‹ Syphilis et mariage (volume 3)Chapitre 3 sur 21 · RESPONSABILITE DU MEDECIN · texte numérisé non relu

RESPONSABILITE DU MEDECIN

la situation de son client, et lui interdit le mariage. Conséquence : voilà un homme indûment condamné au célibat, banni de la vie honnête où il se proposait d'entrer, rejeté dans la vie irrégulière, avec toutes les misères sociales ou autres qu'elle comporte ; — voilà un homme dont un arrêt médical brise peut-être l'avenir et le cœur, en le forçant à renoncer à une union qui pouvait assurer sa situation et son bonheur ; — voilà un homme, en tout cas, privéde la vie de famille, privé de ces deux choses qui, après'la turbulence des premières années de folle jeunesse, deviennent l'aspiration naturelle et commune, à savoir : le foyer de la famille et l'enfant.

Seconde hypothèse. L'erreur est commise en sens inverse, et le médecin permet prématurément le mariage à un homme dont la syphilis est encore vivace et dangereuse.

Oh! alors, les conséquences d'une telle méprise sont vraiment désastreuses et désolantes. Car :

1° Cet homme pourra infecter sa femme. Et quoi de plus triste que d'apporter à une jeune fille honnête la vérole comme cadeau de noces !

2° De ce couple infecté vont naître des enfants qui, fatalement , ou bien mourront à peine engendrés, ou bien apporteront en naissant la maladie de leur père. Et quoi de plus hideux, pour un jeune ménage, que la vérole dans un berceau !

Sans parler même d'autres conséquences possibles qu'une telle situation peut entraîner à sa suite, comme l'infection d'une nourrice, par exemple, etc. (1).

(1) Dans une autre série de leçons j'ai étudié les redoutables con-»

Croyez-moi sur parole, Messieurs. Pour avoir assisté déjà bien des fois à des scènes, à des drames de ce genre, je déclare ne rien connaître de plus navrant, de plus lamentable, de plus atroce que la situation d'un homme qui a importé la vérole dans son jeune ménage ; — que la situation de cet homme 1° vis-à-vis de sa femme qui se désole, qui pleure, et dont les larmes ne sont même pas accompagnées de récriminations ou de plaintes, car l'amour ou l'affection pardonne aisément ; — 2° vis-à-vis d'une nouvelle famille qui, elle, ne pardonne pas, qui a le droit d'être sévère, et qui en use ; — 3° vis-à-vis d'un enfant qui végète misérablement et qui, au lieu d'être ce bel enfant rêvé des familles et des mères, n'est pour tous, voire pour ses proches, qu'un objet de dégoût et d'horreur ; — 4° visà-vis enfin d'une nourrice contaminée qui menace, qui fait scandale, qui divulgue, qui jette la honte sur une famille, etc. Représentez-vous bien une telle scène, Messieurs, et jugez quelle doit être la douleur, quel doit être le supplice de l'homme à qui de telles désolations restent imputables.

Eh bien, ce sont des situations de cet ordre qu'il vous est permis, à vous médecins, de conjurer, grâce à votre art, à votre expérience, à votre autorité. Ce sont des situations de cet ordre qu'il vous faut entrevoir du premier coup, alors qu'un malade syphilitique vient vous consulter sur la possibilité d'un mariage, et ce sont elles

séquences de la syphilis infantile par rapport aux nourrices. Je ne fais donc ici qu'énoncer le fait, sans plus amples commentaires. — V. Nourrices et nourrissons syphilitiques, leçons professées à l'hôpital Saint- Louis. Paris, 1878, A. Dclahaye.

qu'il faut avoir présentes à l'esprit au moment où, dans un sens ou dans l'autre, vous formulez votre réponse, disons mieux, vous prononcez votre arrêt.

Jugez donc parce peu de mots, Messieurs, d'une part quel rôle important et élevé vous confère votre qualité de juges en pareille matière, et, d'autre part aussi, j'insiste à nouveau sur ce point, quelle responsabilité vous incombe dans les événements qui peuvent suivre. Jugez quel service vous êtes appelés'à rendre à votre client dans l'une et l'autre alternative, soit que vous lui permettiez le mariage, s'il y a lieu, soit mieux encore, au cas contraire, que vous l'éclairiez sur les conséquences possibles de son état (conséquences que peut-être il ignore ou dont tout au moins il n'a pas la mesure), et que vous le préserviez ainsi de la situation effroyable où il allait s'engager.

Et notez encore ceci : Au moment où vous rendez votre sentence, ce n'est pas votre client seul dont vous tenez en main les intérêts ; votre office tutélaire s'étend au delà de lui, s'étend plus loin. Car derrière ce client, il y a une jeune fille, il y a des enfants à naître, il y a une famille, il y a la société, que votre prohibition va sauvegarder du même coup.

Voyez donc combien grandit et s'élève la mission du médecin, alors que de la sorte il devient l'arbitre de tant d'intérêts réunis.

Avant d'entrer au cœur de la question et d'aborder la discussion des différents problèmes qui feront l'objet de cet exposé, posons d'abord un principe, en essayant de préciser nettement la situation, telle qu'elle se présente en pratique, et de déterminer exactement le rôle qui nous est assigné.

Alors qu'un client vient requérir notre avis, nous demander conseil sur la possibilité d'un mariage en dépit d'antécédents syphilitiques, c'est comme médecin, comme médecin exclusivement, que nous sommes consultés. Donc, notre rôle est nettement déterminé par cela seul. C'est comme médecin que nous avons à répondre. En d'autres termes, c'est et ce n'est qu'une question de pathologie que nous sommes appelés à juger, et notre devoir, notre devoir absolu, est de ne la juger que sur de seules données pathologiques, sans nous laisse?' influencer 'par des considérations d'autre genre, quelles qu'elles soient.

Mais, allez-vous me dire, pourquoi cette entrée en matière ? Pourquoi cette règle de conduite posée en vedette au début de cet exposé ? — Le voici.

En pratique, Messieurs, il faut voir les choses comme elles sont et les hommes pour ce qu'ils sont. Or, apprenez ceci, à supposer que vous ne le sachiez déjà. Parmi les nombreux clients qui viendront vous consulter sur la possibilité d'un mariage dans les condi-

lions spéciales qui nous occupent, il en est beaucoup assurément (disons même la très-grande majorité, ce ne sera que justice) qui se présenteront à vous avec la double intention de savoir au juste à quoi s'en tenir sur leur état, et de se soumettre à l'arrêt que vous prononcerez, c'est-à-dire de renoncer à un mariage projeté si vous leur défendez ce mariage. De ceux-ci vous n'avez pas à vous défier. Mais il en est d'autres aussi d'un tout autre genre ; et ces derniers, plus nombreux que vous ne sauriez le supposer a priori, ne viendront à vous qu'avec la volonté bien arrêtée tacitement de n'en faire qu'à leur tête, quoi que vous puissiez leur dire, et de se marier quand même, envers et contre toutes vos interdictions, parce que se marier leur plaît, parce qu'ils ont résolu de se marier avant même d'avoir franchi votre seuil (1). Dans ces conditions, ce n'est pas

(1) J'ai déjà vu nombre de sujets syphilitiques se marier envers et contre toutes les prohibitions médicales.

On ne saurait même se faire une idée de l'indifférence dédaigneuse que professent certaines gens à l'égard des prescriptions médicales concernant le sujet qui nous occupe. Qu'on en juge par le cas suivant qui trouvera utilement sa place ici, je crois.

Un de nos plus savants et estimables confrères, le Dr X... est consulté par un jeune homme, fils d'une famille de ses intimes, pour des accidents de syphilis secondaire, consécutifs à une contagion récente. Sachant, d'autre part, qu'il est actuellement question d'un mariage pour ce jeune homme, il s'empresse d'ajouter à sa prescription une longue morale sur les dangers de la syphilis par rapport au mariage, et essaie d'obtenir de son client une renonciation formelle à tout projet matrimonial. Pour plus de sûreté et dans une intention exclusivement affectueuse, il va trouver la mère de ce jeune homme; il lui révèle la maladie de son fils et lui expose la situation terrible qui pourrait résulter d'un mariage en semblables conditions. Il la quitte pleinement convaincue, en apparence tout au moins.

Comme réponse, il reçoit quelques semaines plus tard une lettre de faire part, lui annonçant le mariage du jeune homme, avec in-

un avis, un conseil, qu'ils attendent de vous ; c'est un consentement, un acquiescement à leurs projets, qu'ils

vïtation à toute la cérémonie, soirée de contrat, messe, dîner, etc.

Inutile de dire l'accueil fait par notre confrère à cette ironique missive.

Mais l'expiation ne pouvait se faire longtemps attendre, et elle fut dure, comme vous allez le voir.

Trois mois plus tard, le jeune couple se présente chez le Dr X... sous prétexte de « visite de noces ». Après les politesses d'usage, le mari change tout à coup la conversation et réclame quelques conseils médicaux pour sa femme, qui d'abord présente les premiers symptômes d'une grossesse et qui, de plus, porte à la lèvre depuis quelques semaines un « léger bouton ».

Or, examen fait, ce « léger bouton » n'était rien autre qu'un chancre syphilitique, chancre manifestement transmis à la jeune femme par son mari, lequel n'avait pas cessé depuis quelques mois d'être affecté de syphilides buccales et en était encore affecté actuellement.

Il est presque superflu d'ajouter que ce chancre fut suivi d'accidents de syphilis constitutionnelle.

En outre, huit mois plus tard, la jeune femme accouchait d'un enfant chétif, petiot, malingre, qui se couvrit bientôt de syphilides et ne tarda pas à succomber.

Autre exemple du même genre :

Un jeune homme contracte la syphilis et vient réclamer mes soins a ce propos. Quelques mois plus tard, encore affecté d'accidents secondaires, il m'annonce qu'il se trouve engagé « presque malgré lui » dans un mariage, lequel même doit être très-prochain. J'insiste énergiquement près de lui pour le faire renoncer à un tel projet ; je lui dépeins les dangers auxquels il va s'exposer, lui et sa future famille ; j'essaie de le convaincre de l'immoralité, de la culpabilité d'un tel acte, etc. — Néanmoins il se marie, et je ne le revois plus d'un certain temps.

Quelques mois plus tard il accourt chez moi dans un véritable état d'affolement et de désolation. Il a contagionné sa femme, me dit-il, et il vient me demander mes soins pour elle. Je trouve en effet cette jeune femme en plein état de syphilis. Je prescris un traitement, une hygiène, etc., et surtout je recommande expressément au mari d'éviter à tout prix, en pareille situation, la possibilité d'une grossesse. Je lui explique surabondamment qu'une grossesse serait un second désastre, car elle ne pourrait qu'aboutir, suivant toutes probabilités, soit à un avortement, soit à la naissance d'un enfant syphilitique.

espèrent vous arracher. Ce consentement, en effet, les soulagerait fort vis-à-vis de leur conscience, vis-à-vis d'eux-mêmes; sans compter encore qu'au cas échéant, si les choses venaient à « mal tourner » , il leur servirait d'excuse et de décharge.

Or, pour en venir à leurs fins, pour forcer vos convictions, les prétendus consultants de cette dernière catégorie ne manquent jamais de déserter presque aussitôt les questions médicales pour vous entraîner à leur suite dans des considérations d'un genre tout différent. Ils ont cent raisons à leur service pour plaider leur cause et vous amener à partager leur sentiment.

Celui-ci, par exemple, « aura donné sa parole » ; il est « engagé, engagé formellement, et vous ne sauriez le contraindre à revenir sur la foi jurée ».

Celui-là invoquera une nécessité matérielle, urgente. Comptant sur la dot de sa future femme, il vient d'ache-

Néanmoins, deux mois plus tard, la jeune femme devient enceinte. — Je la traite alors avec d'autant plus d'énergie, et j'ai le bonheur d'éviter l'avortement. — Puis, lorsque je crois être sûr d'obtenir un accouchement à terme, j'énonce l'obligation formelle, absolue, pour la mère d'allaiter son enfant, a Du moins, dis-je au mari, faites en sorte d'éviter un troisième malheur. Gardez-vous de confier votre enfant à une nourrice, car il est presque probable que cette nourrice recevrait de lui la vérole ». M. Ricord, consulté à ce propos, confirme les craintes exprimées par moi et insiste énergiquement sur l'absolue nécessité de l'allaitement par la mère.

Quelques mois s'écoulent sans que je revoie cette famille. Puis, un jour reparaît le père, m'amenant d'une part son enfant que je trouve couvert de syphilides, et d'autre part une nourrice à laquelb cet enfant avait été confié ! Ainsi que je l'avais bien prévu, cette nourrice avait été contagionnée et portait sur l'un des mamelons un chancre induré des plus typiques.

En résumé, donc, triple transgression des avis médicaux, et triple désastre, à savoir : infection d'une jeune mariée, naissance d'un enfant syphilitique, et contamination d'une nourrice. %

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ter une charge, une étude, un fonds de commerce, etc. « Si vous le forciez à rompre, ce serait pour lui la ruine, la faillite, le déshonneur ».

Tel autre, plus habile, vous prendra par les sentiments. « J'aime une jeune fille, vous dira-t-il, et j'en suis aimé ; nos deux familles, nos vieux parents placent dans ce mariage leurs plus chères espérances ; une rupture nous déchirerait le cœur à tous ». Etc, etc.

Toutes ces raisons (copiées sur nature, reproduites textuellement, je vous en donne ma parole), toutes ces raisons, dis-je, et tant d'autres que je passe sous silence n'ont rien à voir, Messieurs, avec la situation que nous sommes chargés, nous médecins, d'apprécier. Seraientelles aussi bonnes qu'elles sont détestables, ces raisons-là ne nous regardent pas ; elles n'ont aucune valeur pour nous, médicalement. Qu'elles soient donc non avenues près de nous. Je vous le répète, sachons nous dégager en pareilles circonstances de tout ce qui ne touche pas à la clinique ; ne quittons pas notre terrain, et bornons-nous à juger par des arguments pathologiques une question qui, pour nous, ne doit pas sortir de la pathologie pure (1).

Je vais plus loin, et je dis même que nous serions coupables, véritablement coupables, d'agir autrement, j'entends de nous laisser aller à une détermination qui aurait pour base des considérations étrangères à notre art. Et la preuve, c'est l'embarras que nous aurions à légitimer notre conduite si un malheur venait à se produire, si un client auquel nous aurions permis le

(I) Cf. Langlebert, La syphilis dans ses rapports avec le mariage. Paris, 1873, p. 10.

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