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LE PSAUME CENT TRENTE-CINQUIÈME

Nous étions là à dévisager M. Vincent Bassac, une manière de « miraculé » comme M. l'abbé des Ormades, et nul de nous ne savait que dire, ne savait que faire.

— Tout de même..., soupira M. le maire, ayant un air de vouloir regagner son fauteuil et ses oreillers.

— Ah çà ! monsieur Vincent, à présent que M. le curé est parti, il ne faudrait pas caponner, lui dit Vigneron.

— C'est que... c'est que...

— Oui, je ne vais pas contre, vous ressentez encore quelque chose par-ci, par-là, intervint Prudence... Mais est-ce que M. l'abbé Sylvian fut guéri d'un coup ? Il dut aller, en premier, jusqu'à l'église de Tarrassac; en second, il dut

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prier et prier jusqu'à ce que Notre-Seigneur descendit de la croix pour le ressusciter presque, semblablement à Lazare...

— J'ai uue idée, notre maître, interrompit Galibert : si j'attelais Verjus au tilbury, comme Lauras attela ses bœufs à la carriole?

Parlant encore, il s'était élancé hors de la Salle.

M. Bassac, d'un geste lent, peut-être douloureux, écarta la Bassague et Mélie, très empressées à le soutenir, à l'assister, et parvint à se rasseoir. Il eut un soupir de soulagement, puis il sourit, le brave homme, de sou plus aimable sourire, demandant pardon de sa faiblesse.

— Soyez tranquille, monsieur le maire, lui dit notre gouvernante de la cure, le bon Dieu va mettre la main à vos membres, et vous savez si le bon Dieu fait ce qu'il veut, tant sur la terre que dans le ciell

— Oui, Prudence, murmura-t-îl, essoufflé.

— Qui sait, en lin de compte, hasarda Valat, si M. Vincent ne se trouverait pas mieux dans son lit qu'à l'église?

— Peut-être préférerait-il sa paillasi à sa slalle de noyer, ajouta Cabanes.

— Dans tous les cas, si M. le maire

à assister aux vêpres, il ne faudrait pas oublier de lui mettre Técharpe, opina Tadjoint Verdier.

— Je crois bien ! je crois bien ! cria Vigneron, occupé à vider dans son verre les restes des bouteilles entamées, — vin ordinaire, faugères , cognac mêlés ensemble... Bassague, l'écharpe î bredouilla-t-il entre deux lampées, Técharpe de la mairie !

Galibert rentra.

— Allons, notre maître, Verjus est là qui vous attend.

Dix bras, parmi lesquels je démêlai très bien les bras minces de Prudence et de Mélie, s*abattirent sur le fauteuil. M. Vincent, ceint de l'écharpe municipale, fut enlevé comme une plume.

Je rendrai à chacun selon ses œuvres : Cornaz, assurément, en véritable taureau cévenol qu'il était, supporta le plus lourd de la charge ; mais, si Galibert n'eut pas à déployer tant de force , il déploya plus d'intelligence , plus d'adresse. Quand on se démenait , on trimait pour hisser M. le maire, très encombrant et très massif, jusqu'au tilbury, le pâtre d'un bond sauta sur le siège de la voiture , reçut seul

M. Vincent, que les efforts réunis du garde champêtre et du cordonnier avaient monté jusqu'au marchepied, et le cala entre les oreillers du fauteuil. Notre gouvernante, enlevée de joie pieuse, passait ces oreillers un à un avec toute espèce de recommandations.

— Eh bien. Prudence, que dites-vous de ça ?

lui demanda Galibert , assemblant dans ses mains les rênes de Verjus.

— Je dis que tu es un brave garçon malgré tes vices, et que je m'occuperai de toi auprès de Cornaz.

Le mulet, éjiergiquement retenu pour éviter des secousses à M. le maire, s'en allait au pas devant nous, et nous le suivions, non en chantant à l'exemple des mendiants de l'Espinouze et du Marcou, mais préoccupés, inquiets, un peu attristés par les « Aïe ! aïe !» de M. Vincent au moindre cahot du tilbury.

— M. l'abbé Sylvian ne geignait pas autant que vous, monsieur le maire ! lui criait Vigneron en manière d'encouragement.

Galibert menaça le garde champêtre de lui fermer la bouche avec son fouet et, encore que fort ahuri par ses copieuses rasades , l'ivrogne comprit l'avertissement et se tut.

— Vois-tu, Mélie, dit Prudence à la fille de Cornaz, qui cheminait à côté d'elle, ce pâtre des Bassac n'est pas un modèle pour la religion ; mais, s'il te convient, M. le curé et moi nous le le donnerons. Peut-être ce M. Casimir Galinier, de Tarrassac, n'était-il pas sans avoir ses misères ; cela n'empêcha pas M: l'abbé Sylvian d^ lui accorder sa nièce. Au surplus, réfléchis et fais signe aux gens de la cure, quand tu jugeras le moment venu de te marier.

Au grand désespoir de mon oncle, à la grande déconvenue de la paroisse, M. Vincent ne put assister aux vêpres jusqu'à la fin. Comme le lutrin attaquait le Magnificat des « Fêtes Majeures 5», il inclina la tête et s'évanouit.

L'officiant, en chape, accourut de sa stalle. Je renonce à peindre son effarement. Quelle énorme peine fut la sienne, quand on emporta M. le maire, de ne pouvoir interrompre le psaume commencé pour accompagner son ami, lui prodiguer des consolations ! Je le vis plus d'une fois s'essuyer les yeux.

Hélas! M. Vincent Bassac manqua mourir.

M. Antonin Lartigue, médecin à Saint-Étiennede-Mursan, venait à Camplong chaque jour. Il

ne s'agissait plus de douleurs, à présent ; il s'agissait bel et bien d'une fluxion de poitrine

contractée ■ à la suite d'un long refroidisse- • ment •, disait le docteur.

Au presbytère, nous passions notn à genoux. Dans nos prières, nous inv le prieur Martinez Ombros, de Tarn Haut.

Enfin, au bout de trois mois, le malade alla mieux, ne toussa plus, put se lever, manger Taile d'un poulet de grain.

Quelle fête à la cure 1 Sans compter que Pâques approchait, la fête de la résurrection de Notre -Seigneur et du retour du printemps avec des agneaux et des fleurettes partout.

— Je pense, monsieur le curé, que vous n'allez pas tourmenter M. Vincent et le presser de revenir à Téglise, jusqu'à l'été ? dit un jour notre gouvernante.

— Soyez sans inquiétude. Prudence. Si Bassac désire accomplir son devoir pascal, je lui apporterai la sainte communion chez lui sous forme de viatique, ainsi que cela se pratique pour les malades et les agonisants... En son langage brusque et libre. Vigneron me disait, Jiier, que la paroisse de Camplong ne vaut pas pour la sainteté la paroisse de Tarrassac-le-Haut. Il a raison, et j'ai eu tort de confondre Tarrassacle-Haut, où vécurent le prieur Martinez Ombros et l'abbé Victor Sylvian, deux Bienheureux, avec Camplong où nous vivons, nous autres, chargés d'imperfections, peut-être d'iniquités. Que Dieu nous vienne en aide, car c lui seul

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fait les prodiges >, comme il est écrit au psaume cent trente-cinquième.

Il me considéra une seconde pour me marquer que c'était à moi, non à Prudence, que s'adressait le texte latin du psaume cent trentecinquième, et articula avec une douceur de flûte, — la flûte de l'abbé Victor détaillant le Salce liegina, le soir, dans sa chambre des Ormades :

* Qui fecit vtagna niirahilia solus. *

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