Suzanne d'Estouville
«Je n'ai reçu qu'hier, ma bonne amie, la lettre que vous m'avez écrite à votre retour d'Allemagne , parce que je ne suis plus à Saint- Denis où vous me l'avez adressée. J'ai quitté la maison royale , il y a six semaines environ , et c'est d'un des plus beaux châteaux de la Normandie que je vous réponds.
«. Ainsi cette succession n'était pas un rêve , et la pauvre orpheline est devenue une riche héritière , libre désormais d'arranger sa vie comme elle l'en tendra. Ce qui me charme surtout dans cet heureux événement, c'est l'assurance que vous me donnez qu'il n'existe aucune clause dans le testament de votre tante qui vous oblige à conserver les immenses possessions qu'elle vous a laissées en Bohême. Vous resterez donc dans notre chère et belle France , et votre amie aura toujours un asile prêt à la recevoir, un cœur heureux de l'aimer.
« Mais, hélas ! je ne puis vous rejoindre ainsi que vous me le demandez, car, pour le moment, je ne suis pas maîtresse de ma destinée. La nécessité m'a conduite ici, la reconnaissance et l'affection m'y retiennent, et m'y fixeront un temps dont je ne saurais prévoir la durée. Tant que je me sentirai nécessaire, je ne me croirai pas libre : vous comprendrez cela mieux qu'une
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autre, vous qui m'avez appris le bonheur qu'on trouve à s'oublirr.
« Il y a de cela deux mois à peu près , que madame la Surintendanle me fit appeler un matin pour me communiquer une lettre qui me concernait. Cette lettre était de la baronne Granval , veuve du brave général à côté duquel mon pauvre père a perdu un bras à la bataille de Champ-Auberl. Je savais vaguement que mon père en mourant, quelques années après, m'avait recommandée au général, et que c'était aux démarches de ce dernier que j'avais dû autrefois mon admission dans la maison impériale d'Écouen ; je ne fus donc qu'à demi étonnée lorsque j'appris que sa veuve, supposant mon éducation terminée, désirait me connaître afin de savoir comment elle pourrait m'ètre utile. Sa lettre avait pour but de prier madame la Surintendante de m'engager à aller passer quelques mois chez elle , en iNormandie.
4 SUZANNE DESTOrVlLLE.
t J'eus d'abord la pensée de refuser; mais on me dit qu'il y aurait de la mauvaise grâce à le faire, parée que la baronne m'offrait son hospitalité sous la forme d'un service qu'elle réclamait de moi. On ajouta que j'étais sans fortune, sans parents ; que mon seul avenir consistait à être sous-maitresse après avoir été élève, et qu'il y avait peut-être une existence heureuse et libre derrière le changement de dépendance qui se présentait. Je répondis à madame Granval que j'étais profondément touchée de la manière délicate avec laquelle elle m'offrait sa protection, et que je serais à ses ordres aussitôt qu'elle me les aurait fait connaître.
c Quelques jours après, elle vint elle-même me chercher, et nous partîmes ensemble pour son château du Haut-Mont , magnifique habitation située aux bords de la Seine , entre Rouen et Caudebec. Pendant le voyage, la baronne fut parfaite pour moi, et je n'eus qu'à m'applaudir
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du parti que j'avais pris. Ainsi que je vous l'ai dit, ma chère Claire, il y aura demain six semaines que je suis chez elle.
c Madame Granval jouit d'une grande considération dans le pays , et cette considération , elle la doit bien moins à son immense fortune qu'à ses vertus. C'est une femme de quarantecinq ans environ , belle encore , et qui garde , pour la mémoire de son mari, une sorte de culte que je comprends d'autant mieux que le général était l'ami de mon père. La baronne a peut-être des défauts, mais comme je ne songe pas à les voir et que je suis heureuse par ses qualités , je la tiens pour parfaite, et il m'est facile de chercher à lui plaire et à la distraire de ses chagrins.
< Madame Granval a un fils unique de vingtcinq ans, qu'elle adore et dont elle est séparée depuis longtemps, car il voyage avec un gouverneur. Léonce Granval, à la suite d'une longue et cruelle maladie qui a mis longtemps ses
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jours en danger pendant son enfance , est resté presque complètement privé d'intelligence, et ce n'est qu'en laissant dans un repos absolu le peu de facultés qu'il a conservées , qu'on a pu l'arracher à une mort certaine. Sa constitution, une fois raffermie , les médecins ont conseillé d'agir sur son imagination par les voyages ; mais depuis quatre ans que ce moyen est employé , il ne parait pas qu'il ait produit de grands résultats. Les lettres du gouverneur sont peu rassurantes , et les quelques mots que Léonce y ajoute de temps en temps, le sont encore moins. On dirait que c'est un enfant qui les écrit, car on n'y trouve jamais l'ombre d'une idée ou d'un sentiment. Ce ne sont, ni les beautés de la nature, ni les merveilles de l'art qui frappent cette intelligence morte ou endormie, mais seulement les choses matérielles de l'ordre le plus vulgaire, comme, par exemple, la lenteur ou la vitesse des chevaux de poste, ou les avantages et
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les inconvénients des bons ou des mauvais gites do la route, et autres remarques de ce genre. Vussi, ces lettres qui devraient réjouir la mère de Léonce, sont- elles un sujet de désespoir pour elle, et nous, sommes encore plus tristes lorsqu'elles arrivent, que lorsqu'un retard nous met dans l'inquiétude.
« Vous devez conclure de ceci, ma chère amie, que notre vie est pour le. moins sérieuse. Je ne m'en plains pas , parce qu'elle est conforme à mes goûts, mais, en fut-il autrement, je crois que je m'y résignerais en présence de cette douleur maternelle dont je suis témoin. Madame Granval me parle sans cesse de son (ils , moi je m'afflige avec elle : c'est la seule consolation que je puisse lui donner.
« Vous me gronderiez, j'en suis sùi e, si je ne vous disais rien du pays que j'habite : il est admirable et paraîtrait tel, même a des réunis qui n'auraient pas erré pendant dix ans sur la plaine
S SUZANNE D'ESTOUVILLE.
Saint-Denis. Le château du Haut-Mont est bâti sur la crête d'une haute colline, au pied de laquelle coule la Seine déjà majestueuse en cet endroit. Le parc, qui est magnifique , descend jusqu'au fleuve, après avoir commencé par une terrasse d'où Ton jouit de la plus délicieuse vue qui se puisse imaginer. Je suis assise auprès de ma fenêtre, et tout en vous écrivant j'aperçois les vieux manoirs des chevaliers normands, étalant fièrement leurs tourelles lézardées sur les coteaux de la rive opposée. A. ma droite et à ma gauche, le fleuve se déroule capricieusement et emporte des légions de voiles, autour desquelles se jouent des essaims étincelants d'hirondelles de mer. Dans le lointain, les ruines imposantes de l'abbaye de Jumièges resplendissent aux derniers rayons du soleil couchant, et , dans les prairies qui les environnent, d'innombrables troupeaux sans gardiens errent gravement, escortés par des bandes de poulains , lé-
gers éclaireurs qui galoppent et butinent sur leurs flancs, la crinière au vent, les naseaux en feu. Derrière le château, s'étend une immense foret, à travers laquelle s'allongent à perte de vue de larges routes inondées de lumière qui conduisent à des fermes et à des villages, et serpentent de mystérieux sentiers, sombres comme la nuit, qui ne mènent à rien. Il y a, dans ce tableau, de la vie et du silence , du mouvement et du repos, de la douceur et de la tristesse : c'est comme le cœur de l'homme qui garde la mélancolie de ses pensées, même au milieu de l'agitation de ses plaisirs.
c Jusqu'à présent, nous avons vécu dans une solitude presque complète . car je ne saurais compter quelques apparitions de voisins qui sont venus faire leur visite annuelle, à leur retour de la ville. La semaine prochaine, il n'en sera plus ainsi. Madame Granval a un frère qui possède un château à une demi-lieue d'ici, et ce
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frère lui écrit qu'il Va quitter Paris avec sa fille dont l'éducation est terminée. La baronne dit que sa nièce est charmante.
« \dieu, ma bonne Claire : je ne vous ai parlé que de moi, pour vous prouver que c'est à vous que je pense.
* Château fin Haut-Mont, ce 15 mai lSi. . »
Claire de Royan à Suzanne d'Estouville.
« Votre lettre, ma chère Suzanne, m'a encore trouvée à Paris, d'où je suis partie, il y a quinze jours, pour venir m'établir dans une jolie petite maison que j ai louée sur les bords fort peu champêtres du lacd'Eîighien. C'est un sacrifice que je fais à la raison qui veut que je ne m'éloigne pas trop du lieu qu'habite mon notaire, car sans
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cela j'aurais cherche à me rapprocher de vous. Je ne sache rien de plus ridicule qu'une jeune fille de vingt ans qui a des afi'aîres. A chaque instant on m'écrit que ma présence est indispensable, j'accours, et quand je suis dans le cabinet de mon conseil, je ne comprends rien à ce qu'on me dit, et on ne tient aucun compte de ce que je réponds. Une spule chose me parait claire, c'est que j'ai deux millions de fortune, ce qui me semble fort raisonnable pour une orpheline élevée au frais de l'Etal.
« J'ai amené d'Allemagne, avec moi, la dame de compagnie de ma vieille parente, pour remplacer la sous-mai Iresse qu'on m'avait donnée pendant mon voyage. Madame Reinach restera avec moi jusqu'à mon mariage, et même après cette époque si cela lui convient. C'est une personne excellente, qui a beaucoup de douceur pour une vieille fille et assez de mouvement pour une Allemande. Elle a de l'instruction, elle
aime les arts, elle est pieuse sans être austère : nous nous entendons à merveille sur toutes choses, quoique nous nous aimions déjà assez pour n'avoir rien à redouter d'une différence dans nos goûts ou dans nos idées.
< Je regrette toujours que madame Granval m'ait prévenue en vous attirant chez elle , mais je reconnais cependant que sonintérêt peut vous être plus utile que mon amitié. L'hiver prochain vous la suivrez à Paris, elle vous conduira dans le monde, et vous aurez bientôt assez d'admirateurs pour n'avoir plus que l'embarras du choix qui vous donnera un mari. Une seule chose m'effraie pour vous. Si madame Granval avait l'idée de vous faire épouser son fils ! ce serait horrible, sa vez-vous bien ? Ce qui me rassure, c'est que vous êtes pauvre et que monsieur Léonce aime l'argent. Il cherchera de la fortune , et comme il en a beaucoup il lui sera facile d'en trouver encore.
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« Comme vous ne manquerez pas de me demander d'où je sais que monsieur Granval aime l'argent, je vous le dirai dès à présent. Vous vous souvenez que ce fut aux eaux de Tœplitz que j'allai rejoindre ma vieille parente, quelques mois avant sa mort : eh bien ! monsieur Granval y était à la même époque, et j'ai souvent entendu parler de lui , à ma grande humiliation, car la France n'était pas brillamment représentée en sa personne. Je ne vous dirai rien de sa nullité, qu'on pourrait appeler de l'idiotisme ; c'est un malheur qu'il faut plaindre ; mais je ne vous cacherai pas qu'il n'était bruit que de sa prodigieuse avarice. Moi, qui vous parle , ma chère Suzanne, j'en ai fait l'expérience. Ma tante avait voulu que je me chargeasse d'une quête pour les pauvres, et, en ma qualité de quêteuse, je tendis un jour, à l'église, ma bourse à monsieur Granval. 11 eut d'abord l'air de ne pas comprendre ce que je lui demandais, mais sur quel-
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ques mois que lui dit son gouverneur, qui était à son côté, il mit la main dans sa poche et en tira une poignée de pièces d'or et d'argent. En les voyant , sa physionomie s'illumina subitement, puis, presqu'aussi subitement, elle redevint terne et sombre , tandis qu'avec l'index de la main qui était libre , il cherchait dans l'autre ce qu'il voulait me donner. Tout-à'COup,sonceil étincela une seconde fois, etune pièce de dix centimes tomba au miiieu de mon petit trésor. Vous comprenez, ma chère amie, qu'à Tceplitz, je ne parlai de cela à personne , et si je vous le dis à vous, c'est que vous ne manquerez pas de découvrir le défaut dont ce fait me semble la preuve. Espérons donc que Léonce ne voudra pas vous épouser, quand bien même sa mère le désirerait. m Comme vous, je vis dans la réclusion ; mais quelle différence de ma solitude avec la vôtre ! Enghien est le rendez -vous de tous les
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oisifs de Paris, et l'on n'y saurait faire un pas sans rencontrer de ces physionomies qui répandent autour d'elles l'ennui qu'elles expriment au milieu de la distraction qu'elles cherchent. Il y a ici des sentiers , mais ils sont sablés et ratisses ; des bois, mais ils sont peuplés de promeneuses en robe de bal ; un lac , mais les barques qui le sillonnent sont peintes comme des guinguettes. Vous marchez pendant deux heures dans l'espoir de rencontrer un endroit désert, et quand vous croyez l'avoir trouvé, une explosion vous arrête, et vous tombez au milieu d'un déjeuner champôlre envoyé par Chevet. L'explosion était causée par une bouteille de vin de Champagne. Le soir, vous vous mettez à votre fenêtre pour écouter le rossignol , et vous entendez une prima donna enrouée qui glapit un refrain trop connu d'Auber. Cependant, lorsque je vais à Paris, si j'y rencontre quelques-unes de nos anciennes compagnes, elles ne man-
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quent jamais de me dire : « Vous êtes bien heureuse, Claire, vous passerez votre été à la campagne. »
« Vous voyez, ma chère amie, que vos lettres me sont plus nécessaires que jamais, car ma brillante destinée , comme dit M. Decourtive, mon notaire, ne me garantit pas, pour le moment, d'une existence fort ennuyeuse. Nous lisons beaucoup , madame Reinach et moi ; et quand la journée promet d'être belle , nous faisons des courses lointaines en voiture. C'est ainsi qu'hier nous avons visité Versailles que je ne connaissais pas encore. Cette excursion m'a vivement intéressée, mais j'en suis revenue triste. Les grands monuments abandonnés n'ont de majesté que lorsqu'ils sont en ruines. Debout, ils attestent la négligence des hommes ou leurs soins insuffisants ; croulants, ils portent l'imposante empreinte des siècles, et nous obligent à nous incliner devant cette puissance du temps
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qui explique tout en ne respectant rien. J'ai vu sur les bords du Rhin de vieilles tours qui tomberaient en poussière sans le réseau de plantes grimpantes qui les presse ; elles m'ont paru moins mélancoliques avec les aigles qui tournoyaient autour de leurs créneaux .démantelés , que Versailles avec ses gardiens galonnés au milieu de ses merveilles de marbre et de bronze. Là-bas il aurait fallu fouiller l'histoire pour savoir à qui avaient appartenu ces ruines ; ici , il faut faire violence à ses souvenirs pour oublier les grandeurs et les misères de ce palais! J'ai cherché à me rendre compte de ces impressions si différentes, et il m'a semblé que si la destruction était moins triste que le délaissement, c'est que l'une est l'œuvre lente de Dieu, au lieu que l'autre est le fait brutal des hommes.
« Vous jugerez de ce que j'ai éprouvé par la mélancolie qui m'est restée de cette excursion. Ma gaité naturelle , ma disposition ordinaire à
envisager toute chose sous le point de vue le plus consolant, ne m'ont pas garantie de cette tristesse contagieuse qui descend de la demeure abandonnée du grand roi dans les âmes des passants qui la visitent. Ce qui serre le cœur quand on parcourt ces galeries, ces jardins, ce n'est pas le silence qui y règne, c'est la vibration des bruits d'hier qu'on y enteod encore, alors même qu'on ne veut pas l'écouter.
« x\dieu, ma bonne et aimable Suzanne. La première fois que je vous écrirai, je choisirai mieux mon jour.
« Claire de Roy an.
« Enghien, ce 50 mai 482... »
buiaune d'Ettouville à Clair» d* Boyau.
« Vous êtes devenue bien sérieuse, ma chère Claire, si j'en juge par les dernières pages de votre lettre. Heureusement qu'elles étaient précédées de quelques autres dans lesquelles j'ai retrouvé l'aimable et piquante gaité de votre esprit, autrement je me serais inquiétée de ce changement si subit. Vous me permettrez, j'espère, de ne pas répondre à vos graves réflexions
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quoiqu'elles soient de mon goût ; mais les témoignages de ma sympathie pourraient vous parvenir dans un moment où vous seriez complètement redevenue vous-même , et Dieu sait comme vous ririez à mes dépens.
< Vous voilà donc avec deux millions de fortune ! c'est fort beau ; mais ce qui vaut mieux, selon moi, c'est que vous avez un heureux caractère , et que de votre personne vous êtes charmante, ce qui ne laisse pas d'embellir les plus belles situations. Aussi, avec la meilleure volonté du monde, je ne puis parvenir à vous plaindre de votre séjour à Enghieu. La peinture que vous me faites de ce lieu me semble assez fidèle, et dans les inconvénients même que vous me signalez, je vois tant de bonnes occasions d'exercer votre verve malicieuse, qu'à moins que ce ne fut pour vous réunir à moi, je serais fâchée pour vous de vous voir quitter les rives de votre lac, qui, si elles ne sont pas solitaires,
ont du moins une de ces populations d'originaux qu'on ne rencontre pas tous les jours, et que vous devez apprécier mieux qu'une autre, vous dont la bonté est toute en action.
« Depuis ma dernière lettre, notre solitude s'est un peu animée. M. Loubert, ce frère de madame Granval dont je vous ai dit quelques mots, est arrivé avec sa fille, et nous les voyons presque tous les jours, soit ici, soit chez eux. Pour ce qui me regarde, j'aurais autant aimé que les choses restassent comme elles étaient ; mais la baronne parait si heureuse de leur changement, qu'il me semble quelquefois que je l'avais désiré. M. Loubert est fort aimable à sa manière pour moi ; sa fille Eléonore me témoigne une amitié que je ne partage pas encore, mais qui me touche déjà.
t Hier nous avons passé toute la journée chez eux, et le soir ils nous ont ramenées ici. Eléonore m'a parlé beaucoup de son malheureux
cousin, pour lequel elle me paraît éprouver plus de pitié que d'affection. Elle ne m'a point dit, comme vous, qu'il fut avare, mais elle m'a fait d'autres confidences plus tristes encore que la vôtre. A l'en croire, la nuit est dans son cœur comme dans son intelligence. Pauvre jeune homme ! ne rien aimer et ne rien comprendre ! ce n'est pas même vivre à moitié.
« M. Loubert ne me plait pas, quoiqu'il fasse évidemment tout ce qu'il peut pour me plaire. Il a une certaine franchise et une espèce de bonhomie, mais sa franchise ne lui sert qu'à se vanter de ce qu'il fait et à louer ce qu'il possède, et sa bonhomie ne me parait qu'un prétexte pour se mettre à son aise. Possesseur d'une grande fortune qu'il doit à ses travaux et à un concours de circonstances heureuses , il ne croit qu'à l'habileté des gens qui réussissent, et richesse est pourlui le synonyme d'intelligence. Aussi quand madame Granval lui parle de la douleur que
lui cause l'état do son fils, il ne manque jamais de lui dire, pour la consoler, que Léonce a cent mille écus de rente et qu'il est économe, t Avec cela, ajoute-t-il invariablement, on peut se passer de tout le reste. »
« Eléonore Loubert est belle et spirituelle; mais sa beauté étonne sans charmer, et son intelligence éblouit sans répandre cette douce et communicative chaleur qui éveille la sympathie. Positive comme son père, avec plus de distinction dans l'esprit, elle s'est donné le goût des arts sans en avoir le sentiment, et, à l'aide d'une force de volonté peu commune, elle a su acquérir des talents brillants dont elle ne parle jamais, quoiqu'elle les produise volontiers. Hier, elle m'a montré ses albums, remplis de dessins qui m'ont paru remarquables par le fini de l'exécution ; puis elle a joué du piano et chanté devant moi. Son jeu est net, agile, vigoureux ; sa voix est étendue, vibrante, flexible ; mais l'un et
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l'autre ne m'ont inspiré que cette admiration froide qui prend sa source dans l'évidence delà difficulté vaincue. L'àme manque à son chant, comme la poésie aux œuvres de son pinceau : c'est la beauté de la forme, sans la vie qui rend la forme aussi sensible à la pensée qu'au regard.
« Madame Granval aime tendrement sa nièce, dont elle admire aussi l'intelligence et les talents. Néanmoins il m'a semblé qu'elle l'examinait quelquefois avec inquiétude, et que la tristesse succédait souvent à son admiration. Sans doute cette impression nait d'un rapprochement pénible que fait cette pauvre mère entre l'enfant de son frère et le sien.
« Je n'ai pu m'empêcher de sourire de vos craintes au sujet du désir que pourrait avoir madame Granval de me faire épouser son fils. D'abord il ne me semble pas possible qu'on songe à marier Léonce dans l'état où il est, dit-on;
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puis, dans la supposition contraire, il serait peu probable qu'on songeât à une pauvre fille comme moi. Il y aurait encore une troisième raison plus forte que les deux premières, c'est que pour rien au monde je ne consentirais à confier ma destinée à un homme qui ne serait pas capable de m'aider à me diriger dans la vie. Si jamais je renonce à mon indépendance , il ne me suffira pas d'aimer celui à qui je la sacrifierai, il faudra encore que je puisse être sûre de le respecter. J'ai dit cela à Eléonore l'autre jour, je ne sais plus à quel propos, et elle m'a regardé avec un étonnement qu'elle a eu toutes les peines du monde à empêcher d'être impoli, c Ce matin, madame Granval m'a demandé comment je trouvais sa nièce, et il y avait tant d'inquiétude dans son regard pendant qu'elle me faisait celte question, que j'ai été un peu embarrassée dans le premier moment pour lui répondre. Toutefois , comme Eléonore a des
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qualités focorrfestabîes, je me suis promptement remise, et j'ai pu dire sans déguiser ma pensée, que Mademoiselle f.oubert était une femme fort distinguée. — Mais la croyez-vous sensible, reprit vivement la baronne? — Je n'ai aucune raison pour penser le contraire, ai -je répliqué avec moins d'assurance que la première fois : elle est si jeune et si heureuse! Madame Granval sourit tristement, et elle me dit : « Vous avez raison, Suzanne ; le cœur n'est complet que lorsqu'il a souffert. » Puis elle me quitta après m'avoir donné un baiser sur le front. Comme elle se penchait vers moi, il me sembla qu'elle avait des larmes dans les yeux.
c Ma lettre a été interrompue par l'arrivée d'Eléonore qui est venue me surprendre de la manière la plus aimable. Elle a passé une partie de l'après-midi avec moi, pendant que son père était en conférence avec madame Granval. Je sais maintenant pourquoi cette dernière a voulu
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connaître mon opinion sur sa nièce. Eléonore vient de me dire qu'elle était fiancée à son cousin, qu'elle épousera quelques mois après son retour de ses voyages. Me rappelant tout ce qu'elle m'avait dit sur le compte de Léonce, j'eus quelque peine à cacher ma surprise en voyant l'indifférence avec laquelle elle m'annonçait ce grand événement. — Je serai très heureuse avec lui, ajouta-t-elle de l'air le plus naturel du monde : c'est le plus beau parti de la province.»
« Entendez -vous, Claire, le plus beau parti de la province? J espère que madame Grain al ne me demandera plus ce que je pense de sa nièce.
« Cette visite de mademoiselle Loubert m'a causé une profonde tristesse, que je ne veux pas vousfaire partager; aussi, ma chère amie, je vais terminer cette lettre, quoique j'aie encore mille choses à vous dire : comme elles ont presque
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toutes rapport à ma tendresse pour vous, j'espère que vous les devinerez. Adieu.
Suzanne.
8 juin 182...
«« P. S. Madame Granval vient de m'annoncer le mariage de son fils avec sa nièce. Elle est si heureuse qu'il m'a semblé que j'avais tort d'être triste. Au fait, dans la situation de Léonce, il ne saurait faire mieux que d'épouser sa cousine. Sa mère lui a écrit de hâter son retour, sans lui dire pourquoi, elle pense qu'il pourra être ici vers le milieu de la semaine prochaine : sa dernière lettre était datée de Londres.
Suzanne d'Estouville à Claire de Royan.
« J'avais bien raison, ma bonne Claire, de ne pas prendre votre mélancolie au sérieux, car votre dernière lettre me prouve que vous êtes
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promplement rentrée dans la vérité de votre aimable caractère ; chez vous la tristesse vague est bien moins une disposition naturelle qu'un accident, et si jamais vous souffrez, à coup sûr vous saurez pour quelle raison.
<r L'autre jour j'ai lu vos réflexions sur Versailles à madame Granval et à Eléonore. La première en a beaucoup loué le sentiment, l'autre en a vivement admiré le style. M. Louberl nous écoutait par hasard, et il avait si bien su vous comprendre, qu'il s'est écrié tout à coup :
« — Votre mademoiselle de Royan est une personne remplie de bon sens ; on ne peut voir Versailles sans tristesse en songeant qu'il a coûté si cher et qu'il ne rapporte rien.
« Il a ajouté beaucoup d'autres phrases sur la tyrannie des rois, la corruption des cours, l'orgueil des grands, les misères du peuple, etc., etc.; car vous saurez, ma chère amie, que M. Loubert est député et qu'il siège à la cham-
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bre au centre gauche. J'avais oublié de vous le dire, mais je répare cette omission qui me ferait perdre la bienveillance du père d'Eléonores'il pouvait la soupçonner, parce qu'il est très fier de ce qu'il appelle pompeusement sa participation aux destinées du pays. INous avons quelquefois, lui et moi, des discussions politiques très vives, car en ma qualité de fille d'émigré, je ne saurais penser comme lui, quoique mon père soit mort au service de l'empereur. Il se met dans des colères comiques, et m'appelle petit monstre d'aristocrate ; puis nous finissons par nous serrer la main, et nous nous quittons les meilleurs amis du monde. Eléonore ne prend jamais part à nos querelles, bien qu'elle soit de force à y jouer un rôle. J'ai quelque raison de croire qu'elle ne partage pas les opinions de son père.
« A. tout prendre, celui-ci est un excellent homme, et si on pouvait le guérir de sa vanité,
SUZANNE bLSTOUVII.l.L. m
on lui ôterait presque tous ses défauts. Par malheur, cette vanité est si bien enracinée, et elle prend tant de formes qu'il serait difficile de la reconnaître sous tous ses déguisements. Ainsi, M. Loubert ne perd pas une occasion de dire qu'il est roturier et qu'il s'en fait gloire , et cependant hier il a reproché à sa sœur d'avoir manqué de dignité en prenant le bras du notaire du village voisin qu'elle avait retenu à dîner. L'autre jour, je l'entendais discuter avec le curé du Haut-Mont, et j'ai saisi cette phrase qui m'a paru curieuse : — Monsieur le curé, je le disais encore hier à ma sœur, la baronne Granval, je déleste la noblesse. — Quand il parle de Léonce, il ne le désigne jamais autrement que par son titre , et je sais qu'il fait faire des livrées magnifiques pour la future maison de sa fille. Les salamandres que l'empereur Napoléon a données pour armoiries au brave général Granval, seront écartelées avec l'ancre et la
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charrue de l'industriel agronome Loubert. J'ai vu le modèle des boutons, il est fort joli.
a Eléonore parait toujours enchantée de son mariage , quoiqu'elle sache parfaitement que son cousin revient, à peu de chose près, tel qu'il était quand il est parti . Elle me parle quelquefois de lui, et m'en parlerait plus souvent encore si je n'évitais ce sujet de conversation qui m'est désagréable. Je comprendrais, je crois, que par un effort de vertu surnaturelle, mademoiselle Loubert se dévouât à consoler le malheur de son cousin ; mais l'épouser parce qu'il est riche, et considérer comme un avantage son manque d'intelligence, voilà ce que je ne pourrais expliquer qu'en accusant le caractère d'une personne pour laquelle je voudrais éprouver de l'affection. Madame Granval était radieuse ces jours derniers, et puis, à mesure que nous approchons du moment qui doit la réunir à son fils, sa joie semble moins complète. Hélas ! je le
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comprends ! elle a quelques espérances que ce retour fera sans doute évanouir, et qu'elle n'ose déjà plus caresser. Léonce est attendu ce soir ou demain matin.
t Malgré les assurances que vous m'aviez données de ne jamais quitter la France, je suis ravie d'apprendre par vous la vente définitive de vos propriétés d'Allemagne ; et pour vous rendre le plaisir que vous m'avez fait en me mandant cette bonne nouvelle, je viens vous promettre d'aller me réunir à vous aussitôt que je pourrai convenablement me séparer de madame Granval. Je n'ai pas besoin, j'espère, ma bonne amie, de vous dire que je serai heureuse d'abriter sous votre affection ma triste destinée. Près de vous, j'oublierai que je suis seule au monde, je ne m'apercevrai pas que je suis pauvre, et je penserai que ma présence est un bonheur pour vous. Ma fierté vous faisait craindre
34 SUZàNNT. IVESTOUV.'LLE.
un refus : j ai consulté mon cœur et il vous adresse un consentement illimité.
« Le courrier de M. Granval vient d'arriver, me fait dire la baronne : son maitre le suit de près. Je ne fermerai ma lettre que demain pour vous parler de cet événement qui m'intéresse, puisqu il doit me rendre la liberté. Bonsoir mon aimable Claire.
« Suzanne. »
Ce lundi soir.
Mardi matin. — J ai passé une partie de la soirée d'hier avec M. Granval. Sa mère est encore plus malheureuse que je ne croyais.
€ Je m'étais promis de n'être pas présente à la première entrevue de cette mère et de ce fils, depuis cinq ans séparés l'un de l'autre ; mais le hasard en a décidé autrement. Léonce est entré dans le salon sans que nous ayons été averties de son arrivée par le bruit de sa voiture.
SUZANNE D'ESTOUVIf.LE. ^
« Madame Granval s'est précipitée dans les bras de son fils , qui entrait aussi tranquillement que s'il l'eût quittée la veille. — Bonjour, ma mère, lui a-t-il dit, sans témoigner la plus petite émotion : j'ai eu bien mauvais temps pour traverser la Manche. — Madame Granval, heureusement pour elle, n'a pas entendu ces paroles. Ivre de joie, elle croyait inspirer tout ce qu'elle éprouvait. J'ai voulu me retirer. — Restez, Suzanne, m'a-t-elle dit, en me présentant son fils : je veux que vous soyiez témoin de mon bonheur.
t Léonce m'a saluée sans m'adresser une parole, ce qui ne m'a pas causé le moindre étonnement d'après ce qui venait de se passer. Bientôt on a annoncé que le diner était servi, et nous nous sommes rendus dans la salle à manger.
« Là, les déceptions de la pauvre baronne ont commencé à être évidentes, même pour
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elle. Elle a fait à son fils, sur ses voyages, quelques-unes de ces questions si simples, qu'un enfant n'en eût pas été embarrassé ; le malheureux jeune homme n'a pas même essayé d'y répondre. Toute son attention semblait absorbée par un gros chien qu'il a ramené d'Angleterre, et par le soin qu'il mettait à chercher à se rappeler si rien n'était changé dans la salle à manger depuis son départ. Sa mère lui a nommé son onele Loubert et sa cousine Eléonore. — t Ah! oui, s'est-il écrié, comment va-t-il, le père aux écus?» c'est tout ce qu'on a pu en tirer sur ce sujet : madame Granval était au supplice.
c Tout ceci dépassait de beaucoup l'opinion que je m'étais formée de l'état de ce pauvre jeune homme; mais ce qui ne m'a pas moins étonnée, c'est le contraste qui existe entre son physique et son moral, contraste dont vous ne m'aviez pas parlé. La taille de Léonce est élé-
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gante ; sa figure est noble et distinguée ; il a de beaux cheveux, un son de voix mélodieux, des manières assez dignes. Pourquoi faut-il que l'intelligence manque à son regard et l'aménité à son sourire? L'un est vague, l'autre est presque sinistre. Je plaindrais Eléonore si je pouvais songer à autre chose qu'au malheur de madame Granval .
« Adieu, ma chère Claire ; j'espère que ma première lettre vous dira l'époque précise de notre réunion, car je compte parler prochainement de mon départ à la baronne. Pauvre femme l
« Suzanne. »
Ce mardi 18 juin 182...
Pendant que Suzanne d'Estouville terminait la lettre qu'on vient de lire , madame Grauval attendait avec anxiété son fils, auquel elle avait fait dire de se rendre dans son appartement. La pauvre femme, quelque faibles qu'aient été ses espérances au sujet du changement de Léonce, était encore obligée de reconnaître quelle s était rïatlée, et cotte nécessité brisait son cœur. Os rinq années de voyages avaient fortifié., il est
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vrai . la santé du jeune baron ; mais son intelligence , bien loin de s'être agrandie , semblait avoir souffert du développement inespéré de sa constitution physique. Madame Granval avait eu ta veille au soir, avant de se coucher, une longue conversation avec le gouverneur de son fils, et dans cette conversation, qui s'était prolongée jusqu'à l'aurore, la baronne avait acquis la certitude que le sacrifice de cette longue séparation avait été t'ait sans fruit. Les meilleurs médecins de l'Europe, successivement consultés, s'étaient tous accordé sur l'insuffisance de leur art dans une circonstance de cette nature, c Où il n'y a pas de maladie, disaient-ils unanimement, une cure ne saurait être essayée. » Un célèbre praticien de Londres, connu par des succès inespérés dans le traitement des affections mentales, avait terminé ainsi une consultation que madame Granval relisait pour la dixième îois avec désespoir.
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« J'ai examiné le consultant avec la plus scrupuleuse attention ; je l'ai interrogé de toutes les manières, et je reste convaincu que la science ne peut avoir aucune action sur son état. Le cerveau est sain et parfaitement conformé; il n'existe ni manie ni mélancolie; l'intelligence n'est pas malade , elle est bornée comme les affections de l'àme qui me paraissent presque nulles. Le temps, le hasard peuvent amener un changement , que la médecine contrarierait sans l'aider. Mon avis est qu'il n'y a rien à faire, mais qu'on ne doit pas absolument désespérer.
« On pourrait essayer de marier le consultant avec une personne qui lui plairait. Ce moyen a réussi dans des cas analogues. >
C'est cette dernière phrase qui venait de déterminer madame Granval à parler immédiatement à son fils du désir qu'elle avait de lui faire épouser Éléonore Loubert. A toutes ses douleurs se joignait la crainte d'un refus ; aussi ce fut avec
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un redoublement «r/'iiiuiiou qu'elle entendit le bruit, des pas rie Léonce dans la pièce qui précédait sa chambre à coucher. Presqu'aussitôt elle se trouva en tête-à-tête avec lui.
11 était vêtu avec une recherche vulgaire qui attestait tout à la fois qu'il avait beaucoup de vanité, mais qu'il manquait complètement de goût. Sa redingotte était d'une coupe commune et d'une étoffe rare et chère ; il portait un gilet de velours broché d'or, sur lequel se croisaient en tous sens des chaînes d'une forme bizarre et d'un poids inusité : enfin sa tète , artistement frisée, était à moitié couverte par un bonnet de couleur éclatante, bordé d'une fourrure précieuse qui insultait à la saison.
— Ma mère, puis-je faire entrer Snap, dit-il sans quitter le bouton de la serrure?
— Certainement , mon cher fils ; n'êtes-vous pas le maître dans celte n aison , répondit la baronne d'une voix affectueuse et triste.
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Léonce rouvrit la porte , et un énorme lévrier blanc tacheté de gris, se glissa en tremblant dans l'appartement. Madame Granval l'appela, lui fit quelques caresses, et le pauvre animal , rassuré par ces témoignages inaccoutumés de bienveillance, sauta légèrement sur un sopha de damas jonquille.
Léonce devint pâle de colère, et s'approchanl du lévrier, il le saisit par la peau du cou et le jeta rudement par terre. Snap s'était mis à gémir dès qu'il avait vu son maitre se diriger de son côté.
— Grâce pour lui , Léonce! il vous appartient, tout lui est permis. D'ailleurs il a l'air si propre.
— Oui , mais moi je ne veux pas qu'il courre ni qu'il saute. Je l'ai acheté pour l'avoir toujours sous la main.
Snap, comme s'il eût compris ces paroles, s'étendit aux pieds de son maitre, et fixa sur lui
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doux grands yeux hébétés àforce d'être craintifs.
— Ma mère , vous avez fait changer l'ameublement de votre chambre à coucher, continua Léonce.
« — J'ai voulu tout embellir pour votre arrivée, mon ami.
— Je serais bien venu sans cela , ma mère. J'aimais mieux la tenture rouge.
La parole expira sur les lèvres de madame Granval. Léonce se plongea dans un fauteuil, étendit les jambes, et posa ses deux pieds sur le flanc de Snap qui s'applatit comme s'il eût voulu rentrer sous terre.
Après quelques instants de silence, la baronne fit un effort sur elle-même et elle engagea de nouveau la conversation.
— Mon fils, dit-elle avec plus de tristesse et un peu moins d'affection , je vous ai fait appeler pour causer avec vous de deux choses fort sérieuses. La première exige une détermination
SUZANNE lVKSTOrVlU.E. <3
immédiate ; quant à l'autre, vous pourrez y réfléchir autant que cela vous conviendra.
Léonce prit un livre et se mit à le feuilleter.
— M. Verne, votre gouverneur, m'a demandé la permission de retourner dans sa famille aujourd'hui. Que pensez-vous que nous devions faire pour lui témoigner notre reconnaissance des soins qu'il vous a donnés.
— Il faut le laisser partir.
— Il est si désintéressé que cela lui suffirait probablement pour sa satisfaction , puisqu'il va rejoindre sa famille , répliqua la baronne avec amertume ; mais pour vous, mon fils ; pour moi aussi, ne pensez-vous pas que nous devrions assurer un sort à M. Verne qui vous a sacrifié cinq années de sa vie ? Il n'est pas homme à se plaindre si nous ne le faisions pas ; mais cela pourrait se savoir dans le monde , et vous pouvez être sûr qu'on nous blâmerait , ce qui serait de toute justice.
M SUZANNE D'ESTOU VILLE .
— \os affaires ne regardent pas le monde : au surplus , ma mère , faites ce que vous voudrez ; tout me conviendra pourvu que je ne me mêle de rien.
— Il est impossible , Léonce , que vous ne fassiez pas connaître vous-même à M. Verne ce que nous déciderons à son égard. Ce sera , d'ailleurs, une bonne occasion pour le remercier et lui dire que vous êtes fâché de vous séparer de lui.
— Pourquoi lui dirai s-je cela ? je n'en pense pas un mot. i\J. Verne était payé pour voyager avec moi ; je ne voyage plus ; il s'en va ; le reste ne me regarde pas.
— 11 suffit , Léonce. Je dirai ce que vous ne voulez pas dire : et je tacherai de faire oublier à M . Verne que ses soins constants et dévoués ont été inutiles.
A peine madame Granval eùt-ellc prononcé ces paroles, qu'elle s'en repentit. Quant à son
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fils, comme il ne les comprit pas, il resta aussi impassible qu'avant de les avoir enteudues. La baronne reprit :
— L'autre affaire est plus sérieuse, mon ami ; et je désire que vous me prêtiez toute votre attention. Je voudrais vous marier ; y consentirezvous ?
— Pourquoi pas? vous m'avez dit de voyager, je suis parti ; vous m'avez écrit de revenir, je suis revenu ; maintenant vous désirez que je me marie, je me marierai.
— Je vous remercie de cette confiance, Léonce, repartit madame Granval en se faisant violence pour ne pas éclater en sanglots. Mais dans cette circonstance ce n'est pas de la soumission à mes volontés qu'il vous faut, c'est un désir personnel de votre cœur, une conviction de votre raison ; sans cela vous ne vous croirez pas obligé de rendre heureuse la femme qui vous confiera
4$ St'ZAWï. D'ESTOUVILLE.
sa destinée, et vous serez malheureux vousmême, ce qui me mettra au désespoir.
En ce moment Snap voulut changer de position, mais Léonce comprima violemment ses flancs, et le pauvre animal s'applatit une seconde fois en poussant un cri plaintif et étouffé.
— Pourquoi rendrai-je ma femme malheureuse; ma mère? Je ne suis pas méchant.
Il y eut encore quelques minutes de silence : madame Granval pensait à la fille de son frère en contemplant douloureusement le lévrier de son fils.
— Ma sollicitude pour le bonheur de votre femme ne vous étonnera pas, Léonce, quand vous saurez que c'est ma nièce que je vousdesline.
— Ah ! c'est Éléonore que vous voulez me faire épouser ! J'en suis bien aise, dit Léonce en sortant de son apathie ; car je n'aurai pas besoin de me gêner avec elle. Aime-t-elle toujours les oiseaux ? Elle avait une bien jolie volière autre-
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fois. Je me souviens qu'un jour j'y ai enfermé un chat : c'était bien amusant.
— Ce sont des tours d'écolier qu'il faut oublier. Votre cousine n'est plus une enfant ; c'est une personne sérieuse , instruite , qui désirera que son mari ait des habitudes graves comme les siennes. Si elle s'aperçoit que vous n'êtes pas changé, elle ne voudra peut-être pas vous épouser.
— Eh bien ! je resterai garçon : j'aime autant cela ; ou bien vous me chercherez une autre femme.
— J'ai envoyé ce matin un exprès à votre oncle pour lui annoncer votre arrivée et lui dire que nous irions diner aujourd'hui à Courville.
— Très bien , ma mère. Maintenant , si vous n'avez plus rien à me dire, je vais faire un tour dans le parc. Savez-vous s'il y a beaucoup d'élèves à la faisanderie ?
— J'ai pensé à tous vos plaisirs, mon fils ; et
SU SUZANNE DESTOUVILLE.
j'espère que vous serez satisfait. Mais ne vous éloignez pas trop; l'heure du déjeuner approche.
Léonce était déjà debout. Il sortit suivi de Snap dont le corps paraissait endolori.
A peine eut-il refermé la porte, que madame Grand val , libre de laisser éclater sa douleur, se mit à fondre en larmes. La réalité surpassait toutes ses craintes.
« Ce n'est plus un enfant , s'écria-t-elle avec amertume, et ce ne sera jamais un homme! Il est ingrat, égoïste, oppresseur et faible à la fois ! Sa soumission n'est que de l'indifférence, sa douceur que de l'apathie ! il ne hait rien, n'aime rien, ne désire rien! Nous irons à Courville, puisque j'ai annoncé notre visite à mon frère ; mais ce sera pour lui dire que ce mariage est impossible, qu'il serait criminel ! S il s'agissait d'une étrangère, j'hésiterais à y consentir; il s'agit de ma nièce, je dois, je veux l'empêcher.
Oh! pourquoi l'ai-je éloigné de moi pendant des années? Si nous ne nous étions pas séparés, nia tendresse lui aurait enseigné l'affection , son cœur se serait animé à la chaleur du mien ! Ce n'est pas le sommeil de son intelligence qui me désespère, c'est la torpeur de son àme qui n'a pas même un écho pour les prières qu'on lui fait entendre ! Malheureuse mère ! malheureux enfant! et j'étais si joyeuse quand je l'attendais! »
Madame Grandval resta plongée dans ces douloureuses pensées, jusqu'au moment où l'on vint lui dire que le déjeuner était servi. Alors, elle essaya de rendre un peu de sérénité à son regard , un peu de calme à sa physionomie, dont l'altération aurait accusé son fils ; puis, elle descendit lentement à la salle à manger.
Elle y trouva Suzanne et M. Verne, qui causaient , debout dans l'embrasure d'une fenêtre; Léonce n'était pas encore rentré.
*<2 SÛÊANNË D'ESTOIÎVILT.E.
Madame Granval avait le sourire sur les lèvres, et cependant mademoiselle d'Estouville, au lieu de lui baiser respectueusement la main , comme elle avait l'habitude de le faire, matin et soir, se jeta à son cou, après l'avoir rapidement interrogée du regard.
La baronne ne se méprit pas sur la signification de ce témoignage inusité de tendresse , et elle y vit une nouvelle preuve de l'irréparable étendue de son malheur , qui était si complet qu'elle ne fut pas humiliée de le savoir compris.
Elle reçut donc avec une tendre émotion les caresses de Suzanne ; puis elle s'approcha de M. Verne, et elle lui dit affectueusement :
— Vous allez nous quitter aujourd'hui, Monsieur, et je crains bien de ne pouvoir vous dire à quel point je suis reconnaissante du dévouement que vous avez montré à mon fils. Je viens de passer quelques instants avec lui , et ce n'est que depuis lors que j'ai bien apprécié le service
SUZANNE D'KSTOU VILLE. «5
immense que vous m'avez rendu. J'espère, continua-t-elle d'une voix défaillante, que Léonce le comprend comme moi ; mais vous savez qu'il est peu démonstratif, quoiqu'il soit bon. Sa reconnaissance s'en est remis à celle de sa mère, sans doute pour qu'elle fût plus complète, et qu'il vous fût moins facile d'en refuser les témoignages. Us vous parviendront dans votre famille , Monsieur ; mais je vous demande en grâce de ne les considérer que comme une bien faible preuve de l'affection que je vous dois et que je vous porte.
M. Verne répondit comme un homme profondément touché et parfaitement délicat , c'està-dire qu'il ne se crut pas plus obligé de dissimuler sa gratitude que de dévoiler l'insuffisance de ses soins. Il parla de Léonce comme d'un ami qu'il aurait obligé avec bonheur et dont il se séparait avec regret. En ce moment Léonce entra ; Snap n'était pas avec lui.
»4 SUZANNE D'ESTODVILLE.
— Ah ! vous voilà encore , Verne ! je vous croyais parti. Si je vous avais su ici, je vous aurais mené voir ma faisanderie.
Il n'y avait rien à répondre à de telles paroles, et tout le monde garda le silence pendant qu'on se mettait a table.
— Qu'avez-vous fait de votre beau chien, mon fils? demanda madame Granval , qui voulait à tout prix empêcher Léonce de laisser voir son indifférence pour l'homme qui s'était dévoué à lui pendant cinq ans.
— Mon chien? il se sèche au soleil sur la grande pelouse, car je lui ai fait prendre un bain dans le réservoir du potager. Les lévriers courent bien et nagent mal : eh bien ! je ne veux pas que Snap galoppe, mais cela m'amuse qu'il barbotte ; il a eu bien peur.
— Que lui ferez-vous faire quand il saura nager, reprit madame Granval ?
— Oh ! je ne sais pas! je le donnerai peut-
blZANNE n'ESTOU VILLE. 39
être, car si je n'ai plus rien h lui apprendre, il m'ennuira à la mort ; mais , j'y pense, je ferai comme pour Verne, je le renverrai dans sa famille.
A. cette comparaison brutale, madame Grauval ne put se contenir plus longtemps. Ses yeux se remplirent de larmes, et ce fut d'une voix étouffée par la douleur et l'indignation qu'elle dit à son tils , qui riait de sa plaisanterie :
— Léonce , vous n'avez pas d'àme , et vous me ferez mourir de honte et de désespoir.
— Qu'ai-je donc fait de si mal , murmura le pauvre jeune homme avec une expression vague, qui prouvait qu'il n'avait pas la moindre idée de son inconvenance. Verne, si je vous ai fâché, il faut me pardonner : vous savez bien que je ne suis pas méchant.
Vous savez bien que je ne suis pas méchant , était l'excuse ordinaire de Léonce lorsqu'on lui faisait toucher du doigt un de ses torts.
— Je le sais , je le sais , mon ami ; répondit M. Verne avec la plus touchante indulgence. Je sais même que vous êtes bon , car j'en ai eu la preuve plus d'une fois.
Après cet incident , le déjeuner s'écoula d'une manière assez paisible, grâce à Suzanne qui soutint à elle seule la conversation.
Au moment où l'on se levait de table, mademoiselle d'Estouville s'approcha de la baronne et lui dit à voix basse :
— J'espère que l'arrivée de Monsieur votre fils ne vous rendra pas ma présence moins nécessaire, et vous seriez bien bonne, Madame, de me permettre de passer encore quelques semaines avec vous.
— Vous êtes un ange de bonté, Suzanne, reprit madame Granval attendrie : vous me demandez ce que j'allais vous supplier de faire. Mais vous voyez ce qui se passe ici, mon enfant : mon intérieur peut devenir bien triste, et il y a
peut-être de l'égoïsme à moi à vous demander d'y rester encore. Laissez-moi donc vous dire, dès à présent , que je ne vous en voudrai pas de me quitter.
— Cette liberté me rend bien heureuse, Madame; car elle m'aidera, j'espère, à vous prouver une tendresse que je ne savais comment vous témoigner.
Cette conversation avait lieu pendant le trajet de la salle à manger au salon; l'arrivée de M. Verne et de Léonce, qui suivaient à quelque distance, l'interrompit. Bientôt on se sépara pour se disposer à partir pour Courville. Suzanne ne devait pas être du voyage ; quant à M. Verne, il avait été convenu qu'on le laisserait en passant dans une auberge où la diligence qu'il comptait prendre pour retourner à Paris, changeait de chevaux.
Léonce fut le premier prêt à partir pour Courville , et quand il arriva dans le salon, sa mère
n'y était pas encore ; mais il y trouva mademoiselle d'Estonville qui s'y était établie pour dessiner une vue du parc qu'on n'avait que de cette pièce. Il s'approcha tout doucement de la jeune personne, et celle-ci , sans quitter son ouvrage, l'accueillit par une gracieuse inclination de tête. Léonce la regarda travailler, debout derrière sa chaise, mais pendant quelques instants il ne lui adressa pas la parole.
— C'est bien joli ce que vous faites là, Mademoiselle, lui dit-il enfin ; toutefois, si vous mettiez Snap sur ce gazon , ce serait plus joli encore. Voulez-vous que j'aille le chercher? il ne doit plus être mouillé maintenant.
— Gardez-vous en bien, Monsieur, repartit vivement Suzanne ; ce pauvre Snap- est déjà assez malheureux, sans lui donner encore le tourment de poser devant moi. Si vous désirez qu'il figure dans mon croquis, je l'esquisserai de mémoire, et tout le monde sera content.
SUZANXR TVrSTOUVTLLE. 8t
— Pourquoi dites-vous que mon chien est malheureux? -le viens de lui porter une excellente pâtée.
— Oui , mais vous l'empêchez de courir, lui dont c'est la vie, et vous l'obligez à se baigner quand il déteste l'eau. Savez-vous que cela n'annonce pas un bon cœur.
— Tant pis pour lui ; pourquoi est-il chien ? Je veux qu'il me craigne pour qu'il m'obéisse.
— Vous y parviendriez peut-être plus facilement en vous en faisant aimer.
— C'est trop long ; et puis je ne sais pas comment cela se fait.
• — Demandez-le à madame votre mère. Mais à propos de votre mère, voulez-vous lui foire un grand plaisir?
— Certainement que je le veux , si cela n'est pas trop difficile.
— Mon Dieu , il s'agit tout simplement, quand vous vous séparerez de M. Verne, de lui dire
60 SDZANNE D'ESTOUVILLE.
que vous êtes bien reconnaissant de tout ce qu'il a fait pour vous, et que vous êtes très fâché de son départ.
— Mais c'est que je ne suis ni reconnaissant ni fâché, et je ne veux pas mentir.
— Au fond, vous ne mentiriez pas, j'en suis sûre : cherchez bien ; vous verrez que M. Verne vous a rendu des services , et vous découvrirez que son absence vous laissera du vide.
— Je ne puis savoir cela que quand il sera parti : mais puisque vous croyez que je ferai plaisir à ma mère, je répéterai ce que vous m'avez dit : voyons, redites-le moi encore une fois.
Suzanne arrangea une petite phrase affectueuse et simple, et elle la prononça deux ou trois fois, sans affectation.
— Je crois que je pourrai m'en tirer, dit Léonce. Ëtes-vous depuis longtemps ici, Mademoiselle ?
— Depuis un mois environ. Je devais en par-
SUZANNE IVF.sTorvil.M'. fil
tir aussitôt après votre arrivée ; mais j'ai demandé à madame votre mère de rester encore quelques semaines avec elle, si toutefois cela ne vous contrarie pas.
—-Me contrarier? moi? cela m'est bien égal.
Suzanne sourit ; en ce moment , madame Granval entrait dans le salon.
— Léonce , dit-elle , la voiture est là; il ne faut pas faire attendre votre oncle. Adieu, ma petite Suzanne. A ce soir.
Suzanne conduisit madame Granval jusqu'à sa voiture , puis elle revint reprendre ses crayons.
Lorsque la baronne et son fils furent arrivés à l'endroit où ils devaient se séparer de M. Verne, celui-ci prit la main de Léonce et la pressa affectueusement dans les siennes. Il paraissait profondément ému.
— Adieu, mon ami , lui dit Léonce ; vous avez été bien bon pour moi, je ne l'oublierai jamais.
64 Sl.ZAN.Vr D'ESTOC VILLE.
Malgré le contraste qu'il y avait entre ces paroles et le ton avec lequel elles étaient prononcées, M. Verne en parut aussi heureux que surpris. Quant à madame Granval elle était radieuse; mais sa joie fut de courte durée, car à peine la voiture eut-elle été remise en mouvement , que Léonce , au lieu d'adresser un dernier regard à son arni, debout sur le chemin, n'eut l'air occupé que de sa satisfaction de passer du devant dans le fond de la calèche ; néanmoins, sa mère se hasarda à le remercier de ce qu'il avait fait.
— Je ne suis pas fâché d'en être quitte, répondit-il avec son indifférence ordinaire; si nous avions eu un quart de lieue de plus à faire j'aurais tout oublié.
— Oublié quoi, mon fils, demanda madame Granval, en reprenant subitement toutes ses angoisses?
— i Eh ! parbleu , la leçon de mademoiselle
Suzanne. C'est elle qui m'avait dit de parler à Verne, comme je l'ai fait. Vous devriez bien l'engager, ma mère, à ne se mêler que de ce qui la regarde.
Madame Granval se couvrit les yeux avec son mouchoir, et Léonce se mil à siffler. Ce fut ainsi qu'ils arrivèrent à Courville. M. Loubertet Éléonore les attendaient au haut du perron du château.
— Bonjour, mon oncle ; bonjour Éléonore, s'écria Léonce d'aussi loin qu'il les vit. J'ai eu un temps affreux pour passer la Manche.
Madame Granval se hâta de descendre de voiture ; la douleur la suffoquait, mais elle voulait faire bonne contenance jusqu'au dernier moment.
M. Loubert paraissait ravi de revoir son neveu, et, personnel dans sa joie comme dans toutes ses impressions , il ne remarqua pas la souffrance de sa sœur. Quant à Éléonore, sa phy-
66 SUZANXE D'ESTOUVILLE.
sionomie était d'une impassibilité gracieuse qui ne laissait deviner aucune des pensées de son cœur.
— Tu es bien content de nous voir, Léonce? dit M. Loubert en secouant avec cordialité la main de son neveu.
— J'aurais autant aimé ne venir que demain, répondit celui-ci, car je commence à en avoir assez des voyages ; mais ma mère a voulu que nous vinssions aujourd'hui, et vous savez que je ne lui fais jamais de chagrin.
— Il est toujours le même , reprit avec bonhomie M. Loubert, un peu étonné de cette franchise. Tu dois trouver ta cousine bien grandie ?
— Oui, mais ses cheveux ont beaucoup bruni et j'en suis fâché, car j'aime les blondes. Éléonore , avez-vous toujours une volière?
— Certainement, mon cousin; je n'ai eu garde de perdre un goût que vous partagiez.
— Alors, la première fois que je reviendrai
SUZANNE D'ESTOUVILtE. 67
ici, j'apporterai un chat. Vous vous souvenez, comme il y a six ans?
Et Léonce se mit à rire aux éclats.
— Mon frère, je voudrais vous parler sans témoins : allons dans votre chambre à coucher, dit madame Granval.
— Je comprends; je comprends, ma sœur.
Vous voulez les laisser seuls ; c'est assez bien imaginé.
Ils sortirent, et les deux jeunes gens restèrent dans le salon.
- — Il parait, ma cousine, qu'on va nous marier, dit brusquement Léonce à Eléonore. C'est une assez bonne idée que nos parents ont eue là. Avec ma fortune, j'aurais pu faire un mariage plus riche ; mais je vous connais depuis mon enfance, et je considère cela comme un avantage, car je déteste les nouvelles figures.
Une vive expression de fierté blessée passa sur le visage de mademoiselle Loubert, mais ce
68 SUZANNE D'ESTOBVILLE.
fut un éclair, et, sans hésiter, elle répondit en souriant :
— Mon père m'a parlé de ce projet, mon cousin, et je n'y mettrai pas plus d'obstacle que vous.
— Que ferons-nous quand nous serons mariés? D'abord je vous préviens que je ne veux pas aller à Paris.
— Eh bien ! nous resterons à la campagne. — 11 n'y aura pas d'obligation pour vous ;
pourvu que j'aie ma liberté, je vous laisserai la vôtre. C'est comme cela que j'en ai agi avec Verne pendant mes voyages, et nous nous en sommes trouvés très bien tous les deux .
— Mais comment dépenserons-nous notre grande fortune, si nous ne quittons pas la campagne, dit Éléonore, qui voulait profiter de cette première entrevue pour juger à fond son cousin.
— Et où est la nécessité de dépenser notre
SUZANNE D'KSTOUVILLE. 69
grande fortune? Ce ne serait pas la peine d'être riche, si on ne songeait qu'à manger son bien. J'ai peur, ma chère Éléonore, que mon oncle ne vous ait bien mal élevée sous le rapport de l'économie. Comment passez-vous vos journées ici?
— Je lis, j'écris, je peins, je fais de la musique ; et quand j'aurai un galant chevalier pour m'escorter, je monterai de temps en temps à cheval .
— Ce galant chevalier ne sera pas moi, sur mon honneur. J'aime beaucoup l'exercice du cheval , mais je veux être seul quand je le prends. Yous me gêneriez beaucoup pour courir adroite et à gauche, sauteries haies et les fossés, m 'arrêter, revenir sur mes pas, faire en un mot tout ce qu'on fait quand on est seul. Pour ce qui est de la lecture et de la peinture, vous pourrez on prendre à votre aise, cela ne me regarde pas; et j'en dirai autant delà musique,
ro SUZANNE D'ESTOUVILLË.
pourvu toutefois que vous choisissiez le moment où je ne serai pas à la maison. Je n'aime que les orgues de Barbarie, le soir, dans les grandes villes qu'on traverse, ou bien les chanteuses des rues quand elles viennent hurler autour des tables d'hôte, parce qu'on a le plaisir de leur jeter deux sous en les priant de se taire, c'est très amusant.
— Je donnerai un autre emploi à mes journées, dit Éléonore, en faisant un effort pour sourire; ensuite nous recevrons nos voisins, nous aurons des amis.
— Des voisins ! des amis, voilà encore une singulière idée, s'écria Léonce! donner des dîners et en recevoir, c'est-à-dire dépenser de l'argent et mettre des cravattes blanches ; entendre bavarder des hommes et voir minauder des femmes ; être à l'heure comme un fiacre et se tenir droit comme un soldat en faction ; céder le meilleur fauteuil et offrir les ailes de poulet!
SUZANNE I> KSTOmUE. 7i
cela ne me va pas du tout, Nonore, et vous pouvez dès à présent en faire le sacrifice.
Tout avait blessé mademoiselle Loubert dans cette vigoureuse sortie de son cousin contre les agréments de la vie de la campagne comme elle l'entendait; néanmoins ce qui lui avait été le plus pénible, c'était ce nom de Nonore, sobriquet d'enfance que la jeune fille avait proscrit depuis plusieurs années, et que son cousin venait de retrouver malencontreusement dans sa mémoire.
— Je vois que nous aurons de la peine à nous entendre, lui dit-elle avec sécheresse.
— C'est que vous ne le voudrez pas, car après tout, je ne suis pas méchant. La contrainte m'est pénible, parce que j'ai peu de goûts; et si on m'empêche de m'y livrer, que voulez-vous que je devienne? Le monde m'ennuie ; est-ce ma faute à moi si je ne comprends pas son langage? J'aime mieux vous dire tout cela d'avance, ma
72 SUZANNE DESTOU VILLE.
cousine, afin que vous ne puissiez pas me reprocher un jour de vous avoir volontairement trompée.
11 y avait dans ces paroles une franchise qui plut à Eléonore, et une mélancolie qui la frappa, parce qu'elle crut y voir l'espérance que l'état de son cousin n'était pas tout à fait désespéré.
« Je lui donnerai de la confiance en lui-même, pensa-t-elle, et quand il se croira comme tout le monde, il ne se refusera pas à vivre comme tout le monde vit. Je n'en demande pas davantage. »
Éléonore, rassurée par cette résolution tant soit peu égoïste, se trouva plus forte pour continuer une conversation, dont chaque mot, jusqu'à ce moment, avait été une humiliation pour elle ; elle reprit donc gracieusement :
— Je vous remercie, Léonce, d'être sincère avec moi ; car cette sincérité est une preuve de votre affection.
— • Oh ! mon Dieu! non, ma cousine ; je dis ce que je pense, parce que je ne pense jamais deux choses à la fois, et quand je ne parle pas, c'est que je ne trouve rien à dire, et cela m'arrive bien souvent.
— C'est ce que le monde appelle du beau nom de sagesse, mon cousin, répondit Éléonore, en mettant sur le champ à exécution le projet qu'elle avait formé de rendre son futur mari confiant en lui-même.
— Le monde a bien de la bonté, ma cousine ; et je crois qu'il me plaira beaucoup si je ne le vois jamais.
Après cette première tentative peu heureuse de mademoiselle Loubert, il y eut un moment de silence, pendant lequel Léonce, ayant tout à fait oublié ce qui venait de se passer, se mit à examiner l'arrangement du salon, qui avait subi une véritable transformation depuis qu'Éléonore s'était élevée, par son âge et l'empire
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qu'elle avait pris sur son père, à la dignité de maîtresse de maison : les anciens meubles avaient été remplacés par d'autres d'une forme élégante et nouvelle ; de riches tentures de soie recouvraient les vieux papiers à grands ramages qui tapissaient jadis les murs : le changement était complet.
— Est-ce que mon oncle a gagné beaucoup d'argent depuis quejesuisparti, demanda Léonce avec une sorte d'inquiétude?
— Je le crois, car il est toujours fort occupé d'affaires, et vous savez qu'il a la main heureuse. Mais parlez-moi un peu de vos voyages : vous avez dû voir des choses fort intéressantes.
— Oh! mon Dieu, non. Tous les pays se ressemblent, et je me suis ennuyé partout.
— Même en Italie ?
— En Italie moins qu'ailleurs, parce que je n'y suis pas resté aussi longtemps qu'en Allemagne et en Angleterre.
SUZANNE D'ESTOITVILLE. TU
— Avez-Yous rapporté quelques objets d'art?
— J'ai ramené un chien magnifique qui s'appelle Snap. La première fois que je viendrai ici à cheval, je nie ferai suivre par lui. C'est un lévrier : quand il se dresse et qu'il met ses pattes de devant sur mes épaules, il est plus grand que vous.
La même expression de fierté, qui avait déjà altéré la sérénité de la physionomie d'Éléonore, reparut une seconde fois, et ce fut avec une légère nuance de dépit que la jeune fille dit à son cousin :
— Voulez-vous que nous allions faire un tour dans le parc, Léonce ? Je vous montrerai ma volière, qui est fort intéressante en ce moment : presque toutes les femelles ont des œufs ou des petits.
Léonce, qui détestait par-dessus tout la conversation, et qui, entre toutes les choses, préférait les plus insignifiantes, accepta avec empres-
sèment la proposition de sa cousine. Ils sortirent donc tous les deux, et bientôt ils disparurent sous les beaux ombrages du parc de Courville.
Au même moment, madame Granval achevait de faire connaître ses honorables scrupules à son frère, qui avait de la peine à les comprendre.
— Vous le voyez, mon frère, disait-elle, il est impossible que je consente à ce mariage. Il ferait le malheur de votre fille, et je ne m'en consolerais de ma vie.
— Vous ne connaissez pas Eléonore, ma sœur, reprenait l'honnête industriel, un peu confus d'avoir moins de sollicitude que madame Granval pour le bonheur de son enfant : elle n'est pas romanesque, et pourvu que son mari soit honnête homme, elle s'arrangera parfaitement de tout le reste.
— Mais je vous répète qu'il n'a pas plus
SUZANNE D'ESTOU VILLE. 77
d'intelligence que lors de son départ, il y a cinq ans.
— Je répondrai à cela que, pendant ces cinq années de liberté, il n'a pas fait une seule sottise. Quel est le jeune homme de son âge dont on en puisse dire autant.
— Il ne saura pas gérer sa fortune.
— Ma fille l'aidera. C'est elle qui administre toutes mes propriétés rurales. ,
— Il la blessera par ses propos ; il l'humiliera par ses sentiments vulgaires.
— Parce qu'il dit et fait ce que les autres pensent et cachent ! Ma fille est trop raisonnable pour cela .
— Il n'a pas de suite dans les idées.
— 11 n'en sera que plus facile à conduire.
— Eh bien ! il est sans cœur, s'écria madame Granval avec désespoir.
— Il n'en fera que moins de sottises.
— Mon frère, vous calomniez votre fille. Je
n SUZANNE D'ESTOUVILLE.
suis sûre qu'à l'heure qu'il est, elle songe déjà au moyen de rompre cette union, à laquelle elle n'avait consenti que sur l'espérance d'un changement qui ne s'est pas réalisé. Éléonore a le sentiment de sa valeur ; elle sait qu'elle pourra épouser à peu près qui elle voudra avec ses avantages personnels et ses cent mille livres de rentes.
— Dites plus de deux cents, ma sœur, repartit vivement M. Loubert, qui avait tenu en réserve ce dernier argument, comme Napoléon ménageait sa garde pour décider le gain des grandes batailles.
— Raison de plus, mon frère, pour que je retire ma parole. Si Éléonore était pauvre, j'aurais hésité peut-être; mais en vérité, maintenant j'aurais l'air de sacrifier à un vil intérêt les devoirs les plus sacrés.
La figure de M. Loubert prit une expression d'étonnement si prononcée, qu'il ne tint qu'à
madame Granval de croire qu'elle avait dit la chose la plus absurde du monde .
— Ne me comprenez-vous pas, mon frère, continua-t-elle? je refuse votre fille parce qu'elle est assez riche pour n'avoir pas besoin d'acheter la fortune de mon malheureux fils au prix de son bonheur et de sa dignité.
— On n'est jamais assez riche pour n'avoir pas envie de s'enrichir encore.
— Ah! mon frère!
— Ma sœur, écoutez-moi : je respecte vos scrupules quoique je les trouve exagérés. Si ma fille était romanesque je me rangerais à votre opinion, et d'un commun accord nous renoncerions à ce mariage ; mais je vous le répète encore une fois, Eléonore est calme, sensée ; dans ma manière de voir il n'y a pas de jeune personne qui soit plus faite pour s'arranger du caractère de mon neveu, car elle a tout ce qu'il n'a pas, et il lui manque justement
ce qui ferait obstacle au bonheur d'une union semblable, c'est-à-dire une tête trop vive, un cœur trop sensible. Faisons une chose pour mettre notre responsabilité à couvert : nos enfants se verront tous les jours librement, et dans trois mois Eléonore, à laquelle je promets de ne faire aucune violence, se prononcera. Consentez-vous à cette épreuve?
— J'y consens, mon frère, parce que l'issue ne m'en parait pas douteuse ; votre fille refusera : je serais même fâchée pour elle et pour Léonce qu'il en fut autrement, car ce serait évidemment pour sa fortune qu'elle l'épouserait. En attendant, comme je ne veux pas qu'elle me croie capable d'une combinaison analogue, je \ais lui dire devant vous que je la laisse libre d'accepter ou de refuser. Faites-là prier de venir nous joindre.
M. Loubert tira le cordon de la sonnette; un domestique se présenta aussitôt.
SUZANNE D'ESTOUVILLK. 81
— Constant, allez au salon prévenir mademoiselle 'Eléonore que sa tante et moi nous l'attendons dans mon cabinet.
— Mademoiselle est dans le parc, avec M. le baron, répondit le domestique. Je leur ai entendu dire en passant qu'ils allaient du côté de la volière.
— Eh bien! cherchez ma fille, et qu'elle vienne à l'instant même.
Quelques minutes après , Eléonore arriva. Le grand air, le soleil, la marche avaient donné de l'animation à sa physionomie habituellement froide; elle était ravissante.
— Eléonore, mon enfant, c'est moi qui vous ai fait appeler, lui dit tendrement madame, Granval en lui faisant signe de s'asseoir auprès d'elle. J'éprouve le besoin de vous rassurer sur mon affection pour vous.
— Comment cela, ma tante ? demanda mademoiselle Loubert avec une certaine inquiétude.
— Vous avez déjà dû vous apercevoir, reprit la baronne , que Léonce n'a pas tiré de ses voyages le fruit que nous en espérions ; eh bien! je ne voudrais pas que vous pussiez croire que , dans l'état où il est , je suis venue ici uniquement pour parler à votre père de nos projets d'alliance.
Éléonore garda le silence ; après quelques instants d'attente, madame Granval continua :
— Je serais heureuse et iière de vous nommer ma fille, chère nièce ; mais ma conscience m'ordonne de vous dire que vous êtes entièrement libre d'accepter ou de refuser ce titre. Il vient d'être convenu entre votre père et moi que
„ tout était remis à votre décision, et que vous ne seriez pas tenue à la faire connaître avant trois mois d'ici.
Éléonore était trop ambitieuse pour n'être
.pas habile. Elle voulait épouser son cousin parce
qu'il avait une grande fortune , mais elle sentait
que si elle laissait deviner ce motif à une personne aussi noblement délicate que sa tante , celle-ci ne voudrait plus consentir au mariage. Cette position était difficile, caria véritable raison ne pouvant être avouée, il fallait en créer une autre et cela demandait du temps. Toutes ces idées se présentèrent à la fois à l'intelligence calme et lucide d'Éléonore, qui répondit :
— Votre procédé me touche, mais ne m'étonne pas , ma chère tante. En revoyant Léonce, j'avais prévu vos scrupules et je m'attendais à votre démarche. Vous avez raison, cette situation demande qu'on y réfléchisse avec maturité, et je vous remercie de me mettre à même de le faire. Ma tendresse pour vous est profonde ; mon amitié pour mon cousin est sincère ; avec ces deux guides, il est bien difficile que je me trompe sur le choix du parti que j'ai à prendre. En attendant aimez-moi toujours comme votre fille,
et quoiqu'il arrive, conservez-moi la même affection.
Le noble cœur de madame Granval ne vit dans ces paroles qu'un refus délicatement exprimé , et si elle fut touchée, elle n'en regretta que plus amèrement la nécessité dans laquelle elle s'était trouvée de le provoquer. Elle embrassa tendrement sa nièce , pendant que M. Loubert , qui n'était pas dans le secret des arrières-pensées de celle-ci , grommelait entre ses dents :
— Je crois, ma parole d'honneur, que ces deux femmes sont folles. Éléonore est maintenant aussi romanesque que ma sœur. Nous y mettrons bon ordre.
Le reste de la journée n'offrit aucun incident remarquable, grâce à M. Loubert qui , cédant aux conseils de sa fille, emmena Léonce sous le prétexte de lui faire visiter un établissement créé pendant son absence , sur lequel l'honnête in-
dustriel fondait, disait-il, de grandes espérances. Ils ne revinrent qu'à l'heure du diner : comme Léonce était fatigué, il ne parla pas , et tout se passa à merveille. Eu sortant de table madame Granval et son fils reprirent la route du IJaut- Mont. Pendant tout le trajet , la baronne pleurait dans un des coins de la voiture ; Léonce dormait profondément dans l'autre.
Après le départ de sa tante et de son cousin, Eléonore se hâta de gagner son appartement, quoique son père lui eût témoigné le désir de s'entretenir avec elle. Évidemment , il souhaitait qu'elle lui donnât l'explication de sa conduite, et c'est justement ce qu'elle voulait éviter. Ce n'est pas qu'elle redoutât M . Loubert ; mais , d'une part , elle ne se souciait pas de lui
88 SUZANNE D'KSTOT VILLE.
confier le secret de sa réserve, et, de l'autre, elle éprouvait le besoin de se recueillir en toute liberté, pour prendre un parti et aviser a ;x moyens d'en favoriser le succès. La position qu'elle s'était assurée par la réponse équivoque qu'elle avait faite aux nobles scrupules de madame Gr an val, lui permettait de temporiser; mais comme son père n'aurait pas compris des hésitations dont elle s'étonnait elle-même, elle pensait avec raison qu'en ne les divulgant pas , elle serait bien plus maîtresse d'en choisir une dans le nombre, pour en faire une volonté déterminée. L'ambition et l'intérêt personnel ont leurs heures de doute comme les plus nobles penchants.
Les âmes jeunes, alors même qu'elles manquent de droiture et d'élévation , gardent encore, dans leurs coupables calculs , une certaine pudeur , noble, mais impuissant instinct du bien, qui se borne à les rendre indécises au
SUZANNI DTSTOUVILLE. S9
moment d'accomplir le mal : inquiètes, troublées, elles cherchent à se faire illusion sur le mobile de leurs projets , et elles les poursuivent en se persuadant que ce mobile est honorable. Petitàpelit, l'illusion se dissipe, la vérité apparait ; mais l'orgueil est engagé à la réussite , l'abandon ressemblerait à l'aveu d'un tort, et on achève avec connaissance de cause ce qu'on avait commencé dans le doute. Puis les années arrivent, l'esprit devient plus positif, le jugement plus lucide, lecœur plus sec, la conscience moins délicate, et le besoin de se tromper cesse avec la possibilité de le faire.
ÉléonoreLoubert était dans la première phase de la disposition que nous venons d'analyser. Orgueilleuse et froide; gâtée par un père sur lequel elle avait une supériorité marquée; à peine échappée à vme éducation qui n'avait élé qu'un cours complet de vanité, sa seule volonté fixe, son unique désir consistait à se créer une
position si brillante . qu'il lui fut impossible d'en envier une autre. Enfant, elle avait rêvé un mariage qui lui donnerait un grand nom, qu'elle pourrait soutenir avec l'immense fortune de son père, et elle avait caressé cette espérance jusqu'au moment où son orgueil lui avait fait entrevoir qu'il serait bien plus flatteur de tout devoir à elle-même. Son union avec son cousin favorisait cet ambitieux désir , et quand son père la lui avait proposée, elle n'avait pas hésité à répondre quelle y consentait.
Peut-être alors partageait-elle les espérances de madame Granval sur le changement de son fils ; peut-être aussi ne souhaitait-elle pas qu'il fût complet; quoiqu'il en soit, la première visite de son cousin lui avait laissé une impression pénible, et elle voulait, avant tout, consulter sa raison , que, dans l'innocence de son ambition , elle appelait sans doute son cœur.
Triste, parce qu'elle avait été humiliée, mais
Sl'ZANNE D'ESTOUVIUE. SI
calme, parce qu'elle était sans entraînement, elle repassa tous les souvenirs de la journée qui venait de s'écouler , et elle reconnut, avec un douloureux dépit, que Léonce était frappé d'une de ces nullités ingouvernables qui n'offrent aucun dédommagement à ceux qui en partagent l'humiliation. Que deviendraient les avantages d'une grande existence s'il fallait vivre à la campagne? Quel mérite y aurait-il à dominer un homme d'une faiblesse d'intelligence évidente, et quelle honte n'y aurait-il pas à être peut-être tyrannisée par lui? D'un autre côté, si elle renonçait à la main de son cousin, celui-ci n'en trouverait pas moins une autre femme, et si elle était riche, ce qui n'était pas absolument impossible, l'héritière de M. Loubert n'aurait plus la grande existence de la province , et le château de Courville serait éclipsé par celui du Haut- Mont. Ces divers inconvénients, examinés au point de vue de la vanité, étaient à peu près
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égaux, et dès-lors choisir entre eux devenait une chose difficile.
Éléonore avait trois mois pour réfléchir ; mais comme elle était calculée, elle voulait prendre dans son for-intérieur un parti àl'instant même, afin de régler sa conduite sur sa résolution. Toutefois, elle reconnut bientôt qu'il était préférable pour elle de continuer à temporiser, de manière à rester libre jusqu'au ternie fixé pour faire connaître sa décision. Par ce moyen, elle pourrait dire que le mariage lui convenait , si elle parvenait à vaincre les crainlcs que lui inspirait, le caractère de Léonce, ou le refuser définitivement s'il se présentait pour elle une occasion favorable de contracter une autre alliance. Dans cette dernière espérance, elle aurait encore la ressource de demander à sa tante un nouveau délai pour se prononcer irrévocablement.
SOZANNE D'ESTOIMLLE. 93
Le résultat de sa méditation peut se résumer ainsi :
« Si d'ici trois mois je découvre un moyen « certain de gouverner Léonce, je l'épouserai; « dans le cas contraire, j'ajournerai ma résolu- « tion au printemps prochain, et alors j 'en épouc serai un autre.... peut-être. »
Fortifiée par l'adoption de ce plan, qui réunissait le double avantage d'être à la fois absolu et indéterminé , Éléonore se rendit auprès de son père, qui, dès qu'il la vit entrer dans son cabinet, lui dit avec une brusquerie qui décelait toutes les inquiétudes que l'arrangement convenu entre sa sœur et sa fille lui avait données :
— A qui diable en avais-tu cet après-midi , de répondre à ta tante comme tu l'as fait ? Tu es allée au-devant de tous ses désirs au lieu de les combattre; dans ta position, tu pouvais difficilement faire une plus grande maladresse.
M SUZANNE DESTOU VILLE.
— Voyons, mon père, répondit El éonore, auriez-vous trouvé bien convenable que je montrasse plus de désir d'épouser mon cousin que ma tante n'en éprouve de le marier?
— Subtilités de jeunes filles ! je n'entends rien à cela et ne connais que le droit chemin. D'ailleurs ce n'est pas un homme que tu épouses, ce sont des terres, des bois, des herbages, des rentes sur l'État et un titre de baronne.
Il fallait que M. Loubert eût une profonde connaissance ou un merveilleux instinct du caractère de sa fille pour oser lui parler ainsi. Éléonore le senti 1, et pour éluder la nécessité de s'offenser de ce langage, elle feignit de n'avoir compris qu'une partie de l'observation de son père.
— Je croyais que vous n'aimiez pas la noblesse, lui dit elle doucement....
— Je déteste l'ancienne , c'est vrai ; mais celle d'hier qui ressemble à celle de demain , je
SUZANNE D'ESTOU VILLE. M
ne la hais pas. On sait du moins pourquoi elle a été donnée à ceux qui la possèdent.
— Il en serait de môme de l'autre si on lisait l'histoire au lieu de lire la gazette, reprit Eléonore qui ne tenait pas autrement à son idée, mais qui n'était pas fâchée d'engager son père dans une discussion qui lui fit perdre de vue ses idées de prochain mariage.
Mais M. Loubert n'était pas homme à se détourner d'un but positif pour s'amuser à caresser une marotte, quelque chère qu'elle lui fût. L'union de sa fille avec son neveu avait été le rêve de toute sa vie, et, depuis quelques mois, il la regardait comme une nécessité de sa situation personnelle. Aussi la réponse qu'il fit à sa fille allait également à l'habile diversion de cette dernière et à sa propre pensée.
— Tu parles comme si tu espérais épouser un duc et pair.
— Cette folie n'est jamais entrée dans mon
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cerveau, mon père : rendez plus de justice au fcon sens de votre fille. .
— Ma foi, que veux-tu que je suppose, quand je te vois refuser le plus beau parti du pays et même des pays voisins?
— J'ai demandé du temps pour réfléchir, ce n'était pas, ce n'est pas refuser.
— D'accord , mais avec tes délicatesses , si ma sœur trouve quelque chose de mieux pour son fils, elle se prévaudra de tes hésitations pour rompre avec nous.
— Eh bien ! mon père, pensez-vous que je reste fille pour cela, répondit Éléonore en s'appuyant gracieusement sur le dossier du fauteuil de son père ?
— Je ne dis pas cela : mais tu épouseras quelque gentilhomme qui aura du mépris pour toi et qui t'apportera une quarantaine de mille livres de rentes.
— Si je fais cela, c'est que vous l'aurez vou-
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lu, car vous savez que de moi-même je ne décide rien.
— Témoin aujourd'hui , fine mouche ; répliqua M. Loubert en s'adoucissait.
— Je n'ai pas eu le temps de vous consulter, c'est pour cela que j'ai répondu vaguement, afin d'être, quoi qu'il advint, en mesure de ne faire que votre volonté.
— Vraiment ! telle a été ton idée ? .
— S'il en eût été autrement, j'aurais répondu franchement oui ou non.
— Au fait, c'est vrai Mais voilà comme
je suis, je me fâche toujours sans savoir le fond des choses. Alors tu m'autorises à envoyer un exprès demain matin à ma sœur, pour lui dire que le mariage se fera quand elle voudra.
— Certainement : c'est bien comme cela que j'ai pensé que les choses s'arrangeraient, grâce à vous Ecrivez à ma tante que Léonce me
M SUZANNE D'ESTOUVILLE.
plaît, que je l'aime et que je serai très heureuse de l'épouser.
M. Loubert n'avait pas beaucoup d'esprit, et, excepté en affaires d'argent, encore moins de finesse ; mais il était doué d'un prodigieux bon sens, et si les causes d'une démarche lui échappaient quelquefois, il en jugeait merveilleusement les conséquences.
Il se retourna brusquaient sur son fauteuil pour faire face à sa fille, toujours appuyée sur le dossier, releva ses lunettes sur son front et attacha un regard interrogateur sur le visage impassible d'Eléonore.
— Je ne dirai pas une pareille absurdité, quand bien même elle serait vraie. Madame Granval sait très bien que son fils ne peut pas tourner la tête d'une fille comme toi.
— Alors que lui écrirez-vous ? Si elle ne croit pas à mon affection pour Léonce, elle s'imaginera que je l'épouse pour sa fortune.
— Elle est capable de s'imaginer cela, dit M. Loubert d'un ton goguenard. Alors, conlînua-t-il comme frappé d'une réflexion soudaine, il serait possible que tu n'eusses pas fait une chose si maladroite en demandant un délai de trois mois pour te décider ; car autant il serait extraordinaire que tu te fusses prise d'une passion subite pour ton cousin , autant il sera facile d'expliquer à sa mère que tu t'es attachée à lui d'une de ces affections calmes et sérieuses qui font les bons ménages.
— Ainsi le hasard m'aurait bien inspirée.
— Je le crois si bien que je n'écrirai pas à ma sœur. L'essentiel pour moi est que je sois sûr de tes dispositions. Puisque tu aimes, distu, Léonce, il ne te sera pas difficile de le laisser voir à sa mère avec de certains ménagements.
Eléonore baissa les yeux sans répondre. Elle éprouvait une sorte de honte d'avoir trompé
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son père, et elle arrangea la souffrance intérieure qu'elle en ressentait , de manière à lui donner la touchante apparence d'un sentiment de pudeur bien naturel dans sa position.
Pendant celte même journée, Suzanne n'avait été préoccupée que des douleurs maternelles de madame Granval; aussi profita- t-elle de la liberté plus complète que lui laissait l'absence de celte dernière pour écrire à son amie Claire de Royan. Nous citerons encore cette lettre, comme cela nous arrivera chaque fois que la correspondance des deux orphelines pourra contribuer à répandre de l'intérêt sur notre récit ou ajouter à la clarté des événements et au développement des caractères.
« J'ai le cœur si rempli de tristesse, ma chère Claire, que quoique je vous aie écrit ce matin, je veux encore causer avec vous ce soir. C'est de cette pauvre madame Granval que je vous
parlerai, et rien que d'elle, car je ne saurais penser à autre chose.
o Son malheur est irréparable, j'en ai eu dix fois la peuve ce matin, et cependant je n'ai vu Léonce qu'au déjeuner et quelques minutes dans le salon, avant son départ pour Courville où sa mère l'a conduit cette après-midi. Je ne sache rien de plus affligeant que le spectacle de celte douleur qui n'est pas même soupçonnée de celui qui la cause, quoique les choses les plus insignifiantes ne lui échappent pas. C'est le cœur de Léonce plus que son intelligence qui est dans l'inertie. Il ne manque pas d'une certaine justesse dans l'esprit, mais du moment qu'il s'agit d'apprécier un fait qui doit mettre en action la partie divine de son àme, il n'entend plus rien, ne voit plus rien, ne sent rien. L'aiï'eclion, la reconnaissance, le dévouement lui sont inconnus, sans qu'il ait les défauts opposés à ses nobles penchants, .le ne vous don-
loa SUZANNE DESTOUVILLE.
nerai qu'une seule preuve de celte triste réalité: il a été impossible de lui faire comprendre ce matin qu'il avait des obligations à l'ami qui s'est dévoué à lui pendant cinq années et qui vient de le quitter.
c Si j'en juge par quelques mots que madame Granval m'a dit au moment de son départ pour Courville, j'ai lieu de croire qu'elle va annoncer à Éléonore Loubert, qu'elle lui rend sa liberté. Il est bien digne d'elle de prendre ainsi l'initiative pour la rupture d'un mariage qui était sa plus chère espérance ; mais j'espère que sa nièce répondra noblement à cette marque d'affection, c'est-à-dire qu'elle persistera à vouloir épouser son cousin Sans doute elle ne sera pas heureuse dans cette union, mais elle consolera cette mère si cruellement frappée, et il n'est pas impossible qu'elle parvienne, à force de tendresse et de dévouaient; à réchauffer ce cœur jusqu'à présent glacé. Une chose la
gênera peut-être pour prendre cette courageuse résolution , c'est l'immense fortune de son cousin. Elle craindra qu'on ne l'accuse dans le monde d'avoir tout sacrifié au désir d'acquérir une grande position. Si elle éprouve cette crainte et qu'elle me la confie, je lui dirai que cette accusation tombera d'elle-même si Eléonore , une fois mariée , vit dans la retraite et consacre toute son existence à sa belle-mère et à son mari. Il y aurait encore bien du bonheur dans cette vie qui ne demande qu'une tête calme et un cœur ardent.
« Quoique madame Granval et son fils soient absents pour toute la journée , je ne suis pas seule au château , car j'y ai un nouvel ami , à l'affection naissante duquel je suis déjà fort sensible. 11 est jeune, beau, craintif et malheureux, c'est plus qu'il n'en faut, me direzvous , pour se faire aimer. J'ajouterai , pendant que je suis en bon train de confidences,
que cet ami est à mes pieds taudis que je vous écris , et que je suis souvent dérangée et émue par ses soupirs.
« Comme je ne veux pas vous mettre l'esprit à la torture , je vous dirai sans plus tarder que ce beau soupirant est un magnifique lévrier ramené par Léonce. Le pauvre animal m'a prise en grande affection, et pendant l'absence de son maître, il ne m'a pas quittée un seul instant. M. Granval le tyrannise de la manière la plus cruelle en l'empêchant de courir et en l'obligeant à nager, Ce matin, j'ai pris sa défense, et c'est depuis ce moment qu'il s'est attaché à moi.
a J'entends le bruit de la voiture de madame Granval ; il faut donc que je termine cette lettre, ma chère Claire. Ne me grondez pas de vous l'avoir écrite; j'étais triste; qu'aurais-je fait? Adieu.
« .Mardi soir.
« Suzanne. »
SUZANNE DESTOUVILLE. 103
A peine mademoiselle d'Estouville avait-elle cacheté son paquet, que madame Granval entra dans le salon. Suzanne courut à elle et l'embrassa tendrement.
— Eli bien ! Madame, êtes-vous contente de votre journée ? lui demanda- t-el le.
— J'ai eu un moment de joie, mon enfant ; et j'ai su ensuite que c'est à vous que je l'avais dû.
— Comment cela ?
— Léonce a été très bien pour M. Verne au moment de leur séparation, et il m'a avoué ensuite que c'était vous qui lui aviez conseillé ce qu'il devait foire et même dicté ce qu'il devait dire.
— M. Léonce est un indiscret, reprit Suzanne en rougissant.
— Il est sincère, mon enfant ; ne lui reprochons pas celle qualité , puisque c'est la seule qu'il possède.
106 SUZANNE D'ILSTOU VILLE.
— Je suis ravie que M . Léonce se soit souvenu de mon petit avertissement, eâr cela vous prouvera, Madame, qu'il est susceptible de recevoir toutes les bonnes impressions qu'on lui donnera ; et quand il sera le mari de sa cousine, entre elle et vous, vous en ferez un homme excellent.
— Il faudra alors que je remplisse cette tâche àmoiseule, dit douloureusement madame Granval , car ce mariage ne se fera pas.
— Et pourquoi? demanda mademoiselle d'Estouviile avec le plus tendre intérêt?
— Parce que j'ai dit à ma nièce que je la laissais entièrement libre d'épouser son cousin ou de le refuser, et qu'elle m'a répondu de manière à me faire supposer un refus. Elle m'a demandé le temps de réfléchir.
— J" aurais fait comme elle, reprit vivement Suzanne, au grand étormement de la baronne.
— Vous vous calomniez, Suzanne, répondit madame Granval avec amertume.
— Oui, Madame, j'aurais demandé le temps de réfléchir, et je comprends que mademoiselle Loubert l'ait fait. 11 ne faut pas que le monde l'accuse d'épouser votre lilspour sa fortune , ni que vous puissiez avoir vous-même cette cruelle pensée ; et convenez que vous l'auriez eue si votre nièce vous eût dit sans hésiter qu'elle était ravie d'épouser son cousin.
— Vous avez raison, Suzanne, et vous êtes un ange de bonté, dit la baronne attendrie. Plaise à Dieu qu'Éléonore ait eu effectivement celte noble cause d'hésitation ! En attendant que j'en aie la certitude, je vous remercie toujours de m'en donner l'espérance.
Suzanne allait répondre, lorsque la voix de Léonce retentit avec violence dans la pièce qui précédait le salon.
— Snap ! Snap ! cria-t-il de toute la force d'une colère concentrée.
Le malheureux lévrier quitta la table sous laquelle il s'était blotti, et il vint enrouler son corps souple autour des jambes de Suzanne, debout à côté de madame Granval.
La porte du salon s'ouvrit brusquement, et Léonce , l'œil en feu, la bouche écumante, entra en demandant son chien d'une voix étouffée.
Dès qu'il l'eut aperçu il se jeta sur lui le bras levé et armé d'un jonc formidable.
— C'est moi qui suis la coupable, lui dit Suzanne avec douceur ; je ne lui ai pas ouvert la porte.
— De quel droit retenez-vous cette bête qui m'appartient?
— Je l'ai gardée près de moi, parce qu'elle était triste de votre absence.
— Quelle bêtise me dites-vous là ? triste de mon absence ! je le bats toujours.
SUZANNE D'ESTOlTIttl-. 109
— Alors c'était pour le consoler de votre prochain retour, reprit Suzanne, en mêlant à sa douceur une fine et affectueuse teinte d'ironie.
— Que ce soit une chose ou l'autre , votre faute ou la sienne, il sera battu.
Et Léonce releva sa canne qu'il avait un moment baissée.
• — Frappez-le donc, dit la jeunefille, en étendant son bras sur le dos, voûté par la frayeur, du pauvre Snap.
— Ma mère, continua Léonce en se tournant du côté de madame Granval, je ne suis donc pas le maître ici , comme vous me lavez dit ce matin ?
— On ne vous empêche pas de faire ce que vous voulez, mon fils ; seulement on cherche à vous faire comprendre ce qui est juste.
— C'est bien ennuyeux.
Et il sortit sans emmener Snap.
— Voyez si Ton peut en attendre le moindre
iiO SUZANNE D'ESTOU VILLE.
changement! dit madame Granval désespérée. — 11 ne m'a pas battue, reprit Suzanne avec un doux sourire.
Le résultat des événements que nous avons rapportés dans le chapitre précédent, fut que pendant quelques jours on ne parla pas des projets qui avaient hâté le retour de Léonce et décidé sa première visite à Cour ville. Les deux familles continuèrent à se voir très fréquemment, mais leur intimité ne fut que ce qu'elle aurait été en toute autre circonstance. Éléonore était
affectueuse pour sa tante, aimable et naturelle avec son cousin, prévenante pour Suzanne, qui commençait à s'attacher à elle parce qu'elle trouvait sa conduite honorable. M. Loubert, quoique fort contrarié intérieurement de ce qu'il appelait les délicatesses de sa fille, ne laissait pas voir son mécontentement et s'appliquait à se rendre son neveu favorable, en ne perdant pas une occasion de parler devant lui des opérations magnifiques à l'aide desquelles il augmentait chaque jour sa fortune. Léonce, que rien n'intéressait, prêtait cependant une oreille attentive aux récits de l'industriel, et décelait par ses questions un grand désir de voir son oncle s'enrichir encore. Plusieurs fois même il avait dit fort crûment qu'il préféraitÉléonore à toutes les femmes de la Normandie, parce qu'elle aurait quatre fois plus d'argent qu'aucune d'elles.
Quant à madame Granvàl, il était impossible de la regarder sans se sentir le cœur navré de sa
SUZANNE D'ESTOUVILLE. il 5
profonde douleur. Aucune parole amère ne sortait de sa bouche, aucun changement dans ses habitudes ne frappait ceux qui passaient leur vie avec elle, souvent même on la voyait sourire ; mais il y avait dans sa douceur quelque chose de si résigné, dans son activité une agitation si fébrile, dans ses sourires tant de désolation, qu'un désespoir expansif en aurait moins appris que cette souffrance muette. Toutefois, les personnes qui l'entouraient ne semblaient pas s'en apercevoir, et, par des motifs différents, n'y faisaient jamais la moindre allusion : de temps en temps seulement M. Loubert disait à son neveu :
— Que diable a donc ta mère ?
— Ma mère ! répondait Léonce avec étonnement, est-ce qu'elle a quelque chose?
— Je crois, ajoutait l'oncle, qu'elle a peur que tu ne veuilles pas épouser ma fille.
— Elle a tort ; je suis très décidé à devenir votre gendre, à moins cependant qu'il ne se pré-
U* SUZANNE D'ESTOUVILLE.
sente pour moi un plus riche parti , car alors tous comprenez...
— Oui, oui, je comprends, reprenait M. Loubert, qui comprenait en effet mieux que ne l'eut fait tout autre à sa place.
Il fallait que l'affection de Suzanne pour madame Granval fût grande, pour que la fière et noble jeune fille consentit d'elle-même à rester dans un intérieur dont elle regrettait la tristesse tranquille, brusquement troublée par la présence d'un être qu'on ne pouvait ni plaindre ni aimer. Si Léonce eut souffert de sa situation, ou si elle eût été si grave qu'on put lui pardonner facilement de n'en pas avoir la conscience , il aurait inspiré un sentiment de pitié que le temps eût converti peut-être en affectueuse habitude : Mais rien de tout cela n'existait, et c'était une souffrance horrible pour Suzanne de ne pouvoir jamais donner une seule consolation à sa maiheureuse protectrice. A l'impuissance de son
dévouement se joignait la difficulté chaque jour plus évidente de supporter longtemps les brutalités calmes et égoïstes d'un maître de maison qui agissait en toutes choses comme s'il eût été seul chez lui. Ainsi qu'il le disait lui-même à tous propos, il n'éiait pas méchant , mais il y avait dans la tranquillité même de sa sécheresse et de sa personnalité quelque chose qui enlevait tout espoir de changement, et qui glaçait à chaque instant l'intérêt qu'on cherchait à sentir. On eût excusé des passions aveugles dans leur violence, on ne pouvait éprouver que de l'éloignement pour des instincts sans délicatesse, sans élévation, et sinon raisonnes , du moins parfaitement clairvoyants dans leur calme grossier. Quelqu'attention qu'apportât mademoiselle d'Estouviile à ne jamais entraver les implacables habitudes de Léonce, il ne se passait cependant pas de jour qu'elle n'eût à supporter quelquesunes de ses rudesses. I, a jeune fille y repondait
avec calme et dignité, madame Granval les reprochait à son fils avec une douloureuse indignation , Léonce s'excusait par sa phrase ordinaire : a Je ne suis pas méchant , > et à la première, à la plus frivole occasion, c'était de part et d'autre à recommencer sans le moindre changement.
Snap, le pauvre lévrier, avait seul cessé de souffrir du caractère de son maître qui semblait l'avoir tout-à-fait oublié ; et le bon animal avec une admirable sûreté d'instinct, ayant compris que cette trêve dans son esclavage était le résultat de la généreuse intervention de Suzanne, s'était attaché à sa bienfaitrice qu'il ne quittait presque jamais. Il avait repris toute sa vigueur, toute sa gaité, et c'était un charmant spectacle que de le voir sur la grande pelouse du parc tracer en bondissant de grands cercles autour de mademoiselle d'Estouville, et venir ensuite s'étendre à ses pieds avec la gracieuse nonchalance
SUZANNE D'ESTOU VILLE. 417
de cette race si élégamment aristocratique. Léonce ne témoignait aucune humeur de ce changement, et Snap avait fini par ne plus frémir à son approche ; il se bornait à l'excepter loyalement de ses caresses.
Un matin, avant le déjeuner, Suzanne était assise près d'une des fenêtres du salon, dans l'embrasure de laquelle elle avait dressé comme de coutume son chevalet, lorsqu'elle aperçut Léonce qui traversait la pelouse conduisant Snap en laisse. Le malheureux lévrier, tremblant de tous ses membres, suivait avec une répugnance évidente, et tournait de temps en temps la tête du côté du château comme pour réclamer du secours. Suzanne, inquiète, attacha ses regards sur son protégé, et vit avec une indicible terreur que le lien qui le retenait était une espèce de nœud coulant qui se serrait à chaque tentative du chien pour rester en arrière. La langue peu* dante et violacée, les veux hors de leur orbite
et sanglants, le pauvre Snap avait l'air d'un condamné qui marche à un supplice déjà commencé. Jeter ses pinceaux, se lever précipitamment, traverser en courant les salons, le vestibule, la pelouse, tout cela fut pour Suzanne l'affaire d'un moment, et avec la rapidité de la pensée, elle se présenta devant Léonce qui ne parut pas surpris de la voir, quoiqu'il ne l'attendit pas.
— Où conduisez -vous donc votre chien , monsieur Léonce, lui demanda-t-elle d'une voix entrecoupée par son émotion et la vélocité de sa course.
M. Granval au lieu de répondre, montra du doigt un magnifique peuplier qui se balançait mollement au souffle de la brise, puis il se disposa à continuer sa route.
— Je ne vous comprends pas, reprit la jeune fille en se plaçant devant lui, comme si elle voulait lui barrer le chemin; est-ce que vous vou-
SUZANNE 1)1 STOl VILLE. 119
driez apprendre à Snap à grimper sur les arbres, comme vous lui avez appris à nager? ce serait moins facile. Et Suzanne s'efforça de sourire.
— Je veux ce que je veux : laissez-moi passer. Vous savez que je n'aime pas qu'on me gêne.
Snap, encouragé par l'intervention de sa protectrice, s'était résolument étendu sur le gazon, pendant ce colloque, de sorte que lorsque Léonce voulut se remettre en marche il éprouva une résistance à laquelle il ne s'attendait pas.
Jl hésita un moment, mais bientôt avec la ténacité des êtres bornés il ne tint aucun compte de l'obstacle, et il s'élança en avant en traînant Snap derrière lui.
— Vous allez l'étrangler! s'écria Suzanne avec anxiété.
— Eh bien! je voulais le pendre, ce sera à peu près la même chose pour moi.
— Vous vouliez le pendre ! dit Suzanne stu-
420 SDZANNE D'ESTOU VILLE.
péfaite et indignée. C'est pour plaisanter que vous dites cela, Monsieur, continua-t-elle d'un ton plus doux. Vous n'êtes pas méchant* je le sais bien.
— Je ne suis pas méchant, mais je suisjuste, car je punis les déserteurs.
— Que voulez-vous dire?
• — Que j'avais acheté ce chien pour moi , qu'il s'est donné à vous, et que je ne veux pas nourrir une bête qui ne m'appartient plus.
— Ainsi , c'est moi qui suis la cause de cette exécution barbare ? dit Suzanne en pleurant. Je ne la souffrirai pas, je vous le déclare.
— Et comment ferez-vous pour l'empêcher.
— Je m'adresserai à votre cœur qui est meilleur que vous ne croyez.
— Mon cœur n'a rien de commun avec ce chien.
— Alors je vous demanderai grâce en invoquant le nom de votre mère.
SUZANNE D'ESTOUVILLK. 121
— Ma mère m'ennuie, elle pleure toujours. Je veux pendre Snap, cela me fera passer un bon moment.
Et Léonep, par un geste impérieux et brutal, lit encore une fois comprendre à Suzanne quelle n'avait rien à attendre de lui et qu'elle devait se retirer. Puis il s'élança de nouveau, entraînant le pauvre Snap qui faisait entendre le râle qui précède la mort.
Mais mademoiselle d'Estouville , avec une énergie qui n'avait d'égale que sa présence d'esprit, passa derrière Léonce, saisit la corde qui étranglait le chien, la tourna autour de son bras, et se substitua ainsi à la victime qui put respirer plus librement.
— Je vous traînerai tous les deux, dit Léonce , et joignant l'exécution à la menace, il se mit à tirer la corde de toutes ses forces.
Suzaune resta immobile. Snap s'était relevé
1Î2 SIJZANNK D'ESTOUVILLE.
et il léchait affectueusement celle des deux mains de la jeune fille qui était restée libre.
— Vous me laites bien mal, monsieur Léonce, dit-elle d'une voix brisée par la douleur; mais comme il s'agit de vous empêcher de commettre une mauvaise action qui jeteraitle désespoir au cœur de votre mère, je ne vous céderai pas.
— Je vous préviens que votre bras est en sang, répondit Léonce sans lâcher la corde.
— Ceci vous regarde plus que moi, répliqua la jeune fille en essayant de sourire.
— Je ne comprends rien à tout cela , murmura Léonce, comme s'il se parlait à lui-même. Souffrir pour un chien... Vouloir m'empècher de faire une chose qui parait mauvaise... Cest bien singulier...
Et la main de Léonce laissa échapper le cordeau.
Suzanne dégagea son bras, et de l'autre main
elle desserra le nœud coulant et rendit Snap à la liberté.
Le chien, au lieu de s'enfuir, appuya sa tète sur le bras meurtri de mademoiselle d'Estouville.
— Il ne se sauve pas ! s'écria Léonce, c'est bien drôle. Savez-vous pourquoi ?
— Il est reconnaissant, dit Suzanne en caressant le chien ; et tout craintif qu'il est, sa reconnaissance le rend inaccessible à la crainte.
— Reconnaissant ! n'est-ce pas ce que vous vouliez que je fusse pour Verne?
— Justement.
— Cela fait-il plaisir?
— Essayez-en, vous le verrez.
— Pour cela il faudrait que je fusse satisfait de n'avoir pas pendu Snap... Eh bien! il me semble que je le suis : c'est singulier Mademoiselle Suzanne, je vous remercie, et je tâcherai dé ne pas oublier ce que vous venez de faire pour
moi. Voulez -vous me permettre d'emmener Snap?
— Je n'aurais le droit de l'empêcher, que si vous pouviez encore lui faire du mal ; mais je ne dois plus avoir cette crainte, n'est-ce pas?
— Gardez-le donc avec vous, dit Léonce tristement, car si je sais ce que je veux maintenant, je ne saurais répondre de ce que je voudrai tout à l'heure.
— Pauvre jeune homme ! s'écria Suzanne pendant que Léonce s'éloignait. Il n'est peutêtre pas incorrigible, et, si elle l'ose tenter, Éléonore peut avoir une bien douce tâche à remplir.
Ayant prononcé ces mots avec l'accent de la plus profonde pitié, Suzanne rentra au château.
— Mon Dieu ! mon enfant, qu'avez-vous au bras? lui dit madame Granval, lorsqu'ils se trouvèrent réunis tous les trois à la table du déjeûner.
— Ce n'est rien, reprit Suzanne en rougis*
SUZANNE D'ÉSTÔtJVlLLE. 123
sant, je me suis blessée par mégardç ; mais je ne souffre pas.
— Ellemenl! dit Léonce avec brusquerie : c'est moi qui lui ai fait cela.
— Vous, mon fils ! j'espère que c'est sans le vouloir, demanda la baronne en tremblant.
— Je le voulais très bien, mais après j'en ai été fâché, et je crois que je le suis encore.
Alors Léonce se mit à raconter sans le moindre ménagement tout ce qui s'était passé. On eût dit à son calme que c'était d'un autre qu'il parlait. Madame Granval était au désespoir et elle ne le cachait pas.
— Maintenant, ma mère, continua-t-il lorsqu'il eut fini son récit, dites-moi si j'ai eu raison de ne pas pendre Snap ?
— Pouvez-vous le demander , Léonce? répliqua la baronne en cherchant à retenir ses larmes.
— C'est que je voudrais bien que ces contra-
126 SUZANNE D'ESTOUYILLE.
riétés ne se renouvelassent pas tous les jours : je ne suis pas le maître ici , reprit Léonce, qui ne songeait plus qu'au dépit qu'il avait éprouvé d'être interrompu dans l'exécution de son projet stupidement barbare.
— Si c'est moi qui vous gêne, Monsieur, je suis prête à partir, dit doucement Suzanne, et cependant je serai très malheureuse de quitter madame voire mère.
— Je ne veux pas que vous vous sépariez de nous, répliqua vivement Léonce, du ton dont il aurait dit à son chien : Snap ! ici ! Cette maison est déjà assez ennuyeuse quand vous y êtes ; que serait-ce donc si vous l'abandonniez?
— Il faut cependant qu'elle l'abandonne, s'écria madame Granval avec indignation. Suzanne, mon enfant, je vous en supplie, épargnez-moi la souffrance de vous voir partager les humiliations que me causent ses brutalités, conlinuat-elle en étendant sa main frémissante dans la
SUZANNE D'ESTOUVILLE. itf
direction de la place où Léonce se tenait impassible. Seule, dans cette maison aveclui, je n'aurai du moins à supporter que le poids de ma propre douleur, et la honte ne s'y joindra pas pour ajouter les tortures de mon orgueil à celles de mon cœur, désormais sans consolation. Mon fils, résignez-vous d'avance à vivre dans la solitude avec moi, et si vous trouviez un jour que c'est trop, après avoir trouvé que ce n'était pas assez , eh bien! vous n'aurez qu'un seul mot à dire, et je vous laisserai maître absolu dans cette maison où je ne puis plus être heureuse, puisqu'il ne me reste plus d'espérance.
Un morne silence succéda à cet élan de désespoir. Léonce ne trouvait pas une parole à dire à sa malheureuse mère, Suzanne ne savait par où commencer pour exprimer tous les sentiments nobles et tendres qui remplissaient son âme.
— Si vous l'exigez, Madame, dit-elle enfin, je
12$ SUZANNE D'KSTOrVTLLF..
me séparerai de vous, mais avant de me faire connaître votre volonté, laissez-moi voua dire que je vous aime trop pour ne pas préférer les petites épreuves que ma fierté souffre ici, à la tristesse que j'éprouverais s'il me fallait vivre loin de vous, maintenant que je connais vos chagrins. J'ai aussi mon orgueil, ajouta-t-elle avec un sourire céleste, c'est de croire que je vous suis nécessaire. Vous êtes une mère pour moi ; M. Léonce me traite comme si j'étais sa sœur, que faut-il de plus à la pauvre orpheline ? Je vais plus loin : l'existence la plus heureuse, la plus brillante ailleurs , réjouirait moins mon cœur que la satisfaction secrète d'être pour vous une consolation en, restant sous ce toit que la joie semble avoir abandonné.
Au moment où Suzanne avait commencé à parler, le visage de Léonce s'était animé d'une expression vague d'abord, mais bientôt significative ; de la curiosité il était passé à l'attention,
SUZANNE D'ESTOUVIttE. 129
et de celle-ci à quelque chose de grave et de doux qui ressemblait à la reconnaissance. On voyaitau travail intérieur de sa pensée qu'il cherchait à se rendre compte de l'émotion inconnue qui s'élevait dans son cœur. Ce n'était pas encore la lumière durable du jour, mais c'était un rapide éclair illuminant passagèrement la nuit.
— Vous êtes bien bonne, Mademoiselle, de parler ainsi, dit-il en hésitant, comme s'il s'exprimait dans une langue étrangère dont il n'aurait pas eu l'habitude. Il parait que je fais du mal à ma mère et que vous lui faites du bien. Restez donc avec nous, je vous le demande en grâce et je vous promets de ne plus tourmenter Snap.
Sa pénétration ne put aller au-delà, et il retomba dans son impassibilité.
— Vous l'entendez, Madame, reprit Suzanne en attachant sur la baronne un regard radieux : il n'y a plus que vous maintenant qui souhaitiez
mon départ. Persistez-vous encore à l'exiger ?
— Non, mon enfant; mais je persiste à dire que vous êtes le plus parfait de tous les êtres. Faites donc ce que vous voudrez, et que le ciel vous récompense : je le lui demanderai tous les jours de ma vie.
— Je suis déjà récompensée, Madame, par le bonheur que j'éprouve à vous faire un peu de bien. Vous qui en faites tant à ceux que vous aimez, vous devez savoir combien cela est doux.
—Ma mère, interrompit brusquement Léonce, pourquoi Eléonore ne dit-elle jamais des choses comme celles que vient de prononcer mademoiselle Suzanne ? Je voudrais beaucoup qu'elle essayât et je le lui demanderai.
— Gardez-vous en bien, Léonce ! vous offenseriez gravement votre cousine. Elle est moins expansive que ma petite amie Suzanne, mais je suis sûre qu'elle est tout aussi bonne.
~- Moi, j'ai besoin de voir pour croire et
SUZANNE DESTOUVILLE. 151
d'entendre pour comprendre , reprit Léonce : eh bien ! avec Éléonore je reste toujours au même point , et cela m'est insupportable. Je veux du nouveau ; j'en veux absolument.
— Je suis bien heureuse, mon cher fils, de vous voir dans ces dispositions , dit madame Granval en souriant doucement à Suzanne ; j'espère que Dieu vous les conservera et qu'elles se fortifieront chaque jour.
L'arrivée inattendue de M. Loubert et d'Éléonore interrompit cette conversation.
Il nous revient à l'esprit que nous n'avons point obéi jusqu'à présent à l'usage qui prescrit aux romanciers de donner un corps aux personnages dont ils essayent de peindre les caractères. Sans approuver à cet égard les exigences du goût actuel et les fantaisies de nos meilleurs écrivains, nous reconnaissons cependant que les impressions des lecteurs doivent être plus vives, et leur intérêt plus profondément excité ,
J54 SUZANNE D'ESTODVILLE.
lorsqu'ils peuvent se représenter les êtres qu'on fait mouvoir devant eux. L'intelligence comprend mieux quand elle voit , et rien n'explique plus parfaitement une àme que la peinture d'un visage. Il est bien entendu que nous ne parlons ici que des créations éphémères de la pensée et non des créatures immortelles de Dieu : les traits de celles-ci apprennent en général peu de chose de leurs cœurs.
Suzanne d'Estouville avait vingt-deux ans lorsqu'elle était venue s'établir chez madame Granval. C'était une grande et frêle jeune fille, dont toute la personne avait une grâce naturelle et touchante qui captivait jusqu'à ceux qui ne possédaient pas l'heureux don de s'en expliquer le charme mystérieux et pudique. Sa taille mince et souple gardait, dans sa moelleuse élégance, une fermeté qui ajoutait l'attrait de la noblesse à la séduction d'un chaste abandon. Ses manières étaient dignes et simples : une certaine lenteur
SUZANNE D'ESTOCVILLE. is.s
dans ses mouvements qui ne ressemblait pas à la nonchalance, lui donnait une distinction inimitable que ses nombreuses compagnes de Saint-Denis prenaient vainement pour modèle. Son visage était dans une parfaite harmonie avec tout le reste de sa personne : des cheveux châtain-clair, fins et soyeux, encadraient, entre deux touffes négligemment bouclées, un front lumineux calme et réfléchi ; son grand œil bleu , ombragé de longues paupières noires, était vif sans ardeur, affectueux sans coquetterie, et mélancolique sans être jamais rêveur ; son nez, d'une irréprochable régularité, ajoutait cependant à l'expression de sa physionomie , et son sourire, doux et triste , révélait celte souffrance intérieure dont les âmes délicates ont le pressentiment longtemps avant d'en avoir la connaissance. Son teint , toujours charmant, n'était pas égal dans son éclat, parce que Suzanne sentait vivement et réprimait beaucoup. Ses mains blanches et longues, ses doigts ef-
156 SUZANNE DESTOU VILLE-
filés avaient des mouvements gracieux, auxquels ne nuisait pas un imperceptible tremblement, signe certain d'une organisation impressionnable et cependant maîtresse d'elle-même. La voix de Suzanne était harmonieuse et variée dans ses tons, de sorte que ses paroles laissaient deviner sa pensée , alors même qu'elles ne l'exprimaient pas tout entière. Une fermeté calme et modeste, une bienveillance digne, qu'on ne pouvait soupçonner de banalité , une politesse gracieuse et cependant réservée , donnaient à son caractère le même charme qu'on trouvait dans son extérieur élégant et noble à la fois. Suzanne possédait une instruction solide et variée , et des talents remarquables dont elle ne songeait pas à rehausser la valeur par une hypocrite modestie , car elle était toujours prête à les faire servir à l'agrément de ses amis, et si elle m recherchait pas rélotre , il ne lui étail pas indiffèrent de lire l'expression du contentement
dans les regards qui se fixaient sur elle. Les natures généreuses ont le secret de se prodiguer de manière à ce qu'on ne puisse pas les accuser de vouloir attirer l'attention dans un intérêt personnel .
— Ma sœur, dit M. Loubert en entrant dans la salle à manger avec cette aisance bruyante qui trahissait son laisser-aller d'égoïste et sa vanité de parvenu, je viens vous prier de donner l'hospitalité à Éléonore pendant une semaine, car je suis obligé d'aller passer ce temps à Paris pour une affaire de la plus haute importance.
— Est-ce encore pour gagner de l'argent? demanda Léonce au moment où sa mère répondait :
— Je serai charmé , mon frère , de vous rendre ce petit service. Ainsi , pendant huit jours, j'aurai deux tilles, ajouta-t-elle affectueusement en arrêtant un tendre regard sur Suzanne.
*5S SUZANNE D'ESTOlï VILLE.
— i Deux filles ! s'écria M. Loubert ! ah ! oui, mademoiselle d'Estouville fera l'autre Bonjour mam'selle Suzanne , ça va bien ?
— Très bien, Monsieur, reprit gracieusement la jeune fille. C'est bien aimable à vous de nous amener mademoiselle Loubert. Permettezmoi , pour ce qui me regarde , de vous en remercier.
Quelques heures après, monsieur Loubert était sur la route de Paris. Les derniers mots qu'il adressa à sa fille , avant de monter en voiture , avaient été ceux-ci :
— Je t'ai mis en bonne position pour arranger tes affaires: sache en profiter. Mais veux- tu que je te donne un conseil ? Prends garde à cette petite fille qui est ici ; elle est pauvre, intéressante, il pourrait lui convenir et il ne lui serait pas difficile de te couper l'herbe sous le pied.
Un sourire dédaigneux fut toute la réponse
d'Eléonore ; il n'eût pas fallu beaucoup de péné-
SUZANNE D'ESTOUVILLK. 139
tralion pour comprendre que ce n'était pas uniquement sa grande fortune qui lui donnait la certitude de triompher, non-seulement de la rivale enfantée par l'imagination de son père, mais encore de toutes les autres.
La présence de mademoiselle Loubert donna une sorte de mouvement à la vie monotone qu'on menait au château du Haut-Mont. Madame Granval , qui avait repris un peu d'espérance, eh voyant l'empire de Suzanne sur son fils, était moins triste, et Léonce, lui-même, montrait une espèce de sociabilité qu'on n'aurait pas remarquée chez tout autre , mais qui , de sa part, était un véritable progrès. Ce n'est pas qu'il fut moins personnel dans ses goûts, ni plus liant dans ses volontés , mais il consentait, quand cela ne le gênait pas, à rester quelquefois au salon et à accompagner de temps en temps sa cousine et Suzanne dans leurs promenades aux environs du château.
Un jour les deux jeunes filles témoignèrent le désir d'aller visiter les ruines de l'abbaye de Jumièges, et elles demandèrent à Léonce s'il ne voudrait pas y venir avec elles. Ce fut Eléonore qui s'était chargée de porter la parole.
— Cela n'est pas très curieux de voir ces vieilles pierres , lui répondit son cousin ; d'ailleurs la chaleur est accablante ce matin : décidément j'aime mieux rester au château.
— Eh bien ! nous remettrons l'exécution de ce projet à un autre jour, car il ne serait ni convenable, ni prudent que nous fissions celte longue course sans un homme pour nous escorter, dit doucement Suzanne.
Léonce parut réfléchir un moment, puis, au grand élonnement de madame Granval qui était présente, il répliqua :
— Je persiste à dire qu'il n'y a rien de curieux dans des ruines ; mais si je vous suis indispensable, je vous suivrai bien volontiers,
SUZANNE D'ËSTOUVILT.E. Ht
pourvu que vous me promettiez dé me laisser dormir sur l'herbe pendant que vous s?rez làbas.
L'arrangement était du goût de tout le monde, et il fut accepté à l'instant même. Madame Granval ne remercia pas son fils, parce qu'elle craignait qu'il ne gâtât l'obligeance de son action par la rudesse de sa réponse ; mais elle adressa un tendre regard à Suzanne, et elle bénit Dieu dans le silence de son cœur.
Peu de moments après, une élégante barque h voile transportait les trois jeunes gens sur la rive opposée du fleuve ; de là, ils devaient se rendre à pied jusqu'au lieu qui était le but de leur excursion.
Eléonore était susceptible d'une juste appréciation des beautés de la nature; mais elle en raisonnait au lieu de les sentir, et elle les expliquait plutôt qu'elle ne savait les admirer. Suzanne, au contraire, ne se rendait compte de
142 SUZANNE D'iiSTOUVlLLE.
rien , songeait encore moins à communiquer ses impressions, mais elle jouissait avec recueillement, comme si elle se fut confiée dans l'enthousiasme qui rayonnait sur son visage pour faire comprendre celui qui réjouissait intérieurement son àme.
— Comme ce pays est beau , disait mademoiselle Loubert, pendant que la nacelle glissait silencieusement sur le fleuve à peine agité par son sillage brillant et rapide. Ces collines boisées, qui se détachent sur l'azur du ciel, sont d'un merveilleux effet, et la végétation puissante des forêts qui les couvrent est d'une richesse qui réjouit le regard et la pensée. Les grandes lignes de nos paysages sont bien préférables à ces sites mesquins qu'il faut deviner, car l'œil ne peut jamais en embrasser l'ensemble. Qu'en pensez-vous, Suzanne ?
— Je pense que les unes ont bien de la majesté et les autres bien du charme ; mais s'il me
SUZANNE D'ESTOi: VILLE. 443
fallait absolument exprimer une préférence , je crois qu'elle serait en faveur de ces mytérieuses vallées dont on n'a jamais fini de découvrir toutes les beautés.
« — Et vous, mon cousin, reprit Eléonore, quel est votre avis?
Un embarras subit et inaccoutumé se peignit sur la physionomie ordinairement impassible du pauvre Léonce : on eut dit qu'il sentait pour la première fois sa nullité et qu'il n'avait plus la force de la dissimuler sous son insouciance.
— Moi, ma cousine, dit-il enfin en rougissant? mais je n'ai pas d'avis sur ces sortes de choses. Toutefois, si vous êtes décidée à vouloir que j'en aie un, je prendrai celui de mademoiselle Suzanne, quoique je ne comprenne pas plus son opinion que la vôtre.
En ce moment la barque abordait la rive droite de la Seine ; les jeunes gens prirent terre
immédiatement, et disparurent bientôt dans une des allées sinueuses et couvertes, qui conduisent du fleuve à la vieille abbaye qu'on allait visiter.
Eléonore et Suzanne marchaient en avant en se tenant par le bras. Léonce les suivait à quelque distance : son visage portait l'empreinte dîme tristesse qui n'était pas celle de l'ennui qu'il exprimait ordinairement lorsqu'il n'était pas animé par l'excitation satisfaite d'une jouissance personnelle.
Quand on fut arrivé au milieu des ruines, les deux jeunes filles firent choix d'un emplacement convenable et elles se mirent à dessiner. Léonce, ainsi qu'il l'avait annoncé, s'étendit sur l'herbe à quelque distance.
— Je crains que vous n'ayez fait de la peine à voire cousin, ma chère Eléonore, dit Suzanne à mademoiselle Loubert.
— Ce serait sans intention, je vous jure;
mais rassurez-vous, il n'a pas assez d'esprit pour avoir de l'amour-propre.
— I! deviendrait bien malheureux s'il acquérait juste assez d'intelligence pour comprendre tout ce qui lui manquerait encore.
— C'est à ceux qui l'entourent à tacher que cela n'arrive jamais, répondit négligemment Eléonore.
— Ce serait une grande cruauté, ce me semble ; car enfin une chose pourrait en amener une autre , et, du sentiment de sa nullité , il passerait peut-être au désir d'éclairer sa raison et son cœur.
— Moi , que cela regarde plus directement que
qui que ce soit, dit sèchement mademoiselle Lou-
bert, je ne lui demande pas autre chose que de
perdre sa franchise brutale, et , alors, il ne sera
pas beaucoup plus mal que beaucoup d'hommes
de ma connaissance et sans doute de la vôtre.
Suzanne poussa une exclamation qui exprii. 10
maitson étoimement ; mais ensuite elle garda le silence et elle songea à madame Granval. Eléonore reprit :
— Il est probable, ma chère, que nous n'avons par la même manière d'envisager le mariage. Pour moi, c'est une chose sérieuse dans laquelle on ne doit consulter que la raison. Eh bien I la mienne me dit que si on peut amener Léonce au point de ne pas faire rougir sa femme de lui, ce sera un excellent mari.
— Il me semble qu'on pourrait faire plus pour son bonheur, répondit Suzanne d'un ton si simple qu'il était impossible de voir dans ses paroles l'intention d'une leçon. Au surplus, ma chère Eléonore, ajouta-t-elle, c'est un sujet sur lequel je n'ai pas jugé à propos de réfléchir jusqu'à présent ; car il est probable que je ne me marierai jamais.
— Qui sait, dit gracieusement Eléonore?
vous pouvez faire une succession.
— Vous avez raison, répliqua Suzanne avec le plus aimable sourire ; je n'avais pas songé à cette chance-là. J'ai cependant un frère de mon père qui est depuis vingt-cinq ans aux Indes, et il est fort possible qu'il y ait fait fortune.
— Les oncles d'Amérique ne se trouvent plus guère que dans les vaudevilles, dit Eléonore qui avait l'esprit trop positif pour adopter même les illusions qui ne lui étaient pas personnelles. Néanmoins, voyons, si vous étiez riche épouseriez-vous mon cousin?
— Jamais dans l'état où il est, car il me serait impossible de l'aimer, quoiqu'il m'inspire une profonde pitié.
— Il est certain que vous ne devriez pas vous croire obligée, comme moi, à vous dévouer à lui par affection de famille.
Cette dernière parole, quelque sèche qu'elle fût dans sa forme, fit du bien à Suzanne ; et elle se promit de la répéter à madame Granval,,
dont elle avait deviné et compris les nombreuses inquiétudes.
Elles furent en ce moment interrompues par l'arrivée de Léonce qui leur dit qu'il avait assez dormi, et qu'il se sentait un appétit qui lui faisait supposer que l'heure du diner ne devait pas être fort éloignée.
Les deux jeunes filles se levèrent, et l'on reprit le sentier qui conduisait à l'endroit où la barque était restée. Cette fois, Léonce marchait le premier : il avait hâte d'être de retour au château, car sa complaisance était peu robuste encore.
Il fut cependant obligé de s'arrêter pour écouler les plaintes d'une mendiante qui lui barrait le chemin.
C'était une femme jeune encore, mais détruite par les souffrances morales et physiques de la misère. Un petit enfant chétif et dolent était suspendu à son cou amaigri ; deux autres
SUZANNE DESTOUVILLE. U9
uq peu plus grands étaient cramponnés à son jupon déguenillé. Tous les quatre portaient sur leurs physionomies cette empreinte de l'indigence honnête et imméritée qui remue les cœurs les moins sensibles.
— De quel pays êtes- vous ? leur demanda brusquement Léonce, évidemment contrarié d'être retardé dans sa marche.
— Je suis du Bourg Hachard, mon bon Monsieur, répondit la mère.
— Alors, je ne suis pas obligé à vous faire la charité, comme si vous étiez de Courville ou du IIaut-31ont.
— Mes enfants n'ont encore rien mangé d'aujourd'hui, mon bon Monsieur. Donneznous quelque chose, pour l'amour de Dieu.
Léonce allait passer outre , malgré celle prière, quand il fut rejoint par Eléonore et Suzane. Cette dernière avait hâté le pas en apercevant la mendiante.
Machinalement Léonce mit la main dans sa poche, mais il ne la retira pas immédiatement.
— Quelle heureuse inspiration nous avons eue de prendre ce sentier, s'écria Suzanne !
Et elle se mil à questionner la pauvre femme de la manière la plus délicate et la plus affectueuse.
Les réponses qu'elle en obtint formaient une histoire simple et touchante. La mendiante était la veuve d'un journalier laborieux , dont la mort avait laissé sa famille dans la plus affreuse misère.
Mademoiselle d'Estouville comprit avec ce tact qui ne l'abandonnait jamais, qu'il ne lui appartenait pas de prendre l'initiative d'un bienfait dans sa position, et elle se borna à provoquer par son interrogatoire un exemple qu'elle se disposait à suivre avec bonheur.
Léonce ramena enfin une poignée d'argent du fond de son gousset, et ayant écarté ses
doigts ayec précaution , il laissa tomber une petite pièce de monnaie dans la main tremblante et souffreteuse de la pauvre femme qui s'inclina avec la plus respectueuse gratitude.
Eléonore tira sa bourse et elle y prit une pièce d'or.
— Quelle prodigalité, ma cousine! s'écria Léonce. Je ne vous avais pas connu jusqu'à présent ce défaut-là. Fort heureusement que vous n'êtes pas encore ma femme.
— Je vous remercie de m'avoir montré mon erreur, mon cousin. Je croyais donner une pièce de vingt sous. En voilà justement une.
— Je ne fais pas souvent d'aussi bonnes journées, dit la mendiante : Que le bon Dieu vous bénisse, ma chère demoiselle.
Eléonore et Léonce se remirent en marche ; Suzanne ne les suivit qu'après avoir glissé à la dérobée sa bourse dans la poche de la pauvre veuve.
4*2 SUZANNE IVESTOUVILLE.
Elle avait à peine rejoint ses compagnons qu'elle entendit qu'on l'a rappelait. D'abord, elle fit semblant de ne pas comprendre que c'était à elle qu'on s'adressait ; mais enfin elle s'arrêta quand elle s'aperçut que la mendiante la poursuivait, chargée de son triste et touchant fardeau.
— Cette femme est insatiable , dit Léonce avec humeur, et je vais vous en débarrasser en lui disant, mademoiselle Suzanne, que vous êtes trop pauvre pour lui faire la charité.
— Mademoiselle! Mademoiselle! s'écria la mendiante d'une voix haletante, vous vous êtes sûrement trompée en me donnant cette bourse : reprenez-la, je vous en prie.
— Gardez-la, ma bonne amie, dit Suzanne en rougissant. Que je me sois trompée ou non, elle vous appartient, et je ne veux pas la reprendre.
— Mais il y a de l'or, dedans! Voyez, Mon-
SUZANNE D'ESTOITVILLE. 185
sieur, reprit la pauvre femme en montrant la bourse à Léonce stupéfait.
— Je crois que vous avez eu des nouvelles de votre oncle d'Amérique, dit Eléonore avec un dépit railleur.
— C'est au contraire parce que je n'en ai pas eu que j'ai agi ainsi, répondit Suzanne en souriant. J'ai été généreuse parce que je suis trop pauvre pour que l'économie puisse jamais m' enrichir.
La force des choses fit que ces paroles contenaient une leçon sévère, et cependant Suzanne ne les avait prononcées que pour chercher à amoindrir le mérite de son action sans manquer à la vérité.
La mendiante s'éloigna en épuisant toutes les formules de bénédictions qu'elle put trouver dans son cœur. Léonce, Eléonore et Suzanne regagnèrent leur petite barque qui les déposa au bas du parc du Haut Mont.
1S4 SUZANNE D'ESTOUYILLE.
Pendant la traversée, Léonce laissa errer ses regards de sa cousine à Suzanne et de celle-ci à sa cousine. Une pensée dont il ne pouvait se rendre un compte exact, paraissait le préoccuper.
— C'est singulier, dit-il enfin, comme s'il se parlait à lui-même. Eléonore est riche, elle n'a dépensé que vingt sous, et elle semble triste ; Suzanne est pauvre, elle a donné tout son argent, et sa figure est dune gaité que je n'ai jamais remarquée. La première fois que je rencontrerai un pauvre, je lui ferai une grosse aumône pour savoir si cela m'amusera.
Mademoiselle Loubert seule entendit cette observation, qui ne contribua pas à ramener la
sérénité sur son front.
vm
Le brusque départ de M. Loubert pour Paris avait été motivé par la réception du billet qu'on va lire :
« Nos amis, mon cher Loubert, me chargent de vous dire qu'ils voudraient que vos affaires particulières vous conduisissent à Paris en ce moment. Les espérances que le nouveau règne avait l'ait concevoir aux défenseurs de la liberté
i*« SUZANNE D'ESTOUVILLE.
et de la monarchie constitutionnelle ne se sont pas réalisées, et nous voudrions dès à présent nous entendre sur le plan de campagne de la prochaine session. Tout à vous, mon cher Loubert. Je connais assez votre dévoùment à la bonne cause pour espérer que nous nous reverrons bientôt. ***.
« Paris, juillet 182... »
Ce billet portait pour toute signature une initiale qui était la première lettre d'un nom célèbre alors et depuis dans nos annales parlementaires. Comme une désignation plus claire serait complètement inutile à notre récit, nous donnerons à nos lecteurs le plaisir de chercher quel peut être le personnage dont il est ici question.
Il n'entre pas dans le plan de cet ouvrage de tracer l'histoire sérieuse ou de faire la peinture superficielle du libéralisme pendant les quinze
années delà Restauration. Les naïves confidences qu'ont laissé échapper les triomphateurs de i850, ont été un enseignement suffisant pour les hommes de bonne foi, et l'on sait aujourd'hui toute la vérité sur le désintéressement des grands citoyens de cette époque, et sur le respect pour la liberté et l'indépendance nationale de celte opposition consciencieuse qui a poussé le dévoùment jusqu'à ramasser le pouvoir au milieu des ruines d'une monarchie.
M. Loubert appartenait au centre gauche, et il avait été ministériel jusqu'à l'avènement du cabinet qui avait pris la direction des affaires en 4 82... Plus tard il avait partagé l'enthousiasme de son parti pour les premiers actes du règne de Charles X, et il s'était montré au château le lendemain du jour où Benjamin Constant avait, dit-on, crié vive le roi ! La cérémonie du sacre, blâmée par son journal, le Constitutionnel, l'avait un pou refroidi, et la préférence ac-
cordée à un autre manufacturier, pour une fourniture considérable de fers, destinés à la marine, venait de lui montrer récemment les nouveaux dangers que couraient les libertés publiques sous un prince qui paraissait tenir aux vieilleries de la royauté. Aussi n'avait-il pas hésité à répondre à l'appel de son ami , qui avait reçu sa première visite le lendemain de son arrivée à Paris.
Déjà plusieurs conférences avaient eu lieu, et M. Loubert s'était lié, vis-à-vis de ses collègues , par la promesse de contribuer , par ses votes, au renversement qu'ils devaient tenter avec leur éloquence. On ne lui proposait pas de place dans la nouvelle administration qu'on voulait former, parce qu'on connaissait les grands intérêts dans lesquels il était engagé ; mais on flattait son patriotisme en lui laissant entrevoir que les produits de ses vastes établissements, appliqués à la marine et au matériel
SUZANN'B DESTOU VILLE. 13»
de l'armée de terre, pourraient aider puissamment à la prospérité de l'État et à la grandeur de la nation. Ces insinuations étaient même devenues des promesses lors d'une conversation que nous allons rapporter.
— 11 ne me convient pas plus qu'à vous, mon cher Loubert, lui disait l'homme influent qui l'avait mandé à Paris, de renverser ou même d'ébranler le trône des Bourbons. Que voulonsnous, vous, moi et nos amis ? que le roi se résigne de bonne grâce à la laborieuse inaction des monarques constitutionnels, et qu'il confie à des mains pures la direction des affaires. Le cas échéant, je serai inévitablement appelé, quoique je ne l'ambitionne pas , à faire partie de son conseil, et puisque vos nombreuses occupations ne vous condamnent pas à avoir la même crainte, vous me permettrez de vous dire qu'il me sera doux et facile de vous faire participer à notre œuvre de régénération en récla-
160 SUZANNE D'ESTOU VILLE.
mant votre concours comme industriel. Nos ports, nos arsenaux, notre marine sont en souffrance par suite de l'incurie et de l'égoïsme de l'administration actuelle : il ne sera pas indifférent pour celle qui doit lui succéder, et qui veut, réparer ses fautes, de pouvoir s'adresser à un homme aussi intègre et aussi actif que vous. Votre désintéressement est grand , nul ne le sait mieux que moi ; mais votre patriotisme est immense et je compte sur lui. Vous viendrez, j'espère , à notre réunion de ce soir?
Ce serait faire injure à l'intelligence de nos lecteurs que de leur rapporter la réponse de M.Loubert.Nousnousborneronsdoncàdireque l'honnête libéral était radieux en quittant la rue Neuve du Luxembourg où demeurait son chef de file, pour regagner son hôtel, situé au centre de vastes magasins, dans un des quartiers les plus populeux de Paris.
La satisfaction que M. Loubert avait puisée
9QZANNE VESfT&eVllLE. 161
dans ses rêves dorés, fut subitement détruite par la lecture d'une lettre de sa fille qu'il venait de trouver sur son bureau. Éléonore le suppliait de hâter son retour parce qu'ellp avait un urgent besoin de sa présence pour rompre définitivement son mariage avec son cousin, dont le caractère, mieux étudié par elle, pendant une intimité de quelques jours, lui inspirait des craintes et un éloignement contre lesquels sa raison et sa soumission aux volontés de son père étaient impuissantes.
< Que se sera-t-il passé là-bas? pensait M. Loubert en retournant dans tous les sens la IcKre de sa fille, comme s'il eût espère* y trouver autre chose que ce qu'il venait d'y voir. Ma sœur aura encore manifesté quelques-uns de ses scrupules absurdes, et Éléonore se sera crue obligée d'imiter ce qu'elle appelle son désintéressement. Sans aucun doute, je repartirai bientôt pour le TIaut-Mont, mais ce ne sera pas avec i. it
162 SUZANNE p'ESTQUViLtE.
l'intention de me prêter à ces foîies. Il faut que ce mariage se fasse. J'ai pour y tenir les motifs que tout le mondé connaît, et puis j'en ai d'autres encore dont je ne dois compte à personne, et que je ne veux pas même confier à ma fille. Mon neveu n'est pas un aigle, je le sais mieux que qui que ce soit ; mais il ne mangera pas sa fortune, et, que diable! c'est l'essentiel. Si l'on me tracasse, j'en ferai un député pour montrer à sa mère qu'il est bon à quelque chose. Après tout, je connais tel de mes collègues à la chambre qui n'est pas plus fort que lui, et qui ne laisse pas d'être très populaire. Que faut-il pour représenter convenablement un arrondissement? dire toujours oui quand on est pour le ministère, et toujours non quand on est contre lui. Je suis sur qu'Eléonore reviendrait de ses sottes idées si on lui montrait la députa tion en perspective pour son mari.
Comme M. Loubert en était là de ses ré-
SUZANNE D'ESTOUVIUE. 163
flexions, la porte de son cabinet s'ouvrit, et on lui annonça M. F. de La Loue, son collègue à la chambre , nommé récemment conseil lerd'État à l'occasion d'un anniversaire quelconque.
Le véritable nom de M. de La Loue était Froment; mais depuis le mouvement de l'opinion qui avait amené les hommes influents du côté droit aux affaires, M. Froment, qui voulait passer de l'ancienne majorité dans la nouvelle, avait pensé qu'il donnerait une preuve de dévoùment à la monarchie, dont il devenait le défenseur après avoir été ctlui de la liberté, en ajoutant à son nom par trop champêtre le nom plus aristocratique d'une propriété qu'il possédait en Picardie. 11 s'était donc appelé d'abord M. Froment de i.a Loue, puis, par un changement moins sensible, M. F. de La Loue. Sa nomination au Conseil-d'élat avait été faite sous cette dernière désignation.
M. F. de La Loue était un de ces hommes, comme il s'en trouve dans tous les temps, qui ont tant de convictions qu'ils en peuvent mettre une au service de chaque cause. Souple, spirituel, très fin avec une apparence de bonhomie, il savait se rendre suffisamment utile pour faire croire qu'il était indispensable, et il était si persévérant qu'on le jugeait inévitable. C'est de lui que certain ministre avait dit : « Ce diable de La Loue, il entrerait par le trou de la serrure, la clé fut-elle par derrière * »
Les différents ministères qui s'étaient succédé depuis la seconde Restauration, époque à laquelle M. Froment était arrivée la chambre, l'avaient trouvé toujours dans les rangs de la majorité, et comme il conservait naturellement des relations dans le parti qu'il quittait, c'était lui qu'on employait dans toutes les transactions
* Historique quant au mot.
qui avaient pour but d'affaiblir les rangs des oppositions. Quand le ministère était libéral, M. Froment recrutait pour lui dans le centre droit, dont il faisait partie la veille; quand le ministère était monarchique, M. F. de La Loue ne désertait pas la gauche sans emmener avec lui quelques-uns de ses voisins. « Je suis pour le pays, disait-il dans le premier cas; je suis pour la dynastie, proclamait-il bien haut dans le second ; et en effet, M. Froment de La Loue était tour à tour pour tout le monde.
— Ah ! vous voilà, Froment, lui dit M. Loubert en appuyant sur ce dernier mot avec une affectation marquée, qui fit faire la grimace au visiteur.
— J'ai su hier au ministère des finances que vous étiez ici, et je vieus vous serrer la main en passant.
— Le ministre est bien bon de s'occuper de moi, répliqua froidement M, Loubert.
466 SUZANNE L'ESTOUVILLE.
— Oh! mon Dieu! c'est tout à-fait incidemment que voire nom a été prononcé. 11 est question, en ce moment d'une promotion de pairs, et le ministre a dit qu'il était bien fâcheux qu'avec votre fortune et vos talents, vous fussiez d'une austérité de principes qui ne permettait pas de penser à vous. J'ai été de cet avis.
— Je vous en remercie, mon cher collègue. Comme c'est par dévoùment au roi que je suis dans l'opposition, le chef de son conseil doit me savoir gré de vouloir y rester.
— J'en suis convaincu : mais savez-vous ce que j'ai fait? J'ai dit à son excellence, que puisqu'on ne pouvait pas songer à vous, pour cette faveur, ce serait un acte de justice que de la faire tomber sur voire neveu. Le baron Granval est l'héritier d'une de nos gloires de l'Empire ; son père a salué la Restauration avec bonheur; il possèdo une immense fortune : ce
SUZANNE D'EST.OUVILLE. iG7
choix aurait donc l'approbation de tous les partis.
— Il n'aurait pas la mienne. Mon neveu doit épouser ma fille, et je préfère qu'il serve son pays en tachant d'arriver à la chambre des députés.
— C'est une fort noble ambition ; mais les résultats en sont soumis à bien des chances. Remarquez ensuite que cette faveur ne vous engagerait à rien personnellement : vous pourriez rester dans l'opposition si cela vous convenait, et dans le cas contraire vous auriez un excellent prétexte pour en sortir : la reconnaissance.
M. Loubert allait peut-être persévérer dans sa résistance, lorsque son regard rencontra la lettre d'Eléonore ouverte devant lui. Courageusement il baissa les yeux, mais ce fut pour retrouver dans son esprit le souvenir du caractère ambitieux de sa tille , étroitement uni à la nou-
velle récente de son refus d'épouser Léonce.
— Mais je ne sais pas si mon neveu a de l'ambition , dil-il après avoir hésité quelques instants, avant de faire ce temps d'arrêt qui laissait prévoir un pas en arrière.
— Vous lui en donnerez , mon cher ami , en lui prouvant , ce qui ne sera pas difficile , que rien n'est plus l'intérêt du pays que cette nomination. C'est une alliance du présent avec le passé, tout-à-fait conforme à l'esprit de la charte.
— Mais, répondit M. Loubert avec une mollesse toujours croissante, que diront mes amis de la chambre? que pensera l'opinion? que deviendra cette popularité, laborieusement et chèrement acquise au prix de mes sentiments personnels pour nos princes, et de mes intérêts particuliers souvent lézés par mon opposition?
— Vos amis de la Chambre ! l'opinion ! votre popularité! toutes choses, mon cher Loubert,
que vous perdrez tôt ou tard sans profit, et qu'il vaut mieux échanger aujourd'hui contre un bénéfice certain.
— D'ailleurs, reprit M. Loubert comme s'il se parlait à lui-môme, rien ne s'opposerait à ce que le baron Granval, mon gendre, fit partie de l'opposition de la chambre des pairs.
— C'est évident. Toutefois j'avais une autre idée, tout à l'heure en traversant vos immenses
„ magasins qui m'ont semblé un peu encombrés des produits de vos forges. Connaissant les bonnes dispositions du ministère à faire quelque chose pour vous, instruit par le bruit public du futur mariage de votre fille avec son cousin, je me disais : « Loubert est un homme intègre qu'on n'ébranlera pas dans ses convictions; et puisque son neveu doit épouser sa fille et qu'il peut obtenir la pairie, Loubert mettra sa maison de commerce sous le nom de son gendre, qui obtiendra facilement la prëféreoce
470 Sl'ZANNE D'ESTOUVILLE.
du gouvernement dans tous les grands marchés de l'Etat avec les particuliers, et pendant que le jeune pair arrondira sa fortune en servant le pouvoir, le vieux député étendra sa popularité en servant l'opposition ; par ce moyen le premier ne sera pas ingrat, et l'autre restera indépendant, au grand profit de tous deux.
La justesse de ce calcul était trop évidente pour ne pas entrer dans l'intelligence carrée de M. Loubert; mais il y avait un grand obstacle : comment dans l'état mental de Léonce, le rendre maître d'entreprises auxquelles suffisait à peine le génie commercial du digne député?
— Ce que vous proposez est impossible, ditil tristement. Mon neveu n'a pas l'esprit des affaires.
Le nouveau conseiller d'Etat avait trop pratiqué les hommes pour ne pas comprendre que les choses en étaient à ce point qu'on n'avait
SUZANNE D'ESTOUVIUE. 171
plus besoin de les presser pour les faire réussir; il garda donc le silence, comme s'il se croyait définitivement battu, et M. Loubert reprit :
— Une réflexion me frappe, mon cher collègue. Vous avez l'air de me considérer comme un ennemi du gouvernement : c'est me faire injure. Je suis entré dans l'opposition par dévoùment pour le roi; mais si je croyais qu'il y eût une manière plus utile et plus certaine de le servir, je passerais dans les rangs de la majorité, car, après tout, je n'ai d'engagement avec personne. Je suis esclave de mes principes, c'est vrai ; mais seulement tant que je les crois bons; et il est évident que si l'on fait choix d'hommes comme nous pour les élever à la pairie, c'est que le gouvernement veut tenter une voie dans laquelle tous les honnêtes gens doivent le suivre à peine d'être traîtres à leur pays. Voilà ma profession de foi • Je vous au-
ira SUZANNE D'ESTOUVILLE.
torise, au besoin, à la faire connaître au ministre.
Une idée fort simple était entrée dans l'esprit de M. Loubert. Il avait entrevu la possibilité d'obtenir la pairie pour lui-même avec l'hérédité réversible sur la tête de son gendre, ou, en cas de mort de celui-ci, sur les enfants de sa fille.
M. de La Loue ne s'étonna pas plus de ce brusque changement que s'il eut vu accepter une prise de tabac à un homme qui aurait perdu sa tabatière. Sa figure resta parfaitement impassible, et ce fut de l'air le plus naturel du monde quil dit à son collègue :
— Avez-vous déjà vu le président du conseil?
— Pas encore ; je ne suis que depuis très peu de jours à Paris, et je compte repartir bientôt pour la Normandie. Quand reçoit le ministre ?
— Tous les samedis soirs : par conséquent, aujourd'hui.
— Eh bien! nous nous y rencontrerons peut-être ; ce soir justement je n'ai rien à faire.
M. de La Loue se leva, et dès qu'il fut sorti l'intègre député écrivit à la hâte les lignes suivantes :
« Il me sera impossible, mon cher ***, quelque bonne volonté que j'en aie, d'assister à voire réunion de ce soir, Une affaire imprévue me retiendra fort tard dans une autre direction. J'espère être plus heureux une autre fois.
« Tout à vous,
« Loi'BERT. »
Le ministre, président du conseil, accueillit parfaitement le nouveau venu dans les salons ministériels. Il ne lui dit pas un mot de la pairie promise par La Loue; mais, en revanche, celui-ci en parla beaucoup h son collègue, qu'il
174 SUZANNE DESTOUVILLE.
acheva ainsi de détacher complètement de son parti.
— Voyez-vous, lui disait M. F. de La Loue, il n'y a rien de plus moral que d'être toujours pourje pouvoir^ et de ne faire d'opposition que contre l'opposition elle-même. Quand celle-ci arrive aux affaires, vous vous tenez d'abord un peu à l'écart, de manière à inquiéter sur le parti que vous prendrez, puis vous revenez à elle comme l'enfant prodigue, et l'on lue le veau gras en votre honneur. La seule précaution à observer, c'est de ne jamais s'engager par des discours qu'on puisse opposer ensuite les uns aux autres. Les paroles que l'on dit ne servent guère qu'à ceux qui les écoulent, au lieu que les actes profitent à ceux qui les font : retenez bien cela, mon cher Loubert.
— Comme je suis sans ambition, je n'ai pas besoin de m'observer autant; j'irai droit mon chemin.
SUZANNE TVESTOUVIUE. \7H
' — C'est ce que nous faisons tous : la ligne
droite, mon cher ! mais c'est la plus courte, et
à ce titre je la préfère de beaucoup à toutes les
autres.
— Pensez-vous que le roi me recevrait bien si j'allais lui faire ma cour ?
— D'abord le roi reçoit bien tout le monde ; ensuite je suis sur qu'il vous fera, à vous particulièrement, un accueil dont vous n'aurez qu'à vous louer.
— On dit qu'il n'aime pas la Constitution, reprit M. Loubert du ton d'un bomme qui a besoin qu'on lui réponde qu'il se (rompe.
— Allons donc, Loubert î il l'aime bien plus que ceux qui l'accusent de ne pas l'aimer.
— Vous me faites bien plaisir de me parler ainsi : décidément je suis des vôtres.
— Le ministre sera ravi. Je vais lui annoncer cette bonne nouvelle.
Et M. de La Loue se dirigea effectivement vers
i^Ô SUZANNE IVESTOU VILLE.
un sopha sur lequel le ministre causait avec un diplomate étranger.
M. Loubert observa la figure de l'homme d'Etat pendant que son collègue lui annonçait la recrue qu'il venait de faire; cette figure resta impassible.
Peu de moments après, le ministre se leva et vint droit à M. Louberi.
— J'ai appris tout à l'heure une bonne nouvelle, Monsieur ; et je m'estimerai heureux de la transmettre au roi. Sa Majesté, qui sait à quel point vous êtes indépendant par votre position, comprendra que c'est une conviction désintéressée qui vous rallie à nous, et elle n'en sera que plus touchée.
— Diable! pensa Loubert, voilà une réponse qui ne sent guère ni la pairie ni les fournitures.
Néanmoins, le Moniteur du surlendemain qui
élait un lundi, contenait à l'article : Nouvelles de la cour, le paragraphe suivant :
« Parmi les députés qui sont allés hier à Saint-Cloud, offrir leurs hommages à Sa Majesté et à Leurs Altesses loyales, on a remarqué M. Loubert, l'un de nos p'us riches industriels. Le roi et les princes lui ont fait l'accueil le plus flatteur, et l'ont entretenu longuement de s 's immenses entreprises. »
Il faut expliquer maintenant 6e qui avait déterminé Éléonore à écrire à son père la lettre dont nous avons parlé dans le chapitre précédent, et qui avait jeté une si vive alarme au cœur de l'incorruptible député.
Dans la soirée qui avait suivi la promenade aux ruines de Jumièges, madame Granval, son fils, Eléonore et Suzanne étaient réunis dans le
salon, à celte heure mélancolique et douce qui n'est déjà plus le jour et qui n'est pas encore la nuit. Les fenêtres étaient ouvertes et laissaient apercevoir le parc et la rivière qui lui sert de limite, magnifiquement éclairés par les dernières lueurs du crépuscule. Le temps était calme et le silence presque toujours profond. De temps en temps seulement, la brise du soir s'élevait, et Ton entendait cet harmonieux bruissement du feuillage, qui a tant de charme pour les imaginations poétiques, et qui jette tant de tristesse dans les âmes disposées à la soulfrance. La conversation languissait, comme cela arrive toujours lorsque la parole ne peut pas exprimer tout ce que le cœur sent. Léonce, qui n'était pas dans ce cas, et qui s'irritait des réponses laconiques qu'on faisait à ses insignifiantes ques tions, avait déjà manifesté plusieurs fois le désir d'avoir de la lumière : le pauvre jeune homme vivait par les sens et non par la pensée.
SUZANNE DESTOUVILLK. 181
— Léonce, lui dit sa mère, vous devriez prier votre cousine de chanter ; cela vous ferait prendre patience jusqu'au moment où l'on apportera les lampes.
— Je déleste la musique habituellement; mais comme en ce moment je n'ai rien de mieux à faire, je crois bien que je ne serai pas fâché d'en entendre. Voyons, Éléonore, montreznous votre savoir-faire.
— On ne peut résister à une demande faite en termes aussi galants, répondit mademoiselle Loubert, en se levant pour se mettre au piano.
Eléonore exécuta un brillant prélude, puis elle commença un grand air de la Vestale.
Sa voix était magnifique, sa méthode parfaite, son assurance imperturbable. Son chant étonnait par sa flexibilité, sa pureté, son éclat; il charmait l'oreille ; mais il n'allait pas jusqu'à l'âme qu'il laissait sans émotion : c'était l'art
182 SUZANiNE D'ESTOUVILLÉ.
dans toute sa beauté irréprochable , ce n'était rien de plus.
Néanmoins madame, Granval et Suzanne furent charmées. Cette dernière surtout exprima son admiration en termes flatteurs et délicats dont Éléonore fut touchée autant qu'elle était susceptible de l'être.
— Quant à moi, dit Léonce, je trouve cette musique parfaitement ennuyeuse. Ma cousine, quand nous serons mariés, j'espère que vous ne chanterez jamais de ces grands airs auxquels on ne comprend rien , et si vous tenez à me faire plaisir, vous ne chanterez pas du tout.
— Mon cousin, répondit Eléonore avec un dépit dont, contre son habitude, elle ne fut pas maitresse, Dieu merci, je ne suis pas encore votre femme, et il ne m'est pas parfaitement démontré que je la serai un jour.
Et Éléonore quitta le piano.
— Il ne faut pas vous fâcher si je vous dis ce
SUZANNE DESTOU VILLE. 483
que je pense, reprit Léonce avec une légère expression de regret qui causa de l'étonnemeiit à madame Granval. Je n'aime pas la musique en général, et l'air que vous avez choisi m'a particulièrement déplu. Chantez-en un autre, il me fera peut-être plaisir.
— Je ne sais plus rien de mémoire. Si vous voulez qu'on chante encore, adressez-vous à mademoiselle d'Estouville ; je sais qu'elle aune très belle voix.
— Non, non, interrompit vivement madame Granval, c'est assez pour une fois. Vous recommencerez un autre jour. Pardonnez -lui , ma chère Eléonore , continua-t-elle à voix basse, en se penchant vers l'oreille de sa nièce.
— Oh ! je lui pardonne de tout mon cœur, répondit-elle dédaigneusement. Seulement il m'est pénible de voir que j'ai été choisie par vous pour être humiliée par lui.
— Puisque monsieur Léonce veut encore de
is* Suzanne d'estouville.
la musique, je vais aussi chanter, dit Suzanne , qui avait (ont entendu, et elle courut au piano, convaincue que son chant aurait moins de succès que celui d'Eléonore.
Dans cette pensée, el!e fit choix d'une mélodie bien simple-, c'était la Petite Mendiante de Romagnési.
Elle la chanta avec une négligence naïve qui aurait nui à toute autre composition, mais qui donna à celle-là un charme tout nouveau de grâce et de réalité. On eût cru entendre les véritables accents de la misère, distraits et douloureux tout à la fois. Suzanne, en modérant l'éclat de sa voix, et en laissant de côté les ressources acquises de son talent, avait atteint, sans s'en douter, au sublime de limitation.
Au moment où elle finissait de chanter, on apporta des lumières dans le salon.
— Qu'avez-vous, mon fils? s'écria vivement madame Grau val.
SUZANNE D'ESTOÙVlLLE. 183
Suzanne et mademoiselle Loubert se tournèrent en même temps du côté de Léonce, et elles "virent qu'il avait le visage inondé de larmes.
— Je n'ai rien, ma mère, répondit-il d'une voix sombre et presque irritée
— Vous n'avez rien! mon fils, mais vous pleurez !
— Qu'importe que je pleure, si je ne puis pas dire pourquoi?
Léonce, en prononçant ces mots, se leva brusquement et se mit à mareber à grands pas dans le salon. Ses traits, ordinairement si apathiques, portaient l'empreinte d'une violente agitation intérieure.
— Encore une fois, Léonce, qu'avez-vous, demanda de nouveau la baronne avec la plus visible anxiété? Vous paraissez souffrir, mon cher enfant.
— Eh bien! oui! séeria-t-il avec emportement: jesoulfre! je souffre cruellement... Mais,
186 SUZAXXE DESTOUVILLE.
pour Dieu ! continua-t-il avec un redoublement de violence, ne m'interrogez pas sur les causes de mon mal, car il me serait impossible de vous les faire connaître. Je ne peux me rendre compte de rien : de rien, entendez-vous? Et vous venez sans délicatesse, sans pitié, me questionner! et comme ces stupides valets qui ont apporté ces lampes qui causent de douloureux éblouissements à mes yeux accoutumés à l'obscurité, vous m'obligez à regarder en moi ce qui s'y passe, sans vous inquiéter si cet examen ne sera pas une horrible torture. Ma mère, je veux quitter cette maison! je veux désormais vivre dans la solitude la plus complète, je ne veux pas avoir à me demander, sans pouvoir me répondre : pourquoi les pauvres donnent plus que les riches, et pourquoi le chant arrive plus vite à mon cœur quand il est moins éclatant à mon oreille. Vous voulez savoir ce que j'ai ! est-ce que je souffrirais si je pouvais le dire? Un monde de
SUZANNE D'ESTOUVILLE. i%7
pensées confuses s'agite en moi , et quand je veux en exprimer une seule, les paroles me manquent, et aussitôt une horrible souffrance me déchire le cœur. Laissez-moi partir, je vous en supplie! quand je serai libre, c'est-à dire seul, je ne sentirai rien peut-être, et alors le calme rentrera dans mon âme. Ma mère ! rna mère! laissez- moi partir!
— Mais où irez-vous , mon fils, dit madame Granval dans un trouble impossible à décrire? Vous ne pouvez voyager seul , et votre ami Verne ne voudra vraisemblablement plus vous accompagner.
— Qui sait, interrompit Léonce avec une sorte de sensibilité, il est si bon ! Au surplus je n'ai besoin de personne ; je ne suis plus un enfant.
-~ Faites ce que vous voudrez, mon fils. 11 y a bien longtemps que je désire que vous puis-
siez vous conduire par vous-même. Où irezvous?
— Où j'irai? dit Léonce avec consternation, Je n'en sais en vérité rien : Je monterai dans la première diligence qui passera, et je resterai où elle s'arrêtera.
— Un projet aussi vague est impraticable, mon fils, et si vous l'exécutez, ce sera contre ma volonté, je vous en avertis.
Léonce qui avait toujours marché à grands pas dans le salon pendant toute cette conversation, s'arrêta en face de la baronne, et il attacha sur elle un regard qui eut fait trembler toute autre personne qu'une mère.
— Ainsi, lui dit-il, après quelques secondes d'un silence terrible, il ne vous suffit pas que ma pensée soit condamnée à l'immobilité, vous voulez encore obliger mon corps au repos ! Mais c'est la folie que vous me préparez, ma mère ! la folie demain, aujourd'hui peut-être! Que
voulez-vous que je devienne dans celte maison où tout m'agitera sans que je puisse trouver la raison de rien? Que vous y consentiez ou que vous n'y consentiez pas, je partirai ! je suis le maître! je le serai toujours! Si jamais, poursuivit-il avec une sorte de rage, quelqu'un s'opposait à ma volonté, je le briserais comme je brise cette coupe fragile, et je le foulerais aux pieds comme j'écrase ces fleurs et ces éclats de verre.
Et Léonce, joignant l'exécution à la menace, saisit sur un guéridon un vase en cristal d'un travail précieux, dans lequel trempait les tiges d'un bouquet de roses mousseuses, et l'ayant jeté avec violence sur le parquet, il se mit à trépigner sur les débris qu'il avait faits, avec la rage puissante d'un homme en fureur et l'emportement puéril d'un enfant gâté.
— Mon fils ! calmez-vous, je vous en supplie ! s'écria madame Granval en entourant de ses deux bras tremblants le corps de son fils.
190 SUZANNE D'ESTOU VILLE.
— Laissez-moi, vous dis-je, murmura Léonce d'une voix étouffée par la colère, en repoussant la malheureuse baronne qui retomba anéantie dans son fauteuil.
— Mon cousin, dit à son tour Eléonore, songez que nous ne sommes pas seules ici, ma tante et moi.
— Je ne crains personne, et je souffre de la présence de tout le monde, car il n'y a pour moi sur terre que des étrangers, à commencer ou à finir par vous, comme vous voudrez, mademoiselle Loubert. Me croiriez-vous aussi votre esclave ? Eh bien ! perdez cette illusion si vous tenez à être un jour madame Granval.
— Oh ! monsieur Léonce, pouvez vous parler ainsi à celle qui est votre mère et à celle qui doit être votre compagne?
Ces mots prononcés par Suzanne avec l'accent d'une profonde tristesse firent tressaillir Léonce, mais ils n'eurent pas le pouvoir de le calmer. Il
SUZANNE D'ESTOUVILf.E. i9t
se remit à parcourir le salon, et tout en marchant il se parlait à lui-même.
— C'est peut-être bien mal ce que je fais là ; mais comme je n'en sais rien je ne suis pas coupable. Je voudrais dire autre chose... Je sens en moi des pensées bien différentes des paroles que je prononce, pourquoi ne puis-je les exprimer ? Je ne suis donc pas un homme comme un autre, puisqu'on blâme tout ce que je fais et tout ce que je dis? Est-ce ma faute à moi si cette musique m'a rappelé la pauvre femme que j'ai si maltraitée ce matin, et si je ne puis comprendre comment il se fait que je sois avare avec ma richesse, tandis que mademoiselle Suzanne qui n'a rien est si généreuse. Ma mère, s'écria-t-il d'une voix tout à la fois suppliante et irritée, s'il est vrai que vous m'aimiez, expliquez-moi les mystères qui m'environnent et ceux plus terribles encore qui me torturent intérieurement. Je ne vous dirai plus que je ne suis pas méchant,
192 SUZANNE DEST0UV1UE.
parce que je n'ai pas la certitude de ne pas l'être,
niais je vous jure que je suis Lien malheureux!
Et le pauvre Léonce se laissa tomber sur une
chaise et se couvrit le visage de ses deux mains.
— Restez avec moi, mon fils, dit la baronne : nous souffrirons ensemble, si je ne puis mieux faire pour vous.
Eléonore et Suzanne comprirent qu'elles devaient se retirer, afin de laisser Léonce seul avec sa mère. Elles passèrent donc dans la bibliothèque, qui était séparée du salon par une salle de billard.
— Que pensez-vous de tout ceci, ma chère, demanda mademoiselle Loubert à Suzanne.
— Je pense qu'un grand bonheur vous est réservé. Votre cousin a le sentiment de sa situation et le besoin vague d'en sortir ; il dépendra de vous de l'en arracher, en vous consacrant entièrement à lui.
— Ce qui vient de se passer n'est pas encou-
SUZANNE b'ESTOUVILLË. 195
rageant , et je ne vois pas les choses en beau comme vous : le mal est trop enraciné. Léonce, connaissant sa nullité et surtout l'impossibilité d'en sortir, deviendra sauvage, irritable, bizarre, ingouvernable, et je uc me sens pas le courage d'affronter les dangers d'un pareil caractère. Je nie serais arrangée de sa sotte confiance en luimême, je ne braverai certainement pas ses impuissants désirs de changement. Ce soir-même, j'écrirai à mon père pourle prier de hâter son retour, car je veux qu'il soit entendu que ce mariage ne se fera pas. 11 faudrait que j'eusse perdu toute espérance d'en contracter un autre pour consentir à unir mon sort à celui d'un maniaque qui peut d'un moment à l'autre devenir fou furieux.
— Pauvre jeune homme! dit Suzanne.
— Epousez-le, ma chère amie, puisqu'il vous inspire tant de pitié, reprit Eléonore.
— Si c'était un devoir pour moi, je n'hésile-
rais pas, répondit avec une douce fierté mademoiselle d'Estouville ; mais, dans mon humble position, je ne puis faire qu'une alliance qui ne donnera à personne le droit de suspecter ma délicatesse. Souffrez donc, ma chère Éléonore, que je me mette hors de cause, et que, pour ce qui vous regarde, je vous supplie de ne pas prendre encore un parti définitif. J'ai de l'espérance au sujet de votre cousin, et si dans quelques semaines cette espérance se réalisait, vous regretteriez une rupture sur laquelle il serait bien difficile de revenir.
« Elle le regarde comme incurable, pensa Éléonore ; autrement elle m'encouragerait dans mon refus au lieu de le combattre, afin de pouvoir en profiter. Décidément j'écrirai à mon père. »
En ce moment, Léonce traversa la bibliothèque pour se retirer dans son appartement. Ayant aperçu les deux jeunes filles , il s'approcha
d'elles en souriant comme s'il eût voulu leur adresser la parole, mais après être resté un moment immobile devant le sopha sur lequel elles étaient assises, il se frappa le front en poussant une exclamation de douleur, et il se hâta de s'éloigner : l'expression de sa physionomie était devenue subitement sinistre.
— Persistez-vous à avoir encore de l'espérance, demanda Eléonore à Suzanne ?
— Plus que jamais ! Aujourd'hui il veut, demain il pourra peut-être.
— Moi, je suis convaincue que tout ceci finira par la folie, et ce sera affreux pour ma tante, et aussi pour mon père qui, en sa qualité d'ancien tuteur et de chef du conseil de famille, aura des devoirs bien tristes à remplir.
— Quels devoirs?
— Mais l'interdiction d'abord, puis la séquestration dans une maison de santé.
iffi SUZANNE D'ESTOUVILLE.
— Madame Granval n'y consentira jamais, j'en suis sûre.
— A sa place , je m'y opposerais aussi sans doute ; mais l'intérêt de la société passe avant l'affection des mères.
— Ecartons ces horribles pensées, ma chère Eléonore. Elles doivent vous faire bien mal, et je vous trouve bien courageuse d'oser les envisager.
— Je suis courageuse pour éviter un danger ; il n'y a pas un grand mérite à cela, répondit Eléonore avec son imperturbable sang froid.
— Mais, que deviendra votre pauvre tante, si vos craintes se réalisent ? mon cœur se serre rien que d'y penser.
— Ma tante est très pieuse... Ensuite, continua Eléonore après un moment d'hésitation, je me consacrerai à elle autant que mes autres devoirs me le permettront. Vous savez que je lui suis très attachée.
SUZANNE DISTOUVlLUi. 197
— Elle en mourra do douleur, s'il faut qu'elle se sépare de sou fils, surtout pour le voir entrer dans une maison de santé. Songez done que ce fils est sa seule joie dans ce monde.
— Elle a dû prévoir depuis longtemps ce qui arrive et tout ce qui arrivera.
— .Pour les cœurs comme le sien, prévoir le malheur n'en diminue pas la souffrance quand il arrive. Enfin, vous lui resterez, Eléonore : cette pensée me console un peu.
Eléonore sentait qu'elle méritait si peu ces bienveillantes paroles, qu'elle arrêta un regard interrogateur sur le visage de Su/aime, pour savoir s'il ne les démentait pas par son expression.
Cet examen la rassura tout à -fait : mademoiselle d'Estouville avait l'air profondément pénétré.
Eléonore allait continuer cette pénible conversation, lorsqu'elle en fut empêchée par l'arrivée de madame G ran val.
— >Eh bien! madame, que s'est-il passé, lui demanda Suzanne avec la plus tendre sollicitude.
— 11 a beaucoup pleuré ; il a reçu mes caresses avec douceur ; mais il n'a pas proféré une seule phrase intelligible. Je suis d'une inquiétude mortelle , quoiqu'il m'ait à peu près promis qu'il ne me quitterait pas, si je m'opposais à son départ.
— C'est une grande amélioration de la part d'un homme aussi volontaire, dit Suzanne.
— Je cherche à me rattacher à cette idée
mais celte scène de violence me fait frémir. Ma chère Ëléonore, j'espère que je n'ai pas besoin de vous répéter que je vous laisse plus que jamais libre de régler votre sort comme vous l'entendrez ; et vous, Suzanne, si vous voulez aller rejoindre l'amie qui vous désire, faites-le ; je ne vous en saurai pas mauvais gré, et n'en compterai pas moins sur votre atléction.
SUZANNE D'ESÏOUVILLE. i99
Éléonore répondit par quelques mots affectueux, quoique vagues ; quant à Suzanne, <'!!•' se jeta silencieusement au cou de madame Granval.
La scène que nous avons décrite dans le chapitre qui précède, avait laissé dos impressions bien diverses dans les âmes des différents personnages de cette histoire. Madame Granval, d'abord effrayée delà violence de son lils, s'était remise, grâce aux paroles ingénieuses et tendres de Suzanne, et elle se livrait sansefforl à celte espérance, qu'un changement, quelque fà-
202 SUZANNE DESTOUViLLE.
cheux qu'il fut en apparence, pouvait être favorable à un état surtout inquiétant par son immobilité. Le calme de sa nièce, qu'elle avait pris pour de la force d'àme , la touchait profondément, et elle ne voyait plus dans le mouvement d'humeur qu'Eléonore avait montré quand Léonce s'était ému du chant de Suzanne, qu'un désir bienveillant d'inspirer à son fils un sentiment de préférence. « Elle espère comme moi, pensait-elle, et c'est pour cela qu'elle désire lui plaire. Oh ! que je voudrais être sûre qu'il pourra la rendre heureuse ! »
Madame Granval s'endormit dans ces douces pensées, pendant que sa nièce écrivait à son père de hâter son retour, et prenait la résolution de rompre son mariage avec son cousin. Quoiqu'elle manquât d'élévation dans l'esprit, elle aurait peut-être vu un heureux symptôme dans le changement momentané de Léonce , si elle n'eut trouvé plus conforme à ses intérêts de le
SUZANNE DEST0UV1LLE. 205
considérer comme une aggravation de son état. Granval fou et interdit, mademoiselle Loubert, sa plus proche parente, devenait forcément l'héritière de sa fortune, et son but se trouvait ainsi atteint sans être obligée d'acheter ce succès par un mariage auquel elle n'avait consenti que par ambitition.
Quant à Suzanne , elle était joyeuse mais calme, parce qu'elle ne s'intéressait que par sympathie à tout ce qui se passait autour d'elle. Son cœur lui disait bien que madame Granval serait profondément blessée quand elle découvrirait le fond de lame de sa nièce, mais il lui disait en môme temps que si cette découverte coïncidait avec une amélioration notable dans la situation morale de Léonce, la joie de la mère serait si immense qu'il ne resterait plus de place pour la douleur de la tante. « Cet heureux jour arrivé, pensait la pure et noble jeune fille, j'irai rejoindre ma bonne Claire, et je n'aurai qu'à me
réjouir quand je songerai à ceux que j'aime. » L'appartement que Suzanne occupait au château du Haut-Mont était situe au dessous de celui de sa bienfaitrice et s'ouvrait sur la terrasse au bas de laquelle commençait le parc qui descendait jusqu'à la Seine. Dans les premiers temps de son séjour chez madame Granval, mademoiselle d'Estouville ne s'était jamais promenée le soir, mais ayant acquis la certitude qu'il n'y avait pas d'inconvénient à se permettre ce plaisir, elle s'était hasardée à sortir quelquefois après que tout le monde s'était retiré. D'abord elle se bornait à parcourir la terrasse immédiatement sous ses fenêtres; puis elle s'était peu à peu aguerrie, et elle avait fini par descendre jusqu'à la pelouse sur laquelle elle devait combattre un jour pour le pauvre Sna p. Toutefois depuis l'arrivée de Léonce, un sentiment de réserve bien naturel l'avait ramenée à ses premières habitudes, et les promenades du soir
SUZANNE D'ESTOIMLLE. 205
étaient sinon supprimées du moins suspendues momentanément.
Ce jour-là la chaleur avait été accablante, el Suzanne rentrée chez elle, venait d'ouvrir ses fenêtres pour chercher à faire pénétrer un peu de fraîcheur dans sa chambre à coucher. Tout était calme et silencieux dans le château et au dehors, de sorte qu'on aurait entendu à une grande distance le bruit du pas le plus léger. Mademoiselle d'Estouville promena ses regards sur la façade du château, aucune lumière n'y brillait; elle les ramena sur la terrasse et les laissa errer jusqu'à la pelouse, partout la solitude et le repos. Encouragée el attirée, elle fit d'abord quelques pas en avant, puis elle s'enhardit ou s'oublia si complètement, qu'elle se trouva bienlot, et sans s'en douter peut-être, dans La partie la plus retirée du parc.
C'était une allée de marronniers si hauts et si touffus que même au milieu du jour, les rayons
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du soleil n'y pouvaient pénétrer. Autrefois l'allée avait été sablée, mais l'humidité du sol favorisant la végétation, l'herbe et la mousse avaient envahi le sable, et on s'était décidé à les y laisser. Avec le temps ils avaient formé un tapis moelleux qui amortissait le bruit des pas des promeneurs qui, du reste, se dirigeaient rarement de ce côté.
L'obscurité rappela Suzanne à elle-même, et elle ne put se défendre d'un certain effroi en se trouvant seule au milieu d'une nuit si profonde. Ne s'entendant pas marcher, pouvant à peine distinguer la blancheur de ses vêtements, elle se sentit bientôt prise d'un tremblement nerveux, signe certain d'un grand malaise intérieur. Néanmoins, comme l'allée était courte, et qu'elle aboutissait à la faisanderie, où demeurait un vieux garde et sa famille, Suzanne aima mieux poursuivre son chemin que retourner en arrière. Seulement elle marcha plus vite, et ce fut avec
SUZANNE ÏVESTOU VILLE. 207
une satisfaction extrême qu'elle aperçut à ouelques pas d'elle les bâtiments de la faisanderie, et au milieu de l'enceinte qu'ils formaient , la maisonnette du vieux garde, dont les murs récemment blanchis à la chaux, étincelaient à la clarté de la lune. En ce moment, l'horloge du château sonnait onze heures.
Suzanne, remise de son malaise, souriait au souvenir de la frayeur qui l'avait causé, quand un bruit confus de voix arriva à son oreille. Elle reconnut que ce bruit partait de la maison du garde dont on venait d'ouvrir la porte comme si quelqu'un allait en sortir. Suzanne regarda attentivement, et elle fut toutejoyeuse envoyant autour d'une table dont le milieu était occupé par une lampe, la pauvre famille à laquelle elle avait fait l'aumône le matin même en revenant des ruines de Jumièges. La mendiante, tenant son plus jeune enfant sur ses genoux, contemplait en souriant les deux aines qui mangeaient,
SOS SUZANNE D'KSTOUYILLE.
assis en face d'elle. Debout, auprès de la table, une des Gilesdu vieux garde semblait veiller aux besoins de leurs botes passagers.
Mademoiselle d'Estouvillo contempla ce tableau avec attendrissement, et pour le mieux voir, elle se rapprocha petit à petit de la maisonnette, en prenant des précautions pour n'être ni a perçue ni entendue : elle voulait, avant d'entrer, s'assurer qu'il n'y aurait pas d'autres témoins de sa présence que les personnes qu'elle voyait, et elle n'était pas bien certaine d'avoir reconnu parfaitement toutes les voix dont le son était venu jusqu'à elle. ■
Quelle ne fut pas sa surprise, lorsque s'étant assez avancée pour voir tout ce qui se passait dans la chambre du vieux garde, elle regarda Léonce debout à quelque distance de la table.
La physionomie du jeune baron, vivement éclairée par la clarté de la lampe, avait une expression de mélancolie douce et de satisfaction
SUZANNE D'ESTOU VILLE. S09
recueillie qui la changeait complètement. Son regard, triste encore, ne gardait cependant plus ce vague sinistre qui lui était habituel, et son front portait l'empreinte visible du travail intérieur de sa pensée. Il était évident qu'il prenait un intérêt puissant à la scène qu'il avait sous les yeux, et on pouvait deviner qu'il n'avait pas été étranger à la satisfaction dont il était témoin.
« Ah ! si sa mère pouvait le voir, murmura Suzanne à voix basse ! comme elle serait heureuse ! »
Ce fut sa première et presque son unique pensée; il lui fallut même un certain effort de son imagination pour en donner une autre à la pauvre famille qui oubliait pour un moment ses misères.
Ravie de l'idée quelle pourrait mettre la joie au cœur de sa bienfaitrice, elle comprit en même temps qu'elle devait s'assurer de ce qui s'était passé avant d'en faire la confidence , car elle
comprenait aussi qu'une déception serait bien cruelle après l'instant de bonheur qui suivrait ses révélations. Elle songeait déjà à revenir le lendemain matin pour questionner le vieux garde, lorsqu'elle vit Léonce se diriger du côté de la porte, après avoir adressé à la mendiante quelques paroles qui n'arrivèren t pas jusqu'à son oreille.
Elle n'eut que le temps de se jeter derrière une des volières de la faisanderie, et elle y resta immobile jusqu'à ce quelle eut acquis la certitude que Léonce s'était éloigné. Alors elle quitta sa retraite, et elle se présenta sur le seuil de la maison du garde : ce fut la mendiante qui l'aperçut la première et qui s'écria :
— Mais tous les anges du paradis sont donc en voyage ce soir? Voilà encore une des deuy belles demoiselles qui m'ont fait l'aumône ce matin. C'est celle qui m'a laissé sa bourse ; vous savez bien, comme je vous contais, père Racine?
SrZA.N.NI-. m-STOUVlUE. an
Le vieux garde, auquel s'adressait ce petit discours, se hâta d'avancer une chaise à Suzanne, en lui disant :
— Vous vous promenez hien sur le tard, mademoiselle, et un peu plus vous nous auriez tous trouvé couchés. C'est vrai^m l'ait bien beau «ce soir.
Suzanne prit la chaise qu'on lui offrait, dans l'espoir fondé qu'elle apprendrait là tout ce qu'elle désirait savoir. Effectivement, la mendiante n'eût pas plus tôt vu mademoiselle d'Estouville assise auprès d'elle, qu'elle se mit à raconter comment elle se trouvait là, et ce qui lui était arrivé depuis qu elle y était entrée.
— Vous pouvez bien dire , ma chère dame, que vous m'avez porté bonheur pour toute ma journée et peut-être pour plus longtemps. D'abord à ce matin, en vous quittant, nous sommes entrés pour boire du lait ; on nous en a servi, même qu'il y avait de la crème dessus, et la fer-
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mière, au lieu de nous demander de l'argent, a donné ce mouchoir de cou à ma petite Blandine. Puis elle nous a fait monter dans le fenil , où nous avons si bien dormi qu'il faisait quasiment brun quand nous nous sommes réveillées. Nous avons bien vitement couru au bac, parce que nous n'avions pas de temps à perdre pour retourner au Bourg -Hachard ; le bac se trouvait justement de notre côté, et le patron nous a passées pour rien. Mais voilà encore mieux : comme nous passions au long des cages du père Racine, qui est un peu cousin à mon pauvre défunt mari, il nous a reconnues et il a absolument voulu nous faire entrer pour souper et coucher chez lui. Cependant c'est pas encore le plus beau : M. Granval, son maître, est arrivé : il a commencé par me faire bien peur, parce qu'il avait toujours son air sombre de ce matin ; mais quand il nous a eu vues, sa figure est devenue toute douce et toute contente, et il nous
SUZANNE D'ESTOU VILLE. 215
a parlé avec bien de l'humanité ; puis quand il est parti il m'a glissé un petit paquet dans la main ; mais je ri y ai pas encore regardé : ça doit être de l'argent. Il avait l'air bien heureux, je vous en promets; et maintenant voilà que vous venez aussi, ma bonne dame ! Ah ! c'est bien vrai, allez ! tous les anges du paradis sont en route aujourd'hui.
Suzanne avait écouté ce récit incohérent avec un intérêt et une émotion qui se peignaient sur son visage à la fois recueilli, joyeux et touché. Un seul détail lui manquait encore, et elle espérait bien l'obtenir : Léonce avait su de lui-même être charitable ; avait-il su aussi être généreux, comme il convenait à un homme qui possédait une fortune aussi considérable que la sienne ? pour dissiper ses doutes à ce sujet, elle dit à la mendiante :
— Les anges dont vous parlez, ma bonne femme, ne vous quittent pas, car ce sont vos trois
2U SUZANNE D'ESTOUVILLE.
petits enfants ; élevez-les dans la crainte de Dieu, et ils tous protégeront toujours. Maintenant, continua-t-elle, vous devez être , je l'espère, du moins, à l'abri du besoin pour longtemps.
— Je compte bien aussi comme ça, répondit la mendiante ; mais à propos, il faut que je regarde ce que le monsieur du Haut-Mont m'a donné dans ce papier qu'il a chiffonné si longtemps au fond de sa poche.
Et en prononçant ces mots , elle tira de la sienne l'offrande de Léonce. Le papier ayant été déplié, doux pièces d'or roulèrent sur la table.
— Oh ! les jolis sous ! s'écria l'ainé des enfants.
c C'est bien, pensa Suzanne, car c'est la charité, c'est la générosité, et ce n'est pas la prodigalité. Rien no manquera au bonheur de sa mère, puisqu'il y a, ^\i même temps, delà bonté
SDEâNWE D'ESTOIJVILLE. 2IS
et de la raison dans son action, Il faudra que j'avertisse aussi Éléonore. »
Suzanne n'avait pas d'argent sur elle à donner; mais en eut-elle eu encore, elle n'aurait pas voulu détourner à son profit, par un nouveau bienfait, la reconnaissance de la mendiante. Elle se borna donc à lui recommander de venir au château souvent ; puis, elle quitta la maison du garde, chargée du poids toujours facile à porter d'une bonne nouvelle.
Dans sa joie, elle ne s'aperçut pas qu'elle reprenait le chemin qu'elle avait suivi quelques instants auparavant. La sombre avenue de marronniers ne lui causa aucune frayeur : elle songeait peut-être que le jour l'éclairerait bientôt.
Si depuis bien des années elle n'eût constamment souffert et joui pour ceux qu'elle aimait, en s'oubliant toujours elle-même, Suzanne se serait peut être inquiétée ou du moins étonnée de l'intérêt en quelque sorte personnel qu'elle
216 SUZANNE DESTOUVILLE.
prenait à Léonce. Mais accoutumée à ne se compter jamais pour rien, instinctivement convaincue qu'elle était, à peu d'exceptions près, indifférente à tout le monde, elle ne songeait jamais à surveiller ses impressions, et elle avait contracté l'habitude de vivre pour les autres, afin de pouvoir s'intéresser à quelque chose. Ce n'était pas du calcul, ce n'était pas non plus ce besoin d'émotions des âmes désenchantées et inquiètes, c'était la douce et pure abnégation d'un cœur tendre et dévoué qui n'avait jamais trouvé l'occasion de s'alarmer de ses sentiments. On eut dit qu'elle n'aimait jamais pour son propre compte, et il y avait quelque chose de vrai dans cette apparence.
Aussi, quoiqu'elle se sentît heureuse et émue de tout ce qu'elle venait de voir et d'entendre, elle n'en était pas moins calme, car ce n'était pas à elle qu'elle pensait.
Au moment où elle rentrait dans son appar-
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tement, elle vit qu'il y avait de la lumière dans celui de Léonce ; elle crut voir aussi une forme humaine passer et repasser derrière les rideaux. Peu de moments après., elle se coucha et elle ne tarda pas à s'endormir profondément. Elle avait hâte d'être au matin pour pouvoir monter chez madame Granval, et ensuite se rendre auprès d'Éléonore qu'elle voulait aussi rassurer.
Le lendemain, de bonne heure, elle était à sa fenêtre, attendant avec impatience le moment du réveil de la baronne. Le soleil s'était levé radieux, et il inondait de ses rayons les plus doux et les plus éclatants le château et les plus hautes pentes du parc. Puis, à mesure qu'il montait, il dissipait progressivement les ombres qui enveloppaient les pentes inférieures, et bientôt toute la contrée parut illuminée. Le fleuve se couvrit de voiles, les collines se peuplèrent de troupeaux; la lumière avait ramené la vie. Suzanne trouvait dans ce tableau une saisissante
21S SUZANNE D'ESTOUVILLE.
allusion à ses souvenirs de la veille. Elle lui parut plus frappante encore, lorsqu'ayant par hasard jeté les yeux sur la pelouse, elle aperçut Léonce qui la traversait lentement, accompagné par Snap. Le beau lévrier, au lieu de suivre tristement son maître , s'ébattait joyeusement à ses côtés, s'élançait en avant comme pour l'inviter à partager sa gaité, se couchait ensuite pour l'attendre, et revenait bientôt lui lécher la main, cette main qui l'avait si souvent frappé.
« Je n'aurais rien vu hier soir, pensa Suzanne, que je devinerais tout ce matin. Mes espérances sont maintenant des certitudes. En attendant que madame Granval s'éveille, je vais écrire à Claire pour lui annoncer ma prochaine arrivée.
Et Suzanne écrivit :
« Je suis bien heureuse, ma chère amie, car je peux vous dire que j'irai bientôt vous rejoindre. Faites-moi donc préparer une petite cham-
bre dans votre bruyant ermitage d'Enghien : j'espère, dans peu de jours, pouvoir aller l'occuper.
« Tout va bien ici, et j'ai lieu de croire que le mariage se fera bientôt. Je reviendrai pour cette époque, qui sera si heureuse pour madame Granval ; mais ce dernier séjour sera court, et ensuite je me réunirai à vous pour ne plus vous quitter : je me dispense de vous demander si cela vous sera agréable.
« J'aurai à vous conter des choses intéressantes sur tout ce qui s'est passé ici. Si je ne vous les confie pas aujourd'hui, c'est que je veux attendre que tout soit aussi évident pour vous que pour moi. Vous m'avez souvent reproché d'être crédule : comme c'est mon seul bonheur, je ne veux pas l'exposer à vos raisonnements. Mon seul bonheur... pardonnez moi, Claire, j'aurais dû dire que c'est votre amitié : mais que voulez -vous? je l'oublie toujours, parce que je n'ai
22© SUZANNE DESTOUVILLE.
pas besoin de penser à elle pour y croire : Je la sens, cela me suffit.
« Je vous ai parlé de ce beau soupirant qui passait sa vie à mes pieds : 11 est depuis ce matin infidèle, et j'en suis heureuse. Ne trouvez-vous pas que je suis devenue bien philosophe ?
« Adieu, j'entends marcher dans l'appartement de madame Granval , et comme il faut que je lui parle ce matin, je suis forcée de vous quitter. Ma première et vraisemblablement ma dernière lettre vous annoncera le jour de mon arrivée. Si vous pouvez déterminer madame Reinach à venir me chercher, cela me fera plaisir, car je n'aurai pas besoin de déranger personne ici. Au revoir, ma bonne Claire.
< Suzanne. »
Quelques minutes après que mademoiselle d'Estouville eut fermé cettre lettre , elle s'asseyait joyeuse et émue au pied du lit de madame
SUZANNE D'ESTÔOVILLE. 821
G ran val. L'aimable jeune fille éprouvait cette préoccupation bien douce pour les noble cœurs de chercher à ménager les effets d'une joie, de manière à la faire pénétrer insensiblement dans l'àme destinée à en jouir. Suzanne, comme tous les êtres vraiment sensibles, avait deviné, par l'instinct de la souffrance, tous les nrystères de la délicatesse. Ce n'était pas une science chez elle, mais une révélation.
— Que Dieu vous récompense , mon enfant ! dit la baronne en pressant Suzanne sur son cœur, ce qu'elle avait fait souvent depuis le commencement du récit de sa jeune amie. Que Dieu vous récompense! répéta t-elle en pleurant de joie ; car moi , quoique je fasse , je serai toujours ingrate !
— Ainsi vous l'avez vu , continua-t-elle avec
uue ivresse qui approchait du délire ; son visage exprimait l'attendrissement , son regard peignait la compassion ! On vous a dit aussi que l'aumône était tombée de sa main et la consolation de sa bouche! Ah ! je suis une bien heureuse mère ! Qu'importe maintenant que son intelligence soit pauvre , si son cœur est riche ! Dieu m'est témoin que ce n'est pas sa nullité qui m'a tant fait souffrir ! Qu'il soit bon , noble , délicat, et je bénirai la Providence chaque jour de ma vie. On ne l'admirera pas , mais on l'aimera ! Le monde le délaissera peut-être , mais il aura le fidèle cortège des pauvres , et l'affection inébranlable et pure des cœurs simples ! Rien ne manque à mon bonheur, Suzanne, puisque c'est vous qui me l'annoncez. Oh ! dites-moi comment je pourrai vous témoigner ma reconnaissance ?
— En m' écrivant quelquefois que vous êtes heureuse, reprit affectueusement mademoiselle
SUZANNE DESTO'.'VIUE. 231
d'Estouville , et môme en ne me l'écrivant pas, continua-t-elle, car le souvenir de cet instant suffira au bonheur de toute ma vie !
— Vous écrire! est-ce que vous songez déjà à nous quitter?
— Il le faudra bientôt, Madame. J'ai une amie qui est une sœur pour moi ; nous avons été ensemble orphelines et pauvres ; elle est riche aujourd'hui : si je la négligeais dans son bonheur, elle aurait le droit de me croire ingrate.
— Mais vous m'abandonnez dans le mien.
— 11 est si complet!
— Je suis superstitieuse, Suzanne. Ce bonheur, c'est vous qui me l'avez annoncé; si vous me quittez, il s'évanouira peut-être.
— Je n'en crois rien , Madame ; mais si cela était, je reviendrais bien vite prés de vous.
— Serez-vous toujours libre? J'espère bien
que non , dit la baronne en souriant.
l. is
22Ô SUZANNE DESTOUVILLE.
— Les pauvres filles comme moi sont toujours indépendantes , répondit Suzanne en souriant à son tour. C'est là le beau côté de leur situation.
— Vous savez , ma fille , que j'ai des devoirs à remplir envers vous ? ces devoirs sont encore plus impérieux après le dévoùment que vous m'avez montré. Laissez-moi faire quelque chose pour vous , et en même temps pour quelqu'un à qui je dois beaucoup aussi. . .
Suzanne garda le silence , et madame Granval reprit avec un léger tremblement dans la voix :
— Vous avez vu ici M. Verne c'est un
homme d'un rare mérite et d'une parfaite bonté. Il est jeune , agréable de sa personne 5 sa position est bonne , et je compte l'améliorer encore... Pourquoi ne Tépouseriez-vous pas?
ajouta la baronne après un moment d'hésitation.
SUZANXK b'ESTOUVILLE. 227
Une vive rougeur colora subitement te \isage de mademoiselle d'Estouville.
— Je n'ai poiut songé jusqu'à présent à me marier, répondit-elle avec une gravité qui laissait entrevoir de la tristesse ou du mécontentement, je n'y songerai pas davantage plus tard, car j'ai toujours compris que ma naissance m'imposait le devoir de choisir, tandis que ma pauvreté ne m'en donnait pas le droit. Le résultat de ces deux situations si différentes l'une de l'autre, est que je dois rester fille.
Madame Granval , née et élevée dans les rangs de la bourgeoisie , n'avait pas cru blesser Suzanne en lui proposant une mésalliance : mais , comme elle avait autant de bonté dans le cœur que d'élévation dans l'esprit, elle ne vit pas plutôt sa faute qu'elle la répara de la manière la plus gracieuse et la plus délicate.
— Pardonnez-moi, mon enfant, dit-elle, l'erreur dans laquelle j'ai été entraînée par mun
désir de payer d'un prix immense le service que M. Verne m'a rendu ; d'un autre côté , la tendresse que vous m'inspirez m'a fait croire un instant que vous étiez ma fille , et que je pouvais disposer de vous : voilà mes deux excuses , j'espère que vous les accueillerez également bien.
— Ah! Madame! s'écria Suzanne attendrie de tant d'indulgence, c'est à. vous de me pardonner mon orgueil. Hélas ! continua-t-elle plus tristement , cet orgueil est une des nécessités de ma position ! je suis non- seulement condamnée à le sentir, mais encore à le montrer.
— Laissons ce sujet, ma chère amie , et parlons encore de Léonce : que pensez-vous que je doive faire ?
— Rien absolument : il faudrait qu'il pût croire qu'il a toujours été ce qu'il deviendra , et pour cela ne s'étonner de rien, et encore moins chercher à hâter le changement qui parait s'accomplir.
— J'admire votre sagesse, et j'adore votre bonté, dit la baronne, en attirant Suzanne à elle pour la baiser au front. Oh ! que je serais heureuse si Eléonore vous ressemblait!
— Puisque vous avez prononcé ce nom, Madame , je vous demanderai si vous ne penseriez pas qu'il fût à propos d'instruire mademoiselle Loubert de tout ce qui se passe. La soirée d'hier à dû lui laisser des souvenirs pénibles , et par conséquent des craintes qu'il faudrait peut-être dissiper.
— Chargez-vous de ce soin , ma fille , dit la baronne avec le plus visible attendrissement, j'ai rendu à Eléonore sa parole, ce n'est point à moi à la lui redemander.
Quelques minutes après cette conversation , mademoiselle d'Estouville entrait dans la chambre de mademoiselle Loubert.
— Je vous apporte une bonne nouvelle , ma
chère Eléonore, dit Suzanne en tendant la main à la riche héritière.
— Que vous est-il donc arrivé d'heureux ? répondit celle-ci froidement, car je présume que c'est de vous qu'il s'agit.
— Oh ! un grand bonheur ! continua Suzanne sans réfléchir à tout ce que la question d'Éléonore renfermait de sécheresse et d'égoïsme : J'ai pu apprendre à madame votre tante , et je puis vous dire , à vous , que M. Léonce n'est plus du tout ce qu'il était.
— Je ne l'ai que trop vu hier soir. Que s*est-il encore passé depuis? Vous savez que je ne partageais pas vos folles espérances.
— Vous allez voir qu'elles sont devenues des certitudes . Sans cela , je ne vous en parlerais pas.
Alors, Suzanne, avec cette éloquence du cœur qui lui était si naturelle , raconta toute la sHiit'dont elle avait été témoin, depuis Tins-
SUZANNE D'ESTOrVILLE. 231
tant où elle avait quitté sa chambre jusqu'à celui où elle y était rentrée , heureuse de tout ce qu'elle avait vu et entendu ; elle termina son récit par la nouvelle de la réconciliation de Snap avec son maître , qui était pour elle un fait concluant.
Éléonore l'écouta d'un air attentif, mais sans montrer la plus légère émotion ; puis , quand Suzanne eut fini , elle lui dit avec le plus grand calme :
— Ces circonstances me paraissent moins significatives qu'à vous, ma chère belle. Les personnes comme mon cousin peuvent avoir quelquefois de bons mouvements, sans que cela prouve rien en faveur de leur raison. Il serait , d'ailleurs , très fâcheux que Léonce , avec le faiblesse de son esprit , devint généreux , car au lieu d'avoir un défaut de moins, il aurait une manie de plus.
— Mais , ce chien qui a cessé de le craindre,
252 SUZANNE D'ESTODVILLE.
dit Suzanne toute désappointée du peu d'effet qu'avait produit ce qu'elle appelait dans l'innocence de son cœur, une bonne nouvelle : N'avez-vous pas confiance en la sûreté de son instinct ?
— Il n'a pas été battu hier, mais qui me dit qu'il ne le sera pas demain? Au surplus , nous verrons : si tout ce qui s'est passé est un changement et non un hasard , nous ne tarderons pas à le savoir d'une manière plus positive. Néanmoins , je vous remercie toujours de votre aimable attention , ma chère amie ; car elle me prouve une affection à laquelle j'attache le plus grand prix.
Malgré la gracieuseté de cette conclusion, Suzanne , qui ne s'arrêtait jamais à ce qui lui était personnel , sortit de chez mademoiselle Loubert le cœur profondément triste : sans s'expliquer pourquoi , elle ne pouvait plus croire à la fin des chagrins de madame Granval .
SUZANNE D'JSSTQUVIILE. 235
Léonce parut ù l'heure du déjeuner. L'expression de sa physionomie n'avait pas subi de changement bien sensible , mais sa bonhomie était moins rude et il fut beaucoup plus silencieux que de coutume. Éléonore fut la seule qui l'examina de manière à l'embarrasser : ne pouvant le deviner avec son cœur, il fallait bien qu'elle l'étudiàt avec son jugement.
Pendant tout le reste de la matinée , madame Granval , sa nièce et Suzanne restèrent seules dans le salon , occupées à causer, à lire et à travailler. Léonce qui n'y venait jamais que le soir, resta fidèle à cette habitude, et ce ne fut qu'au moment du diner qu'on le revit.
Comme on se rendait dans la salle à manger, il arriva le premier à la porte qui conduisait à cette pièce. Là , il s'arrêta brusquement , une vive rougeur colora son visage , puis il se recula pour laisser passer les trois femmes qui le sui-
234 SUZANNE D'ESTOU VILLE.
vaient. Suzanne serra le bras de madame Granval qui s'appuyait sur elle.
— Que comptez-vous faire ce soir? mes enfants , demanda la baronne , lorsqu'on fut près de quitter la table. Voulez-vous sortir en voiture ou vous promener à pied?
En pareille circonstance, c'était toujours Léonce qui exprimait sa volonté , ce jour-là , il se tùt.
— Nous pourrions faire les deux choses , dit Éléonore; c'est-à-dire aller en voiture jusque dans les bois , et là nous promener à pied pendant quelques instants. La soirée est magnifique , vous viendrez avec nous , n'est-ce pas , ma tante ?
— Certainement, ma chère; et vous Léonce ?
— Je comptais monter à cheval , ma mère ; mais puisque vous sortez , je vous accompagnerai.
— ISe fous gênez pas, mon ami. Comme je
serai avec ces demoiselles et que nous aurons un domestique , nous pourrons nous passer de vous , quant à notre sûreté du moins.
Léonce regarda sa mère avec affection et tristesse, comme s'il éprouvait un sentiment tendre qu'il n'osait ou ne pouvait exprimer. Après quelques instants de silence il se borna à dire :
— Je préfère aller avec vous.
Puis il se leva avec précipitation ; mais quelque promptitude qu'il mit à quitter la salle , il ne put cacher qu'il avait des larmes dans les yeux.
Peu de moments après , une grande calèche découverte , plus commode qu'élégante, comme tout ce qui appartient aux veuves , sortait de la cour du château , du côté opposé au parc. C'était le chemin des bois.
Madame Granval et Suzanne occupaient le fond de la voiture. Au moment du départ, l'orpheline avait voulu se mettre sur le devant ,
256 SUZANNE D'ESTOUVlLLE.
mais mademoiselle Loubert s'était révoltée contre ce choix. Suzanne résista d'abord avec douceur et convenance , et elle aurait peut-être persévéré dans sa résolution si Eléonore ne lui eut dit :
— Je ne saurais souffrir cet arrangement , ma chère ; de votre part ce serait une véritable usurpation. Vous auriez l'air de l'enfant de la maison.
Si cette phrase eut été prononcée avec un accent aimable , on eut pu la prendre pour un ingénieux prétexte ; dans la bouche d'Éléonore, ce n'était plus qu'une leçon; mademoiselle d'Estouville céda.
— Excusez mon erreur, dit-elle gracieusement en prenant place à côté de la baronne. Tout le monde me traite si bien ici que je me surprends quelquefois à me croire de la famille.
— Vous êtes des amis , Mademoiselle , dit
SUZANNE DWDïMtXE. 257
brusquement Léonce , cela vaut tout autant pour tout le monde.
— Merci , mon cousin, interrompit Eléonore en regardant Suzanne d'un air défiant et moqueur ; on m'avait dit que vous étiez changé , mais je vois avec plaisir que cela ne va pas jusqu'à avoir perdu votre franchise. Permettezmoi de vous en féliciter.
— Ai-je dit quelque chose de mal? demanda en rougissant le pauvre Léonce qui n'avait plus la confiance que lui donnait sa nullité , et qui n'en avait pas encore une autre.
■ — Non, mon fils, répondit madame Granval ; vous avez exprimé une pensée qui est vraie en général , et comme vous n'avez sans doute pas voulu en faire l'application à aucune des personnes qui sont ici, vous n'êtes pas coupable.
Léonce allait répondre , et l'expression de sa physionomie n'était pas rassurante ; Suzanne
38 SUZANNE D'ESTOÏMLLE.
qui l'observait le regarda fixement avec une sorte d'inquiétude, et le jeune baron resta silencieux.
Bientôt la voiture s'arrêta : on était arrivé dans les bois que l'on voulait parcourir à pied. Léonce descendit le premier, et au lieu de donner la main à sa mère , il reprit en courant le chemin qu'on venait de parcourir.
C'était une côte rapide et caillouteuse. Les deux juments cauchoises de madame Granval avaient eu besoin de toute leur vigueur pour atteindre le sommet.
— Il parait que mon cousin ne se plait pas infiniment dans notre compagnie , dit Eléonore en regardant Suzanne d'un air triomphant.
— Vous lui aurez fait de la peine sans le vouloir, répondit la baronne avec découragement. Je crains qu'il ne soit devenu susceptible.
— Il aura vu quelque chose qu'il veut revoir, ajouta Suzanne qui commençait aussi à
être inquiète. Utendons-le quelques instants : je ne puis croire qu'il soit retourné au château sans avoir prévenu madame Granval .
Madame Granval s'assit sur l'herbe; Éléonore et mademoiselle d'Estouvilie se mirent à dépouiller un buisson de chèvrefeuille couvert de fleurs magnifiques.
— Eh bien ! ma chère wSu«anne , où en êtesvous de vos certitudes? dit mademoiselle Loubert.
— Elles sont redevenues des espérances : quand une maladie a été longue on n'en guérit qu'après de nombreuses rechutes.
— Pendant que nous sommes seules , reprit Éléonore, j'ai bien envie de vous demander comment il se fait que vous preniez un intérêt si vif. . . si direct à tout ceci ?
A cette question, la surprise de Suzannne fut si grande qu'elle laissa échapper les deux
ou trois grappes de chèvrefeuille qu'elle avait déjà cueillies.
— Vous me demandez d'où vient mon intérêt, Eîéonore ; mais ne suis-je pas la pupille de madame Granval, et vous-même n'êtes-vous pas mon amie? Ah! vous êtes bien dure pour moi.
Et la pauvre enfant , après avoir prononcé ces paroles d'une voix tremblante , se détourna pour qu'Éléonore ne lut pas dans ses yeux pleins de larmes tout le chagrin qu'elle lui avait fait.
— Mon Dieu ! je n'ai pas voulu vous offenser, interrompit mademoiselle Loubert eu rougissant. Je trouverais tout naturel que Léonce vous intéressât personnellement.
Cette condescendance qui était une nouvelle accusation, fut un trait de lumière pour Suzanne. Comme toutes les âmes pures, elle vovait difficilement le mal , mais comme tous
SUZANNE D'ESTOCVIUE. 24i
les esprits justes, une fois que la vérité lui apparaissait, elle avait le courage de la cornprendre.
— Je crois vous entendre , Eléonore , dit-elle eu reprenant subitement le calme de sa physionomie , et je me bornerai à vous dire que vous me connaissez bien mal et que j'en suis plus fâchée pour vous que pour moi : quand les soupçons sont injustes ils n'offensent que ceux qui les conçoivent.
Malgré son embarras, Eléonore allait peutêtre répondre, lorsque la voix de madame Granval se fit entendre. La baronne appelait sa nièce et sa jeune amie. Toutes deux furent bientôt auprès d'elle.
Madame Granval était debout; une vive et
touchante expression de bonheur animait son
visage ; son bras étendu dans la direction de la
montée caillouteuse semblait indiquer aux deux i. il
242 SUZANNE D'ESTOU VILLE.
jeunes filles qu'elles devaient tourner leurs regards de ce côté.
Elles obéirent à ce signe , et elles ne tardèrent pas à comprendre l'émotion de la baronne.
A peu près vers les trois quarts de la montée, une petite charrette chargée de foin et traînée par un âne s'avançait lentement. Un vieillard tirait le baudet par la bride , et Léonce , placé derrière la voiture , la poussait vigoureusement de ses deux mains , quand elle marchait , et la retenait avec son épaule pour l'empêcher de reculer, chaque fois que la fatigue obligeait l'animal à s'arrêter. Suzanne se souvint aussitôt qu'elle avait aperçu, il y avait peu d'instants , la voiture au bas de la colline, et qu'elle avait laissé échapper une expression de pitié à l'aspect du pauvre vieillard qui occupait alors la place que Léonce s'était empressé de prendre dès qu'il avait été libre de le faire.
SUZANNE tt'KSTOUVILLÏ. 245
— 11 n'aurait pas fait cela hier, s'écria la baronne avec ravissement : oh ! mon Dieu! que je vous remercie!
— Vous voyez , Éléonore , que je ne vous avais pas trompée ce matin, quand je vous annonçais une bonne nouvelle , dit Suzanne , joyeuse et attendrie. J'espère que vous croirez maintenant à votre bonheur... Madame, ajoutai elle , en se tournant du côté de la baronne, ne le remerciez pas; cachez-lui même votre joie , si vous vous en sentez la force , il ne faut pas lui rappeler qu'il n'aurait pas fait hier ce qu'il fait aujourd'hui.
— Mon fils , nous vous attendions pour commencer notre promenade , dit madame Granval en employante dissimuler son bonheur tout ce qui lui restait de la force qu'elle avait usée à cacher ses peines. Comme tu as chaud , mon pauvre enfant, continua-t-elle !
Ces dernières paroles n'étaient quun prétexte pour pouvoir passer à plusieurs reprises sa main sur le front ruisselant de Léonce.
Suzanne n'était pas susceptible de l'emportement passager des personnes vaniteuses qui se croient offensées , mais elle avait au suprême degré la fermeté digne et la résolution inébranlable des âmes fières et délicates qui se sentent méconnues. Blessée dans ce quelle avait de plus cher, c'est-à-dire dans la noblesse de ses sentiments, elle n'aurait voulu pour rien au monde
S4Ô SUZANNE ÏVESTOUVILLE.
changer de manière d'être avec Eléonore, et encore moins se plaindre à madame Granval ; mais elle avait senti qu'elle se manquerait à elle-même si elle prolongeait son séjour au Haut-Mont, ou si elle y revenait avant la conclusion de ce mariage qu'on l'accusait de vouloir empêcher, ou du moins d'envisager avec peine. Elle ne montra ni mauvaise humeur ni trouble; elle ne manifesta pas, même indirectement, le désir ou la nécessité de partir ; mais quand elle se fut retirée chez elle , elle écrivit à mademoiselle de Royan pour lui dire que, toute réflexion faite, elle la priait de la faire chercher le plus tôt possible. Son billet, qui n'était qu'un postscripium ajouté à celui du matin, ne faisait aucune allusion à la circonstance qui venait de changer ses projets.
Toutefois , comme elle était loyale avant d'être fière, elle voulut avertir la baronne, et pour ne pas donner à son avertissement l'im-
portance d'un mystère, elle parla de son départ le lendemain matin, pendant le déjeuner.
i-» Pourquoi ce brusque changement? dit madame Granval avec affection et tristesse. Vous m'aviez promis que vous ne me quitteriez pas encore.
• — Je ne voudrais pas que l'amie chez laquelle je me rends put croire que je n'ai pas une grande impatience de me rapprocher d'elle, répondit Suzanne avec une hésitation qui indiquait qu'elle ne disait pas toute sa pensée.
— Ceci m'a tout l'air d'une défaite, mon enfant. Qu'en pensez-vous, Eléonore?
— Moi, ma tante, je trouve cela tout simple. Suzanne doit passer de longues années chez mademoiselle de Royan ; c'est presqu'un devoir pour elle de lui montrer de l'empressement. A sa place, j'agirais de même; et vous,
248 SUZANNE D'tSTOUVILLE.
Léonce, ne nous direz-vous pas aussi votre opinion9
Le regard que Léonce adressa à sa cousine, avant de lui répondre, fut si pénétrant, qu'Eléonore, ne pouvant le soutenir, baissa les yeux avec un embarras qui n'échappa à personne.
— Ma cousine, dit le jeune baron, je vous répondrai peut-être quand vous m'aurez dit pourquoi vous m'interrogez aujourd'hui, moi que vous ne questionnez presque jamais.
— 11 est tout naturel qu'on se consulte en famille, répliqua Eléonore en rougissant.
— Mon avis est bien peu de chose, dit Léonce tristement; cependant si vous tenez absolument à le connaître, le voici : Je crois que mademoiselle Suzanne est libre de faire tout ce qu'elle voudra, et si elle pense devoir pai tir, elle a raison de nous quitter.
— Mon tils, vous me soutenez bien mal, interrompit la baronne d'un ton d'affectueux re-
proche. Je complais cependant sur votre appui.
— Ne m'avez-vous pas dit souvent , ma mère, qu'il ne fallait pas être égoïste ?
— C'est vrai, Léonce; mais je ne vois pas quel rapport...
— C'est qu'il me semble que je le serais, si j'engageais mademoiselle d'Estouville à rester avec nous.
A ces mots, qui exprimaient un sentiment si délicat, le visage de madame Granval devint rayonnant de bonheur ; celui d'Eléonore prit une expression ironique et triomphante; Suzanne seule resta ce qu'elle était toujours, c'està-dire douce et sereine.
— Ce que vous me dites-la est bien aimable, Monsieur, reprit-elle affectueusement; on croirait que c'est madame votre mère qui a par'é par votre bouche, et vous avez désormais des
droits à une petite part de l'affection que je lui porte.
— Puisque vous nous quittez, Mademoiselle, dit Léonce, voudrez-vous me faire un plaisir avant de partir?
— Certainement : de quoi s'agit-il ?
— D'accepter Snap, mon lévrier. Il serait si malheureux ici sans vous.
— Il ne l'est plus, et je suis sure qu'il ne le sera pas, plus tard. Vous le traitez si bien !
— N'importe, emmenez-le, dit Léonce d'une voix sombre, sa présence me rappellerait de tristes souvenirs.
— Je l'emmènerai , puisque cela vous est agréable, repartit Suzanne après avoir consulté madame Granval du regard, et je trouverai de bons souvenirs là où vous en redoutez de pénibles.
Le reste de la journée s'écoula sans amener aucun incident qui mérite la peine d'être rap-
porté. La baronne, Eléonore et Suzanne restèrent au salon, où Léonce ne vint pas plus qu'à l'ordinaire. Il assista au dîner, mais il y fut triste et silencieux, et plusieurs fois il laissa échapper des mouvements d'impatience qui causèrent une vive inquiétude à madame Granval. Comme il arrive toujours après de grandes espérances, il sembla à la baronne qu'elle s'était exagéré le changement de son fils, et elle ne trouva pas que Suzanne, à laquelle elle exprimait ses craintes, fut aussi positive, aussi rassurante qu'elle l'avait été les jours précédents. 11 y avait de la tristesse et de l'incertitude dans tous les cœurs, et une sorte de contrainte sur tous les visages. Après le diner, Léonce monta à cheval sans demander à sa mère si elle n'avait pas besoin de lui pour l'accompagner à la promenade. Cet oubli qui fut une nouvelle cause de chagrin, détermina la baronne à renoncer à sa sortie de tous les soirs, et à engager sa nièce
et Suzanne à venir avec elle s'asseoir dans le parc pour achever une lecture commencée dans la matinée.
Quant à Léonce, il abandonna à son cheval le choix du chemin qui lui semblerait le plus commode. L'intelligent et noble animal, accoutumé aux volontés absolues et capricieuses de son maître, se mit d'abord à errer machinalement dans le parc, attendant toujours qu'on lui donnât une direction. Ne la recevant pas, il se dirigea de lui-même vers une des grilles, et s'engagea dans le premier sentier qui se présenta.
C'était une allée étroite, sinueuse et sombre, qui serpentait au milieu d'une magnifique futaie toute murmurante de bruits mystérieux, tout animée de cette vie mélancolique et paisible des lieux solitaires. Le feuillage doucement agité par une brise tiède et parfumée, laissait passer ça et là quelques rayons de soleil.
que dos milliers d'oiseaux saluaient avec amour et reconnaissance. Ici une branche s'inclinait sous le poids d'une fleur ; là, deux rameaux se rapprochaient pour soutenir et protéger un nid recouvert par deux ailes frémissantes, et gardé par deux yeux brillants de tendresse et d'inquiétude. Des abeilles attardées regagnaient en bourdonnant la ruche que leur avait préparée l'intelligence intéressée des hommes, ou le creux de l'arbre qu'elles devaient à la bonté prodigue de Dieu. La créature qui vole se balançait sans effroi dans l'espace, celle qui rampe ne se détournait pas de son obscur chemin, car la paix et le repos régnaient à la fois dans l'air et sur le sol.
Léonce, dans son enfance et pendant les premières années de sa jeunesse, avait souvent suivi ce sentier à la même heure et dans la môme saison; mais alors il n'en comprenait pas le charme et il n'en respectait pas la tran-
2S4 SUZANNE D'IïSTOUVÏLLE.
quillité. Inquiet et brutal, sa main brisait la fleur pour Tunique plaisir de détruire, son pied écrasait l'insecte qui n1 avait pas le temps de se cacher dans l'herbe, le plomb de son fusil allait porter la désolation et la mort dans le nid que son bras ne pouvait atteindre. Il n'y avait pas alors d'existence, si obscure que la Providence l'eut faite, qui fut à l'abri de ses instincts sauvages et destructeurs. Aussi, les créatures les moins intelligentes fuyaient-elles sa présence, averties par le sentiment de leur conservation, et cette terreur était une joie pour cette àme qui se complaisait dans le mal par impuissance de jouir du bien.
Il s'avance triste et rêveur, et d'abord il s'étonne du calme inaccoutumé qui l'environne de toutes parts. Au lieu de cris de détresse, il entend des chants joyeux qui semblent saluer sa venue. Une fauvette voltige à quatre pas de lui autour de sa jeune couvée ; il s'arrête et
SUZANNE DESTOlVILLIi. 283
elle ne se précipite pas sur son nid pour le défendre; un chevreuil bondit sur le bofd du sentier, puis il revient sur ses pas et il fixe sur Léonce un regard où la sécurité se môle à l'étonnement ; le feuillage s'agite au-dessus de sa tête ; il lève les yeux, deux tourterelles sont là, qui battent des ailes, en le regardant sans le le voir. Alors, il se recueille en lui-même, et il lui semble que l'aurore d'un jour nouveau éclaire lentement son àme. Des pensées vagues, mais douces, l'émeuvent sans le troubler, et le charment quoiqu'il ne les comprenne pas encore. Une seule chose est évidente pour lui, c'est qu'il est en paix avec tous les êtres qui l'entourent, et qu'il en éprouve du bonheur. 11 y a donc quelque chose de mieux que la satisfaction de dominer par la crainte, que le plaisir sauvage de détruire et de ravager. Une fleur se penche vers lui, et au lieu de la briser rudement pour la précipiter eusuite sur le sol, il la
cueille avec amour et il en respire le parfum généreux avec une volupté pleine de recueillement.
Mais bientôt ce calme le fatigue, cette obscurité l'importune. Il sent que sous cette voûte obscure de feuillage sa vue ne peut aller au loin chercher d'autres spectacles que ceux qu'il a sous les yeux. Au bonheur de comprendre, se joint déjà le désir de comparer et le besoin de savoir davantage. « Au bout de ce sentier, derrière cette futaie, se dit-il à lui-même, il y a des collines, des plaines, un fleuve, des villages. Gourons de ce côté. »
Au lieu de provoquer son cheval par une attaque brutale, il le sollicite par une parole caressante, et le sentier est parcouru avec une enivrante rapidité ; Léonce est sur la lisière de la grande forêt : son premier regard a rencontré les derniers rayons du soleil couchant.
11 est sur une petite éminence où croissent
SUZANNE D'KSTCH ville as?
de genêts aux (leurs d'or et des bruyères à la senteur douce et pénétrante. A ses pieds s'étend une plaine immense , toute brodée de hameaux fumants ; à sa droite et à sa gauche, se déroulent des collines sur les flancs desquelles ondoyent des moissons vertes encore, dont les sommets portent des plantations de pommiers, aux fruits bientôt rougissants. La dernière heure du travail a sonné, et de toutes parts les chars roulent vers les villages , les troupeaux sortent des bois, les journaliers soulèvent la poussière des chemins ou font rouler les cailloux des sentiers. Ce n'est plus le mouvement paisible et régulier de la nature que Léonce a sous les yeux, c'est l'agitation bruyante de l'humanité qui va bientôt se livrer au repos. Ainsi qu'il l'avait prévu et souhaité, de nouvelles pensées se pressent dans son cerveau qui lui semble trop étroit pour les contenir toutes. Son regard suit les ondulations des blés, sa poitrine aspire
23S SUZANNE D'ESTOITILLE.
la brise chargée des émanatiqns si douces des prairies, Léonce béait la Providence qui a fécondé les travaux du laboureur ; des clameurs humaines arrivent à son oreille, elles sont toutes joyeuses, et cependant elles lui rappellent qu'il y a des êtres qui souffrent au milieu de cette joie dont ils n'ont point leur part. A l'instant ses yeux se remplissent de larmes, son cœur se gonfle, et il se dit qu'avec sa richesse il pourra soulager les pauvres, qu'avec sa parole inspirée par son àme, il pourra consoler les malheureux. Le silence mélancolique des bois lui avait donné l'instinct vague de l'amour ; le bruit des hameaux vient de lui révéler dans tous ses mystères, renseignement sublime de la charité.
c Que de fois, pensait-il , je me suis arrêté dans ce lieu sans remarquer le magnifique tableau qu'il offre aux regards. Cependant rien n'est changé : quand je suis parti ces collines
SUZANNE D'ESTOOVILLE. 239
portaient déjà des moissons, ces vallées étalaient des prairies, ces groupes d'arbres cachaient des hameaux, ces villages étincelaient au loin dans la plaine ; il y avait sans doute, comme aujourd'hui, des êtres joyeux sur le seuil de ces maisons, et des êtres souffrants dans l'ombre du sanctuaire de ces églises : pourquoi n'avais-je alors ni admirations ni sympathies P Que s'est-il passé en moi? je ne saurais le dire, et cependant je sais que je ne suis plus le même homme. Souvent l'ami qui m'accompagnait dans mes voyages a voulu fixer mon attention sur des sites plus beaux ou plus renommés que celui-ci, d'où vient que je suis resté froid? Serait-ce qu'il fallait pour réchauffer mon cœur la douce et pénétrante chaleur du soleil de la pairie? Mais alors elle aurait dû in animer plus tôt, puisque je l'ai sentie dès mon enfance. Mystérieuses jouissances de l'âme, oh! qui vous expliquera à la raison incertaine du pauvre Léonce?
260 SUZANNE D'ESTOUVIUE.
Tout-à-coup, son. regard qui errait de tous côtés rencontra le toit aigu et scintillant du Haut-Mont. Léonce songea à sa mère qu'il avait laissée triste.
« Que ne puis-je, pensa-t-il encore, lui dire tout ce que j'éprouve depuis une heure? Mais hélas ! je sens que quand je serai près d'elle il me sera impossible de trouver des paroles pour exprimer mes désirs , pour peindre le changement qui s'est fait en moi. Eh bien! j'agirai d'après les conseils de cette voix intérieure que je viens d'entendre, et si ma mère est contente je le verrai bien.
Cette résolution le détermina à reprendre le chemin du château, et il se remit en marche à l'instant même. Partout sur son passage des voix amicales lui adressaient les souhaits du soir, et il lui semblait les entendre pour la première fois. En traversant un hameau, des bénédictions frappèrent son oreille; il se retourna et il
aperçut la pauvre femme à laquelle il avait lait l'aumône dans la maison du garde. Elle tournerait les bienfaits qu'elle avait reçus, et un vieillard à cheveux blancs qui l'écoutait, appuyé sur une fourche, lui disait : « Il ressemblera au bon général ; les prières de sa mère n'ont pas été perdues ; tout le monde l'aimera, le brave jeune homme ! »
Une demi-heure après, Léonce entrait dans le salon où sa mère , Eléonore et Suzanne étaient déjà. Il alla baiser la main de madame Granval, adressa un sourire affectueux à sa cousine et salua respectueusement mademoiselle d'Estouville.
— Vous nous avez bien manqué, mon fils, lui dit la baronne en le regardant attentivement. Sans vous, notre soirée a été toute triste.
— Je vous ai bien regrettée aussi, ma mère ; car j'ai revu toute cette contrée que j'avais un peu oubliée, et il me semble que si vous aviez
262 SUZANNE D'ESTOU VILLE.
été avec moi, elle m'aurait paru bien plus Délie encore que je ne l'ai trouvée.
Éiéonorc tressaillit involontairement, mais elle se remit presqu'aussitôt. La baronne et Suzanne posèrent leur ouvrage comme pour mieux écouter Léonce.
— Dites-nous Ce qui vous a charmé, mon fils. Nous serons ravies de le savoir.
— D'abord, mon cheval que je n'ai jamais trouvé aussi docile qu'aujourd'hui , puis la grand futaie qui était magnifique, enfin la vue qu'on a du haut de la bruyère des Fées. Que vous dirai-je encore? je ne sais, mais c'était superbe, ïl faudra que vous fassiez un soir cette promenade avec moi .
— Vous avez dû voir des choses bien plus remarquables, dans vos voyages, mon cousin, (Ht Eiéonore.
— Je n'en ai point vu qui m'aient fait aulant de plaisir. Ce n'élait pas mon pays.
SUZANNE DESTOUVILLE. 263
Ces dernières paroles furent prononcés avec un accent de sensibilité si profonde, que madame Granval, se levant précipitamment, courut se jeter au cou de son fils en fondant en larmes ; puis toute sa prudence l'abandonnant, elle s'écria :
— Ah ! Léonce, que tu viens de me rendre heureuse !
— Je le suis aussi, ma mère ; et cependant je ne puis pas vous dire encore tout ce que j'éprouve. Je ne sais bien qu'une chose, c'est que je vous aime beaucoup.
— Suzanne, vous aviez raison, dit à voix basse Eléonore, mon cousin n'est plus le même homme.
— Quand vous serez heureuse par lui, répondit doucement mademoiselle d'Estouville , souvenez-vous, ma chère Eléonore, que j'ai été la première à vous faire pressentir votre bonheur.
264 SUZANNE DESTOUVILLE.
Mademoiselle Loubert baissa les yeux : la générosité et la noblesse de Suzanne lui rappelaient bien cruellement le soupçon quelle n'avait pas craint de lui laisser voir.
— Nous quitterez-vous toujours, mon enfant, dit madame Granval en se rapprochant de Suzanne? (1 est bien mal à vous de troubler ainsi notre joie.
— Ne parlons pas de départ, Madame. Songeons plutôt que nous nous retrouverons tous cet hiver à Paris et que je puis revenir d'ici là.
Eléonore se souvint que Léonce lui avait dit qu'il ne voulait jamais quitter la campagne, et elle le regarda avec inquiétude pour tâcher de découvrir sur sa physionomie ce qui se passait dans son àme.
Léonce resta impassible, et depuis quelques instants son visage s'était visiblement assombri.
En ûe moment, on entendit deç claquements de fouet, et bientôt un grand bruit dans la mai-
SUZANNE D'ESTOUVIUE. 265
son. Peu de minutes après, M. Loubert entra dans le salon.
— Tout va-t-il bien ici, dit-il en embrassant sa fille avec une familiarité bourgeoise qui ne parut que médiocrement du goût d'Eléonore?
— À merveille, mon frère, reprit vivement madame Granval. 11 ne manquait plus que vous.
— Bon jour, Léonce. Mademoiselle d'Estouville, serviteur, reprit le député. Ma sœur, je voudrais bien souper, car je n'ai rien pris depuis Paris.
Lorsquoneut annoncé à M. Loubert que son souper était servi, il se rendit dans la salle à manger, après'avoir fait signe à sa fille de l'accompagner. Eléonore suivit son père avec une lenteur qui prouvait du mécontentement ; madame Granval , Suzanne et Léonce restèrent dans le salon.
— Je suis ravie que mon frère soit revenu,
268 SUZANNE DESTOU VILLE.
dit la baronne ; mais je ne l'espérais pas encore. Mon fils, soyez bien aimable pour votre oncle, en attendant que de nouveaux liens lui donnent encore d'autres droits plus sacrés à votre affection que ceux qu'il a déjà.
C'était la première fois, depuis bien des jours, que madame Granval faisait allusion au mariage de son fils avec la fille de son frère.
— Je ne sais pas ce que vous entendez par ces mots : Etre aimable, ma mère, répondit Léonce. J'ai beaucoup d'attachement pour mon oncle, et si je le lui exprime mal, je tâcherai de lui en donner des preuves dans l'occasion.
— Ce sera encore mieux, mon ami. Je voudrais aussi, continua la baronne, que vous prissiez la même résolution à l'égard de votre cousine : j'ai peut-être tort, mais il me semble que vous n'êtes pas pour elle comme pour nous.
— Ce n'est pas faute de bonne volonté ; cela vient, je crois, de ce que je ne trouve jamais
SUZANNE fo'ESTdUVHXE. 2G9
rien à lui dire. Je ne suis pas à mon aise avec elle comme avec vous. J'ai toujours intérieurement ridée qu'elle se moquera de moi si je lui parle.
— Cela vient de ce que vous avez été élevés ensemble, dit Suzanne. Vous êtes comme un frère et une sœur qui s'aiment trop pour craindre de se contrarier quelquefois. Votre cousine, monsieur Léonce, est une personne vraiment supérieure.
— Vous pouvez en juger mieux que moi, mademoiselle ; et puisque vous le dites, je le crois.
Léonce prononça ces mots avec une tristesse qui annonçait plus de condescendance que de conviction. Cette volonté absolue était devenue incertaine.
— Je regrette plus que jamais de n'avoir pas eu assez de pouvoir sur votre cœur pour vous déterminer à prolonger encore votre séjour ici,
dit la baronne à demi-voix, en s'adressant à Suzanne. Votre présence nous serait bien utile ; car vous avez beaucoup d'influence sur Léonce, et je crains qu'il ne veuille pas épouser ma nièce.
— Cette influence dont vous parlez, madame, Eléonore la prendra quand elle voudra maintenant, et je suis certaine qu'elle en a le désir et la volonté.
— Dieu vous entende, ma chère amie. Quant à moi j'ai été si éprouvée depuis quelques années, qu'il n'y a plus qu'une chose qui me semble sage, c'est de trembler toujours, et jusqu'à ce que ce mariage soit fait, j'aurai de la peine à me persuader qu'il se fera.
Pendant cet aparté, Léonce était tombé dans une rêverie profonde et triste, à en juger par l'expression de sa physionomie.
Sa mère et Suzanne ayant cessé de parler, leur silence le rappela à lui-même. Il fit un
SUZANNE D'ESTOtîVILLE. 271
mouvement comme un homme qui s'éveille , puis il se leva avec précipitation, s'approcha de mademoiselle d'Estouville et lui dit :
— Pendant qu'Ëléonore n'y est pas, vous seriez bien aimable de chanter : Votre musique m'a fait tant de bien l'autre jour !
— Pourquoi faites-vous cette demande en l'absence de votre cousine, mon ami? interrompit la baronne.
— Parce qu'elle serait peut-être fâchée que je ne la lui fisse pas à elle-même. Et... vous le dirai-je ? son chant ne me plait pas.
— Chantez donc, ma chère Suzanne, continua madame Granval. J'aurai ma part du plaisir que vous ferez à mon fils.
Suzanne aurait voulu refuser; mais, d'une part, elle craignait de laisser deviner le motif de son refus, et de l'autre, elle ne voulait pas courir la chance de causer à Léonce une irritation qui retomberait peut-être sur Eléonore.
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Seulement elle se souvint quelle avait dû son premier succès au choix quelle avait fait d'une musique simple et presque vulgaire, adaptée à des paroles naïves, et elle crut qu'elle produirait moins d'effet en faisant entendre une mélodie large et savante, composée sur une poésie de Tordre le plus élevé, et par conséquent hors de la portée de l'intelligence naissante de Léonce.
Elle feuilleta plusieurs cachiers de musique, et elle se détermina pour le grand air de Neidermayer sur le Lac, de Lamartine.
Effectivement, l'introduction de ce morceau ne parut pas du goût de Léonce, qui retomba dans sa rêverie avant la fin de la première strophe; mais quand Suzanne arriva à cette autre :
Un soir, t'en souvient-il? nous voguions en silence : On n'entendait au loin, sur Tonde et sous les cieux, Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence Les flo! s harmonieux.
Le jeune baron devint subitement attentif, et bientôt son attention se changea en attendrisse-
ment et en enthousiasme. Cette poésie, simple et majestueuse comme la nature, lui rappela le magnifique spectacle qu'il avait eu sous les yeux peu d'heures auparavant. Il crut revoir la haute futaie, à la fois pleine de vie et de mystère, les riches collines couvertes de moissons , les hameaux animés et paisibles , les astres se levant dans le ciel à mesure que la nuit descendait sur la terre. Attendri, transporté, retenant son souffle dans la crainte de perdre un mot ou un son, son àme chantait intérieurement à l'unisson de ces deux poëmes si dignes l'un de l'autre. Ce n'était plus l'enseignement simple de la charité qu'il recevait par l'exemple d'une bonne action, c'était la grande et harmonieuse voix du génie qui arrachait à leur long sommeil tous les doux sentiments de son cœur, toutes les nobles facultés de son intelligence. En ce moment, il aurait presque pu dire tout ce qu'il éprouvait, s'il n'eût senti en même temps qu'il devait le taire.
— Oh ! mon Dieu! que c'est beau! s'écriat-il en levant les mains vers le ciel, et en les posant ensuite sur son visage, comme s'il voulait cacher tout ce qui se passait dans son âme.
— Merci, Suzanne, dit madame Granval en pressant tendrement les mains de mademoiselle d'Estouville, encore errantes sur le clavier frémissant. Mais pourquoi nous quittez-vous ? mon enfant.
— - Je ne vous quitterai pas autant que vous le croyez, Madame : ma pensée restera au milieu de vous.
Suzanne avait à peine prononcé ces mots, que Léonce, découvrant son visage, reprit :
— Vous allez partir, mademoiselle, et vous penserez à nous!... Eh bien! dites-vous qu'après ma mère, à qui je dois la vie, personne n'a plus de droits que vous à ma reconnaissance et à mon affection.
Puis il se leva, et il quitta le salon avec une
2ANNE D'ESTOI VILLE. 273
précipitation qui trahis ait un grand trouble intérieur.
■ — i ïl a raison, Suzanne, dit madame (Iranval, dès que son ïils fut sorti ; c'est votre bonté si discrète et si ingénieuse, c'est votre calme céleste, c'est votre àme qui se révèle dans vos actions comme dans vos talents, ce sont, en un mot, vos douces et nobles vertus qui lui ont ouvert les yeux de l'intelligence, qui ont initié son cœur à l'existence et au besoin des saintes affections ; et s'il vous doit tout, ma fille, que ne vous dois-je pas, moi, qui suis sa mère ! Mais ditesmoi donc ce que je puis faire à mon tour pour votre bonheur.
— Plus rien, Madame, après les paroles que vous venez de prononcer, dit Suzanne en fondant en larmes. Vous m'attribuez votre bonheur ; mais c'est assurer le mien ! Il n'est donné à personne de faire plus pour la pauvre orpheline, jusqua ce jour inutile sur cette terre.
Quand vous remerciez Dieu, je dois le bénir ; quand vous le bénissez, je dois me prosterner et me taire, car alors la parole humaine est bien impuissante !
M. Loubert et Eléonore, qui entraient en ce moment, empêchèrent madame Granval de remercier Suzanne de son désintéressement , comme elle l'avait déjà remerciée du bien qu'elle avait fait à son fils. Mademoiselle d'Estouville pensa qu'elle serait de trop dans cette réunion de famille, et après avoir embrassé tendrement la baronne, serré la main à Eléonore et salué M. Loubert, elle quitta le salon et se retira dans sa chambre à coucher. Son cœur était inondé d'une joie qu'elle ne se souvenait pas d'avoir jamais éprouvée.
Avant de continuer notre récit, il est essentiel de raconter ce qui s'était passé entre M. Loubert et sa fille, pendant leur tête-à-tête dans la salle à manger.
SUZANNE D'ESTOUVIUE. 277
L'intègre député, en recevant à Paris la lettre d'Eléonore, avait d'abord ressenti une vive contrariété du renversement de ses projets ; ce n'était pas sans regret non plus qu'il renonçait à terminer la grande entreprise de sa réconciliation avec le ministère, et surtout à recueillir les avantages qu'il devait, suivant son ami de La Loue , en retirer. Comme tous les hommes d'affaires , il voulait qu'une spéculation, quelle qu'elle fut, rendit toujours tout ce qu'elle pouvait rendre, et il se serait trouvé bien plus coupable d'avoir abandonné son parti , si sa désertion ne lui avait promis aucun avantage. Ceux qu'il espérait , il les regardait comme compromis par son brusque départ, et il avait quitte Paris fort irrité contre sa fille , qui , disait-il , l'arrachait brusquement, pour un caprice, à ses devoirs les plus sacrés.
Un homme très gros et très égoïste , lorsqu'il part mécontent d'un lieu pour se rendre dans
un autre, reprend rarement sa bonne humeur pendant le voyage. On peut même assurer que son mécontentement augmentera, pour peu quil s'y joigne une des mille petites misères de la vie humaine. Or, M. Loubert avait voyagé par une chaleur de 28 degrés , et , à deux relais, les chevaux avaient manqué ou du moins s'étaient fait attendre. Le résultat de tout cela avait été que M. Loubert n'était pas arrivé chez sa sœur dans des dispositions très gracieuses pour sa fille.
Aussi les premières paroles qu'il lui adressa lorsqu'ils furent seuls eurent-elles tous les caractères d'une véritable scène de violence. « J'entends être le maître, je ne renoncerai pas à mes projets pour le bon plaisir d'une capricieuse ; vous vous fiez sur ma fortune : je suis dans les amures, c'est-à-dire que demain je peux être ruiné ; et vous verrez alors si deux beaux yeux suffisent pour trouver un mari ; j'ai
StiZAftNE D'fcSTOUVILLÉ. 279
pris des engagements politiques ; on m'a fait des promesses qui regardent mon neveu ; enfin Je veux que ce mariage se fasse et il se fera. »
Tout cela n'eût guère effrayé une personne du caractère d'Éléonore , si elle ne s'était pas décidée d'elle-même depuis quelques heures à revenir sur sa résolution. Néanmoins, comme elle n'était jamais parfaitement droite , au lieu de dire à son père qu'elle avait chanré d'avis , elle aima mieux le flatter, en lui laissant croire qu'elle lui cédait par soumission. Sur cette assurance , la colère du bon député s'était dissipée comme par enchantement, et on n'avait pas tardé à se mettre d'accord sur tous les points. C'était dans ces bonnes dispositions qu'on arrivait auprès de madame Granval , encore toute émue de l'explication qu'elle venait d'avoir avec Suzanne , et profondément heureuse des sentiments qu'elle avait découverts dans le cœur de son fils.
280 SUZANNE DESTOUVILLE.
M. Loubert qui avait dans l'arsenal de ses aphorismes , celui qu'il faut battre le fer pendant qu'il est chaud, ne perdit pas son temps à sonder le terrain. 11 s'épanouit dans le meilleur fauteuil du salon , releva ses lunettes sur ses sourcils , ramena sur son front ses cheveux dispersés autour de ses tempes, et dit avec une vigoureuse bonhomie.
— ■ Eh bien ! ma sœur , à quand la noce ?
— Vous le savez mieux que moi, mon ami , puisque vous venez probablement d'en causer avec Éléonore.
— Oh ! les filles ne disent jamais ce qu'elles pensent quand il s'agit de mariage ; c'est donc aux parents à avoir une volonté pour elles.
— J'ai rendu à Éléonore sa parole, et...
— Bah ! vous étiez folles toutes les deux ce jour-là; ainsi , l'arrangement que vous avez fait ne compte point. Cela étant , il faut fixer une époque et la choisir très rapprochée.
SUZANNE D'ESTOUVIUE. 281
— Puisque ma chère Éléonore ne vous contredit pas , mon ami , je n'ai plus d'objection à faire pour ce qui la regarde. Il ne me reste donc qu'à consulter Léonce, qui a peut-être quelques arrangements à prendre.
— Consulter Léonce ! Léonce prendre des arrangements! s'écria M. Loubert en bondissant hors de son fauteuil. Mais, en vérité, ma sœur, vous n'y pensez pas ! c'est à vous de tout décider pour votre fils, autrement rien ne se fera.
— Mon iils , cher frère, n'est plus ce qu'il était quand vous êtes parti , répondit avec une donce fierté madame Granval : et Éléonore aurait pu vous dire que son caractère est bien changé depuis quelques jours, continua-t-elle d'un ton de reproche.
— Mon père ne m'a pas laissé le temps de lui apprendre cette bonne nouvelle, répliqua mademoiselle Loubert en rougissant. D'ailleurs,
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quoiqu'il arrivai, j'étais décidée à épouser mon cousin , et son changement n'est pour rien daDS ma résolution : j'aurais même trouvé peu délicat de le dire si cela eût été vrai.
— Merci , ma chère fille , dit madame Granval attendrie. Vous trouvez le secret d'augmenter un bonheur qui était déjà complet. Merci encore.
M. Loubert connaissait mieux sa fille ; il avait aussi des raisons pour savoir ce qu'il y avait de sincère dans le sentiment délicat qu'elle venait d'exprimer. Cependant il garda le silence et il se borna à regarder Eléonore de manière à lui faire comprendre qu'il n'était pas sa dupe , et qu'il ne se faisait son complice que par nécessité. Il avait du bon.
— Avec tout cela , reprit-il après quelques instants de réflexion, nous ne terminons rien. Prenons d'abord un parti à nous trois; puis, demain matin , ma sœur demandera lassenli-
SrZA.YVK I)ISTOi:VILLE. 9&
ment de Léonee ; par ce moyen , tout sera réglé, si mon neveu, comme je n'en doute pas, approuve -nos arrangements. Les publications demandent quinze jours à peu près, n'est-ce pas?
— 11 faut auparavant solliciter une dispense de parenté prés de l'archevêque de Rouen, dit madame Granval.
— > Ne peut-on s'en passer? demanda M. Loubert, qui n'avait pas encore eu le temps de perdre ses principes voltairiens depuis sa récente conversion politique.
— Cette dispense est de toute nécessité , repartit Eléonore ; car sans elle le mariage religieux serait impossible!
— Eh bien ! soit , dit M. Loubert , je cède sur ce point. Mettons six semaines pour le tout. Cela nous reporte à la première quinzaine d'août.
— Madame Granval et Eléonore se consultèrent du regard, puis là baronne se chargea
d'assurer que cetle époque convenait à tout le monde , sauf l'approbation de son fils dont elle croyait pouvoir répondre.
— Et les affaires d'intérêt? demanda M. Loubert.
— Elles seront faciles à régler, dit madame Granval : la moitié de notre fortune est à Léonce ; je lui donne le reste , à l'exception de trente mille livres de rentes viagères que je me réserve pour n'être à charge à personne.
— Et moi je constituerai à Éléonore une pension de cent mille francs, ou j'abandonnerai à Léonce , s'il se sent capable de les conduire , mes usines de Courville-le-Bas qui rapportent le double.
— Je croyais, interrompit Éléonore, qu'à ma majorité il me revenait deux millions de la fortune de ma mère, dont vous n'avez à présent que l'usufruit. Ces deux millions ne feront peut-être pas cent mille livres de rente.
— Diable ! je ne te croyais pas aussi bien au fait de ta situation, répliqua M. Loubert avec un jeu de physionomie qu'on pouvait interprêter de deux manières. Il est certain que je te devrai deux millions; mais j'avais pensé qu'en raison de votre jeunesse à tous deux et de... de... l'inexpérience de Léonce, vous aimeriez mieux avoir un revenu assuré que de prendre la peine d'administrer un capital ; et en vous cédant mes forges de Courville-le-Bas , j'atteins ce résultat à votre grand profit, car elles rapportent beaucoup plus que ne le feraient deux millions placés n'importe de quelle manière.
— Je n'entends rien à ces sortes d'affaires , répondit Éléonore d'un ton sec ; mais cela n'a d'inconvénient pour personne, puisque mes droits sont réglés d'avance. Je m'en rapporte d'ailleurs tout à fait à vous , mon cher père.
— Nous serons toujours à temps de régler ces détails , répondit madame Granval qui était
iJSfi SUZANNE D T.STOL- VILLE.
facile comme toutes les personnes auxquelles un grand bonheur vient d'arriver. Ainsi, ma chère nièce , dans six semaines , je pourrai vousnommer ma fille , sans que ce titre si doux soit comme aujourd'hui une usurpation ; et vous , mon frère , demain matin vous verrez Léonce,... et j'espère que vous serez encore plus satisfait que vous ne l'êtes maintenant.
— Je n'ai jamais varié sur le compte de mon neveu , et je ne souhaitais même pas qu'il changeât. Vous le trouvez mieux, j'en suis ravi pour vous , ma sœur, et je désire que cela dure. Maintenant, je vais écrire à mon notaire de préparer le contrat ; vous , chargez-vous de tout arranger avec le curé pour les dispenses; et allons dormir, car je n'en puis plus ! ces routes pavées sont atroces.
Il semblait donc que tout le monde fut satisfait au château du Haut-Mont : Madame Granval qui avait concentré toutes les affections terrestres de son àme sur son fils , était ivre de joie en repassant dans sa mémoire les preuves nombreuses qu'elle avait eues, depuis deux jours , du changement de Léonce ; M. Loubert, certain de faire faire à sa fille un mariage qui
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flattait toutes ses ambitions vulgaires et intéressées , combinait dans son cer\eau les différentes chances de succès qui résulteraient pour lui de la réunion à sa fortune dé la plus solide fortune de la province. Son crédit comme spéculateur, son influence comme député, devaient , selon lui , augmenter en proportion des richesses qu'il aurait à sa discrétion ; car ne tenant aucun compte de l'amélioration intellectuelle de son futur gendre , il pensait avec raison qu'il disposerait des biens de M. Granval comme des siens ; et alors à quel degré de prospérité ne pourrait-il pas arriver? Le député deviendrait pair de Franc , le bourgeois aurait un titre nobiliaire , l'industriel s'élèverait à une de ces grandes existences de la haute aristocratie britannique qui ne dérogent pas parce qu'elles peuvent compter leurs bénéfices par millions. « Mes anciens amis de la gauche , pensait-il , se ruinent pour se rendre populaires,
moi je m'enrichirai sans cesser de l'être, car la faveur de l'opinion s'adresse toujours à l'argent. Je serai le Laffitle du côté droit, disait-il tout haut, pour entendre cette flatteuse pensée résonner à son oreille : et c'est plus sur. »
Quoique Eléonore fût satisfaite , il s'en fallait cependant de beaucoup que ses idées fussent aussi riantes que celles de son père et de sa tante. Ce n'est pas qu'elle doutât encore de la révolution morale qui s'était opérée dans le cœur et dans l'intelligence de son cousin, mais il lui semblait qu'elle n'en recueillerait pas le fruit. Léonce devenu pénétrant l'effrayait, et elle en était à regretter ce changement qui avait cependant amené celui de ses propres résolutions. A. cette inquiétude vague se joignait une émotion nouvelle pour elle, en songeant à cet homme qu'elle avait dédaigné peu de jours auparavant, et dont elle craignait maintenant de ne pas obtenir l'affection , parce qu'elle sentait
peut-être qu'elle ne la méritait pas : Suzanne était aussi un tourment pour elle.
Eléonore , telle que nous venons de la représenter, ne ressentait cependant pas d'amour pour son cousin , et n'avait aucun motif raisonnable de jalousie contre Suzanne : mais la supériorité morale de cette dernière la préoccupait malgré elle , et en dépit de son orgueil elle se sentait humiliée de l'influence qu'une personne qu'elle qualifiait rudement d'étrangère , avait su prendre sur un homme qu'elle se croyait seule le droit et la capacité de gouverner. Ce qui l'irritait encore, et plus peut-être que tout le reste , c'était l'obligation où elle se trouvait, et qu'elle ne pouvait nier, quelque bonne volonté qu'elle en eût, de reconnaitre que mademoiselle d'Estouville était irréprochable. Pour une nature qui manque d'élévation, être forcée d'estimer ce que l'on ne veut pas aimer, est une souffrance bien grande, et
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cette souffrance, mademoiselle Loubert l'éprouvait. Elle s'en vengeait bien quelquefois par des dédains et des épigrammes , mais comme ni les uns ni les autres n'étaient mérités , au lieu d'atteindre la personne sur laquelle ils étaient dirigés, ils retombaient lourdement sur leur auteur.
Quant à la situation de Léonce , elle se composait de sensations si contradictoires, de craintes et d'espérances si nouvelles pour lui , de résolutions si vagues et si diverses , qu'aucune analyse n'en pourrait donner une juste idée. Ayant l'instinct de tout et n'ayant la connaissance de rien , le malheureux jeune homme fatiguait sa pensée à chercher un but à ses désirs , à composer une forme à ses espérances. Enfant encore par l'impatience et la multiplicité des volontés, il était subitement devenu homme pour avoir la prescience des obstacles. Les notions du bien , le sentiment du beau , les
lueurs soudaines et fugitives de toutes les vérités , les exigences et les abnégations ; tout ce qui nous est révélé jour par jour, tout ce que nous buvons goutte à goutte , absinthe ou miel, dans la coupe de la vie , il lui fallait l'apprendre, le deviner, le savourer à la fois sans l'avoir pressenti. Obligé d'interroger en même temps son cœur où les passions s'éveillent, et son cerveau où l'intelligence et la raison apparaissent , l'un comme un volcan qui jaillit , l'autre comme un abîme qui se creuse , il ne peut suffire à rien et cependant il veut , il doit essayer, car le repos serait encore plus pénible pour lui que l'impuissance succédant à la fatigue.
Pendant qu'il souffre et jouit tour à tour, Suzanne songe avec une joie paisible au bonheur de madame Granval, à la satisfaction d'Éléonore et à l'avenir de Léonce , si différent de ce qu'il était peu de jours auparavant. Elle reconnaît qu'elle ne fut point étrangère à ces
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résultais inespérés ; mais elle le reconnaît pour bénir Dieu, qui a voulu qu'elle fut l'instrument de cette œuvre presque miraculeuse. Elle n'en ressent pas d'orgueil , mais elle savoure la conviction de la part qu'elle a eue à ces changements heureux , avec le doux contentement des anges. Son unique souffrance jusqu'à ce jour, avait été le sentiment pénible de son inutilité dans ce monde, et voilà qu'elle peut se dire que désormais son souvenir sera inséparable de toutes les joies de sa bienfaitrice , si malheureuse lorsque le sort les avait réunies. Elle va s'éloigner, mais elle emportera la certitude du bonheur de cette famille au milieu de laquelle elle aura vécu quelques jours, et elle ira retrouver une amie qui s'aperçoit de son absence, dans un moment où la destinée vient de la combler de ses faveurs , preuve certaine qu'elle est nécessaire là même où il semble qu'il ne manque rien. Les êtres qui ont l'habitude
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de s'oublier, connaissent des jouissances auxquelles ne peuvent atteindre l'infatigable et fécond génie de l'égoïsme.
Le lendemain matin de bonne heure, Léonce entrait chez sa mère qui l'avait fait appeler. 11 était grave et paraissait calme; mais le regard de madame Granval alla au-delà de cette apparence.
— Vous semblez fatigué, mon fils, lui ditelle en l'embrassant, seriez-vous souffrant?
— Je n'ai pas dormi , et pour la première fois de ma vie , j'ai découvert que ce pouvait être une souffrance.
— Je vous ai fait appeler, cher enfant, pour vous rendre compte de la conversation que j'ai eue hier soir avec votre oncle , car c'est de vous que nous nous sommes occupés.
— l'ai aussi pensé à vous et à lui ,.. . à vous surtout.
— Mon frère qui vous aime tendrement , e*t
bien impatient de pouvoir vous nommer son fils, et nous avons décidé, sauf votre approbation que je me suis chargée de vous demander, que votre mariage avec Eléonore se ferait dans six semaines ou deux mois.
— C'est bien prompt, ma mère... Cependant , si telle est votre volonté , je m'y soumettrai.
— C'est un désir, mon ami , ce n'est pas une volonté. Vous êtes trop sensé pour qu'on ne vous laisse pas l'arbitre dune décision aussi importante que celle dont il s'agit.
— Si vous voulez que ce mariage se fasse promptement il ne faut pas me consulter, car ce n'est pas mon avis; mais j'ai peut-être tort ; ainsi , décidez.
— Pourquoi voudriez-vous attendre? demanda la baronne avec inquiétude.
— Parce qu'il me semble qu'il y a pour moi des choses plus pressantes que de me marier.
— Et lesquelles, mon fils?
— Je ne sais pas au juste... Ma tète esta la fois si pleine el si vide... Je voudrais pouvoir nie rendre compte de tout ce qui s'y passe depuis quelques jours. Tenez , ma mère, ayez un peu pitié de moi , j'en ai bien besoin.
— Je devine ce que vous éprouvez, mon cher enfant, répondit la baronne attendrie; vous ne vous eroyez pas digne de votre cousine et vous voudriez travailler à le devenir.
— C'est peut-être cela ; peut-être aussi est-ce autre chose. J'aime bien Éléonore comme ma cousine; je ne suis pas aussi sur de pouvoir l'aimer comme ma femme; elle est trop supérieure à moi .
— H ne tient qu'à vous de l'égaler, et elle vous y aidera mieux que qui que ce soit quand elle sera votre femme. C'est un des motifs qui me font désirer la prompte conclusion de votre mariage.
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— Qu'il se fasse donc, chère mère, murmura Léonce avec une résignation pleine de tristesse... Je vous ai causé tant de chagrins depuis que je suis au monde , que j'ai hâte de vous donner un peu de joie ; et si c'est un moyen, je n'ai plus d'objections à faire.
— Je n'aime pas à vous voir dans ces dispositions , mon ami ; car, encore une fois, ce n'est pas de la condescendance que nous exigeons de vous : si ce mariage ne vous convient pas , rcnoncez-y franchement; mais s'il vous convient, comprenez qu'il ne doit pas tarder à se faire ; de plus, des retards venant de vous seraient très offensants pour Éléonore.
— Je vais essayer, ma mère , de vous dire toute ma pensée , quoique ce soit bien difficile. En première ligne , je trouve dans mon cœur un profond sentiment de respect pour vos volontés et les engagements que vous avez pris en mon nom. Ce respect domine tout , et me ren-
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dm, je crois, tout facile : ce qui me manque, c'est la certitude que je ferai le bonheur d'une femme comme Éléonore , c'est celle aussi que je serai heureux avec elle. Je n'ai pas la certitude contraire , mais je voudrais avoir le temps de m'éclairer. Je ne suis pas un homme comme un autre , poursuivit-il en passant la main sur son front, comme s'il voulait détourner un voile qui l'obscurcissait, et je voudrais devenir ce que je ne suis pas , si toutefois c'est possible encore. Conseillez-moi, ma mère, je vous en supplie! J'éprouve aussi le besoin de consulter Verne, et de le remercier de tout ce qu'il a fait pour moi , car maintenant je retrouve dans ma mémoire une foule de choses qu'il m'a dites, sans pouvoir me souvenir quand je les ai entendues , et ces choses sont bien belles et bien bonnes. Que vous dirai-je encore? Je ne sais, et cependant il me semble que ce n'est pas tout. J'ai tant de désirs, qu'il ne me reste pas la
SIZ.WM' D'ESTWVILLE. 299
force d'avoir une volonté. Eh bien! vous savez mieux que moi, ma mère , si , dans cette situation , on peut , on doit prendre un grand parti. Cela changera , je le crois, je le sens , mais jusque-là. . . pitié ! pitié ! ma bonne mère !
Madame Granval , depuis quelques mois, avait éprouvé bien des inquiétudes , mais elle n'avait jamais pu prévoir que la guérison morale de son fils serait un obstacle à son mariage : Il est si peu dans la nature humaine d'associer une crainte à ridée d'un bonheur.
Son embarras était grand en recevant les aveux de son lils. Céder à ses prières , c'était se brouiller avec son frère, qu'elle aimait tendrement , quoiqu'il n'y eût aucuns rapports de caraetèrc et de sentiments entre eux ; persévérer dans un projet auquel Léonce se résignait par soumission, c'était courir le risque d'ébranler cette organisation intellectuelle nouvellement transformée et par conséquent faible encore. Ce-
pendant le choix n'était pas douteux pour une mère , et la baronne prit intérieurement la résolution d'employer toute son influence à faire reculer l'époque fixée pour le mariage, si Léonce persistait à en redouter la prompte conclusion.
— Eh bien ! mon cher enfant , que voulezvous que je fasse? que voudriez- vous faire vous-même ?
— Je voudrais parler à ma cousine , et ensuite à mon oncle , parce que je serais désolé qu'ils crussent que j'agis dans tout ceci par caprice, ou qu'il y a de votre faute si je ne partage pas leur empressement.
— Ne vous occupez pas de moi , mon ami : puis ne parlez pas de l'empressement d'Éléonore , cela n'est pas convenable , et pourrait l'offenser plus peut-être que la demande d'un retard.
Léonce garda le silence , afin de se recueillir
SUZANNE Ll'ESTOUVILLE SOI
pour chercher l'explication des paroles de sa mère ; mais il ne la trouva pas : les sentiments très délicats étaient encore au-dessus de la portée de son intelligence : il pouvait les éprouver sans s'en rendre compte ; il ne savait pas les comprendre.
— Allez m'attendre au salon, mon ami, dans peu d'instants j'irai vous rejoindre , et nous conviendrons de ce qu'il faudra faire. L'essentiel est de se décider promptement , afin de ne pas laisser trop longtemps à mon frère ses espérances d'une prompte conclusion.
Léonce passa dans le salon. Suzanne y était établie devant son chevalet. Aussitôt qu'elle l'aperçut, elle se leva, posa sa palette et vint à lui avec une grâce rayonnante. Sa physionomie exprimait une de ces affections sereines , qui répandent au dehors le calme délicieux qui est en elles.
— Vous venez de chez madame votre mère ,
502 SUZANNE b'ESTOÙVlttÈ.
lui dit-elle. Alors je ne vous demande pas si vous êtes heureux.
— Comme vous êtes bonne , mademoiselle Suzanne ! répondit-il , vous me devinez toujours , et c'est le plus grand service qu'on puisse me rendre. C'est vrai, je suis heureux, continua-t-il ; et cependant je crains de n'avoir pas complètement satisfait ma mère.
— J'ai bien envie de vous demander pourquoi , car celte fois je ne vous devine pas.
— Je trouve l'époque de mon mariage trop rapprochée : six semaines ! Autrefois cela m'eût paru un siècle , maintenant il me semble que c'est à peine un jour.
— Vous avez raison , madame votre mère doit être peinée, et cela n'est pas aimable pour votre cousine, sans compter que M. Loubert sera furieux. Mais quels sont vos molifs pour désirer un retard? ajoutu-t-elle d'un ton affectueux, qui appelait la confiance. Bien entendu
SUZAXXK DFSTOrVILI.E. 503
qu'en vous faisant celte question, je vous laisse tout-à-iaii libre de n'y pas répondre
— Mes motifs ?... j'en ai beaucoup.
— 11 vaudrait mieux n'en avoir qu'un et qu'il fût excellent.
— Eléonore est trop supérieure à moi , et cela m'effraie.
— C'est de l'orgueil.
— Vous croyez? Eh bien! je voudrais essayer d'acquérir tout ce qui me manque , ou du moins une partie de ce qui me manque.
— C'est une noble détermination à laquelle vous pouvez obéir dès à présent , et plus tard Eléonore vous aidera à la suivre.
— J'aimerais encore mieux être son mari que son élève, dit Léonce avec embarras.
— ■ Ceci n'est pas même de l'orgueil , repartit Suzanne en riant, c'est tout bonnement de l'amour propre. Que dit votre mère ?
— Je crois qu'elle pense maintenant comme
ZOi SUZANNE D'ESTOUVILLE
moi ; seulement , nous ne savons ni l'un ni l'autre quelle excuse nous donnerons à mon oncle.
— 11 faut donner la véritable ; d'abord parce qu'elle est sincère, ensuite parce qu'elle est bonne. Voyons, Monsieur Léonce, avez-vous de l'amitié pour la meilleure amie de votre mère ?
— Si j'ai de l'amitié pour vous, mademoiselle? Ab! j'espère que vous ne me faites pas l'injure d'en douter.
— Eb bien ! si réellement vous voulez qu'on recule l'époque de votre mariage, pour avoir le temps de vous recueillir, de travailler, adressezvous à Éléonore elle-même ; dites-lui que vous voulez vous rendre digne de son affection, et capable de répandre du charme dans son intérieur. Montrez-vous affectueux, franc; rendez-la l'arbitre de votre destinée, et soyez certain que loin de vous en vouloir elle vous approuvera.
SUZANNE B'ESTOUVltLI. 303
— Je ferai tout ce que vous me dites-la , mademoiselle ; en me souvenant que c'est déjà à vous que je dois d'avoir adressé une parole d'affection à ce pauvre Verne lorsqu'il m'a quitté; et cependant je ne suis pas bien sûr de penser tout ce que vous voulez que j'exprime. Ce qui est vrai , c'est que je veux devenir un homme ; ce qui Test moins , c'est que ce soit pourÉléonore que je souhaite ce changement.
— Dites-vous que cela est , et vous finirez par le croire. Songez à votre mère aussi : ce mariage a été le souci de toute sa vie ; s'il manquait, elle serait au désespoir, et vous , vous seriez bien malheureux de sa douleur.
— Je vous obéirai, Mademoiselle, s'écria Léonce avec chaleur ; je vous obéirai ; et si je n'ai que cette joie, elle sera grande. Ce matin même je parlerai à ma cousine, comme vous me l'avez dit, et je me soumettrai à sa décision quelle qu'elle soit , je vous le jure.
— Vous auriez pu vous dispenser de ce serment , dit Suzanne avec une douce émotion : je n'ai pas oublié avec quelle religieuse fidélité vous avez été bon pour Snap , à dater du jour où vous m'avez promis de ne plus le maltraiter. Oh! j'emporterai d'ici de bien bons souvenirs , et les motifs ne me manqueront pas pour y revenir un jour.
Comme Suzanne finissait de prononcer les paroles que nous venons de rapporter, la porte de communication du salon à la bibliothèque s'ouvrit, et Ëléonore parut. Elle souriait, mais il y avait de raltératiou sur son visage.
Léonce se rapprocha vivement de sa cousine, lui prit la main et la porta respectueusement à ses lèvres.
Mademoiselle Loubert regarda Suzanne avec attention, et elle eut l'air étonné du céleste sourire qui accueillit son regard qui était plus curieux que bienveillant.
SUZANNE D'ESTOU VILLE. 307
— Je vous laisse , dit mademoiselle d'Estouvtlle du ton le plus aimable , car si je vous gênais, vous ne me regretteriez pas assez quand je ne serai plus près de vous.
Il faut rendre justice à Eléonore : si un soupçon était entré dans son cœur en trouvant Suzanne en tête-à-tête avec son cousin, le calme divin de la jeune fille à l'arrivée d'une personne aussi directement intéressée que madedemoiselle Loubert à tout ce qui se passait autour de Léonce , et les paroles aimables et si naturellement affectueuses que Suzanne avait
prononcées en quittant le salon , venaient de changer subitement ses dispositions ; elle s'était crue trahie, elle se croyait injuste : pour elle, la charge était moins lourde.
Nous ne rapporterons pas la conversation des deux fiancés, pour ne pas revenir une troisième fois sur le désir qu'avait Léonce de voir reculer l'époque de son mariage : Nous dirons seulement , que le jeune baron parla à sa cousine avec affection, respect et même convenance, et qu'il en obtint , sans la moindre difficulté, tout ce qu'il voulut. Eléonore ne lui dit pas qu'elle était heureuse et fière de le voir dans des dispositions si conformes à son rang dans le monde, mais elle ne lui cacha pas qu'elle l'approuvait, et elle l'encouragea même dans ses résolutions. La seule chose qu'elle lui demanda, fût qu'il la laissât complètement maîtresse de tout arranger avec son père , comme si le désir de ce retard venait d'elle. « Par ce moven, dit-elle, mon
SrZÀNXK D'ESTODVILLE. Mi
père ne vous en voudra pas. » Noua laissons l'appréciation de ce sentimental ceux de nos lecteurs qui ont fait une étude particulière de la vanité féminine.
On s'étonnera peut-être de ce nouveau changement de volonté d'Eléonore, et pour éviter le blâme qui ne manquerait pas de suivre cet étonnement, nous nous hâterons d'apprendre aux personnes qui ont la bonté de nous lire, que mademoiselle Loubert , avant de descendre au salon, avait eu une seconde conférence avec son père , qui lui avait dévoilé, cette fois , ses espérances ambitieuses au sujet de la pairie. « Il s'agit delà donner à Léonce, avait-il dit, mais tu sens bien que dans l'état où il est, cela n'est guère praticable, ni même désirable. Je compte donc employer tout mon crédit, et j'en ai beaucoup, à faire tomber sur moi la faveur du gouvernement, mais, bien entendu, avec ia condition que l'hérédité de cette pairie passera à mes petits eu-
fants. Par ce moyen, Léonce peut rester ce qu'il est, il peut même mourir, et toi en épouser un autre , tu n'en seras pas moins un jour la mère d'un pair de France. >
Pour M. Loubert, le raisonnement était bon ; mais Eléonore en fit aussitôt un autre : c'est qu'il serait plus agréable pour elle d'avoir les honneurs de cette dignité promise à sa descendance , que de les transmettre sans en avoir joui. De là son approbation facile au désir qu'avait son futur de se rendre digne d'elle, et les encouragements qu'elle venait de lui donner. Avec un caractère comme le sien , cette explication nous semble bien suffisante. Tendre à un but par toutes les voies, ce n'est pas varier, c'est joindre l'habileté à la persévérance.
Le plan d'Eléonore fut aussitôt arrêté, et à peine arrêté elle le mit à exécution , en se rendant d'abord auprès de sa tante.
— Chère tante, j'ai vu Léonce, lui dit-elle.
— Eh bien ! demanda madame Granval avec une vive anxiété.
— Eh bien ! je trouve qu il a raison de vouloir différer notre mariage de quelques mois. Le changement qui s'est opéré en lui est d'un très heureux augure, et rien ne le prouve mieux que son désir de le mettre à profit par l'étude. Ainsi, non-seulement je l'ai approuvé, mais encore je l'ai encouragé , et je le soutiendrai dans cette résolution de tout le pouvoir de mon affection pour lui.
— Mais que dira votre père , chère iille , répliqua la baronne en embrassant tendrement sa nièce ? 11 était si impatient hier.
— Je me charge de tout , si vous me le permettez. Ne trouvez-vous pas d'ailleurs plus convenable que la chose ait l'air de venir de moi ?
— C'est tout-à-fait mon avis, mon enfant. Agissez donc promptement , cl si vous obtenez
quelque chose , ne me laissez pas dans l'incertitude.
L'instant d'après, Eléonore était dans la chambre de son père. Elle le trouva écrivant à son notaire au sujet du contrat. Le hasard la servait merveilleusement.
— Je m'occupais de toi, lui dit-il. Cette lettre est pour M. Decourtive : Tout y est parfaitement expliqué, à l'exception d'un point que je ne puis décider seul. Mon intention est, si tu y consens toutefois, de te donner cent mille francs de pension ou la jouissance de mes usines de Courviile-le-Bas , qui rapportent beaucoup plus que cette somme , mais dont l'administration me fatigue. Ah ! si je savais que Léonce fut en état de s'en charger! cela vaudrait bien mieux pour tout le monde.
— Cela aurait pu se faire si l'amélioration survenue dans l'état de Léonce s'était manifestée six mois plus tôt : car elle serait vraisemblable-
SUZANNE 1/KSTOl'VILLE. 315
ment assez avancée aujourd'hui pour lui permettre de conduire une grande entreprise comme celle de vos usines de Courville-le-Bas.
— Tu le crois.
— Je n'en doute pas , et vous feriez comme moi si vous aviez pu suivre ses progrès depuis deux ou trois jours.
— Alors rien n'empêche que les usines soient portées au contrat aulieu de la pension , dit M. Loubert en reprenant sa plume comme s'il voulait continuer sa lettre au notaire.
— Rien absolument, car je suis sûre que mon cousin sera très capable dans quelques mois ; seulement, comme le premier résultat de son changement est de lui faire comprendre tout ce qui lui manque encore , il est possible qu'il ne se sente pas de force à accepter la gestion que vous lui proposez et qu'il la refuse pour ce motif.
516 SUZANNE DESTOUVILLE.
— Diable tu as raison... Gomment faire alors ?
— S en tenir à la pension, et pour vous donner un peu de repos, mettre un gérant payé à la tête de vos usines.
— C'est un moyen, marmotta M. Loubert avec préoccupation. Pourquoi ma sœur est-elle aussi pressée, continua-t-il d'un ton d'humeur?
Eléonore se garda bien de rappeler à son père que c'était lui qui l'avait été.
— Il est certain, dit-elle, qu'elle aurait dû un peu nous consulter.
— Moi, reprit son père, je déteste qu'on me pousse l'épée dans les reins ; la lenteur, c'est la moitié de la sagesse. Tu devrais arranger tout cela, Eléonore. Après tout, l'affaire te regarde plus que qui que ce soit.
— D'autant plus que Léonce me disait tout à l'heure, qu'il regrettait beaucoup de n'avoir pas
six mois devant lui pour refaire un peu son éducation, et que j'étais tout-à-fait de son avis.
— Eh bien ! qu'il les prenne ces six mois , s'écria M. Loubert , comme frappé d'une soudaine inspiration. Il ira à Paris ; il y verra le monde, les théâtres, les gens d'affaires ; chaque jour il ira passer deux ou trois heures dans les bureaux de ma maison de commerce pour y acquérir les connaissances qui lui manquent , et quand le mariage se fera , mon neveu pourra me remplacer. C'est parfait !
Une courte digression, pour dire que les usines de Courville-le-Bas rapportaient à la vérité deux cent mille francs par an, mais qu'elles en coûtaient presqu'autant. C'était cependant la meilleure affaire de M. Loubert. Ces quelques lignes nous dispenseront de développements et d'explications toujours fatigantes pour le lecteur qui veut arriver au fait.
— Vraiment, mon père, ditÉléonore gra-
cieusement, vous ayez un merveilleux talent pour tout arranger. Sans vous, jamais nous ne nous serions tirés d'affaire.
— Cela doit te donner une confiance sans bornes en tous mes avis , mon cher bijou de fille. Vois-tu, je n'ai pas une grande instruction, mais je connais à fond les hommes , et je juge parfaitement les choses. Il faut être bien lin pour me tromper, continua-t-il en se caressant avec complaisance le menton.
— Qui voudrait le faire ?
— On ne sait pas... toi, peut-être.
— Moi , mon père ! dit Eléonore d'un ton de surprise tout-à-fait aimable : vous voulez rire , je pense?
— J'ai dit : toi, comme j'aurais dit un autre, ainsi cela ne tire pas à conséquence... Mais pour en revenir à ta dot....
— Est-ce que nous en parlions, demanda néglige mment Eléonore?
— Certainement , et je voulais te dire , que quoiqu'il soit bien établi par la liquidation , je veux dire l'inventaire de la fortune de ta mère , qu'il te revient deux millions à ta majorité ou lors de ton mariage , cependant cela pourrait être encore sujet à contestation , et je crois qu'il vaudrait mieux éviter cet inconvénient. C'est pour cela que je consentirais à faire le sacrifice de mes usines de Courville-le-Bas.
— Pourquoi faire un sacrifice, mon père? si ce qui me revient est moins considérable que ce que vous avez la bonté de m'offrir , il faut nous en tenir à cela. Je ne suis pas avide, vous le savez bien.
— Au surplus , mes enfants , je ferai tout ce que vous voudrez , reprit M. Loubert , en associant dans sa pensée son neveu à sa fille. . . Dieu merci, je ne suis pas à trois ou quatre cent mille francs près.
La vérité est que M. Loubert avait voulu em-
brouiller les idées de sa fille, ne pouvant y parvenir, il se remettait à faire le bonhomme.
— Maintenant, vas à ton affaire, lui dit-il. Il me tarde qu'elle soit décidée.
Ainsi qu'on peut le supposer, Eléonore n'eût pas de peine à mettre d'accord des personnes qui toutes voulaient la même chose. Les projets de la veille furent donc mis au néant, et l'on convint que le mariage se ferait à Paris au mois de janvier ; mademoiselle Loubert dit à tout le monde que c'était son désir personnel, et Suzanne fit remarquer à madame Granval et à Léonce, la délicatesse de ce procédé, La journée s'écoula fort gaîment, et, le soir, le châtelain de Courville et sa fille retournèrent chez eux , après avoir fait promettre aux habitants du Haut-Mont de venir bientôt les voir. Suzanne , en prenant cet engagement , y mit pour condition que la personne qu'on devait lui envoyer ne serait pas arrivée , car autre-
ment elle devait partir immédiatement pour rejoindre mademoiselle de Royan , dans son ermitage d'Enghien.
Lorsque Léonce rentra dans le salon , après avoir conduit sa cousine et son oncle jusqu'à leur voiture , il avait un air satisfait qui ne lui était pas habituel, et qui ne ressemblait pas plus à son ancienne gaité qu'à sa récente mélancolie.
— Enfin nous sommes seuls ! dit-il, en allant s'asseoir sur une petite chaise aux pieds de sa mère.
— Vous me regardez donc comme partie aussi , lui demanda Suzanne qui travaillait auprès de la baronne ?
— Non , répondit-il , mais il me semble que vous êtes de la famille.
— Elle en est bien véritablement, repartit à
son tour madame Granval ; et elle nous l'a bien
prouvé ces jours derniers. Mais voyons, Léonce, I. 21
522 SUZANNE D'ESTOUYILLE.
puisque nous sommes seuls, à votre avis, parleznous maintenant de vos projets.
— De quels projets, ma mère ? il me semble que je n'en ai pas d'autres que de rester comme nous sommes.
— C'est impossible, mon ami, s'écria vivevement la baronne ; vous offenseriez mortellement votre cousine qui vient de vous donner une grande preuve d'affection.
— Toujours ma cousine , murmura Léonce d'un air sombre qui rappela ses plus mauvais jours. Je ne saurais donc désormais rien faire sans penser à elle? mais c'est un horrible esclavage.
— Ah ! mon fils ! pouvez-vous oublier ainsi tous vos engagements ? vous me faites bien mal.
— Pardon, ma mère ! pardon ! mais en me voyant tout-à l'heure si heureux près de vous , je ne me suis plus souvenu de rien. Ne pleurez
pas, je vous en supplie ! tout ce que j'ai dit je le ferai, en attendant que je fasse tout ce que vous voudrez.
— ■ Je veux votre bonheur, mon ami, répondit la baronne en essuyant les larmes que le retour passager de son fils à ses anciennes habitudes avait fait couler , et je suis sûre que vous voulez aussi le mien.
— C'est si vrai ce que vousdites-là, ma mère, que ce matin j'ai écrit à Verne, dans l'espoir que cela vous ferait plaisir. Voici ma lettre, continua-t-il , en tirant un papier de la poche de son habit, et en le présentant à madame Grau val, lisez, et dites-moi si vous êtes contente.
— Oh ! mon fils , tu es bien bon, dit la baronne après avoir lu. Jugez- en vous-même, Suzanne, si Léonce le permet.
Mademoiselle d'Estouvilleprit le papier et lut
à son tour la lettre du jeune baron : voici ce qu'elle contenait :
« Vous serez étonné , mon cher Verne , d'avoir une lettre de moi, car vous savez mieux qu'un autre que je n'aime pas à écrire ; mais ma répugnance cède au besoin que j'éprouve de vous dire que je vous aime beaucoup, et que je sens chaque jour davantage le prix de tout ce que vous avez fait pour moi.
a Je voudrais vous revoir ; je crois même que le plus grand bonheur qui put m'arriver serait de passer quelques mois près de vous. Quand nous étions ensemble vous me disiez de belles et bonnes choses que je voudrais entendre encore, parce qu'il me semble que je les comprendrais mieux aujourd'hui qu'à l'époque où vous me les avez dites.
« .\dieu , mon cher Verne , si j'avais le pouvoir de vous exprimer tout ce que je sens pour
vous, cette lettre serait bien longue. Je vous serre fraternellement la main. »
— Etes-vous satisfaite , Mademoiselle, demanda timidement Léonce en recevant la lettre que Suzanne lui rendait ?
— Je voudrais être votre sœur pour avoir le droit de vous dire tout ce que je pense de ces expressions si vraies. M. Verne sera bien heureux.
— Mon fils, dit la baronne, je vais vous faire une proposition qui est un grand sacrifice de ma part : ces six mois que vous avez demandés, allez les passer à Paris auprès de cet ami qui a tant de droits à ma confiance et à votre affection . Travaillez, causez surtout avec lui. Vos anciennes relations , dont vous retrouvez aujourd'hui le souvenir vivant dans votre cœur , vous rendront tout facile. Qui pourra mieux vous comprendre, et vous deviner au besoin, que l'homme qui vous a consacré cinq années de sa vie. \ve<
lui, voyez le monde, visitez nos monuments, instruisez-vous de nos mœurs, de nos lois, de nos usages , et vous élèverez votre esprit au niveau des sentiments de votre cœur , qui ne me laissent rien, plus rien, entendez-vous ? à désirer. Que pensez-vous de ce projet, Suzanne ? Puisque vous êtes de la famille, je veux, je dois presque vous consulter.
— Je crois , madame , que Dieu vous a inspirée comme il inspire toujours les mères , répondit mademoiselle d'Estouville.
— Je partirai demain , dit Léonce , et j'arriverai en même temps que ma lettre.
— Je vous demanderai un retard de vingtquatre heures , mon ami, reprit à son tour, madame Granval. Demain vous irez dire adieu à votre cousine et prendre les ordres de votre oncle, il est possible que vous puissiez lui être utile à Paris ; de plus , je trouve convenable que vous lui donniez la preuve de confiance de
SUZANNE D'ESTOUVILI.E. 327
le consulter. Je vous accompagnerai si vous le désirez.
— Ce sera comme vous voudrez , ma mère ; mais que vous veniez ou non, vos conseils seront suivis.
Peu d'instants après cette conversation, qui inonda de joie le cœur de madame Granval, Léonce se retira. Dès qu'il fut parti, la baronne se jeta au cou de Suzanne, en s' écriant :
— Ah ! je suis la plus heureuse de toutes les mères !
Le lendemain, le temps qui avait été orageux toute la nuit, devint épouvantable sur le matin, et Léonce partit seul pour Courville, après avoir été prendre congé de sa mère , qui le trouva dans des dispositions encore meilleures que la veille.
Madame Granval et Suzanne, déjeunèrent tête-à-tête. Elles ne purent parler que de Léonce; la baronne était ivre de bonheur.
Au milieu de ces épanchements , un domestique entra et annonça qu'une dame qui venait d'arriver en poste , était au salon et demandait mademoiselle dEstouville. Il remit de sa part un billet à Suzanne.
Cette voyageuse était madame Reinach , la dame de compagnie de mademoiselle de Royan. Celle-ci écrivait à son amie, qu'elle la priait départir immédiatement, attendu qu'il n'était pas convenable qu'elle restât seule à Enghien.
— C'est donc fini, dit la baronne tristement. Vous m'abandonnez.
— Je vous laisse avec votre bonheur, répondit Suzanne, et moi, j'en emporte le doux souvenir et j'ai la certitude de sa durée.
— Peu d'heures après, la voiture qui emmenait mademoiselle d'Estouville , rencontrait à un quart de lieue du Haut-Mont Léonce qui y revenait. Il ne reconnut pas Suzanne , qui était
SUZANNE D'ESTOUVILLE. r.29
enfoncée dans un coin et qui tenait un mouchoir sur ses yeux.
Quand le jeune baron entra dans le salon, il trouva sa mère en larmes.
— Mademoiselle d'Estouville est partie ! s'écria- t-il.
— C'est vrai , mon fils ; mais elle m'a chargée de vous dire qu'elle comptait sur votre amitié, comme vous pouviez compter sur la sienne.
— N'a-t-elle pas oublié Snap ?
— Il était couché à ses pieds dans la voiture.
— Ma mère , mon oncle approuve mon départ. Je quitterai le Haut-Mont demain.