Sur quelques documents peu connus relatifs à la découverte de l'Amérique [microforme]
M, Gabriel Marcel appelle l'attention de la Société (1) sur quelques documents peu connus relatifs à la découverte de l'Amérique avant Christophe Colomb.
« Je n’ai nullement l'intention, dit-il, de porter atteinte à la gloire du marin génois ni de rabaisser le mérite de sa découverte. Des entreprises isolées et non suivies d’effet, des récits de découvertes effectuées à la suite de tempêtes et auxquelles la volonté des découvreurs fut complètement étrangère, ne peuvent diminuer lincomparable audace de son entreprise! Ce que je veux établir, c’est que Christophe Colomb fut précédé sur la route de l’ouest, qu'il ne fut pas effrayé des épouvantables dangers dont on la disait prodigue, enfin qu’il sut démêler, dans ces innombrables légendes, dans ces fables terrifiantes, la part minime de vérité
(1) Séance du 6 janvier 4893 de la Société de Géographie de Paris,
coter rase vue Aa ru ve
qu'elles contenaient et qui devait le confirmer dans los idées que
la science lui avait inspirées. Si là route était longue, et semée de périls de toute sorte, du moins elle devait le mener à ces rivages asiatiques dont il rêvait sans cesse ; la prouve en était dans les récits mêmes qu'il recueillit au cours de ses multiples voyages et de ses aventureuses navigations, Loin de le décourager, loin de donner à ses pensées un caractère chimérique, ils leur prétaient au contraire un aspect réel, vécu et tangible.
« L'une des plus anciennes parmi ces relations, l’une de celles que Colomb dnt entendre conter alors qu'il résidait à Lisbonne, nous a été conservée dans un manuscrit arabe : « La Perle des merveilles, mélanges de géographie et d'histoire naturelle », qui est dû à Zein-eddin-Omar surnommé Ebn-al-Ouardi (ft). Ce savant arabe serait mort en 1446 selon d'He:belot, en 1358 suivant quelques autres.
« Au tome Il des Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque du roi, de Guignes nous a donné un intéressant résumé de cet ouvrage. Nous y relevons une très curieuse tentative faite dans l’ouest par ‘es Arabes à une époque lointaine que nous ne pouvons fixer.
« Après avoir dit que toute la péninsule ibérique est bornée par larwer des Ténèbres qui est fort dangereuse, Ebn-al-Ouardi ajoute que huit personnes de cette ville, curieuses de connaître ce qui était au delà, équipèrent un vaisseau de toutes les provisions nécessaires pour un long voyage et jurèrent de ne point revenir qu'elles n’eussent pénétré jusqu’à l'extrémité de cette mer et à la terre qui pouvait être à son occident. » Au hout de vingt-trois jours de navigation et entrainés par les vents dans le midi, les navigateurs atteignent une île qu'ils appellent l'ile aux Moutons
à cause du grand nombre d'animaux de cette espèce qu'ils y
4) Bibl. nat, Ms arabes 577, 588 à 594, 601
trouvent, Après avoir fait de l'eau, ils reprennent la mer et douze jours plus tard ils abordent dans une île habitée par des hommes rouges et de grande taille, Trois jours plus tard, informé de leur arrivée, se présente un interprète qui leur parle arabe, Le roi de cette île leur fait dire « qu'il avait également envoyé de ses sujets à la découverte dans cette vaste mer, qu'ils avaient navigué vers l'occident pendant un mois, qu’enfin arrêtés par les ténèbres dont ils furent surpris, ils étaient revenus sans avoir rien vu, Les navigateurs de Lisbonne, informés dans cette île qu'ils étaient à plus d'un mois de chez eux, se rembarquèrent et reviorent à Lisbonne où, en mémoire de cet événement, on donna à un quartier de la ville le nom de quartier de ceux qui ont été trompés, et ce nom, dit l’auteur arabe, existe encore à présent. »
« De Guignes accepte toutes les données de ce récit sans songer que Ebn-al-Ouardi rapporte une vieille légende à laquelle a dù forcément se mêler une forte part de romanesque. C’est en 1147 que les Arabes ont perdu Lisbonne, définitivement reprise par Alphonse f°', et l'expédition mentionnée ci-dessus est incontestablement antérieure à cette date. En admettant que Ebn-el-Ouardi soit mort en 1446, il y avait donc plus de trois cents ans que les hardis 9 "28 À til est question s'étaient lancés à travers la mer
ténéb* cherche de nouvelles terres.
« il ‘11 aventureusement de ce que ces navigateurs avaien ile où ils avaient abordé un irterprète parlant à. waient été précédés dans cette localité par
des marins de lieu .ationalité,
« Il ajoute que ce récit, que le seul fait de la constatation de la couleur des indigènes suffisait à authentiquer, prouve une fois de plus que les Arabes ne se contentaient pas de suivre les côtes, mais qu'ils osaient se lancer au large, On sait d’ailleurs qu'ils
fréquentent les Canaries, et le temps qu'ils ont mis à atteindre la
terre semble indiquer que c'était une ile américaine, Enfin le nom
de quartier de veux qui ont été trompés, nom qui existait encore au temps d'El-Ouardi, semble dénoter que les contemporains de nos navigateurs, tout en admettant leur bonne foi, ne croyaient guère à toutes les particularités de leur expédition.
« Je ne sache pas qu'aucun des innombrables ouvrages relatifs à Christophe Colomb qu'aura vus éclore l'année 1892 ait parié de
cette curieuse tentative faite par les Arabes antérieurement au douzième siècle de notre ère; c’est pourquoi j'ai cru qu'il était hon ni de la rappeler. +
« Christophe Colomb avoue lui-même (1) qu'un marin du port de Santa-Maria et un piiote de Murvie lui ont assuré : voir été em-
portés par les tempêtes sur des côtes loiniaines da. ; l’ouest, \ avoir fait de l’eau et des provisions. Les noms de ces putes, il ne
‘ « : À les cite pas; Fernandez de Oviedo ne nomme pas davantage le Li marin qui, emporté par fortune de mer jusqu'aux côtes de Haïti, a:
aurait en mourant légué à Colomb le secret de sa décourerte, Oviedo ne rapporte ce fait que comme une fable iudigne de créance (2), cela n’a cerendant pas empêché la plupart des historiens d'Amérique d’ailer la repêcher dans ses écrits, d’y ajouter des particularités (elles ne concordent pas entre elles) afin de la rendre plus croyable.
« Garcilasso, qui écrivait cent vingt ans après la découverte de l'Amérique, affirme que ce précurseur de Colomb s'appelait Alonso Sanchez et qu'il était originaire de Huelva. Bien qu'il n'existe aucun texte contemporain relatif à cet Alonso Sanchez, on s'est incidemment occupé de lui au Congrès des américanistes de Huelva, et un prêtre, D. Baldomero de Lorenzo y Leal (3), n’a pas craint de consacrer 310 pages à cette figure légendaire. Se.
(1) Las Casas, ist. ae Indias, lib. 1, chap. Xux (2) Mejor es dudar en lo que no sabemos que portiar lo que no esta determinado, (3) Gmistobal Colon y AMonso Sanchez... — Acrez, 1802 ins,
« Dansun article aussi érudit qu'impartial (1), mon ami D, Cesarea Fernandez Duro, l'un de ceux qui ont le plus contribut au mouvement de rénovation dont nous sommes témoins dans les études historiques en Espagne, a rappelé qu’Alonso Martin Pinzon, pour stinuler les marins :xdécis, leur parlait de maisons aux toits d’or, et que Pedro Velasquez de la Frontera leur disait qu'avant d’at-
teindre la terre, ils devraient franchir des eaux couvertes d’he,bes
FR (mer des Sargasses) et il en conclut qu’à Palos, comme à Huelva,
î on savait la part de vérité qu'il y avait au ford de toutes ls légendes colportées dans la région,
« Mais ce qui nous a le plus frappé dans le travail de M. Fernandez :
Duro, c’est un long passage qu'il emprunte au récit d’un parent du Ë
roi de Bohême, Léon de Rosmithal, baron de Blatna, qui parcourut
‘ l'Espagne en 1466 (2). Après avr'r fait son pèlerinage à Compos- 2
s: telle, le noble baron gagna à «2° ivrre où il voulait contempler le
miraculeux navire de pierre qui transporta Jésus et sa mère. Là, me
en face de l'immensité des flots et des secrets qu’ils lui dérobaient,
il apprit d’un marin du pays le récit extraordinaire que nous abré-
geon®. Q « Un roi de Portugal, ayant équipé pour quatre ans trois navires, €
embarqua sur chacun d’eux douze écrivains chargés de décrire
tous les incidents de la navigation et les pays qu'ils visiteraient, VAE
Au bout de deux ans de navigation et après la traversée, pendant
quinze jours, d'une région ténébreuse, ils débarquèrent dans une ;
île où ils trouvèrent des demeures souterraines inhabitées, mais
remplies d'or et d'argent. Ils ne voulurent pas y toucher et se ni
rembarquèrent. “
“ (1) RBoletin de la Academia de la Historia, juillet-septembre 189, (2) Viajes por España de Jorge de Einghen, del baron Leon de Rosmithal de Blatna, de Francisco Guicciardini y de Andres Navajero, traducidos, anotados.… por D, Antonio Maria Fabié... Madrid, libreria de los bibliofilos, 879, in-12, ; Cet ouvrage fait partie de la précieuse collection qui a pour titre général : Lidrus de antaño.
« Peu de temps après être rentrés dans une partie de l'Océan claire et ouverte, ils aperçurent des vagues hautes comme des montagnes, dont la crête semblait vouloir atteindre les nuages et dont le bruit assourdissant les frappa de terreur. Ils se consultèrent pour décider s’ils devaient affronter ces vagues où revenir en arrière. {ls convinrent que deux navires tenteraient l’entreprise, tandis que le troisième attendrait leur retour. Au hout de seize jours de vain espoir, ce dernier reprit la route du Portugal où il arriva après deux ans d'absence.
«Il y a lieu de croire que cette légende, racontée en 1466 au voyageur allemand, était très ancienne, car la part du merveilleux y est grande; on peut cependant reconnaître dans ces vagues si hautes et si bruyantes le phénomène de la pororoca qu’allaient observer quelques années plus tard Christophe Colomb, Vicente Yanez Pinson et Diego de Lepe.
« Aux premiers découvreurs nous devons également la preuve de navigations antérieures, vraisemblablement involontaires, Colomb, à son second voyage, ne dit-il pas que les Caraïbes de Ja Guadeloupe avaient en leur possession les restes d’un 1.avire européen, ainsi qu’une marmite en fer qu’ils ne pouvaient avoir fabriquée ? L’ambassadeur Pascualigo, dans une lettre citée par M. Harrisse, ne raconte-t-il pas qu’au voyage de i501 des trères Cortereal, les Portugais virent près de Terre-Neuve un fragment d'épée dorée aux mains des indigènes et des pendants d'argent aux oreilles d’une Indienne ?
« Enfin le même M. Fernandez Duro (1) n’a-t-il pas établi, d'une manière irréfutable et au moyen de documents par lui réunis, que les pêcheurs de la côte cantabrique, dans leurs aventureuses poursuites des baleines, touchèrent plus d’une fois aux côtes nord-est
de l'Amérique ?
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« Citons en terminant, puisque nous parlons de la côte septentrionale du nouveau continent, une expédition qui devait partir pour le Groenland en 1492. On sait que le pape Léon XIII a envoyé à l'Exposition de Madrid des reproductions photographiques d’un certain nombre de bulles tirées des archives secrètes du Vatican, bulles relatives à l'Amérique. Le plus intéressant de ces documents est un bref d'Alexandre VI, daté de la première année de son pontificat (1492).
« Le premier évêque du Groenland fut Albert, qui prit en 1055 possession du siège de Gardar. Le christianisme florissant s'était étendu sur les provinces du Markland et aa Vinland, lorsque, en 1418, ces établissements furent désolés, encore moins par la peste noire que par les ravages de barbares venus d'Amérique qui détruisirent la cathédrale, ravagèrent le pays et emmenèrent les habitants en esclavage. En 1448, la chrétienté, commençant à se relever, écrivit au pape Nicolas V pour l'informer de son état et de ses besoins spirituels. Le 20 septembre, le pape expédia aux évêques islandais, Gottsvin de Skalholt et Gotschalk de Olar, une bulle pour qu'ils nommassent un évêque du Groenland s'ils le
jugeaient utile, en se mettant d'accord avec leur métropolitain,
l'archevêque de Drontheim. Cette pièce figure au nombre des documents exposés par le Saint-Père.
« Le bref d'Alexandre VI, après avoir rappelé la triste situation où le Groenland s’est trouvé réduit pendant quatre-vingts ans, par suite de l'absence de prêtres, ajoute que les habitants sont retombés dans la superstition de leurs ancêtres, « n'ayant conservé comme souvenir de la religion chrétienne qu’un corporal avec lequel fut célébrée, un siècle avant, la messe par le dernier prêtre du pays
et qu'on n'expose qu'une fois lan à la vénération publique (1) ».
(4) Articles du R, P, Fita, Boletin de la Academia de la Historia, 1892, p. 236 et 476
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Instruit de ces faits, un bénédictin de l’observance, nommé frère Mathias, a équipé à ses frais un navire; il a été nommé au siège épiscopal de Saint-Nicolas de Gardar par Innocent VII, et, par le bref dont nous parlons, le pape Alexandre VI mande d’expédier gracieusement et sans dépens les bulles au nouvel évêque.
« Cet important document a été découvert par le D' Lucas Jelic (1), qui en a donné connaissance au Congrès catholique de 1891. Le Frère Mathias a-t-il été au Groenland? Il serait assez intéressant de savoir si, au moment même où Christophe Colomb découvrit les Antilles, les anciennes expéditions étaient reprises au Groenland; en tout cas, le souvenir de ce pays ne s'était point perdu comme on l'avait cru longtemps. Il est fort possible que les archives du Vatican, ouvertes aujourd’hui avec tant de libéralité, nous permettent de résoudre ce problème. Il y a là. une coïncidence qu’il était bon de rappeler. »
(4) L'Évangélisation de l'Amérique avant Cristophe Colomb... — Paris, A. Picard, 1891, in-8. Pièce.
(Extrait du Compte rendu des séances de la Société de Géographie de Paris.)
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11973, — Lib.-Imp, réunies, rue Mignon, ?, Paris. — Mayet Molteroz,-dir.
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