ANTIMOINE
Ma tâche serait longue et difficile, si j’entreprenais de faire l’histoire complète de ce métal et de ses composés; je ne puis donc qu’esquisser à grands traits ses caractères saillants, me réservant de m’arrêter un peu plus longuement sur les deux produits antimoniaux employés le plus souvent en pharmacie : Yémétique et le kermès.
Historique. — L’antimoine est connu depuis fort longtemps; Pline en parle dans ses écrits. C’est un bénédictin du nom de Basile Valentin qui fit le premier connaître un mode de l’extraire de ses mines dans un ouvrage publié à la fin du xv* siècle, sous le titre : Cursus triumphalis antimonii.
Le nom d’antimoine lui vient, dit-on, de l’action funeste qu’il exerça sur plusieurs moines qui en firent usage.
Extraction et purification. — L’antimoine s’extrait du sulfure d’antimoine (stibine) qu’on trouve en abondance dans la nature (France, Angleterre , Hongrie, Suède, Saxe, etc.).
On le sépare d’abord de sa gangue (quartz, sulfate de baryte, carbonate de chaux ) par la fusion; on grille le sulfure ainsi obtenu pour le transformer en oxysulfure, puis on le réduit par le charbon imbibé de carbonate de soude. L’antimoine ainsi obtenu s’appelle régule d'antimoine, et la scorie provenant de la fusion porte le nom de crocus. Le métal ainsi préparé n’est pas chimiquement pur; pour l’avoir en cet état, le codex le fait transformer par la calcination en une espèce de sous-oxyde qu’il fait fondre ensuite à la plus basse température possible, dans un creuset couvert. Après le refroidissement on trouve le métal réuni en un culot dont la cassure est grenue ou à petites lamelles cristallines, structure qui, dans ce corps, est une garantie de pureté. Au-dessus du culot, se trouve une masse grisâtre, en aiguilles brillantes, formée d’antimoine altéré par les oxydes des métaux étrangers que contient l’antimoine impur.
Propriétés, physiques et chimiques. — L’antimoine est d’un blanc bleuâtre, très-brillant, très-cassant et facile à pulvériser ; sa densité, est 6,8. Le frottement en dégage une odeur sensible. Il fond vers 350° ; fondu et refroidi lentement, il se prend en une masse présentant à sa surface une cristallisation que les anciens chimistes ont comparée, pour la forme, aux feuilles de fougère. Il est volatil au rouge blanc.
L’antimoine est presque inaltérable dans l’air, à la température ordinaire ; mais à une température élevée, il s’oxyde avec dégagement de lumière.
11 peut se combiner avec tous les métalloïdes, à l’exception du carbone, du bore et du silicium.
Il forme avec les métaux des alliages importants. Les caractères d’imprimerie, les clichés, les planches de musique, les robinets de fontaine, sont autant d’alliages auxquels l’antimoine communique de la dureté.
L’acide chlorhydrique étendu le dissout avec dégagement d’hydrogène, mais lorsqu’il est concentré, il l’attaque peu.
L’acide sulfurique étendu et froid agit à peine sur lui, mais concentré et bouillant, il l’attaque vivement.
L’acide azotique le transforme, à la température ordinaire, en acide antimonique. L’eau régale le dissout.
On ne connaît que deux degrés d’oxydation de l’antimoine, le protoxyde et Y acide antimonique; le prétendu acide antimonieux n’est que le résultat de la combinaison des deux autres oxydes.
Avec l’hydrogène, l'antimoine forme Y hydrogène antinionié; avec le soufré, deux sulfures correspondant aux oxydes ; avec le chlore, deux chlorures.
Composés antimoniaux employés en pharmacie.
L’Antimoine a exercé pendant longtemps la patience des alchimistes, qui croyaient pouvoir en tirer secours pour le grand œuvre.
On a fait sur ce métal un très-grand nombre d’opérations chimiques, dont les produits ont tous des noms particuliers ; mais de toutes les préparations antimoniales qui ont fait partie de la matière médicale, on en a conservé bien peu : l'émétique et le kermès minéral, sont actuellement presque les seuls antimoniaux usités; l'Antimoine diaphorétique, le sulfure d'Antimoine, le soufre doré et le chlorure le sont quelquefois.
Tartrate de potasse et d’antimoine KO SbO* C 8 H* O 10 + 2aq Émétique, tartre stibié.
La découverte de ce médicament est généralement attribuée,à Adrien Mynsichl, en 1631. Il paraît cependant, que Basile Valentin eu a fait mention vers la fin du xv' siècle.
L’émétique est un sel incolore et inodore qui cristallise en tétraèdres ou en octaèdres transparents. Il a une saveur métallique et désagréable. Il est soluble dans l’eau.
Préparation. — Plusieurs procédés ont été donnés pour la préparation de l’émétique. Ils ont été parfaitement étudiés par Soubeiran, qui recommande le suivant adopté par le Codex: On fait bouillir dans l’eau, pendant une heure, de la crème de tartre pulvérisée avec de l’oxyde d’antimoine préparé par voie humide. On filtre, on concentre la liqueur jusqu’à ce qu’elle marque 1,2 au densimètre, et on fait cristalliser. L’oxyde d’antimoine employé doit avoir été préparé en décomposant à chaud le chlorure d’Antimoine par le bicarbonate de soude.
La formation de l’émétique résulte de la substitution de l’oxyde : SBO 3 à l’eau basique de la crème de tartre.
Le nom d’émétique ne s’applique pas seulement au tartre stibié, mais à tous les composés résultant de la substitution d’un oxyde MO 3 , à l’eau basique de la crème de tartre.
La véritable nature de ces composés est encore assez mal connue; on s’explique difficilement, en effet, comment un oxyde MO peut être remplacé par un oxyde MO 3 . Cependant M. Würtz en donne une explication ingénieuse que voici : lorsque SbO 3 réagit sur le tartrate acide de potasse qu’on peut écrire : <? H 4 . HK. O 1 ’, l’équivalent d’hydrogène basique de ce sel forme de l’eau avec un équivalent d’oxygène de SbO 3 qui devient alors : SbO’ ( antimonyle), lequel se substitue à l’hydrogène qui vient de former de l’eau.
C 5 H‘. HK.O” + SbO* = C'H'qSbO^K.O 1 * + HO.
Une autre anomalie des émétiques, c’est que après avoir été déshjiratés, ils jouissent de la propriété d’abandonner encore deux molécules d’eau, lorsqu’ils sont exposés à la température de 210». M. Wurtz donne encore l’explication de ce fait, en se fondant sur une réaction importante, découverte par M. Kékulé, à savoir ; que l’acide tarlrique dérive de Y acide dibromosuccinique, par la substitution de deux groupes HO’, à deux équivalents de brome. Dès lors non-seulement les deux atomes d’hydrogène basique de l’acide lartrique, mais encore les deux atomes d’hy-
drogène des deux groupes II O 2 introduits à la place du brème, p ouraicTiC être remplacés par une quantité équivalente de métal. On a dans ce cas des tartrates de la forme C 8 H 2 Sb" / KO' 2 , dans lesquels l’élément triatomique antimoine (Sb w ) occupe la place de II 3 , de sorte que l’acide tartrique serait tétratomique et bibasique tout à la fois ; il existe en effet un tartrate de plomb qui contient : C 8 HWO' 2 .
La solution d’émétique traitée par l’hydrogène sulfuré donne un précipité rouge orangé , de sulfure d’antimoine.
Les acides chlorhydrique, sulfurique, azotique y produisent des précipités blancs solubles dans un excès d'acide. La potasse y forme un précipité blanc floconneux d’oxyde d’antimoine, soluble dans un\excès de potasse.
L’ammoniaque y produit également un précipité, mais qui est insoluble dans un excès de réactif.
Applications thérapeutiques .— Le tartre stibié est un médicament héroïque; c’est le vomitif par excellence : à ce titre on le donne à la dose de 2 à 20 centigrammes dans un verre d’eau. Il s’emploie aussi comme purgatif (émétique filé ou lavage) ; dans ce cas, on le donne à la dose de 5 centig. dans un litre d’eau. C’est un contro-stimulant : on le donne aujourd’hui à dose très-élevée dans la pneumonie. On l’emploie aussi à l’extérieur en pommade ou sur des écussons. Ingéré à forte dose, l’émétique agit comme véritable poison. Quelques maladies amènent la tolérance de ce médicament à doses plus fortes qu’à l’éîat normal.
Incompatibles. — Certaines matières tannantes neutralisent l’effet de l’émétique : le quinquina, la noix de galle, la gomme kino sont dans ce cas. Le ratanhia fait exception. Les acides minéraux, les sulfosels et les savons sont également incompatibles.