DANS CETTE MAISON OU IL PASSAIT CHAQUE HIVER
DEPUIS l858.
Et, dans le square voisin, qui, depuis longtemps déjà, porte le nom de l'illustre écrivain, on inaugurait un buste de Mérimée, réplique de l'œuvre d'Iselin qui est conservée au Musée municipal de Gannes. Après une allocution de M. Gapron, maire de Gannes, des discours furent prononcés par M. Augustin Filon, président du Gomité des Débats, et par M. Héron de Villefosse, délégué de l'Institut, où Mérimée a occupé une double place, à l'Académie française et à l'Académie des
Inscriptions et Belles-Lettres. Le premier discours fait un nouvel appel à des souvenirs personnels qui ne sauraient plus fournir grand'chose d'inédit, mais auxquels le nom seul de l'orateur donne de l'intérêt ; le second est un éloge, et le plus autorisé qui se puisse rencontrer, de Mérimée archéologue. Au banquet qui eut lieu le soir, on lut une lettre de M. de Nalèche, directeur du Journal des Débats, qui annonçait l'appa rition prochaine d'une plaquette En l'honneur de Prosper Mérimée. Celle-ci n'est, en quelque sorte, que la préface d'une publication de luxe actuellement en préparation, et oii l'on trouvera des reproductions d'autographes, de portraits et de dessins de Mérimée non encore connus. Mais c'est une préface déjà très intéressante pour les mériméistes. Je voudrais, en leur en parlant, qu'il me fût permis de revenir sur diverses questions concernant l'écrivain qui leur est cher(i).
En riionneur de Prosper Mérimée (2) est une bro-
(i) Les présentes notes font suite à une brochure Sur Mérimée, à propos d^ouvrages récents, Paris, 1906, H. Leclerc éd., tirage à part (avec additions et gravures hors texte) d'articles qui avaient paru dans le Bulletin du bibliophile des i5 mai et i5juin-i5 juillet
(2) Paris et Cannes, 28 avril 1907 ; en vente dans les bureaux du Journal des Débats.
chure in- 4 illustrée de 48 pp., imprimées sur deux colonnes. Elle contient trois parties : une excellente notice sur Mérimée (pp. 2-1 5) par M. Félix Chambon ; — des lettres inédites (pp. 17-38) procurées et annotées par M. Chambon ; — les discours prononcés à la cérémonie de Cannes (p. 4o-48).
La correspondance se divise elle-même en deux parties. Il y a d'abord trente-trois lettres, écrites de i84i à 1868 au poète Pierre Lebrun, l'auteur de Marie Stuart, le directeur du Journal des Savants, l'ami de Mérimée et son collègue au Sénat et à l'Académie française. Puis viennent vint-huit lettres diverses, adressées de 1825 à 1870 : à Albert Stapfer (celles-là mêmes dont M. Filon avait eu connaissance ou dont il avait lu les principales, et l'on peut voir qu'il y avait bien pris tout ce qu'elles contiennent d'important) ; — au duc Decazes ; — à Charles d'Aragon ; — à Villemain ; — à Grille de Beuzelin ; — à Lenormant ; — à Bixio ; — à M. de Guisard ; — au vicomte de Cormenin ; — à M. de Vatry. Pages d'un intérêt forcément inégal et écrites dans des circonstances très diverses, mais 011 l'auteur se retrouve toujours au naturel. Veut-on des potins de théâtre.^ Qu'on lise l'historiette de la Mombelli(i). Des confidences .î^ « Je suis profondément affligé de vieillir. Ce pays-ci [l'Espagne] a quelque chose de ravissant pour la jeunesse et d'afïli-
(i) P. 27 (3 août 1826).
SUR MÉRIMÉE g
géant pour les vieux. Tous ces yeux noirs me désolent. Ce sont des perdrix qu'on rencontre à chaque pas lorsque la chasse est fermée (i)... » De la politique? (( Nous allons donner la liberté de la presse. Que pourra- t-on imprimer de plus libre que ce qu'on imprime aujourd'hui ? Tout cela m'afflige profondément et je ne vois pas d'issue à la crise vers laquelle il me semble que nous marchons à grands pas. Il n'y a rien de si dangereux que de donner des lois libérales à un peuple qui n'a aucun respect pour les lois. C'est aussi fou que de laisser des enfants jouer avec de la poudre (2)... » Et nous retrouvons l'affaire des serinettes. Décidément elle passionnait Mérimée. On sait jusqu'oii pouvait aller ce faux sceptique dans les questions 011 il avait engagé sa conscience. On verra donc autre chose que de la rhétorique dans les lignes suivantes : « Je tousse de façon à ne pas être très pressé de revenir dans vos brouillards. J'ai écrit à notre Président, et j'ai fait parler à M. Rouher des serinettes. L'un et l'autre m'ont fait dire que cela ne pressait pas. En effet, tantae molis erat... Au reste, on a promis de m'avertir. Cela n'empêche pas que nous ferons bien, nous tous les membres de la Commission, de nous aiguiser les griffes et les dents, puisqu'on veut absolument la bataille. J'avais envoyé à M. Rouher un messa-
(i) P. 85 (lettre non datée).
(2) P. 25 (i3 décembre 1868).
ger porteur d'une branche d'olivier, qui lui a proposé un biais dont il n'a pas voulu. Je suis prêt au combat et j'aide bons arguments. Je vais tâcher de les arranger à la façon de Démosthènes. Ni la mer, ni les petits cailloux ne me font défaut, mais je vous dirai comme Ghrysale : Soutenez-moi bien tous. Au fait je n'ai rien vu de plus énorme que cette affaire. Voilà des mécaniciens qui prospèrent, et qui ne demandent qu'à payer aux musiciens leur musique. On vole les musiciens pour donner aux mécaniciens, ou plutôt pour faire les affaires de quatre Suisses qui fabriquent des tabatières mécaniques. Une modification des droits de transit arrangerait tout, mais on ne veut pas céder. Mourons donc sur la brèche... Lorsqu'un rhume vous redouble toutes les misères asthmatiques, on hésite à venir entendre M. deBoissy, mais dès qu'il s'agira des orgues mécaniques, mourant ou non, je me mettrai dans le chemin de fer ( i ) . »
Les illustrations de la brochure sont : un portrait de Mérimée (âgé), d'après une photographie communiquée par le vicomte de Cormenin ; — une vue de la maison où il est mort ; — une vue de sa sépulture ; — et deux fac-similés de lettres adressées à M™*" Lee Childe, et communiquées par M. Lee Childe, son fds (M"^ Lee Childe était la sœur du général Lee, qui combattit à la tête des Confédérés dans la guerre de Sécession). Avec
(i) P. 24 (10 février 1866).
quatre lettres à Cousin, reproduites dans la Notice de M. Chambon, pour qui on sait que les papiers de Cousin n'ont pas de secret, et une lettre au comte deNieuwerkerke, insérée par M. Héron de Villefosse dans son discours, cela fait, en comptant bien, une moisson de soixante-huit lettres nouvelles pour la correspondance générale, si on doit un jour nous la donner.
Des lettres imprimées, venons aux autographes. Il en passera assez souvent en vente publique (il y en a tantî), mais jamais, je crois, un lot aussi important que celui qui, pour quelques heures, a vu récemment le jour.
Les II et 12 avril 1907, on vendait à l'hôtel Drouot la bibliothèque de M. Armand de Barenton, en son vivant (1824-1906) collaborateur à divers périodiques, Y Illustration, le Siècle, VOrdre, l'Assemblée nationale, auteur d'une Physiologie du sentiment, sous le pseudonyme de Georges Rœder (i853).
Le n*' 3o5 du catalogue mentionnait « Cent lettres autographes inédites » de Mérimée, toutes adressées à Francisque Michel, professeur de littérature étrangère à la Faculté de Bordeaux et auteur de nombreux ouvrages d'érudition. La première lettre est datée du 20 janvier
iS/Jq, la dernière du 8 janvier 1870. Cette amitié, dont les biographes de Mérimée ne nous avaient pas entretenus, n'a donc pris fin qu'avec sa mort. Et de quoi parle-t-il dans cette longue correspondance P D'abord de philologie et d'archéologie, sujets qui lui étaient chers. Il prodigue à Michel les encouragements, les appréciations, les conseils, les indications, les critiques aussi, et très librement, pour les travaux du savant professeur : Le livre d'or des métiers, Histoire des hôtelleries, cabarets, hôtels garnis... ; le Pays basque; Recherches sur le commerce, la fabrication et V usage des étojjes de soie, d'or et d'argent... ; Etudes de philologie comparée sur l'Argot (i)... Et bien d'autres sujets viennent encore sous sa plume : démarches auprès de ses collègues de l'Institut pour recommander les livres de ^Michel en vue des concours académiques ou pour le faire nommer membre correspondant, malicieuse peinture des usages académiques et renseignements, quelquefois fort indiscrets, sur certains académiciens ; jugements incisifs sur les hommes ou les faits du jour, confidences sur ses occupations, ses projets, les événements de sa vie, entre autres ses tribulations dans l'affaire Libri et sa nomination de sénateur : ses idées sur l'amour, les femmes, le mariage et le célibat. « Je m'en irai à Rhodes, si mes moyens me le permettent, et je me
(i) V. Georges Vicaire, Manuel de V Amateur de livres... t. V, col. 808-812.
marierai à deux cuisinières turques... » Pourtant, la vie a des aspects sérieux, niême tragiques. « Je viens d'assister à Tagonie de Cousin. Triste spectacle que celui de la vie se débattant dans un corps douze ou quinze heures après le départ de l'intelligence... » J'ai parlé du faux sceptique et voilà le faux insensible.
Ces lettres, dont quelques-unes contiennent de curieux dessins à la plume, forment un volume tout prêt pour l'impression. Mais il s'y trouve, j'allais oublier de le dire, des passages terriblement scabreux... Il faudrait les traduire en latin, comme on fait pour Aristophane. La gravelure était pour Mérimée une obligation de conscience, parce qu'il confondait le cynisme avec la franchise. (( Je n'ai jamais vécu en hypocrite, écrivait-il à Michel en i856, et la conséquence a été qu'encore aujourd'hui, je passe, auprès de bien des gens, pour un homme immoral. A mon âge, j'en suis assez flatté ! »
L'acheteur de ce précieux recueil l'a payé i 960 francs.
Précieuse aussi une plaquette de ((Pièces diverses », qu'on vendait le même jour (n"" 3o8 du catalogue). Elle va nous apprendre une chose dont on ne se serait pas douté, c'est qu'il faut encore ajouter une ligne à la bibliographie des œuvres imprimées de Mérimée. Il est l'auteur du discours prononcé par le maréchal Vaillant, ministre de la maison de l'Empereur et des Beaux-
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Arts, à la distribution des récompenses du Salon de i863. Le 29 juin i863, il écrivait au maréchal, du château de Fontainebleau : « La tâche que vous m'avez donnée est fort difficile. Il me semble que a otre discours aux artistes est, si une telle comparaison est licite, comme le menu du dîner que vous allez leur servir. Or je ne sais trop quelles sont vos intentions à leur égard. Mon programme, à moi, c'est d'encourager les arts et de décourager les artistes, de faire tout ce qui sera possible pour améliorer et multiplier les moyens d'éducation, mais de ne rien faire pour entretenir des pauvres... Quoi qu'il en soit, voici quelques lignes dont je ne suis pas content, mais on ne peut rien faire ici que manger et se promener... » Après cette lettre venait le texte du discours, tout entier de la main de Mérimée (1 p. ^ ,U gr. in-i, plus un petit f. à part contenant un changement à la rédaction primitive, k lignes, également autographes). On peut lire ce discours dans le Moniteur Universel du 7 juillet, et on ne s'étonnera pas que le vieux soldat, comme il s'intitule, salue les tendances nouvelles de la peinture en termes d'une élégance tout académique : (( Laissons la médiocrité orgueilleuse accuser le goût du siècle et déplorer ses changements et ses caprices. Les artistes, Messieurs, trouveront toujours le public empressé d'accueillir une tentative originale, parce que l'invention est une des plus précieuses qualités de l'art... L'absence de préjugés, l'éloignement
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pour la routine, le dégagement de toutes traditions étroites sont devenus les principes de la critique moderne. Plus heureux que la plupart de vos devanciers, vous n'avez plus à vous débattre contre ces règles absolues que de glorieuses écoles ont souvent laissées après elles. Aujourd'hui, qu'on poursuive l'étude delà nature jusque dans ses trivialités ou qu'on s'applique à rechercher un idéal poétique, tous les efforts consciencieux sont appréciés et jamais le mérite d'un ouvrage ne sera contesté pour n'avoir pas l'autorité d'exemples anciens... » Mais l'art moderne exige, lui aussi, du travail. « A moins de s'être préparés par de fortes études, il est imprudent de tenter des routes nouvelles, et, si j'ose me servir ici d'une comparaison empruntée à mon métier, je dirai qu'il n'appartient qu'aux soldats aguerris et disciplinés de tout oser avec l'espoir fondé de réussir... »
Outre ces documents, le dossier en question contenait le manuscrit d'une facétie dont l'impression n'ajouterait rien à la renommée de l'écrivain, mais qui est amusante comme pièce de collection. C'est le canevas (2 pp. Ya gr. in-4) d'un dialogue entre lui et le possesseur d'une médaille de Jules César, ayant au revers la tête de Cléopâtre. Cet archéologue prudent, voulant montrer sa médaille à l'Empereur et craignant qu'on ne la lui vole, en arrivant à Compiègne l'a avalée. Mais l'Empereur ne perdra rien pour attendre.
L'heureux acquéreur des lettres à Francisque Michel a-t-il l'intention de les publier ? Souhaitons qu'il s'entende avec la succession de Mérimée, ou qu'il ne se laisse pas arrêter par une jurisprudence intimidante, que je persiste à ne pas considérer comme définitive.
Sur ce point, rien de nouveau encore. On refait à M. Chambon, au sujet de ses Notes sur Prosper Mérimée, le même procès qu'on lui a fait au sujet de ses Lettres inédites, et qui a eu pour dénouement sa condamnation parla Cour d'appel, après son acquittement par le tribunal. Je crois même qu'on a assigné aussi MM. de Lagrené et Dorbon au sujet des Lettres aux Lagrené, Espérons que de nouvelles consultations judiciaires, données par d'autres juges peut-être, seront plus favorables aux intérêts de la critique littéraire et de l'érudition. En attendant, nous en restons à l'arrêt qui a frappé M. Chambon d'une peine minime, vu sa bonne foi au moins partielle. Je Aiens de relire cet arrêt et je ne me trompe pas : « En ce qui touche les lettres que Chambon a trouvées dans les bibliothèques publiques, considérant... que les autorisations de publier dont il justifie constituaient tout au moins un titre en vertu duquel il pouvait de bonne foi se considérer
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comme libre d'agir ainsi qu'il l'a fait ; en ce qui touche les lettres Panizzi, considérant... que dans les conditions où elle est opérée, la publication constitue une véritable édition d'une œuvre sur laquelle Chambon n'avait pas de motifs légitimes de se croire un droit quelconque, que sa négligence à se préoccuper du droit pouvant appartenir à autrui ne saurait équivaloir à la bonne foi exclusive du délit... » Ainsi il était de bonne foi pour la première catégorie de lettres, s'il ne l'était pas pour la seconde, et il doit lui en être tenu compte, parce que, s'il y a bonne foi, il n'y a pas de délit. Eh bien ! cette décision est en contradiction formelle avec la jurisprudence sur la contrefaçon en général. Pour la Cour de cassation, la mauvaise foi n'est pas nécessaire pour constituer le délit de contrefaçon, qui résulte de la seule reproduction matérielle. C'est ce que les jurisconsultes appellent un (( délit contraventionnel ». Il serait bien à désirer que celte question si délicate (et si importante pour les auteurs ou leurs ayants cause et les éditeurs) du droit de reproduction des lettres missives vînt à être déférée à l'appréciation de la Cour suprême. On a critiqué ce que j'ai écrit à ce sujet. On m'a dit : vous méconnaissez un droit de propriété littéraire. A Dieu ne plaise, et je crois avoir assez proclamé combien cette propriété est respectable, et qu'elle est le principe, et que tout échec à ce principe est une exception, La propriété des lettres missives est protégée par la jurisprudence, et, pour le dire en pas-
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sant, je crois qu'on pourrait demander à celle-ci d'être encore plus protectrice qu'elle ne l'est. Supposons que l'auteur des lettres en ait gardé copie. Pourrait-il les publier sans Fassentiment du destinataire? De bons auteurs disent non, mais la jurisprudence ne s'est pas prononcée bien expressément et semble ne considérer que les droits de l'auteur. Mais une lettre est un témoin de la vie privée de deux personnes. En publiant sans mon consentement des lettres qui m'ont été écrites, on pourrait donc révéler quelque chose, — si peu important que l'on veuille que ce soit, — de ma vie privée ? Et quand il s'agit de ma vie privée, est-ce que je ne suis pas le seul juge de l'importance et de l'opportunité de la révélation ? Il serait utile de décider que l'auteur et le destinataire ont la copropriété intellectuelle des lettres missives, que celles-ci ne peuvent être publiées sans le consentement de l'un et de l'autre, et que le veto de l'un ou de l'autre suffit à en empêcher la divulgation. (Un vœu en ce sens a été voté au Congrès international des Editeurs qui s'est tenu à Paris en juin 1896. Il existe des législations étrangères qui subordonnent la publication des lettres missives au consentement des deux parties intéressées).
Voilà le principe. Mais le consentement de l'auteur n'a pas besoin d'être formel. Il peut être tacite et s'induire des circonstances. Si donc des lettres n'ont rien de conQdentiel (je ne dis pas rien d'intime, c'est tout différent), si elles ne contiennent rien qui soit dénature
à préjudicier aux tiers, si enfin il paraît évident qu'en les écrivant leur auteur n'a jamais pensé à s'en réserver le droit de reproduction et n'a jamais cru ajouter quelque chose à son œuvre générale, pourquoi permettre à des héritiers, que meut seule, je le suppose, la question d'argent, de paralyser entre les mains du destinataire une publication qu'il croit profitable à la critique littéraire ou à l'étude historique, et à la mémoire même de l'auteur ? Un jugement du tribunal civil de la Seine, rendu à propos de lettres de Sainte-Beuve à Morand (i), a estimé que l'abandon tacite du droit de reproduction au profit du destinataire se révélera notamment, dans le cas le plus fréquent, par ce fait que l'écrivain n'a pas conservé copie de la lettre missive. On irait trop loin avec ce critérium ; n'en demandons pas tant. Que de gens, sans même parler des amoureux, n'ont pas gardé copie de leurs lettres et seraient désolés qu'on les imprimât ! Mais il y a d'autres circonstances de fait. Lacordaire avait légué ses papiers à l'abbé Perreyve, son disciple favori. Un héritier du sang s'adressa au tribunal civil de la Seine pour faire cesser la publication des Lettres du Père Lacordaire à des jeunes gens, entreprise par l'abbé avec les manuscrits de son legs. Le tribunal rejeta la demande, attendu que les principes sur le droit de propriété de l'auteur de lettres missives ne sont pas absolus, que la publication des
(i) 20 juin i883 ; La Loi, 21 juin.
lettres en question ne pouvait qu'être honorable pour la mémoire de celui qui les avait écrites, et qu'il apparaissait bien en fait que le testateur s'en était rapporté à l'amitié du légataire pour Fusage qui serait fait des manuscrits composant le legs (t). (Ce jugement ne paraît pas avoir été frappé d'appel).
Le (( Théâtre de Mérimée ».
Pour la question des vaudevilles, je comptais sur l'érudition rouennaise, silmulée ])dir V Intermédiaire des Chercheurs et Carieax. Elle a trouvé quelque chose, qui malheureusement ne résout pas encore le problème. Enfin voici. D'après le Journal de Rouen de i856, un vaudeville intitulé A quelque chose malheur est bon, dont il ne nomme pas l'auteur, a été joué à Rouen, au Théâtre des Folies-Dramatiques, en juin-novembre de cette année i856, quatorze fois en tout. Le journal ne mentionne pas l'autre vaudeville : Pour éviter Clichy{2). Chercheurs, cherchez encore.
Passons aux pièces dont les auteurs sont plus ou moins tributaires du grand romancier.
(i) 2 décembre i864, Dalloz, Jurisprudence générale, recueil périodique..., i864, 3^ partie, p- 112.
(2) Renseignement communiqué par M. Edmond Chardon.
SUR MÉRIMÉS 2 1
En 1839, on joua un opéra intitulé La Vendetta, musique d'Henri de Ruolz, paroles de Léon [Pillet] et Adophe [Vannois]. C'était Thistoire de Mateo Falcone, arrangée ou plutôt travestie, avec une intrigue amoureuse et un dénouement heureux, « florianesque, disait Théophile Gautier, et aussi peu corse que possible (i) ».
Le livret de Dimitri, opéra de Victorin Joncières (1876), aurait été inspiré aux auteurs du livret, Henri de Bornier et Armand Silvestre, par Les Faux Démétrius(2).
En 1902, rOpéra-Gomique donna une Chambre bleue en un acte, musique de Jules Bouval, paroles de Mérimée, Edouard Noël et Antony Mars (c'est ainsi que s'exprimait l'affiche). L'insuccès fut complet. Quand le régisseur vint annoncer que la pièce était tirée d'une nouvelle de Mérimée : « Il fallait l'y laisser », s'écria un spectateur aux rires de l'assistance.
On a joué en novembre 1906, au théâtre des Funambules (ex-théâtre de la Bodinière), une pièce intitulée Lokis, (( drame en deux actes, d'après la nouvelle de Prosper Mérimée », par M. Charles Esquier. C'était un Lokis franchement hwnaaisc, où l'on parlait de l'influence d'une peur ou d'un regard sur une femme en-
(i) Maurice Tourneux, préface pour i'éd. de Mateo Falcone, Garteret, 1906, pp. v-viii,
(2) x\. Filon, Mérimée, p. 147.
ceinte pour expliquer la folie de la mère, et de l'hérédité morale pour expliquer la férocité du fils ; bref, un Lokis où Ton avait supprimé toute trace de l'équivoque en vérité fort répugnante que Mérimée avait machinée avec amour.
Tout récemment (en juin 1907), une troupe anglaise, sous la conduite d'une artiste très réputée de l'autre côté du détroit, Miss Olga Nethersole, est venue jouer à Paris des adaptations d'oeuvres françaises. Son programme comportait une Carmen en quatre actes et cinq tableaux, arrangée par M. Henry Hamilton. 11 était curieux de voir sur la scène une Carmen sans musique. On faillit ne pas la A-oir, opposition ayant été faite à la représentation par tous les ayants-droit de la Carmen de l'Opéra-Comique, auteurs, héritiers, éditeurs. L'artiste anglaise était très étonnée. Je suis prête, disait-elle, à payer les droits d'auteur; que me veut-on de plus .^ (i) Les choses s'arrangèrent à l'amiable, et la pièce fut jouée sous ce titre : The Spanish Gipsy. Si l'affaire avait été portée devant le tribunal, qu'aurait-il décidé.^ La succession Mérimée, agissant seule ou joignant son action à celle des autres, aurait obtenu gain de cause, ce n'est pas douteux. Mais si les autres avaient agi seuls "^ Aurait-on pu leur opposer la maxime : Pas d'intérêt, pas d'action.^ Dans le monde
(i) Léo Marches, les Deux Carmen, dans la Liberté du 6 juin
des auteurs, on estime que celui qui a reçu d'un romancier l'autorisation de faire une pièce avec un roman a obtenu en même temps (sauf stipulation contraire) le monopole de cette autorisation. Autrement des inconvénients seraient à craindre. La seconde pièce, en échouant, discréditerait la première, et, en triomphant, la supplanterait. Je ne connais pas de précédent judiciaire sur la question, mais telle est la jurisprudence suivie par le Comité de la Société des Auteurs et Compositeurs dramatiques.
On peut ajouter les renseignements suivants à ceux que j'ai indiqués, l'an passé et ci-dessus, concernant la bibliographie mériméenne :
Colomba, édition à l'usage des classes, avec lexique, préface et notes en allemand par A. Sturmfels, Gotha, F. A. Perthes éd., igo/i, in-8, i35 pp.
On a supprimé dans plusieurs chapitres un certain nombre de passages.
A. Luderitz, C. F. Meyers « Amulett », und seine Quelle, dans Archiv fiir das Studiam der nearen Sprachen, Brunschwick, t. CXII (igo/i), pp. 110-121.
Sur un ouvrage allemand inspiré par la Chronique du règne de Charles IX.
Lettres inédites d^Eugène Delacroix, publiées par Maurice Tourneux dans V Artiste, revue de l'Art contemporain, décembre 1904. (Tirage à part, 1906, à cinquante exemplaires, 18 pp. in-8).
P. 8 : 4 avril [i83o], A Alexandre Dumas. « Imaginez que j'étais de ribotte hier avec Mérimée, Beyle et autres. » — P. i5: Sans date. A Paul de Musset. « Mérimée, que vous paraissez admirer comme je le lais aussi, est simple, mais a un peu l'air de courir après la simplicité en haîne de l'horrible emphase des grands hommes du jour. Chez vous nul effort, toujours le goût le plus fin et rien de trop. »
How the redoiiht was taken (traduction de la Redoute), dans \e Public Ledges de Philadelphie, 11 mars 1906.
Michel Salomon, Le Salon de l'Arsenal, dans la Revue de Paris, i5 septembre 1906.
Sentiments inspirés à Victor Hugo par le peu de bienveillance de Mérimée à l'égard de Charles Nodier dans son discours de réception à l'Académie française.
T. Matic, Prosper Mérimée's Mystifikation kroatischer Volkslieder, dans Archiv fur slavische Philologie, Berlin, t. XX VIII (1906), pp. 32i-35o. Sera continué. Etude sur la Guzla.
G. Michaut, Le « La Bruyère » de Sainte-Beuve, dans la Revue d'histoire littéraire de la France, juillet-septembre
L'auteur a consulté, dans la bibliothèque du vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, le « La Bruyère » de Sainte-Beuve, couvert par celui-ci d'annotations au crayon. Dans le chapitre Des Jugements, la pensée 52 : u Une des marques de la médiocrité de l'esprit est de toujours conter » porte en note : Mérimée.
S. Pralîl, Bartholomaeus-Natten, kroniker fra Karl ÏX's Tid, Copenhague, Christiansen éd., 190G, in-8, 3^7 pp.
Traduction danoise de la Chronique du règne de Charles IX, pour laquelle on a utilisé les dessins de Toudouze de l'édition Emile Testard. Cf. Aftenposten, 17 mai 190G, et Berlinski Tudende, i5 août igo6.
M. Breuillac, Hoffmann en France, Élude de liUéralare comparée, dans la Revue d'histoire littéraire de la France, janvier-mars 1907.
Pp. 88-90 : Mérimée imitateur d'Hoffmann dans la Vénus d'Ille, la Vision de Charles XI, les Sorcières espagnoles et Lokis.
Alb. Pauphilet, Mérimée critique d'art en 1839, dans les Annales romantiques de janvier-février, mars-avril et maijuin 1907.
P. Berret, Notes sur la « Légende des Siècles », dans la Revue universitaire, i5 février 1907.
P. i55 : Il existe, dans les manuscrits de Victor Hugo, un brouillon des Châtiments (i852) qui porte le nom de Mérimée :
Que Mérimée a telle autre âme de laquais...
Cf. ï Histoire d'un Crime, III, 4 et 7.
Emile Faguet, Amours d'Hommes de lettres, Paris, S'^ française d'imprimerie et de librairie, 1907, in-i8.
Pp. 294-34 T. Reproduction de l'article publié dans la Revue latine, 25 juin 1904, avec quelques lignes ajoutées à la fin pour avertir qu' « il n'y a rien de moins authentique que le livre intitulé La Passion d'un Auteur ».
Bibliothèque contemporaine. Stendhal, Œuvres posthumes .
2 b SUR MERIMEE
— Correspondance inédite, précédée d'une Introduction par Prosper Mérimée, de l'académie française, Paris, Calmann- Lévy (1907), 2 vol. in- 16.
Cette Introduction (t. 1, pp. v-xxiv) est le morceau: « J'ai connu Beyle vers 1830... » qui a paru dans les Portraits historiques et littéraires.
R. Bonnet, Isographie de r Académie française (i63à- 1906), Paris, Charavay, 1907, pet. in-4, avec fac-similés.
Pp. 1 90-1 91 : Mérimée.
Léon Séché, Études d'histoire romantique, Aljred de Musset, Paris, 1907, 2 vol. in-8 (éd. de la Société du Mercure de France).
T. I, p. 217 : Lettre inédite de Mérimée, sans date, à Sainte-Beuve. 11 se plaint des femmes qui « cèdent au besoin de se gargariser avec des rimes » , des « vers delà rive gauche », et de deux poésies dont il est obsédé, le Lac de Lamartine et le sonnet d'Arvers. Mais l'authenticité de cette lettre est-elle certaine ?
T. II, p. 25, note : Clef des pseudonymes du roman de Louise Colet : Labaumée^Mérimée. Cf. Chambon, Notes sur Prosper Mérimée, p. vi, note i.
Léon Séché, Alfred de Musset, Correspondance, Paris, 1907, in-8 (éd. de la Société du Mercure de France).
P. 32 : Lettre de Musset à Mérimée. Déjà publiée par Chambon, Notes sur Prosper Mérimée, pp. 18-19.
M"® Juliette Adam (Juliette Lamber), Mes angoisses et nos luttes, 1871-1873, Paris, Lemerre éd., 1907, in- 18.
Pp. 66-67 • ^^ fin de Mérimée, renseignements fournis à l'auteur par le docteur Maure. Le docteur se trouvait à la gare de Cannes quand il vit Mérimée
descendre du train « en pantoufles et en veste de chambre. Il n'avait emporte que des valeurs et un énorme paquet de lettres à brûler... Il avait changé de physionomie, de gestes, d'allure. C'était un vieillard cacochyme, courbé, ravagé de visage, qui avait constamment des larmes dans les yeux. Ses lèvres, sévères ctpincéesd'ordinaire, s'abandonnaient avec une expression que je n'oublierai jamais... » L'enterrement de Mérimée: une scène au cimetière.
P. 249: Mérimée, d'après le docteur Maure, croyait à la régénération [de la société] par la négation.
Ludovic Halévy, Souvenirs sur r Impératrice Eugénie- Voltaire et Mérimée courtisans, — dans Les Annales poli, tiques et littéraires, 26 mai 1907, p. 325.
Les Filles de « Carmen », dans Le Télégramme de Toulouse, 10 août 1907 (article non signé).
Renseignements inédits sur Carmen et sa descendance. La gitane Carmen a existé et les gitanos conservent son souvenir. Elle s'appelait Ar Mintz (l'Indomptable), Nadushka de son nom de tribu. Elle eut une fille qui, mariée au chanteur Jarko, eut une fille, Thiécla. Celle-ci, éprise d'un sous-officier de la garnison de Gibraltar, Gresham ou Grasan, en eut une fille, qui s'appela Mintz, comme son arrière-grand-mère, et INadushka, comme toutes les femmes de sa tribu, et qui, d'abord gitane, devint actrice, grâce à un impressario qui s'intéressa à elle. « Pendant quelques années, Mintz Nadushka chanta sur les principales [?] scènes d'Europe et d'Amérique et obtint de grands succès dans le rôle de Carmen. Puis elle disparut. Elle aurait été, nous dit-on, empoisonnée en Angleterre par des gypsies qui ne lui pardonnaient pas d'avoir trahi sa race et d'avoir chanté en gitane devant des étrangers... »
A noter enfin divers articles du Journal des Débats :
10 septembre 1906, F. Bournon, U Anniversaire de Prosper Mérimée. (L'acte de décès, donné comme non encore publié, l'avait été par Ghambon dans les Lettres inédites.) — 28 avril 1907, Alfred Péreire, Un sonnet d'Arsène Houssaye à propos de Mérimée. (Ce sonnet se trouve au tome IV, p. 290, des Confessions d'A. Houssaye.) — 3o avril 1907, Compte rendu des fêtes de Cannes. — Même date, J. Bourdeau, La Philosophie de Mérimée. — 10 juin 1907, S., Lettres inédites de P. Mérimée. (Compte rendu de la brochure En l'honneur de Mérimée.)
Les Portraits et les Dessins.
On m'a révélé l'existence de deux documents intéressants pour l'iconographie de Mérimée, et qui ont entre eux comme un lien de parenté.
Voici d'abord une efhgie amusante. C'est une caricature de Mérimée par lui-même, tracée sans indulgence et d'une expression très réussie. Il est représenté de profil (la tête seule) avec ces mots en exergue : P. Mérimée pictor fecit. Au-dessous, un cœur enflammé, esquissé discrètement, n'est pas un attribut indifférent quand on sait de source certaine que ce dessin a été donné par l'auteur à la duchesse Colonna. Il a figuré à Y Exposition des Portraits des Ecrivains et Journalistes du siècle (i 793-1893), organisée dans les
Alfred de Vigny Fac-similé d'un dessin de Prosper Mérimée.
galeries Georges Petit par l'Association des Journalistes parisiens, en juin iSgS. (N° 64 1 du Catalogue) (i).
La duchesse Adèle Golonna, née d'Affry, a été sculpteur de talent sous le pseudonyme de Marcello. Elle a exposé aux Salons de i863 à 1876; elle est l'auteur notamment d'une Pythie pour l'Opéra. Quand elle mourut, en 1879, elle légua à Fribourg en Suisse, son pays natal, un certain nombre de dessins et de sculptures qui constituent dans cette ville la section du musée cantonal appelée Musée Marcello. Un dessin, que le catalogue désigne simplement ainsi : « Marcello, Plume », est un portrait de Mérimée. Il est assis sur une chaise xviii^ siècle, le bras gauche appuyé sur le dossier, le droit tenant un journal ouvert. Ce n'est plus le fashionable qui a posé devant Devéria. C'est le valétudinaire des dernières années, à la mise assez négligée, aux cheveux en broussaille, tel que nous le montre, dans la brochure des Débats, la photographie prêtée par M. de Cormenin (2).
On a vendu à cette vente Barenton, dont j'ai parlé plus haut, une aquarelle de Mérimée, reproduction du tableau de Velasquez, las Meninas.
Le comte Alexandre de Laborde possède un important album de dessins de Mérimée. Ces dessins, gouaches plutôt qu'aquarelles, sont nombreux et de genres
(i^ Communiqué par M. Léouzon-le-Duc.
(2) Communiqué par M. F. Sœhnée, archiviste aux Archives nationales.
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divers. La plupart et les meilleurs sont des copies très achevées de tableaux du Prado, principalement de Velasquez. Mais il y a aussi des copies d'autres tableaux de l'école espagnole (par exemple, la comtesse de Montijo, par Goya) ou de tableaux de l'école italienne ; — des paysages, des vues ou des scènes d'après nature ; ~ des portraits, des caricatures. Une de ces gouaches est signée ; pour d'autres, l'auteur a écrit sur l'album une légende au crayon, que le temps a pu parfois rendre énigmatique. (Femme nue, assise : « IVP"*' Keller, approuvée par M. le Préfet. ») Quelques-uns de ces dessins ont une réelle valeur.
Dans son étud.e sur Prosper Mérimée, ses portraits, ses dessins..,, M. Maurice Tourneux a reproduit (p. io6) la statuette antique que M. Edouard Grenier tenait de Mérimée, et qu'il eut la chance de retrouver dans les cendres de sa maison brûlée par la Commune. Cette statuette, M. Grenier l'a donnée en mourant au musée archéologique de Besançon, où elle n'est signalée au visiteur que par cette inscription : Jeune faune (f)rpnze grec), légué par Ed. Grenier.
Pour terminer, je dois mentionner un bon tableau de Léonor Mérimée, dont on ne trouverait pas l'indication dans la liste de ses œuvres dressée par M. Charles Ephrussi(i). C'est un portrait d'Etieiine- Augustin de
(i) Dans un article sur le peintre Simon-Jacques Hochard; Gazette des Beaux- Ar ts, iuin 1891, p. 4A8.
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Wailly, qui fut le premier proviseur du lycée Napoléon (aujourd'hui lycée Henri IV). Ce portrait est la propriété du lycée Henri IV. Il a été reproduit en tête de l'Annuaire pour igoS de V a Association amicale des anciens élèves du lycée ». Mais l'artiste qui a feit cette reproduction a coupé le bas, en sorte que la signature n'apparaît pas.
La vie privée.
Se serait-on attendu à trouver des renseignements inédits dans la Gazette des Tribunaux? Un article de ce grave journal, compte rendu de la brochure Sur Mérimée, à propos d'ouvrages récents (et compte rendu, je dois le dire, beaucoup trop élogieux), contient les lignes suivantes, que j'en détache précieusement : (( Jenny Dacquin était née à Boulogne-sur-Mer, le 25 novembre 1811. Elle avait été élevée pendant quelques années, vers 1827 ou 1828, à Paris, dans une institution de la rue de Berri, dirigée par une dame fort respectable, nommée Martinez. Une des ancienries élèves de cette pension, qui vit encore, nous a confirmé le portrait que fait d'elle la tradition locale de Boulogne-sur-Mer. Elle était « haute de taille, avec de grands yeux d'un noir d'enfer, d'une expression toute particulière ». Mais, à l'époque du pensionnat Martinez,
elle semblait, ajoute la personne qui l'a connue alors, plus faite pour ressentir une passion que pour en inspirer » (i). En recopiant ceci, j'ai sous les yeux une photographie de Jenny Dacquin âgée, seule image d'elle que je connaisse. Sans doute, il faut faire la part de l'âge, et d'ailleurs les yeux, les fameux yeux qui suggéraient à la (( tradition locale » une réminiscence de La Coupe et les Lèvres, ont gardé leur vivacité. Mais la bouche trop large, la lèvre supérieure serrée, la lèvre inférieure retombante ont-elles jamais eu un bien grand charme ^
L'étude sur l'Inconnue, que nous a promise le (( Chercheur de Boulogne », n'a pas encore paru, mais elle doit paraître prochainement.
Et maintenant, qu'on nous donne au plus tôt une correspondance générale bien datée, bien annotée, qui sera un trésor de renseignements pour l'histoire littéraire, pour l'histoire politique et pour l'histoire des mœurs. Qu'on étudie les œuvras ; il y a encore à dire : par exemple, au point de vue des sources. Mais est-ce qu'il ne serait pas temps de laisser de côté, et définitivement, la vie intime "^ Quel intérêt si grand cette question peut-elle donc avoir. ^^ On n'a que trop parlé au public de l'existence amoureuse de Mérimée, et au
(i) Gazelle des Tribunaux, 22 février 1907. L'auteur de cet article non signé est mon très estimé et très lettré confrère au barreau, M'' Bonneville de Marsangy.
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point qu'on a pu croire qu'une légende allait naître : Mérimée don Juan. Eh bien, pour en parler encore une fois, il y aurait de graves réserves à faire. Ami des femmes, je l'ai dit ; d'un certain nombre de femmes. Plus, c'est une autre chose. Très doué, voulant plaire et d'une terrible sécheresse, au moins apparente, il inspirait l'intérêt, la sympathie parfois, mais la passion non pas. Qu'il s'y joigne la confiance, et voilà plus qu'il n'en faut pour l'amitié. Mais c'est surtout en cette matière que tel brille au second rang à qui on n'offrirait jamais le premier. Quelqu'un qui l'a bien connu, qui ne pouvait pas le sentir, mais qui n'avait pas de raison personnelle de lui en vouloir, a dit de lui, fort justement, je crois : « il n'eut jamais l'art d'aimer et d'être aimé(i). » Laissons de côté ces aventures suspectes où l'on nous a montré que la défaite était intéressée, et comptons ses conquêtes authentiques : une maîtresse, qui l'a quitté pour un plus jeune, — une amie, l'Inconnue, dont il vécut séparé et qu'il ne voyait qu'à force de supplications. De l'Autre Inconnue, il n'y a rien à dire : amour chaste, et pour cause. Ce n'est pas là le bilan d'un homme à bonnes fortunes, de celui qui traîne tous les cœurs après lui, quelquefois sans qu'on puisse bien comprendre pourquoi, et parce que telle est sa destinée. Et, même
(i) Arsène Houssaye, Les Confessions, t. IV, p. 292 (dans le chapitre Mérimée).
comme ami, n'eut-il pas de grands défauts à se faire pardonner? Etait-il féministe, comme nous disons aujourd'hui, celui qui « ne pouvait souffrir qu'une femme fût femme ? (i) » Aimait-il les femmes comme elles veulent être aimées, jusque dans leurs faiblesses, surtout dans leurs faiblesses ? Dans la correspondance avec son Inconnue, quel ton de supériorité désobligeante, et, même dans les premières effusions, que d'érudition! Les plaisanteries de Maxime Du Camp sur ce sujet ne paraissent pas excessives ; on ne peut leur reprocher que de manquer d'indulgence (2). (Il est vrai que si quelqu'un aurait dû être indulgent...) Toute sa vie, il fut (( livresque », et, tout jeune, il marivaude comme un vieux membre de l'Institut. Et que son embarras est amusant quand il doit offrir un cadeau à son amie, ou, avec l'aide de celle-ci, à une personne de sa famille, ou, quand il s'avise de souhaiter la fête de Jenny Dacquin au bout de vingt ans ! (3) A la fois taquin et soumis, il finit toujours par sacrifier ses volontés à celles de son amie. Certes, il n'y a rien là que d'honorable pour son caractère, s'il n'y a rien non plus qui le rapproche du dominateur des Mille e ire ; et sa mémoire ne perdra pas à ce qu'il ait été de ceux qui souffrent, et non de ceux qui font souffrir.
(i) Taine.
(2) Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires, i85o-i88o, ch. XXIV : Les uns et les autres.
(3) Lettres à une Inconnue, t. II, p. 83.
Non, il ne fut pas heureux en amour. Les grands écrivains du siècle dernier ne furent pas heureux en amour. Victor Hugo fait exception. Il était réservé à ce Louis XIV des Lettres modernes d'attribuer à un adultère officiel toute la sérénité d'une union légitime et paisible. (Encore eut-il des déboires dans son intérieur). Lamartine, « beau comme un dieu », fut aimé et en souffrit, ce qui est une manière d'infortune. Mais celle-là, du moins, combien les autres auraient voulu la connaître ! Les autres, il semble que la gloire ait été pour eux « le deuil éclatant du bonheur » , comme venait de dire quelqu'un qui avait passé par là (i). C'est Musset, c'est Vigny, que des trahisons célèbres plongent dans des abîmes de désespoir. Et ceux-là pouvaient s'attendre à être aimés ; que dire des moins favorisés ? C'est Stendhal, causeur étincelant, soupirant grotesque, dont l'esprit même devait fatiguer ses idoles par l'abus qu'il en faisait pour donner le change sur sa laideur. C'est Balzac, initié à la vie du cœur par une femme âgée, odieusement berné par une femme de haut rang, épuisant toutes les ressources de son imagination (et quelle imagination !) à parer de qualités
(i) M™'' de Staël.
idéales une grosse étrangère, insensible et laide, qui se laisse épouser par vanité et qui l'abandonne à son lit de mort. C'est Sainte-Beuve, enflammé toujours, rebuté partout, vivant toute son existence sur le souvenir d'une conquête unique et incompréhensible, celle d'une femme qui, un instant surprise, a eu vite fait de se ressaisir...
Pauvres grands hommes, qui se sont donné bien du mal à la recherche de ce que trouvent souvent des êtres vulgaires : une femme aimable, et qui les aime.
Le Thillot (Vosges), 28 août 1907.