Sur un dictionnaire de philosophie de Frédéric Morin
Les personnes qui ont va passer leur première jeunesse ont dû garder un vif Sf»uvenir du mouvement religîenx et p'lr:tcaU^rement cntlioliqne qui semanife&ta dans ia pû-ioJe Ue 1830 û 1848. Nous né pensons pas qu'ù aucun moment le besoin de croire ait éié pfbs ardent, ni aussi le besoin d'unir les convictions morales à certaines tendances que les sociétés modernes ne sauraient jamais complètement répudier. La chute de la Restauration, en ôlant aux croyance» relip^feuscs le caractère d'une opinion d*Etat, en dissolvant le lien qui tenait rattacbées la religion et la politique, rendit en réalité à la première la liberté et avec elle la popularité. Tous ceux qui ont pris part à ce mouvement avaient-ils des idées exactes et justes dans leur mesure ? On oserait dîlficilement le soutenir. Ce qui est certain, c'esl que tous étaient sincères, car qo*avaient>îls à
(t) Dicttomedre de philosophie et de théologie seolagliques on Bhukisur Venseifjnemertt philosophique et Ihéoloyique a i moyen âge, par Frédkhic Mortn. Paris : Migne , tUliteiir. — L i Philosophie des sciences cheixhée tians leur hi loire , par FithDÉRic lloaiti. Parif : Ladrange, libraire.
gagner à ne pas l'être, c'est que tons étaient généreux. Ce fut eorlont aux débute du pontificat de Pie IX que ces hummes, dont beaocoop étaient encore très-jeunes alors, durent croire au saccës complet, funt-il dire de leurs doctrines ? ce serait no peu ambitieux, disons au moins de leurs aspirations, dont nul ne contestera l'élévation et le désintéressement.
Ce mouvement, qui avait commencé en 1831 dans VAvenir^ avec MM. de Lamennais, Montalembert, Lacordairc et Qerbet, n'avatt pas suivi bien entendu un développement régulier, rectiligne, pour
ainsi dire. Apres le coup parti de Rome, qui frappa les doctrines de VAvenir, le trouble fut grand sans doute parmi ceux qui s'étaient attachés plaiùi aux tendances généreuses qu'aux théories bizarrement incohérentes de ce journal, mélange singulier d'esprit novateur et de traditionalisme étroit, de tempérament révolutionnaire et de rigorisme théocratique. Aucun de ses rédacteurs pourtant ne suivit M. de Lamennais : ils restèrent tous catholiques au même degré, quoique en suivant des voies bien diverses. Presque en même temps se dissolvaient les snint-simoniens. Plusieurs de ces derniers , qui avaient assez prouvé par leur accession fervente au saint-simonisme leur besoin de formalisme religieux, devinrent très-sincèrement catholiques ; ils formèrent comme une petite église autour de M. Bûchez, connu par des théorie? historiques dont il était assez facile de reconnaître Toriglne* Bien que fort éloignés, comme on le voit, les uns des autres, les anciens disciples de Lamennais et de Saint-Simon avaient ceci de commun qu'ils étaient srlbodoxes et qu'ils
aimaient la liberté et l'égalilé , quelquefois toutes deux; plu? souvent l'une ou l'autre séparées. Les lettres d'Ozanam dans sa jeunesse donnent une idée exacte de ces agitations, de ces appétences inlellectuellcs, auxquelles nulle «Une jeune ue semblait alors pouvoir échapper.
Est-ce par ce singulier etiet d'optique qui, dans l'ordre moral, agrandit les choses dont on s'éloigne pour rapetisser celles qui sont près de soi, qu'il nous semble que ces temps sont bien cliangés, qu'il est aujourd'hui plus facile de vivre sans croyances arrêtées, que le besoin d'une solution à toutes les questions de l'ordre moral et religieux est bien moins vif dans les intelligences? Et cependant il nous semble impossible de nier qu'il en soit ainsi. Bien des causes sans doute, auxquelles nous ne pouvons ni ne voulons nous arrêter, ont coFitribué à cette modification des espriis. En loiis cas, de ceux qui nous charmaient alors beaucoup sont morts. Parmi ceux qui survivent il nous semble qu'il s'est lait une division : ceux qui sont restés religieux n'aiment plus la liberté, ceux qui aiment encore la liberté ne sont plus religieux. Je parle non pas de tous, sans doute, mais des plus en évidence; j'accepte d'ailleurs toutes les exceptions que l'on voudrai si l'on m'accorde la lendance générale.
Ozanam, qui était une des figures les plus pures et les plus indulgentes de cegroupc,e8tmort.Le père Lacordaire. qui, en dépit de tous les changement» survenus autour de loi, était resté pénétré d'une vivante sympathie pour les idées qu'on est convenu d'appeler modernes parce qu'elles semblent nées avec le siècle, le p&re Lacordaire est mort ; M. de
Monlulembeit a passé par des phaaos si diverses cl si contradictoires, son amour des institutions libres varie tellement avec les latitudes, que son autorité s*est singulicrpmfîot aoboiadrie dans tout ce qui ne reste pas eirconscrit dans le eercle purement religieux. Quant à M. Venillot, H a cessé depuis longtempe de rëclaroer « la liberté eomme en Belgique». MgrGerbet ne parait plusse souvenir de Tadinirable Eaai «tir le dogme génér&feur^ei dwEntretieMd'Albérie ' d'Assiiett par Tabbé Oerbet. M. Lenormaut, savant honnête, Ame droite et on pea timorée, est mort. M. Bûchez, cerveau encyclopédique, qui a remué beaucoup d'idées, auteur d'un vaste système, trop absolu pour être vrai, trop voisin de Saint-Simon pour laisser une grande place à la liberté, M. Bûchez n'écrit plus et, si nous jugeons bien des évolutions de son esprit par ce qui nous en a été dit dans ces derniers temps, M. Bûchez aurait cessé d'être orthodoxe. Do reste, ses théories, toutes d'une pièce, savamment combinées, ses formules dogmatiques, qui asservissent l'homme àla socié(é,amoindrissent lu part de l'individu, réglementent l'état économique, sont en contradiction complète avec les tendauccd actuelles en général et surtout avec les tendances deTécole libérale. M* Feuguer<iy, catholique zélé, char* mant esprit , cœur bon et pur , TOzanam do petit groupe qui entourait M. Bûchez , est mort. AI. Ott, simple et droite figure germanique , plus modeste encore qu'érodit, tradiiit des coriespoodances dans un office quelconque de publicité. M. Maret, l'une des intelligences les plus saines, les plus mesurées, qui a revendiqué contre Lamennais avec le plus de boa sens les droits de la raivon ,
M. Maret, aujourd'hui évéque de Sura, a peu ou pas changé. Ce n'est certes pas lui qui s*est éloigné det catholiques, mais en revanche ceux-ci se sont éloignés de lui. 11 a été si violemment attaqué, calomnié, qu'on a réussi à lui enlever toute influence sur ce monde, dont il était nue des lumières. Revues et journaux religieux se fermeraient pieusement aujourd'hui é Fauteur de VEssatmr le Panthéisme et de la Théodieée, qui a tant écrit dans l'ancien Correspondant. M. Maret a été attaqué comme dans les temps troublés on attaque toutes les opinions modératrices, comme on attaquerait Ozanam s'il vivait encore , comme on eût attaqué le père Lacordaire s'il eût continué de parler et d'écrire dans ces dernières années et si l'autorité acquise ne l'eût pas entouré d'une sorte d'inviolabilité. On se contentait de dire à voix basse ce que nous avons entendu sortir de la bouche d'un charitable religieux : « C'est un homme qui marche sur le bord d'un toit, en att(*ndant qu'il tombe. »
M« Albert de BrogUe, lui-même, malgré la sympa* thie qu'inspire son caractère et la nature purement historique de «es principaux travaux, n'a pu échap- ^ per aux violences. On ne lui a pss même fait grAee en fave.ur de celte sensibilité géographique qui lui fait répéter après M. de Montalembert : « Vérité sur la Vi8tule,erreur sur le Tibre U Reste M.de Falloux, qui a fiiit autrefois des étndes historiques et d'éloquents discours en faveur de la liberté d'enseignement ; mais, depuis qu'il a été ministre, il n'a plus le temps de se livrer à ces trav.iux. N'a-t-il pas assez à faire de régenter le clergé, d'mformer et de contrôler les nominations des évèqnes et de diffamer
en saint lieu tons les prêtres [qui ne partagent pas
ses passions ?
A-t-on beaucoup gagné à toutes ces dissensions? A«t>on rendu un grand service à la cause religieuse en dénonçant, en éliminant tous ceux qui ne partageaient pas les mêmes préjugés étroits, le même esprit de secte, en traçant une ligne de démarcation bien tranchée entre la relifçion d'une part et ce que l'on appelle les idées modernes de l'aulre, en proscrivant avec plus de soin l'esprit de liberté que l'esprit d'hérésie? La masse des esprits, en France, estelle aujourd'hui plus religieuse qu'il y a vingt ans 7 £st-eUe sinon plus croyante, au moins plus sympathique aux choses et aux idées de cet ordre 1 Qui oserait dire que' oui ? On répond, il est vrai, que cela vaut mieux : on a i^puré le troupeau ; l'armée est plus petite, mais plus vaillante ; ce seront les trois cents de Gédéon.— Soit. La belle politique que celle qui consiste à prouver qu'il n'y a pas dix justes parm* nous ! O'i'iiura-t on obtenu si on parvient à établir que la religion est incompatible avec la liberté? En quoi cela aidera-t-il au règne de la vérité et de la justice?
Parmi les hommes qui, malgré leur extrême jeunesse, commençaient à avoir quelque notoriété au temps dont nous parlions, se trouve un de nos compatrioies, M. Frédéric Morin, fils de M. Jérôme Morin, ancien rédacteur en chef du Précurseur et connu par de nombreux travaux poliliques et historiques. Notre ville entière a donné à M. Jérôme Morin de bien jusles regrets lorsque sa mort est survenue, il n'y a pas encore un an. Quant à M. Frédéric Morin,
lié dès le début de sa carrière avec MM. Bâchez et Maret, c'était, parmi les hommes dont nous avons parlé, un de ceux qui accusaient le plus fortement, dans ses premiers travaux, une égale fermeté dans la foi religieuse et dans la foi libérale. Agrégé de philosophie à Tuniversité, il avait dans celte carrière un vaste avenir lorsque les scrupules les plus honorables la lui firent brusquement abanr donner en 1892, Depuis cette époque, M. Morin a beaucoup écrit dans les journaux et revues périodiques. Il est Tauteur d'une Histoire de Sûint-Fnaifùit d'Aisitei et d'un Dictionnaire âe Philoeopkie et de théologie scolastiqvet œuvre très-considérable, dont la Philosophie des sciences cherchée dans leur histoire n'est que Tinlroduction détachée.
Nous ne voulons certes pas dire de M. P. Morin que les deux notions qu'il t'éfendait avec tant de courage à l'origine aient depuis lors fait scission complète dans son esprit, et qu'il soit aujourd'hui une justification éclatante de la séparation que nous avons signalée entre les catholiques d'il 7 a vingt ans. Cependant il est certain pour nous qu'il n'a pas com» plétement échappé à l'influence de cette transformation.
Le Dictionnaire de théologie, quoique d'une date encore récente» marque la fin d'une étape dans l'évolution intellectuelle de M. Morin ; il est encore dans ce que nous appelleiious sa première manière. Ses nouveaux écrits ont trait exclusivement à la politique. Leur physionomie est d'ailleurs bien ditfércnte. Ce n'est pas un reproche que nous voulons faire ; cW un fait que nous constatons. Après tout, l'homme qui ne s'est jamais occupé que de sciences
exactes est sans doule ie seul qui n'ait point à craindre d'être surpris de ce qu'il a écrit dans un autre
âge.
Le Dictionnaire de philotophie a surtout pour but d'étudier dans la scolastique, qui a été la philosophie du mojenftge, le passage de la science nndenne à la science moderne, nu moyen de notions progressivement plus complètes sur l'étie et lu substance. Appliquant d'une dutre manière les doctiines de M. Buchezi qui vent qu'un but d'activité sociale particulier À chaque époque ait dirigé le développement des sciences et des ai ls, M. Morin veut que ce soit un principe abstrait, outologique. qui dans tous les temps ait présidé, bien que souvent à leur insu, à In marche des sciences. Celte opinion, qui est cer> tainement une véritt^ en tant qu'elle s'applique aux lempsantérieurs à la Renaissance, ne peut plus, selon nous, s'appliquer aux temps modernes.
La pensée neuve et hardie du livre de M. Morin consiste à faire du dogme catholique non pas précisément la règle de la raison humaine, dont il revendique l'autonomie, mais un stimulant nécessaire pour son développement progressif. Il recherche ce qu'on pourrait appeler les transformations successives des notions d'Etre et de Substance sous l'action des nécessités logiques du dogme révélé. «Les artic'es dogmatiques , dit M. Morin, ont, sinon dans Icurcompréhensibilité essentielle, du moins sous le rapport du fait extérieur de la révélation, des motifs de crédibilité acceptables par la raison, n Cela est en effet tout à fait conforme à rensci^rnemcnt théologi<jne, et c'est ce que dit eycclîcunnent Fénelon dans celte phrase : « Le véritable usage de la raison qui est en
« moi est de ne rien croire sans savoir pounjuoi je le « erois et sans éire déterminé à m'y rendre sur un « signe certain de vérité. »
« Mais, reprend M. Moriti, ces dogmes une fois entrés dans rintelligence comme vérités admises, ils s*y tronvent en contact, en rapports nécessaires avec les vérités d'ordre naturel, et l'esprit humain est conduit & les coordonner avec celles-ci. On ne peut échapper à cette tendance qu'en niant l'un des doux ordres de la raison ou de la foi. Or, si l'on suppose le fait de la révélation rationnellement démo^itré, la raison qui l'a admis ne saurait en rejeter les enseignements, et, si l'on nie la raison, on nie par cela même notre faculté de connaître et par conséquent les vérités dogmatiques elles mêmes, n
On voit que M. Morin est loin d'isoler complètement la religion de la philosophie, comme le fait, par exemple, l'école de M. Cousin. « La révélation, qui prononce au nom deDien sur le sort de l'humanité, dit M. iules Simon, n*a d'autres hornes qne nos besoins et la volonté de Dieu^ la philosophie, qui s'adresse h lu raison, a nécessairement pour limites les limites mêmes de notre intelligence. Leur but est le même, car elles viennent l'une et l'antre pour élever l'homme jusqu'à Dieu ; mai^ la philosophie agite des problèmes qne la religion dédaigne, et la religion nous révèle des vérités que la philosophie n'atteint pas. »
Pour M. Morin, ait contraire, cette co^existence dans l'esprit humain dos vérité' des deux ordres, ce mouvement qui porte cet esprit à en chercher la coordination et la synthèse, constitue l'aiguillon, aimulutt qui pousse la raison à puiser en elle-même de
noDvelles puissances. Telle est, selon lui, U racine du progrès chrétien ; cette action descend du dogme, qui est immuable ; elle est variable et progressive dans ses effets sur Tordre naturel.
Ce n'est pas toutefois que M. Morin articule que les idées révélées puissent être rationnellement démontrées: elles cesseraient ainsi â*dtre des Idées d'ordre surnaturel. Le catholicisme n'engendre donc pas une expression philosophique de lui-même; mais les croyances religieuses de rbumanité et les lumières rationnelles ont des rapports de solidarité que l'histoire constate. Quoique le christianisme soit d*ordre surnaturel, il se meut et vit dans l'humanité: donc il a des effets naturels. Ce sont ces effets dans l'histoire des sciences que veut démontrer M. Morin; c'est cette loi dont il vent suivre le développement historique. Sa recherche dans les fiiiits intellectuels du moyen âge est le lien de tons les articles de son dictionnûire,
La philosophie jusqu'au XI* siècle était restée immobilisée dans les traditions de saint Augustin, qui avait christianisé Platon, comme deux siècles plus tard fut christianisé Aristote. A partir de cette époque elle prit cet élan dont le résultat fut la création de la scolastique,qui présida aux débats do monde intellectuel jusqu'à la Renaissance. Suivant M. Morin, ce qui loi donna cet essor fut le besoin de défendre dans l'ordre métaphysique les dogmes de la transubstantiatioo et de la THnité, attaqués par les hérésies de Béranger de Tours et de Roscelin. La question était desavoir si l'Etre est de toute nécessité renfermé dans une unité maihémathiqae, sans pouvoir admettre en lui de distinctions d'éléments.
Cette quèsUon ontolAgiqae de la constitution de rElre engendra les grands travaux dont la querelle du nominalisme et da réalisme, aujourd'hui oubliée, n'était qu'une des phases et qui ont abouti au règne de la philosophie . péripatéticienne dans les personnés d'Albert le Grand et de saint Thomas. Mais les témoignages qui consacrent l'autorité de saint Thomas en mutière de foi ne la consacrent pas en matière de philosophie. Aussi, bientôt l'école franciscaine commença- t-elle une sourde réaction contre la philosophie dominicaine. Duns Scot, qui en est l'organe «presque toujours d'accord avec le docteur angélique sur les conclu sion», parce qu'ils ont la foi poorrè* gle commune, en ditfère quant aux antécédents raétaphy8ique8.Gette réaction coniinuée parle franciscain Ocl^um, par Gersou et surtout par le cardinal Gusa, ouvre la voie aux travaux de la Heoaissance.Gerson et Gusa tendent à ne voir partout que la grâce et l'ordre sornatureljSans nier cependant la liberté, ni la raison, ni la nature. Le protestantisme du quinzième siècle alla jusqu'à cet excès. Les personnes au courant de ces questions savent que l'opinion populaire que Lutber revendiquait les droits méconnus de la philosophie et de la pensée humaine contre TEgUse est loin de la vérité ; il croyait, au contraire, que l'Eglise laissait à la raison, ù la liberté une trop grande place;'il ne voulait de salut que parla grâce et il attiquait l'Eglise comme entachée de ce que nous appellerions aujourd'hui le rationalisme.
M. Morin suit À travers tout le moyen âge ce travail d'élaboration qui a amené la renaissance et le cartésianisme. Il ne faut piis croire, en effet, que ceux-ci soient sortis tout armés du néant et que les
ténèbres aient po engendrer ]a lumière, M. Morin explique que la renaissance ne fut pas un simple retour à l'antiquité et que c'est seulement à de nouvelles données métaphysiques que les sciences ont dû de pouvoir opérer au sein d'elles-mêmes une révolution complète. Les développements prodigieux de la science mo ?erne ne proviennent point de ce que l'on n'observait pas antérieurement aussi bien qu'on le fait depuis Bacon, mais de ce qu'on observait sous la préoccupation de fausses données métaphysiques.
Le fait est vrai, mais nous croyons surtout que les sciences ont dû leur développement, non pas à l'introduction de nouvelles données métaphysiques plus exactes , mais seulement à la séparation plus nette du domaine des sciences de celui de la métaphysique et à la substitution des investigations purement expérimentales aux hypothèses préconçues.
Nous serions entraîné beaucoup trop loin si nous voulions suivre M. Moriri dons ses développements. Il nous suffit d'avoir indiqué sommairement les tendances et l'esprit ds son livre. M. Morin va jusqu'à croire que l'action des dogmes sur la raison n'appartient pas seulement à ceux que la raison est capable de connaître par ses propres forces, par exemple, l'tïxistence de Dieu, son unité, sa personnalité. A ceux-ci il accorde une influence simplement conservatrice: ils rappellent la raison à elle-même lorsqu'elle s'égare; ils la fixent. Mais M. Morin attribue spécialement une action rénovatrice aux dogmes d'ordre purement surnaturel, tels que la Trinité, la grftce,Ia présence eucharistique. Il cherche à démontrer que ce sont ces dngroos qui, en suscitant lt>s analyses des
docteurs scolastiques, ont fini par amener une rénovation ontologique et que c'est de ces débats qu'est sortie la métaphysique iniiugnrée par Descartes, Leiboilz et learâ écoles, métaphysique qui a présidé aux conquêtes du génie moderne.
Cette marche, que M. Morio examine dans le passé, il rentrevoit dans l'avenir, et il suppose qae les mêmes impulsions amèneront, suivant le besoin des temps, la raison humaine à de nouvelles découvertes ^ns les inépuisables profondeurs de l'Etre.
Noos n'avons pas à juger ces théories. Quelle que soit l'opinion que l'on s'en forme, on conviendra qu'elles sont ingénieuses, attachantes et qu'elles ouvrent un aspect encore inexploré de l'apologie catholique. Elles nous paraissent eu tous cas inattaquables au point de vue de l'orthodoxie, bien qu'elles comprennent les idées de progrès et de raison naturelle, deux mots qui sentent peut-être un peu le fagot par le temps qui court.
Le mouvement intellectuel et religieux, dont la forte et laborieuse étode de M. Morin est un des derniers témoignages survivants, est-il disparu pour toujours? Verrons-nous s'affaiblir et s'éteindre sans retour l'inOnence de ces hommpsque nous avons appris à aimer et qui ont cru que le progrès n'était que l'application sociale de l'Évangile ? Ou bien d'antres se lèveront-ils pour les remplacer quand Theure sera venue ?
Nul ne peut le dire. Quel que soit l'avenir qui nous est réservé, il est difficile,dans l'état actuel et avec rentrulr.ement général des esprits dans des voies autres que celles que l'on nous a enseignées,
de conserver ce parfait équilibre de l'âme qae les anciens considéraient comme le bot souverain de la vie. On a besoin, pour se maintenir de tout excès, de rappeler à soi tonte sa force et de répéter après Montaigne: a Tons les deux sont dangiereux» et de leur ressembler parce qu'ils sont beaoeoop, et d*en haïr beaocoup parce qolls noas sont dissemblables. »
h Lpa.
A)oîale