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Sur un glossaire de matière médicale composé

Nous venons de commémorer le huitième centenaire de la naissance du grand philosophe-médecin juif Môché ben Maïmôn connu sous le nom de Maimonide. A cette occasion, j’ai eu l’honneur de dire quelques mots sur un ouvrage arabe récemment découvert et presque inconnu de cet auteur, ouvrage dont je rendrai succinctement compte dans le troisième volume des Mélanges Maspero Permettez-moi de vous donner ici un aperçu plus détaillé de ce livre intéressant qui révèle un côté jusqu’ici ignoré de l’activité scientifique de Maimonide. Avant d’aborder mon sujet j’ai besoin de vous initier brièvement à l’histoire des glossaires pharmacologiques chez les Arabes.

La pharmacologie, ou l’art de connaître les médicaments et d’en éclairer l’emploi, a été cultivée d’abord par les Grecs. Le plus célèbre pharmacologiste de l’antiquité était Cratévas, herboriste à la cour de Mithridate le Grand (mort en 63 avant J. -G.) roi du Pont, ennemi implacable des Romains, qui s’était si bien familiarisé avec les poisons qu’il n’avait plus rien à craindre de leur effet. Un autre était Andréas de Caryste, médecin de l’école médicale d’Hérophile d’Alexandrie (111e siècle avant J. -G.). Leurs ouvrages sont perdus, et il n’en reste que des traces dans la Matière médicale de Dioscoride, médecin grec d’Asie Mineure du Ier siècle de l’ère chrétienne. Son ouvrage a exercé la plus grande influence sur la pharmacologie du Moyen âge aussi bien en Orient qu’en Occident; il fut étudié

(1) Communication présentée à l’Institut d’Égypte dans sa séance du 8 avril 1985.

(2) Vol. III. Le Caire 1935.

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encore jusqu’au début du xvne siècle. Il a été traduit en syriaque par Hunaïn ibn Ishâq, le grand médecin traducteur chrétien à la cour de plusieurs califes abbassides du ixe siècle, et presque en même temps en arabe par un autre médecin traducteur chrétien Stéphan fils de Basile, qui travaillait dans lecole de traductions créée par le calife al-MaTnün à Bagbdad vers 83 o après J. -G. Cette dernière traduction, étant médiocre, a dû subir les corrections de la part de Hunaïn lui-même. Ce qu’on reprochait à cette version arabe de la matière médicale grecque c’était que les traducteurs avaient été incapables de trouver des équivalents arabes pour beaucoup de noms de drogues grecs, et qu’ils avaient tout simplement transcrit ces noms en arabe : par exemple quqlâmïnus pour xvKkdpivoç , àidüsàrûn pour rjSvo-ctpov, satrüUyün pour crlpovÔiov, etc. Malgré ce défaut, la traduction arabe de la matière médicale de Diyâsqûndâs eut un grand succès dans le monde islamique et forma la base de nombreux traités arabes et persans sur les drogues simples. Dans l’Orient le célèbre médecin persan Rliazès (t en 925) composa six traités sur les drogues et aliments et leurs succédanés. Abü Hanlfa ad-Dlnawarï^ créa un livre sur les plantes qui exerça une influence profonde sur les connaissances botaniques et pharmacologiques des Arabes. Husaïn ibn Ibrâhîm an-Nâtilï, un des professeurs de l’immortel Avicenne à Boukhara, édita, en 990, une traduction corrigée de la matière médicale arabe de Dioscoride qu’il dédia au prince Abü cAll ibn Slmgür.

A la même époque on s’appliqua, dans l’Occident du monde islamique, a améliorer la traduction de la matière médicale. Le point de départ de ces efforts fut un cadeau diplomatique de l’empereur byzantin Constantin le Porphyrogénète à cAbd ar-Rahmân III, le puissant calife de Cordoue en Espagne. Ce cadeau était un magnifique exemplaire de la Matière médicale de Dioscoride en grec avec des illustrations en couleurs; il parvint au calife vers 9/19 et fut incorporé à la fameuse bibliothèque de Cordoue. Deux ans après, à la demande du calife, l’empereur envoya en Espagne un moine grec Nicolas, savant dans la connaissance des plantes et possédant la langue latine. C’est avec lui que le médecin et ministre

(l) Voir la communication de notre collègue Ahmad Issa bey, Ahou Hanifa el Dîna wari et son tr Livre des plantes v. Bull . de F Inst. d'Eg., XVI (1934), 1-7.

juif du calife Hasdayy ibn Saprïit se mit à l’œuvre pour traduire du grec en arabe les noms inconnus de drogues, et les deux furent aidés dans leur tâche par plusieurs médecins et herboristes musulmans de Cordoue.

Ibn Gulgul, médecin maure-espagnol de la deuxième moitié du xe siècle qui nous a conservé le récit de cet épisode nomme en particulier les médecins réputés cAbd ar-Rabmàn ibn al-IIaïtam et Abu A b d-allah de Sicile; ce dernier connaissait la langue grecque moderne. Tous ces médecins ensemble avec les botanistes réussirent à identifier la plupart des drogues mentionnées par Dioscoride et à leur trouver les équivalents arabes. Ainsi par exemple le cyclame reçut les noms de buhür Maryam (^encens de Marie») ou rakf, le strouthion (saponaire d’Égypte) le nom persan kundus ou le nom arabe maghribin de sagarat Ain Màlik , etc.

L’intérêt porté à la matière médicale de Dioscoride donna immédiatement une vive impulsion aux études pharmacologiques et botaniques à Cordoue. Ibn al-Haïtam qui, comme nous l’avons aui, collabora à la traduction des noms des drogues dans Dioscoride, s’attaqua au livre des

drogues simples du médecin tunisien Ibn al-Gazzâr son contemporain, et

en exposa les erreurs. Ibn Gulgul écrivit à Cordoue, en q83, une Explication des noms des drogues simples dans le livre de Dioscoride et, en plus, un précis Sur les remèdes utiles employés en médecine et non mentionnés dans le livre de Dioscoride. Malheureusement, tous ces ouvrages ne sont pas venus jusqu’à nous. Depuis cette époque, c’est-à-dire la fin du xe siècle, les médecins du monde islamique, en première ligne ceux de l’Espagne et du Maroc, ont créé une longue série de traités pharmacologiques dans lesquels ils ne se sont pas bornés à conserver et compléter les observations de Dioscoride, mais ils enrichirent la pharmacopée de nombreuses drogues, surtout végétales. Ils ont ajouté les descriptions des plantes recueillies en Espagne et dans l’Afrique du Nord, en les comparant aux points de vue botanique et pharmacologique avec celles des anciens

(1) Ibn AbI Usaïbi'a, II, 46-49; Leclerc, Histoire de la médecine arabe (Paris 1876), I, 43 1-43 2; M. Meveriiof, Die Maieria Medica des Dioshurides bei den Arabern ( Quelle n u. Studien z. Gesch. d. Naturwiss. u. d. Med. III, 72-84), Berlin 1 9 3 3 ; Le même, Esquisse d’histoire de la pharmacologie et botanique chez les Musulmans d’Espagne. Al-Andalus, III (1985), Madrid, p. 1 -4 1 .

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droguiers. En plus, ils ont donné les synonymes, c’est-à-dire les différents noms désignant la même drogue, en arabe ou en d’autres langues, en éliminant ainsi une source constante d’erreurs. Je ne citerai que les auteurs les plus éminents, en me référant à mon esquisse d’histoire de la pharmacologie dans l’Espagne musulmane qui vient de paraître (1b Ce sont au xe siècle Abu’l-Qasim az-ZahràwI, médecin célèbre et connu des Latins sous le nom d ’Abulcasis; son ouvrage a été traduit en latin, mais le texte arabe est encore inédit. En plus, Muhammad ibn al-Kattânï (pas Kinani comme l’écrit Leclerc, II, /i 2 8 ) , et Ibn Samagün. Leurs ouvrages 11e nous sont pas parvenus. Au xie siècle, malgré la déchéance politique du califat de Cordoue, la médecine et la pharmacologie prenaient un essor magnifique dans le pays déchiré par les guerres intestines. Ainsi Ibn Wâfid ( Abenguéfilli ) vizir et médecin à Tolède, 'Abdallah al-Bakrï, ministre, médecin et poète, ne dédaignaient pas de composer des traités sur les drogues simples, livres très appréciés et longuement cités par les médecins des époques suivantes. Dans ce même siècle, deux médecins juifs ont contribué à l’étude de la synonymie des drogues; Yônah (ou

Abu’l-Walld Marwân) ibn Ganah, célèbre philosophe et grammairien qui avait une prédilection pour la lexicographie arabe et hébraïque; son ouvrage est perdu. Et Yonah (ou Yfmus) ibn Ishàq ibn Biklâris qui composa un traité médical pour Ahmad II al-Musta'în roi de Saragosse(2b Tous les deux ont créé des glossaires de synonymes basés en partie sur ceux de leurs prédécesseurs, mais accentuant encore les noms arabes des drogues en usage en Espagne et au Maroc, et en y ajoutant beaucoup de noms berbères et espagnols. Ces nouveaux noms ont ensuite passé dans les ouvrages du xiie siècle qui sont très nombreux. Je ne citerai que ceux d’Abu’s-Salt Umayya de Dénia, d’Ibn Bagga, médecin-philosophe plus

connu soins son nom latinisé Avempace, d’Abu’l-'Alâ5 Zuhr, père du célèbre

Avenzoar, d’ Ahmad al-Gâfiqï et d’al-Idrïsï. Le traité des Simples d’al-Gâfiqï est perdu, mais connu par des citations chez Ibn al-Baïtâr. Il y a deux manuscrits d’un abrégé de son livre dont le meilleur conservé au Caire

(1) Dans la revue espagnole Al-Andalus à Madrid. Voir la note précédente.

(2) P. H. J. Renaud, Trois études d’histoire de la médecine arabe. Hespéris (Paris 1 9.3 1) , p. 1 35-i 5o.

dans la bibliothèque de feu Ahmad Taïmür pacba se trouve actuellement, grâce â une généreuse donation de la part des fds du défunt, â la Bibliothèque Nationale. Le Dr Gorgy Sobhy bey et moi sommes occupés â éditer cet ouvrage avec traduction et commentaire^1 2'. Al-Idrïsï est le célèbre géographe princier originaire du Maroc qui séjournait à la cour des rois normands de Sicile; son livre des drogues simples n’existe qua moitié et dans un seul manuscrit qui se trouve à Istanbul Il fourmille de synonymes de drogues en six à dix langues (même en hébreu, turc oriental, grec moderne, kurde, indien, etc.); mais une édition est pour le moment impossible à cause des nombreuses lacunes constatées dans le texte. Je mentionnerai encore, en passant, le fameux traité d’agriculture d’Ibn al-cAw wam, contemporain des précédents, édité en arabe et traduit en français^. Enfin, le xme siècle vit la composition du plus grand traité de pharmacologie qui fut jamais édité jusqu’à l’époque moderne : c’est la

«Collection des Drogues simples » (Garni* al-Muf raclât} de Diyâ3 4 5 ad-Dln "Abdallah de Malaga, appelé Ibn al-Baïtâr («le fils du vétérinaire»). Son ouvrage est basé sur celui d’al-Gâfiqï, mais Ibn al-Baïtâr a ajouté tant de recueils d auteurs médicaux et de botanistes antérieurs qu’il en a fait une vraie encyclopédie de la matière médicale gréco-arabe, et un précieux tableau des connaissances de son époque. Le texte de cet ouvrage important a été édité au Caire ^4), mais a besoin cl’une nouvelle édition corrigée; la traduction française créée par L. Leclerc® avec son commentaire a révélé à l’Europe la richesse des connaissances des Arabes dans ce domaine.

M. Meyeriiof et G. P. Sobiiy, The Abridged Version of « The Booh of Simple Drugsn of Ahmad ibn Muhammad al-Ghâfiqï , b y Gregorius Abu’l-Farag (. Barhebraeus ). Publ. of lhe Faculty of Med., Egypt. University Cairo. Fasc. I (1982), II (1933).

(2) M. Meyeriiof, Ueber die Pharmakologie und Botanik des arabischen Geographen Edrisi. Arch. f. Gesch. d. Math. u. Naturwiss. XII (Leipzig 1980), 45-53 et 226-

(3) Texte arabe, éd. J. A. Banqueri, Madrid 1802, 2 volumes.

Le livre de V agriculture dé Ibn al-Awam. Trad. par J.-J. Clément-Mullet. Paris i864- 67, 3 volumes.

(4) Bûlâq 1291 (1874), 4 volumes.

(5) Traité des Simples par Ibn al Beithar. Paris (1877-1888), 3 volumes.

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Or, en iq32, le Dr H. Ritter a trouvé dans la bibliothèque de Sainte- Sophie à Istanbul un manuscrit unique (le n° 3yii) dont la deuxième partie contient trois traités tous copiés de Ici main même cVlbn al-Baïtâr. Ce dernier était né a la fin du xne siècle à Malaga (Espagne), a vécu en Egypte et en Syrie et est mort à Damas en 12/18. L’authenticité de son écriture est certifiée sur la première page du manuscrit par deux savants très connus. Le premier écrit : «Ces cahiers sont de la main de notre Maître l’éminent docteur Diyâ’ acl-Dln 'Abdallah, le botaniste de Malaga

— qu’Allah sanctifie son âme et éclaire sa tombe! Ecrit par Ibn as-Suwaïdl le médecin. » C’est donc l’écriture du médecin syrien réputé Ibrâhîm ibn Muhammad ibn Tarbân as-Suwaïdî mort à Damas en 1291 après J.-C. Une autre main plus fine ajoute : «Je dis : c’est Ibn al-Baïtâr, l’au-

teur du célèbre Traité des Simples. Ecrit par Halïl ibn Aïbak as-Safadï. » Et dans le coin opposé de la feuille on lit : «Ex libris Halïl ibn Aïbak as-Safadï, à Damas-la-Protégée , en 7 6 3 ». Cette date de l’Hégire correspond à l’année 1 3 6 3 de l’ère chrétienne, et le propriétaire du manuscrit était donc le fameux polygraphe et polymathe as-Safadï qui décéda dans la même année. Ce manuscrit intéressant contient d’abord deux traités sur les poids et mesures des Grecs, l’un composé par le grand traducteur Hunaïn ibn Isbâq, l’autre par un autre grand traducteur chrétien du ixe siècle, Qustâ ibn Lüqâ.

C’est la troisième partie de ce manuscrit qui nous intéresse ici. Elle porte le titre : «Livre de l’explication des noms de la drogue, composé par le maître et chef Abu 'Imrân Musâ ibn 'Abdallah , l’Israélite, le Maghribin»; il comprend les folios 7 5 b à 102a du manuscrit écrits d’une main maghribine claire et bien lisible, 17 lignes par page. L’auteur de ce traité n’est autre que Maimonide lui-même. Il n’y a qu’Ibn Abï Usaïbi'a, l’iiistorien des médecins arabes, qui ait mentionné l’existence de cet ouvrage de Maïmonide (1^, Môché ben Maïmôn qui naquit à Cordoue, en Espagne en 1 1 3 5 après J.-C. (/189b de l’ère juive) et dut quitter sa ville natale en 11 A 8 à la suite de persécutions religieuses. Sa famille menait une vie errante dans l’Espagne méridionale et au Maroc pendant dix ans avant de s’établir i\ Fez (vers 11 58). Nous savons que le jeune Maïmo-

Ibn Abi Usaïbi'a, II, p. 117 dernière ligne.

nide écrivit ses premiers ouvrages talmudiques pendant cette époque de pérégrination; mais nous ignorons quand et par qui il a pu être initié aux études médicales. Il a cependant mentionné lui-même, à la fin de son traité Sur l’asthme, qu’il a connu Abu Bakr Muhammad ibn Zuhr, fils du célèbre médecin maure-espagnol Avenzoar, et il est très probable qu’il ait eu des relations suivies avec d’autres grands médecins musulmans de son époque. Il est certain que Maimonide a étudié avec zèle les livres médicaux des Grecs et des Arabes, et cela pendant son séjour dans l’Occident du monde musulman. En 1 1 6 5 la famille de Maimonide se vit contrainte de quitter le Maroc et de chercher refuge, cl’abord en Pales-

tine, et ensuite en Egypte qui fut hospitalière pour les pauvres Juifs errants. Au Caire, Maimonide se vit forcé, à la suite de la mort de son père et de son frère cadet David, d’abandonner la vie paisible de savant homme de cabinet et de pourvoir, au moyen de la pratique médicale, aux besoins de sa nombreuse famille. A cette occasion, son érudition dans la médecine antique lui procura des succès immédiats. En 1170 déjà, il fut admis parmi les médecins particuliers du dernier calife fatimite al-'Àdid, et un an après, à la déchéance des Fatimites, il gagna la faveur du vizir et juge suprême cAbd ar-Rahlm ibn cAlï al-Baïsânï qui le recommanda à son souverain le grand sultan Salah ad-Dln (Saladin) i’Ayvoubite. Maimonide fut nommé à la cour du sultan, après avoir été entre temps élu à la dignité de Nâguid (chef religieux) de la communauté Israélite d’Égypte. J’ai relaté la vie médicale de Maimonide et ses écrits médicaux dans une publication antérieure W. J’avais énuméré neuf ouvrages médicaux de la plume de Maimonide, dont trois constituent des extraits ou des commentaires aux ouvrages des médecins grecs Hippocrate et Galien, tandis que six sont des ouvrages originaux. De ces derniers, deux (sur les poisons et sur l’asthme) sont encore inédits; les quatre autres (sur les hémorroïdes, sur les rapports sexuels, sur l’hygiène et sur les accès de mélancolie du sultan al-Afdal, fils de Saladin) ont été édités en arabe avec traduction allemande par le feu rabbin Herman Kroner^b Le dixième ouvrage,

(1) Max Meyeriiof, L’œuvre médicale de Maimonide . Archeion. Archivio di Storia délia Scienza, XI (1929), p. 1 4 6-1 55.

(2) Tous parus dans Janus , Archives Internationales pour l’Histoire de la Médecine

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dont nous nous occuperons maintenant, était inconnu, et ce n’est que l’étude d’une copie de son manuscrit unique et si précieux mentionné plus haut, qui m’a permis de révéler un côté jusqu’ici ignoré de l’activité scientifique du grand savant Maïmonide.

Dans l’introduction de son livre — qui comprend dans le manuscrit d’Istanbul 55 pages — Maïmonide définit le but de son écrit comme suit : ((Mon but dans ce traité est l’explication des noms des drogues simples (c aqàqlr ) qui existent à notre époque, sont connues chez nous et employées dans l’art médical et qui se rencontrent dans les livres qui leur sont consacrés. Je ne mentionnerai parmi les remèdes simples que ceux qui portent plus d’un seul nom . et je ne mentionnerai pas les re¬

mèdes qui ne sont connus des médecins que sous un seul nom très répandu, arabe ou étranger, parce que le but de ce traité n’est ni la description des différentes espèces de remèdes ni la discussion de leur utilité, mais uniquement l’explication de certains de leurs noms au moyen d’autres, v II s’agit donc d’un glossaire de noms ou de synonymes de drogues, d’un ouvrage pour ainsi dire de lexicographie médicale, comme ceux d’ibn Ganâh et d’Ibn Biklâris. Ce genre de littérature était très fréquent chez les Arabes et Persans depuis le xi® jusqu’au xve siècle de Père chrétienne. Plusieurs ouvrages ont paru encore bien plus tard, notamment en Algérie et au Maroc G). Concernant la matière médicale maro¬

caine, Renaud et Colin viennent de nous donner un petit glossaire arabe qu’ils ont traduit et élucidé par des commentaires très importants^.

A la fin de la préface Maïmonide mentionne les ouvrages sur lesquels il s’est appuyé dans son commentaire; ce sont ceux d’Ibn Gulgul, d’Ibn Ganâh, d’Ibn Wâfidet d’ibn Samagün, dont aucun n’est parvenu a notre époque, il cite aussi celui d’Ahmad al-Gâfiqï, le désignant comme ((lin

et la Géographie médicale (Leyde et Harlam), XVI (1911), 4 4 1 -4 5 6 , 65/1-718; (1916), 2 o 3-2 Y 7 ; XXVII (1923), 101-116, 2 86-3 00 ; XXV III (192/1), 61-7/1, 1 43- 1 52 , 1 99-2 1 7, 4o8-4 1 9 , 455-472 ; XXIX (1925), 235-258; XXXII (1928), 12-116.

(1) Kasf ar-rumüz par 'Abd ar-Razzâq al-Gazâ’irï (Lilliogr. Alger 1821), et % à’an-nibràs par 'Abd as-Salâm al-'Alaml (Litbogr. Fès i3o2).

(2) Tulifat al Ahbdb , glossaire cle la Matière médicale marocaine. Texte publié .

avec traduction, notes critiques et index par H. P. J. Renaud et Georges S. Colin. Paris iq34.

auteur plus récent en Espagne », et qui a clone dû vivre au xne siècle peu avant lui. Après ces remarques bibliographiques suit immédiatement le premier paragraphe du traité commençant par la lettre arabe Alif. Maimonide a arrangé la matière en ûo5 paragraphes suivant l’alphabet sémitique (Abgact). Certains de ses articles n’ont pas la longueur d’une demiligne, tandis que d’autres occupent jusqu’à quinze lignes, c’est-à-dire presque une page entière. Maimonide donne en général d’abord le nom le plus connu du remède, et ensuite d’autres noms en arabe, grec ancien, syriaque et persan, en y ajoutant fréquemment des noms berbères et espagnols. Ces derniers sont toujours désignés comme étant «dans le parler étranger de l’Andalousie » (/î cagamiyyat al-Andalus). II enrichit son vocabulaire par des noms populaires de plantes et drogues en dialectes maghribin et égyptien; ce qui prouve qu’il a écrit son livre en Égypte, entre 1166 et i2oà date de sa mort. Il est remarquable qu’il dit toujours «chez nous dans le Magbrib » ou «chez nous au Maroc on appelle telle et telle plante de tel et tel nom». Et il continue souvent «le peuple

en Egypte l’appelle . ». Je donne ici les traductions de quelques ar¬

ticles du livre de Maimonide, comme par exemple n° 28 « Afarbiyün (euphorbion, résine d’euphorbe) : On l’appelle aussi furbiyûn. Son nom berbère sous lequel il est très connu dans le Magbrib est tâlcawt. Le peuple en Égypte l’appelle lubâna magribiyya («encens maghribin»). » Un autre chapitre par exemple est plus compliqué : n° 67. zAl-ball w’as-sall. Ce sont deux espèces d’herbes de vertus rapprochées; elles ont un nom arabe commun, al-ubab. Le nom de l’une des deux espèces en grec est olht îj ( akté), et son nom en espagnol est yâclqa (yezgo); c’est ar-raqa et ar-rabraq. Le nom de l’autre espèce est en grec ^ol^loliolktïj ( khamaïâklê ) et en espagnol sabüqa ( xabuco ). » Ce sont deux espèces de sureau, le sureau noir ( Sambucus nigra L.) et le petit sureau ou hièble ( Sambucus Ebulus L.); les noms bull et sull, comme on les vocalise d’habitude, sont des abréviations espagnoles d’ebulus et sambucus , passées en arabe. Les autres noms arabes se trouvent indiqués dans le dictionnaire des plantes édité par notre éminent collègue le Dr Issa hey(1); ce glossaire est un instrument

(1) Ahmed Issa bey, Dictionnaire des noms des plantes en latin , français , anglais et arabe, Le Caire 1980.

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précieux et indispensable pour qui s’occupe de la botanique des peuples islamiques. Nous y voyons cependant que le nom cubab ne s’applique pas aux Caprifoliacées dont font partie les sureaux, mais à certaines Solanacées; il y a là une petite erreur de la part de Maimonide. Pour commenter l’article de Maimonide, je remarque que les fleurs du sureau sont toujours en vente dans les bazars des drogues du Caire, sous le nom de zahr el-baïliscin (k fleurs de petit-baume »); on lira les détails dans la belle et utile étude de Ducros sur le droguier populaire du Caire Enfin, le n° 179 « Yabrüh (mandragore). C’est al-luffâh, et tufjfdh al-ginn («Ta pomme du démon»). On l’appelle en persan sabïzaq, et on dit aussi sabïzag et en espagnol uballta (archo-bellito , dérivé de beüa-donnay On dit aussi al-maqad et al-azag, et son nom grec est mipriAov (khamaimêlori). r> Vous comprenez que l’édition et l’explication de ce traité avec ses milliers de noms en six langues prendra encore un certain temps, mais j’espère la finir avant la fin de cette année. Le commentaire et l’index sont pour un ouvrage de ce genre d’une importance capitale.

Pour ajouter quelques remarques critiques, Maimonide a en général très bien rendu les noms arabes et syriaques, exception faite de la vocalisation qui s’éloigne souvent de celle des autres traités et des dictionnaires anciens. 11 a souvent confondu les noms grecs avec les noms persans ou syriaques. Les noms espagnols et berbères paraissent être quelquefois mutilés par les copistes. Ibn al-Baïtàr, le scribe de notre manuscrit, n’a pas été un copiste attentif. Tout d’abord, il a omis à plusieurs endroits de mettre les titres des chapitres en encre rouge, de sorte que j’ai dû suppléer à ces lacunes. Et, ce qui est pire, il a commis quelquefois des erreurs en mettant des titres faux en tête des chapitres, causant ainsi une énorme confusion. Enfin, il a fidèlement copié toutes les fautes de l’original sans y apporter une seule correction. C’est cela qui me porte à croire qu’Ibn al-Baïtàr a dû copier ce manuscrit peu après son arrivée au Caire alors qu’il était encore jeune homme débutant dans la connaissance de la matière médicale dont il devint plus tard un maître. 11 est aussi douteux qu’il ait pu transcrire sa copie du manuscrit original de Maimonide exempt

(1) M. A. H. Ducros, Essai sur le droguier populaire arabe de V Inspectorat des Phar-

macies du Caire [Mémoires présentés à l'Institut d’Egypte etc. I. XV), Le Caire 1980.

des fautes des copistes pour lesquelles nous ne devons pas nous étonner, vu la grande difficulté du texte fourmillant de noms étrangers. Nous observons cela par exemple dans les nombreux manuscrits et dans l’édition imprimée de l’ouvrage d’Ibn al-Baïtâr lui-même; tous sont parsemés d’erreurs et ne se correspondent pas exactement. J’ai pu corriger beaucoup de fautes à l’aide du dictionnaire d’Ahmed Issa, des dictionnaires grecs et persans, et pour ce qui concerne le syriaque, à l’aide de l’ouvrage monumental du vénérable rabbin, linguiste et botaniste Immanuel Low^ffi Pour l’espagnol, le dictionnaire de Dozy1 (2) et le glossaire de Simonet^ m’ont rendu des services inestimables; pour les noms berbères j’ai pu profiter des connaissances de mon savant confrère et ami le Dr H. P.

J. Renaud, directeur d’études à l’Institut des Hautes Etudes Marocaines à Rabat qui a eu l’obligeance de me fournir des renseignements très utiles.

Quant à l’époque à laquelle Maimonide a pu écrire le « Livre de l’explication des noms de drogues?), je suppose qu’elle se place entre 1180

et 1200, alors que Maimonide était en Egypte jouissant d’une connaissance profonde de ce pays et d’une réputation qui lui avait attiré des élèves. Il 11e dit pas qu’il avait composé ce petit traité pour lui servir d’aide-mémoire; son utilité devait donc être cl éclaircir la nomenclature pharmacologique si variée et si difficile à d’autres. Il cite les noms en

usage en Egypte plus de trente fois et dit à cinq ou six endroits que

telle ou telle drogue ou plante était importée en Egypte de Syrie, en citant son nom en arabe-syrien. 11 n’aurait pu acquérir ces connaissances dans le pays lointain qu’était le Maroc. Il mentionne aussi par exemple que la cerise était appelée en Égypte et en Syrie cjaràsiyà, nom dérivé du grec et syriaque, tandis qu’elle portait dans le Maghrib le nom arabe de habb al-mulük (V. grains des rois??) qu’elle y porte encore de nos jours. Tout cela prouve que Maimonide connaissait aussi bien

les produits de l’Egypte que ceux du Maroc, et de plus leurs noms

(1) Die Flora der Juden. Wien et Leipzig 1924-1934, 4 volumes.

(2) Supplément aux dictionnaires arabes, Leyde 1881.

F. J. Simonet, Glosario de voces ibéricas ij latinas usadas entre los Mozarabes , Madrid 1888.

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populaires. H y a ici beaucoup de matériel pour des additions à la lexicographie arabe.

Je dois conclure ces remarques en disant que Maimonide a évité de donner des noms de drogues et plantes en hébreu, noms qui se rencontrent fréquemment dans ceux de ses ouvrages théologiques qu’il a composés en hébreu. Et il est très étrange qu’al-ldrlsl, le géographe marocain-musulman qui mourut en 1166 à la cour des rois normands des Deux-Siciles à Païenne, ait donné, parmi les synonymes dans son ouvrage mentionné plus haut (p. 227), de nombreux noms en hébreu qu’il a dû apprendre de quelques savants juifs siciliens. De plus, je constate que le petit ouvrage de Maimonide copié par Ibn al-Baïtâr n’a jamais été cité par ce dernier dans sa grande encyclopédie de pharmacologie, tandis qu’il cite fréquemment d’autres auteurs juifs, comme Mâsargawaïh (vme siècle, en Syrie) et Ishâq ibn Sulaïmân al-IsrâTlï (ixe siècle en Tunisie). Ceci tient peut-être à ce qu’Ibn al-Baïtâr a puisé aux mêmes sources que Mai-

monide. Egalement Ibn as-Suwaïdï, qui devint plus tard propriétaire du manuscrit copié par son professeur Ibn al-Baïtâr, a passé sous silence cet écrit de Maimonide dans son grand traité de synonymes de drogues dont l’unique manuscrit se trouve à la Bibliothèque Nationale à Paris (1) 2. A l’exception donc d’Ibn Abl Usaïbi'a qui Ta mentionné, l’écrit de Maimonide paraît avoir été oublié dans le monde arabe.

Par contre, la littérature arabe des synonymes de drogues a exercé une influence profonde sur l’Europe moyenâgeuse. Steinschneider a composé la première bibliographie de cette littérature^; je n’en citerai que le fameux Clavis sanationis ou Synonyma medicinae de Simon de Gênes ( Simon Januensis ) qui vivait dans la deuxième moitié du xm e siècle à la cour papale (3). Il a basé son ouvrage sur les traductions gréco-arabes de Dioscoride, Abulcasis, etc., dont les originaux lui ont été expliqués par un Juif espagnol Abraham de Tortose. Le Juif Faradj ben Salem de Girgenti, en

(1) Manuscrit arabe n° 3oo4, autographe de l'auteur et portant le titre de Kitâb as-simâl fdn-nabât («Livre des stigmates sur les plantes» etc.).

(2) Moritz Steinschneider, Zur Literatur der Synonymen. Dans Pagel, Die Chirurgie des Heinrich von Mondeville , Berlin 1892, p. 582-025.

(3) Imprimé d’abord à Parme en 1473, et après encore sept fois en Italie.

Sicile, a enrichi sa traduction latine de l’immense encyclopédie arabe de médecine ( Continens mcdicinae ) de Rhazès(1) 2 d’un glossaire des termes techniques et des synonymes de drogues. Nous observons en général chez les Juifs du moyen âge une forte prédilection pour les traductions d’ouvrages scientifiques d’une langue dans l’autre et pour la lexicographie des termes techniques. A l’époque arabe, le premier était Mâsargawaïh , le médecin juif persan susmentionné qui créa au vme siècle des traductions du syriaque en arabe, et des ouvrages de pharmacologie. Après son époque, au ixe siècle, les chrétiens nestoriens en Mésopotamie firent un grand nombre de versions d’ouvrages médicaux et scientifiques du grec en syriaque et en arabe. Et au xme siècle, en Espagne et en Sicile, ce furent surtout des Juifs qui s’appliquèrent à traduire de l’arabe en hébreu, à aider les savants chrétiens de l’Europe à traduire de l’arabe en latin et à créer les centaines de versions scientifiques qui fertilisèrent de suite le sol aride de la science monacale du moyen âge occidental^. Et c’est ainsi que Maïmonicle se révèle même dans ce modeste glossaire comme un des grands médiateurs scientifiques; beaucoup de savants juifs ont assumé ce rôle dans le passé et d’autres en sont encore fiers de nos jours.

Dr Max Meyerhof.

(1) Imprimé d'abord à Brescia en i486 et après encore trois fois à Venise, dans deux énormes volumes in-folio.

(2) Voir Ch. H. Haskins, Siudies en Mediaeval Science , Cambridge 192/1 (et éditions ultérieures); et Ch. et Dorolhea Singer, The Jewish Factor in Médiéval Thought , et Hehrew Scholarship in the Middle Ages. Dans The Legacy of Israël, Oxford 1927, p. 1 73-3 1 h.

Il faut noter, en plus, que la nomenclature arabe-persane des drogues a laissé des

centaines de termes dans la pharmacologie et la botanique, ainsi que dans les langues

latine et espagnole. D’autre part , la langue espagnole a laissé un certain nombre de

noms dans la botanique arabe, surtout dans le dialecte marocain, mais aussi dans celui ?

de l'Egypte (par exemple filaiija, dérivé de l’espagnol poleo et du latin pulegium, nom populaire égyptien de la menlhe-pouliot).

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