‹ suvres de Bossuet Oraisons funèbresChapitre 60 sur 282 · DE SCANDALE · texte numérisé non relu

DE SCANDALE

« Jugement en ce monde , afin que ceux qui na . voient pas commencent à voir et que ceux qui « volent soient aveuglés '. « Chrétiens , ne tremblez-vous pas à ces paroles de notre Sauveur? Toutefois j’espère de la miséricorde de Dieu qu'elles ne sont pas dites pour vous. Trembles , Infidèles ; tremblez, endurcis : c’est vous seuls que Jésus aveugle. Et vous, vrais fidèles de Jésus- Christ , vous qui avez sa crainte en vos coeurs , ouvrez , ouvrez vos yeux à cette lumière qui n’éblouit que les orgueilleux ; et comprenez avec foi et soumission les profonds conseils du Père éternel , dans l'envoi de son Fils Jésus-Christ Pressons ici nos raisonnements, afin de laisser du temps à une brlève réflexion sur nos mœurs.

Premièrement je pourrais vous dire, pour arrêter d’abord une curiosité peu respectueuse , que Dieu, qui modère comme il lui plait l’ouvrage de notre salut, et qui sait ce qui nous est propre, n’a pas jugé à propos que nous sussions toutes les raisons du mystère. Quand le sage architecte commence de rebâtir un vieux édifice, l’ignorant spectateur s’imagine qu’il renverse tout.

Sa faible imagination ne voit que désordre, ne pouvant supporter un dessein trop fort; mats, quand il a mis la dernière main à l'ouvrage, alors on voit reluire de toutes parts l’art et la conduite de l’ouvrier. Eh! ne savez- vous. pas , chrétiens , que dans les Écritures divines tout l'œuvre de notre salut est souvent comparé à un édifice soutenu ■ sur le fondement des apôtres,

« et sur la pierre angulalrequl est Jésus-Christ’? .

Dieu donc, dans le cours des siècles, s’est pro- — posé de rétablir l’homme comme un bâtiment ruineux. Il a posé le fondement de cette nouvelle structure en la vie de Notre-Selgneur. Les sens humains n’y comprennent rien ; tout les choque , tout les embarrasse : de là le scandale et le trouble. Mais à ce grand jugement oà Dieu couronnera l’édifice par la glorieuse Immortalité de nos corps ; où , toutes choses étant consommées ,

■ il sera tout en tous, « comme dit l’Apôtre*; alors la lumière éternelle venant à se découvrir à nos cœurs, quel ordre, quelle sagesse, quelle beauté ne verrons-nous pas dans ce qui paraissait à nos sens si confus et si mal digéré ! Par conséquent , ô homme , crois en attendant quo tu voies. Sache que la guérison de tes maladies dépend absolument de la confiance que tu auras en ton médecin ; Crois, et tu seras sauvé , nous dit-il * ; prends sans examiner l'infaillible remède qu'il te présente. S’il s’en réserve le secret

* Joan. IK, 39.

* Ephe$. Il , 2t.

* I. Cor. xv, 28.

4 Luc. vm , m

I Dy VjUU

SUR JÉSUS-CHRIST

pour un temps , dos à présent il t'en abandonne I usage : et sa miséricordieuse bonté a tellement disposé toutes choses , qu'y croire c'cst ta santé ; le connaître , ce sera ta félicité.

Est-il rien de plus convenable? D’autant plus que ce grand médecin qui entreprend de traiter tes plaies , connaissant parfaitement leur malignité et le vice de ta nature, a bien vu qu’il n'y avait rien qui te fût plus propre ni plus nécessaire que l'humilité. O homme, si tu l'entends, l'orgueil est ta maladie la plus dangereuse. C'est par l'orgueil que secouant le joug de l'autorité souveraine, par laquelle ton âme doit être régie, tu l'es fait toi-méme ta loi : la conduite de ta raison , c'ont été ses propres lumières ; la règle de ta volonté, ç'ont été ses inclinations. C’est là ta blessure mortelle II faut que cesdcux facultés soient humiliées, afin qu elles puissent être guéries. Comme la volonté s’abaisse par l'obéissance , ton entendement se soumet par la foi. Tu soumets ta volonté à ton Dieu , quand tu embrasses les choses, parce qu'il les veut : tu lui soumets ton entendement , quand tu les crois, parce qu'il les dit. Cette soumission te semble bien grande. Mais un Dieu homme pour l'amour de nous , un Dieu mort pour l'amour île nous, veut un sacrifiée plus cuticrdans un abaissement plus profond. Car un Dieu homme et un Dieu mourant, n'est-ce pas un Dieu anéanti, comme dit l'Apôtre,'? F.t quel doit être le sacrifice d'un Dieu anéanti pour l'amour de l’homme, sinon l'homme anéanti devant Dieu ? Or, ce ne serait pas faire beaucoup pour lui que de pratiquer les choscsaisécs, et de croire celles qui sout plausibles; de sorte que , pour la perfection do ce sacrifice que nous devons offrir au Dieu incarné , il fallait , et faire les choses qui sont pénibles , et croire les incroyables. Ainsi nous détruisons devant lui tout cc que nous sommes, afin que tout soit réparé de sa main. C'est pourquoi il était à propos pour rétablir la raison humaine par l'humilité, que les vérités de Jésus fussent incroyables. Et tout ce qui est incroyable , est choquant ; et tout ce qui est choquant , fait du trouble : de là le scandale des infidèles.

Davantage : la vérité la plus importante qu'il fallait nous faire connaître, était notre faiblesse et notre impuissance ; parce qu'en nous montrant dairemeut combien nous sommes impuissants par nous-mêmes, c’était l’unique moyen de nous faire recourir avec confiance ah mérite du libérateur Jésus-Christ. Or quand je vois sa doctrine et sa vie si cruellement combattues, voici la réflexion que je fais : D'oii vient cette résistance si furieuse que l’on apporte à l'œuvre de notre salut? N est-ce pas ce que dit saint Paul : « L’homme ani-

* Philip- it , 17

« mal ne comprend pas les secrets de Dieu 1 ? » N'est-ce pas ce que dit Jésus-Christ : « Pourquoi ■ n'entendez-vous pas mes discours? Parce que « vous ne pouvez pas entendre mon langage ■? > D'où vient qu'ils ne pouvaient pas entendre son langage? C’est qu'ils le voulaient entendre par euxmêmes ; et il leur était impossible. N’entendant pas ce langage , ils ne pouvaient qu’être étourdis de la voix de Dieu : cet étourdissement les animait à la résistance. Plus les v érités étaient hautes , plus leur raison orgueilleuse était étourdie , et plus leur résistance était enflammée. C’est pourquoi je ne m’étonne pas si le Fils de Dieu leur prêchant ce qu’il nvait vu dans le sein du Père, la résistance montant à l'extrême , se portât à la dernière fureur. De là vient qu'il leur dit en son Évangile :

« Vous me voulez tuer méchamment , parce que - mon discours ne prend point en vous *. » Superbes, ignorants, que ne recourez-vous à la grâce par l’humilité chrétienne? Et vous , ne reconnaissez-vous pas , chrétiens , que sans l’assistance de cette grâce vous n’nuriez que de In résistance pour votre Sauveur? Ces perfides ont oui scs paroles , et ils les ont méprisées : ils ont vu ses miracles , et ils n’ont pas cru : Ils ont vu sa vie , et elle leur a été un scandale. Donc il est vrai, 6 mon Sauveur Jésus, que si vous ne me parlez puissamment au cœur, si vous ne m'entraînez à vous par vos doux attraits , ni votre vie quoique très-innocente, ni votre doctrine quoique trèssainte , ni vos miracles quoique très-grands , ne dompteront pas mon opiniâtre rébellion. Les uns disent que vous êtes un grand prophète , les autres que vous êtes un séducteur ; les uns s’édifient en vous, les autres sc scandalisent de vous. D’où vient cela , 6 mon Maître , sinon que les uns sont humbles , et que les autres sont orgueilleux ; que les uns suivent ia nature , et les autres suivent la grâce? Ainsi vos vérités aveuglent les uns , pour illuminer d'autant plus les autres. Vous êtes une pierre de scandale aux superbes, afin que les humbles ressentent mieux ce que vous faites miséricordieusement en leurs cœurs , et qu'ils louent vos bontés avec une admiration profonde de vos jugements. C'est ici que les bons chrétiens sout incroyablement consolés. Si les vérités évangéliques entraient en nos âmes avec une apparence plausible, nous attribuerions leur victoire â la force de notre raison ; et devenant plus superbes , nous deviendrions par conséquent plus malades. Mais quand le vrai fidèle comprend la folie et l'extravagance du christianisme , c’est là que la grâce se fait sentir dans la répugnauce de la na-

1 1. Cor. || , 14. •

1 Joan. Vin, 43.

» Ibid. 37.

COMME OBJET DE SCANDALE

tnre; à cause qu’il reconnaît que ce n’est pas la chair qui ie gagne, ni les interdis mondains qui l'engagent , ni la philosophie humaine qui le persuade : mais la puissance divine qui le captive. C’est pourquoi dans la doctrine de l’Évangile il a plu h notre grand Dieu , qu’il y eût tant de choses étranges , dures , incroyables , extravagantes , selon la sagesse du monde ; afin que la raison humaine étant confondue, la seule grâce de Jésus- Christ triomphât des cœurs par l'humilité chrétienne.

Mais disons une dernière raison, qui fermera ce discours en nous donnant une instruction importante pour la conduite de notre vie. Certes il est bien vrai , A Dieu tout-puissant , ec que le bon Simèon a dit de votre Fils bien-aimé , » qu’il se- « mit posé comme un signe uuquel on contredi- > rait\ » Toutes ses actions et toutes ses paroles ont été méchamment contredites. Il guérit les paralytiques, les aveugles-nés , et d’autres maladies incurables ; et parce qu'il choisit le jour du sabbat pour faire cette bonue œuvre , on dit qu’il viole la loi de Dieu. Il chasse les démons ; on dit que c'est au nom de Béclzébuth , prince des démons. On l’appelle un fou , un séducteur, un impie, un démoniaque. Jamais les docteurs de la loi n’approchaient de lui , qu’afin de l'injurier ou de le surprendre. Eulin ils l'ont pendu à la croix ; et le Rédempteur d'Israël est devenu le scandale de ccs infidèles. Les Gentils ont contredit sa parole par toutes sortes de cruautés qu'ils ont exercées sur ses serviteurs. Ils ont pris ses vérités et son Évangile pour la plus grande folie qui ait jamais paru sur la terre. Bien plus , parmi ceux qui se sont rangés sous sa discipline , combien a-t-il été contredit? Eh! mes frères, queHe indignité I tous les fondements de notre salut ont été attaqués par des gens qui faisaient profession du christianisme : le perfide arien a nié la divinité de Jésus ; l’insensé Marcion a nié sou humanité ; le nestorien a divisé les personnes ; l’eutychien a confondu les natures ; et sur la personne de Jésus-Christ, toutes les inventions diaboliques se sont tellement épuisées, qu'il est impossible de s'imaginer une erreur qui non-seulement n'ait été soutenue, mais même qui n'ait fait une secte sous le nom du christianisme. Combien d'hérésies se sont élevées contre les vérités de Jésus ! Toutes , elles ont heurté contre cette pierre ; et , sans venir au détail , ayaut rompu sans aucun sujet la paix et l’unité chrétienne , ne se sont-elles pas scandalisées de Jésus , auteur de la paix et de la charité fraternelle?

1 lue, II, 34.

Mais allons encore plus avant. Que les Gentils, que les Juife , que les hérétiques se soient scandalisés du Seigneur Jésus , cela est supportable ; on souffre facilement les injures de ses ennemis. Mais, A douleur! que les catholiques, que les enfants de sa sainte Église , que les vrais sectateurs de sa foi vivent de telle sorte en ce monde , que l'on ne peut nier que Jésus-Christ ne les choque et que son Évangile ne leur soit un scandale ; c’est , mes frères , ce qui est déplorable beaucoup plus que je ne puis vous le dire. Quand l’humilité , quand l’intégrité , quand le mépris des honneurs de la terre , bref quand l'innocence te choque, chrétien, oserais-tu dire que tu n'es pas choqué du Sauveur? Ignores-tu que sa doctrine n’est pas seulement la lumière de nos esprits, mais qu’elle est le modèle de notre vie? Si Jésus est le scandale de ceux qui errent dans la doctrine , parce qu’ils n’écoutent pas Jésus-Christ comme notre infaillible docteur ; ne l’est-il pas nussi de ceux qui sont dépravés dans leurs mœurs, puisqu'ils ne veulent pas le connaître comme l’exemplaire de notre vie? Et qui trouverai-jo donc dans le monde , qui ne soit pas scandalisé en notre Sauveur? Nous aimons les richesses , et Jésus les a méprisées : nous courons après les plaisirs , et Jésus les a condamnés : nous sommes fous du monde, et Jésus l'a surmonté. Et comment pouvons-nous dire que nous aimons Jésus, nous qui n’aimons rien de ce que nous voyons en sa personne, et qui aimons tout ce que nous n’y voyons pas? En vivant de la sorte, peux-tu nier que tu ne sois choqué de Jésus? Tu n'en hais pas le nom ; mais la chose t’est un scandale. Oui , Jésus t'est un scandale, A vindicatif, parce qu'il a pardonné les injures. Jésus t’est un scandale, A usurier, pnree qu'il est le père et le protecteur des pauvres, auxquels ton impitoyable avarice arrache tous les jours les entrailles. Jésus t’est un scandale , hypocrite , parce que tu fais servir sa doctrine de couverture à tes mœurs corrompues. Jésus t’est un scandale, A misérable superstitieux , qui pour des fantaisies particulières abandonnes la piété solide et la dévotion essentielle du christianisme , qui est la croix du Seigneur Jésus. Jésus t’est un scandale , à toi qui traites la simplicité de sottise , et la sincère piété de bigoterie ; à toi enfin qui par ta vie déréglée •fais blasphémer son saint nom par ses ennemis. Cela étant ainsi , chrétiens , à qui est-ce que Jésus n'est pas un scandale? « Tous cherchent leurs ■> intérêts et non pas ceux de notre Sauveur, disait autrefois l'apAtrc saint Paul ' : A Dieu,

1 Philip. 11,34.

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que dlrait-II , s'il revenait main tenant sur laterre? Voyant la licence qui règne au milieu de nous , y voyant triompher le vice, nous prendrait-il pour des chrétiens, ou plutôt ne nous rangeraitil pas au nombre des infidèles?

Eh! d’où vient, ô Dieu tout-puissant, d'où vient que vous permettez que votre Fils ait tant d'adversaires, et al peu de vrais serviteurs? J'entends votre dessein , ô grand Dieu : vous voulez que , dans cette conftision infinie de ceux qui contredisent notre Sauveur, ceux qui l'honorent sincèrement tiennent cette grâce plus chère : vous voulez que leur fol soit plus ferme , et leur charité plus ardente parmi les oppositions de tant d'ennemis ; et que Jésus retrouve dans le zèle du petit nombre , ce qu'il semble perdre dans la multitude Innombrable des ingrats et des dévoyés. Par conséquent , mes frères , augmentons notre zèle pour son service. D'autant plus que nous voyons tous les jours augmenter le nombre de ceux qui blasphèment son Évangile , ou par leurs erreurs, ou par leur mauvaise vie; efforçonsnous d'autant plus à lui plaire, et à étendre la gloire de son saint nom : tâchons de lui rendre l’honneur que ses ennemis lui ravissent. Disonslui de toute l’affection de nos cœurs : Quoique le Juif enrage , que le Gentil ralHc , que l’hérétique s'écarte. , que le mauvais catholique se joigne au parti de vos ennemis; nous confessons, 6 Seigneur Jésus, que vous êtes celui qui devez venir : Vous êtes ce grand Sauveur qui nous est promis depuis l’origine du monde : vous êtes le médecin des malades, vous êtes l'évangéliste des pauvres : et en cela que vous paraissez comme le scandale des orgueilleux, vous êtes l’amour des simples, et la consolation des fidèles. Vous êtes celui qui devez venir ; nous n'en connaissons point d'autre que vous, nous n'en attendons point d'autre que vous : « II n'y a point d'autre

• nom sous le ciel par lequel nous devions être

• sauvés » Par conséquent, fidèles, puisque nous n'en attendons point d'autre que lui , mettons notre espérance en lui seul. S'il est vrai que nous n'attendions plus un autre maître que lui pour nous enseigner, observons fidèlement ses préceptes. Si nous n'attendons point un autre pontife qui vienne purger nos iniquités, gardons soigneusement l'innocence. Et d'autant que le même Jésus, qui est venu en l'infirmité de la, chair, viendra encore une fois glorieux pour juger les vivants et les morts; • vivons justement

• et sobrement en ce monde , attendant la bicn-

• heureuse espérance , et la triomphante arrivée

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