ÉVÊQUE DE CONDOM
liOnqo’U fut reçu kl'Audéiuic frantaUc, k laplaced«M. iluCblldc4, le 8 Juin |07|.
Messieubs,
Je sens plus que jamais la difficulté de parler, aujourd’hui que je dois parler devant les maîtres de l'art du bien dire , et dans une compagnie où l’on voit paraître avec un égal avantage l'érudition et la politesse. Ce qui augmente ma peine, c’est qu’ayant abrégé en ma faveur vos formes et vos délais ordinaires , vous me presses d’autant plus à vous témoiguer ma reconnaissance , que vous vous êtes vous-mêmes pressés de me faire sentir les effets de vos bontés particulières ; si bien que m’ayant 6té , par la grandeur de vos grêces , le moyen d’en parler dignement , la facilité de les accorder me prive encore du secours que je pouvais espérer de la médibtion et du temps. A la vérité , messieurs , s’il s’agissait seulement de vous exprimer les sentiments de mon coeur. Il ne faudrait ni étude ni application pour s’acquitter de ce devoir. Mais si je me contentais de vous donner ces marques de reconnaissance que la nature apprend à tous les hommes, sons exposer les raisons qui me font paraître ma réception, dans cette illustre compagnie, si avantageuse et si honorable, ne serait-ce pas me rendre indigne d’entrer dans un corps si célébré, et démentir en quelque sorte l’honneur que vous m’avez fait par votre choix? Il faut donc vous dire , messieurs , que je ne regarde pas seulement cette Académie comme une assemblée d'hommes savants, que l'amour et la connaissance des belles-lettres unissent ensemble. Qunndjc remonte jusqu’à la source de votre institution, un si bel établissement élève plus haut mes pensées. Oui, messieurs, c’est cette ardeur infatigable qui animait le grand cardinal de Richelieu à porter au plus haut degré la gloire de la France; c’est, dis-je, cette même ardeur qui lui inspira le dessein de former cette compagnie. En effet , s’il est véritable, comme disait l'orateur romain, que la gloire consiste, ou bien à faire des actions qui soient dignes d’ètrc écrites, ou bien à composer
! des écrits qui méritent d’être lus, ne fàllait-il pas , messieurs, que ce génie incomparable joignit ces deux choses, pour accomplir son ouvrage? C’est aussi ce qu’il a exécuté heureusemeut. Pendant que les Français , animés de ses conseils vigoureux, méritaient, par des exploits inouis, que les plumes les plus éloquentes publiassent leurs louanges, il prenait soin d’assembler dans la ville capitale du royaume l'élite des plus illustres écrivains de France , pour en composer votre corps. Il entreprit de faire en sorte que la France fournit tout ensemble et la matière et la forme des plus excellents discours; qu’elle fût en mémo temps docte et conquérante , qu’elle ajoutât l'empire des lettres à l’avantage glorieux qu'elle avait toujours conservé de commander par les armes. Et certainement, messieurs, ces deux choses se fortifient et se soutiennent mutuellement. Comme les actions héroïques animent ceux qui écrivent, ceux-ci réciproquement vont remuer, par le désir de la gloire, ce qu’il y a de plus vif dans les grands courages, qui ne sont jamais plus capables de ces généreux efforts par lesquels l'homme est élevé au-dessus de scs propres forces, que lorsqu’ils sont touchés de cette belle espérance do laisser à leurs descendants , à leur maison , à l’Etat, des exemples toujours vivants de leur vertu, et des monuments étemels de leurs mémorables entreprises. Et quelles mains peuvent dresser ces monuments étemels, si ce n’est ces savantes moins qui impriment à leurs ouvrages ce caractère de perfection que le temps et In postérité respectent ?C’cst le plus grand effet de l’éloquence.
\ Mais , messieurs , l’éloquence est morte , toutes j ses couleurs s’effacent , toutes scs grâces s’éva- I nouissent , si l’on ne s’applique avec soin à fixer I en quelque sorte les langues , et à les rendre durables. Carcomment pcul-on confierdesactions immortelles à des langues toujours incertaines et toujours changeantes? et la nôtre en particulier pouvait-elle promettre l’immortalité , clic dont , nous voyions tous les jours passer les beautés , et
DISœURS A L’ACADEMIE FRANÇAISE.
qui devenait barbare à la France môme dans le cours de peu d’années? Quoi donci la langue française ne devait-elle jamais* espérer de produire des écrits cpii pussent plaire à nos descendants; et, pour méditer des ouvrages immortels, falUiit-il toujours emprunter le langage de Rome et d’Athènes? Qui ne voit qu’il fallait plutôt, pour la gloire de la nation, former la langue française, afin qu’on vit prendre à nos discours un tour plus libre et plus vif, dans une phrase qui nous fût plus naturelle; et qu’affranchis de la sujétion d’étre toujours de faibles copies, nous pussions enfin aspirer à la gloire et à la beauté desoriginaux? Vous avez été choisis, messieurs, pour ce beau dessein , sous l’illustre protection de ce grand bomme, qui ne possède pas moins les régies de l’éloquence, que de l’ordre et delà justice, et qui préside depuis tant d’années aux conseils du roi, autant par la supériorité de son génie que par l’autorité dosa charge^ L’usage , - je le confesse, est appelé avec raison le père des langues. Le droit do les établir, aussi bien que de les régler, n'a jamais été disputé ô la multitude; mais si cette liberté ne veut pas être contrainte, elle souffre toutefois d’ôtre dirigée. Vous êtes, messieurs, un conseil réglé et perpétuel , dont le crédit , établi sur l’approbation publique, peut réprimer les bizarreries de l’usage , et tempérer les dérèglements de cet empire trop populaire, (i’est le fruit que nous espérons recevoir bientôt de cet ouvrage admirable que. vous méditez ; je veux dire, ce trésor de la langue, si docte dans scs recherches, si judicieux dans s(s rtnnarques , .si riche et si fertile dans scs expressions. Telle est donc l’Institution de l’Académie; elle est nee lM)ur élever la langue française à la perfection de la langue grecque et de la langue latine, .\ussi a-t-on vu, par vos ouvrages , qu’on peut, en parlant français , joindre la délicatesse et la pureté atti(iue à ia majesté romaine. C’est ce qui fait que toute l’Euroin; apprend vos écrits; et, quelque peine qu’ait l’Italie d’abandonner tout à fait l’empire, elle est prête à vous céder celui de la politesse et des sciences. Par vos travaux et par votre exemple, les véritables beautés du style se découvrent de plus en plus dans les ouvrages français, puisqu’on y voit la hardiesse, qui convient à la liberté, mêlée A la retenue, qtii est l’effet du jugement et du choix. I.a licence est restreinte par les préceptes; et toutefois vous prenez garde (lu’une trop siTupuleuse régularité, qu'une délicatcs.sc trop molle , n’éteigne le feu des esprits , et n’affaiblisse la vigueur du style. Ainsi nous pouvons dire, messieurs, que la justesse
* Piprr« S/'pnior, cliuiici-lli'r (te Kranr«*. miirl Ip M janvier ifi7S, lie <i'ii>trc-viiij’.l-i|ualrc ans. [tilit de l'cw. ^
est devenue par vos soins le partage de notre langue, qui ne peut plus rien endurer ni d’affcctc ni de bas; si bien qu’étant sortie des jeux de l’enfance, et de l’ardeur d’unejeunessc emportée, formée par l’expérience, et réglée par le bon sens, elle semble avoir atteint la perfection qui donne lu consistance. La réputation toujours ileurissanto de vos écrits, et leur éclat toujours vif, l’empôcheront de perdre ses grôccs; et nous pouvons espérer qu’elle vivra dans l’état où vous l’avez mise autant que durera l’empire français, et que la maison de saint I^ouis présidera à toute l’Europe. Continuczdonc,mcsMcurs , à employer une langue si mqjestueusc à des sujets dignes d’elle. L’éloquence , vous le savez , ne se contente pas seulement de plaire; soit que la parole retienne sa liberté naturelle dans l’étendue de la prose, soit que resserrée dans la mesure des vers, et plus libre encore d’une autre sorte , elle prenne un vol plus hardi dans la poésie; toujours est-il véritable que l’éloquence n’est inventée, ou plutôt qu’elle n’est inspirée d’en haut , que pour enQammer les hommes à la vertu; et ce serait, dit saint Augustin, la rabaisser trop Indignement , que de lui faire consumer ses forces dans le soin de rendre agréables des choses qui sont inutiles. Mais si vous voulez conserver au monde cette grande, cette sérieuse , cette' véritable éloquence, résistez ù une critique importune, qui tantôt flattant la paresse par une fausse apparence de facilité, tantôt faisant la docte et la curieuse par de bizarres raffinements, ne laisserait à la lin aucun lieu A l’art, et nous ferait retomlier dans la barbarie. Faites paraître A sa place uue critique sévère, mais raisonnable, et travaillez sans relAcheà vous surpasser tous les jours vous-mêmes, puisque telle est tout ensemble la grandeur et ia ' faiblesscde l’esprit humain, que nous ne pouvons égaler nos propres Idées ; tant celui qui nous a formés a pris soin de marquer son infinité. Au milieu de nos défauts, un grand objet se présente pour soutenir la grandeur des pensées et la majesté du style. Un roi a été donné à nos jours, que vous nous pouvez figurer en cent emplois glorieux et sous cent titres augustes : grand dans la paix et dans la guerre , nu dedans et au dehors, dans le particulier et dans le public, on l’admire, on le craint, on l’aime. De loin il étonne, de près il attache ; Industrieux par sa bonté A faire trouver mille secretsagréments dans un seul bienfait; d’un esprit vaste, pénétrant, réglé, il conçoit tout, il dit ce qu’il faut , il connaît et les affaires et les hommes , il les choisit , il les forme, il les applique dans le tenqw, il sait les renfermer dans leurs fonctions : puissant, magnifique,
, juste, vcut-il prendre scs résolutions, lu droite
Discouns A L ACADÉMIE FRANÇAISE.
raison est sa conseillère; après il se soutient, il se suit lui-mèmc ; Il faut que tout cède à sa fermeté et à sa vipueur invincible. Le voilà, messieurs, ce digne sujet de vos discours et de vos chants héroïques. Le voyez-vous ce grand roi , dans scs nouvelles conquêtes, disputant aux Romains la gloire des grands travaux, comme il leur a toujours disputé celle des grandes actions? Des hauteurs orgueilleuses menaçaient ses places, elles s'abaissent en un moment à scs pieds, et sont prêtes à subir le joug qu'il impose. On élève des montagnes dans les remparts , on creuse des abîmes dans des fossés : la terre ne se reconnaît plus elle-même , et change tous les joursde forme sous les moins de ses soldats , qui trouvent sons les yeux du roi de nouvelles forces, et qui en faisant les forteresses s'animent à les défendre. Vous avez sauvent admire l'ordre de sa maison ; considérez la discipline de scs troupes, où la licence n'est pas seulement connue, et qui ne sont plus redoutées que par l'ennemi. Ces choses sont merveil-
leuses, incroyables , inouïes; mais son génie, son cœur, sa fortune, lui promettent je ne sais quoi de plus grand encore. De quelque c6té qu'il se tourne, scs ennemis redoutent scs moindres démarches ; ils sentent sa force et son ascendant, et leur fierté affectée couvre mal leur crainte et leur désespoir. Finissons : car où m'emporterait l'ardeur qui me presse? II aime et les savauts et les sciences; c'est à elles, pour ainsi dire, qu'il a voulu conller le plus précieux dépôt de l'État ; il veut qu'elles cultivent l'esprit le plus vif et le plus beau naturel du monde. Ce Dauphin, cet aimable prince, surmonte heureusement les premières diflicultés des études ; et s'il n'est pas rébuté parles épines, quelle sera son ardeur quand il pourra cueillir les fleura et les fruits? On vous nourrit, messieurs, un grand protecteur; si nos vœux sonte.xaucés, si nos soins prospèrent, ce prince ne sera pas seulement un jour le digne sujet de vos discours; il en connaîtra les beautés, il en aimera les douceurs, il en couronnera le mérite.
MAXIMES ET RÉFLEXIONS
SUR LA COMÉDIE
1 . I.e religieux à qui on avait attribué la Lettre ou Disseilalioh pour la défense de la comédie, U satisfait au public par un désaveu aussi humble que soieimei. L’autorité ccelesias{i({Uo s’est fait reconnaître : par ses soins, la vérité n été vengée^ In saine doctrine est en sûreté, et le public n’a besoin que d'iiislruction sur une matière (iu’on avait tâehé d’embrouiller par des raisons frivoles, à la vérité , et qui ne seraient dignes que de mépris, s’il était permis de mépriser le péril des âmes inilrtnes; mais qui eniln éblouissent h-s pensdu monde , toujours aisés à tromper sur ce qui les flatte. On a tûehé d’éluder l’autorité des saints Pures , à qui on n opposé les scolastiques, et on n cltcrehé entre les uns et les autres je ne sais quelles conciliations; comme si ia iHHuédie était enfln devenue ou meilleure ou plus favorable a>cc te temps. Les grands noms (te saint Thomas et des autres saints ont été employés en sa faveur : on s’est servi de la confession pour attester son innocence. C'est un prêtre, c’est «n confesseur qu’on introduit pour nous assurer qu’il ne connaît pas les iWchés que des docteurs trop rigoureux attribuent à la comédie : on affaiblit les censures et l’autorité des rituels; et enfin on n'ouhiic rien dans un petit livre dont la lecture est facile, pour donner quelque couleur a une mauvaise cause. II n’en faut pas davantage pour trom|>cr Ic-S simples, et pour flatter In faiblesse luimaine, trop penchec par clle-méme au relâchement. Des personnes de piété et de savoir qui sont en charge dans l’Eglise, et qui connaissent les dispositions des gens du monde, ont jugé qu’il serait bon d’opposer à une dissertation qui SC faisait lire par sa brièveté, des réflexions courtes, mais pleines des grands principes de la religion : par leur conseil , Je laisse partir cet écrit pour s’aller joindre aux autres discours qui ont déjà paru sur ce sujet.
2. Il scmhli* que , pour ôter In prévention que le nom de saint Tliomas jiourràit jeter dans les esprits , U faudrait eoniincnccr ces réflexions par la discussion des passagestires duce grand auteur en faveur de la comédie : mais, avant que d’engager les lecteurs dans eel examen , je trouve I*lus à proiK)s de les mener d’nboi d à la vérité pur
un tour plus court, c’est-à-dire , par des principes qui ne demandent ni discussion , ni lecture. Puisqu’on demeure d’accord , et qu’en effet on ne peut nier, que l'intention de saint Thomas et des autres saints (]ui ont toléré ou permis les comédies, s’ils font fait, n’ait été de restreindre leur approbation ou leur tolérance à celles qui ne sont {>oiut opposées aux bonnes mœurs; c’est a ce point qu il faut s’attacher, et je n’en veux pas davanbige pour faire tomber de ce seul coup la Dissertation.
3. Jji première chose que j’y reprends, c’est qu’un honimo qui sc dit prêtre nit pu avancer (jue la comédie, telle qu’eWe est ot//ourd7iui, n’a rien de contrai re aux l>onncs mœurs , et qu’elle (^st même si épurée à t'heure qu'il est sur le théâtre français, qu'il n'y a rien que Coreille la plus chaste ne p\U entendre. Il faudra donc (lUe nous passions pour honnêtes les impiétés et li^ infamk^ dont sont pleines 1rs comédies de Moiie.re, ou qu'on ne veuille pas ranger parmi les pièces d'aujourd'hui celles d’un auteur qui a expiré, pour ainsi dire, à nos yeux , et qui remplit encore à présent tous les théâtres des équivoques les plus grossières dont on ait jamais infecté les oreilles des chrétiens.
Qui que vous soyez , prêtre ou religieux , quoi qu'il en soit, chrétien qui avez appris de saint Paul que ces infamies ne doivent pas seulement être nommées parmi les fidèles, ne m’obligez pas à réjH'ter ces discours honteux : songez seulement si vous oserez soutenir à la face du ciel des pièces ou la vertu et la piété sont toujours ridicules, la corruption toujours excusée et toujours plaisante; et la pudeur toujours offensée, ou toujours en crainte d'être violée par les derniers attentats, je veux dire par les expressions les plus impudentes , à qui l’on ne donne que les enveloppes les plus minces. Songez encore si vous jugez digne du nom de chrétien et de prêtre, de trouviTlumnèle la corruption réduite en maximes dans les o})érasdeQu’maiilt, avec toutes les fausses tendresses, et toutes ces trompeuses invitations ‘ à jouit du beau temps de la jeum^sse, qui rclcntissent partout dans ses pot*sics. Pour moi, je I ni i vu cent fois déplorer ces égarements : mais au-
MAXIMKS ET REIT.EXIO.NS SL» LA COMEDIE.
jourd'liui on «ulorlse co qui a fait la mntiirc dosa pdnilence l'tdc sas justM n-"ret.s, quand il a songé sérieusement h son saiut;ct si le Ihéâlre français est aussi honnête que le prétend la Dissertation , il faudra encore approuver que ces sentiments , dont la nature corrompue est si dangereusement flattée, soient animés d’un chant qui ne respire que la mollesse.
Si Luili a excellé dans son art, il a dû proportionner, comme il a fait, les accents de ses chanteurs et de ses chanteuses à leurs récits et à leurs vers : et ses airs , tant répétés dans le monde , ne servent qu'à insinuer les passions les plus décevantes, en les rendant les plus agréables et les plus vives qu’on peut par le charme d’une musi- (|ue, qui ne demeure si facilement imprimée dans la mémoire qu’à cause qu’elle prend d'abord l’oreille et le cœur.
Il ne sert de rien de répondre qu’on n’est occupé que du chant et du spectacle , sans songer au sens des paroles , ni aux sentiments qu’elles expriment : car c’est là précisément le danger, ipic pendant qu'on est enchanté par la douceur de la mélodie, ou étourdi parle merveilleux du spectacle, ces sentiments s’insinuent sans qu’on y irensc, et plaisent sans être aperçus. Mais il n’est |)as néccssrdrc de donner le secours du chant et de la musi«iue à des inclinations déjà trop puissantes par elles-mêmes ; et si vous dites que la seule représentation des passions agréables , dans les tragédies d’un Corneille et d’un Racine , n’est pivs dangereuse à la pudeur, vous démentez ce dernier, qui, occupé de sujets plus dignes de lui, renonce à sa Bérénice, que je nomme parce (pi’elle vient la première à mon esprit; et vous, qui vous dites prêtre, vous le ramenez à ses premières erreurs.
4. Vous dites que ces représentations des passions agréables , et les paroles des passions dont on se sert dans la comédie, ne les excitent qu’indirectement,;)nr Aoxarrf et par accident, comme vous parlez ; et que ce n’est pas leur nature de les exciter : nais , nu contraire, il n’y a rien de plus direct , de plus essentiel , de plus naturel à ces pièces, que ce qui fait le dessein formel de ceux (pii les composent, de ceux qui les récitent, et de ceux qui les écoutent. Dites-raoi, que veut un Corneille dans son C/rf, sinon qu’on aime Cbimène, qu'on l’adore avec Rixlrigue , qu’on tremble avec lui lorsqu'il est dans la crainte de la perdre, et qu’avec lui on s’estime heureux lorsriu’il espère de la posséder? Le premier principe sur Icipiel agissent les poètes tragiriues et comiques , c’est qu'il faut intéresser le spectateur; et si l’auteur ou raeteurd une tragédie ue le sait pas émouvoir, et le transporter de la passion qu'il veut
exprimer, où tomhe-t-il, si ce n’est dans le froid, dans l’ennuyeux, dans le ridicule, selon les règles des maîtres de l’art? Aut dormitabo, uut ridebo et le reste. Ainsi, tout le desseiu d’un poêle, toute la fin de son travail , c’est qu’on soit comme son héros, épris des belles personnes, qu’on les serve comme des divinités; en un mot, qu’on leur sacrillc tout, si ce n’est peut-être la gloire, dont l’amour est plus dangereux que celui de la beauté même. C’est donc combattre les règles et les principes des maîtres, que de dire, avec la Dissertation , que le théâtre n’excite que par hasard et par accident les passions qu’il entreprend de traiter.
On dit , et c’est encore une objection de notre auteur, que Chistoire, qui est si grave et si sérieuse , se sert de parûtes qui excitent les passions, et qu’aussi vive à sa manière que la comédie, el le veut I n téresser son lecteur dans les actions bannes et mauvaises qu’elle représente. Quelle erreur de ne savoir pas distinguer entre l’art de reprraenter les mauvaises actions pour eu inspirer de l'horreur, et celui de peindre les passions agréables d’une manière qui en fasse goûter lo plaisir ! Que s’il y a des histoires qui , dégénérant de la dignité d’un si beau nom, entrent, à l’exemple de la comédie , dans le dessein d'émouvoir les passions flatteuses, qui ne voit qu’il les faut ranger avec les romans et les autres livres corrupteurs de la vie humaine I
Si le but de la comédie n’est pas de flatter ces passions, qu’on veut appeler délicates, mais dont le fond est si grossier, d’où vient que l’ége ou elles sont le plus violentes est aussi celui où î'on est touché le plus vivement de leur expression? Mais pourc|uoi en est-on si touché, si ce n’est, dit saint Augustin *, qu’on y voit, qu’on y sent l'image , l’attrait , la pâture de ses passions? et cela , dit le même saint ^ , qu’est-ce autre chose qu'une déplorable maladie de notre cœur? On se voit soi-méme , dans ceux qui nous paraissent comme transportés par de semblables objets : on devient bieutêt un acteur secret dans la tragédie; on y joue sa propre passion; et la Qction au dehors est froide et sans agrément , si elle ne trouve au dedans une vérité qui lui réponde. C’est pourquoi ces plaisirs languissent dans un âge plus avancé , dans une vie plus sérieuse , si ce n'est qu’on se transporte par un souvenir agréable dans ses jeunes ans, les plus beaux de la vie humaine à ne consulter que les sens , et qu’on en réveille l’ardeur qui n’est jamais tout à fait éteinte.
‘ /hr. df -Vrl. pc»rt. ts'n ms.
* l'onfen. lib. III cap. Il, 1. 1. col. w>, h».
> Oc i'att'chiz. ru(t n” t- U, col. aao, 281.
MAXIMES ET REFLEXIONS
Si les peintures immodestes ramènent naturellement à l'esilMt ce qu elles expriment, et que pour cette raison on en condamne l'usage , parce qu'on ne les goûte jamais autant qu'une main habiie l'a voulu , sans entrer dans l'esprit de l’ouvrier, et sans se mettre en quelque façon dans l'état qu’il a voulu peindre : combien plus serat-on touché des expressions du théûtre, où tout parait effectif; où ce ne sont point des traits morts et des couleurs sèches qui agissent , Mais des personnages vivants, de vrais yeux , ou ardents , ou tendres , et plongés dans la passion ; de vraies larmes dans les acteurs , qui en attirent d’aussi véritables dans ceux qui regardent ; enfln de vrais mouvements , qui mettent en feu tout le parterre et toutes les loges : et tout cela , ditesvous, n'émeut qu'indirectement , et n'excite que par accident les passions ?
Dites encore que les discours qui tendent directement à allumer de telles flammes, qui excitent la jeunesse à aimer, comme si elle n'était pas assez insensée; qui lui font envier le sort des oiseaux et des bûtes , que rien ne trouble dans leurs passions , et se plaindre de la raison et de la pudeur, si importunes et si contraignantes : dites qnc toutes ces choses , et cent autres de cette nature , dont tous les théâtres retentissent , n'excitent les passions que par accident , pendant que tout crie qu'elles sont faites pour les exciter, et que si elles manquent leur coup, les règles de l'art sont frustrées , èt les auteurs et les acteurs travaillent en vain.
Je vous prie , que fait un acteur , lorsqu'ii veut Jouer naturellement une passion, que de rappeler autant qu'il peut celles qn'll a ressenties, et que s’il était chrétien , il aurait tellement noyées dans les larmes de la pénitence , qu'elles ne reviendraient jamais à son esprit, ou n’y reviendraient qu'avec horreur ; au lieu que , pour les exprimer , il faut qu’elles lui reviennent avec tous leurs agréments empoisonnés, et toutes leurs grâces trompeuses?
Mais tout cela, dira-t-on, parait sur les théâtres comme une faiblesse. Je le veux : mais il y parait comme une belle , comme une noble faiblesse , comme la faiblesse des héros et des héroïnes ; eulln comme une faiblesse si artificieusement changée en vertu , qu'on l'admire, qu’on lui applaudit sur tous les théâtres , et qu'elic'doit faire une partie si essentielle des plaisirs publics, qu'on ne peut souffrir de spectacle où non-seulement elle ne soit , mais encore où elle ne règne et n'anime toute l’action.
Dites que tout cct appareil n'entretient pas direclement et par soi le feu de In convoitise ; ou
que la convoitise n'est pas mauvaise , et qu'il n'y a rien qui répugne à i’honnûicté et aux bonnes moeurs dans le soin de l'entretenir; ou que le feu n’échauffe qu'indirectement, et que pendant qu'on choisit les plus tendres expressions pour représenter la passion dont brûle un amant insensé, ce n’est que par acciilent que l'ardeur des mauvais désirs sort du milieu de ces flammes ; dites qne la pudeur d'une jeune fille n'est offensée que par accident, par tous les discours où une personne de son sexe parle de ses combats, où elle avoue sa défaite, et l'avoue û son vainqueur même, comme elle l'appelle. Ce qu’on ne voit point dans le monde, ce que celles qui succombent â cette faiblesse y cachent avec tant de soin, une jeune fille le viendra apprendre à la comédie. Elle le verra, non plus dans les hommes, à qui le monde permet tout, mois dans une fille qu'on montre comme modeste , comme pudique , comme vertueuse ; en un mot dans une héroïne : et cct aveu , dont on rougit dans le secret, est jugé digne d'étre révélé au public, et d'emporter, comme une nouvelle merveille, l'applaudissement de tout le théâtre.
â. Je crois qu'il est assez démontré que la représentation des passions agréables porte naturellement nu péché, quand ce no serait qu’en flattant et en nourrissant , de dessein prémédité , la concupiscence qui en est le principe. On répond que, pour prévenir le péché, le théâtre purifie l'amour i la scène, toujours honnête dans l'état où elle parait aujourd'hui , ôte h cette passion ce qu'elle a de grossier et d'illicite; et ce n'est, après tout, qu'une innocente inclination pour la beauté , qui se termine au nœud conjugal. Du moins donc , selon ces principes , il faudra bannir du milieu des chrétiens les prostitutions dont les comédies italiennes ont été remplies, même de nos jours , et qu'on voit encore toutes crues dans les pièces de Molière : on réprouvera les discours où ce rigoureux censeurdes grands canons, ce grave réformateur des mines et des expressions do nos précieuses , étale cependant nu plus grand jour les avantages d'une infâme tolérance dans les maris, et sollicite les femmes û de honteuses vengeances contre leurs jaloux. Il a fait voir à notre siècle le fruit qu'on peut espérer de la morale du théâtre , qui n'attaque que le ridicule du monde , en lui laissant cependant toute sa corruption. La postérité saura peut-être la lin de ce poète comédien , qui , en jouant sou Malade imaginaire ou sonMédecin par force, reçut la dernière atteinte de In maladie dont il mourut peu d'heures après, et passa des plaisanteries du théâtre, parmi lesquelles II rendit pres<]ue leder nier soupir, au tribunal de celui qui dit : Muthrur
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SUR LA COMKDIK.
à foiw qui riez! car ivtis pleurerez Ceox qui ont lairâé sur lu terre de plus riches monuments n'en sont pas plus à couvert de ia justice de Dieu : ni ies beaux vers, ni les beaux chants ne servent de rien devant lui ; et il n'épargnera pas ceux qui , en quelque manière que ce soit , auront entretenu la convoitise. Ainsi vous n’éviterez pas son jugement, qui que vous soyez, vous qui plaidez la cause de la comédie , sous prétexte qu'eile se termine ordinairement par le mariage. Car encore que vous ôtiez en apparence à l’amour profane ce grossier et cet illicite dont on aurait honte, il en est inséparable sur le Uiéétre. De quelque manière que vous vouliez qu’on le tourne et qu'on le dore, dans le fond ce sera toujours, quoi qu’on puisse dire, la concupiscence de In chair, que saint Jean défend de rendre aimable , puisqu'il défend de l'aimer. Le grossier que vous en ôtez ferait horreur, si on le montrait : et l’adresse de le cacher ne fait qu'y attirer les volontés d'une manière plus délicate, et qui n’en est que plus périlleuse lorsqu'elle parait plus épurée. Croyez-vous, en vérité, que la subtile contagion d’un mal dangereux demande toujours un objet grossier, ou que la flamme secrète d’un cœur trop disposé A aimer, en quelque manière que ce puisse être, soit corrigée ou ralentie par l'idéedu mariage que vonslui mettez devant les yeux dans vos héros et vos héroïnes amoureuses? Vous vous trompez. Il ne faudrait point nous réduire A In nécessité d’expliquerdes choses nuxquel les il serait bon de ne penser pas. Mnispuisqu'on croit tout sauver par l’honnéteté nuptiale, il fautdirequ’ellcest inutile en cette occasion. La passion ne saisit que son propre objet, la sensualité est seule excitée; et s'il ne fnllait que le saint nom du mariage pour mettre A couvert les démonstrations de l’amonr conjugal , Isnac et Rehecca n’auraient pas caché leurs jeux innocents et les témoignages mutuels de leurs pudiques tendresses ’. C'est pour vous dire , que le licite, loin d'empécherson contraire, le provoque; en un mot , ce qui vient par réflexion n'éteint pas cc que l’instinct produit ; et vous pouvez dire A coup sôr, de tout ce qui excite le sensible dans les comédies les plus honnêtes, qu’il attaque secrètement la pudeur. Que cc soit ou de plus loin on de plus près, il n'importe ; c'est toujours là que l'on tend , par In pente du cœnr humain A la corruption. On commence par sc livrer aux impressions de l'amour sensuel : le remède des réflexions ou du mariage vient trop tard : déjà le faible du cœur est attaqué, s'il n’est vaincu ; et l'union conjugale, trop grave et trop sérieuse pour passionner un spectateur qui ne cherclie que le plaisir,
• (f'nfi. \\\|, «.
n’est que par façon et pour la forme dons la comédie.
Je dirai plus : quand il s’agit de remuer le sensible, le licite tourne A dégoût ; l’illicite devient un attrait. Si l’Eunuque de Térence avait commencé par unedemande régulière de sa Pamphile, ou quel que soit le nom de son idole, le spectateur serait-il transporté , comme l’auteur de la comédie le voulait? On prendrait moins de port A la joie de ce hardi jeune homme , si elle n'était imprévue, inespérée, défendue et emportée par la force. Si l'on ne propose pas dans nos comédies des violences semblables A celles-là, on en fait imaginer d'autres, qui ne sont pas moins dangereuses, et ce sont celles qu’on fait sur le cœur qu’on tâche A s’arracher mutuellement, sans songer si l’on a droit d’en disposer, ni si on n’en pousse pas les désirs trop loin. Il faut toujours que les régies de la véritable vertu soient méprisées par quelque endroit, pour donner au spectateur le plaisir qu’il cherche. Le licite et le régulier le ferait languir s’il était pur : en un mot , toute comédie, selon l’idée de nos jou s, veut inspirer le plaisir d'aimer; on eu regarde les personnages, non pas comme gens qui épousent, mais comme amants ; et c’est amant qu'on veut être, sans songer A ce qu’on pourra devenir après.
0. Mais il y a encore une autre raison plus grave et plus chrétienne, qui ne permet pas d'étaler la passion do l’amour, môme par rapport au licite ; c’est , comme l’a remarqué, en traitant la question de la comédie, un habile homme de nos jours ; c'est , dis-je , que le mariage présuppose la concupiscence, qui, selon les règles de la foi, est un mal auquel il faut résister, contre lequel par conséquent il faut armer le chrétien. C’est un mal , dit saint Augustin ■ , dont l'impureté use mal , dont le mariage use bien , et dont la virginité et la continence font mieux de n’user point du tout. Qui étale , bien que ce soit pour le mariage , cette impression de beauté sensible qui force A aimer, et qui tâche A la rendre agréable, veut rendre agréable la concupiscence et la révolte des sens. Car c’en est une manifeste que de ne pouvoir ni ne vouloir résister A cet ascendant auquel on assujettit dans les comédies les Ames qu’on appelle grandes. Ces deux et invincibles penchants de l'inclination, ainsi qu’on les représente , c’est ce qu’on veut faire sentir , et ce qu'on veut rendre aimable ; c’est-à-dIre, qu’on vent rendre aimable une servitude qui est l’effet du péché, qni porte an péché; et on flatte une passion qu’on ne peut mettre sous le joug que
‘ fh' yupt. H Cnttc'tip. liJi. i.c.ip. VH. n' S-, Iib.ii,o.in. ixî, n* -’\n, (. \ , oit. î8» . font. Jnf. lih. ni , cap. xw, n" W, it’.’*/. coJ. :.72-
MAXIMES ET HÉKLEXlOiNS
par dus conüjata qui font gémir les Hdèles, même au milieu des remèdes. N'en disons pas davantage, les suites de cette doctrine font frayeur : düons seulement que ces mariages , qui se rompent ou qui SC concluent dans les comédies, sont bien éloignés de celui du jeune Tobie et de la Jeune Sam ; « Nous sommes, disent-ils', enfants
• des saints, et il ne nous est pas permis de
• nous unir comme les Gentils. • Qu’un mariage de cette sorte , où les sens ne dominent pas , serait froid sur nos théâtres! Mais aussi que les mariages des théâtres sont sensuels , et qu'ils paraissent scandaleux aux vrais chrétiens I Ce qu’on y veut, c'en est le mal : ce qu'on y appelle les belles passions , sont la honte de la nature raisonnable, l'empire d'une fragile et fausse beauté ; et cette tyrannie qu’on y étale sous les plus belles couleurs lintte la vanité d'un sexe , dégrade la dignité de l'autre, et asservit l’un et l'autre au règne des sens.
7. 1.'endroit le plus dangereux de la Dissertation est celui où l’auteur tâche de prouver l'innocence du théâtre par l'expérience. • Il y a, dit-
• Il , trois moyens aisés de savoir ce qui se passe
• dans la comédie , et je vous avoue que je me
• suis servi de tous les trois. Le premier est de
• s'en informer des personnes de poids et de pro-
■ bite, lesquelles avec l'horrenr quelles ont du
• péché , ne laissent pas d'assister à ces sortes
• de spectacles. I-c second moyen est encore
• plus sûr : c’est déjuger par les confessions des
• fidèles du mauvais effet que produisent les
• comédies dans leur coeur ; car il n’est point de
• plus grande accusation que celle qui vieut de la
- Iwuche même dn coupable. Le troisième enfin
• est la lecture des comédies , qui ne nous est pas
• défendue comme en pourrait être la représen-
• tation : et je proteste que par aucun de ces
• chefs, je n'ai pu trouver dans la comérlie la
• moindre apparence des excès que les saints Pe-
• rcs y condamnent avec tant de raison. » Voici un homme qui nous appelle à l'expérience, et non-seulement à la sienne, mais â celle des plus gens de bien et de presque tout le public. ■ Mille
- gens, dit-il, d'une éminente vertu etd’une con-
■ science fort délicate , pour ne pas dire scru-
■ puleuse,ont été obligé de m'avouer qu'à l'heure « qu’il est, la comédie est si épurée sur le théâ- « tre français , qn'il n’y a rien que l’oreille la plus « chaste ne pùt entendre. •
8. De cette sorte , si nous l’en croyons, la confession même , où tous les péchés se découvrent, n'en découvre point dans les théâtres; et il assure, avec une confiance qui fait trembler, > qu’il
• n'a jamais pu entrevoir cette prétendue mali-
• gnité de la comédie, ni les crimes dont on veut
• qu'elle soit la source. • Apparemment il ne songe pas à ceux des clianteuscs , des comédiennes et de leurs amants, ni au précepte dn Sage, où il est prescrit d'éviter • les femmes dont la parure " porte à la licence , onialu mereirieio; qui sont s préparées à perdre les âmes (ou, comme tra-
• duisent les Septante), qui enlèvent les cœurs
• des jeunes gens , qui les engagent par les dou-
■ ceurs de leurs lèvres, ■ par leurs entretiens , par leurs chants , par leurs récits : ils se jettent d'enxmémes dans leurs lacets , • comme un oiseau dans
■ les niets qu’on lui tend ■. . N’est-ec rien que d'armer des chrétiennes contre les âmes faibles, de leur donner do ces flèches qui percent les cœurs', de les immoler à l'incontinence publique d’une manière plus dangereuse qu’on ne ferait dans les lieux qu'on n’ose nommer? Quelle mère, je ne dis pas clirétienne , mais tant soit peu honnête, n'aimerait pa.s mieux voir sa fille dans le tombeau que sur le théâtre? Quoi ! l'a-t-elle élevée si tendrement et avec tant de précaution , pour eet opprobre? L'a-t-elle tenue nuit et jour, pour ainsi parler, sous scs ailes, avec tant de soin, pour la livrer au public, et en faire un écueil de la jeunesse? Qui ne regarde pas ces malheureuses chrétiennes, si elles le sont encore dans une profession si contraire aux vœux de leur baptême ; qui dis-je, ne les regarde pas comme des esclaves exposées, en qui la pudeur est éteinte, quand ce ne serait que par tant de regards qu'elles attirent ; elles que leursexe avait consacrées à la modestie, dont l'inflrmité naturelle demandait la sûre retraite d'une maison bien réglée? Et voilà qu'elles s’étalent elles -mêmes en plein théâtre avec tout l'attirail de la vanité , comme ces sirènes, dont parle Isaïe qui fout leur demeure dans les temples de la volupté; dont les regards sont mortels , et ipii reçoiv ent de tous côtés , par les applaudissements qu'on leur renvoie, le poison qu'elles répandent par leur chant. Mais n'estce rien aux spectateurs de payer leur luxe, d'entretenir leur corruption, de leur exposer leur cœur en proie, et d’aller apprendre d'elles tout ce qu’il ne faudrait jamais savoir? S'il n'y a rien là que d’honnéte, rien qu'il faille porter à la confession, hélas! quel aveuglement faut-il qu’il y ait parmi les chrétiens; et fallait-il prendre le nom de prêtre pour achever d’ôter aux fidèles le peu de componction qui reste encore dans le monde pour tant de désordres? Vous ne trouves pas , dites- vous , par les confessions , que les ri-
' Prov. TU , 10 , 21 , 55 , 2&.
* ibiti. s&.
» h. MM, ’ja.
sim I..\ COMÉDIE.
MS
ches qui vont & la comédie soient plus sujets aux grands erlmcs que les pauvres qui n’y vont pas. Vous n'avez eneore qu'il dire que le luxe, que la mollesse, que l'oisiveté, que les excessives délicatesses dé la table , et la eurieuse recherche du plaisir en toutes choses , ne font aucun mal aux riches, parce que les pauvres, dont l'état est éloigné de tous CCS attraits , ne sont pas moins corrompus par l'amour des voluptés. Ne sentez- vous pas qu'il y a des choses, qui , sans avoir des effets marqués, mettent dans les émes de secré- | tesdispositions très-mauvaises, quoique leur ma- \ lignité ne se déclare pas toujours d'abord? Tout i ce qui nourrit les passions est de ce genre : on ' n’y trouverait que trop de matière à la confus- j sion , si on cherchait en soi-méme les causes du mal. Quisaurait connaître ce que c'est en l'homme qu’un certain fonds de joie sensuelle, et je ne sais quelle disposition inquiète et vague au plaisir des sens qui ne tend A rien et qui tend à tout, connaîtrait la source secrète des plus grands péchés. C'est ce que sentait saint .Augustin nu commencement de sa jeunesse emportée , lorsqu'il , disait: « Je n'aimais pas encore; mais J'aimais . A aimer’ : • il cherchait, continue-t-il, quelque pjégc, où il prit et où il fût pris : et il trouvait ennuyeuse et insupportable une vie où il n’y eût point de ces lacets ; viam sine muscipulis. Tout en est semé dans le monde ; il fût pris , selon son souhait ; et c'est alors qu'il fut enivré du plaisir de la comédie , où il trouvait • l’image de
• ses misères , l'amorce et la nourriture de son
• feu ». » Son exemple et sa doctrine nous apprennent A quoi est propre la comédie : combien elle sert Aentrctcnir ces secrètes dispositions du cœur humain, soit qu'il ait déjA enfanté l'amour sensuel , soit que ce mauvais fruit ne soit pas encore éclos.
Saint Jacques nous a expliqué ces deux états de notre cœur, par ces paroles^ : • Chacun de
• nous est tenté par sa eoncupisceiice qui l’em-
• porte et qui l'attire : ensuite, quand la concu-
• piscence a conçu, elle enfante le péché ; et quand
• le péché est consommé, il produit la mort, k Cet apôtre distingue ici la conception d’avec l'enfantement du péché; il distingue In disposition au péché d’avec le péché entièrement forme par un plein consentement de la volonté ; c'est dans ce dernier état qu’i/ engendre ta mort, selon saint Jacques, et qu'il devient tout A fait mortel. Mais de IA il ne s’ensuit pas que les commencements soient Innocents : pour peu qu'on adhère A ces premières complaisances des sens émus, on com-
' r oHf. lia. m. rap. 1 , 1. 1 , roi. H7.
* chap. Il, eut. m.
* Joc. t. II, 15.
mence A ouvrir son cœur A la créature ; pour peu qu'on les flatte par d'agréables représentations, on aide le mal A éclore , et un sage confesseur, qui saurait alors foire sentir A un chrétien la première plaie de son cœur et les suites d'un péi il qu’il aime , préviendrait de grands malheurs.
Selon la doctrine de saint Augustin', cette malignité de la concupiscence se répand dans l'homme tout entier. Elle court, pour ainsi parler, dans toutes les veines, et pénètre jusqu'A la moelle des os. C'est une racine envenimée qui étend ses branches par tons les sens : l'ouïe, les yeux , et tout ce qui est capable de plaisir, en ressent l’effet : les sens se prêtent la main mutuellement ; le plaisir de l’un attire et fomente celui de l'autre ; et il se fait de leur union un enchati nement qni nous entraîne dans l'abime du mal. Il faut , dit saint Augustin , distinguer dans l'opération de nos sens la nécessité, l'utilité. In vivacité du sentiment, et enfin l'attachement au plaisir sensible : tihido sentiendi. De ces quatre qualités des sens , les trois premières sont l’ouvrage du Créateur ; la nécessité du sentiment se fait remarquer dans les objets qui frap|ient nos sens A chaque moment ; onen éprouve l'utilité, dit saint Augustin, partienlièrement dans le goùtqui facilite le choix des aliments et en prépare la digestion ; In vivacité des sens est la même chose que la promptitude de leur action et la subtilité de leurs organes. Ces trois qualités ont Dieu pour auteur ; mais c'est au milieu de cet ouvrage de Dieu, que l’attache forcée au plaisir sensible et son attrait Indomptable , c'est-A-dire la concupiseence Introduite par le péché, établit son siège. C'est celle-IA, dit saint Augustin , qui est l'ennemie de la sagesse , lu source de la corruption , la mort des vertus ; les cinq sens sont cinq ouvertures par où elle prend son cours sur ses objets , et par où elle en reçoit les impressions : mais ce Père a démontré qu'elle est la même partout, parce que c'est partout le même attrait du plaisir, la même indocilité des sens; la même captivité et la même attache du cœur aux objets sensibles. Par quelque endroit que vous la frappiez, tout s’en ressent. Le spectacle saisit les yeux ; les tendres discours , les chants passionnés , pénètrent le cœur par les oreilles. Quelquefois la corruption vient A grands flots , quelquefois elle s’insinue comme goutte A goutte : A la fln , on n'en est pas moins submergé. On a le mai dans le sang et dans les entrailles avant qu'il éclate par la fièvre. En s'affaiblissant peu A peu , on se met en un danger évident de tomber avant qu'on tombe ; et ce grand
' Cont.Jvt. lih, IV, cap. XIV, n-fl*,fl nniq. t. x,cap.fll!>, r »n/w. lil). x,rap. XXXI rt wiig. I. i, n,l. isa. rtc.
M/iXIMES ET RÉFI.EXIONS
«rraiblisiemeut est déju an commencement de chute.
Si l'on ne connaît de maux aux hommes que ceux qu'ils sentent et qu'ils confessent , on est trop mauvais médecin de leurs maladies. Dans les dmes, comme dans les corps , il y en a qu’on ne sent pas encore , parce qu'elles ne sont pas déclarées, et d'autres qu’on ne sent plus, parccqu’ellesont tourné en habitude, ou bien qu'elles sont extrêmes, et tiennent déjà quelque chose de la mort, où l'on ne sent rien. Lorsqu'on blême les comédies comme dangereuses , les gens du monde disent tous les Jours, avec l'auteur de la Dissertation , qu’ils ne sentent point ce danger. Poussez-les un peu plus avant , ils vous en diront autant des nudités, et non-seulement de celles des tableaux , mais encore de celles des personnes. Us insultent aux prédicateurs qui en reprennent les femmes. Jusqu'à dire que les dévots se confessent eux-mêmes par là et trop faibles et trop sensibles : pour eux, disent-ils, ils ne sentent rien, et Je les en crois sur leur parole. Us n'ont garde, tout gâtés qu'ils sont, d'apercevoir qu'ils se gâtent, ni de sentir le poids de l’eau quand Ils en ont par-dessus la tête ; et pour parler aussi a ceux qui commencent, on ne sent le cours d’une rivière que lorsqu’on s’y oppose : si on s'y laisse entraîner on ne sent rien , si ce n’est peut-être un mouvement assex doux d'abord, où vous êtes porté sans peine; et vous ne sentes bien le mal qu'ils vous fait que tét après, quand vous vous noyez. N'en croyons donc pas les hommes sur leurs maux ni sur leurs dangers, que leur corruption, que l'erreur de leur imagination blessée, que leur amour-propre leur cachent.
9. Pour ce qui est de ces gens de poids et de probité qui, selon l'auteur de la Dissertation, fré<|uenteat les comédies sans scmpule; que Je crains que leur probité ne soit de celle des sages du monde , qui ne savent s'ils sont chrétiens ou non , et qui s'imaginent avoir rempli tous les devoirs de la vertu , lorsqu'ils vivent en gens d'honneur, sans tromper personne, pendant qu’ils se trompent eux-mèmes en donnant tout ù leurs passions et à leurs plaisirs. Ce sont de tels sages et de tels prudents à qui Jésus-Christ déclare ' que • les secrets de son royaume sont
• cachés , et qu’ils sont seulement révélés aux
• humbles et aux petits , • qui tremblent aux moindres discours qui viennent flatter leurs cupidités. Mais ce sont gens, dit l'auteur, d'une éminente vertu, et II les compte par milliers. Qu’il est heureux d'en trouver t-mt sous sa main , et que la voie étroite soit si fréquentée! > Mille
• gros, dit-il, d'une éminente vertu et d'une
' :jaUk XI , 2^-
« conscience fort délicnte , pour ne pas dire sera*
• puleuse, approuvent la comédie, et in fréquen-
> tentsaru peine. •Cesontdcsémrs invulnérables, qui peuvent passer des Jours entiers à entendre des chants et des vers passionnés et tendres sans en être émus ; et des gens d'une » éminente vertu n'écoutent pas ce que dit saint Paul ' : • Que ce-
• lui qui croit être ferme craigne de tomber : • ils ignorent qnc quand ils seraient si forts, et tellement à toute épreuve , qu'ils n'auraient rien à craindre pour eux-mêmes , Ils auraient encore à craindre le scandale qu’ils donnent aux autres, selon ce que dit ce même apêtre * ; • Pourquoi . scandalisez-vous votre frère lullrme? Ke per-
• dez point par votre exemple celui pour qui Jé-
• sus-Christ est mort. > Ils ne savent même pas ce que prononce le même saint Paul ’ : • Que
• ceux qui consentent à un mal y participent. • Des âmes si déticates et si scruputeuses ne sont point touchées de ces règles de la conscience. Que Je crains, encore une fois , qu'ils ne soient do ces scrupuleux ■ qui coulent le moucheron , et qui
• avalent le chameau * ; • ou que l’auteur ne nous fosse des vertueux à sa mode , qui croient pouvoir être ensemble au monde et à Jésus-Christ I
10.11 compare les dangers où l'on se met dans les comédies, à ceux qu'on ne peut éviter • qu'en
• fuyant, dit-il, dans les déserts. On ne peut,
• continue-t-il, foire un pas, lire un livre, en-
> trer dans une Église, enfln vivre dans le monde, « sans rencontrer mille choses capables d'exetter
• les passions. > Sans doute, la conséquence est fort bonne : tout est plein d’inévitables dangers , donc il en faut augmenter le nombre. Toutes les créatures sont un piège et une tentation à l’homme ‘ ; donc il est permis d'inventer de nouvelies tentations et de nouveaux pièges pour prendre les âmes. Il y a de mauvaises conversations, qu’on ne peut, comme dit saint Panl‘,évifersoas sortir du monde ; il n’y a donc point de péché de chercher volontairement de mauvaises conversations ; et cet apêtre se sera trompé , en nous faisant craindre que tes mauvais entretiens ne corrompent tes bonnes moeurs it Voilà votre conséquence. Tous les objets qui se présentent à nos yeux peuvent exciter nos passions, donc on peut se préparer des objets exqu is et les rechercher avec soin, pour les exciter et les rendre plus agréables en les déguisant : on peut conseiller de tels périls ; et les comédies , qui en sont d'autant plus
' I. Cor X , la.
* Rom. XIV, 15.
> Ibid. I, 32.
4 I/atth. x\m, 21
* Sap. llV , II.
* 1- r<i . V, II».
* J Ibid XV, 33.
Sim LA COMËOIE.
rrmpliesqu'cllrs sont mieux eomposées et mieux ioiiéos , ne duivcnt pas être mises parai ces tnauvais entretiens, par tesqueh tes bonnes moeurs sont corrompues? Dites plutôt, qui que vous soyez, Il y a tant dans le monde d'im'vilables périls; donc il ne les faut pas multiplier. Dieu nous aide dans les tentations qui nous arrivent par néeessité; mais il abandonne aisément ceux qui les reeherehent parclioix : et cetui gui aime te péril ( il ne dit pas, Celui qui y est par nécessité, mais celui gui l’aime et qui le cherche ) y périra
II. L’auteur, pour ne rien omettre, appelle enfin les lois àson secours; et , dit-il, si la comédie était si mauvaise, on ne la tolérerait pas , on ne la frcqucniemit pas ; sans songer queaaint Tliomas, dont il abuse, a décidé que lesjois humaines ne sont pas tenues à réprimer tous les maux , mais seulement ceux qui attaquent directement la société *. L'Église même, dit saint Augustin ’ , • n'cxerce la sévérité de scs censures
• que sur les pécheurs dont le nombre n'est pas ■ grand ; » Severitas exercenda est in peccata paucorum; c'est pourquoi clic condamne les comédiens , et croit par là dérendre assez la comédie : la décision en est pré-cise dans les Rituels ^ , la pratique en est constante ; on prive des sacrements , et à la vie et à la mort , ceux qui Jouent la comédie, s'ils ne renoncent à leur art ; un les passe à la sainte table comme des pécheurs publics; on les exclut des ordres sacrés comme des personnes Infâmes ; par une suite infaillible, la sépulture ecclésiastique leur est déniée. Quant à ceux qui fréquentent les comédies, comme il y en a de plus innocents les uns que les autres , et peut-être quelques-uns qu'il faut plutôt instruire que blâmer, ils ne sont pas répréhensibles en même degré , et il ne faut pas fulminer également contre tous. Mais de là il ne s'ensuit pas qu’il faille autoriser les périls publics : si les hommes ne les nperçoivent pas , c'est aux prêtres à les instruire , et non pas à les flatter; dés le temps de saint Chrysostôme, les défenseurs des spectacles • criaient que les ren-
• verser c’était détruire les lois *; » mais ce l’ére, sans s'en émouvoir, disait, au contraire, que l'esprit des lois était contraire aux théâtres : nous avons maintenant à leur opposer quelque chose de plus fort , puisqu’il y a tant de dé-crets publics contre la comédie, que d'autres que moi ont rapportés ; si la coutume l'emporte , si l'abus prévaut, ce qu'on en pourra conclure, c'est tout au plus que la comédie doit être rangée parmi
* EecU. ni, 47.
> I. 3. 9. küXIX,3;«(1 3 : 9. xrvi, 3.
3 ad Aur. \\n, n*' b. ct*J. niv; t II, col. Sa.
* RU. Parié, dt Euchar. et du fiat.
* /loi». xWTiil, ffi VUi. Il'' C, I. \ll, p.lg 43.1.
les maux dont un célèbre historien a dit qu'on les défend toujours, et qu'on les a toujours. Mais , après tout , quand les luis civiles autoriseraient la comédie; quand au lien de flétrir, comme elles ont toqjours fait, les comédiens, elles leur auraient cHé favorables ; tout ce que nous sommes de prêtres , nous devrions imiter l'exemple des Chrysostôme et des Augustin : pendant que les lois du siècle , qui ne peuvent pas déraciner tous les maux , permettaient l'usure et le divorce, ces grands hommes disaient hautement que, si le monde permettait ces crimes, ils n'en étaient pas moins réprouvés par la loi de l'Évangile ; que l’usure, qu’on appelait légitime, parce qu'elle était autorisée par les lois romaines , ne l'était pas selon celles de Jésus-Christ : et que les lois de la cité sainte et celles du monde étaient différentes >.
13. Je ne veux pas me jeter sur les passages des Pères, ni faire ici une longue dissertation sur un si ample sujet. Je dirai seulement que c'est les lire trop n^ligemment, que d'assurer, comme fait l'auteur, qu’ils ne blâment, dons les spectacles de leur temps , que l'idolâtrie et les scandaleuses et manifestes impudicités. C’est être trop sourd à la vérité , de ne sentir pas que leurs raisons portent plus loin. Ils blâment, dans les jeux et dans les théâtres, rinulilité, la prodigieuse dissipation , le trouble , la commotion de l'esprit, peu convenable à un chrétien, dont le ccenr est le sanctuaire de la paix ; Ils y blâment les passions excitées, la vanité, la parure, les grands ornements, qu'ils mettent au rang des pompes que nons avons abjurées parle baptême, le désir de voir et d’être vu , la malheureuse rencontre des yeux qui se cherchent les uns les autres, la trop grande occupation à des choses vaincs, les &lats de rire, qui font oublier, et la présence de Dieu , et le compte qu'il lui faut rendre de ses moindres actions et de ses moindres paroles; et enfin , tout le sérieux de la vie chrétienne. Dites que les Pères ne blâment pas toutes ces choses, et tout cet amas de périls que les théâtres réunissent : dites qu'ils n'y blâment pas même les choses honnêtes qui enveloppent le mal et lui scn'ent d'introducteur : dites que saint Augustin n'a pas déploré, dons les comédies, ce jeu des passions et l’expression contagieuse de nos maladies, et ces larmes que nous arrache l'image de nos passions si vivement réveillées, et toute cette illusion qu’il appelle une misérable folie ’. Parmi ces commotions, ou consiste tout
i Chrytotl. homel. Lvi. al. Lv il , in Matth. etc. t. vu , pag 673, rtc. 4É>tg. epist- CLiii, alil. Liv, ad Hfac. etc., t. Il* col. Ci24 , rtc.
* Cvnf. lit), ni. cap. n , I. 1 , coi ft», «9
TilJ
MAXIMES CT RKFI.l'XIOiNS
le plaisir de lacomealc, qni peut (Icverson roiur à Dieu ? qui ose lui dire qu'il est là pour l'amour de lui , et pour lui plaire ? qui ne eraiiit pas , dans ces folles joies et dans ces folles douleurs , d'étouffer en soi l'esprit de prière , et d'interrompre cet exercice, qui, selon la parole de Jésus-Christ ', doit être perpétuel dans un chrétien , du moins en désir et dans la préparation du cœur? On trouvera dans les Pères toutes ces raisons , et beaucoup d’autres. Que si on veut pénétrer les principes de leur morale , quelle sévère condamnation n'y lira-t-on pas de l'esprit qui mène aux spectacles , où , pour ne pas raconter ici tous les autres maux qui les accompa)pient , l'on ne cherche qu'à s'étourtilr et à s'oublier soi-méme pour calmer la persécution de cet inexorable ennui, qui fait le fond de la vie humaine depuis que l'homme a perdu le goût de Dieu ?
13. Il est souvent défendu aux clercs d'assister aux spectacles , aux pompes , aux chants , aux réjouissances publiques ; et il serait inulile d'en ramasser les règlements, qui sont inflnis. Mais, pour voir si le mal qu'on y remarque est seulement pour les ecclésiastiques , ou , en général , [lour tout le peuple, il faut peser les raisons qu'on y emploie. Par exemple, nous lisons ce beau canon dans le troisième concile de Tours, d’où il a etc transféré dans les Capitulaires de nos rois ■ : Àb omnibus qwœcumque ad auriu/ii H nculonim pertinent ittecebras, unde vigor animi emoUiri passe credatur, quod de aliquibus generibus musicorum aliisque nonnutlis rebus sentiri polest, f)ei sacerdoles abstinere debeni ; quia per aurium oeulorumque illeccbras lurba viliorum ad animum ingredi solet. C’est-à-dire : « Toutes les choses où se trouvent
■ les attraits des yeux et des oreilles , par où l’on
• eroit que In vigueur de l’àme puisse être amol-
■ lie , comme on le peut ressentir dans certaines
• sortes de musique , et autres choses semblables,
• doivent être évitées par les ministres de Dieu ;
■ parce que, par tons ces attraits des oreilles et
■ des yeux , une multitude de vices , lurba vilio-
• rurn, a coutume d’entrer dans l'àme. “Ce canon ne suppose pas dans les speetacics, qu’il blâme , des Jiseours ou des actions licencieuses, ni aucune ineontlnencc marquée; il s'attache seulement à ce qui accompagne naturellement ces altraits, ees plaisirs des tjeux et des oreilles : ocu- LOBUM ET AtIBIUM ILIECEBBAS ; qU CSt UIIC mol-
lessc dans les chants , et je ne sais quoi , pour les yeux , qni affaiblit insensiblement la vigueur de l’âme. Il ne pouvait mieux exprimer l’effet deccs réjouissances, qu’cndisantqu’clles donnent
■ r.Mf. I. XVIII.
■ Cttnr. Tvr. ai, roA.7. CirÙNt. ù.lt. t. I.Ait't. l.rh.ia 7 I.
entrée ri une troupe de rires ; ce n’est rien , pour ^ ainsi dire, en partieuller; et s’il y fallait rema^ quer pré-cisément ce qui est mauvais, souvent I on aurait peine à le faire : c’est le tout qui est dangereux ; c’est qu’on y trouve d’imperceptibles insinuations, des sentiments faibles et vicieux; qu'on y donne un si'cret appât A cette intime disposition qui ramollit l’âme et ouvre le cœur à tout le sensible : on ne sait pas bien ix; qu'on veut, mais enfin on veut vivre de In vie des sens ; et dans un spectacle où l’on n’est assemblé que pour le plaisir, on est disposé , du eûlé des acteurs , à employer tout ce qui en donne, et du côté des spectateurs à le recevoir. Que dirat-on donc des spectacles où , de propos délibéré , tout est mêlé de vei-s et de chants passionnés , et enfin de tout ce qui peut amollir un cœur? Cette disposition est mauvaise dans tous les hommes, l’attention qu'on doit avoir à s’en préserver ne regarde pas seulement les ecclésiastiques; et l'Église instruit tous les chrétiens en leurs personnes.
On dira que c’*st ponsscr les choses trop avant , et que selon ces principes il faudrait trop supprimer de ces plaisirs et publics et parti culiei-s qu’on nomme innocents, ^■entrons point dans ces discussions , qui dépendent des circoustanccs particulières. Il suffit d’avoir observé ce qu’il y a de malignité spé'cialc dans les a.sscmblées,où comme on veut conleutcr la multitude, dont la plus grande partie est livrée aux sens, on se propose toujours d’en flatter les inclinations par qucl(|ues endroits : tout le théiltrc applaudit quand on les trouve; on se fait comme un point d'honneur de sentir ce qui doit touclier, et on croirait troubler la fête , si on n'était enchanté avec toute la compagnie. Ainsi, outre les autres iuconvénients des assemblées de plaisir, on s’excite et ou s’autorise , pour ainsi dire, les uns les autres par le concours des acclamations et des applaudissements, et l'air même qu'on y respire est plus malin.
Je n'ai pas besoin , après cela , de réfuter les conséquences qu’on tire en faveur du peuple des défenses particulières qu’on fait aux clercs, de certaines choses. C'est une illusion semblable à celle de certains docteurs qui rapportent les canons par où l’usure est défendue aux ecclésiastiques, comme s'ils ixirtnicnt une jiermisslon nu reste des chrétiens de l’exercer. Pour réfuter cette erreur il n’y a qu’à considérer où portent les preuves dont on s’appuie dans les défenses particulières que l'on fait aux clercs. On trouvera, par exemple, dans les eanuiis de Nicée ' , dans la décrétale de saint Uxm > , dans les nu-
' Ctm. XVI! ; t. Il CoftcH. col. .*w.
* Hp. III , v»iv. f'.p. pi‘r CntMp. rfr cap. m.
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SL’K LA CUMEUIE.
très décrets de I Église , que les passages de l'Ecriture, sur laquelle on fonde la prnliibitiun de l'usure pour les ecclésiastiques, regardent également tous les elirélieiLs ; il fandia donc eonclure, de-s lu, que l'on a \onlu fidi'e une oidigalion spéciale aux clercs de ce qui était d'aiileurs établi par les règles communes de l'Evangile : vous ne vous tromperez pas en tirant dans le même cas une consé<|uenee semblable des canons où les spectacles sont défendus à tout l'ordre ecclesiastique; et le canon du concile de Tours, que nous avons rapporté, vous en sera un grand exemple.
1 1. On dit qu'il faut bien trouver un reWébemenl à l'esprit liumain, et peut-être un amusement aux cours et au peuple. Saint Chrysoslôme répond ' que, sans courir au tbéêlre , nous trouverons la nature si riebe en spectacles divertissants, et (|ue d'aillcars la religion et même notre domestique sont capables de nous fournir tant d'oeciipat'ons où l'esprit se peut relûchcr, qu'il ne faut pas se tourmenter pour eu ebereber davantage : enlln , (pie le ebrétien n'a pas tant besoin de pla'isir, qu'il lui en faille procurer de si fréquents et avec un si grand appareil. Mais si notre goût corrompu ne [Huit plus s'accommoi der des choses simples, et qu'il faille réveiller des hommes gâtés par quelques objets d'un mouvement plus extraordinaire, en laissant à d'autres la discussion du particulier, qui n’est point de ce sujet, je ne craindrai |)oint de prononcer qu'en tout cas il faudrait trouver des relâebements plus modestes, des divertis.scments moins emportés. Pour ceux ci, sans parler des Pères , il ne faut , pour les bien connaitre, consulter que les philosoplies. • Nous ne recevons, .. dit Platon’, ni la tragédie ni la comédie dans « notre ville. » L'art même qui formait mi comédien à faire tant de différents personnage-s lui paraissait introduire dans la vie humaine un earaelcrcdc légèreté indigne d'un homme, et dircetement opposé à la simplicité des mo-urs. Quand il venait à considérer que ees personnages, qn'on repre-senbiit sur le.s tliéâlres, étaient la plupart on bas ou même vicieux , il y trouvait encore plus de mal et plus de péril |)our les conityiens , et il eruignnit que ■> l’iinila'lon ne le.s ■ amenât iiiseiisiblemeut à la chose nieVme*. « Cêlnit saper le théâtre par le fondement , et lui Oter jusqu’aux acteurs, juin de lui laisser des spectateurs oisifs. I.a raison de ce philosophe était qu'en contrefuisant ou en imitant quelque
' lltmiil. XJXTll al. xvvvui. la Vill. n” 0 . I. >11, p,lj. 4». 4».
’ lia Itrpfib. lit-. 11. III.
’ /Virf.
te--si[v. — non: i
chose, on en prenait l'esprit et le naturel : ou devenait esclave avec un e.vélavc; vicieux avec un liominc vicieux; a siirloiil, en rejirésontant les passions, il faiblit iornier .m de>lansecllcsdoiil on voulait porter au dehors l’expression et le caractère. Le speelaleur entrait aussi dans le même esprit ; il louait et admirait un comédien ((ui lui causait ces émotions ; ec qui , continue-t-il , n'est autre chose (pie « d'arroser do mauvaises herbes
• qu’il fallait laisser entièrement desseclier. • Ainsi, tout l'appareil du théâtre ne tend qu'a faire des hommes passionnés, et à fortiller • cette
• partie brute etdérnisomiahle, • qui est la source de toutes nos faibles-a-s. 11 conelunit doue j rejeter tout ce genre • de poésie voiiiptueuse, qui , ' disait-il , est capable seule de corrompre les " plus gens (le bien. •
l.'i. Par ce moyen, iliMussoilladémonstralion jus(iu'au premier principe, et ûtait à la comédie tout ce (pii en fait le plaLsir, c’est-à-dire le jeu di-s passions. Ou rejette en [«irlic sur les liliertés et les indéccnecs de l'aiieieii théâtre les invectives des Pères contre les représentations et les jeux scéniques. On se trompe, si on veut parler de la tragédie : car ce qui nous re.stc des anciens païens en ce genre-ln (j'en rougis pour li-s chrétiens ) est si fort au-dessus de nous eu gravité et en sagesse, que noire théâtre n'en a pusmiffrir In simplicité. J'apprends même (pie les Anglais se sont élevés contre quelques-uns de nos poètes , qui , à propos et hors de propos , ont voulu faire les liéixis galants, cl leur font pousser ù toute oiitraiiec les sentiments tendres. I.es anciens, du moins, étaient bien éloignés de cette erreur, cl ils renvoyaient a la comédie une passion (|ui ne laïuvnit soulenir la sublimilé et la grandeur du tragiiiue : et loulcfois ce tragique, si sérieux parmi eux , était rejeté par leurs philosophes. Platon ne pouvait souffrir les lamentations des tliéâlres , qui • excitaient , dit-il * , et
• Ilutlaieiitcn nous celte partie faihieel plaintive,
• qui s'épandic on gémissements et en picurs. • Et la rabson ipi’il en rend, c'e.-t qu’il ii'y a rien sur la terre ni dans les choses humaines, dont la perle mérite d’être déplorée avec tant de larmes. 11 ne trouve pas moins mauvais qu'on Halle celle autre partie plus emportée de notre âme, ou régnent l'indignation et la colère : car on la fait trop émue pour de lé-gers sujets. La tragédie n doiii! tort, et donne au genre humain de mauvais exemples , lors(|u'elle introduit les hommes et mémo les héros ou affligés ou eu eolerc , pour des biens ou des maux aussi vains que sont ceux de cette vie; n'y ayant rien, poursuit-il, qui doive vériUihleiiient toucher les âmes, dont
» /V ftrp. lil m, X.
MAXIMES ET REFLEXIONS
la nnlurc est immorlclle , que ce (jul les regarde ; dans tous leurs étals , c'est-à-dire , dans tous les siècles qu'elles ont a parcourir. Voilà ce que dit celui (|ui n’avait pas ouï les saintes promesses de la vie future , et ne connaissait les biens éternels (pic par des soupçons ou par des idées confuses : cj néanmoins il souffre pas que la tragédie fàsse paraître les hommes ou heureux ou malheureux par des biens ou des maux sensibles :
" tout cela, dit-il n'est (pie corruption ; « et les chrétiens ne comprendront pas combien ces émotions sont contraires à la vertu!
10. La comédie n’est pas mieux traitée par Platon que la tragédie. Si ce philosophe trouve si faible cel esprit de lamentation et de plainte (pie la tragédie v ient émouvoir, il n’approuve pas davantage « cette pente aveugle et impétueuse à « se laisser emporter par l’envie de rire’, • que la comédie, remue. .Ainsi la comédie et la tragédie, le plaisant de l'un et le sérieux dernutre, sont également proscrits de sa république, comme capables d'enlrctenir et d’auf/menter ce qu’il y a en nous de déraisonnable. D'ailleurs , les pièces comi(tues étant occupées des folies et des passions (le la jeunesse, il y avait une raison particulière de l(» rejeter, « de peur, disait-il qu’on ne tom- . b.1t dans l’amour vulgaire : » c'est-à-dire, comme il l’e.xpliipiait , dans celui des corps , qu’il oppose perpétuellement à l’amour de la vérité et de la vertu. Enlin aucune représentation ne plaisait à ce philosophe, parce qu’il n'y en avait |K»int n qui n’excitât ou la colcrc , ou l’amour,
- ou quciqu'autre passion. »
17. Au reste, les pièces dramatiques des anciens, qu'on veut faire plus licencieuses que les luMres, et qui l’étaient en effet jusqu'aux derniers (!xcès dans le comique, étaient exemptes du moins de cette indécence qu'on voit parmi nous, d'introduire des femmes sur le théâtre. Los païens memes croyaient (ju’un sexe consacré à la pudeur ne devait pas ainsi se livrer au public, et que c’était là une espece de prostitution. Ce fut aussi à Platon une des raisons de condamner le théâtre en général ^ \ parce (juc la coutume réguliè- - rcment ne permettant pas d'y produire les femmes, leure personnages étaient -représentés par des hommes, qui devaient, par conséquent, non-seulement prendre 1 habit et la flgure, mais encore exprimer les cris , les emportements et les faiblesses de ce sexe : ce que ce plu'Iosophc trouvait .si indigne , qu'il ne lui eût fallu que cette raison pour coiidanmer la conudic.
• l)f lirp. lilt. X.
> lOid. tu- Li-ijil). lil). VU.
» tu- Hep. lili.
18. QuolqucAristotesondlsclplealmâtà le contredire, qu’une philosophieplusaccommodantciui ait fait attribuer à la tragédie une manière, qu’il n’explique pas ' , de purifier les passions en les excitant (du moins la pitié et la crainte) , il ne laisse pas de trouver dans le théâtre quelque chose de si dangereux, qu’il n’y admet point la jeunesse pour y voir ni les comédies ni môme les tragédies * , quoiqu’elles fussent aussi sérieuses qu’on le vient de voir; parce qu’il faut craindre, dit-il , les premières impressions d’un âge tendre (jiie les sujets tragiques auraient trop ému. Ce n’est pas qu’on y jouât alors, comme parmi nous, les passions des jeunes gens : nous avons vu à (jucl rang on les rehiguait ; mais c’est en général , que des pièces d’un si grand mouvement remuaient trop les passions, et qu'elles représentaient des meurtres, des vengeances, des trahisons et d’autres grands crimes dont ce philosophe ne voulait pas que la jeunesse entendit seulement parler, bien loin de les voir si vivement représentes et comme réalisés sur le théâtre.
.le ne sais pourquoi il ne voulait pas étendre plus loin cette précaution. La jeunesse et même l'enfancb durent longtemps parmi les hommes : ou plut(*)t on ne s’en défait jamais ctitièrement : quel fruit, apri*s tout, peut-on se promettre de la pitié ou de la crainte qu’on inspire pour les malheurs des héros , si ce n’est de rendre à la fin le cœur humain plus sensible aux objets de ces passions? Mais laissons, si l’on veut, à Aristote cette manière mystérieuse de les purifier, dont ni lui ni ses interprètes n’ont su encore donner de bonnes raisons : il nous apprendra du moins qu’il est dangereux d'exciter les passions qui plaisent; auxquelles on peut étendre ce principe du même philosophe^, que « l’action suit de près « le discours , et qu’on se laisse aisément gagnci « aux choses dont on aime l’expression : • maxime importante dans la vie, et qui donne l’exclusion aux sentiments agréables qui font maintenant le fond et le sujet favori de nos pièces de théâtre.
1!). Par un principe encore plus universel, Platon trouvait tous les arts qui n’ont pour objet que le plaisir, dangereux à la vie humaine; parce qu’il vont lerecucillant indifféremment des sources bonnes et mauvaises , aux dépens de tout et même de la vertu , si le plaisir le demande L C’est encore un nouveau motif à ce philosophe pour bannirde sa république les poètes comiques, tragiques, épiques, sans épargner ce divin Homère,
' üe P(Xt. c«p. VI , VII.
’ Pvl. lib. VII , (Xip. xvu. f
> Pot. lib. un, cap. iv.
• tu- llrp. lib. Il , III, X. De Leg. Ilb. Il, vu.
SUR LA COMEDIE
comme ils l'appelaient, dont les sentences paraissaient alors inspirées : cependant Platon les chassait tous, à cause que , ne songeant qu'à plaire, ils étalent également les bonnre et les mauvaiaes maximes ; et que sans se soucier de la vérité , qui est simple et une , ils ne travaillent qu'à flatter le goût et la passion , dont la nature est compliquée et variable. C’est pourquoi -il y a, dit-il',
• une ancienne antipathie entre les philosophes - et les poètes : • les premiers n’étant occupés que de la raison, pendant que lesautres ne le sont que du plaisir. Il Introduit donc les lois, qui à la vérité renvoient ces derniers avec un honneur apparent , et Je ne sais quelle couronne sur la tête , mais cependant avec une inflexible rigueur, en leur disant • : Nous ne pouvons endurer ce que vouscrlex sur vos tbéàtres, ni dans nos villes éeouter personne qui parle plus haut que nous. Que si telle est la sévérité des lois politiques, les lois chrétiennes souffriront-elles qu’on parle plus haut que l'Évangile? qu’on applaudisse de toute sa force, et qu’on attire l'applaudissement de tout le public à l’ambition , à la gloire, à la vengeance, au point d'honneur, que Jésus-Christ a proscrit avec le monde, ou qu’on intéresse les hommes dans des passions qu’il veut éteindre? Saint Jean crie à tous les fidèles et à tous les âges’:
• Je vous écris, pères, et à vous, vieillards; je « vousécri5,jennes gens; je vous écris, enfants;
• chrétieas, tant que vous êtes, n'nimez point le
• monde; car tout y est ou concupiscence do la
• chair, ou concupiscence des yeux , ou orgueil
• de la vie. • Dans ces. paroles, et le monde, et le théâtre qui en est l'image , sont également réprouvés ; c'est le monde , avec tous ses charmes et tontes ses pompes , qu'on représente dans les comédies. Ainsi , comme dans le monde , tout y est sensualité , curiosité , ostentation , orgueil ; et on y fait aimer toutes ces choses , puisqu’on ne songé qu’à y faire trouver du plaisir.
JO. On demande (et cette remarque a trouvé place dans la Dissertation) ; Si la comédie est si dangereuse , pourquoi Jésus-Christ et les apûtres n’ont rien dit d’un si grand mal? Ceux qui voudraient tirer avantage de ce silence, n’auralent encore qu’à autoriser les gladiateurs et toutes les autres horreurs des anciens spectacles , dont l’Écriture ne parle non plus que des comédies. Les saints Pères, qui ont essuyé de pareilles difficultés de la bouche des défenseurs des spectacles , nous ont ouvert le chemin pour leur répondre : que les délectables représentations qui intéressent les hommes dans des inclinations vicieuses , sont
* Ht Rtjt. us. X ,ftt.
' IVid. lib. III. ifc Ltÿ. lib. TH.
• Il, 13
proscrites avec elles dans l'Écriture. I.es imniodeslics des tableaux sont condamnées par tous les passages où sont rejetées en général les choses déshonnêtes ; il en est de même des représentations du lliéàire. Saint Jean n'a rien oublié, lors(|u'il a du ' : • N'aimei point le monde ni co
■ qui est dans le monde : celui qui aime le monde,
« l'amour du Père n'est point en lui ; car tout ce < qui est dans le monde est concupiscence de la
• chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil
■ de la vie, laquelle concupiscence n’est point de
- Dieu , mais du monde. ■ Si In concupiscence n’e-t pas de Dieu, la délectable représentation qui en étale tous les attraits n’est non plus de lui, mais du monde , et les chrétiens n’y ont point de part.
Saint Paul aussi a tout compris dans ces paroles ‘ • Au reste , mes frères , tout ce qui est vé-
■ ritahle, tout ce qui est Juste, tout ce qui e.U
■ saint (selon le grec , tout ce qui est chaste , tout
• ce qui est pur), tout ce qui est aimable, tout ce
■ qui est édifiant ; s’il y a quelque vertu parmi les
■ hommes , et quelque chose digne de louange
• dans la discipline , c'est ce que vous dever. pen-
• ser : • tout ce qui vous empêche d’y penser, et qui vous inspire des pensées contraires, ne doit point vous plaire , et doit vous être suspect. Dans ce bel amas de pensées que saint Paul propose a un chrétien , qu’on trouve la place de la comédie de nos jours , quelque v antée qu’elle soit par les gens du monde.
Au reste , ce grand silence de Jésus-Christ sur les comédies me fait souvenir qu'il n'avait pas besoin d’en parler â la maison d'Israél , pour laquelle il était venu, oii ces plaisirs de tout temps n’avaient point de lieu. Les Juifs n’avaient de spectacles pour se réjouir que leurs fêtes, leurs sacrifices, leurs saintes cérémonies : genssimples et naturels par leur institution primitive, ils n’avaient jamais connu ces Inventions de la Grèce ; et après ces louanges de Balaam ’ , ■ Il n’y a point
• d’idole dans Jacob, il n’y a point d'augure, il
- n'y a point de divination, - on pouvait encore ajouter : Il n'y a point de théâtres, il n’y a point de CCS dangereuses représentations ; ce [veuplu innocent et simple trouve un assez agréable divertissement dans sa famille parmi scs enfants : c'est ou II se vient délasser à l'exemple de ses patriarches, après avoir cultivé ses terres ou ramené scs troupeaux, et après les autres soins domestiques qui ont succédé à ces travaux; et II n’a pas besoin de tant de déitcnscs ni de si grands efforts pour se relâcher.
■ I. Joati. Il, IK.
* Phitipp. IV,
» A'«m \xm, SI . OJ
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MA.\IMt:S ET
estait peut-itre une des raisons du silence des aptVres, qui, neeoulumis à la simplicité de leurs pères et de leur pays, n'étniciit point soilicités à reprendre en termes ejtprès, dans leurs écrits, des pratiques qu'ils ne connaissaient pas dans leur nation ; li leur suffisait d'établir les principes qui en donnaient du dégoût ; les chrtdicns savaient asser. que leur religion était fondée sur la judaïque, et qu'on ne souffrait point dans l'Éelise les plaisirs qui étaient bannis de la Synagogue : quoi qu'il en soit , c'est un grand exemple pour les chrétiens, que celui qu'on voit dans les Juifs; et c'est une honte au peupie spirituel, de flatter les sens par des joies que te peuple charnel ne connaissait pas.
2 1 . Tl n'y avait parmi les Juifs qu'un seul poème dramatique, et c'est le Cantique des cantiques. Ce cantique ne respire qu'un amour céleste ; et cependant, parce qu'il y est représenté sous la ligure d’un amour humain , on défendait la lecture de ce divin poème à la jeunesse : aujourd'hui on ne craint point de l’inviter à voir soupirer des amants pour le plaisir seulement de les voir s’aimer, et pour goûter les douceurs d'une folle passion. Saint Augustin met en doute, s'il faut laisser dans les églises un chaut harmonieux , ou s’il' vaut mieux s’attacher à la sévère discipline de sidnt Allianase et de l'Ivglise d'Alexandrie, dont la gravité souffrait à peine, dans le chant ou plutôt dans la récitation des l’saumcs, de faibles inflexions' : tant on craignait, dans TÉglise, de l.dsser affaiblir la vigueur de l’ilmc par la douceur du chant. Je ne rapporte pas cet exemple pour blilraer le parti qu’on a pris depuis , quoique bien lard, d’introduire les grandes musiques dans les églises pour ranimer les fidèles tombés en langueur, ou releverà leurs yeux la magnificence du culte de Dieu , quand leur froideur a cu besoin de ce secours. Je ne veux donc point condamner ix'tic pratique nouvelle par la simplicité de l'ancien ch.Tnl, ni même par la gravité de celui qui fait encore le fond du service divin ; je me plains qu'on ail si fort oublié ces saintes délicatesses des l’cres, et que l'on pousse si loin les délices de la musique, que, loin de les craindre dans les cantiques de Himi , on cherclie à se délecter de celles dont lîabylone anime les siens. Le même saint .Augustin reprenait des gens qui étalaient beaucoup d’esprit a tourner ngréalilcnient des inutilités dans leurs écrits : Eh! leur disait-il ’ , je vous prie • qu'on ne • rende point agréable ce qui est inutile : » .A'e/aciant delectubilia quw sunt inulUm : maintenant on voudrait (icrmeltrc de rendre agréalile eequi est miisihic ; et un si mauvais dessein, dans
’ lili. X , P.11I. vxvoi . 1. 1 . ral Is7.
* t>t r/ (tn'f . lih. I , it" 3. t- 1 . fol. 9P9.
URn.E.\IO,NS
la Dissertation, n'a pas laissé de lui couciller quelque faveur dans le monde.
22. Il est temps de la dépouiller de l'autorité qu'elle a prétendu se donner par le grand nom de saint Thomas et des autres saints. Pour saint Thomas , on opjiose dcu.x articles de la question rfc la Mmlestie extérieure ■ ; et on dit qu'il n’y a rien de si exprès que ce qu'il enseigne en faveur do la comédie. .Mais d'abord il est bien certain que ce n'est pas ce qu'il a dessein de traiter. La question qu’il propose dans l'article second est à savoir s'il y a des choses plaisantes, joyeuses, LUniCBA, jocosx, qu'on puisse admettre dans la vie humaine, tant en actions qu'en paroles, nicTis sBu FACTts ! Cil d'autrcs termes , s'il y a des jeux , des divertissements, des récréations Innoeentes : et il as.sure qu'il y en a , et même quelque vertu à bien user de ces jeux, ce qui n'est point révoqué en doute : et dans cet article il n'y a pas un seul mot de la comédie ; mais il y parle en général des jeux nécessaires à la récréation de l'esprit, qu'il rapporte à une vertu qu’Aristote a nommée eufrape/ia’, par un terme qu'il nous faudra bientût expliquer.
Au troisième article, la question qu'il examine est il savoir s'il peut y avoir de l’excès dans les diverlUsemcnts et dans les jeux ; et il démontre qu'il peut y en avoir, sans dire encore un seul mot delà comédie au corps de l'article , eu sorte qu’il n'y a la aucun embarras.
Ce qui fait la difficulté, c'est que saint Thomas , dans ce même article , se fait une objection qui est la troisième en ordre , où , pour montrer qu’il ne peut y avoird’excés dans les jeux , il pre pose l'art (/es baladins, iiisTBionuii, histrions, comme le traduisent quelques-uns de nos auteurs, qui ne trouvent point dans notre langue de termr assez propre pour exprimer ce mut lutin ; n'étai pas même certain qu'il faille entendre par là li comédiens. Quoi qu’il en soit , saint Thomas s'o' jeetea lui-même que dans cet art, quel qu'il soit et de quelque façon qu'on le tourne , on est dans l'excès du jeu, c'est-à-dire du divertissement, puistpi'on y passe la vie ; et néanmoins la profession n'en est pas blâmable. A quoi il répond, qu’en effet elle n'est pas blâmable , |iourvu qu’elle garde les règles qu'il lui prescrit, « qui sont de ne rien
• dire et ne rien hiire d'iilicilc, ni rien qui ne
• convienne aux affaires et au temps : • et vol! i tout ce (|uc Ton tire de ce saint docteur en faveur de la comédie.
22. Mais afin que la conclusion soit légitime , il faudrait , en premier lieu , qu'il fût bien certain que, sous le nom à' histrions , saint Thomas eût
j ' c. 3. ^ ct.xvm . 3 f/
i * Ht Mt-r ntl n , f.ip. ksir.
SUR LA COMEDIE
entendu les comédiens : cl cela, loin d’élre certain, est très-'fau.x; puisque sous ce mot d'A/strions U comprend manifestement un certain /oueur, jocunTOB, qui fui montre eu esprit à saint Paplinuec, cumme un homme qui l'égalait eu vertu. Or, constamment ce n'était pas un comédien, mais un simple • joueur de fliitc qui ■ gagnait sa s ie à cet c.vcrcice dans un village , ■ i« vico, comme il parait par l'endroit de la vie de ce saint solitaire, qui est cité par saint Thomas'. Il n'y a donc rien, dans ce passage, qui favorise les comédiens ; au coutraire , on peut remarquer que Dieu v oulaut faire voir à un grand saint que dans les occupations les plus vulgaires il s'élevait des âmes cachées, d'un rare mérite, il ne choisit pas des comédiens , dont le nombre était alois si grand dans l'empire, mais un homme qui gagnait sa vie à jouer d'un Instrument innocent : qui encore se trouva si humble , qu'il se croyait le dernier de tous les péeheure, â cause, dit-il, que de la vie des voleurs il avait passé à cet état honteux, fiedum AttTiFiciuM , comme il l'appelait ; non <|u'il y eût rien de vicieux , mais parce que la llùte était parmi les anciens un des instruments les plus méprisés : à quoi il faut ajouter qu'il quitta ce vil exercice sussitât qu'il eut reçu les instriictians de saint Paphnuce : et c'est à quoi sc réduit cette preuve si dé-clsivc, qu'on prétend tirer de saint Thomas à l'avantage de la comédie.
Secondement, lorsqu'il parle dans'eet endroit du plaisir que ces histrions donnaient nu i)euple en paroles et en actions, il ne sort point de l'idée des discours facétieux accompagnés de gestes plaisants : ec qui est encore bien éloigné de la comédie. On n'en voit guère en effet , et peut-être point , dans le temps de ce saint docteur. Dans son livre sur les Sentences, il parle lui-méme des «jeux du théâtre comme de jeux qui furent • autrefois : ■ huti qui in theatris agebantur' : et dans cet endroit, non plus que dans tous les autres où il traite des jeux de son temps, les théâtres ne sont pas seulement nommés. Je ne les ai non plus trouvés dans saint Ëonaventure son contemporain. Taut de décrets de l'Eglise et le eri universel des saints Pères les avait décrédités, et peut-être renversés entièrement. Ils se relevèrent quelque temps après sous une autre forme, dont il ne s'agit pas ici , mais , comme l'on ne voit pus que saint 'Ihomas en ait fait aucune mentiou , l'on peut croire qu'ils n'étaient pas beaucoup en vigueur de son temps, ou l'on ne voit guère que des récits ridicules d'histoires pieuses , ou en tout
* ru. Pair. Riif. in PaRhn. cap. XVI, tlilt. Laus. chap. (.vin.
* In l. diu. XVI, î. IV, art. 2. f.
cas certains y'o*ÿ/eurj, jocum roues, qui divertissaient le peuple, et qu'on prétend ù la lin que saint Louis abolit, par la peine qu'il y a toujours à contenir de telles gens dans les règles de l'honnéleté.
21. Quoi qu'il en soit, en troisième lieu, il ne faut pus croire que saint Thomas ait été capahlu d'approuver les bouffonneries dans la bouche des chrétiens, puisque, parmi les couditions sous lesquelles il permet les réjouissances, il exige, entre autres choses, » que la gravité n'y soit pas
• entièrement relâchée; ne yrucitas anima tu- •taliter resoleatur' . ■ 11 faudrait donc, pour tirer de saint Thomas quelque nvaulage , faire voir, par ce saint docteur, que eelte eondition conv ienne aux bouffonneries poussées à l'extrémité dans nos théâtres , où l'on en est comme enivré; et prouver que quelque reste de gravité s'y conserve encore parmi ces excès. Mais saint 'J'bomas est bien éloigné d'une doctrine si absurde, puisqu'au coutraire dans son commentaire sur ces paroles de saint l’aul : . Qu'on n'entende
• point parmi vous de saleté, turpitudo; de pa-
■ roicki folles, stuitiloquiam ; de bouffonneries,
■ scurrilittts ’ ; . il explique ainsi ces trois mots : > L’apôtre, dit-il’, exclut trois vices, Iriavilia
• cxcludit : la saleté , turpitudinem, qui sc trou vc
• II» tactibus turpibus et ampkxibas et oscutis
• tibidinosis, • car c'est ainsi qu'il l'explique :
• les folles paroles, sfu/fi'/oyui«»i; c'est-à-dire, " continue-t-il, celles qui provoquent au mal, « rerbaprovocantia ad malam ; et eiilln les bouf-
■ fotmeries,ic«/-ré/('/a/c»i;c'est-â-dire,i)oursuit
• saint Thomas, les paroles de plaisanterie , par
• lesquelles on veut plaire aux autres : - et contre Icstiuclles il allègue ces paroles de Jésus-Christ en saint Matthieu’ : " On rendra compte à Dieu " de toute parole oiseuse : id est rerbum joculato-
• rium per quod volunt inde ptaccre aliis ; De « Omni verbo olioso, etc. •
Il compte donc manifestement ces trois choses parmi les vices, fn'« vitia, et reconnaît un vice ou une malice particulière daus les paroles par lesquelles on veut plaire aux autres et les faire rire , distincte de celle des paroles qui portent au mal ; ce qui bannit manifestement la bouffonnerie, ou, pour parler plus pré-cisémeut , la plaisanterie, du milieu des chrétiens, comme une action légère , Indécente , en tout cas oisive, sclüu saint Thomas, et indigne de la gravité des mœurs chrétiennes.