‹ suvres de Bossuet Oraisons funèbresChapitre 28 sur 282 · DE MADAME YOLANDE DE MONTEBBY · texte numérisé non relu

DE MADAME YOLANDE DE MONTEBBY

me compte ses longues années , je soutiens que sa vie ne peut être longue, j’ose même assurer qu’il n'a pas vécu. Car que sont devenues toutes ses années? Elles sont passées , elles sont perdues. Il ne lui en reste pas la moindre parcelle en ses mains, parce qu’il n’y a rien attaché de fixe ni de permanent. Que si toutes scs années sont perdues , elles ne sont pas cnpables de faire nombre. Je ne vois rien à compter dans cette vie si longue, parce que tout y est inutilement dissipé : par conséquent tout est mort en lui ; et sa vie étant vide de toutes parts, c’est erreur de s'imaginer qu’elle puisse jamais être estimée longue. -

Quo si je viens maintenant à jeter les yeux sur la dame si vertueuse qui a gouverné si longtemps cette noble et religieuse abbaye , c’est là où Je remarque, fidèles, une vieillesse vraiment vénérable. Certes, quand elle n'aurait vécu que fort peu d'années, les ayant fait profiter si utilement pour la bienheureuse immortalité , sa vie me paraîtrait toujours assez longue. Je ne puis jamais croire qu’urte vie soit courte , lorsque j'y vois une éternité tout entière glorieusement attachée.

Mais quand Je considère quatre-vingt-dix ans si soigneusement ménagés ; quand je regarde des années si pleines et si bien marquées par les bonnes œuvres; quand je vols, dans une vie si réglée, tant de jours , tant d’heures et tant de moments comptés et alloués pour l'éternité , c'est là (|ue je ne puis m'empêcher de dire : O temps utilement employé , ô vieillesse vraiment précieuse I Vbi est, mors, Victoria tua ? « O mort, où est ■ ta victoire? » Ta main avare n'a rien enlevé à cette vertueuse abbesse, parce que ton domaine n'est que sur le temps; et que la sage dame dont nous parlons, désirant conserver celui qu'il a plu à Dieu lui donner, l’a fait heureusement passer dans l’éternité.

Si je l'envisage, fidèles, dans l'intérieur de son àme , j'y remarque , dans une conduite très-sage , une simplicité chrétienne. Étant humble dans ses actions et ses paroles, elle s'est toujours plus glorifiée d’être fille de saint Bernard, que de tant de braves aieux , de la race desquels elle est descendue. Elle passait la plus grande partie deson temps dans la méditation et dans la prière. Ni les affaires , ni les compagnies n'étaient pas capables de lui ravir le temps qu'elle destinait aux choses divines. On la voyait entrer en son cabinet avec une contenance , une modestie et une action toute retirée ; et là elle répandait son cœur devant Dieu avec cette bienheureuse simplicité, qui est la marque la plus assurée des enfants de la nouvelle alliance. Sortie de ces pieux exercices, elle parlait souvent des choses divines avec une affection si sincère, qu'il était aisé de connaître que son

à me versait sur ses lèvres ses sentiments les plus purs et les plus profonds. Jusque dans la vieillesse la plus décrépite, clic souffrait les incommodités et les maladies sans chagrin, sans murmure, sans impatience; louant Dieu parmi sesdouleurs, non point par une constance affectée, mais avec une modération qui paraissait bien avoir pour principe une conscience tranquille, et un esprit satisfait de Dieu.

Parlerai-je de sa prudence si avisée dans la conduitedesamaison?Chacun sait que sa sagesse et son économie en a beaucoup relevé le lustre. Mais je ne vois rien de plus remarquable que ce jugement si réglé avec lequel elle a gouverné les dames qui lui étaient confiées ; toujours également éloignée , et de cette rigueur farouche , et de cette indulgence molle et relâchée : si bien que comme elle avait pour elles une sévérité mêlée dedoueeur, elles lui ont toujours conservé une crainte accompagnée de tendresse , jusqu’au dernier moment de sa vie, et dans l'extrême caducité de son âge.

I, innocence , la bonne foi , la candeur étaient ses compagnes inséparables. Elles conduisaient ses desseins , elles ménageaient tous ses intérêts , elles régissaient toute sa famille. Ni sa bouche ni ses oreilles n’ont jama's été ouvertes à la médisance, parce que la sincérité de son cœur en chassait cette jalousie secrète qui envenime presque tous les hommes contre leurs semblables. Elle savait donner de la retenue aux langues les moins modérées ; et l’on remarquait dans ses entretiens cette charité dont parle l'Apôtre ' , qui n'est ni jalouse ni ambitieuse , toujours si disposée à croire le bien , qu’elle ne peut pas même soupçonner le mal.

Vous dirai-je avec quel zèle elle soulageait les pauvres membresde Jésus-Christ? Toutes les personnes qui l’ont fréquentée savent qu'on peut dire sans flatterie, qu'elle était naturellement libérale, même dnns son extrême vieillesse, quoique cet âge ordinairementsoit souillé des ordures de l'avarice. Mais cette inclination généreuse s'était particuiièrementappliquéenux pauvres. Scs charités s étendaient bien loin sur les personnes malades et nécessiteuses: elle partageait souvent avec elles ce qu’on lui préparait pour sa nourriture; et dans ces saints empressements de la charité qui travaillait son âme innocente d'une inquiétude pieuse pour les membres affligés du Sauveur des âmes, on admirait particulièrement son humilité non moins soigneuse de cacher le bien , que sa charité de le faire. Je ne m'étonne plus, chrétiens, qu'une vie si religieuse ait été couronnée d’une fin si sainte.

1 !. Cor. *, 5.

ORAISON FUNÈBRE

ORAISON FUNÈBRE

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HENRI DE GORNAY.

A'rm privabit bonis eos qui ambuhtnl in innoecutia : Domine tirlulum, beat us komo qui sperut in le.

Il ne privera point de w-s biens ceux qui nardmil dans l'innocence : Seigneur des armées, heureux est l'homme qui espère en vous. Psal. Lxxxm , I».

C’est , messieurs , dans ce dessein salutaire que j’espère aujourd'hui vous entretenir de la vie et des actions de messire Henri de Gornay, chevalier, seigneur de Talange , de Louyn-sur-Scillc , que la mort nous a ravi depuis peu de jours » ou , rejetant loin de mon esprit toutes les considérations profanes, et les bassesses honteuses de la flatterie, indignes de la majesté du lieu ou je parle , et du ministère sacré que j’exerce ,jç m'arrêterai A vous proposer trois ou quatre réflexions tirées des principes du christianisme, qui serviront, si Dieu le permet, pour l'instruction de tout ce peuple , et pour la consolation particulière de ses parents et de ses amis.

Quoique Dieu et la nature aient fait tous les hommes égaux, en les formant d’une même boue, la vanité humaine ne peut soufTrir cette égalité ; ni s’accommoder à la loi qui nous a été imposée, de les regarder tous comme nos semblables. De là naissent ces grands efforts que nous faisons tous pour nous séparer du commun, et nous mettre en un rang plus haut par les charges ou par les emplois, par le crédit ou par les richesses. Que si nous pouvons obteuir ces avantages extérieurs, que la folle ambition des hommes a mis à un si grand prix, notre cœur s’enfle tellement que nous regardons tous les autres comme étant d’un ordre inférieur à nous ; et à peine nous reste-t-il quelque souvenir de ce qui nous est commun avec eux.

Cette vérité importante , et connue si certainement par l’expérience, entrera plus utilement dans nos esprits, si nous considérons avec attention trois états ou nous passons tous successivement : la naissance , le cours de la vie , sa conclusion par la mort. Plus je remarque de près la condition de ccs trois états, plus mon esprit sc sent convaincu que quelque apparente inégalité que la fortune ait mise entre nous, la nature n’a pas voulu qu’il y eut grande différence d’un homme à un autre.

Et premièrement , la naissance a des marques indubitables de notre commune faiblesse. Nous commençons tous notre vie par les mêmes infirmités de l’enfancc : nous saluons tous , en entrant

au monde , la lumière du jour par nos pleure' ; et le premier air que nous respirons, nous sert à tous indifféremment à former des cris. Ces faiblesses de lu naissance attirent sur nous tous généralement une même suite d’infirmités dans tout le progrès de la vie; puisque les grands, les petits et les médiocres vivent également assujettis aux memes nécessités naturelles , exposés aux mêmes périls, livrés en proie aux mêmes maladies. Enfin après tout arrive la mort , qui , foulant aux pieds l’arrogance humaine , et abattant sans ressource toutes ces grandeurs Imaginaires, égale pour jamais toutes les conditions différ entes , par lesquelles les ambitieux croyaient s’être mis audessus des autres: de sorte qu’il y a beaucoup de raison de nous comparer à des eaux courantes, comme fait l’Écriture sainte. Car de même que quelque inégalité qui paraisse dans le cours des rivières qui arrosent la surface de la terre, elles ont toutes cela de commun, qu’elles viennent d’une petite origine ; que dans le progrès de leur course elles roulent leurs Ilots en bas par une chute continuelle , et qu elles vont enfin perdre leurs noms avec leurs eaux dans le sein immense de l’Océan , où l’on ne distingue point le Rhin , ni le Danube, ni ces autres fleuves renommés, d’avec les rivières les plus inconnues : ainsi tous les hommes commencent par les mémos infirmités. Dans le progrès de leur âge , les années se poussent les unes les uutres comme des flots : leur vie roule et descend sans cesse à la mort par sa pesanteur naturelle; et enfin après avoir fait, ainsi que des fleuves , un peu plus de bruit les uns que les autres, ils vont tous se confondre dans ce gouffre infini du néant , ou l’on ne trouve plus ni rois, ni princes, ni capitaines, ni tous ces autres augustes noms qui nous séparent les uns des autres ; mais la corruption et les vers, la cendre et la pourriture qui nous égalent. Telle est la loi de la nature, et l'égalité nécessaire à laquelle elle soumet tous les hommes dans ccs trois états remarquables , la naissance , la duree , la mort.

Que pourront inventer les enfants d’Adam , pour combattre , pour couvrir ou pour effarer cette égalité , qui est gravée si profondément dans toute lu suite de notre vie? Voici, mes frères, les inventions par lesquelles ils s’imaginent forcer la nature, et se rendre différents des autres, malgré l’égalité quelle a ordonné : premièrement, pour mettre à couvert la faiblesse commune de la naissance , chacun tâche d’attirer sur elle toute la gloire de ses ancêtres, et la rendre plus éclatante par cette lumière empruntée. Ainsi l’on a trouvé le moyen de distinguer les naissan-

1 Vit , 3.

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