SOU
«u arbre battu rie* vents ; il y a îles feuilles qui tombent ù chaque moment ; 1rs unes résistent plus, les autres moins : que s'il y en a qui échappent de l’orage, toujours l’hiver viendra, qui les flétrira et les fera tomber : ou comme dans une grande tempête , les uns sont soudainement suffoqués, les autres flottent sur un ais abandonné aux vagues ; et lorsqu'il croit avoir évité tous les périls, apres avoir duré longtemps, un flot le pousse contre un écueil , et le brise. Il en est de même: le grand nombre d’hommes qui courent la même carrière fait que quelques-uns passent jusquesau bout; mois après avoir évité les attaques diverses de ta mort , arrivant au bout de la carrière où Ils tendaient parmi tant de périls , ils la vont trouver eux-mêmes , et tombent ù la Un de leur course: leur vie s’éteint d'clle-méme comme une chandelle qui a consumé sa matière.
Ma carrière est de quatre-vingts ans tout au plus, et de ces quatre-vingts ans, combien y en a-t-il que je compte pendant ma vie? le sommeil est plus semblable ù la mort : l'enfance est la vie d'une bête. Combien de temps voudrais-je avoir effacé de mon adolescence? et quand je serai plus âgé, combien encore? voyons à quoi tout cela se réduit. Qu’est-cc que je compterai donc? car tout cela n’en est déjà pas. Le temps uu j’ai eu quelque contentement , où J'ai acquis quelque honneur? mais combien ce temps cst-il elair-semé dans ma vie? c'est comme des clous attachés à une longue muraille, dans quelques distances ; vous-diriez que cela occupe bien de la place; amassez-les, Il n'y en a pas pour emplir la main. SI j'ôte le sommeil , les maladies , les inquiétudes, etc. de ma vie; que je prenne maintenant tout le temps où j'ai eu quelques contentements ou quelque honneur, à quoi cela va-t-il ? Hais ces contentements , les ai-je eus tous ensemble ? les ai-je eus autrement que par parcelles? mais les ul-je eus sans inquiétude, et s'il y a de l'inquiétude, les donnerai-je au temps que j'estime, ou ù celui que je ne compte pas? et ne l'ayant pus eu à la fois , l'ai-je du moins eu tout de suite? l'inquiétude n’a-lellc pas toujours divisé deux contentements? ne s'cst-elle pas toujours jetée à la traverse pour les empêcher de se toucher? Mais que m’en reste-t-il des plaisirs licites? un souvenir inutile : des illicites? un regret, une obligation à l'enfer, ou à la pénitence, etc.
Ahl que nous avons bien raison de dire que nous passons notre temps ! nous le passons véritablement , et nous passons avec lui. Tout mon ê.trc tient à un moment ; voilà ce qui me sépare du ricu : celui-là s'écoule , j'en prends un autre : 11s se passent les uns après les autres; les uns après les autres je les joius, tâchant de m'assu-
rer ; et Je ne m'aperçois pas qu’ils m'entraînent insensiblement avec eux, et que je manquerai au temps, non pas le temps à moi. Voilà ce que c'est que de ma vie; et ce qui est épouvantable , c'est que cela passe à mon égard ; devant Dieu cela demeure , ces choses me regardent Ce qui est à moi , la possession en dépend du temps , parce que j’en dépends moi-même ; mais elles sont à Dieu devant moi , elles dépendent de Dieu devant que du temps ; le temps ne les peut retirer de son empire , il est au-dessus du temps : à son égard cela demeure , cela entre dans ses trésors. Ce que j'y aurai mis, je le trouverai : ce que je fais dans le temps , passe par le temps à l'éternité ; d'autant que le temps est compris et est sous l’éternité , et aboutit a l'éternité. Je ne jouis des moments de ce plaisir que durant le passage; quand ils passent, il faut que j'en réponde comme s'ils demeuraient. Ce n'est pas assez dire : Ils sont passés , je n'y songerai plus : lis sont passés , oui pour moi , mais à Dieu , non ; il m'en demandera compte.
Eh bien ! mon âme , est-ce donc si grande chose que cette vie? et si celte vie est si peu de chose , parce qu'elle passe , qu'est-ce que les plaisirs qui ne tiennent pas toute la vie , et qui passent en un moment ? cela vaut-il bien la peine de se damner? cela vaut-il bien la peine de se donner tant de peine, d’avoir tant de vanité? Mon Dieu, je me résous de tout mon cœur en votre présence de penser tous les jours , au moins en me couchant et en me levant , à la mort. En cette pensée , j'ai peu de temps, j'ai beaucoup de chemin à faire , peut-être en ai-je eucore moins que je ne pense ; je louerai Dieu de m'avoir retiré ici pour songer à la pénitence. Je mettrai ordre à mes affaires , à ma confession, à mes exercices avec grande exactitude, grand courage, grande diligence ; pensant non pas à ce qui passe , mais à ca qui demeure.
PREMIER SERMON
POTR
LE DIMANCHE DE LA PASSION
Possibilité dt-s commandements de Dieu. Efficacité de la prier , pour surmonter nos plus fortes Inclination* : combien les excuses des mauvais chrétien* sont value*. Orgueil et fausse paix, deux causes principales qui 1rs empêchent d'écouler avec plaisir le* véritds de l’Evangile. Faux prétexte qu’il* allèguent contre les prédicateurs , pour se dispenser de faire co qu’ils disent.
Si ventaient dico vobis, quare non crediti* mihi?
Si je vous dis la vérité , pourquoi ne me croyez-vous
pas P Jean, vin , 46.
Il n’y a jamais eu de reproche plu» équitable que celui que nous fait aujourd'hui la Sauveur
DES PECHEURS. i»t
des Ames , el que l'Église met dans la bouche de tons les prédicateurs de l'Évangile. On prêche la vérité, et personne ne la veut entendre; on montre à tous les peuples la vole du salut, et on méprise de la suivre; on élève la vois tout un carême pour crier hautement contre les vices, et on ne voit point de pénitence. Si l'on prêchait à des Infidèles qui se moquent de Jésus-Christ et de sa doctrine , il ne faudrait pas trouver étrange si elle était mal reçue ; mais que ceux qui se disent chrétiens , et qui font profession de la respecter, la renient néanmoins par leurs œuvres , et vivent comme si l’Évangile était une fable : Obslupescile, cotli, super hoc< I -Ociel ! ù terre ! . étonnez-vous d'un aveuglement si étrange! ■
Chrétiens, qu'avez-vous à dire contre l’Évangile de Jésus-Christ, et contre ses vérités qu’on vous annonce? cst-ce que vous n’y croyez pas? avez-vous renoncé à votre baptême? avez-vous effacé de dessus vos fronts l'auguste caractère de chrétiens? A Dieu ne plaise ! me direz- vous, je veux vivre et mourir enfant de l'Eglise. Dieu soit loué, mon frère, de ce que le dérèglement de vos mœurs ne vous a pas fait encore oublier votre religion et votre foi; mais si vous avez du respect pour elle , si vous croyez , comme vous le dites , que ce que nous vous enseignons c'cst la vérité, pourquoi refusez-vous de In suivre? pourquoi vois-je une telle contrariété entre votre vie et votre créance ? Si veritatem clico vobix , qunrc non creditix mihi ? Avez-vous quelque raison, ou quelque excuse, on du moins quelque prétexte vraisemblable? ditcs-le-nous franchement ; nous sommes prêts de vous entendre.
Chrétiens , voici trois excuses que je trou vc , sinon dans la bouche , du moins dans le cœur de tous les pécheurs : c'est la qu’il les faut aller attaquer pour les abattre, s'il se peut , aux pieds de Jésus et de ses vérités adorables. Ils répugnent premièrement à notre doctrine , parce qu'elle leur semble trop haute; et iis disent que cette vie est au-dessus des forces humaines. Ils y résistent secondement , parce qu’eneorc qu'elle soit possible, elle choque leurs inclinations; et ainsi il ne faut pas s’étonner si nos discours leur déplaisent. Enlin In troisième cause de leur résistance, c'cst qu’ils se plaignent de nous-mêmes , ou que nous ne prêchons pas comme il faut, ou que nous ne vivons pas comme nous prêchons ; et ils se croient autorisésà mal fuireen déchirant notre vie. Voilà, messieurs, les froides raisons pour lesquelles ils méprisent tes enseignements que nous leur donnons de la part de Dieu ; ou vous verrez qu'ils mêlent ensemble le faux , le vrai , le douteux :
1 Je rem. Il, 12.
tant ils sont obstinés à se défendre contre «eux qui ne demandent que leur salut.
Car pour ce que vous nous reprochez que la vie que nous prêchons est trop parfaite, et que vous lie pouvez pas y atteindre, cela est faux manifestement , parce que Dieu , si sage et si bon, ne commande pas l'impossible. Que si la cause pour laquelle nous vous déplaisons , c'cst que nous contrerions vos désirs , pour cela nous confessons qu’il est véritnble : aussi notre dessein n'est pas de vous plaire, mais de faire, si nous pouvons, que vous vous déplaisiez a vous-mêmes, afin de vousconvcrtiràNotre-ScIgneur.EnlInquand vous rejetez sur nous votre faute , et que vous dites que notre vie ou notre manière de dire en est cause ; en cela peut-être que ious dites vrai , et peut-être aussi nous imposez-vous. Mais qu'il soit vrai ou faux, notre faute no vous justifie pas; et quoi qu'il soit de nous, (pii ne sommes que faibles ministres, les vérités que nous annonçons doivent se soutenir par leur propre poids : c'cst en peu de mots ce que j'ai a dire. Que sert de vous demander vos attentions, vous n'étes guère chrétiens, si vous In refusez à des matières si importantes. Commençons a combattre la première excuse, qui nous reproclie que ce que nous prêchons est impossible.
car. u i k a POINT.
La première raison de ceux qui , sous le nom du christianisme, mènent une vie païenne et séculière, c'cst qu'il est d'une trop haute perfection de vivre scion l'Évangile; et que cette grande pureté d'esprit et de corps, cette vie pénitente et mortifiée , cct amour des amis et des ennemis, passe la portée de l'esprit humnin. De vouloir montrer en particulier la possibilité de chaque précepte, ce serait une entreprise infinie : prouvons-le par une raison générale, et disons que c'cst pécher contre les principes , que ce n'est pas entendre le mot de commandement , que de dire quo l'exécution en est impossible. En effet, le commandement, c'cst la règle de l'action; or tuutcrèglccst unemesure: Mensumhomogenea, dit saint Thomas, proportionata mensurato • : ■ C'cst une mesure, dit-il , qui doit s'ajuster avec • la chose : « par conséquent si la loi de Dieu est la règle et la mesure de uos actions, il faut qu’il y ait de la proportion , afin qu'elles puissent être égalées; toute mesure est fondée sur la proportion.
Que si le commandement que Dieu nous donne était au-dessus de nous, nous aurions raison de lui dire : Seigneur, vous me donnez une règle à laquelle je ne puis me joindre , dont je ne puis 1 t. Part. quasi. ai, art. v, ad s; l 3. quant, xix, arl i».
ad s.
3qIc