SENS SPIRITUEL
Dans ce quatrième état de régénération , l’homme commença à être échaufte de l’amoar du bien , qui est la charité, et à être éclairé de l’amour du vrai, qui est la foi. Ces qualités suréminentes, dont celle de l’amour est la majeure, vivifieraient d’une nouvelle vie la volonté et l’entendement de l’homme interne ou moral. Mais comme un état, quel qu’il soit dans sa formation, ne peut exister sans fluctuation entre les divers sujets de moralité, ce sentiment de l’amour du bien et cette perception du vrai, acquis à l’homme interne, devaient servir actuellement à le préserver de la rechute , en rectifiant à temps les mauvais désirs et les fausses pensées dont l’homme qui se régénère ne peut éviter pendant quelque temps le retour. 11 acquit aussi dans cet état des connaissances très étendues sur les vérités spirituelles et morales , et l’homme externe ou naturel , éclairé et mû par des facultés internes renouvelées dans le bien et dans le vrai, acquit une nouvelle vie qui commence à s’exercer dans l’ordre.
Mais ce n’est pas tout; vient ensuite l’explication.
Explication.
Les /wmmafm signifient l’amour et la foi. Dans l’étendve signifie dans l’homme interne. Pour séparer la nuit d’avec le jour indique pour distinguer le bien et le vrai qui sont du propre de Dieu , du mal et du faux qui sont du propre
de l’homme Pour servir de signes signifie pour rappeler
l’homme à l’état de bien et de vrai , lorsqu’il tend à s’en écarter. Pour éclairer la terre veut dire pour diriger l’homme externe dans les bonnes œuvres. Le plus grand
luminaire signifie la vérité ou la foi. Les étoiles signifient les connaissances spirituelles.
Qu’y a-t-il d’étonnant à ce que les étoiles représentent les connaissances spirituelles? Nous voyons un peu plus loin que, lorsque Dieu créa les grandes baleines et tous
les animaux qui se meuvent dans l’eau cela veut dire
1a science et l’intelligence dans leur universalité et dans
leur particulier Par les haleines , il faut entendre en
général les sciences, prises dans une acception commune.
Je ne vous fatiguerai pas. Messieurs, par l’exposé de tous ces rapprochements , dont quelques-uns peuvent être très ingénieux sans doute , mais dont la plupart ( dans V Apocalypse révélée , surtout , ) ne vous laissent qu’un sentiment pénible comme serait celui d’une lutte impuissante et stérile contre des fantômes qu’il est impossible de saisir. Nous comprenons facilement ( nous pourrfons en citer des exemples ) combien un travail de ce genre est dangereux pour l’intelligence de celui qui l’entreprend , et combien l’erreur, une fois systématisée dans l’esprit par ces recherches, qui ont bien, il faut l’avouer, leur côté séduisant, est difficile à déraciner.
Mais , si la doctrine de Swedenborg n’avait offert que cette seule espèce de séduction, nous ne comprendrions pas encore en quoi elle aurait pu fasciner ses adeptes ; il faut donc que , dans l’essence même de la doctrine , existe un autre genre d’attraction. Les dispositions propres, inhérentes à l’esprit humain, nous font comprendre cette attraction. Elle s’explique par l’insatiable tendance poulie merveilleux, qui fait surmonter à l’homme jusqu’à cette crainte instinctive qui le possède à l’endroit du royaume des esprits et des ombres. Placez-le sur le seuil de cef séjour redoutable, dites-lui qu’en frappant à la porte il communiquera avec ceux qui ne sont plus , il apprendra les secrets de l’avenir dont la connaissance réelle suffirait souvent
pour le tenilier, l’anéantir, et vous venez les plus pusillanimes allVonter cette épreuve périlleuse, et déposer leur intelligence et leur raison aux pieds de tous ceux qui se chargent de les tromper. La fortune de Cagliostro et de tant d’autres célèbres imposteurs n’a pas d’autre explication.
Sans doute , le problème est loin d’ètre résolu par celle simple explication ; nous pourrons toujours admirer comment il se fait que d’autres hommes intelligents acceptent non-seulement de pareilles conceptions, mais renchérissent encore sur les extravagances qu’elles engendrent. Mais , pour arriver à l’appréciation plus générale et plus philosophique d’un pareil phénomène, il faut, de toute nécessité, étudier les influences du milieu social où l’erreur se produit , examiner la disposition générale des esprits à telle ou telle époque déterminée de l’histoire ; il faut faire la part des croyances régnantes, des tempéraments des individus , modifiés de tant de manières par les événements politiques ou religieux d’une époque, par le degrc d’instruction de ceux qui sont victimes de pareilles fascinations , souvent aussi par les maladies épidémiques. Vous le voyez , sans aucun doute , c’est une étude immense dont il vous est plus facile de saisir le plan et la portée , qu’il ne l’est à moi de l’exposer complètement dans un essai sur les doctrines d’un homme pris au hasard parmi ceux qui ont fasciné l’imagination de leurs contemporains.
Mais revenons à Swedenborg. Quelle que soit l’opinion que l’on puisse se faire de cet homme , il n’est pas moins vrai qu’il a subjugué les intelligences d’un grand nombre d’adeptes. Son système d’interprétation des livres saints et de Y Apocalypse en particulier a été saisi avec avidité , et la méthode qui a dirigé le maître a pareillement dirigé les disciples. Ses conceptions, ses plus grandes extravagances, disons le mot , ont trouvé leur excuse , que dis-je , leur
consécration la plus solennelle dans rinlerprétation qu’ils faisaient à leur tour de ces mêmes écrits , et l’on finit par concevoir, tant est grande l’élasticité de l’esprit humain, tant est vive son aptitude pour le merveilleux , que de ces interprétations soit sorti tout un système de croyances qui est l’expression sincère de leur foi religieuse.
Mais écoutons-les plutôt. Je réunis, sous une forme concentrée, les principaux motifs de ces croyances :
Comme au temps d’Abraham , d’Isaac , de Jacob et de Moïse , comme au temps des Juges et des Rois en Israël , Dieu a suscité un homme , dans un siècle de scandales et de provocations en tous genres , pour préserver la société d’une dissolution prochaine. Cet homme n’est autre que Swedenborg.
Ce siècle de corruption, dont on peut trouver la stigmatisation dans une foule de passages de l’Ecriture, est le xvni® siècle.
Le nouveau Moïse , le nouveau Christ est nécessairement celui à qui Dieu s’est révélé , ce jour où il lui dit d’une voix terrible: Ne mange pas tant!.... «Je suis Dieu , le seigneur créateur et rédempteur; je t’ai choisi pour expliquer aux hommes le sens intérieur et spirituel des Écritures sacrées. Je te dicterai ce que tu dois écrire. »
Ces mots : Ne mange pas tant, pourraient heurter nos oreilles, notre sens externe; mais la langue des correspondances que révéla Swedenborg dévoile le sens réel qu’il faut appliquer à cette observation du Seigneur, qui paraît étrange au premier abord. Swedenborg , à cette époque, disent toujours les commentateurs, nourrissait exclusivement son esprit par la science, et Dieu le destinait dans ce moment à revêtir un autre tempérament. Ne pas manger indiquait donc qu’il devait faire trêve à la faim scientifique pour disposer son esprit à quelque chose de meilleur qui allait lui être présenté incessamment.
Con limions :
Le siècle acliiel représente, par son indiflérencc religieuse ou par son incrédulité , le caractère des temps prophétisés par le Seigneur où la toi ne serait plus, et où il viendrait de nouveau pour faire le jugement et rétablir dans l’ordre
toutes choses Notre siècle représente ce temps
Comme à l’épocpie des Juifs, nous avons des traditions d’hommes (je cite les paroles des disciples) qui font plutôt foi dans l’Eglise que la parole de Dieu ( ceci s’applique aux catholiques et aux protestants). Nous avons aussi de faux Messies, des ïhéodas, des Judas Galiléens. Les commentateurs swedenhorgistes modernes entendent par ces hommes, Saint-Simon, Fourrier, les communistes; si nous en doutons, ils nous renvoient à saint Luc, ch. xxi , v. 8. Et si après cela vous n’étes pas convaincus, prenezvous-en à votre peu de foi , et faites de nouveaux efforts pour détacher votre esprit des choses terrestres et vous plonger dans le monde des esprits et des intelligences , qui est le véritable monde où nous devons vivre.
Au temps d’Israël , la vertu fut raillée, injuriée pendant
que durèrent ses travaux sacrés Aujourd’hui aussi , il
ne manquera pas de gens qui diront : C’est un imposteur ne l’écoutez pas ; il n’est point l’homme de Dieu , d blasphème! Et cependant, dans le siècle actuel, comme il en fut en Israël , le Verbe révélé a grandi ; il a été entendu dans le monde, car il avait prophétisé son second avènement , et son second avènement a eu lieu dans la personne de Swedenborg.
Le Deutéronome prédit Jésus-Christ, qui lui-même, dans son Évangile, annonça en termes clairs son second avènement , c’est-à-dire son règne spirituel , ou l’établissement d’une nouvelle Église lorsque l’ancienne sera détruite ; car c’est cette destruction qu’il faut entendre par la consommation des siècles et par l’abomination de la désolation.
Qu’est-ce que dit cet homme qui se qualifie envoyé de Dieu? Sa doctrine est-elle simplement mystique, oisive ou contemplative? Non , disent les adeptes ; c’est la charité active, la morale de l’Évangile, n’ayant pour base et pour objet que Dieu fait bomme , que le Seigneur créateur et rédempteur.
Swedenborg prêche aux hommes l’amour de Dieu et du prochain : « Croyez , dit-il , et faites le bien ; faites le bien, et vous croirez; la volonté rectifiée éclaire l’entendement ; la charité mène à la foi , l’amour inspire la sagesse , le bon produit le vrai. »
Swedenborg prêche le respect pour les lois divines et humaines; il explique nos facultés et l’action de Dieu sur elles; il dévoile le sens interne et caché des Écritures; il disserte sur la nature de Dieu et de l’àme humaine, sur la création et sur la correspondance qui existe entre le ciel et la terre; il dit et enseigne des choses ignorées jusqu’à ce jour; il enseigne, dans toute la pureté évangélique, la religion de la nouvelle Église de Jésus-Christ, fondée sur le sens interne et spirituel de la parole, et désignée dans les Livres sacrés par la Nouvelle Jérusalem. Enfin, Swedenborg décrit dans les plus grands détails les deux , les enfers et tout ce qui s’y passe.
Ces descriptions , disent ses disciples , ont été , pour plusieurs, un sujet de scandale; ils ont pris pour des fictions les temples, les palais de marbre brillants d’or et de pierreries, les villes superbes, les jardins enchantés. Mais ces descriptions se trouvent également dans la parole du Seigneur; elles sont dans V Apocalypse, dans les visions d’Ezéchiel , de Daniel et de Zacharie. Les mêmes détracteurs ne peuvent croire, comme Swedenborg l’affirme, qu’on trouve dans les deux tout ce qui est sur la terre ; qu’on y voit des anges qui sont hommes comme nous, qui marchent, boivent, mangent, dorment et se marient
comme nous faisons sur la terre ; ils ne peuvent croire qu’il y ait , dans le monde spirituel comme dans le monde naturel , des montagnes , des fleuves , des forets, des villes,
des maisons, des jardins des fruits, des animaux , des
meubles, des vêtements, des affaires, des travaux, des emplois, des écritures, des livres, de l’or, de l’argent, des pierreries, des métaux. Cependant, cela est simple et facile à croire, tous ces objets sont dans notre monde, qui n’est qu’un effet ou représentation du monde spirituel ; celui-ci, comme cause, manquerait-il de ce que possède l’effet? Il y a des siècles qu’on l'a dit, ce monde n’est qu’une image, l’image d’un autre monde où les mêmes objets existent, mais beaucoup plus parfaits ; car, sur la terre, ils sont d’une substance terrestre et matérielle, et, dans les deux , ils sont d’une substance céleste, spirituelle , et toujours relatifs à l’état intérieur des anges et des esprits.
Enfin , Messieurs, voulez-vous une preuve plus directe . plus palpable des ravages que peut causer, dans l’intelligence la mieux organisée, l’idée lixe de ne voir, dans le monde que nous habitons corporellement , que la représentation du monde spirituel où nous habitons spirituellement, en toute réalité, d’après les idées des disciples de Swedenborg? Permettez-moi de vous citer, exprimée par lui-même , la pensée d’un des malades de l’Asile dont j’étais autrefois le médecin. Doué des plus brillantes facultés, ce malheureux jeune homme réalisa, dans son acception la plus triste, cette idée de Pascal, que quand l’homme veut faire l’ange , il fait la bête. L’étude de la doctrine swedenborgiste fut non-seulement la pierre d’achoppement de sa raison pour le temps limité de sa maladie, mais, après les crises extraordinaires qu’il eut à subir, il ne sortit de cette lutte terrible qu’avec une intelgcnce considérablcmcnl affaiblie, et incapable de reprendre
jamais sa place au milieu de ce monde réel cl malcrrel qu’il s’était plu à ne considérer que comme une fiction ; de ce monde qui est , je le veux bien, le monde de transition et d’épreuve qui nous conduira, je n’en doute pas, vers un monde meilleur, mais qui n’est pas moins le milieu où nous agissons en toute réalité , où nous avons un but déterminé par la Providence qui a fixé toutes choses , et qui nous a bien réellement placés dans la réalité.
Permeltez-moi donc de vous citer les p*aroles de ce malade que j’extrais textuellement de documents où sont consignées les plus éclatantes folies : on ne douterait guère que ces paroles aient été écrites par un bomme qui avait fait des études positives, et dont le goût pour les sciences exactes était égal à ses aptitudes littéraires.
« Il est évident que le milieu de vie ne peut pas être le monde , car ce milieu est épais , lourd , sensuel , très souvent infernal; mais le vrai milieu ^ c’est la société spirituelle où l’on réside.
« En réalité, rbomme se croit sur la terre, mais il n’y est pas. .le répète que l’homme n’est pas sur la terre, parce qu’il a toujours des pensées à part soi , des soliloques, des monologues, des affections qui ne sont pas celles du milieu terrestre.
« Voilà.... l’homme n’habite pas la terre; je n'habite pas la terre, mes frères n’habitent pas la terre. Leur chair, ma chair sont bien sur la terre, mais nos affections, notre pensée , notre vie , ne viennent pas de la terre et n’habitent
pas la terre Comme la chair n’est pas l’homme, il est
absurde de dire que l’homme réside là où est la terre
ce serait ajouter foi à une illusion des sens Ce que
nous habitons, c’est le monde spirituel; il est le monde réel celui où la pensée naît, est nourrie, est donnée , est enfantée , et lient du monologue La terre n’est qu'un moyen de faire j)asscr un être spiriluel dans le monde
naturel en logeant cet habitant du monde spirituel dans une enveloppe matérielle.
« Voici l’homme n’a pas à dire : quand verrai-je le
monde spirituel? car il y est, il l’habite, sa pensée vient de là , les frères spirituels le nourrissent et tiennent conversation avec lui; donc il habite le monde spirituel, il connaît ses habitants.
« L’homme est dans la plus épouvantable erreur en croyant habiter le monde naturel, car on ne peut habiter que par ce qui fait la vie ; l’homme , en réalité , n’est pas là, mais il est là d’où il tire sa pensée, là où habite l’interne de lui-mème , que ses semblables terrestres ne voient pas, mais que ses semblables spirituels voient , et que lui voit aussi dans ses monologues et dans ses sentiments secrets.
« Heureux l’homme qui se sent dans le monde spirituel, , car il oublie le terrestre, et ses soucis et ses bassesses !
« Heureux qui touche le spirituel par la lumière de la conscience, car alors il est émancipé des sens, il est hors d’une enveloppe grossière, et participe de fait à la vie impalpable !
« Heureux l’homme qui s’élance hors de sa couche épaisse , car il va bientôt comprendre la parole divine , il est affranchi des douleurs d’un monde misérable ! »
Je vous ai donné. Messieurs, le langage d’un aliéné sans y changer un mot , mais il est facile de voir combien les idées de cette infortunée victime de la doctrine swedenborgiste concordent avec les rêveries du maître. J’ajouterai que ces idées extravagantes étaient partagées par les frères du malade, par sa mère, qui se plaignit plusieurs fois de ce que je maintenais dans un Asile d’aliénés un fils qui jouissait de toute sa raison. Au reste , si nous avions à examiner l’influence des idées mystiques , exagérées ou maladives sur l’intelligence, nous verrions se produire les
mêmes résultats chez les individus Jacob Bôhm ,
MM""'* de la Mothe , Guyon et Antoinette Bourignon de la Porte , que nous pouvons considérer comme les prédécesseurs les plus immédiats de Swedenborg, nous offrent aussi la même tendance maladive à interpréter la Bible et les Ecritures dans le sens de leurs rêveries mystiques , et cela pour le plus grand honneur des religions nouvelles que ces singulières illuminées se croyaient appelées à fonder, * parce que Dieu leur avait spécialement enjoint de prêcher sa nouvelle loi.
Comme Swedenborg, ces femmes ont aussi conversé avec les anges, et lu dans les Ecritures ce que personne
n’y avait jamais vu Leur organisation féminine a fait
surgir, avec une intensité spéciale , certains phénomènes maladifs que nous ne remarquons pas, il est vrai , chez Swedenborg; mais il restera démontré pour nous, j’espère , que ces aberrations mystiques ont le même point de départ, et conduisent aux mêmes résultats. LaMotbe, M"»" Guyon et M™® Bourignon ont encore avec Swedenborg un autre point de contact , celui d’avoir exercé une influence fatale sur les plus grandes intelligences de l’époque ; car vous n’ignorez pas. Messieurs, qu’à l’existence de M""= Guyon se rattache le nom d’une des plus grandes gloires de l’Eglise de France , je veux parler de l’illustre archevêque de Cambrai Antoinette Bourignon exerça une influence non moins extraordinaire sur beaucoup de grands esprits de son temps ; elle se fit des adhérents dans toutes les classes de la société. En 1667, elle prêchait à Amsterdam , et elle eut le singulier talent de réunir autour d’elle et de rendre attentifs à l’exposé de ses doctrines extravagantes et de sa prétendue mission, une foule d’individus appartenant à toutes les communions religieuses , une quantité de sectaires obligés de fuir de leur pays, et qui trouvaient aide et protection dans cette grande capitale , refuge alors le
plus assure de tous les proscrits, soit en matière de religion , soit en matière de politique. Elle comptait parmi ses auditeurs des catholiques romains, des réformés , des luthériens, des anabaptistes, des sociniens, des quakers, des théologiens, des philosophes, des rabbins, de prétendus prophètes, et des exaltés de tous genres qui l’écoutaient avec admiration. Ses partisans auraient même été plus nombreux si elle n’avait pas froissé la susceptibilité de beaucoup d’entre eux en les traitant avec hauteur, et si elle n’avait pas trop insisté sur ce que Dieu lui avait révélé qu’aucun homme ne pouvait prétendre à la dénomination de véritable chrétien s’il n’était régénéré par elle. Elle eut le tort impardonnable aussi, aux yeux de plusieurs, d’attaquer avec violence la philosophie de Descartes, prétendant que la doctrine de cet homme, si vénéré alors en Europe, n’était qu’une hérésie monstrueuse, un tissu d’abominables erreurs, une offense continuelle envers la divinité, parce que Descartes voulait, dit-elle, substituer à Dieu la raison humaine pervertie.
Je cherche aussi en vain ce qui , dans les doctrines de cette femme, pouvait séduire les intelligences de cette époque et engager, par exemple, le célèbre naturaliste hollandais Swammerdam à prendre le parti à jamais regrettable de brûler ses manuscrits, pour se faire le sectateur de cette femme extravagante et lui demander la grâce d’être régénéré par elle (1). Si j’ouvre celui des ouvrages les plus renommés d’Antoinette Bourignon, celui qui est intitulé le T^ouveau Ciel et la Nouvelle Terre, j’y vois la
(l)Ln ina'adie hypocondriaque de Swammerdam est im fait hiea connu. C’est au milieu des accès de la plus terrible hypocondriasie, dit Cabanis, que Swammerdam faisait scs plus brillantes reclierebes. Mais s’etaut mis dans la tête que Dieu pouvait s’offenser d’un cvauicn si curieux de sc.> œuvres, il coinmenca par renoncer
description du chaos et de la première ébaudie du monde; car, il ne faut pas en douter, cette femme a assisté aux mystères de la création. Elle sait qu'Adam avait un corps transparent dans lequel on pouvait distinguer la variété des rayons lumineux; qu’il portait dans le ventre deux boîtes dans l’une desquelles étaient des œufs renfermant l’humanité , et lesquels œufs étaient fécondés par le fluide contenu dans l’autre boîte. Ce livre, en un mot, est la concentration 1a plus indigeste de toutes les rêveries et de toutes les extravagances qui peuvent surgir dans la tête d’une insensée. Ajoutons encore que la prétendue inspirée ne recule pas devant les images souvent les plus obscènes. C’est, au reste , ce que l’on remarque pareillement dans les œuvres de M""‘ Guyon. Vous savez aussi bien que moi , Messieurs , que lorsque les idées de ces prétendues inspirées se résument en actes ou en pratiques, ces actes sont le plus souvent empreints de l’immoralité la plus honteuse. C’est ce que l’on voyait chez les manichéens , aussi bien que chez les disciples de Vintras et du diacre Paris.
M""' Bourignon offre du reste , ainsi que M”® de la Mothe , Saint-Martin , dit le philosophe inconnu , Swedenborg , n’en déplaise à ses admirateurs, et tous les individus qui ont écrit sous l’influence d’une exaltation mystique maladive, M'*'= Bourignon offre, dis-je, une fécondité sans pareille, mais fécondité stérile qui tourne toujours dans le même cercle et ne peut fixer l’attention du lecteur que grâce à la manifestation des idées les plus extravagantes.
à poursuivre de très l)elles expériences sur les injections, dont il av.'iit eu l’idée longtemps avant Ruyscli , et dont il avait même déjfi perfectionné beaucoup les méthodes, et dans un paroxisme violent, il finit par livrer aux flainnies une grande partie de ses nianuscrils. (Cabanis, Rapports du Phys qur et du Moral de l’houiitie.)
Si nous exaniinous le côlé physiologique de la situation , nous nous rendions parfaitement compte des hallucinations qui ne manquaient pas d’assaillir des individus épuisés par le jeûne et par la concentration perpétuelle de leur esprit sur un même objet, et qui, tout en écrivant sans trêve ni repos, ünissaient par être réduits à un véritable état d’automatisme , tombaient dans un hébêtement dont ils ne sortaient que par des convulsions terribles , devenaient , dans des circonstances données , insensibles aux impressions extérieures, et ne vivaient plus intellectuellement que des produits de leur délire.
Les situations analogues étaient bien comprises par Lutber lorsque, s’appliquant ces mots d'Albert , évêque de Mayence, il dit : « Le cœur humain ressemble à la meule d’un moulin , qui tourne sur la pierre jusqu’à ce que le grain soit trituré; mais lorsque la pierre ne trouve plus rien à broyer, elle tourne toujours jusqu’à ce qu’elle s’use elle-même. Le cœur de l’homme a pareillement besoin d’aliments, et lorsqu’il n’a plus rien à moudre, arrive le diable qui s’attache à nous par des combats de toutes sortes, et nous opprime par la mélancolie; alors le cœur se ronge lui-même par son propre chagrin , et le désespoir devient si grand que l’homme ne trouve plus de consolation que dans la mort. »
Quoi qu’il en soit, les doctrines de MM™‘^*Guyon et Bourignon sont à peu près oubliées de nos jours, et il faut les exhumer de leurs volumineux écrits; il n’en est pas de même des doctrines swedenborgistes qui comptent aujourd’hui un assez grand nombre de sectateurs réunis par les liens d’un culte très simple, il est vrai, mais qui se glorifient néanmoins d’avoir des églises sur plusieurs points du globe. On peut en juger par le document suivant dont la vérité m’a été confirmée par un disciple de Swedenborg très au courant de la question.
Comme religion , la doctrine de Swedenborg est déjà répandue en Suède, en Prusse, dans les Pays-Bas, en Suisse, en Allemagne et même en Russie. En Angleterre, quarante-quatre villes comptent des temples. Il y en avait soixante-douze aux États-Unis en 1827, et depuis, le nombre s’en est considérablement augmenté. Je sais de source certaine qu’une église , disposant de ressources énormes, est fondée à Paris , et travaille , avec une activité incessante, à propager les écrits de Swedenborg, et à traduire ceux qui ne sont pas connus dans notre langue. Des feuilles périodiques propagent cette doctrine tant en Europe qu'au Nouveau-Monde , des écrits de toutes sortes la développent. On cite principalement en Europe ceux de M. nindmarsh , et plus récemment ceux de M. Noble. Un professeur de langues orientales à l'Université d’Upsal y consacre en ce moment de longues et laborieuses recherches.
Il existe à Londres des Sociétés qui envoient de toutes parts des missionnaires pour propager la doctrine ; des maisons d’éducation y sont dirigées par eux. Un recueil qui avait pour titre : Intellectuel repository for the new church, paraissait il y a quelques années en Angleterre, et était rédigé, dit-on, par des savants et des littérateurs distingués.... Ce n’est pas simplement comme savants que les disciples de cette nouvelle Église , nous assure-t-on , prennent consistance dans le monde, c’est encore par leur fortune. Le désir de pénétrer dans l’intérieur de l’Afrique, où Swedenborg leur annonce l’existence de chrétiens de la nouvelle Église , les a portés à contribuer plus que personne à ces sociétés africaines établies dans le but d’abolir la traite des nègres. Le célèbre Sparman a voyagé d’après leurs indications. Leur crédit a été tel , qu’ils ont engagé le Gouvernement britannique à fonder la dispendieuse ^ colonie de Sierra-Lcone.
(il
11 nous resterait à examiner, Messieurs, si, dans la partie dogmatique proprement dite, les doctrines de Swedenborg ne présentent pas quelques-unes de ces données philosophiques qui justiiient ses adeptes de l’avoir préféré à Platon , Leibnitz , Mallebranche , que dis-je , à Jésus- Christ lui-même ; mais à cet examen se rattachent différentes questions que nous n’avons pas 1e temps d’approfondir aujourd’hui. Permettez-moi , Messieurs, de déduire quelques conclusions du travail que je viens d’avoir l’honneur de vous lire.
L’origine , le développement et les conséquences des doctrines de Swedenborg ne sont pas des faits isolés dans l’histoire des fondateurs de religions depuis l’établissement du christianisme; ils ne sont pas exclusifs à l’auteur de la Nouvelle Jérusalem.
J’ai dît examiner ces faits dans leurs rapports avec la croyance généralement formulée par d’autres sectaires, touchant la nécessité qu’ils se faisaient à leur point de vue, soit d’une révélation nouvelle , soit d’une nouvelle interprétation à donner aux motifs des croyances religieuses existantes.
A différentes périodes historiques, nous avons vu surgir de nouveaux prophètes, de nouveaux interprètes de la foi religieuse, et ils ont invariablement appuyé leur autorité sur des révélations que Dieu lui-même leur aurait faites.
Que cette prétention ait eu son point de départ dans l’esprit d’erreur ou d’imposture, ou dans l’influence exercee sur des cerveaux malades, exaltés ou hallucinés , elle n’en
a pas moins produit des ravages et des perturbations d’un ordre spécial dans le monde des intelligences.
L’histoire et l’étude réfléchie des faits observés constatent que les troubles qui en sont résultés pour l’exercice de la raison générale , ont toujours été en relation avec les différents milieux sociaux où se sont produits ces prétendus prophètes, ces exaltés, ces inspirés ou illuminés, comme on voudra les appeler.
L’intensité des phénomènes maladifs dans des milieux déterminés, a pareillement été en rapport avec l’influence personnelle des individus qui ont surexcité les imaginations de leurs contemporains, et ajoutons avec la disposition générale des esprits que dominent de mille et mille manières différentes les influences de l’ordre intellectuel , physique et moral.
Nous avons étudié Swedenborg comme une des personnifications les plus puissantes , dans les temps modernes , de cette tendance propre à l’esprit humain , à faire appel au surnaturalisme pour l’explication des phénomènes, et à délaisser la voie de l’observation rigoureuse et scientifique des faits pour y substituer les écarts de l’imagination aveugle et de l’enthousiasme irréfléchi.
Quelle que soit la valeur intellectuelle et morale de Swedenborg , qui est parvenu à fonder une religion nouv'çlle , qui n’a pas d’autre base de certitude à donner à ses adeptes que les hallucinations dont il a été victime, qui a su se faire des prosélytes parmi des hommes distingués à plus d’un titre, quelle que soit, dis-je, la valeur de cet homme extraordinaire , ses conceptions religieuses n’en sont pas moins le résultat d’une erreur toujours ancienne et toujours nouvelle , les produits d’un cerveau malade.
L’illuminé suédois a eu des précurseurs, et il ne manquera pas d’individus facilement excitables qui , sous une aiitre forme extérieure, mais identiquement la même an
t'oiid , recueilleront son héritage; ils le feront au grand détriment de la raison et du repos du genre humain. Des exemples ne sont pas difficiles à trouver dans le passé, et ce qui se passe aujourd’hui en Amérique , dans la secte des Mormons, en est une preuve irrécusable.
La question de savoir si Swedenborg était un imposteur ou un aliéné n’est , en réalité, qu’une question secondaire.
Nous avons prouvé que les intelligences les plus brillantes, à force de caresser une erreur, subissaient des influences fatales; elles peuvent, jusqu’à un certain point, conserver les apparences extérieures de la raison, et devenir néanmoins les victimes de singulières hallucinations cérébrales qui suscitent, chez eux et chez tous ceux qui s’abreuvent des mêmes erreurs, les phénomènes les plus étranges.
L’étude de ces phénomènes anormaux appartient à la pathologie mentale; je n’ai prétendu , dans cet essai, que faire ressortir l’importance de la question au point de vue philosophique et social.
Qu’il me suffise , Messieurs , de vous laisser entrevoir ma conviction profonde sur le danger de l'illuminisme et de l’amour du merveilleux inhérent à notre nature, et sur les conséquences non moins dangereuses de cette tendance, pour ainsi dire instinctive, de l’esprit humain qui le porte à donner aux faits les plus ordinaires , les plus simples, les plus justiciables de l’explication scientifique des choses de la vie, un cachet surnaturel.
Je vous ai parlé tout-à-l’heure incidemment de l’Amérique qui paraît être aujourd’hui le pays de prédilection de toutes les extravagances de l’esprit humain ; c’est là que semble s’être concentré , comme dans son foyer de prédilection , l’amour du surnaturalisme. Nous en savons quelque chose par l’épidémie qui , de cette contrée , s’est répandue dans le monde entier, et qui , chez beaucoup
d’individus, a suscité, dans la sphère du système nerveux, des manifestations propres à frapper de terreur nos nouveaux Prométhées.
Encore une fois , la raison humaine n’a rien à gagner à cette manière d’interpréter les faits et d’en rechercher l’origine; la vérité ne nous donne ses secrets ni par la violence, ni par la ruse, ni par l’imposture.
Si le monde et les merveilles qu’il renferme sont livrés à nos investigations , nous ne parviendrons à comprendre tant d’admirables phénomènes , à interpréter les lois que s’est imposées Dieu lui-même , qu’à la condition de procéder avec calme, maturité et réflexion.
Les progrès de l’esprit humain dépendent de l’observation méthodique des faits de l’ordre scientifique. Tout autre procédé nous expose corps et âme aux influences de l’imposture , et, à la place de la vérité qui élève l’esprit, le féconde et le vivifie , ne nous donne que des fantômes qui font rétrograder la raison et hallucinent les intelligences.
Extrait du Précis de l’Académie Impériale des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Rouen, année I857-IS58.
Kuiiep . — lmp. (le A. Péi ao.^