suvres complètes de George Sand Mademoiselle Merquem
Madame du Blossay venait de s’installer dans sa nouvelle résidence du Plantier lorsqu’elle m’écrivit :
« Mon cher Armand, tu vas venir tout de suite, je t’en avertis. Une tante qui n’a pas de fils ne peut se passer de son neveu quand il s’agit d’un établissement qui est son dernier nid de campagne. Je trouverai tout très-bien du moment que tu seras content de notre ermitage. Et puis je veux te marier, et je suis assez bien renseignée déjà pour être sûre que, dès cette année, tu pourras choisir ici celle qui te convient. »
Ma tante du Blossay m’avait servi de mère; ellu était toute ma famille, je n’avais rien à lui refuser nous nous aimions tendrement. Je partis le jour même.
J’étais résolu à lui complaire en toutes choses, hormis une seule : je ne voulais pas me marier. Non,
4 MADEMOISELLE MELQÜEM
que je fusse un homme de plaisir : ma vie, au contraire, avait toujours été sérieuse; mais j’aimais ce côté de l'indépendance que l’on pourrait appeler l’irresponsabilité. Élevé avec amour par une femme de mérite, et conservé aussi pur que possible, grâce à un milieu intelligent et affectueux, j’avais pris le goût des personnes et des choses d’élite, et je savais combien la véritable distinction est' devenue rare. Je voyais très bien que mon entourage était un petit monde exceptionnel, une oasis dans le désert intellectuel du monde d’aujourd’hui, ce monde qui représente non plus du tout un étage social quelconque, mais une foule associée pour partager les mêmes plaisirs, sans lien réel entre les individus qui la composent.
J’étais trop jeune — je n’avais encore que vingtcinq ans — pour me sentir mécontent de la vie et désenchanté de mon époque. L’époqiie où l’on est jeune est, je crois, toujours belle, et le Paris mêlé, extravagant et charmant que je traversais ne me causait nul ennui. Ma tante se plaignait vivement df. l’état fébrile général. Je tâchais de la réconcilier avec les inévitables résultats de nos inévitables révolutions. J’y trouvais mille sujets d’étude, et j’aimais à philosopher avec elle sur l’enchaînement des causes et des elléts; mais, si je portais dans mes jugements la tolérance de mon âge, c’était à la condition de ne pénétrer dans le tourbillon qu’à mes heures et dans la limite de mes goûts. Je voulais bien y passer en amateur, mais non y devenir esclave. Or, on devient indubitablement l’esclave d’une situation donnée, quand, pour s’y pousser ou s’y maintenir, il faut sacrifier sa dignité, ses loisirs ou scs opinions. Pauvre, il faut s’ingénier à faire fortune, car la vie du monde
est ruineuse. Riche, il faut s'appliquer à, faire reluire et sonner sa richesse. Dans l’un et l'autre cas, il faut s’effacer soi-même, immoler sa propre originalité, s'enchaîner ou se transformer. Moi qui n’étais ni pauvre ni riche, je ne voulais pas être forcé de devenir l’un ou l’autre. Un grand dévouement à une personne ou à une idée m’eût paru digne d’un suprême effort; mais se dévouer à l’amusement de gens qui s’amusent aussi bien des désastres que des triomphes de l’individu, c’est une fantaisie creuse que je n’ai pas comprise encore.
Donc, je redoutais le mariage comme un changement d’état qui eût subordonné mes habitudes et mes occupations aux ambitions probables de ma femme, ou qui eût créé entre nous une lutte désastreuse. Je suppliai ma tante, sinon de renoncer à son projet, du moins de l’ajourner.
— Voyons, me dit-elle, avoue que tu as une peur terrible que je ne veuille te marier avec ta cousine !
— Non, ma tante, je ne crains pas que vous y ayez jamais songé.
— Et tu as raison. Ma fille est mondaine au fond de l’âme. J’ai eu beau l’élever dans les mêmes idées que celles dont je t’avais nourri : ce qui t’a semblé sage et bon lui paraît, à elle, arriéré, cruel, intolérable. Elle aspire à m’échapper pour se lancer dans la grande cohue, et il faudra que je me résigne à lui voir faire quelque beau mariage bien sot, ou elle mourra de colère ou de chagrin dans notre solitude. Ah 1 mon cher enfant, les mères ne sont pas heureuses par le temps qui court, quand elles n’ont pas l’esprit d’être folles !
— Ne parlons pas de cela, chère tante. Attendons
fl MADEMOISELLE MKRQUEM
et espérons; les dix-sept ans d’Erneste n’ont pas dit leur dernier mot. Et puis l'homme qui joindrait le mérite à une position brillante n’est pas impossible à rencontrer. Cherclions-le, ce ?-ara avis , au lieu de songer à me faire trouver la femme de mes rêves.
— Comment est-elle, la femme de tes rêves? Ne peut-on le savoir, ne fût-ce que pour se distraire un peu des idées sombres ?
— Oh ! alors... je voudrais vous tracer un portrait aimable et charmant... Vous, par exemple.
— Avec trente -ans de moins, j’imagine? Eh bien, tu ne sais ce que tu dis : à vingt ans, je ne valais pas ce que je vaux. Je n’avais pas souffert, et, comme il vous faut des âmes toutes neuves, à vous autres, comme vous youlcz faire verser la première larme, vous serez toujours condamnés à épouser l’inconnu ; car le chagrin rend très-bon ou très-mauvais, on ne sait le résultat que quand il n’est plus temps d’y rien changer.
Ma cousine Erneste était la plus jolie fille qu’on pût voir, très-spirituelle, très-aimable et très-bonne, et avec tout cela elle faisait le désespoir de sa mère et le tourment de sa maison : elle s’ennuyait 1
Il n’y à guère de milieu aujourd’hui pour les jeunes filles : être très-instruites, très-studieuses, très-intelligentes, ou se trouver très-malheureuses quand leurs parents ne peuvent pas ou ne veulent pas les exhiber, perpétuellement. Ma tante, qui n’avait qu’une médiocre fortune, avait tout fait pour empêcher sa fille unique de partager les ivresses de la vie élégante. Elle avait rêvé, comme toutes les mères raisonnables, d’en faire une bonne petite femme bien sage, bien modeste et bien douce; mais, comme toutes les mères raisonnables, elle avait échoué devant la folie du siècle.
MADEMOISELLE MEBQUEM T
Elle s’était imaginé que la raison peut parler à l’ivresse; elle avait oublié que l’ivresse n’a pasd’o-» reilles, et que le moindre bourdonnement de violons emporte les paroles maternelles les plus tendres et les plus sensées. Le siècle était venu chercher sa proie et l'avait saisie aussi facilement, dans ce petit intérieur modeste et digne, que si elle l’eût trouvée sur la place publique. Le démon était entré dans la chambre de la jeune fille sous la forme de la couturière, sous celle de la coiffeuse, sous celle de la maîtresse de piano, sous celle de la jeune amie sortant de pension, sous celle du journal des modes emprunté à la tailleuse, sous celle de l’entre-filet de journal consacré à la description des fêtes da talla ou de telle duchesse ou marquise.
On ne peut pas élever une fille dans une cage. II faut bien qu’elle vivo, quelle voie, qu’elle entende et qu’elle respire. Où la mènera-t-on promener, à Paris, si ce n’est au soleil ou au milieu des arbres? C’est là justement que le Paris élégant et folâtre aime à se montrer; c’est là que passe, dans le plus fringant équipage et dans la plus merveilleuse toilette, la femme équivoque dont cette enfant ne voit que les ailes de papillon, et ne saurait soupçonner la momification morale ; c’est là que les hommes bien mis et bien montés l’emportent sur toutes les espèces inférieures, et que la qualité d'honnête homme n’est rien auprès de celle d’homme bien ganté et bien chaussé.
Quelle plaisante chose I la jeune fille qui voit passer ces légers cavaliers rêve de les voir caracoler à la portière de sa voiture. Elle n’en aime aucun, mais tous lui plaisent. Elle ne pressent aucun danger dans l’émotion qu’ils lui causent. Elle s’en amuse, elle
s’en moque avec quelque maligne compagne, aussi agitée, aussi affolée qu’elle-même. Toutes deux sont innocentes, fières et froides; ce n’est encore ni pat le coeur ni par les sens qu’elles vivent et tressaillent; c’est par la vanité, par la soif d’être remarquées, par l’ambition de planer un jour sur cette foule où elles se glissent aujourd’hui timides et rieuses. Rien de plus chaste et de plus inoffensif que ce vertige de l’adolescence : rien de plus funeste si, dans les profondeurs de Pâme, un puissant germe de dignité ne se tient prêt à vaincre la soif du succès et les convoitises du luxe.
C’est ce germe de la véritable fierté féminine que ma tante n’avait pu développer chez sa fille. Là encore, elle s’était heurtée à des obstacles inévitables. Peut-on dire à une fille de quatorze ou quinze ans à quelles chutes conduisent les enivrements qui l’enlacent ? Si elle les ignore, elle ne s’en méfiera pas. Si elle les sait, elle voudra les braver, soit par curiosité, soit par dédain.
Un peu plus tard, l’instruction complète donnée à la jeune tête devient plus dangereuse encore, car nul ne sait le mystère qui s’accomplit en elle. Ma tante m’accordait une entière confiance et m’avouait ses perplexités. J’étais d’un avis différent du sien. Elle eût voulu envelopper son Erneste d’un nuage impénétrable et la conserver vierge d’imagination jusqu'au jour où paraîtrait l’objet de l’amour permis. Il me semblait, au contraire, que, pour son âge, ma jeune cousine n’était pas assez développée dans le *.ens de la femme, et qu’il eût mieux valu pour elle rêver d'amour que d’ambition.
Quoi qu’il en soit, Erneste, quand son système ncr-
veux était au beau, avait toutes les grâces d’une aimable enfant : elle chérissait sa mère, elle était douce et généreuse, elle montrait des aptitudes intelligentes; mais, quand passait la rafale, c’était la migraine, le dépit, les larmes, les jours de diète volontaire, les bruyantes insomnies, mille langueurs, mille caprices, et, par contre-coup, mille cruautés dont saignait le cœur maternel.
Je n’avais aucun empire sur elle, et je crois môme que je lui inspirais alors de l’aversion. J’étais un frère trop clairvoyant, un ami trop sincère. J’aurais pris do l’ascendant au moyen d’un système d’adroite flatterie; mais alors j’aurais plu peut-être, et c’est ce que je ne voulais à aucun prix.
Je connaissais le Plantier pour être venu, au nom de ma tante, en négocier l’achat; mais, absent depuis quelques mois, je n’avais pu l’aider à y donner les derniers soins, et je fus agréablement surpris de voir avec quel goût elle avait su accommoder sa modeste résidence à ses besoins et à ses ressources. C’était moins un petit château qu’une grande vieille maison normande avec ses reliefs et ses ornements de bois encadrant des panneaux de silex grisâtre. Ces chalets du Nord ont leur physionomie et leur mérite; ils sont complets pour le peintre quand ils sont, comme celui du Plantier, chamarrés de vignes et de chèvrefeuilles dont les enroulements égayent la froideu r de ton des matériaux . Le dernier étage, mansardé, avait comme revêtement, entre chaque croisée, une savante imbrication d’ardoises; au second, ces revêtements étaient en chêne simulant des écailles. Cela n’était pas beau, mais offrait à l’œil la sensation du solide et du confortable sous un climat pluvieux.
L’ensemble était massif, la décoration simple. Des arbres magnifiques, ces grands hêtres monumentaux qui sont les cèdres et les palmiers de certains cantons de la Normandie, protégeaient toute l’habitation et tout le jardin contre les rafales. Au reste, le pays environnant, gracieusement creusé en vallons à doubles et triples plissements, était bien abrité contre les vents de mer. Ces régions i l'.ermédiaires entre les grandes plaines du pays normand et les côtes de la Manche sont extrêmement agréables et souriantes. Pas de grands effets, mais partout du charme, une admirable végétation, des mouvements de terrain qui semblent ménagés pour les plaisirs de la vue et de la promenade; les influences de la mer adoucies et comme tamisées par la beauté des arbres et le parfum des prairies; un sentiment de repos, de bien-être et de sécurité jusqu’au pied des derniers remparts de la blanche falaise; un sol riche, bien cultivé et meublé de fermes d’une composition très-décorative; des chemins de sable toujours propres, avec des sinuosités convenablement mystérieuses : telle était l’oasis où ma bonne tante eût voulu finir ses jours, si sa fille eût partagé ses goûts et ses idées.
Mais combien peu elle les partageait, la jeune victime transplantée sur cette terre d’exil et de malédiction ! Dès le lendemain de mon arrivée, en me faisant les honneurs de son nouveau manoir, elle fut intarissable de reproches sur mon acquisition et de moqueries sur mon goût d’artiste. J’avais eu beau m’assurer avec un soin minutieux de la bonne qualité des matériaux et du bon état des charpentes, elle décrétait qu’au premier orage cette vieille maison rongée de mousse tomberait en poussière. Los ar-
doîses dorées de leurs beaux lichens étaient, selon elle, des tentures de deuil sur lesquelles il avait plu du jaune d’œuf. Les guirlandes de feuillage étaient une décoration de cabaret un jour de noce villageoise, et les écailles de bois entrevues à travers les pampres faisaient l'effet de grands vilains crocodiles collés aux murailles et cherchant à se chauffer le dos au soleil. Je la forçai d’avouer que, si cette maison eût été un palais de fées et ce pays un Éden, elle en eût pris possession avec autant de répugnance.
— Mon Dieu ! reprit-elle, il ne faut pas me dire que je hais la campagne. Je l’aime beaucoup, au contraire, quand elle ressemble à quelque chose de vivant et de civilisé.
— Comme le bois de Boulogne par exemple? La campagne pour toi, c’est la poussière des cavalcades et le roulement des voitures.
— Eh bien, nous pouvions avoir cela sans dépenser ce que nous coûte celte horrible masure, et, si c’est un travers d’aimer ce que tout le monde aime puisque tout le monde y va, je ne comprends pas que maman, qui prétend faire mon bonheur et sacrifier tout à ma santé, m’ait amenée dans ce désert, où l’ennui me fera mourir.
— Êtes-vous donc seules ici ? Je croyais que vous aviez des voisins en quantité suffisante.
— Ah ! l'horrible chose que les voisins qu’il faut voir, stupides ou non, par la seule raison qu’ils sont vos voisins et qu’on ne peut pas les changer 1 Je déclare que tous les nôtres sont insoutenables.
— Voyons, dis-en beaucoup de mal, ça te fera du bien.
— A la bonne heure ! Je ne demande pas mieux; mais non : ce serait trop long. Us sont une vingtaine,
!S MADEMOISELLE MERQL'EM
plus fâcheux les uns que les autres. Je n’en citerai que deux, un homme et une femme, que je déteste particulièrement.
— Comment appelle-t-on ce couple infortuné ?
— Ce n’est pas un couple, c’est un vieux garçon et une vieille fille qui demeurent aux deux bouts de l’horizon, et qui m’agacent les nerfs par le bien qu'ils disent l’un de l'autre. Pure affectation, car, s’ils s’aimaient tant, ils se seraient épousés, et tous deux professent l’horreur du mariage.
— Où vivent ils, et comment les nomme-t-on?
— Commençons par le sexe qui se prétend le plus noble. M. de Montroger habite le castel moderne que tu vois enfoui dans le vallon, à une demi-heure de chemin d’ici. C’est un homme de quarante ans, qui serait bien, s’il y avait un peu d’intelligence dans ses gros yeux noirs et un peu de poésie dans sa tournure; mais il a un système, qui est de se traiter d’homme nul avant que personne songe à lui demander ce qu’il est. Il craint apparemment que sa beauté ne l’expose aux visées des mères de famille et ne compromette le repos des jeunes personnes.
— - En d’autres termes, c’est un homme modeste et sérieux. Il est riche, à ce que l’on ma dit?
— Il est riche et il fait du bien ; c’est l’homme de la rengaine utilitaire et provinciale. Tu avais donc déjà entendu parler de lui?
— Oui, comme du plus galant homme qui existe. Je ne lui souhaite pas une femme telle que toi, mais je te souhaiterais...
— Un mari tel que lui? Dieu m’en préserve 1 Un homme qui serait mon père! qui est jeune de figure, j’ert conviens, mais vieux d’idées, revenu de toutes les ilh 1 .-
sions, cl qui no passe que six semaines à Paris tous les hivers, sous prétexte qu’il y perd son temps et qu’il s’y ennuie! Mais je vois que tu es disposé à prendre son parti. Je passe à l’autre personnage, à moins que ton opinion ne soit faite aussi sur Son compte.
— La vieille fille? Non, je n’ai pas ouï parler d’une vieille fille durant les trois jours que j’ai passés ici ce printemps. Tu la nommes?,.. :
— Mademoiselle Merquem.
— Quel ûge?
— Elle se donne trente ans; elle flotte entre trentecinq et quarante. C’est selon les jours.
— Laide?
— Affreuse ! longue, maigre, sèche, pédante, bizarre. Devine un peu à quoi elle passe son temps et dépense sa fortune, qui est considérable, à ce qu’on dit.
— Elle cherche le grand œuvre?
— Ah! tu me fais poser! Tu la connais?
— Je te jure que non.
— Comment as-tu deviné le secret de celte folle 1
— J’ai parlé au hasard; mais je crois que c’est toi qui me fais poser. La recherche de la pierrre philosophale n’est pas une manie de notre siècle. Personne n’y croit plus, et, à moins que ta voisine ne soit véritablement aliénée...
— Elle l’est, j’en suis certaine; mais ne va pas répéter ce que je te confie. Maman me gronderait; elle professe une grande admiration pour la docte Merquem, et c’est à ce point... Mais tu vas me donner ta parole d’honneur de ne pas me trahir?
— Je te la donne.
— Apprends que maman s’est mis en tête de te marier avec elle.
— Tu inventes cela. Comment le saurais- tu?
— Je le sais parce qu’on s’est caché de moi pour y penser, et que ce mystère m'a donné le droit d’entendre et de deviner. Maman ne fait pas autre chose que d’interroger adroitement l’homme le plus stupide des cinq parties du monde, M. Bcllac, un vieux savant qui demeure chez mademoiselle Merquem, et que les paysans de par ici tiennent pour sorcier, parce qu’il fait de l’or avec elle, à ce qu’ils prétendent. D’autres disent qu’ils évoquent ou conjurent les vents, et que, du haut du vieux donjon qu’ils habitent là-bas sur la colline, ils parlent à la mer, aux nuages et aux étoiles. La cuisinière que nous avons a demeuré chez eux. Elle jure qu’ils fabriquent des poisons, qu’ils déterrent des cadavres...
— Et qu’ils mangent des enfants? Eh bien, voilà une jolie femme que ma tante me destine!
— Tu te moques de moi? Je t’assure qu’il y a une chose vraie dans tout cela, c’est que mademoiselle Merquem travaille la nuit avec ce vieux alchimiste.
— Et que ta mère est curieuse de savoir au juste quelle science ils étudient?
— Non, maman admire les gens qui étudient n’importe quoi. Quand elle interroge M- Bellac, c’est sur les mérites et vertus de la châtelaine, et aussi parce qu’elle voudrait savoir si elle a fait vœu de ne pas se marier. Maman est bien bonne de se tourmenter de cela. Quel vœu aurait pu faire une personne qui ne croit à rien?
— Mais si ! elle croit au diable, puisqu’elle s’est donnée à lui. C’est quelque chose en matière de foi 1
— Allons! tu ne veux rien prendre au sérieux! inutile que je me donne la peine de causer avec toi. J’ai—
lais te proposer une alliance offensive et défensive pour nous préserver, toi de la femme alchimiste, moi du vieux garçon utile au progrès...
— Ah î tu ne m’avais pas dit que tu craignais la recherche de M. de Montroger?
— Je ne sais s’il songe à moi, mais, bien sûr, maman songe à lui, car elle me condamne à entendre son éloge au moins une fois par jour, et mademoiselle Merquem doit être dans la confidence, car elle fait sa partie dans le duo toutes les fois qu’elle vient ici.
— Vient-elle souvent?
— Elle vient tous les jeudis, et nous allons chez elle tous les dimanches.
— Elle reçoit donc?
— Oui, et même assez grandement; mais des gens si graves, qu’on se décroche la mâchoire à ses petites soirées.
— Elle reçoit ses voisins de campagne, ou des personnes de la ville?
— Il y a de tout; c’est un mélange de malheureuses Parisiennes exilées comme nous, de vieux gentillâtres moisis comme leurs manoirs, et de provinciaux plus ou moins mal mis et mal élevés des villes environnantes.
— Je suis certain, au contraire, qu’il n’y a là que des • gens parfaitement élevés; autrement, ta mère ne t’y mènerait pas. C’est demain dimanche, nous y allons?
— Oh 1 certes, nous n’y échapperons pas.
— Eh bien, remettons jusqu’à lundi l’alliance offensive et défensive que tu m’offres. Il faut d’abord voir l’ennemi, connaître ses forces, pénétrer ses desseins; après quoi, nous dresserons nos plans de campagne.
J’attachais si peu d’importance aux facéties de ma petite cousine, que je ne pensai même pas à ques-
tionner sa mère sur la demoiselle alchimiste; mais, comme je connaissais un peu M. de Montrogcr, j’amenai naturellement la conversation sur son compte.
— C’est an excellent homme, répondit ma tante, et je suis certaine que nous aurons là un bon voisin, peut-être un ami. Il est froid et sérieux, mais dévoué, actif, aimé dans le pays, estimé de tout le monde.
— Alors, vous pensez peut-être... ?
— A le marier avec Erneste? Eh bien, non, je n‘y pense pas du tout. Un homme qui a été raisonnable jusqu’à sa quarantième année ne fera jamais la folie de choisir pour compagne une enfant si fantasque. Je sais, d’ailleurs, qu’il a trouvé mainte fois de meilleures occasions, et qu’il n’a jamais voulu aliéner sa liberté. Enfin je vois de reste que, voulut-il de nous, Erneste le trouverait trop mûr et trop sérieux. Ce n’est donc pas à ce mariage-là que je pense.
— Avez-vous quelqu’un en vue pour elle?
— Oui, le fils aîné du receveur général des finances, dont on m’a dit le plus grand bien et qui cherche une femme dans les conditions de naissance et de fortune où nous sommes. Nous le verrons demain chez notre grande voisine. Garde-toi bien de donner l’éveil à Erneste, elle serait coquette ou maussade. Tâchons quelle soit elle-même et ne se doute de rien.
— Fort bien; mais qui appelez-vous votre grande voisine?
— Ah! c’est vrai, j’oubliais de te dire... C’est une personne très-intéressante et très-remarquable, encore jeune et belle, petite-fille de feu l’amiral Merquem, très-riche, très-excentrique, il faut l’avouer, mais d'une excentricité dont on ne peut médire, car sa vie est irréprochable. Elle professe l’amour absolu de l’in-
dépendance, et, par la dignité de sa conduite, elle a vraiment conquis le droit de vivre à trente ans comme si elle en avait soixante. Elle demeure seule et va seule où bon lui semble ; mais, en réalité, elle ne va presque nulle part, car elle n’a pas le goût de se montrer, et elle chérit la retraite. En venant chez nous, elle me fait beaucoup d’honneur, et je lui suis reconnaissante d’avoir bien voulu me prendre en amitié à première vue.
— Ne passe-t-elle pas pour une femme savante?
— Elle passe pour une femme instruite. Quelques personnes croient qu’elle s’occupe de science, parce qu’elle héberge un vieux savant respectable avec lequel elle sait causer et se plaire. Il est certain que c’est un homme qui sait tout, et qu’on ne peut passer une heure avec lui sans apprendre quelque chose; mais, quant à elle, elle nie qu’elle ait part à ces grandes connaissances. Elle ne parle jamais de manière à faire penser qu’elle en sache beaucoup plus long que les autres. Elle n’est extraordinaire que sur un point, l'obstination qu’elle a mise à ne pas connaître les joies, les peines et les devoirs de la famille.
— Mais, si elle n’a que trente ans et si elle est ei\- * core belle, elle peut bien se raviser?
— Elle n’aurait, je crois, qu’un mot à dire pour trouver sous sa main un fort galant homme. On prétend que M. de Montroger a toujours été épris d’elle et qu’il l’est encore.
— Il est bien timide et bien gauche, s’il n’a pas su inspirer l’amour, ou tout au moins la confiance?
— 11 n’est ni gauche ni timide, et on cherche en # vain la cause de son peu de succès. Il faut bien qu’il y en ait une ; on la saura avec le temps.
Ig MADEMOISELLE MEBQUEM
— Moi. je crois la deviner. Mademoiselle Merquem est égoïste.
— Eh bien, non, tu verras; elle te plaira beaucoup.
— Alors, gare à mon pauvre cœur!
— Non; je ne crois pas quelle t’inspire autre chose que l’amitié. Les femmes d’esprit n’inspirent que ce qu’elles veulent... aux hommes d’esprit!
Quand nous approchâmes, le lendemain, des hauteurs que domine le château de la Canielle, résidence de mademoiselle Merquem :
— J’avoue, dis-je tout bas à Erneste, que je regrette d’avoir interrogé ma tante sur la femme alchimiste. Je me suis privé d’une émotion agréable à la vue de ce mystérieux manoir, où, grâce à toi, j’aurais pu compter surprendre une vieille Parque occupée à des maléfices. A présent, hélas I je sais que mademoiselle Merquem n’est ni vieille, ni laide, ni sorcière, ni savante.
— Ah I je vois, répondit Erneste, que maman t’a déjà tracé son portrait à sa manière. Eh bien, tu vas voir comme on s’amuse chez elle!
Le château était du siècle dernier, spacieux et simple, très-confortable d’aspect et bâti à mi-côte sur une colline rocheuse dont une échancrure rendait l’abord facile et la montée douce. L’ancien manoir inhabité dressait ses ruines féodales à cent mètres plus haut, sur le plateau de la falaise. Un parc touffu jeté en pente rapide sur la déclivité de ce plateau reliait les deux constructions. Du château neuf, qui tournait le dos à la mer, on ne voyait que la campagne fraîche et riante. Sans doute les belles histoires d’Erneste avaient laissé dans mon esprit quelque curiosité, car j’eusse voulu monter tout de suite au vieux donjon, d’où la vue devait être grandiose et dont l'aspect annonçait quelque
chose de formidable; mais, pendant que nous traversions la cour, Erneste m’apprit que l’entrée de ce nid de mouettes était interdite au vulgaire, vu qu’il renfermait le laboratoire de M. Bellac.
De vieux domestiques à l’air grave, pour la plupart anciens marins, nous introduisirent dans un immense salon boisé, trop bas pour être majestueux, et trop peu orné pour être agréable. Il eût fallu peu de chose, quelques vases de fleurs ou de feuillage pour en rompre les lignes froides. La rigidité d'habitudes de la vieille fille se faisait-elle sentir dans ce parti pris de dénûment austère, ou bien était-ce un sacrifice aux goûts de l’aïeul, qui avait irrévocablement fixé l’arrangement de sa demeure? Il est certain que cette grande pièce basse ressemblait à la cabine d’un navire gigantesque. Heureusement, les fenêtres, j’allais dire les écoutilles, s’ouvraient sur une galerie à jour toute pleine de verdures exotiques, et c’est là qu’on se tenait tous les soirs d’été quand on ne se livrait pas à la promenade; c’est là qu’une vingtaine de personnes devisaient, assises sur des divans, quand la châtelaine se leva pour venir à notre rencontre.
Je ne fus d’abord frappé que de sa taille, qui me parut démesurément élevée;- mais bientôt je m’aperçus d’une différence de niveau entre le salon et la galerie, et, quand elle se trouva de plain-pied avec nous, je reconnus qu’elle n’avait rien de phénoménal et que la ténuité de ses formes n’était ni anguleuse ni maladive. C’était une femme grande et mince, mais élégante et bien proportionnée. Comme elle tournait le dos au jour, rendu très-éclatant par le coucher du soleil, je ne vis d’abord que sa silhouette et les lignes d’or que le reflet du ciel enlevait sur sa chevelure
touffue et sur sa robe de soie d’un beau rouge, presque noir. Elle me parut bien mise et bieii eoiliëe, sans aucune excentricité; scs magnifiques cheveux étaient à elle, et, quand elle fut assise et éclairée, je la trouvai parfaitement jolie et toute jeune. Il est vrai que le jour baissait dans les conditions d’un reflet trèsfavorable. Tout était rose, et les figures n’avaient plus d’âge. Chaque instant écoulé ajoutait à l’illusion, et, quand tout s’éteignit, je conservai l’impression d’une figure délicieuse. Le son de la voix était si frais et si pur, la prononciation si fine et si délicatement nette, que je fus tout de suite sous le charme, et que, pendant un quart d’heure, je ne vis que celte figure et n’entendis que cette voix. Le premier accueil m'avait peut-être conquis sans retour. Lorsque ma tante m’avait présenté comme le neveu déjà annoncé et décrit, mademoiselle Merquem m’avait tendu la main avec spontanéité, et elle avait serré la mienne avec franchise. Cette main n’était ni potelée ni voluptueuse; elle était mince, souple et fraîche. Aucune parole banale n’avait accompagné ce fraternel accueil ; mais, quand cette grande fille confiante et douce eût dit quatre mots à ma tante et à Erneste, je sentis comme un esprit de loyauté et de bienveillance émaner d’elle et faire tomber en moi toutes les malveillances du doute.
La nuit ne vint pas complète, car c’était jour de pleine lune, et le ciel était d’une limpidité rare dans cette région. Il avait fait très-chaud dans la journée. Personne ne désira rentrer dans le salon, qui était éclairé. On resta sous le berceau qui couvrait une longue terrasse, et d’où un large escalier descendait à une autre terrasse arrangée en jardin. Les demoiselles — il y en avait six en comptant Erneste — allèrent
courir parmi les fleurs, comme de folâtres noctuelles. Le receveur général avec son fils, qui était un trèsjeune garçon d’une jolie figure, les suivit sans affectation? tous deux étaient vifs et enjoués. On entendit bientôt ce jeune monde rire aux éclats et babiller avec des voix claires et perçantes. M. de Montroger, que je voyais pour la première fois, me proposa de fumer un cigare avec lui; mais pas plus que moi il n’avait envie de s’éloigner de la châtelaine, car il ne mit entre elle et nous que la distance de quelques marches du grand escalier, et nous revînmes bientôt nous mêler à la conversation qui s’était engagée entre elle et les personnes plus âgées qui n’avaient pas quitté leurs sièges. Parmi ces personnes très-graves d’allures et dont la causerie n’avait rien de bien récréatif, j’écoutai pourtant avec intérêt le vieux M. Bellac, qui me parut dépasser de beaucoup en esprit et en jugement le niveau de cet entourage effacé ou alangui par le bien-être de la vie de province; mais le bonhomme était d’une extrême modestie et ne parlait que quand on l’y obligeait par des questions directes. Ma tante, qui n’était pas encore engourdie par la villégiature, savait fort bien causer; mais elle était distraite ce soir-là par l’entrevue de sa fille avec le fils du financier, et, bien qu’elle se fût promis de laisser tout aller au gré de la Providence, elle écoutait ce qui se criait sur la seconde terrasse beaucoup plus que ce qui se disait autour d’elle. Elle n’y put tenir longtemps; il lui semblait qu’Erneste, ordinairement si endormie au château de la Caniclle, était ce soir-là d’une gaieté impétueuse. Elle descendit pour en savoir la cause, et, les autres personnes s’étant lancées dans une causerie de localité, qui n’avait pour moi aucun
« MADEMOISELLE Merquem
intérêt, mademoiselle Merquem vint s’asseoir en face de moi sur une chaise que le hasard laissait vacante. Un guéridon où l’on avait commencé à servir le thé nous séparait.
— Je ne vous demande pas si vous aimez la campagne, me dit-elle; madame du Blossay m’a dit que vous l’adoriez; mais vous ne devez pas aimer la province, et nous sommes ici très-provinciaux, en ce sens que nos petits intérêts de clocher nous préoccupent plus que les questions générales. .Ce n’est pas une mauvaise chose en soi, car tout le monde a envie de bien faire; mais cela nous rend trop positifs, ennuyeux par conséquent.
— Si ces choses vous intéressent, elles doivent être intéressantes.
— Ce ne serait pas une raison.
— Pardonnez-moi, vous faites le bien...
— Oh! j’essaye, mais dans un milieu très-restreint. Ce que l’on doit faire dans l’intérêt commun pour une province entière est si variable et si relatif, qu’il est difficile de se prononcer sans connaître une multitude de faits qui m’échappent.
— Ne vous semble-t-il pas que, dans ce cas-là, il faut s’en remettre aux personnes qui font de ces faits une étude spéciale, à M. de Montroger, par exemple?
— C’est ce que nous faisons tous ici, chacun le consulte. Il décide, et il nous impose selon nos moyens; nous contribuons de confiance.
— M. de Montroger est très-aimédans le pays.
— Il le mérite.
— On s’étonne qu’il ne soit pas marié. Il aurait plus d’influence.
— Il est certain qu’il ferait bien de se marier.
Mademoiselle mérquf.m *3
- Alors, vous êtes d’avis qu’un homme ne doit pas vivre sans famille?
— Personne ne doit vivre sans famille.
— Vous donnez pourtant le mauvais exemple I
— Moi? Tiens, oui, c’est vrai. J’aurais dû me marier; mais je n’y ai pas songé assez tôt, et, à présent, il est trop tard.
— Il y a donc un âge qu’il ne faut point dépasser? Vous le faites bien court!
— Ceci est une politesse! A propos, madame du Blossay désire beaucoup vous trouver une femme qui vous fixe auprès d’elle.
— Vous a-t-elle consultée sur ce point délicat?
— Oui, je me suis récusée. Je n’y entendrais rien.
— Pourquoi?
— Parce que... Je ne sais pas. Il me semble qu’il faut connaître à fond les gens qu’on veut associer — et je n’ai pas grand esprit d’observation.
— Ou vous dédaignez de vous occuper de ces détails du caractère, aussi insipides que ceux de la vie de province?
— Je n’ai le droit de rien dédaigner. Je suis une personne nonchalante à certains égards, distraite souvent, surtout incapable de répondre aux questions directes sur son propre compte.
— Vous auriez tort de les trouver déplacées dans la bouche d’un homme qui vient ici pénétré du respect qu’il vous doit, et qui s’en ira charmé de votre étonnante modestie.
Nous causâmes ainsi quelques instants encore, et, quand nous fûmes interrompus, je restai convaincu que mademoiselle Merquem était un esprit d’une rare supériorité, par la raison qu’elle n’avait rien dit que
tout le monde n’eût pu dire aussi bien qu'elle; mais le charme qui émanait de son accent et de son attitude protestaient en dépit d’elle-méme contre le soin qu’clle prenait de se faire nulle pour se faire impénétrable.
M. de Montroger ne se piquait probablement pas d’être aussi mystérieux, car je le vis, un instant après, rempli d’une anxiété qu’il ne prenait guère la peine de me cacher.
— J’ai cru, me dit-il, vous entendre prononcer mon nom, là, tout à l’heure. Cela m’a rendu inquiet. Je me suis demandé si vous n’aviez pas à réclamer de moi quelque service que je n’aurais pas songé à vous offrir.
— Et que j’aurais prié mademoiselle Merquem de vous demander à ma place? Voilà, monsieur, un détour ingénieux et charmant pour m’amener à vous répéter le bien que l’on vient de me dire de vous.
Il voulut me répondre, prononça quelques mots sans suite, posa sa main sur la mienne d’une façon amicale, presque paternelle, et s’éloigna, me laissant confondu de sa gaucherie et de sa bonté.
Il ne me fallut pas l’observer davantage pour voir qu’il était solennellement amoureux de mademoiselle Merquem, frémissant, jaloux, craintif, transparent comme un écolier. Le hasard me plaça bientôt auprès d’une vieille dame Çprt aimable que j’avais déjà vue chez ma tante, et qui ne demandait qu’à causer.
— Vous observez Montroger, me dit-elle; il vous amuse ?
— Mais non, je ne me permets pas...
— Permettez -vous tout ce que vous voudrez, il ne s’cn apercevra pas. Ce n’est pas l’échantillon le moins
MADEMOISELLE MEBQUEM 28
curieux de notre petit monde, ce garçon-là ! Figurezvous un héros de roman accompli, un Saint-Preux, un Grandisson. Mademoiselle Merquem ne remue pas un doigt, qu'il ne tremble de la tête aux pieds; elle ne le regarde pas, qu’il ne soit prêt à se trouver mal. Cela dure depuis une quinzaine d’années et ne fait que croître et embellir. Ce serait ridicule, si ce n’était touchant, car, au bout du compte, c’est la meilleure nature d’homme qui existe, et cet amour le rend trèsmalheureux. Nous nous sommes tous employés ici pour lui faire épouser notre grande amie; il n’y a pas eu moyen. Elle nous répond qu’elle l’estime, qu’elle a beaucoup d’amitié pour lui, mais qu’elle est incapable de répondre à son amour et qu’elle ne veut pas se marier.
— Donne-t-elle de bonnes raisons à cette aversion pour le mariage?
— Elle n’en donne pas, car il n’y en pas. Est-ce que vous comprenez une femme sans amour et sans famille Elle a tort, il n’y a pas à dire. Elle le sait, elle en convient, et elle persiste. Enfin c’est une exception, une anomalie, un défi jeté à la nature et à la société. Vous pensez bien qu’on a épuisé le chapitre des suppositions folles, malveillantes ou bizarres. Tout cela tombe à terre devant le caractère d’une personne qui ne fait que le bien, et qui parait même ignorer la possibilité de faire le mal. S’il y avait eu dans sa vie quelque accident fâcheux ou romanesque, on le saurait, allez! En province, on ne cache pas dix ans un secret. Je la connais depuis son enfance; il n’y arien, absolument rienl Elle n’est ni triste, ni malade, ni excentrique à tous autres égards. On l’aime; elle est si parfaitement aimable! Oq lui pardonnerait à pré-
sent n’importe quoi. Eh bien, on n’a rien à lui pardonner, et cela fait enrager les personnes méchantes.
— Y en a-t-il ici ?
— Il y en a partout*
— Daignez m’en citer une. je voudrais entendre dire du mal de mademoiselle Merquem... pour changer.
— A votre aise. Vous verrez comme c’est bête, le mal qu’on lui impute! Mais, sans vous donner tant de peine, vous pouvez être renseigné par moi tout de suite. Regardez vis-à-vis de nous madame de Malbois. Elle a une fille charmante... cette petite brune qui était là tout à l’heure auprès de moi. Elle a voulu la marier avec Montroger ; elle a remué ciel et terre pour cela. Mademoiselle Merquem elle-même s’y est employée, bien quelle n’aime guère ces commissions-là. Impossible! A présent, la Malbois, qui est envieuse et ingrate, prétend que mademoiselle Merquem l’a trahie, que c’est une coquette consommée- qui veut régner sans partage sur tous les cœurs, qu’après tout on ne sait rien de ses relations avec Montroger, et qu’un beau jour on découvrira peut-être une liaison mystérieuse entre eux. Voilà ce que disent toutes celles qui ont eu des prétentions sur Montroger pour leur compte ou pour celui de leurs filles ; mais ces mècheslà sont éventées. Mademoiselle Merquem ne s’en soucie pas et fait semblant de les ignorer. Les gens sages lui savent gré d’endurer avec patience et philosophie les inconvénients attachés à la position exceptionnelle qu’elle a choisie.
On passa enfin au salon, et je pus voir en pleine lumière la figure de mademoiselle Merquem. Cette figure et toute la personne semblaient repousser naturellement le mensonge. Ses traits accusaient bien trente
mademoiselle MERQUEM tl
ans, mais sans un jour de plus ni de moins, comme si un parfait équilibre eût présidé aux événements et aux émotions de sa vie. Elle avait dans les mouvements la souplesse d’une belle constitution entretenue par une vie active et bien réglée, sans fatigues exceptionnelles, sans germe et sans trace de maladie chronique. Sa fraîcheur rosée était celle de la santé soutenue, sans exubérance. Elle n’avait ni embonpoint ni maigreur, ni langueur ni éclat. Un ensemble de choses harmonieuses, une grâce étrange qui consistait dans la rectitude, l’adresse et la sobriété des mouvements et des attitudes. Sa chevelure crêpeléc, touffue et légère me frappa particulièrement. Les cheveux sont pour moi un indice prononcé du caractère. Leur souplesse soyeuse me révèle la douceur des instincts, leurs enroulements naturels me représentent l’abondance et l’agencement heureux des idées. Cette grande fille paraissait atteindre le développement complet du genre de beauté qui lui était propre. Tous ses traits étaient charmants sans qu’on pût dire qu’aucun fût merveilleusement tracé. C’était comme le dessin d’une belle tête grecque sur lequel on eût passé l’estompe pour en fondre les contours, et mêler au type trop régulier delà première ébauche le moelleux delà gentillesse française. Cet adoucissement de la forme donnait à l’expression du visage un caractère jeune et candide qui ne devait jamais s’effacer. Les dents étaient petites, le moindre sourire les découvrait toutes, et l’attrait caressant et confiant de ce sourire me parut irrésistible; l'âme d’un enfant semblait avoir persisté dans le corps d’une femme faite et fixée.
Elle me plut tellement, et je compris si bien le charme qui pesait sur le pauvre Montroger, que je
cessai de la regarder, craignant presque d’avoir à subir la même fatalité. Je me bornai à l’écouter, dési. rant peut-être découvrir un vide dans cette intelligence trop paisible pour être bien complète; mais elle parla peu. Se sentait-elle observée ou avait-elle l’habitude de s’effacer? Elle proposa aux demoiselles et aux jeunes gens de faire de la musique. Erneste avait une jolie voix et mourait d’envie de la faire entendre ce soir-là. C’est pourquoi elle se fit prier. Mademoiselle Merquem l’accompagna et la soutint si adroitement, que ma petite cousine eut l’air de savoir la musique. La châtelaine fit ensuite danser ce jeune monde, et je pensai d’abord qu’elle n’était nullement virtuose, tant elle y apporta peu de soin ou de prétention; mais, quand je me mis à danser et à valser par complaisance pour les jeunes filles, je me sentis peu à peu enlevé comme par des ailes. Je tenais dans mes bras la petite Malbois, une ravissante créature de dix-huit ans, d’un éclat extraordinaire et d’une impétuosité délirante; ingénue ou hardie, peut-être l’un et l’autre, elle avait un regard qui me grisa. J'oubliai tout pour folâtrer comme une mouche ivre de soleil dans un rayon de sensualité, et puis tout à coup l’accent et le rhythme de la valse entrèrent en moi comme le souffle d’un esprit qui épurait mon rêve et le détournait de cette idole d’un instant. Mademoiselle Merquem improvisait. Je m’arrêtai pour respirer et je la regardai. Elle ne paraissait voir et entendre personne, elle se croyait oubliée comme une machine employée au plaisir des autres, et elle se laissait aller au plaisir de rêver pour son compte. Sous ses doigts agiles et comme délivrés peu à peu de leur fonction mécanique, le piano brodait, sur le thème vulgaire qu’il avait dit
servilement d’abord, les plus merveilleuses fantaisies. C’était un enchaînement sans lin d’idées riantes et tristes, touchantes et fières, toujours originales, et passant, sans qu’on y prit garde, par les plus savantes modulations. Tout à coup, je ne sais comment, dans un moment ou l’ardeur du thème modifié et idéalisé, semblait éclater comme un ouragan de puissance et de vitalité, je me trou\ai auprès du piano, et, débarrassé de ma danseuse fatiguée, je tendais les deux mains à mademoiselle Merquem, qui, sans cesser de jouer, se levait à demi comme prête à me suivre; mais elle se rassit, étonnée de sa propre distraction, en me demandant ce que je voulais.
— Vous faire danser, répondis-je. Le génie de la vie est en vous, vous devez danser comme le vent et comme la fiamme.
Elle me regarda d’un air étonné, comme on regarde un fou que l’on avait cru raisonnable.
— Je ne danse jamais, répondit-elle en jouant toujours.
— Pourquoi?
— J'aime à voir danser, cela me suffit.
— Elle ment, me cria dans l’oreille la grosse voix de Monlroger. Elle danse comme les sylphes, elle dansait du moins...
— Jadis! reprit mademoiselle Merquem d’un air moqueur et enjoué; mais vous, pourquoi ne faitesvous pas sauter ces demoiselles, qui manquent de cavaliers?
— Est-ce que vous l’exigez ?
— Ce serait une bonne action, et vous y manque riez?
Montroger alla, sans répliquer, inviter mademoi-
ÎO MADEMOISELLE MERQUEM
selle Emma de Malbois, que j’avais profondément oubliée sur sa chaise. La mère Malbois en bondit de surprise et de joie sur la sienne, espérant toujours renouer ce mariage manqué.
— Est-ce que vous jouez du piano? me demanda la châtelaine.
— Un peu. Vous êtes fatiguée?
— Oui.
— Quel dommage! Vous donnez la vie, l'amour et la jeunesse.
— Eh bien, reprit-elle en souriant, vous allez donner tout cela à ma place, mon feu est épuisé.
Elle quitta le piano et disparut quelques instants comme pour donner des ordres, mais peut-être en réalité pour se soustraire à l’enthousiasme qui me gagnait et qui lui paraissait ridicule. Elle fut assez longtemps absente pour me donner de l'humeur et de l’ennui. Les petites personnes dont je dirigea^ les grâces chorégraphiques me parurent soties, même la délicieuse Emma, et je m'amusai à jouer faux et à massacrer la mesure pour les contrarier. Erneste m’accabla d’injures, et ma bonne tante, qui me tenait 1 pour un bon pianiste* rougit de ma conduite. Enfin, mademoiselle Merquem reparut; il était temps. Montroger perdait la tête et embrouillait toutes les figures. J’espérais, je ne sais pourquoi, découvrir quelque émotion sur la figure de la châtelaine. Elle avait la sérénité d’une belle âme qui vient de s’adonner à la confection du punch glacé. Elle appela M. de Montroger pour lui dire que c’était le sorbet qu'il aimait, et qu’elle l’avait surveill? elle-même pour le récompenser d’avoir dansé. Cette gâterie me parut une cruauté gratuite, car elle amena presque une larme
au tord de la paupière du pauvre patilo, émotion qui ne l’empêcha pourtant pas de déguster religieusement son sorbet. Tendre et sensuel, enthousiaste et positif, il se révéla entièrement à moi en trempant avec avidité sa moustache noire dans cette coupe friande, tandis que son regard éperdu semblait dire: « Barbare! c’est bien de cela qu’il s’agit! »
On se sépara bourgeoisement à minuit. Les voilures avaient le mot d’ordre à l’avance. Tout était prêt dans la cour quand nous descendîmes le perron. Ces départs sont charmants par une belle nuit d'été, à la campagne. On se dit adieu, on cause à la portière ou le pied à l’étrier, comme si chacun entreprenait un voyage. Les chevaux s’impatientent, les chiens aboient, les coqs chantent et prennent la lumière des flambeaux pour celle de l’aurore. On franchit la grille en se jetant des rires et des paroles sans suite, et puis on se disperse dans l’ombre, et chaque équipage fuit en emportant ses deux étoiles, qui semblent s’éteindre et se rallumer en traversant les buissons noirs.
— Eh bien, que penses-tu d’elle? me dit Erneste au retour.
— Oui, oui, réponds! ajouta ma tante. J’ai prédit que tu l’aimerais, ma grande voisine : me suis-je trompée?
— Non, ma tante, vous avez prophétisé. J’adore cette grande personne. J’en suis épris, je lui appartiens à jamais.
— Comme tu y vas! ce n’est pas sérieux, j’imagine?
— C’est sérieux comme le sentiment le plus digne et le plus chaste. Je ne crois pas que mademoiselle Merquem puisse en inspirer d’autre. Rien dans cette nature n’appelle la passion et ne semble capable de
» MADEMOISELLE MERQÜEM
la ressentir; mais l’amitié quelle imposé est soudaines et sans réserve, n’en déplaise à la belle Erneste.
— La belle Erneste. reprit ma jeune cousine, n’est pas trop mal disposée ce soir, et elle a découvert une chose, c’est que Célie Merquem est une excellente fille.
— Oui-da! s’écria ma tante. A quoi as-tu vu cela, à la fin?
— Je ne saurais le dire. J’ai senti cela à son regard, à son sourire, à mille petites choses insaisissables en détail, mais dont l’ensemble a fait tomber un voile de devant mes yeux. Je la croyais sournoise, hypocrite de vertu, jalouse des personnes au-dessous de trente ans, enfin pédante et épilogueuse. Je me trompais absolument. Elle a du cœur et elle est sincère. Je permets à mon cousin de l’aimer.
Quelques instants après ce profond aperçu, Erneste dormait au fond de la calèche comme une véritable enfant qu’elle était, et ma tante, en me parlant bas, me disait :
— Dieu veuille que ce petit jeune homme justifie tout le bien que mademoiselle Merquem m’a dit de lui, car certainement voilà Erneste éprise.
— Mais non, chère tante, elle n’est qu’endormie.
— Dans ces jeunes organisations, toute crise morale est une fatigue soudaine; mais un indice plus sûr, c’est la justice qu’elle rend à notre voisine, et la bienveillance à laquelle nous la voyons disposée.
En effet, quelques jours après, mademoiselle Merquem ayant ame'né au Plantier le receveur général et son fils, Erneste lui témoigna la plus aimable sympathie, et, la visite terminée, elle me suivit au jardin pour me répéter l’éloge de la grande voisine.
Décidément, disait-elle, j’ai été injuste et sotte : cette Célie Merquem est un ange. Elle est fine, tendre, douce et maternelle. Je veux réparer mes torts et faire comme tout le monde, l’adorer.
— Tout cela, lui dis-je, parce quelle t’a trouvé un mari, et quelle lui a dit de toi plus de bien que tu ne mérites?
— Elle ne m’a pas trouve Je mari; je me charge de trouver cela toute seule quand bon me semblera; mais elle m’a trouvé un amoureux, et elle lui a monté la tète pour moi. Elle a pris là une peine que je ne me serais pas donnée moi-même. Je croyais que c’était très-ennuyeux d’avoir un amoureux; à présent, ~ je vois que c’est très-amusant. Ça distrait de soi, ça occupe, on le fait enrager; enfin je ne m’ennuie plus, et tu dois remarquer que je suis redevenue la plus aimable fille du monde. Aussi je me suis rappelé que j’avifisentoi un bon ami, et je voudrais te faire quelque bien, te consoler de tes peines ou servir tes amours.
— En voici bien d’une autre! Où diable prends-tu tout ce que tu dis là?
— Je vois clair, mon beau cousin ! Tu es amoureux de mademoiselle Merquem, ou je ne m’y connais pas.
— J’aime à croire que tu ne t’y connais pas du tout, et je le vois de reste.
— Alors, c’est de moi que tu es épris?
— Dieu m’en garde!
— Dieu m’en garde aussi, car tu serais un galant bien triste. J’aime mieux ce petit diseur de riens que l’on me destine...
— Et à qui tu te destines aussi très-joyeusement, ne t’en cache pas !
— Je te dirai cela plus tard. Je ne suis pas du tout
fixée. Je crois que j’aimerais mieux le vieux Montroger î
— A quoi bon le préférer? Il ne fait aucune attention à toi.
— Si j’étais décidée à le préférer, je saurais bien l’amener à me trouver parfaite; mais j’aime mieux ne pas savoir ce que je veux. C’est un état d’esprit trèsagréable pendant lequel on se voit adorée sans se donner la moindre peine.
— Voilà, repris-je, des coquetteries à l’adresse d’un absent, partant bien inutiles. Garde ton esprit pour le jour où il reviendra, mais n’en débite pas trop, car tu pourrais l'effrayer, et tu serais fort dépitée, s’il se retirait.
Pendant les semaines qui suivirent, les jeunes gens firent plus ample connaissance. M. de la Thoronais, receveur des finances, était un homme du monde accompli, un peu vide au fond. Son fils Julien était' plus mûr et non moins aimable. 11 me parut doué d’une certaine force de volonté, car, à diverses reprises, Erneste essaya de lui imposer ses caprices, et il feignit de ne pas comprendre. Elle en fut pour ses frais, et je la vis piquée, menaçant tout bas et de loin de l’éconduire, mais trop charmée de sa figure, de ses manières et de sa position pour oser donner suite à son dépit. Elle essayait bien quelquefois de faire en sa présence un cas particulier de M. de Montroger, et alors Julien se livrait à un enthousiasme très-vif pour mademoiselle Merquem. Ces deux graves personnages servaient sans s’en douter aux querelles et aux raccommodements des deux jeunes gens, mais en' somme Erneste cédait peu à peu du terrain. La terrible enfant semblait matée par un enfant têtu et calme.
MADEMOISELLE MERQCEM 35
L’était-elle par un sentiment sérieux? Ma bonne tante vivait dans une alternative de confiance et de doute, d’espoir et de tristesse. Mon rôle était d’empêcher que les nerfs ne se missent de la partie, et le soin affectueux que j’apportais à calmer ses anxiétés maternelles augmentait l’affection quelle avait toujours eue pour moi.
J’avais, dans cette préoccupation, peu d’instants pour songer à moi-même; aussi je n’y songeais guère, et j’employais mon cœur et mon cerveau au service presque exclusif de la famille. Mademoiselle Merquem, bien qu’elle craignit beaucoup d’avoir trop d’influence sur la mienne et sur celle du fiancé, se voyait entraînée à s’occuper beaucoup du mariage. Ma tante ne voulait plus qu’on lui parlât d’autre chose, et la grande voisine, forcée de m’aider à la calmer, se trouva dans la situation de se lier avec nous, avec moi par conséquent, plus qu’elle n’eût fait sans cet incident. On ne sévit pas plus souvent pour cela. Célie Merquem avait des habitudes dont elle ne se départait pas. Elle venait toutes les semaines une fois, et nous lui rendions sa visite comme tout le monde, le dimanche soir; mais on se voyait plus amicalement. On avait un petit secret en commun, on arrivait à l’intimité par une pente naturelle.
Cette liaison passa en moi par plusieurs phases. Ce fut d’abord une franche et irrésistible sympathie sans arrière-pensée, et puis une sorte d’indifférence affec : tée vis-à-vis de moi-même, à mesure que je sentis l’indifférence gracieuse où cet esprit tranquille se tenait renfermé à mon égard. Qu’avais-je à dire et de quoi me serais-je plaint? De ce que cette grâce m’avait charmé, résulterait-il que l’attrait dût être récipro-
;}(j MADEMOISELLE MERQUEM
que? Je me serais reproché la fatuité du dépit, et je trouvais plus sage de ne pas trop penser à mademoiselle Merquem quand je ne la voyais pas.
Ceci ne fut qu’un palliatif. Il ne m’était pas possible de la revoir sans émotion, et de ne pas désirer follement de la voir ailleurs que dans ce petit monde qui l’environnait obstinément. Je chassais de mon mieux cette fantaisie. Je savais qu’elle ne recevait personne, ni homme ni femme, dans la semaine, et qu’en cas d’affaire pressante, il fallait lui demander une audience. Je n’avais aucun prétexte pour cela. En faire naître un eût été puéril et de mauvais goût. On ne faisait pas la cour à mademoiselle Merquem, on ne pouvait pas la lui faire. Il y avait des années déjà que personne, pas même le fidèle Montroger, ne le tentait plus. On était certain detre éconduit poliment. On ne voulait pas se rendre ridicule et se faire fermer l’entrée d’une maison respectable et charmante, où l’on mettait une sorte de vanité à être admis sans méfiance.
J’avais failli encourir cette disgrâce le premier jour. J’étais désormais irréprochable de convenance et de sérénité. Je me voyais classé à mon numéro d’ordre sur la liste des bons voisins et des agréables connaissances. Je n’avais rien de mieux à faire que de m’en trouver fort honoré.
Pourquoi, au bout de cinq ou six entrevues, cette facile satisfaction me devint-elle un supplice? Étais-je réellement épris de la vieille fille effacée depuis longtemps des prétentions de tout le monde? J’avais été amoureux plus d’une fois et même assez sérieusement, mais jamais en vue d’une association éternelle, et il devenait bien certain pour moi que proposer toute
autre association à mademoiselle Merquem eût été la plus folle et la plus gratuite des injures. Allais-je donc tomber dans cet abîme d’une passion résolue à tout risquer, même le mariage? Je me répondais que cela était impossible, que cette personne avait cinq ans de plus que moi et qu’elle était dix fois plus riche, quelle devait être méfiante, que le monde était méchant, enfin que, de tous les mariages dont la pensée me faisait frémir, celui-ci eût été le plus mal interprété, le plus absurde et probablement le plus désastreux.
Sur quoi donc portait ma souffrance? Il m'eût été difficile de le dire. Mademoiselle Merquem n’avait aucune espèce de coquetterie. Si sa réelle supériorité sur tout ce qui l’entourait perçait en toutes choses, c’était à son insu et malgré elle. Il y avait des moments où elle avait l’air affligé et effrayé de l’attention surprise dans mes regards. A coup sûr, elle ne la provoquait pas volontairement, elle mettait même un soin assez habile à la détourner ou à m’en distraire.
Que vous dirai-je? Je n’expliquerai jamais bien une chose dont l’audace et la spontanéité ne se sont jamais bien expliquées à mes propres yeux. Je subis l’entrainement insensible de cette passion, en dépit, peut-être à cause des efforts que je fis pour m’y soustraire. Je me liai à dessein avec M. de Montroger, espérant me guérir par le spectacle d’une persévérance passée chez lui à l’état d’idée fixe et de manie. J’essayai de le trouver ridicule, j’employai des heures à me moquer de lui intérieurement, et, chaque fois, je le quittai plein de remords, cruellement triste et saisi de frayeur pour moi-même.
Je n'ai iamais rencontré d’homme qui, à première
SS MADEMOISELLE MERQTJEM
vue, m'ait semblé meilleur et plus naïf. Un cœur ouvert à l’engouement, associé à un caractère égal et doux, le goût du bien, une très-belle nature physique, des manières excellentes, que lui fallait-il de plus pour être aimé, et pourquoi cette inhumaine ne l’aimait-elle pas? Il avait tant d’abandon dans l’âme, que j’en vins bientôt à lui parler de son mal, tout en faisant secrètement l’analyse du mien. Il prit plaisir à me répondre sans détour. Il y avait si longtemps que personne ne l’entretenait plus d’une situation sans espoir et sans issue, qu’il me sut un gré infini de m’intéresser à sa vieille blessure. Un jour vint trèsvite où il voulut me raconter l’histoire de son fatal amour. C’est ainsi qu’il l’appelait de bonne foi et âans sourire.
— J’avais dix-sept ans, me dit-il, quand je vis mademoiselle Merquem pour la première fois. Elle en avait alors cinq ou six et sautait sur les genoux de son grand-père l’amiral. Quel homme que ce vieux marin! Le courage, la droiture, l’équité mêmes! D’une assez nombreuse famille moissonnée autour de lui par une série de catastrophes trop longues à vous raconter, il ne lui restait que cette enfant, et il l’ajdorait. Elle était déjà grande pour son âge, mince et assez délicate. La crainte de la perdre le porta naturellement à l’élever avec une indulgence absolue. Elle n’apprit que ce quelle voulut apprendre et ne connut jamais fombre d’une contrariété. Toute son éducation fut sourire et caresses. Je vous dis ces détails parce qu’ils expliquent peut-être bien des choses. Célie a été dès son enfance exceptionnellement heureuse. Elle ne l’a jamais oublié. Peut-être a-t-elle toujours craint le malheur avec excès.
MADEMOISELLE MEkQÜEM 39
a Pour vous donner une idée de la sollicitude qui l’entourait, je vous raconterai seulement un trait. L’enfant avait perdu récemment son père et sa mère, quand je la vis à la Canielle. L’amiral venait d’acheter cette terre et de s’y installer. Célie ignorait encore qu’elle fût orpheline. Elle l’ignora, elle attendit tantôt son père, tantôt sa mère ou son frère durant des années. Elle ne connut le désastre que lorsque le souvenir de ceux qu’elle avait aimés parut effacé de sa mémoire. Jusque-là, le grand-père sut lui cacher le secret de ses profondes douleurs et le faire garder par tous ceux qui l’approchaient. Il avait pour système que l’enfance ne doit pas connaître les larmes, et ne doit pas savoir seulement le nom de la mort.
» Cette éducation, qui eût pu produire un monstre d’égoïsine, ne fit que développer la tendresse et la bonté innées chez Célie. On ne lui parlait jamais de devoirs envers qui que ce soit. Elle en devina, il semble qu’elle en inventa toute seule la notion. Outre quelle ressemblait prodigieusement à l’amiral par la figure, elle avait son âme. Elle s’en servit. Il n’y eut pas pour elle d’autre enseignement que le spectacle de ses vertus.
» Elle apprit très-tard, à treize ou quatorze ans, c’est elle qui le raconte, ce que les autres enfants apprennent à six ou sept ; mais, dès qu’elle eut commencé à exercer son attention et sa mémoire, elle eut soif de s’instruire, et, comme on avait Bellac sous la main et que le grand-père était lui-même versé dans les sciences, elle passa rapidement de l’ignorance absolue à des connaissances exceptionnelles chez les femmes. Ce qu’elle sait, je ne peux pas l’apprécier, et
vous ne le découvrirez jamais, tant elle s’abstient do le montrer; mais Bellac m’a dit souvent :
» — Je n’ai plus rien à lui apprendre... A présent, nous cherchons ensemble; ce n’est plus une élève, c’est une émule. -
» Quand je la revis, elle avait de quinze à seize ans. Mon père, marin distingué, avait été l’ami du sien. L'amiral me chérissait. Il avait veillé de loin sur moi ; il me destinait la main de sa chère Célie. Moi, j’ignorais mon bonheur. Je trouvai Célie adorable, mais je ne me permis pas d’aspirer à elle. On attendit, sans rien dire, que je devinsse très-amoureux. Je le devins et n’en fis rien paraître. On le devina, et on me sut gré de ma timidité. Alors, on m’encouragea, on me donna de l’espérance, on m’apprit que mon bonheur dépendait de moi-même. Il s’agissait de plaire à Célie.
» Je devins presque fou quand ma mère me fit cette confidence. Je courus à Célie, je me jetai à ses pieds sans trouver un mot à lui dire. 11 me semblait que mon trouble et mes larmes étaient plus éloquents que toutes les paroles ; maison avait négligé delà préparer et de l’avertir. A seize ans, elle était aussi ingénue sous certains rapports qu’une fillette de sept ans. Elle ne comprit rien à mon transport, elle en eut peur. L’amitié confiante qu’elle me témoignait devint tout à coup une sorte d’aversion craintive. On essaya de vaincre ce caprice, on lui parla mariage, elle tomba malade de peur et de chagrin ; on dut m’éloigncr.
» Je fus si malade moi-même, qu’on me laissa ignorer ce qui se passait. Je ne l’ai su que beaucoup plus tard... si je l'ai su, car il ne me semble pas tou-
jours qu’on m’ait dit la vérité. Célie se prononçait énergiquement, m’a-t-on dit, contre tout projet de mariage : n’était-ce pas contre moi qu’elle protestait, et, si un autre fiancé se fût présenté à cette époque, ne l’eût-elle pas accepté?
» Il ne s’en présenta pas. L’amiral, effrayé de son effroi, lui promit qu’on n’admettrait plus jamais dans la maison un prétendant quelconque à sa main sans son consentement. J’ignore si elle eut à le refuser. Trois mois se passèrent sans qu’on put lui prononcer mon nom. J’étais guéri, mais profondément affecté. Un jour, mon père me prit à part et me dit :
» — Mon cher enfant, il ne faut plus songer à la petite Merquem. Elle est décidément folle; cela devait arriver. On l’a mal élevée: on lui a fait croire qu’elle était d’une essence divine. Personne ne lui semble digne d’elle; elle montera en graine; oublie-la, etviens avec moi faire un beau voyage en Chine. La mer guérit de tout. Il n’y a pas d’amourette qui vous suive d’un continent à l’autre.
» Ma mère ajouta :
» — Va, mon cher enfant; il le faut. Célie est une sotte fantasque. Je la déteste, puisqu’elle me force à t’éloigner de moi.
» Mes parents me semblèrent avoir raison. Je me crus guéri par le dépit. Je le fus sans doute, car deux années de voyage au long cours rétablirent mon équilibre moral et physique, et, quand je revins ici, j’étais bien décidé à chercher femme et à me marier sous les yeux de ma belle dédaigneuse.
» Je ne la trouvai pas au pays. L’amiral était gravement atteint de la goutte. Elle l’avait conduit à Nice avec Bellac. Peu de temps après, ils revinrent.
L’amiral semblait guéri ; mais, à l’entrée de l’hiver, il fut atteint d’une complication de rhumatismes aigus, et son état de souffrance devint intolérable. Son caractère changea subitement, et Célie elle-même eut à en supporter les bourrasques. Il se plaignait à elle avec amertune de ne plus voir mon père, il lui reprochait d’avoir, par un injuste caprice, désuni deux familles qui s’étaient longtemps proposé de n’en faire qu’une.
» Célie, éperdue, vint trouver ma mère en secret.
Elle s’adressait à elle comme à la plus irritée. Elle la
supplia de ramener son mari, et mit tant de grâce et
de persuasion dans ses instances, que mes parents
cédèrent. L’amiral fut d’abord heureux de les voir,
mais bientôt il me demanda. Il croyait que nous revenions à lui de nous-mêmes. Il ignorait que sans l’ordre de Célie je ne pouvais reparaître à la Canielle.
» Il s’agita de nouveau. Célie m’écrivit. Voici sa lettre :
« Venez aussi, monsieur, si vous pouvez me par- » donner l’injure que je vous ai faite. Nous étions » frères, j’avais de l’estime et de l’amitié pour vous. » J’ai dû vous sembler injuste et bizarre. A présent que » vous avez oublié cette mortification et que vous » avez certainement d’autres projets de mariage, ne » me punissez pas trop cruellement en me laissant la » douleur d’avoir blessé et affligé mon bien-aimé » grand-père. Dites-Iui que vous me pardonnez, afin » qu’il me pardonne. Soyez généreux, monsieur, cela » vous portera bonheur. Ladigne compagne que vous d aurez un jour saura votre bonté et vous en tiendra
compte. Moi, je ne vous demande pas de me rendre
MADEMOISELLE MERQÜEM 13
» votre amitié, j’ai mérité de la perdre; mais il ne » faut pas que mes torts soient expiés par un vieil- » lard qui vous aime et qui souffre de votre abandon. » Revenez, et vous aurez droit à la reconnaissance, » j’ose dire à l’affection de