‹ Suzette, pièce en trois actesChapitre 32 sur 41 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

M. GHAMBERT, MADAME GHAMBERT. Au lever du rideau, M. et madame Ghambert sont assis, chacun d'un côté de la table de gauche. Madame Ghambert sur le canapé. M. Ghambert est penché sur un album de photographies d'amateur où les images sont fixées par les quatre coins, au nombre de quatre ou six à la page. Pendant ce qui suit, il détache de temps en temps une épreuve, la déchire très posément et en met les morceaux dans son tiroir entr'ouvert. Madame Ghambert continue sa dentelle de fil.

CUAMBERT

Oui. N'oublie pas cependant que si la séparation de corps est prononcée contre elle...

MADAME CQAMBERT

Comment « si « ?... N'est-ce pas certain?

CHAMBERT

Je le crois. Mais, enfin, il faudrait connaître les griefs qu'elle invoquera. Bardot nous renseignera là-dessus tout à l'heure... Je dis que la séparation de corps, une fois prononcée, et contre elle, elle pourra encore faire appel. Alors ce n'est pas dans huit jours que nous aurons une solution, mais dans trois mois, six mois, un an... On ne sait plus.

MADAME CHAMBERT

Et pendant tout ce temps-là, il nous faudra lui conduire Suzette à jour et à heure fixes.

CHAMBERT

Le juge en a ainsi ordonné. Mais les mesures édictées en matière de garde d'enfants ont toujours un caractère provisoire. Elles sont toujours modifiables.

MADAME CHAMBERT

Alors ?

CHAMBERT

Alors, nous verrons.

MADAME CHAMBERT

Tu ne peux pas trouver un moyen de nous faire donner tout à fait Suzette.

CHAMBERT

Hélas ! j'en ai un peut-être.

Lequel ?

CHAMBERT

Nous causerons de cela plus tard.

MADAME CHAMBERT

Pourquoi dis-tu « hélas! »

CHAMBERT

Parce que... Mais je te supplie...

MADAME CHAMBERT

C'est bien... moi, je souhaite que ton moyen soit bon... Quand ce ne serait que pour la santé de Suzette... Avant chaque visite, et longtemps après, elle est taciturne, nerveuse... Hein?

CHAMBERT, qui continue toujours son travail.

Je ne dis pas. [Changeant de conversation.) Tu sais que, lorsque j'aurai enlevé de l'album toutes les photographies que tu ne veux plus y voir, il y aura la moitié des places vides.

MADAME CHAMBERT, saus acrimonie.

Tu avais la manie de la photographier.

CHAMBERT

Elle s'y prétait volontiers... Dis-moi? [Lui montrant une photo.) Celle-là, faut-il la détruire aussi ?

MADAME CHAMBERT, par-dessus ses lunettes.

Pourquoi pas?

Suzette est avec sa mère... sur ses genoux.

MADAME CHAMBERT

Eh bien ?

CHAMBERT

L'épreuve est très réussie. Il y a un petit effet

de contre-jour... Suzette est frappante de ressemblance. Et jolie...

MADAME CHAMBERT

Ta as d'autres portraits de Suzette. Tu n'en manques pas.

CHAMBERT

Peu d'aussi vivants...

MADAME CHAMBERT

C'est vrai...

CHAMBERT

Alors?

MADAME CHAMBERT

Donne... (Avec ses ciseaux, elle découpe la photographie en deux morceaux, en déchire un et donne Vautre à son mari ) Ce n'est pas plus difficile que cela...

C'est vrai... Sur le papier, ce n'est pas plus difficile que cela... [Un silence. Madame Chambert continue son travail, un peu rapidement. On entend au loin des coups de feu de chasse.)

MADAME CHAMBERT

Est-ce que les voici déjà?

CHAMBERT

Non. Ce n'est pas eux. Ils sont encore à déjeuner.

MADAME CHAMBERT

Il me semble que nous n'avons plus rien à leur dire : ils n'ont plus qu'à plaider.

CHAMBERT

M'' Hamelin a eu hier communication du dos-

sier de l'adversaire , Il nous apprendra ce qu'il y a trouvé.

MADAME CHAMBERT

Rien.

CHAMBERT

On ne sait pas.

MADAME CDAMBERT

Comment cela?

CHAMBERT

On ne sait jamais ce qu'il peut y avoir dans le dossier de l'adversaire. M' Hamelin nous fera connaître ensuite les grandes lignes de sa plaidoirie. {Avec un sourire.) Ce Bardot est malin comme un singe, c'est une chance de l'avoir pour avoué.

MADAME CHAMBERT

Il n'est pas besoin de tant de malice pour obtenir gain de cause dans une affaire aussi simple.

CHAMBERT

La meilleure affaire du monde a besoin d'être défendue avec habileté. Je veux dire qu'il a eu une très bonne idée en faisant inviter aujourd'hui M'= Hamehn par lesCensié. Cela nous permet avec lui une conversation familière. [Un temps.)

MADAME CHAMBERT

-Henri est bien longtemps chez le médecin .

CHAMBERT

Il ne va pas tarder.

MADAME CHAMBERT

Pourvu que ce docteur n'ait pas trouvé Suzette plus malade que nous ne croyons qu'elle l'est.

SUZETTE l^S

CHAMBERT

Mais non. Seulement, il lui faut le temps de rédiger son certificat.

MADAME CHAMBERT

J'espère que ce sera un bon certificat de nature à décider le juge.

GUAMBERT

Le docteur est un ami intime de ton fils, il fera ce que Henri voudra.

MADAME GUAMBERT

Je t'assure que je ne serais pas tranquille pour la santé de Suzette si elle devait subir encore longtemps les secousses nerveuses que lui donne chaque visite à sa mère. Elle est déjà bien changée...

CHAMBERT

Mais non.

MADAME CHAMBERT

Que peuvent-elles bien se dire pendant cinq heures dans une chambre d'hôtel... Dans une chambre d'hôtel !

CHAMBERT

Elle est bien forcée de la voir là, maintenant...

MADAME CHAMBERT

J'ai prié les Boissette de ne plus la recevoir chez eux, parce que j'espérais qu'elle se lasserait...

CHAMBERT

Une mère?...

MADAME CHAMBERT

Tais-toi donc ! Elle ne tient à ces visites que

parce qu'elle sait combien nous en souffrons! Elle n'aime pas sa fille. Elle ne la réclame autant que pour nous faire du maL

Si ce que l'on m'a écrit est vrai, tu pourrais bien avoir raison.

MADAME CHAMBERT

Qu'est-ce qu'on t'a écrit? C'est à cela que tu faisais allusion tout à l'heure ?

CHAMBERT

Oui.

MADAME CHAMBERT

Le moyen?...

CHAMBERT

Je ne voulais pas t'en parler, parce que c'est une lettre anonyme.

MADAME CHAMBERT

Il faut profiter de tout.

CHAMBERT

Chut! Voici Henri. [Entre Henri.)

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