnu que déroule toujours la vague, Vers l'indécis, vers l'imprécis et vers le vague Qui sont les pays du poëte et de l'amant,

Les seuls pays où l'on respire largement, Au-dessus de l'espace fatal, et de l'heure, Et je me laisse bercer doucement au leurre D'une mer submergeant les becs de gaz falotb. D'une merde brouillard, attristée et qui pleure Tous les murmures de Paris, comme des flots. •.

La vague moutonnait bien un peu ce soir-là. Mais on est matelot avant tout, et voilà Pourquoi Von part^ ,nalgré que la Tner soit vilaine. Les moutons ? on leur passe la main dans la laine, Pour se chauffer à la chaleur de leur toison,

Et si la mer se montre maîtresse rebelle,

On sait comment la ramener à la raison...

On va lui friper ses dentelles à la belle...

Pare à virer... la barque file... à V à-revoir...

Un gars se détache encore en noir sur le noir,

A V arrière... et s efface... et du ciel lourd, et sombre

Il descend, sur la mer, comme un couvercle d'ombre.

La chaumière est près du « Calvaire des Marins t>

— Oii montent les jours de fête les pèlerins —

La chaumière bretonne, avec la porte basse ^

Des fenêtres d'étable, et morne et comme lasse

De Vassaut furieux et fou des ouragans,

La chaumière bretonne, selon la légende.

Que doivent assiéger, la nuit, les horigans

Et les gnomes et les farfadets de la lande.

Sur le chemin, hanté de m^aigres chiens jappeurs. Près de là, le <.( Moulin Mareck t> jptte des peurs. Et sous ses bras maudits de faucheux qu'il agite. Vers le Christ de granit qu'a^ rongé Vair salin, La cabane paraît encore plus petite, Entre les bras du Christ et les bras du Moulin.

Dedans, des avirons, des cordes^ de la toile.

Pêle-mêle un rouet, des filets, une voile,

Mais tout cela poudreux de tristesse et d'oublis,

Manifestant le deuil de combien de mémoires!

Une image de saint sur le bois brun des lits.

Qui sont encastrés dans le mur, en rangs d'armoires.

Des écuelles à fleurs, sur un bahut boiteux. . .

L'aïeule et Maria sont seules toutes deux,

Sans plus un homme survivant dans la famille.

Toutes seules l Vdieule et la petite- file,

Dont le promis est a la pêche, ce soir-là :

Car on est matelot, avant tout et voilà.

La vague giffle la vague précipitée, Et les vagues escaladent sur la jetée, Yers le village où nulle Iwinière ne luit. Les flots, comme des socs, labourent la falaise, Et le ciel se confond avec la mer mauvaise. Comme de la nw't qui tomberait sur la nuit. Et la bourrasque geint et la rafale ahane — La bourrasque et la rafale — sur la cabane — Oii la vieille, ridée ainsi qu'un parchemin. Égrène un chapelet, tout usé de sa main.

Tandis que Maria se signe et que, furtives.

Ses lèvres vierges ont murmuré le nom, cVYves.

Dès le jour, Maria va le long de la mer.

Sous un ciel d'aquarelle très tendre et très clair y

Qu'ègratigne un vol en virgule de mouette.

Les pieds nus comme les pêcheuses de chevrette^

Son jupon de tricot, plaqué sur les mollets ;

Les yeux vers le large, inspectant la mer déserte,

Elle va par la grève piaf e et les galets.

Et la mer changeante, au loin bla?iche, bleue et verte

Est calme, et ne frissonne pas plus qu'une chair

Sous Vrventail, tant la brise est molle dans Vai>'...

Des vieilles, cependant, s'attardent dans le havre, Quoique n'espérant plus le retour des pêcheurs ; Mais lorsque le flot leur engloutit Vun des leurs, Ce serait bien le 'inoins qu'il rendît le cadavre. Elles ne pleurent plus ; car l'Océan a pris Tout ce qu'il y avait de pleurs sous leurs paupières: Elles ne pleurent plus; l'eau de leurs yeux taris N'a servi qu'à gonfler des vagues plus amères...

Mais Maria n'avait encor jamais pleuré.

Et pour elley aujourd'hui j la douleur était neuve :

La vierge Maria pleure, comme une veuve

Tout le long de la mer, son deuil prématuré ;

Et le flot met des bracelets ce sa cheville.

Et le flot autour d'Elle en perles s'éparpille...

Les mains comme des ailes planant sur ses yeux.,

Elle sonde le vide immuable des deux

Et de la mer change nite, blanche et bleue et verte.

Dont s'étend jusqu'aux deux Viinmensité déserte :

Elle attend, toute droite, sur le bord des flots.

Qui scandent en échos ses douloureux sanglots^

Et jusqu'au soir, elle s'obstine sur la grève.,

Droitesur ses pieds nus, par les galets broyés.

Devant le flot qui tiss^ sa dentelle brève,

Brève comme V écume aux lèvres des noyés...

Ma maîtresse s'étonne De mon silence, et tousse Et m'abandonne Ses lèvres douces, Ses lèvres folles.

Si douces que le vent s'arrête,

Gomme un papillon sur les corolles...^

Toute câline, sa tête

Sur mon épaule se penche

Et je sens s'insinuer dans ma manche

Sa main moite de fièvre

Et sa lèvre tondante se colle à ma lèvre,

Et so bouche adorablement s'épanouit

Dans le mystère

De la fleur et du fruit...

Mais elle a fini de se taire,

La voilà qui jacasse et me raconte

Son adolescence.

Après son enfance,

Et, depuis, son existence,

Heure par heure, elle m'en fait le compte,

Elle médit le prix

De ses robes et de combien de canaris

En cage son petit cœur est épris,

Et dans les eaux de sa mémoire,

Elle pêclie des souvenirs.

Grimoire.

Menhirs.

Vers les Imit ans, on la mit à l'école,

A dix ans, elle eut la rougeole,

Sa mère en faillit devenir folle 1

Communion.

Confirmation.

Elle me promène à travers sa vie,

Les lys et les orangers du mariage,

Et les violettes de Parme du veuvage,

Comme à travers une campagne fleurie,

Comme à travers la gloire printanière

Des campagnes trop vite fanées,

Et elle effeuille sa destinée

Pour en fleurir ma boutonnière,

Et elle dit qu'elle s'est à moi donnée

Gomme la dernière des dernières

Et que, peut-être, à présent, je la méprise,

Ohl rien que d'y penser son cœur se brise..

Vous êtes bien heureux d'être homme, vous,

Avec le droit de vous rouler à nos genoux

Et de nous fourrer dans le cou des baisers fous,

Sans que le monde s'en étonne,

Tandis que toutes les foudres morales tonnent

Contre la faible femme qui se donne

Gomme une enfant,

Tout autant

Que contre la fille qui se vend.

J'étais veuve — mais honnête —

Et nul, au plus fort d'une fête,

Ne m'aurait fait détourner la tête

Pour suivre son œil allumé,

Et mon cœur est resté fermé

Jusques à vous, mon bien-aimé,

Dont je devins la maîtresse !

La maîtresse ! entends-tu? dans ma détresse

De femme seule qui veut des caresses.

J'étais mailler. 'euse, avec mon défunt,

Quoiqu'il m'aimât, comme pas un

Mais il était si commun,

Toujours parlant d'affaires,

D'avoués, de notaires,

Du rendement de ses terres

Et, ce qui faisait mon désespoir.

— sali ne serait jamais sorti, le soir, Et jamais ne me conduisait rien voir.

Pauvre cher homme ! ce n'est pas que je le blâme,

Le ciel ait son âme !

Mais il manquait par trop de flamme

Dans le foyer conjugal

Et ce fut bien banal.

Notre amour! Mais ça t'est peut-être égal

Que tu sois le premier à m'avoir eue

Toute — cœur et chair — maintenant que j'obstrue

Ta jeunesse, de ma jeunesse disparue.

Je ne suis plus jeune, vingt-six ans !

C'est de l'hiver sur ton printemps

Et tu ne m'aimes plus autant

Que jadis, tu te rappelles,

Quand tu étais toujours à mes semelles,

Jurant que pour toi je serais toujours belle,

Et la plus belle — mais aujourd'hui,

Sans doute, un autre amour a lui

Sur ton cœur, etnous, c'est fini...

Cataracte de ses yeux! voilà qu'elle pleure

Et qu'elle m'inonde un quart d'heure

A une époque où les pleurs sont si chers —

0 mon Dieu ! gardez-nous d'une crise de nerfs

Trop tard ! toute pâlotte

La voilà qui s'accote

Sur mon épaule et sur mon cœur

Et dans mes mains se convulsent ses menottes

Et sa voix sanglotte entre ses quenottes,

Et tout à coup éclate, moqueur et vainqueur,

Son rire frais comme les roses,

Parfumé comme les printemps,

Frais et parfumé comme les vingt ans,

Et c'est, après la pluie, un retour du beau temps.

Gomme au printemps etcomme aux vingt ans bleus et roses.

Et elle pleure et elle rit à la fois,

En me serrant contre son cœur aux abois...

Mais c'est fini! comme elle disait tout à l'heure, Et c'est en vain qu'elle pleure, Tous les pleurs de ses yeux ne ranimeraient pas La tleur d'amour fanée au fond démon cœur las.

Elle avait un joli prénom chrétien.

Et veuve, le deuil lui allait si bien Qu'on eût pu croire, sans plaisanterie, Que son mari s'était en allé de la vie Pour le spécial plaisir de voir

Si sa femme saurait porter le noir, Tandis que des soupirants, en nombre, A la voir passer, belle comme une ombre, Faite à ravir, et pour ravir, N'avaient au contraire que le désir De lui voir quitter la robe sévère Qu'elle portait si bien de façon à plaire. Qu'elle portait bien et qu'elle quittait mieux, Gomme j'avais pu juger, de mes yeux.

De l'amour, tout au plus épidermique,

Avec le souci du monde, autour,

Avec la permanente panique

Que tout ne se découvrît un jour ;

Mais, l'habitude prise,

Périodiquement on se grise

Aux alcooliques odeurs des cheveux,

On se noie à chaque instant dans ses yeux bleus,

On se pend au cou de la bien-aimée.

On sait bien qu'on ne l'aime pas,

Mais on ne peut plus faire un pas

Sans la sentir à son bras, pâmée.

On traîne, dans les cabinets des restaurants,

Sur les banquettes mal propices

Où s'assouvissent les appétits errants ;

Et, là, pleine de caprices.

Elle grave, avec un plaisir enfantin,

Son petit nom, sur des glaces dont le tain

S'use à refléter la pourpre pisseuse

Des tentures et des canapés

Qu'ont fatigués les amoureuses

Ordinaires des lieux à soupers.

Les garçons, sous le bras leur serviette équivoque,

Cassent la rigidité de leurs plastrons

A se courber; les maîtres d'hôtel, gras et ronds.

Avec, sonnant sur le gilet, leurs breloques.

Nous escortent d'un sourire épais,

Et le chasseur, doré, suit jusqu'à la voiture

Et ne nous donne la paix

Qu'il n'ait bien vu notre figure,

Tout en mendiant son pourboire d'une main.

Et la voiture ne part à la fin

Qu'au bon vouloir d'un cocher en ribote :

Hue, Cocotte.

Un jour, las d'être en fiacre cahotés,

Las d'une amour toujours en route,

Ne reposant qu'en des lits numérotés,

On se dit que, somme toute,

Puisqu'on ne l'aime pas,

Il est bien inutile

De lui emboîter toujours le pas.

Que mieux vaudrait trouver un prétexte futile

Pour ne pas continuer plus longtemps

A faire les enfants.

Puisqu'on pense la même chose,

Mais il faudrait se le dire... et l'on n'ose...

On s'aperçoit trop tard

Qu'il y a eu mal donne

Et que seul le hasard

Est coupable de l'erreur sur la personne,

Mais, plutôt que de se l'avouer

Alors, on va jouer

Aux amoureux pour de bon, tout de même

Avec des: je t'aime, je t'aime.

Et des baisers doux comme le miel

Au rendez-vous habituel...

J'ai des révoltes soudaines

Où je m'accuse de lâcheté.

Où je ramasse toutes les causes de haines

Qui rampent au fond de mon cœur désappointé

Je cherche les imperfections physiques,

Qui ravaleraient à mes yeux son corps,

A présent que je sais les musiques

De sa voix, dans leurs plus troublants accords;

A présent que son corps n'a plus de merveilles

Que n'ait découvertes mon baiser,

A présent qu'elle n'a plus pour mes oreilles

Des mots assez nouveaux pour me griser,

A présent qu'elle n'est plus qu'une poupée,

Morte et fripée,

Comme celle dont les enfants vident le son

Et dont s'évade par le ventre la chanson.

Je lui en veux d'avoir passé sur ma route

Et de s'être abandonnée à moi toute

Sans passion,

Gomme d'une profanation ;

Je lui en veux de son amour futile,

Gomme d'un sacrifice inutile,

Puisque cela dans mon cœur n'a rien fait bouger,

Puisqu'il continue à neiger

De l'hiver sur ma vie

Dans je ne sais quel sortilège assoupie.

Je lui garde rancune d'être une fleur Splendide — et morne — sans odeur :

Telles les fleurs de taffetas des modistes Et de briller comme les soleils sans chaleur, Les soleils d'hiver — et les améthystes.

Puis, toujours, cet orgueil qui se soumet

A mes extravagances;

Je crois que, si elle m'aimait,

Elle montrerait moins de patience;

— Et je lui en veux de ma lâcheté

Qui se heurte à sa facile bonté

De femme qui pleure et larmoie

Et j'ai peur du fleuve de ses pleurs où se noie

Mon cœur aux jours les plus résolus,

Et je lui en veux, surtout, de ne l'aimer plus...

Je ne mentirai pas plus longtemps, et ce soir Je vais lui dire « qu'on ne pourra plus se voir » Et je lui servirai l'histoire d'un voyage, Avec promesse d'écrire — selon l'usage ;

Je me donne du temps, jusqu'au Rond-Point, là-bas. Là-bas, où, d'habitude, elle me quitte, en sorte Qu'à ce moment l'émotion sera moins forte. Et je me promets que je ne faiblirai pas.

Le Rond-Point me surveille, à travers le brouillard, De tous les yeux des omnibus et des voitures, Et ces multiples yeux semblent dire : « Il est tard, » Va, pour aujourd'hui, c'est bien assez de tortures.

Gomme les gros yeux bêtes de quelque poisson, Des bocaux verts aux vitres d'une pharmacie, M'interrogent, et me disent à leur façon : € C'est la fin de ton amour qui se négocie? »

Des fiacres passent en écarquillant leurs yeux

Multicolores, et les yeux fallacieux

Des lanternes de chiffonniers rasent la terre.

Et ces yeux de couleurs « me regardent me tah-e > Parmi les becs de gaz qui pleurent en circuit Des larmes, sur le drap funèbre de la nuit...

Ah ! qui ne les connaît, les serments à soi-même ! Je jure qu'elle saura, ce soir, que je l'aime! Mais la parole mue aux lèvres des amants Qui veulent dire : j'aime, et parlent du beau temps.

Tel je dépasse l'arbre marqué, sans mot dire. Mais elle : « Sais-tu bien, je préfère f écrire, Je ne suis pas sûre aujourd'hui d'un rendez-vous, Et je t'écrirai pour un jour aller chez nous... »

Chez nous! Ah! oui : la chambre d'hôtel mal meublée, Les allumettes, la clef dans le chandelier ! Et ta photographie humide et gondolée Que nous piquâmes aux fleurettes du papier

Bleu jadis et moisi par endroits aux bordures... Un jour néfaste s'infiltre par la blancheur Douteuse des rideaux, tandis que la fraîcheur Equivoque des draps surgit des couvertures Vagues, sur un lit mesquin, étroit et banal... Au mur se fanent des g^'avures d'un Journal Illustré : «: Jeune enfant allaité par sa mère », « Retour au Village » et « Souvenir de la guerre ■». Dans un tiroir, il traîne une épingle à cheveux, Un bout de cigarette, une écorce d'orange, Un tire-bouton pour tes bottines, mon ange !... Et voilà le chez nous tout plein de nos aveux. Un chez nous chez les autres, à tant la semaine...

Et cependant, les rideaux tirés, quelquefois Nous avons su dépouiller l'enveloppe humaine, Et n'être qu'un seul corps et n'être qu'une voix, Oublier autour de nous la honte des choses, Évoquer des printemps incendiés de roses, Dans la chambre glacée où brûlait notre amour, Du chaos de la nuit tirer un peu de jour, Et voler, mais sur des ailes icariennes. Hélas 1 vers des lélicités aériennes,

Hors des sens saturés et gorgés de baisers.

Quelle chute! Et nos cœurs, comme ils se sont brisés,

Ou plutôt « notre cœur » — nous n'étions plus qu'une âme

Notre cœur s'est fendu. Vous reprîtes. Madame,

Ce qui fut votre cœur, et je repris le mien

Où plus rien ne bat plus de notre amour ancien....

La minute ne fut guère qu'une seconde

Où porté sur le flot profond de vos cheveux,

J'oubliai l'Océan gemmé dans vos yeux bleus.

Pour mourir un très peu dans une extase blonde,

Faite de mon rêve et faite de votre chair,

Une seconde qui fut bonne, mais trop brève,

Une seconde impalpable comme de l'air.

Et plus indessinable que l'ombre d'un rêve.

A part cette minute, notre amour fut gris

Gomme notre « chez nous » ! cette chambre meublée

Qu'en vain tu parfumais de ta poudre de riz

Et de toute l'odeur de ton corps envolée.

L'air avait toujours des fadeurs de renfermé;

Et du feu, jamais on n'en avait allumé

Gomme cela sentait les amours passagères,

Le pot-à-eau, dans la cuvette pleine d'eau

Les attaches, toujours défaites, du rideau

De la fenêtre, et l'évier des eaux ménagères,

Dont le relent soufflait à travers l'escalier

Où Ton montait à la lueur d'un chandelier.

La chambre était laide et triste comme Décembre,

J'étais trop pauvre pour avoir une autre chambre,

Et pas assez poète pour lambrisser d'or

Les murailles poussiéreuses du corridor.

Pourtant aux quelques heures où nous nous aimâmes, Les lieux n'avaient pas de tristesse pour nos âmes; On pense peu, lorsque l'un dans l'autre on se fond, A compter des toiles d'araignée, au plafond... Mais, en fin de compte, c'est triste tout de même Et la sale tristesse des chambres sans feu Donnant sur une cour qui reçoit du ciel bleu Presque à regret un peu de jour tremblant et blême Tombait en un brouillard sur nos cœurs rabougris Comme des arbres dans la campagne gelée ; Et notre amour mourait de ce décor trop gris, De ce chez nous, dans une chambre mal meublée...

« Je ne suis pas sûre, aujourd'hui, d'un rendez-vous, » Mais je t'écrirai pour un jour aller chez nous. » Elle me dit cela, comme une bagntelle : « Mais je t'écrirai pour aller chez nous », dit-elle...

Et moi, qui m'apitoie intérieurement

Sur rinsalubrité de notre logement,

Sans comprendre qu'elle a trouvé le moyen terme,

Sans comprendre qu'elle est bien plus forte que moi.

Et voilà que je manque presque d'être ferme,

Au point de ne pouvoir lui cacher mon émoi.

Moi qui pensais cela si difficile à dire, Qui voulais me prouver que tout était bien mort, Et qui poussais le scrupule jusqu'au remords! Il n'y avait donc qu'à promettre de s'écrire,

N'en rien faire, et c'était rl'nne simplicité! Elle me tend la main. Elle approche sa joue, Et c'est pendant que, si gentiment, elle joue, Souriante, son mensonge prémédité.

Que le souvenir de notre « chez nous » m'emporte Vers le passé grisâtre de notre amour morte ! Je craignais de lui causer une émotion ! Pauvre ! Je ne la croyais pas si préparée ! C'est Elle qui m'a fait boire la potion, Qu'elle avait d'ailleurs au préalable sucrée... C'est fini, c'est tout, Elle ne m'écrira pas. Et, certes, nous ne reviendrons pas sur nos pas.

Nous arrivons à la fin du chemin, Avec sa main en cage dans ma main.

J'embrasse pêle-mêle ses cheveux Ébouriffés, sa toque, ses yeux bleus.

Son nez, son petit nez mal aquilin, Hanté même d'un'retroussis malin.

Mon baiser dernier traîne sur sa peau Que j'érafle des bords de mon chapeau.

Elle s'est reculée, et le brouillard Nocturne me dérobe son regard,

Et le brouillard putride a corrompu Le dernier baiser qae nous ayons pu.

Par habitude, comme chaque soir Je lui jette un inutile : « Au revoir. »

Sa main frêle s*envole de ma main, Nous arrivons à la fin du chemin.

La brume flotte comme un crêpe dans la nuit.

Elle tapotte sa « tournure î en proue, Son pouf gonflé, d'un paon qui fait la roue, Et voilà que, vers la ville, Elle fuit.

Les arbres font des dômes de nuit dans la nuit.

Elle fuit à travers la nuit opaque,

Où sur les feuilles mortes son pas craque.

Une marche funèbre chante dans le vent...

Là-bas? C'est Elle encor dont parmi l'ombre Se détache la silhouette sombre.

Des branches grêles cliquetttent aux coups de vent,

Son ombre s'est confondue avec l'ombre, Et je reste au milieu du froid, devant Le brouillard qui s'est refermé sur Elle, Sur ses froufrous de soie et de dentelle, Sur ses parfums dont se saturait l'air, Parfums de son mouchoir et de sa chair, Devant le brouillard refermé sur Elle.

Dans le noir, siffle un train, d'un sifflet enrhumé.

Le brouillard s'est fermé comme une tombe Sur Elle, le brouillard s'est refermé

Et le vent a balayé d'une trombe Tout cela, que j'avais peut-être aimé.

Des tramways cornent tout le long de l'avenue.

Elle part et ne se retourne pas,

Et nous ne reviendrons pas sur nos pas.

Gomme des cierges pour une morte inconnue. Les becs de gaz brûlent au long de l'avenue. C'est fini. Vers chez elle voilà qu'Ellefuit. Les arbres font des dômes de nuit sur la nuit Où chante dans le vent une marche funèbre, Où plane dans le vent l'horreur de la ténèbre... La brume flotte comme un crêpe dans la nuit.

"^oWersïtaT

BIBUOTKECA

Ottavlens^,

IMPHIME

PAR LOUIS BOVKIi ET C «, A ASNIÈRES

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