CHAPITRE III
Que la manière dont M. Simon allègue l'anUquilé est un piège pour les simples; que c’en est un autre d’opposer les Grecs aux Latins. Preuves par M. Simon lui-mème , que les traités des Pères contre les hérésies sont ce que l’Église a de plus exact. Passage du père Petau.
Ce piège qu’on tend aux simples est d’autant plus dangereux , qu’on le couvre de la spécieuse apparence de l’antiquité. Qu’y a-t-il de plus plausible , et dans le fond de plus vrai , que de dire , avec Vincent de Lérins , qu’il faut suivre les anciens ; et tpii croirait qu’on trompât le monde avec ce principe ? C’est néanmoins la vérité , et un effet manifeste de la captieuse critique de M. Simon. Il faut préférer l’antiquité : c’est la règle de Vlnceut de Lérins. Il fallait donc ajouter que , selon le même docteur, souvent la postérité parle plus clairement. On ne peut nier que les anciens Pères , qui ont précédé les pélagiens , n'aient parlé quelquefois moins exactement,
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DEFENSE DE LA TRADITION
moins précisément , moins conséquemment qu'on | n’n fait depuis sur le péclié originel et sur la gréee. En cet état do la cause , proposer toujours les anciens au préjudice de saint Augustin , c'est pour embrasser ce qui embrouille, aturndonner ce qui éclaircit. Ne parlons point en l'air. On trouve très-réellement dans plusieurs endroits des anciens, avant saint Augustin, que les enfants n'ont point de péché , et que Dieu ne nous prévient pas ; mais que c'est nous qui le prévenons. A la rigueur, ces expressions sont contre la foi : on les explique très-solidement , comme lu suite le fera paraître ; mais avec ces explications, quelque solides qu elles soient , il sera toujours véritable qu'elles founiisscnt aux héiétlques la matière d'un mauvais procès. Apres que saint Augustin les a réduites au sens légitime que nous verrons en son lieu, dire qu'il inimvc, ou sur ces articles que j'allègue ici pour exemple , ou sur d'autres que je pourrais alléguer, c'est visiblement tout perdre et donner lieu aux hérétiques de renouveler toutes leurs chicaues.
Au lieu donc de se servir du nom des anciens , comme fait perpétuellement M. Simon, pour décréditer suint Augustin et les autres saints défenseurs de la grâce qui l'ont suivi, il fallait les autoriser par cette raison , qu'y ayant dans toutes les matières, et même dans les dogmes de la foi , ce qui en fuit lu difliculté et ce qui en fait le dénoùment , comme l'expérience le fait voir, il arrive , principalement avant les disputes, qu'un auteur, selon les vues différentes qu'il peut avoir, appuyant sur un endroit plus que sur l'autre , tombe dans de certaines ambiguités qu'un ne ii-ouvc plus guère dans les plus s;iiuts docteurs , depuis que les matières sont bien éclaircies.
C'est ce qui règne , non-seulement dans la matière de la gr.1ce , mais encore généralement dans toutes les matières de la fui. Le Fils de Dieu est Dieu comme le Père , et U y a des passages clairs pour cette vérité dans tous les temps. Mais lorsqu'on vient à considérer que c'est un Dieu sorti d'un Dieu , Deus de Oeo, un Dieu qui reçoit du Père sa divinité et toute son action , un Dieu qui par conséquent , sans dégénérer de sa nature , est nécessairement le second en origine et en ordre , le langage se brouille quelquefois ; on parle de la prbnauté d'origine comme si elle avait en soi quelque chose de plus excellent , quant à la maniéré de parler, et cet emlKirras ne se débrouille parfaitement que lorsque quelque dispute réduit les esprits à un langage précis. La même chose a dii arriver dans la matière de la grâce : en un mot , dans tous les dogmes , on marche toujours entre deux écueils , et on semble tomber dans l'un lui-squ'on s'cffoive d'éviter
l'autre , Jusqu'à ce que les disputes et les jugements de l'Eglise , intervenus sur les questions , lixent lu langage, déterminent l'attention, et assurent la marche des docteurs.
Par la suite du même principe , il doit arriver que la partie de l'Église catholique qui demeurera la plus éclairée sur une matière , sera celle ou cette matière sera le plus cultivée ; c'est-àdire , celle où les hérésies rendront les esprits plus attentifs. Il a donc dù arriver que l'Église grecque , que tien n'obligeait à veiller contre les pélagiens , est demeurà peu éclairée sur les matières qu'ils agitaient , en comparaison de la latine , qui a été aux mains avec eux durant tant de siècles. Aussi est-il bien certain que , sur ce sujet , on a toujours préféré les I-atins aux Grecs , àcause , dit savamment le père Petau * , que l’hérésie de Pelage a plus exercé l’Église latine que C Église grecque; en sorte qu’on ne trouve chez les Grecs qu’une intelligence et une réfutation imparfaite des sentiments de Vêlage. O fait est si constant , que M. Simon n'a pu s'empêcher d'en convenir, lorsqu'en rcmaniuant le silence de Théodoret et de quelques Grecs sur le péché originel , encore qu'ils nient vécu après Pélnge , il en rend lui-méme cette raison ‘ : que le jtélagianisme a fait plus de bruit dans les Églises où l’on parlait ta langue latine qu’en Orient; d'ou il conclut, qu'il n'est [vas surprenant que Théodoret s'explique moins que les latins sur le péché originel. Pour peu qu'il ait de bonne foi , il en doit dire autant de toutes les matières de la grâce , puisque les erreurs sur cette matière faisaient une des parties de cette hérésie, qui , comme on sait , s'était répandue en Afrique , dans les Gaules, en Angleterre, en Italie, de l'aveu de M. Simon. Il était donc naturel qu'on y pensât plus en Occident qu'en Orient , où l'on n’en parlait presque point. Ainsi quand M. Simon en api>cllc sans cesse des Latins aux Grecs, H n'est pas seulement contraire à tous les autres auteurs, mais encore à lui-même.