CHANT I
Chose étrange! ce mal, introduit dans le corps,
l'ari'ois avec lenteur se traduit au dehors.
Et souvent, sans qu'il donne un signe manifeste,
La lune quatre fois forme son plein céleste :
Il se cache , il hésite , il couve sourdement ,
Et semble en notre sein prendre son aliment.
Cependant le malade en proie à ses atteintes
Sous un poids inconnu sent ses forces éteintes :
Une torpeur de plomb s'appesantit sur lui;
Aux travaux journaliers il vaque avec ennui;
Les symptômes fâcheux ne tardent pas d'éclore ;
L'œil perd de son éclat , le front se décolore ;
La hideuse carie, étendant ses progrès.
Porte sa lime sourde aux organes secrets ,
Ronge les lieux voisins et s'étend jusqu'aux aines.
Le mal n'est plus douteux, ses marques sont certaines.-^
Car, sitôt que du jour la sereine clarté
Cède à l'ombre du soir l'horizon attristé,
18 \OTES Dli PREMIER CHAXT.
Cesserat, et noctis tristes induxerat umbras, Innatusque calor noctu petere intima suetus Liquerat extremum corpus, nec membra fovebat Obsita mole pigrà, humorum, tum vellier artus, Brachiaque, scapu laïque gravi surteque dolore. Quippe , ubi per cunctas ierant contagia venas , Humoresque ipsos, et nutrimenta futnra l'oUuerant, uatura, malum sccernere sueta, Infcctam partem pellebat corpore ab omiii Exteriùs : veriàm crasso quia corpore tarda Haec erat, et lentore tenax, multa inter eunduni Hœrebat mcmbris exanguibus, atque lacertis, Inde graves dabat articulis cxtenta dolores. Parte tamen leviore, magisque erumpere nata, Sumraa cutis puisa, et membrorum extrema petebat. Protinùs informes totum per corpus achores , Rumpcbant, faciemque horrendam, et pectora fœdè Turpabant ; species morbi nova : pustula sunimae Glandis ad efflgiem, et pituità marcida pingui : Tempore quae multo non post adaperta dehiscens, Mucosà multum sanie , taboque fluebat.
Quin etiam erodens altè, et se funditus abdens Corpora pascebat mîserè, nam saepiijs ipsi Carne suâ exutos artus, squallentiaque ossa Vidimus, et fœdo rosa ora dehiscere hiatu, Ora, atque exiles reddentia guttura voces. Ut saepe aut cerasis, aut phyllidis arbore tristi Vidisti pinguem ex udis manere liquorem Corticibus, mox in lentum durescere gummi, Haud secijs bàc sub labe solet per corpora mucor Diffluere : hinc demùra in turpem concrescere callum;
\OTES DU PRP]MIEK CHAXT. 19
La chaleur naturelle, ainsi qu'elle a coutume,
Se réfugie au cœur où son foyer s'allume,
Fuit les extrémités , et , ne dissolvant plus
L'épaisse humeur figée à ses membres perclus ,
Elle abandonne, en proie à des douleurs cuisantes,
Les épaules , les bras et les jambes pesantes.
Et comme le virus, sans relâche agissant,
A travers chaque veine infiltré dans le sang ,
A déjà corrompu de ses gouttes fatales
La masse des humeurs et les sources vitales ,
L'instinct de la nature , intelligent et sûr ,
Rebelle, par essence , à rien souffrir d'impur,
Tend à chasser du corps , et pousse à sa surface
Du putride levain la matière tenace ;
Mais, comme elle est épaisse et circule à flots lourds.
Dans les extrémités elle fixe son cours ;
Et, tandis qu'elle livre à d'horribles tortures
Les membres affaiblis et les froides jointures ,
La plus subtile part de ce grossier poison
Arrive à l'épidcrme et perce sa prison.
Le fléau prend alors ses plus noirs caractères :
La peau de toutes parts se diapré d'ulcères ,
Le visage et le sein sont horribles à voir ;
De l'acre et lourd fluide, immonde réservoir,
Sur le corps douloureux des pustules formées
Surgissent, sous l'aspect de glandes enflammées.
Oui bientôt, cntr'ouvrant leur cratère repu.
Jettent un pus visqueux, teint d'un sang corrompu.
En mémo temps le mal, qui sort par chaque pore,
S'enfonce et prend racine en ce corps qu'il dévore ;
Effroyable tableau ! mes yeux ont vu souvent
Dans toute leur hideur plus d'un spectre vivant;
Leurs os sont décharnés , des tumeurs corrosives
Ont dévasté leur bouche et gonflé leur gencives ;
Des sons durs et sifflants sortent de leur gosier.
De môme que la sève au tronc d'un cerisier
S'écoule goutte à goUtte , et, quand l'air la condense,
De la gomme compacte acquiert la consistance :
Ainsi l'humeur gluante , en an-êtant son flux ,
20 NOTES Dl PKEMIKH CHANT.
Dndè aliquis ver fetatis, pulchramque juventam Suspirans, et membra oculis deformia torvis Prospiciens, fœdosqiie artus, turgentiaque ora, SiPpè Deos , sœpè astra miser crudelia dixit. Intereà dulces somiios , noctisque soporcm Ornuia per terras animalia fessa trahebant : mis nulla quies adorât, sopor omnis in auras Kugerat : iis oriens ingrata aurora rubebaf ; lis inimica dies, inimicaque noctis imago. Nulla Ceres illos ; Bacchi non uUa juvabant Munera : non dulces epula', non copia rerum , Xon urbis, non ruris opes, non ulla voluptas, Quamvis sa'pè amnes nilidos, jucundaque Tempe, Et placidas summis qua>sissent moiitibus auras. Diis eliam sparsœque preces , incensaque templis Thura, et divitibus decorata altaria donis : Dii DuUas audire preces, donisvc moveri.
XOTES Di: PREMIER CHAXT. 21
Se durcit, se congèle et se change en calus.
Que de fois un jeune homme en proie à ce ravatje ,
Songeant qu'il est encore à la fleur de son âge,
Et , ne retrouv ant plus qu'un débris odieux ,
Maudit amèrement les astres et les dieux !
Les plus vils animaux répandus sur la terre,
La nuit, peuvent goûter un repos salutaire;
Pour lui seul plus de paix, de calme, de sommeil !
Ni l'aurore qui bi-illc à l'orient vermeil.
Ni la clarté du jour , ni la nuit étoilée ,
N'apportent quelque joie à son âme troublée;
Pour Bacchus et Cérès ses désirs sont éteints.
Que lui font l'abondance et ses larges festins,
Les plaisirs de la ville et ceux de la campagne?
Il cherche en vain, pour fuir l'ennui qui l'accompagne,
Les bois, les clairs ruisseaux, l'air salubre des monts,
Rien ne peut rafraîchir ses arides poumons ;
Et , pour dernier espoir , si , courbé sur la pierre ,
Vers les dieux protecteurs il lève la paupière ,
S'il charge leurs autels de suaves parfums ,
Le ciel proscrit ses vœux et ses dons importuns.