‹ suvres de Bossuet Histoire des variations des églises protestantesChapitre 157 sur 192 · XII. De U Charilé Iratemelle · texte numérisé non relu

XII. De U Charilé Iratemelle

Le caractère du chrétien, c'est d'aimer tous les liommes, et de ne craindre pas d’en être haï : ainsi l'esprit de charité fraternelle forme le caractère particulier du chrétien. « Ce que je vous comman-

• de , dit Jésus-Christ à ses disciples , c'est de vous

• aimer les uns les autres ; » //ère manda vobis, ut diligatis inoicem *. Ce commandement est comme le précepte spécial de Jésus-Christ et de l'Évangile, puisqu'il ajoute;* C'est en cela que tous con- « naîtront que vous êtes mes disciples, si vous ■ avez de l'amour les uns pour les autres : ■ In hoc cognoscent omnes quia diicipuU met eiils, tl diUclionem habuerUu ad Inoicem *.

L'esprit du monde, bien différent de celui du chrétien, renferme quatre aortes d'esprits diamétralement opposésàla charité ; esprit de ressentiment, esprit d'aversion, esprit de jalousie , esprit d’indifférence. Et voici le progrès du mal : on vous a offensé ; c'est une action particulière qui vous a indisposé contre celui qui l’a commise. L’esprit d’aversion va encore plus loin : ce n'est pas une action particulière; cest toute la personne qui voua déplaît, son air, sa contenance, sa démarche : tout vous choque et voua révolte en lui. L'esprit de jalousie enchérit encore ; ce n'est pas qu'il vous offense ni qu'il vous déplaise ; s'il n’était pas heureux , vous l’aimeriez ; si vous ne sentiez point en lui quelque excellence, par laquelle vous voulez croire que vous êtes déprimé, vous auriez pour lui des dispositions plus équitables. L’esprit d'indifférence ; Que m'importe? dit-on, qu'il soit heureux ou malheureux, habile ou ignorant, estimé ou méprisé? que m'importe, qu'est-ce que cela me fait? Cest la disposition la plus opposée à la charité fralemclle. Plein et occupé de soi-même, on ne sent rien pour les autres, on ne leur témoigne que froideur et insensibilité. Mais voici le remÀle, en un mot, à chaque partie d'un si grand mal.

L'esprit de ressentiment et de vengeance est un attentat contre la souveraineté de Dieu : h/IAt clndicta J, nous dit-il : • C’est à moi que la vengeance « est réservée. » Mihiflectelur omne genu < : • Tout

* genou flécliira devant moi. » Deux raisons nous font donc sentir l'injustice de nos ressentiments ; premièrement. Dieu seul est juge souverain ; à lui le jugement, a lui la vengeance : l’entreprendre, c'est attenter sur ses droits suprêmes ; secondement, il est la règle; lui seul peut venger, parce qu'il ne |>eut jamais faillir, jamais faire trop ni trop peu.

L'esprit d'aversion se fonde sur l'humeur et sur les défauts naturels de eeuxqni nous déplaisent. Rien de plus capable de le confondre, que ce que

• Jean. iv. 17. — • thiil xin, 3S. - > Eom. «n, IS. -

* rs,rf. XIV, II.

jro

PENSEES

dit Jéstis Cliri.sl sur la femme adultéré : « Que relui « de vous qui Cbt sans péché, que celui de vous

• qui est patDiit, lui jette la pierre *. > Vous doue qui ne pouvez souffrir vos frères, sans doute que vous êtes parfait et le seul parfait, cartous les au> très vous déplaisent : ainsi, à vous entendre, vous devez être le modelé de notre âge, le seul estimable. Jetez donc la pierre au reste des hommes : si vous ne Posez, parce que le témoignage de votre conscience vous retient, portez donc, comme vous le prescrit ra[)ôlre *, les fardeaux des autres, et craignez que JésuS'tUirist ne vous fasse le même reproche qu'aux pharisiens ; « Hypocrite, qui coulez le moum cheron et qui avalez le chameau qui ne pouvez

• souffrir un fétu dans l'œil de votre frère, et ne « vovez pas la iwulre qui crève le votre*. »

I^e remède à l’esprit de jalousie, c'est la parole de Jésus-Clirist : • Celui qui fait mal , hait la lu- ■ mière^. • Nulle passion plus basse, ni qui veuille plus se cacher, que la jalousie. Klle a honte d'elleméme: sielle paraissait, elle porterait son opprobre et sa flétrissure sur le front. On ne veut pas se l'avouer à soi-même, tant elle est ignominieuse \ mais dans ce caractère caclié et honteux , dont on serait confus et déconcerté, s'il paraissait, on trouve la conviction de notre esprit bas et de notre courage ravili.

L'esprit d'indifférence est proprement Pesprit de Caïn, celui qu1l témoignait lorsqu'il disait à Dieu : Numautot frairis meisum ego^? « Suis-je

• le gardien de mon frère ? • Et qui ne redoutera un esprit si funeste, en voyant à quelles horribles extr^ités il conduisit ce malheureux fratricide? La vérité nous assure qu'on eu usera à notre égard de la même manière que nous en aurons usé envers les autres?. Que peuvent donc se promettre res hommes sans tendresse, sans sentiments pour leurs frères ? Tu es insensible aux intérêts de ton frère. Dieu sera insensible pour toi . Ainsi le mauvais riche fut insensible aux maux do Lazare; et, à son tour, il n'éprouva qu'insensibilité dans Pcxcèsdes tourments qu'il endurait. Tous les imitateurs de son indifférence doivent s'attendre au même traitement : une goutte d’eau éternellement demandée et éternellement refusée, le ciel de fer sur ta tête , la terre d'airain sous tes pieds; voilà ce que mérite ton indifférence. ■ Jugement sans « miséricorde à celui qui ne fait point miséricorde »

Rien de plus fort que la doctrine de saint Jude contre les indifférents : « Nuées sans eau s, » qui ne répandent Jamais la moindre rosée sur la terre ; ce sont des * arbres sans fruits; » ou, s'ils en donnent, ce sont des fruits qui ne mûrissent jamais : quelques désirs, des feuilles, des fleurs, jamais de fruit pour le procluin. Aussi quel terrible jugement ces prieurs impitoyables ne subiront-ils pas, lorsque Dieu viendra convaincre tous les impies de la dureté de leur cœur et de l'injustice de leurs actions, et exercer ses vengeances contre tous ceux qui

* Jtion. Tlll, ?. — • Cal. n, 2. — * .MaUh. XXIII, 24.

• Ibid. VII , 3. — * JooH. III , 3U. — • Cenet. it, 9. — > Mort. IV, M. — • Jac. Il , 13. — * Jué. 12.

manquent de charité , « qui se séparent eut-mêmec ■ ; «hommes sensuels, qui, n'ayant point l'Esprit « de Dieu , font scliisine dans le corps même dont « ils sont membres * ! »

Dilatamini et Etendez donc votre cœur

« pour vos frères. Pourquoi vos entrailles sont-

• elles resserrées à leur égard ? » .4ngifstiamini autem in vlsceribusvestris Rien n’entre chez vous que votre intérêt, votre passion, votre plaisir.

> Dilatez-vous donc, dilatez-vous: • Dilatamini , diiatamini et vos. Voilà donc ce cceur dilaté, qui enferme tous les hommes : son amour embra.ss«; les amis et les ennemis; il ne fait plus de différence entre ceux qui plaisent et ceux qui déplaisent. Mais encore que cela soit ainsi, et qu'il les ainve tous, il ne se soucie pas d'être aimé, il ne craint point d'être liai : c’est le comble, c'est la perfection de la générosité chrétienne. Il ne s'en soucie pas par rapport à soi ; et s'il recherche leur amitié , c'est « a6n « de vivre en paix, autant qu'il est en lui , avec

• tout le monde , » cttm omnibiu homlnibus pacem fmbentes 4.

Mais s’ils ne veulent pas répondre aux efforts de sa charité, il sera alors l>eureux de souffrir patiemment la haine injuste qu'ils lui porteront : lieaii erUls cum vos oderint homines et exjn^raverint.,, propter Fitium hominis Et ce qui doit le consoler, c’est qu'il aura en cela un trait de ressemblance avec le Sauveur, que les hommes ont haï sans aucun sujet : Ut adimpteatur sermo qui in lege eorum schptus est, quia odio habuerunt me gratis Toutes ses œuvres ne respiraient que tendresse pour les hommes; ses discours étaient animés d'un zèle tout divin pour leur salut; il était vivement sensible à toutes leurs infirmités ; il prodiguait les miracles de sa puissance en leur faveur; il les instruisait avec une bonté ravissante; il les supportait avec une patience infatigable : mais parce qu’il leur disait la vérité, il leur devint odieux, et ils résolurent sa perte. Ainsi, par un mouvement de charité, vous avez repris votre frère, vous lui avez mis son péché devant les yeux; à celte femme, sa vie licencieuse; à ce mari faible, qui ne réjirimc pas les excès de son épouse, sa lâclie condescendance; à ce père, à cette mère trop indulgents, leur mollesse. Vous êtes haï; on ne peut souffrir le zèle qui vous anime : réjouissez-vous, parce que vous êtes heureux. Vous vous êtes jeté entre deux frères, dtfux parents, deux amis, qui allaient se consumer par des procès, mettre le feu dans la maison l’un de l'autre; vous vous jetez au milieu du leu, entre les poignards aiguisés de ces hommes qui se perçaient mutuellement : ils vous haïssent, ils vous frappent, ils vous percent tous deux ; vous êtes heureux. Le monde vous hait, parce que vous n'en voulez pas suivre les œuvres, ni marcher dans ses sentiers. Vous n'avez pas voulu prêter votre ministère au crime, à la passion d'autrui ; on vous hait gratiutement : vous êtes heureux , vous portez le carac-

• Jud. 10. — > /. Cvr. xit, l&, 16. — *// . Cor. vi. II, IS. — * Rom. XII, 18, — * VI, 22. — *Joan xv, 2S.

aiRÉTlENÎSES El MORALES.

tire de Jésas^Jirist. Venez, médUant; venez, envieux : vous imprimez sur moi ce besu caractère de Jésus-Christ : ■ Ils m'ont haï gratuitement. > Mais combien y a-t-il loin de lui à vous! il était innocent, parfait, bienfaisant envers tout le monde : mais vous, pourquoi le monde vous aimerait-il ? On a donc raison de s'élever contre vous en général ; mais on a tort de le faire dans ce point particulier, et c’est pourquoi on vous hait gratuitement. Vous avez mérité, il est vrai, la haine, tous les mépris; mais vous la souffrez injustement de celui-ci, pour ce sujet, à cet égard : c'est ce qui vous rend conforme à Jésus-Christ , qui a été haï le premier sans sujet :... quia odio habueruHt me gratis ; et c'est aussi ce qui doit vous combler de joie et vous encourager.

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