LETTRE XLIII
DE SUZANNE A I.'AEBK RICHARD
Provins, notembre.
Mon frère, vous n'êtes pas un prêtre de Jésus: vous êtes impie dans votre cruauté. Ah! l'on peut guérir, ditesvous; eh bien ! soyez content, je suis certaine de ne plus souffrir bientôt. Vos conseils sont merveilleux. Vous avez raison, je suis folle. Moi, penser à Valentin! c'était du délire. Je l'ai surplis, le pauvre enfant, causant avec
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Ediaée, et ce que j'ai vu , ce que j'ai entendu m'a guérie. Il l'aime, il l'aime seule. Il a voulu ce soir m'interroger, j'ai paru scandalisée de ces familiarités intellectuelles. Je l'ai fait redescendre de son ciel à terre. J'ai voulu être pour lui, comme pour tout le monde, la froide, simple et insignifiante Suzanne. Je ne sais si j'ai réussi , mais il part demain pour Rianval. Reviendra-t-il? Edmée va l'attendre. Quant à moi, je vous le jure, je ne l'attendrai lias: je l'ai vu aujourd'hui pour la dernière fois.
Ma petite maison est bien lugubre, bien froide, la solitude me fait peur. Mon bon frère, venez passer quelques jours avec moi. Le médecin veut que je garde le lit. Je suis faible: pour vous avoir écrit cette page, je suis toute en sueur : ce sont mes larmes qui fuient
Je n'ai pas eu la force ce matin d'achever ma lettre ; je me suis évanouie. Ce soir, je me sens beaucoup mieux. Valentin est parti, je viens de voir passer sa voiture. J'ai eu le courage de me cacher derrière mou rideau; enfin, je suis digne de vous, mon frère, j'ai obéi jusqu'au bout.
LETTRE XLlV
DE VAI.ENTIN A ARMAXD
ProTios, uotembre.
Je pars, je quitte Provins; je vais à Rianval demander à mon père un conseil, une inspiration: je sens qu'ici je deviendrais fou et que je commettrais quelque lâcheté. Je
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n'ose prendre un parti. Un doute terrible m'assiège. Je me sens attiré en sens contraire par cette beauté complète et par cette ànie sublime. Edmée, dans son innocence, ne voit rien de ces combats, et Suzanne est un juge sévère dont je redoute le mépris.
Ce matin j'étais dans le jardin, accoudé sur la terrasse; je voyais le vent secouer les arbres et emporter au loin sur la ville base des tourbillons de feuilles. Je m'interrogeais, et je me disais que ce double amour était un cruel châtiment. Tout à coup, j'entendis Edmée qui venait à moi en chantant. L'air vif agitait ses cheveux autour de ses tempes, des couleurs plus vives animaient ses joues; on eût dit le printemps, joyeux et intrépide, s'avançant audevant de l'hiver.
— Que faites-vous là? me dit-elle avec son ingénue gaieté, vous allez vous enrhumer?
J'en suis venu à ce point, que les vulgarités de cet ange me ravissent et m'enchantent, quand je la vois. Dès que je me trouve seul, je rougis, j'ai honte ; mais ses yeux étincelants de bonté candide, ses lèvres roses, toute sa démarche donnent une sorte d'éloquence et de sens ingénieux à ses naïvetés ; devant elle, rien ne me semble niais ou futile.
Je lui offris le bras, et nous errâmes pendant une heure dans le jardin, causant de toutes choses, jetant des rires au milieu de graves pensées, nous regardant, nous aimant, nous pressant les mains. Mon cœur battait avec violence. Moi, dont tu connais la réserve, en sentant à mon bras ma fiancée, ma femme, le bonheur et l'enchantement de ma vie, j'eus tout à coup, pour la première fois, une tentation étrange ; j'osai presser Edmée sur mon cœur et approcher mes lèvres des siennes. Elle ne se dégagea pas assez vite pour m'épargner ce sacrilège. J'entendis un cri, je me retournai, et je vis, à dix pas derrière moi, ma-
dame Duchemin, qui nous regardait pâle et souriante. J'oubliai tout, et je courus à elle.
— Je vous ai dérangés murmura-t-elle en embrassant Edmée. Allons, mes enfants, il est bien temps qu'on vous marie. Je vais gronder M. et madame de Sainte-Aure.
Et elle nous parla simplement, doucement de notre ménage, de notre bonheur futur. De toute la journée, je ne pus me trouver seul avec elle. Vers le soir, comme elle était fort souffrante , elle voulut rentrer ; je m'offris pour la reconduire. En route , je cherchai à m'excuser, à lui demander pardon ; alors elle parut étonnée , m'affirma que son rêve était accompli , que mon mariage avec Edmée était son but le plti£ cher ; elle m'écrasa à plusieurs reprises du nom de fils, se montra simple, maternelle , et me laissa à sa porte , humilié , inquiet , confondu.
Je pars , mon ami ; j'ai besoin de me reconnaître et de me retrouver auprès de mon père. Ici , j'outrage l'hospitalité de M. de Sainle-Aure et l'amour d'Edmée. Quant à Suzanne , m'aime-l-elle, ou bien étais-je le jouet d'une illusion poétique '? 11 y a dans le cœur de cette femme des profondeurs sublimes.
J'ai pris un prétexte plausible. Je pars demain. Écrismoi à Rianval.
SUZANNE DUCHEJIIN