‹ suvres complètes de Henri Heine De tout un peuChapitre 28 sur 34 · LE THE · texte numérisé non relu

LE THE

gnage qu’il me donnait le meilleur thé que j’eusse bu de ma vie.

J’avais très-souvent répété ce refrain louangeur chez lady Woolen, qui demeurait dans la même maison, et cette dame s’en étonnait d’autant plus

que, disait-elle, malgré toutes ses prières, elle ne

pouvait pbtenir de bon thé du maître de la maison, et avait été obligée d’en faire venir de Livourne par ' estafette.

« Mais il est céleste! » ajoutait-elle.

Et elle riait divinement.

«IVIilady, répliquais-je, je parie que le mien est

encore bien meilleur.* »

Les dames qui.se trouvaient là par hasard furent invitées par moi à ce thé judiciaire, et l’on convint de se réunir le lendemain vers six heures sur cette gaie colline où il fait si bon être assis ensemble, et reposer ses regards sur la vallée.

L’heure venue, les petites tables étaient dressées, les beurrées prêtes, et ces dames tout occupées à babiller, — mais point de thé.

Il était six heures, bientôt six heures et demie; les ombres du soir s’enroulaient comme dç noires couleuvres autour des montagnes, les forêts exhalaient

OEUVRES 'DE IIENRI IIEINE

des parfums plus languissants, les oiseaux gazouillaient avec toujours plus d’ardeur, — mais le thé n’arrivait pas. Les rayons du soleil n’éclairaient plus que les sommets des montagnes, et je fis remarquer à ces dames qu’il s’éloignait à regret, et ne se séparait évidemment qu’avec peine de la société d’autres soleils...

C’était bien dit, — mais le thé ne venait pas.

Enfin, enfin, arriva mon hôte, avec un visage soupirant, et il demanda si nous ne prendrions pas des sorbets au lieu de thé.

« Du thé ! du thé 1 criâmes-nous tous en chœur.

— Du même, Excellences? Impossible!

— Et pourquoi impossible? » *m’écriai-je avec mauvaise humeur.

Mon hôte paraissait de plus en plus embarrassé, il hésitait, il bégayait; enfin, après de longues hésitations, il en vint à la confession, , et la redoutable énigme s’expliqua.

* Monsieur mon maître de maison s’entendait à l’art connu qui consiste à remplir de nouveau d’une excellente eau chaude la théière qui a déjà été vidée à table, et le Jhé que je trouvais si bon et dont j’avais dit tant de merveilles, n’était autre chose, cha- '

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