DE LA DEUXIEME SEMAINE DE CARÊME
PBÉCHB A LA COIIB,
SUR LA PROVIDENCE
Sagesse radiée que la foi nous découvre dans le gouvernement du monde.) Mystère du conseil de Dieu dans les désordres qu’il permet. Sage économie de cet univers. Pourquoi Dieu ne précipite pas l’exécution de les desseins. Différence des Liens et des maux ; raisons de in conduite que Dieu tient A l'égard des bons et des méchants. Sentiments que ta fut de ta Providence doit nous inspirer,
Ffli, rccordare quia recepistl bona in Tita tua, Lazarus similiter mata, nuuc autem hic consoiatur, tu vero cruciarts.
Man Fila, souvenez-vous que voua avez reçu r os biena dana votre rie, et que Lazare n'y a eu que des maux; c’est pourquoi il eat maintenant dans aaconaotalion, et voua dans les tourments. Lnc. xvi , 25.
Nous lisons dans l’Histoire sainte * que le roi de Somal ie ayant voulu bâtir une place forte , qui tenait en crainte et en alarmes toutes les places du roi de Judée, ce prince assembla son peuple et fit un tel effort contre l'ennemi, que non-seulement il ruina cette forteresse, mais qu'il en fit servir les matériaux pour construire deux grands châteaux par lesquels il fortifia sa frontière.
Je médite aujourd’hui, messieurs, de faire quelque chose de semblable ; et, dans cet exercice pacifique, je me propose l'exemple de cette entreprise militaire. Les libertins déclarent la guerre à la Providence divine, et ils ne trouvent rien de plus fort contre elle que la distribution des biens et des maux, qui parait injuste, irrégulière, sans aucune distinction entre les bons et les méchants. C'est là que les impies se retranchent comme dans leur forteresse imprenable , c'est de là qu'ils jettent hardiment des traits contre la sagesse qui régit le monde , sc persuadant faussement que le désordre apparent des choses humaines rend témoignage contre elle. Assemblonsnous , chrétiens , pour combattre les ennemis du Dieu vivant; renversons les remparts superbes de ees nouveaux Samaritains. Non contents de leur faire voir que cette inégale dispensation des biens et des maux du monde ne nuit en rien à la Providence , montrons nu contraire quelle l'établit. Prouvons , par le désordre même, qu'il y a un ordre supérieur qui rappelle toutà soi pnrune loi immuable; et bâtissons les forteresses de J uda des débris et des ruines de celle de Samarie. C’est le dessein de ce discours , que j'cxpllquerni plus à fond apres que nous aurons imploré , etc.
• III. J? vj. XV, 17-32.
Le théologien d'Orient , saint Grégoire de Nazianze* , contemplant in beauté du monde, dans la structure duquel Dieu s’est montré si sage et si magnifique, l'appelle élégammenten sa langue, le plaisir et les délices de sou Créateur. Il avait appris de Moïse que ce divin Architecte, à mesure qu'il bâtissait ce grand édifice , en admirait luimême toutes les parties : Vidit Deus lucem quod esset bona * ; « Dieu vit que la lumière était bonne ; » qu'en ayant composé le tout . il avait encore enchéri , et l’avait trouvé • parfaitement beau : » Et crant vaille bona 3; enfin qu’il avait paru tout saisi de joie dans le spectacle de son propre ouvrage. Où il ne faut pas s'imaginer que Dieu ressemble aux ouvriers mortels , lesquels , comme ils peinent beaucoup dans leurs entreprises, et craignent toujours pour l’événement , sont ravis que l'exécution les décharge du travail et les assure du succès. Mais Moïse regardant les choses dans une pensée plus sublime , et prévoyant en esprit qu’un jour les hommes ingrats nieraient la Providence qui régit le monde , il nous montre des l'origine combien Dieu est satisfait de ce chef-d'œuvre de ses mains, afin que, le plaisirde le former nous étant un gage certain du soin qu'il devait prendre à le conduire , il ne fût jamais permis de douter qu’il n'aimât à gouverner ce qu'il avait tant aimé à faire et ce qu'il avait lui-mérae jugé si digne de sa sagesse.
Ainsi nous devons entendre que cet univers, et particulièrement le genre humain, est le royaume de Dieu , que lui-même règle et gouverne selon des lois immuables; et nous nous appliquerons aujourd’hui à méditer les secrets de cette céleste politique qui régit toute le nature, et qui , enfermant dans son ordre l'instabilité des choses humaines, ne dispose pas avec moins d’égards les accidents inégaux qui mêlent la vie des particuliers, que ces grands et mémorables événements qui décident de la fortune des empires.
Grand et admirable sujet, et digne de l'attention de la cour la plus auguste du monde! Prêtez l’oreille, 6 mortels, et apprenez de votre Dieu même les secrets par lesquels il vous gouverne; car c’est luiqui vous enseignera daoscette chaire; et je n'entreprends aujourd’hui d’expliquer ses conseils profonds, qu'autant que je serai éclairé par ses oracles infaillibles.
Mais U nous importe peu, chrétiens, de connaître par quelle sagesse nous sommes régis, si nous n'apprenons aussi à nous conformer à l’ordre de ses conseils. S'il y a de l’art à bien gouverner, ii y en a aussi à bien obéir. Dieu donne
' OmI- XXXIV, 1. 1 , p. 557.
1 Grnrs. 1 , 4.
» Ibid. 31.
St'R LA PROVIDENCE.
■on esprit de sagesse au v princes ' pour savoir eonduiro les peuples, et U donne aux peuples l’intelligence pour être capables d’étre dirigés par ordre; c’est-à-dire, qu’outre la science muitresse par laquelle le prince commande, il y a une autre science subalterne qui enseigne aussi aux sujets à se rendre dignes instruments de la conduite su périeure, et c’est le rapport de ces deux sciences qui entretient le corps d’un État par la correspondance du chef et des membres.
Pour établir ce rapport dans l'empire de notre Dieu , tâchons de faire aujourd’hui deux choses. Premièrement, chrétiens , quelque étrange eon- j fusion , quelque désordre même ou quelque in- , justice qui pnraissc dans les affaires humaines , i quoique tout y semble emporté par l'aveugle rapidité de la fortune , niellons bien avant dans notre esprit que tout s’y conduit par ordre , que tout s’y gouverne par maximes , et qu’un conseil éternel et immuable sc cache parmi tous ces événe- ( menés que le temps semble déployer nvec une si prodigieuse incertitude. Secondement , venons à nous-mêmes; et après avoir bien compris quelle puissance nous meut et quelle sngessc nous gou- j verne, voyons quels sont les sentiments qui nous rendent dignes d’une conduite si relevée. Ainsi nous découvrirons, suivant la médiocrité de l’esprit humain , en premier lieu les ressorts et les mouvements , et ensuite l’usage et l’npplication de cette sublime politique qui régit le monde : et c’est tout le sujet de ce discours.
MEVIIEB POINT.
Quand je considère en moi-même la disposition des choses humaines, confuse, inégale , irrégulière, je la compare sou vent à certains tableaux , que l’on montre assez ordinairement dans les bibliothèques des curieux comme un jeu de la pi rspective. La première vue ne vous montre que des traits informes et un mélange confus de couleurs, qui semble être, ou l’essai de quelque apprenti, ou le jeu de quelque enfant , plutôt que l’ouv rage d’une main savante. Mais au-sitùt que celui qui sait le secret vous les fhlt regarder parun certain endroit , aussitôt toutes les lignes inégales venant à se ramasser d'une certaine façon dans votre vue , toute la confusion sc démêle , et vous voyez paraître un visage avec scs linéaments et ses proportions, ou il n’y avait auparavant aucune apparence de forme humaine. C’est, ce me semble, messieurs, une image assez naturelle du moude , de sa confusion apparente et de sa justesse cachée que nous ne pouvons jamais remarquer qu’en le regardant par un certain point que lafoi en Jcsus- Christ nous découvre.
« J'ai vu, dit l'EccUsiuste, un désordre étrarge
• sous le soleil ; j’ai vu que l'on ne commet pas « ordinairement , ni lu course aux plus vites, ni
• les affaires aux plus sages, ni la guerre aux
■ plus courageux ; mais que c’est le hasard et l’oc-
- casion qui donne tous les emplois, qui règle lous
■ les prétendants : » nec velarium esse cursurn , neeforlium Mlum... sedtempus casumque in omnibus'. • J’ai vu, dit le même Ecelésiasle, que
- toutes choses arrivent également à l’homme do « bien et au méchant, à celui qui sacrille et à ce-
- lui qui blasphème : » quoduniversa œque (‘ventant juslo et impio,... immolant! victimas et sacri/ieia conteinncnti .-... eadem cunctis <’ ventant \ Presque tous les siècles sc sont plaints d’avoir vu l'iniquité triomphante et l'innocence affligée; mais de peur qu’il n’y ait rien d'assuré, quelquefois on voit au contraire l'innocence dans le trône et l'iniquité dans le supplice. Quelle est la confusion de ce tableau 1 et tic scmble-t-il pas que ces couleurs nient été jetées au hasard , seulement pour brouiller la toile ou le papier, si Je puis parler de la sorte?
l.e libertin inconsidéré s’écrie aussitôt qu’il n’y a point d'ordre : ■ il dit en son cœur : Il n'y
• a point de Dieu , » ou ce Dieu abandonne la vie humaine aux caprices de la fortune : Dixilinsipiens in corde sua ; Non est Deus 5. Mais arrêtez, malheureux , et ne précipitez pas votre jugement dans une affaire si importante. Peut-être que vous trouverez que ce qui semble confusion est un art earhé; et si vous savez rencontrer le point par où il faut regarder les choses, toutes les inégalités se rectifieront, et vous ne verrez que sagesse où vous n'imaginiez que désordre.
Oui, oui, ce tableau a son point, n'en douiez pas; et le même Ecclésiaste, qui nous a découvert la confusion , nous mènera aussi à l’endroit par où nous contemplerons l’ordre du monde.
■ J'ai vu , dit-il , sous le soleil l'impiété en la place X du jugement , et l'iniquité dans le rang que de- « vait tenir la Justice : • Vidisub sotein locojudicii impielalem, clin tocojastUiœ iniquitatem c’est-à-dire, si nous l’entendons, l’iniquité suite tribunal , ou même l'iniquité dans le trône ou la seule justice doit être placée. Elle ne pouvait pas monter plus haut ni occuper une place qui lui fût moins due. Que pouvait penser Salomon en considérant un si grand désordre? Quoi? que Dieu abandonnait les choses humaines sans conduite et sans jugement? Au contraire , dit ce sage prince, en voyant ce renversement,» aussitôt
' Ecrire. it, II.
* Ibid. 2, 3.
» Pt. Ml, I.
* Æcclct. III, 10-
Deut. XXXIV, V.
SU H LA PROVIDENCE
• j'ai dit en mon cœur : Dieu jugera le juste et l'iin- « pie , et alors ce sera le temps de toutes choses. » Et dixi in corde meo : Justtun et impium judi cutfit De us, et te ni pus omnis rei tune erit’.
Voici, messieurs, un raisonnement digne du plus sage des hommes : il découvre dans le genre humain une extrême confusion ; il voit dans le reste du monde un ordre qui le ravit : il voit bien qu’il n’est pas possible que notre nature , qui est la seule que Dieu a faite a sa ressemblance, soit la seule qu'il abandonne au hasard; ainsi, convaincu par raison qu’il doit y avoir de l'ordre parmi les hommes , et voyant par expérience qu'il n'est pas encore établi , il conclut nécessairement que l'homme a quelque chose a attendre. Et c’est ici, chrétiens, tout le mystère du conseil de Dieu; c’est In grande maxime d Etat de la politique du ciel. Dieu veut que nous vivions au milieu du temps dans une attente perpétuelle de l'éternité; il nous introduit dans le monde, ou il nous fait paraître un ordre admirable pour montrer que son ouvrage est conduit avec sagesse, ou il laisse de dessein formé quelque désordre apparent pour montrer qu'il n'y a pas mis encore la dernière main. Pourquoi? pour nous tenir toujours en attente du grand jour de l'éternité, ou toutes choses seront démêlées par une décision dernière et irrévocable, où Dieu séparant encore une fois la lumière d'avec les ténèbres mettra par un dernier jugement la justice et l'impiété dans les places qui leur sont dues, » et alors, dit Salomon,
* ce sera le temps de chaque chose , » et tempus omnis rei tune erit.
Ouvrez donc les yeux , ô mortels ; c'est Jésus- Christ qui vous y exhorte dans cet admirable discours qu'il a fait en saiut Matthieu , chapitre sixième, et en saint Luc, chapitre douzième ,dont je vais vous donner une paraphrase. Contemplez le ciel et la terre, et la sage économie de cet univers. Est-il rien de mieux entendu que cet édillce? est-il rien de mieux pourvuque cette famille? est-il rien de mieux gouverné que cet empire? Cette puissance suprême qui u construit le monde et qui n’y a rien fait qui ne soit très-bon, a fait néanmoins des créatures meilleures les unes que les autres. Elle a fait les corps célestes qui sont immortels; elle a fait les terrestres qui sont périssables : elle a fait des animaux admirables par leur grandeur; elle a fait les insectes et les oiseaux qui semblent. méprisables parleur petitesse : elle a fait ces grands arbres des forêts qui subsistent des siècles entiers ; elle afait les fleurs des champs qui se passent du matin au soir. Il y a de l’inégalité dans ses créatures, parce que cette même
' Kecltt. ni, 17.
bonté qui a donne l'étre aux plus nobles, ne l’a pas voulu envier nux moindres. Mais depuis les plus grandes jusqu'aux plus petites, sa providence se répand partout Fille nourrit les petits oiseaux qui l'invoqueut dés le matin pat la mélodie de leurs chants ; et ces (leurs dont la beauté est si tôt flétrie, elle les habille si superbement durant ce petit moment de leur être, que Salomon dans toute sa gloire n’a rien de comparable à cet ornement. Vous, hommes, qu’il a faits à son image, qu'il a éclairés de sa connaissance , qu'il n appelés il son royaume, pouvez-vous croire qu'il vous oublie, et que vous soyez les seulesde scs créatures sur lesquelles les yeux toujours vigilants de sa providence paternelle ne soient pns ouverts? Nonne ms magis plans estis illis '? . IS'étes-vous pas beaucoup plus qu’eux? • Que s'il vous parait quelque désordre , s’il vous semble que la récompense coure trop lentement 1 la vertu , et que la peine ne poursuive pns d'assez prés le vice, songez a l’éternité de ce premier Être: ses desseins, formés et conçus dans le sein immense de cette immuable éternité, ne dépendent ni des années ni des siècles qu'il voit passer devant lui comme des moments; et il faut la durée entière du monde pour développer tout ùfait les ordres d'une sagesse si profonde. Et nous, mortels misérables, nous voudrions, en nos jours qui passent si vite, voir toutes les oeuvres de Dieu accomplies ! Parce que nous et nos conseils sommes limités dans un temps si court, nous voudrions que l'infini sc renfermât aussi dans les mêmes bornes, et qu'il déployât en si peu d'espace tout ce que sa miséricorde prépareaux bons, et tout ce que sa justice destine aux méchants!
! Attendis (lies tuos paucos, et dictais luis paucis visimpleri omnia, ut damnentur omnes impii, et coroncntur omnes boni Il ne serait pas raisonnable : laissons auir l'Eternel suiv ant les lois de sou éternité ; et bien loin de la réduire à notre mesure, bichons d'entrer plutôt dans son étendue : Jungc cortuum œternilali Uei,et cum itto œtemus eris *.
Si nous entrons, chrétiens, dans cette bienheureuse liberté d'esprit, si noos mesurons les conseils de Dieu selon U .ègle de l’éternité, nous regarderons sans impatience ce mélange confus des choses humaines. Il est vrai , Dieu ne fait pas ■encore de discernement entre les boas et les méchants ; mais c’est qu'il a choisi son jour arrêté , ou il le fera paraître tout entier & la face de tout l'univers, quand le nombre des uns et des autres sera complet. C'est ce quia fait dire à Ter-
' MaUh. vi, sa.
» s. Avg. in Ps. xci, n- *, t. iv, col. osa. .
> JM.
SUR IA PROVIDENCE
tulllen ces excellentes paroles:- Dieu, dit-il, ayant < remis le jugement a lu lin des siècles , il ne pré- ■ clpite pas le discernement qui en est une con-
• dition necessaire : » Qui enim semel œternum judictujn destinant post sarculijinem, non prœcipitat discretioncm. « 11 se montre presque égal « sur toute la nature humaine ; et les biens et les « maux qu’il envoieen attendant, sur la terre, sont
• communs a ses ennemis et & ses en fants : ■ Æqualis est intérim super omne hominum genus ; et indulgens, et increpans , communia induit esse et commoda profunis, et incommoda suis'. Oui , c'est la vérité elle-même qui lui a dicté cette pensée. Car n'avez-vous pas remarqué cette parole amirable : Dieu ne précipite pas le discernement ? Précipiter les affaires , c’est le propre de la faiblesse, qui est contrainte de s’empresser dans l'exécution de ses desseins , parce qu'elle dépend des occasions , et que ces occasions sont certains moments dont la fuite soudaine cause une nécessaire précipitation à ceux qui sont obligés de s'y attacher. Mais Dieu qui est l’arbitre de tous les temps , qui du centre de son éternité développe tout l'ordre des siècles, qui connaît sa toutepuissance , et qui sait que rien ne peut échapper a ses mains souveraines , ah ! il ne précipite pas ses conseils. U sait que la sagesse ne consiste pas à faire toujours les choses promptement, mais a les faire dans le temps qu'il faut. Il laisse censurer ses desseins aux fous et aux téméraires , mais il ne trouve posa propos d'en avancer l’exécution pour les murmures des hommes. Ce lui est assez, chrétiens , que ses amis et ses serviteurs regardent de loin venir son jour avec humilité et tremblement : pour les autres, il sait ou il lesattend; et le jour est marqué pour les punir : il ne s’émeut pas de leurs reproches; quoniam prospicil quod oeniet dics ejus *, • parce qu’il voit que son
• jour doit venir bientôt. >
Mais cependant, direz-vous. Dieu fait souvent du bien aux méchants , il laisse souffrir de grands maux aux justes; et quand un tel désordre ne durerait qu’un moment, c'est toujours quelque chose contre la justice. Désabusons-nous, chrétiens , et entendons aujourd'hui la différence des biens et des maux : il y en a de deux sortes ; il y a les biens et les maux mêlés , qui dépendent de l’usage que nous en faisons, l’ar exemple , la maladie est un mal ; mais qu'elle sera un grand bien, si vous la sanctifiez par la patience! la santé est un bien, mais qu'elle deviendra un mal dangereux en favorisant la débauche! Voilà les biens et les maux mêlés , qui participent de la nature du bien et du mal , et qui touchent à l'un
' Apalog. n* 41.
* Pt. nin, 13.
ou à l'autre, suivant fu>nge où on les applique.
Mais entendez, chrétiens, qu’un Dieu toutpuissant a dans les trésors de sa bonté un sou* verain bien qui ne peut jamais être mal, c’est la félicité éternelle ; et qu’il a dans les trésors de sa justice certains maux extrêmes qui ne peuvent tourner en bien à ceux qui les souffrent , tels que sont les supplices des réprouvés. La règle de sa justice ne permet pas que les méchants goûtent jamais ce bien souverain , ni que les bons soient tourmentés par ces maux extrêmes; c'est pourquoi il fera un jour le discernement : mais pour ce qui regarde les biens et les maux mêles , il les donne indifféremment aux uns et uux autres.
Cette distinction étant supposée, il est bien aisé de comprendre que ces biens et ecs maux suprêmes appartiennent ail tempsdu discernement général, ou les bons seront séparés pour jamais de la société des impies , et que ccs biens et ces maux mêlés sont distribués avec équité dans le mélange où nous sommes. Car il fallait certainement , dit saint Augustin ‘, que la justice divine prédestinât certains biens aux justes', nuxquch les méchants n’eussent point de part , et de même qu’elle préparât aux méchants des peines dont les bons ne fussent jamais tourmentés : c’est ce qui fera dans lo dernier jour un discernement eternel. Mais , en attendant ce temps limité dans ce siècle de confusion , ou les bons et les méchants sont mêlés ensemble , il fallait que les biens et les maux fussent communs aux uns et aux autres, aftn que le désordre même tint les hommes toujours suspendus dans l'attente de la décision dernière et irrévocable.
Que le saint et divin Psalmiste a célébré divinement cette belle distinction de biens et de i maux 1 J ai vu , dit-il , dans la main de Dieu une coupe remplie de trois liqueurs : Calix in manu Domini vini tneri plenus mixto. Il y a premia rement le vin pur, vini meri ; il y a secondement le vin mêlé, plenus mixto ; enlin il y a la lie, verumtamenfœx ejus non exinanita \ Que signifie ce vin pur? la joie de l'éternité, joie qui n'est altérée par aucun mal, mêlée d’aucune amertume. Que signifie cette lie, siuon le supplice des réprouvés, supplice qui n’est tempéré d’aucune douceur? Et que représente ce vin mêlé, sinon ces biens et ces maux, que l’usage peut faire changer de nature, tels que nous les éprouvons dans la vie présente? O la belle distinction des biens et des maux que le prophète a chantée! mais la sage dispensation que la Providence en a faite ! Voici les temps du mélange , voici les temps de mérite , où il faut exercer les bons pour les éprouver, et
• Ih Pt. LV, n" i», t. it, col. &2«.
* Pt. LXXIV, 8, ».
SÜR LA PROVIDENCE.
supporter les pécheurs pour les attendre : qu’on I repaude dans ce mélange ces biens et ces maux mêles dont les sages savent profiter, pendant que les insensés en abusent; mais ces temps de mélange finiront. Venez , esprits purs , esprits innocents, venez boire le vin pur de Dieu, sa félicité sans mélange. Et vous, A méchants endurcis, méchants éternellement séparés des justes, il n'y a plus pour vous de félicité, plus de danses, plus de banquets , plus de jeux ; venez boire toute l’amertume de la vengeance divine : Bibenl omnes peccalorcs terras'. Voila, messieurs, ce discernement qui démêlera toutes choses par unesentcncederniere et irrévocable.
* O que vos œuvres sont grandes, que vos
• voies sont justes et véritables, 6 Seigneur,
• Dieu tout-puissant I Qui ne vous louerait, qui . ne vous bénirait, A Roi des siècles* I • qui n’admirerait votre providence , qui ne craindrait vos jugements? Ah! vraiment, • l’homme insensé
• n’entend pas ces choses , et le fou ne les connaît
• pas : • Vir insipiens non cognoscct, et stultus non inteltiget heec • Il ne regarde que ce
• qu’il volt , et il se trompe : • Ha-c cogilavcrunt, et erraverunt*; car il vous a plu, A grand Architecte, qu’on ne vit la beauté de votre édifice qu’nprès que vous y aurez mis la dernière main ; et votre prophète a pi-éditque "ccserait seulement
• au dernier jour qu’on entendrait le mystère de
• votre conseil : • In novissimis (lie b us intelligent constituai ejus l.
Mais alors il sera bien tard pour profiter d’une connaissances! nécessaire : prévenons, messieurs, l’heure destinée , assistons en esprit au dernier jour; et du marchepied de ce tribunal devant lequel nous comparaîtrons, contemplons les choses humaines. Dans cette crainte , dans cette épouvante, dans ce silence universel de tonte la nature, avec quel le dérision sera entendu le raisonnement des impies, qui s’affermissaient dans le crime en voyant d’antres crimes impunis ! Eux-mêmes au contraires'étonnerontcommentilsne voyaient pas que cette publique impunité les avertissait hautement de l’extrême rigueur de ce dernier jour. Oui , j’atteste le Dieu vivant qui donne dans tous les siècles des marques de sa vengeaace , les châtiments exemplaires qu’il exerce sur quelquesuns ne me semblent pas si terribles que l'impunité de tous les autres. S’il punissait ici tous les criminels , je croirais toute sa justice épuisée , et je ne vivrais pas en attente d'an discernement plus redoutable. Maintenant sa doucenr même et sa pa-
* Pt. LXXIX , 9.
* Apoc. XV, S, 4.
* Pt. ICI, 4.
* Sap. n, *1.
» Jtrtm. 1X111,20.
tien ce ne me permettent pas de douter qu’il ne faille attendre un grand changement. Non , les choses ne sont pas encore en leur place fixe , elles n'ont pas encore leur temps arrêté. Lazare souffre encore, quoique innocent; le mauvais riche, quoique coupable, jouit encore de quelque repos : ainsi ni la peine ni le repos ne sont pas encore où ils doivent être; cet état est violent, et ne peut pas durer toujours. Ne vous y fiez pas , A hommes du monde ; il faut que les choses changent. Et en effet admirez la suite : • Mon fils , tu • as reçu des biens en ta vie , et Lazare aussi a ■ reçu desmaux. -Ce désordre se pouvait souffrir durant les temps de mélange , où Dieu préparait un plus grand ouvrage ; mais sons un Dieu bon et sous un Dien juste une telle confusion ne pouvait pas être éternelle. C’est pourquoi , poursuit Abraham , maintenant que vous êtes arrivés tous deux au lieu de votre éternité ; nunc autem , une autre disposition se va commencer, chaque chose sera en sa place, la peine ne sera plus séparée du coupable à qui elle est due , ni la consolation refusée au juste qui l'a espérée : Nunc autem hic consolatur, tu vero cruciaris. Voilà , messieurs , le conseil de Dien exposé fidèlement par son Écriture : voyons maintenant en peu de paroles quel usage nous en devons faire ; c’est par où je m'eu vais conclure.
SECOND POINT
Quiconque est persuadé qu’nne sagesse divine le gouverne , et ' qu’un conseil immuable le conduit à une fin éternelle, rien ne lui paraît ni grand ni terrible que ce qui a relation à l'éternité^: c’est pourquoi les deux sentiments que lui inspire la foi de la Providence, c'est premièrement de n'admirer rien , et ensuite de ne rien craindre de tout ce qui se termine en la vie présente.
Il ne doit rien admirer, et en voici la raison. Cette sage et éternelle Providence qui a fait, comme nous avons dit, deux sortes de biens, qui dispense des biens mêlés dans la vie présente , qui réserve les biens tout pnrs à la vie future , a établi cette loi : qu'aucun n’auralt de part aux biens suprêmes , qui aurait trop admiré les biens médiocres. Car Dieu veut , dit saint Augustin , que nous sachions distinguer entre les biens qu'il répand dans la vie présente, pour servir de con- 1 solation aux captifs , et ceux qu’il réserve au siècle i venir, pour faire la félicité de ses enfants : Aluni est solatium captivorum, aliurl gaudium liberorum'. La sage et véritable libéralité veut qu’on sache distinguer ses dons ; ou, pour dire quelque chose de plus furt, Dieu veut que dous
• S Ans- in Pt. CXXXVI , n° S, t. IV, Col. ISIS.
SLR LA PROVIDENCE.
sachions distinguer entre les biens vraiment méprisables qu'il donne si souvent à ses ennemis, et ceux qu'il garde précieusement pour ne les communiquer qu’ù ses serviteurs : Hœc omnia tribuit eliam malis, ne magni pendanlura bonis, dit suint Augustin
Et certainement , chrétiens , quand rappelant en mon esprit la mémoire de tous les siècles , je vois si souvent les grandeurs du monde entre les mains des impies; quand je vois les enfants d’Abraham et le seul peuple qui adore Dieu relégué en la Palestine, eu un petit coin de l'Asie, environné des superbes monarchies des Orientaux infidèles; et pour dire quelque chose qui nous touche de plus près , quand je vois cet ennemi déclaré du nom chrétien, soutenir avec tant d’armées les blasphèmes de Mahomet contre l'Evangile , abattre sous son croissant la croix de Jésus- Christ notre Sauveur, diminuer tous les jours la chrétienté par des armes si fortunées, et que je considère d'ailleurs que tout déclaré qu'il est contre Jésus-Christ, ce sage distributeur des couronnes le voit du plus haut des cicux assis sur le trône du grand Constantin , et ne craint pas de lui abandonner un si grand empire, comme un présent de peu d'importance : ah ! qu'il m'est aisé de comprendre qu'il fait peu d'elat de telles faveurs, et de tous les biens qu'il donne pour la vie présente ! Et toi, ô vanité et grandeur humaine, triomphe d'un jour, superbe néant , que tu parais peu à ma vue , quand Je te regarde par cet endroit I
Mais peut-être que je m'oublie, et que je ne songe pas où je parle , quand j'appelle les empires et les monarchies un présent de peu d’importance. Pion, non , messieurs , je ne m'oublie pas ; non , non , je n'ignore pas combien grand et combien auguste est le monarque qui nous honore de son audience; et je sais assez remarquer combien Dieu est bienfaisant en son endroit , de confier à sa conduite une si grande et si noble partie du genre humain, pour la protéger par sa puissance. Mais je sais aussi, chrétiens , que les souverains pieux , quoique dans l'ordre des choses humaines ils ne voient rien de plus grand que leur sceptre, rien de plus sacré que leur personne , rien de pins inviolable que leur majesté, doivent néanmoins mépriser le royaume qu'ils possèdent seuls, au prix d'un autre royaume dans lequel ils ne craignent point d'avoir des égaux, et qu'ils désirent même , s'ils sont chrétiens , de partager un jour avec leurs sujets, que la grâce de Jésus-Christ et la vision bienheureuse aura rendus leurs compagnons : Plus amant illud regnum r'n quo non
1 In P*, lxii , n* 14, roi. 613
liment habere consortes ■. Ainsi ht foi de la Providence, en mettant toujours en vue aux eufunts de Dieu la dernière décision, leur ôte l'admiration de toute autre chose : mais elle fait encore un plus grand effet; c'est de les délivrer de la crainte. Que craindraient-ils, chrétiens? rien ne les choquo, rien ne les offense, rien 11e leur répugne.
Il y a cette différence remarquable entre les causes particulières et la cause universelle du monde, que les causes particulières se choquent les unes les autres; le froid combat le chaud , et le chaud attaque le froid. Mais la cause première et universelle, qui enferme dans un même ordre et les parties et le tout, ne trouve rien qui la combatte, parce que si les parties se choquent entre elles, c’est sans préjudice du tout; elles s'accordent avec le tout, dont elles font l'assemblage par leur discordance et leur contrariété. Il serait long, chrétiens, de démêler ce raisonnement. Mais, pour en faire l'application, quiconque «des desseins particuliers, quiconques'attacheaux causes particulières, disons encore plus clairement , qui veut obtenir ce bienfait du prince , ou qui veut faire sa fortuue par la voie détournée, il trouve d'autres prétendants qui le contrarient, des rencontres inopinées qui- le traversent : un ressort ne joue pas à temps, et la machine s'arrête; l'intrigue n'a pas sou effet, scs espérances s'en vont en fumée. Mais celui qui s’attache immuablement au tout et non aux parties , non aux causes procliaincs, aux puissances, a la faveur, à l'intrigue , mais à la cause première et fondamentale, à Dieu, à sa volonté, a si providence, il ne trouve rien qui s'oppose à lui ni qui truuble ses desseins : nu contraire tout concourt et tout coopère A l'exécution de ses desseins, parce que tout concourt et tout coopère, dit le saint apôtre à l'accomplissement de son salut : et son salut est sa grande affaire ; c'est là que se réduisent toutes ses pensées : Oiligcntibus Dcum omnia cooperanturin bonum 3.
S'appliquant de cette sorte à la Providence si vaste, si étendue, qui enferme dans ses desseins toutes les causes et tous les effets , il s'étend et se dilate iui-méme , et il apprend à s'appliquer en bicntoutcschoscs. Si Dieu lui envoie des prospérités , il reçoit le présent du ciel avec soumission , et il honore la miséricorde qui lui fait du bien, en le répandantsur les misérables. S'il est dans l'adversité , Il songe que 1 l'épreuve produit « l'espérance4 , » que la guerre sefait pour la paix . et que si sa vertu combat , elle sera un jour cou-
1 S. Auy. de Civ. Dfi, lib. v, cttp. xxiv. t. vu, col. 141.
* Lue. xn, as.
1 Item. v,n , 28.
SUR L’JMPENITENCE FINALE.
ronnce. Jamais il ne désespère, parce qu’il n’est jamais sans ressource. Il croit toujours entendre lesauveur J ésus qui lui grave dans le fond du ecrur ces belles paroles : « Ne craignez point, petit trou- « peau, parce qu’il a plu à votre Père de vous * donner un royaume '. * Ainsi, A quelque extrémité qu'il soit réduit , jamais on n’entendra de sa bouche ces paroles infidèles , qu'il a perdu tout son bien ; car peut-il désespérer de sa fortune, lui à qui il reste encore un royaume entier, et un royaume qui n’est autreque celui de Dieu ? Quelle force le peut abattre , étant toujours soutenu par une si belle espérance?
Voilà quel il est en lui-mème. Il ne sait pas moins profiter de ce qui se passe dans les autres. Tout le confond et tout l’édifie ; tout letonnc et tout l'encourage. Tout le fait rentrer en lui-méme, autant les coups de grâce que les coups de rigueur et de justice ; autant la chute des uns que la persévérance des autres ; autant les exemples de faiblesse que les exemples de force ; autant la patience de Dieu que sa justice exemplaire. Car s'il lance son tonnerre sur les criminels, le juste, dit saint Augustin*, vient laver ses mains dans leur sang; c'est-à-dire, qu’il se purifie par la crainte d’un pareil supplice. S’ils prospèrent visiblement , et que leur bonne fortune semble faire rougir sur la terre l’espérance d’un homme de bien , il regarde le revers de la main de Dieu, et il entend avec foi, comme une voix Ccleste qui dit aux méchants fortunés qui méprisent le juste opprimé : O herbe terrestre, A herbe rampante, oses-tu bien te comparer à l'arbre fruitier pendant la rigueur de l'hiver, sous prétexte qu'il a perdu sa verdure et que tu conserves la tienne durant ccttc froide saison? Viendra le temps de l'été, viendra l’ardeur du grand jugement, qui te desséchera jusqu'à la racine, et fera germer les fruits Immortels des arbres que la patience aura cultivés. Telles sont les saintes pensées qu’inspire la fol de la Providence.
Chrétiens, méditons ces choses : et certes elles méritent d'étre méditées. Ne nous arrêtons pas à la fortune ni à scs pompes trompeuses. Cet état que nous voyons aura son retour; tout cet ordre que nous admirons sera renversé. Que servira, chrétiens, d’avoir vécu dans l’autorité , dans les délices, dans l’abondance, si cependant Abraham nous dit : Mon fils, tu ns reçu du bien en ta vie, maintenant les choses vont être changées. Nulles marques do cette grandeur, nul reste de cette puissance. Je me trompe , j’en vois de grands restes et des vestiges sensibles; et quels? C’est le
' I.ur. su , 33.
• In Pi. I.viI , n* SI , t. IV, col. SM
Saint-Esprit qui le dit : « Les puissants , dit l’o- - racle de la sagesse , seront tourmentés puissam- " ment : » Potenles potenter tormcntapulicntur' . C’est à-dire, qu'ils conserveront , s'ils n'y prennent garde, une malheureuse primauté de peine à laquelle Ils seront précipités par la primauté de leur gloire. Ah ! encore que je. parle ainsi , «j’espère de vous de meilleures choses : » Covftdimus autem «fc vobis meliora'. Il y a des puissances saintes : Abraham, qui condamne le mauvais riche , a lui même été riche et puissant ; mais il a sanctifié sa puissance en la rendant humble , modérée , soumise à Dieu, secourablc aux pauvres : si vous profitez de cet exemple, vous éviterez le supplice du riche cruel , dont nous parle [l'Evangile] , et vous irez avec le pauvre Lazare vous reposer dans le sein du riche Abraham, et posséder avec lui les richesses éternelles.
DEUXIÈME SERMON
roua LE JEUDI