‹ Suzette, pièce en trois actesChapitre 25 sur 41 · SCÈNE IX RÉGINE, MADAME CHAMBERT, MONSIEUR CHAMBERT · texte numérisé non relu

SCÈNE IX RÉGINE, MADAME CHAMBERT, MONSIEUR CHAMBERT

MADAME CHAMBERT

Vous avez annoncé à mon fils votre intention d'aller nous voir ce soir. Je viens vous prévenir que cette démarche serait inutile, et j'ai tenu à

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VOUS le dire tout de suite pour ne pas vous laisser espérer plus longtemps une réconciliation qui ne peut pas êlre.

RÉGINE, humble.

Si Henri la désire, cependant.

MADAME CHAMBERT

Il ne la désire pas.

RÉGINE, avec aigreur.

Je sais qu'il n'a d'autre volonté que la votre. Eh bien, c'est vous que je voudrais convaincre. La séparation, ce sera le malheur de ma fille, de Henri et le mien.

MADAME CUAMBERT

J'ai l'opinion tout opposée.

RÉGINE

Ma faute n'a pas la gravité que Henri vous a dite.

MADAME CHAMBERT

Je VOUS en prie, épargnez-moi une discussion sur ce sujet.

RÉGINE

Je ne prétends pas être sans reproches. Mais, si je me repens sincèrement, si je vous jure de me modifier, de m'améliorer, si jfe vous promets de quitter ce milieu malsain oîi nous vivions, ne consentirez-vous pas à m'écouter?...

MADAME CHAMBERT

Ce serait inutile.

Vous croyez que je mens?

SUZETTE l^O

MADAME CUAMBERT

Je ne dis pas que vous n'êtes pas sincère en ce moment, mais je suis convaincue que, si nous cédions, tout serait à recommencer dans un délai plus ou moins long.

RÉGINE

Madame, ne soyez pas inflexible. La religion commande l'indulgence et le pardon. Ne m'enlevez pas mon mari. Je vous en prie à mains jointes! Réfléchissez : il y a une famille : Henri, moi, notre enfant. Ne la détruisez pas. Je vous jure que Henri sera malheureux sans moi.

MADAME CUAMBERT

Moi, je crois au contraire qu'il serait malheureux avec vous.

RÉGINE

Et Suzette!... Pour Suzette, ne voulez-vous pas me pardonner?

MADAME CUAMBERT

C'est précisément pour Suzette que je ne pardonne pas.

RÉGINE

Alors, c'est de moi que je vous supplie d'avoir pitié. Je vous jure que je serai désormais pour Henri une bonne épouse. J'ai eu des torts, de grands torts, envers vous, envers lui. Je vous en demande pardon à tous les deux. Mais ne m'enlevez pas mon mari. Si vous me l'enlevez qu'estce que je deviendrai, moi 1 Allez-vous, pour ce que j'ai fait, empoisonner tout le reste de mon

existence, me rejeter hors de la vie régulière, faire de moi une pauvre femme sans foyer, sans refuge, sans avenir !

MADAME CHAMBERT

Je suis tranquille : vous ne serez pas malheureuse.

RÉGINE

C'est effroyable ! La responsabilité que vous prenez est effroyable. Si vous pouviez l'entrevoir, vous n'oseriez pas en charger votre conscience... {Un silence.) Suzette!... Alors, Suzette pourra savoir un jour que j'ai été chassée par son père?... Non, non, vous ne pouvez pas vouloir cela de sang-froid... Vous êtes bonne, vous avez des enfants, vous devez bien me comprendre. Toutes les fautes d'une femme ne valent pas qu'on inflige cette douleur possible à une enfant etàune mère... Écoutez... elle... elle est innocente, et vous la frappez aussi. Madame, je souffre beaucoup. Je vous prie d'avoir pitié de moi. Ne me laissez pas dans cette angoisse de penser qu'un jour ma fille pourrait avoir le droit de me mépriser. Oh ! non ! non I non ! {Elle 'pleure, la tête sur la table. File se laisse glisser à genoux, tout en sanglotant.) A genoux ! Je vous demande un peu de pitié et d'indulgence... Mais puisque je vous jure que je vais devenir meilleure et digne de vous...

MADAME CHAMBERT, ferme, mais sans dureté.

Relevez-vous, allons, relevez-vous.

REGINE

Puisque je vous jure tout cela, pardonnezmoi !

MADAME CHAMBERT

Qu'est-ce que vous voulez! Je ne vous crois pas.

RÉGINE, ne relevant.

Alors... il n'y a rien à faire... si vous ne me croyez pas... En effet... il n'y a rien à dire... rien à dire... rien du tout...

Régine, je vous demande la permission de vous adresser deux prières. Il est de notre intérêt à tous, vous comprise, que vous les exauciez.

RÉGINE

Parlez, monsieur, parlez.

CHAMBERT

La première a trait à la proposition que je vous ai faite dimanche...

RÉGINE

Je refuse.

CHAMBERT

Vous n'avez pas réfléchi.

RÉGINE

Alors, VOUS n'avez pris conseil de personne sur ce point. Est-ce vrai ?

RÉGINE

C'est vrai.

CHAMBERT

Vous avez eu tort.

RÉGINE

Attendez. {File va à la porte par laquelle son père est sorti.) Père... Veux-tu venir, s'il te plaît? [Entre M. Guadagne.) Voici monsieur Chambert qui me demande de ne pas me défendre dans le procès en séparation qu'il force Henri à m'intenter. A ce prix, et si j'accepte d'avance de ne plus voir ma fille qae deux fois par mois, et quelques jours pendant les grandes vacances, on organisera je ne sais quelle comédie, et mon mari trouvera un autre prétexte à invoquer devant le tribunal. Qu'en penses-tu?

MONSIEUR GUADAGNE

Je pense que c'est un chantage cruel et lâche.

RÉGINE, à M. Chambert.

Écoutez, laissez-moi ma fille et je ferai ce que vous voudrez.

CUAM15ERT

C'est impossible.

RÉGINE

Il ne sera pas dit que je me serai découragée avant la dernière concession. Laissez-la ici, chez mon père; moi, j'accepte d'être la victime. MADAME ceAMiîERT, entre ses dents.

Joli milieu!

MONSIEUR GUADAGNE

Quoi! Qu'est-ce que vous avez dit?

CHAMBERT

Puisque vous voulez le savoir, je vous apprends

que la place d'une fillette de treize ans n'est pas dans la compagnie d'une étudiante et d'une actrice.

MONSIEUR GUADAGNE

Mes filles travaillent, monsieur, et elles travaillent afin d'être indépendantes et de ne pas être contraintes un jour à épouser un polichinelle comme monsieur votre fils. Vous êtes un insolent et un sot.

CUAMBERT

Oh 1 si nous en arrivons aux injures, je me rends. Je n'ai pas, moi, l'habitude du langage des quartiers réservés des ports de mer.

MONSIEUR GUADAGNE hors de lui.

Faites attention, hé! ou ça va se gâter [Régine relient son jjère.)

MADAME CUAMBERT, à son mari.

Lucien! Tais-toi! Allons-nous-en!

MONSIEUR GUADAGNE

Ah! vous voulez me traiter de haut?... Je ne suis qu'un ancien marin et vous vous êtes un magistrat. Je suis sorti du peuple et vous vous êtes un bourgeois. C'est-à-dire que vous aviez des écus dans votre berceau et moi pas. Mon métier vaut bien le vôtre, vous savez!

CUAMBERT

Laissez-moi... je ne veux pas continuer cette discussion.

MONSIEUR GUADAGNE

Oui, je vous fais l'etïet d'un mal élevé... Vou-

lez- VOUS que je vous dise de quoi vous me faites l'effet, à moi... Vous sentez le renfermé. Vous sentez le moisi ! Vous avez l'esprit borné parce vous n'avez jamais vu le ciel qu'à travers des fenêtres. Vous avez passé votre vie derrière une table, avec une boule d'eau chaude sous les pieds. Moi, j'étais sur ma passerelle, le nez au vent. J'y ai parfois risqué ma peau, dans mon métier, tandis que vous, dans le vôtre, vous 'n'avez jamais risqué que la tête des autres, espèce de chat fourré !

CIIAMBERT

Joli langage, ici. Et Suzette...

RÉGINE, exaltée.

Suzette, je la garderai! Elle n'ira pas apprendre chez vous l'hypocrisie et la méchanceté.

MADAME CHAMBERT

Allons-nous-en!

RÉGINE, s'exaltant encore.

Je vous dis que je la garderai, Suzette! C'est moi qui l'aurai, Suzette !

CUAMDERT

Si les tribunaux veulent bien la- confier à une famille de bohèmes.

RÉGINE, à demi folle.

Allez, allez! Ça glisse! Suzette, je la garderai !

CHAMBERT

Ou à une mère adultère...

RÉGINE

Continuez! Ça m'est égal, puisque vous ne

l'aurez pas! Suzette, je la garderai! je la garderai !

MADAME CHAMBERT

Nous verrons cela !

RÉGINE

C'est tout vu ! [Un grand éclat de.rire.) Ah ! ah ! vous ne vous doutiez pas de cela? Je la garderai, cela veut dire que je l'ai, vous entendez. [Elle est penchée sur la table, comme une furie. Elle martèle ses phrases à coups de poing.) Elle est à moi. Dans une maison que je sais... que vous ne connaissez pas!

COAMBERT

Vous croyez! Vous allez voir que vous vous trompez. Et cela m'amène à la deuxième prière que j'avais à vous adresser. Je sais que Suzette est ici.

Ce n'est pas vrai !

CHAMBERT

Écoutez-moi, et vous allez voir qu'il est inutile d'essayer de me tromper. Ce matin, on m'a téléphoné de la pension. On m'a dit que vous étiez venue chercher Suzette. Vous n'en aviez pas le droit. Vous voulez la garder : vous n'en avez pas le droit.

RÉGINE

Ça!

CHAMBERT

Et la preuve, c'est que mon fils a obtenu du président de la première chambre une ordonnance qui vous enjoint de remettre l'enfant à

son père. Il a requis le commissaire de police. Ce fonctionnaire, assisté d'un huissier, ainsi que le veut la loi, est en bas, à votre porte, prêt à accomplir son devoir. Je vous prie de vous épargner à vous-même et d'épargner à Suzette cette scène pénible.

RÉGINE

Suzette n'est pas ici.

CHAMBERT

On perquisitionnera et on la trouvera.

RÉGINE

Et, si elle était ici, il faudrait l'arracher de mes bras par la force.

MADAME CUAMBERT

Si vous aimiez véritablement votre fille, vous ne voudriez pas...

RÉGINE

Assez, madame I Je n'ai pas à apprendre de vous à aimer mon enfant. Je vous répète que Suzette n'est pas ici. Et je vous répète que, si elle y était, je ne la livrerais pas.

CUAMBERT

Vous avez bien réfléchi...

MONSIEUR GUADAGNE

Elle a réfléchi... Et je vous prie de sortir de chez moi...

CHAMBERT

C'est vous qui l'aurez voulu .. {A sa femme.) Allons. [Ils sortent.)

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