SCÈNE IV Les Mêmes, RÉGINE, SUZÉXTE
SOLANGE
Régine !
MYRIAM
Régine et Suzette!
MONSIEUR GUADAGNE
Les voilà toutes les deux! [Embrassades : « Bonjour^ ma lanle! Bonjour^ grand-y ère !.. . Cette belle 'petite Suzette! etc. . . ») RÉGINE, très gaie.
Bonjour! bonjour! Mais oui, c'est nous! La petite tille et sa maman ! Toutes les deux! Toutes les deux! {Enjouée.) On dirait que vous êtes surpris de voir ensemble la petite fille et sa maman ! {Elle rit.)
SOLANGE
Mais oui. Comment se fait-il?
C'est maman qui est venue me chercher à la pension.
RÉGINE, riant, un peu nerveuse.
Mais oui, c'est sa maman qui est allée la chercher à sa pension... {Embrassant Suzette.) Oh! ma chérie!...
»1i SUZETTE
SLlZETTE
Alors, c'est bien vrai que grand'mère n'est pas malade?
RÉGINE
Mais oui, c'est bien vrai.
Pourquoi l'as-tu dit à mademoiselle Adélaïde?
RÉGINE
Pour qu'elle te laisse sortir.
Mais les autres fois, on me laisse sortir sans que...
C'est bon. C'est bon. C'est un nouveau règlement. Laisse-nous tranquilles avec cela... {A ses sœurs.) Mais oui, à sa pension. On l'y avait conduite hier, je suis allée la reprendre ce matin, voilà tout.
MONSIEUR GUADAGNE, baS.
Et que s'est-il passé?
RÉGINE, de même, indiquant Suzetle.
Chut: Tout à l'heure, je vous conterai cela. . {A Suzette.) Tu vas aller dans la chambre de Myriam, où madame Dumont a ouvert ta petite malle.
Je reste donc ici?
RÉGINE
Oui... Non... Je ne sais pas.
SUZETTE, à Mijriam. ^ Tu vas voir! J'ai une belle grande poupée dont grand mère m'a fait cadeau. Et puis, j'ai aussi une boîte à aquarelle... c'est tante Monique qm me l'a donnée.
RÉGINE
Tu n'as pas besoin de ces jouets-là. Je t'en donnerai de plus beaux,.. Une poupée!... Je vous demande un peu... Est-ce qu'une grande fille comme toi joue encore à la poupée!
Mais écoute...
RÉGINE, la poussant vers la porte.
C'est bon, c'est boni... Va par là, avec madame Dumont.
Viens avec moi, toi?
RÉGINE
Tout à l'heure. J'ai besoin de causer avec ton grand-père.
Alors je reste. Je ne t'empêche pas de causer.
RÉGINE
Si. Nous avons à dire des choses qui n'intéressent pas les petites filles.
SUZETTE, en s'en allant.
On me fait tout le temps partir avec les bonnes, maintenant, quand on parle... [Elle sort.)
SOLANGE
Alors?...
RÉGINE
Attendez!... [En se débarrassant de son chapeau.) 11 n'y a pas de petit bleu pour moi ?
MYRIAM
Tout est raccommodé, n'est-ce pas?
RÉGINE
Pas tout à fait. [Elle a lu son petit bleu.) Bon... C'est de mon mari. Je lui ai demandé une entrevue. 11 va venir... Non, tout n'est pas raccommodé. Seulement j'ai ma fille.
MONSIEUR GUADAGNE
Comment se fait-il?
RÉGINE
Je l'ai enlevée ce matin.
SOLANGE
Enlevée?
RÉGINE
Mais oui... Ahl je suis bien heureuse! Maintenant ils peuvent me faire ce qu'ils voudront ! {Elle se met à pleurer.) Vous ne comprenez pas?... Attendez... J'ai été tellement secouée depuis trois jours... {Sanglots.) Ils voulaient me prendre Suzettel Ils voulaient me prendre Suzettel... {Elle s'essuie les' yeux.) Voilà... C'est beaucoup plus grave que vous ne pouvez le supposer. Je ne vous ai pas écrit la vérité pour ne pas vous inquiéter... mais ils m'ont fait passer de durs moments, je vous en réponds... Je méritais d'être punie, je le suis...
SOLANGE
Ma pauvre Régine...
Je suis donc arrivée là-bas dimanche une iieure après Henri et Suzette. Henri avait tout raconté à ses parents qui ont refusé de me laisser causer avec lui et M. Ghambert m'a mise à la porte, poliment, mais nettement.
MONSIEUR GUAUAGNE
Ah! le vieux renard!
RÉGINE
Je suis allée coucher chez nos amis Boissette, et je suis retournée chez mes beaux-parents le lendemain matin — hier, par conséquent — bien décidée à obtenir cette fois une explication.
MYRIAM
Alors ?
RÉGINE
Tout le monde était parti pour Paris par le premier train.
MONSIEUR GUADAGNE
T/)ut le monde ?
RÉGINE
Toute la famille, ma belle-sœur exceptée. J'ai compris qu'on organisait la guerre contre moi. J'ai pris le train suivant Ce matin, je suis allée chez M*= Fougeray, mon avoué. Il paraît que mon affaire est mauvaise, que mon mari a de grandes chances d'obtenir la séparation s'il la demande. Et savez-vous le plus fort? Il y avait à craindre que la garde de l'enfant me fût enlevée... [En re-
tour sur elle-même.) Ah! mon Dieu! Si j'avais su!... Enfin, c'est fait... malheureusement... Alors, à l'idée qu'on pouvait me prendre Suzette, mon sang n'a fait qu'un tour.
POLANGE
Mais comment as-tu...
RÉGINE
Je me suis remuée... Je vous passe des détails. J'ai appris que ma fille avait été conduite à sa pension hier matin... Dis donc, Solange, toi qui grognes parfois contre le sort des femmes, savais-tu qu'on pouvait, à la pension, me refuser de me donner mon enfant?
SOLANGE
Oui, le mari est le maître.
RÉGINE
Non, mais qu'à moi, la mère, on pouvait la refuser...
SOLANGE
Oui.
RÉGINE
Moi, je ne savais pas. Je me suis dit : « Si j'attends, tout est perdu... J*ai encore une chance en agissant tout de suite. » Le congé ne finissait que demain. La directrice absente. Autant d'atouts. Je vais à la pension, je demande Suzette du ton le plus naturel, je dis que la grand'mère est malade... On hésite... Je paie d'audace. Jintimide la dame... Il y avait là d'autres parents... On a peur d'une histoire... Et l'on me donne ma fille!... Non! ,. les etTorts qu'il m'a fallu faire
pour ne pas me mettre à courir, pour ne pas la prendre dans mes bras, et l'emporter en criant de bonheur, on ne le saura jamais... Nous sommes donc sorties bien doucement, comme des personnes très raisonnables... Suzette comprenait, je crois, qu'il se passait quelque chose, car je sentais sa petite main moite trembler dans la mienne... Quand nous avons été en voiture, nous nous sommes bien embrassées, vous pouvez le croire... Et elle m'a dit : « Petite mère...! » Il faut avoir eu peur de ne plus entendre ces motslà, pour savoir tout ce qu'ils contiennent!... « Petite mère, je veux rester avec toi toute ma vie!... » On lui avait annoncé là-bas que j'étais partie en voyage. {En larmes ) Elle m'a dit qu'elle ne l'avait pas cru, parce qu'elle savait bien que je ne serais pas partie sans l'avoir embrassée. . Voilà!...
SOLANGE
Alors, tu n'as pas encore revu ton mari, depuis samedi ?
RÉGINE
Non. {Presque gaie.) C'est vrai, vous ne savez pas tout. Il y aies gentillesses de mon mari. Savez-vous ce qu'il a imaginé ? Mais non, ce traitlà n'est pas de lui, il est de ma belle-mère... Je ris!... Ce matin, j'arrive chez nous... Je sonne, on ne répend pas... J'avais mes clefs, j'essaye d'ouvrir : exclue du domicile conjugal. Ou du moins, on voulait m'en exclure...
SOLANGE
Serrurier?
RÉGINE, acquiesçant.
Serrurier... Mais à peine l'homme de l'art avait-il commencé son travail, qu'on se décide à ouvrir, de l'intérieur, et je vois ce chafoin de Théophile... vous savez, Théophile, le valet de chambre de Henri, qui balbutie quelques mots. Je l'ai fait taire. Je suis allée à ma chambre avec Maria.
MVRIAM
Et ton mari n'était pas là?
RÉGINE
Ni mari, ni beau -père, ni belle-mère.
SOLANGE
Que vas-tu faire?
RÉGINE
Tout ce qui sera en mon pouvoir pour me réconcilier avec Henri.
MONSIEUR GUADAGNE
Il va être furieux de l'enlèvement de Suzette.
RÉGINE
Mon intention est de n'en rien dire ni à Henri ni à ses parents, tant que je croirai la réconciliation possible. De votre côté, gardez-moi le secret, n'est-ce pas?