DOCUMENT STATISTIQUE SUR LES SOURCES DE LA SYPHILIS CHEZ LA FEMME
(Communication à l’Académie de Médecine, séance du 25 octobre 1887.)
Dans un rapport récent, que J'ai eu l'honneur de lire devant l'Académie, J'ai été amené d'une façon tout incidente à signaler un préjugé vulgaire, éminemment fait pour nuire à la cause de la prophylaxie publique de la syphilis. Tel est le point sur lequel je désire revenir aujourd’hui, avec quelques détails circonstanciés.
Le préjugé en question est le suivant. Nombre de personnes, parmi les gens du monde, à la vérité [mais notez que ce sont les gens du monde qui font et édictent les règlements relatifs à ladite prophylaxie, en leur qualité d’administrateurs, de policiers, de conseillers municipaux, de députés, etc.) nombre de personnes, dis-je, se représentent la syphilis comme une maladie dérivant exclusivement de la débauche et exclusivement dangereuse pour ceux-là seuls qui s’y exposent on sait comment. « Il n’en est pas, dit-on, de la contagion syphilitique comme de la contagion de la variole, de la rougeole, de la fièvre typhoïde, de la diphthérie, etc. La syphilis ne va chercher personne; 1 faut aller la chercher, il faut s’y exposer votontairement, dans une rencontre aventureuse, pour en être victime. »
Conséquence : partant de ces prémisses, on se désintéresse volontiers de toute tentative de prophylaxie publique. «Et,
en effet, ajoute-t-on, à quoi bon des mesures de prophylaxie pour protéger des gens qui pourraient tout aussibien se protéger eux-mêmes? À quoi bon tout un arsenal de règlements administratifs et policiers pour réaliser ce que réaliserait bien mieux et plus sûrement la simple observance. personnelle ? » Etc., etc...
Un tel préjugé mériterait tout au plus les honneurs d'une simple mention, s'il restait inoffensif en tant que conséquences, en tant que résultats pratiques. Mais, comme il est de nature — vous venez de le voir — à desservir d’une façon gravement préjudiciable les intérêts de la santé publique, il doit être dénoncé à l'attention et énergiquement combattu.
Loin de moi, toutefois, le projet d'instituer ici une réfutation en règle et in extenso de ce déplorable préjugé, en démontrant toute une série de choses qui, pour des médecins, sont des vérités acquises. Chacun de nous sait que la syphilis s'égare souvent, très souvent, en frappant tels ou tels sujets qui sembleraient devoir être à l'abri de ses atteintes, Que de fois chacun de nous ne l’a-t-il pas vue sévir soit sur des femmes mariées et honnêtes, qui expient de Ja sorte les
fautes de leurs maris ; — soit sur des enfants; — soit sur des nourrices ; — soit sur les enfants, le mari, les nourrissons de ces nourrices; — soit sur les bonnes, les gardes,
l'entourage de ces enfants, etc., etc.! Sans parler encore de ces lamentables contagions professionnelles dont maintes fois ont été victimes des médecins, des sages-femmes, des élèves en médecine; — sans parler encore de ces contaminations « domestiques », comme on les appelle, que réalise fréquemment la vie en commun au contact d'un sujet ou surtout d'un enfant syphilitique. C’est ainsi que récemment : (soit rappelé comme exemple) j'ai relaté l’histoire d’une véritable « épidémie de famille », dans laquelle sept personnes subirent les ricochets d'une syphilis introduite par une nourrice dans un très honnête ménage.
Je passerai donc sur tous ces points, de notoriété acquise,
pour n'en retenir qu'un seul, l’un des plus importants à la vérité, et celui sur lequel la démonstration est la plus difficile, la plus délicate à fournir, voire n'a pas été tentée, que je sache, jusqu'à ce jour.
Ce que je me propose seulement d'étudier dans cette courte note est ceci :
Sur un nombre donné de syphilis féminines, observées dans un certain milieu, combien en est-il qui dérivent d'une contagion émméritee ?
Ou bien, en d'autres termes et d'une façon plus précise : Sur un nombre donné de syphilis féminines, combien est-il de femmes qui aient contracté la syphilis dans les conditions moralement et socialement irrégulières qu’on a l'habitude de considérer comme les origines exclusives de la maladie ; — et combien en est-il, d'autre part, ayant reçu la syphilis dans des conditions précisément opposées, c'est-à-dire l'ayant reçue honnêtement, irréprochablement ?
Insoluble à l'hôpital, où nous ne connaissons guère nos malades que sur leurs déclarations et sans contrôle possible, un problème de cet ordre ne peut être abordé que dans la clientèle de ville. Là, en effet, il nous est souvent permis de pénétrer dans l’intérieur des familles, d'apprécier le milieu moral où nous observons, de recevoir des déclarations intimes, parfois même de réunir les conjoints, de comparer les symptômes morbides sur les deux époux, et d’en établir la filiation authentique de l'un à l’autre. C'est donc là que J'ai posé et poursuivi le problème. Comme pièces à conviction, Je me suis servi des notes que j'ai l'habitude de recueillir sur mes clients syphilitiques, de façon à pouvoir surveiller sans défaillance de mémoire le traitement de longue haleine que je juge nécessaire à leur maladie. Ces notes, je les ai dépouillées scrupuleusement, pendant les loisirs des vacances dernières, par rapport au point spécial que j'avais à cœur d’élucider ; et voici ce qu'elles m'ont fourni.
CE
Depuis mon doctorat, c’est-à-dire depuis vingt-sept ans, j'ai reçu dans mon cabinet 887 femmes affectées de syphilis (défalcation faite d’un certain nombre de cas où le diagnostic, pour des raisons diverses, est resté entaché de quelque incertitude).
Or, en premier lieu, ces 887 cas peuvent être catégorisés en deux groupes nettement définis et absolument distincts comme origine, lesquels se sont présentés dans le rapport numérique que voici :
1 Cas de syphilis d'orisineisexuelle 27 PR PI Mouse 2° Cas de syphilis d’origine non vénérienne . . . . . . . . 45 Total MERE ee pre HSE
Ce second groupe (disons-le immédiatement pour en finir tout aussitôt avec lui) est composé de cas très variés, n'ayant de commun entre eux que ce fait d’une origine non vénérienne. On y trouve
7 cas de syphilis d’origine héréditaire; :
4 cas de syphilis accidentellement contractée dans l’enfance ;
S cas d’infection transmise à des nourrices par des nourrissons héréditairement syphilitiques ;
5 cas relatifs à des sages-femmes qui furent infectées aux doigts ou à la main dans l’exercice de leur profession;
12 cas de contagion domestique, dérivant de nourrissons, d’enfants, de nourrices ou de bonnes en état de syphilis (tous cbserves sur des femmes mariées ou sur des jeunes filles);
2 cas de syphilis transmise par le vaccin;
2 cas de syphilis transmise par le cathétérisme de la trompe d’Eustache ;
1 cas consécutif à un viol;
4 cas d’origine restée inconnue, mais d’origine très certainement étrangère à toute contamination d'ordre vénérien.
Total : 45
Ce sont donc là, à coup sûr, avec des origines variées, 49 cas rentrant dans la catégorie de ce qu’on a appelé la syphilis des innocents, syphilis insontium, comme disaient nos
F pères. C'est donc là, conséquemment et par excellence, une dl première série de Cas méritant le qualificatif de syrnauis $ IMMÉRITÉES.
| Leur nombre s’élevant à 45 sur un total de 887, le pour-
; centage établit qu'elles sont à l'ensemble des syphilis de tout
ordre dans une proportion de 5 p. 100 (5,07 p. 100, exacte-
ment). En conséquence, c’est dire tout à la fois et qu'elles
sont rares, relativement, et que cependant elles constituent,
bien que rares, une certaine moyenne qui ne saurait être négligée.
Mais revenons aux cas du premier groupe qui nous intéressent d'une façon plus directe.
Ce premier groupe se compose, avons-nous dit, de 842 cas de syphilis dérivant de contamination sexuelle.
Or, sur quelles femmes ces 842 cas ont-ils été observés? Quelle était la situation sociale, l’état civil de ces femmes ? C’est là, pour la question que nous étudions actuellement, un point essentiel à déterminer; c’est là ce que j'ai essayé de résoudre par le dépouillement de mes dossiers.
Eh bien, de mes notes et de mes souvenirs, scrupuleusement interrogés à cet égard, il résulte que ces 842 femmes peuvent être distribuées en trois catégories de Ja façon suivante :
1° Femmes appartenant au monde galant, « irrégulières » de tout
ME LL 24 D ne SL 10 Nha EU ONr2 GOLD NE E So'HeMiuMes MAIS TR SE ONE PRE TER 0 500 3° Femmes de condition sociale restée inconnue . . 1 256
MAN US Ds ge »: 044
Quelques explications sur ces divers chiffres.
I. —=1l m'a'éré impossible 256 fois de connaître la condition sociale de mes malades.
Regrettable au point de vue de la statistique actuelle, l'élé-
vation de ce chiffre n’est en rien faite pour vous surprendre. C'est qu’en effet le médecin qui est consulté par une femme, et consulté à propos d’une maladie syphilitique,'aurait vraiment mauvaise grâce à ouvrir une enquête sur l’état civil de sa cliente. Il reçoit les confidences qui peuvent lui être spontanément faites à ce sujet; mais les plus élémentaires convenances lui interdisent d’en provoquer. Je n'insisterai pas.
IT. — Enrevanche, 586 fois j'ai pu catégoriser mes malades dans les deux groupes précités, à savoir : femmes du monde galant et femmes mariées.
Or, sur ces 86 malades syphilitiques, 366, ai-je dit, appartenaient certainement au monde galant, soit de leur propre aveu, soit de par un certain habitus extérieur qui ne trompe guère un œil quelque peu exercé. C'étaient toutes des femmes de vie irrégulière, depuis la fille entretenue du grand monde, la courtisane de haute marque, jusqu'à la basse prostituée de brasserie ou d’arrière-boutique.
Les détails de répartition de ce groupe ultra-complexe ne nous intéresseraient qu'accessoirement pour la question actuelle. Je les passerai donc sous silence, exception faite toutefois pour un seul point, à savoir la haute moyenne pour laquelle figure dans cette statistique le monde féminin des théätres. Soixante-cinq des femmes de ce groupe étaient des filles de théâtre, c’est-à-dire faisaient partie de cette tourbe interlope qui ne prend place dans le publie artistique que pour le salir et qui compose ce qu’on pourrait plus justement appeler la Prostitution sur les planches.
HT. — J'arrive en troisième lieu au point le plus curieux de cette statistique, à celui queje me suis proposé de mettre en relief dans cette communication, vu les résultats inattendus, surprenants même, dirai-je, qu'il va nous révéler.
Je veux parler de la moyenne relative pour laquelle prennent place parmi les femmes affectées de syphilis qu'on
observe dans un certain milieu [à savoir le milieu de la clientèle de ville) les femmes honnêtes, les femmes mariées.
Eh bien, voici cette moyenne, telle qu'elle résulte de mes notes.
Sur les 586 malades dont je suis parvenu à connaître la condition sociale, 220 étaient mariées, ou se disaient mariées.
Quelle proportion, tout d’abord!
Mais hâtons-nous d'apporter à ce chiffre quelques défalcations nécessaires, de facon à le ramener à son taux véritable.
Retranchons-en d’abord — cen’est que trop juste — 10 cas relatifs à des femmes qui, mariées, tenaient la syphilis non pas de leur mari, mais d’un amant; — de même 10 autres cas dans lesquels les maris, examinés par moi, furent trouvés sains; — de même encore 2 cas où la syphilis fut constatée sur les deux conjoints, mais avec impossibilité d'établir lequel l'avait transmise à l’autre.
Défalquons même encore dudit chiffre, pour nous tenir à l'abri de toute erreur,3 cas dans lesquels je n’ai pas vu les maris. Tous ces cas concernent bien des femmes mariées ou se disant telles, qui prétendaient énergiquement tenir la contagion de leurs maris. Mais n'ayant pas eu, je le répète, l’occasion de visiter ou d'interroger ces 34 maris, je sacrifie ces 34 cas; je n’en veux pas tenir compte, et cela en vue de ne pas entacher de la moindre suspicion le chiffre définitif qu'il me reste maintenant à produire.
Or, tous ces décomptes faits, toutes ces éliminations accomplies, il ne me reste pas moins un total de 16% femmes mariées ayant recu la syphilis de leurs maris. Pour celles-ci, pas de doute, pas de discussion possible. Elles tenaient bel et bien, toutes, la syphilis de leurs maris. Car J'ai vu, de mes yeux vu lesdits maris, je les ai examinés et les ai trouvés syphilitiques, et syphilitiques de par une infection antérieure
mo Sen Eeiesresen eee à celle de leurs femmes; je les ai interrogés et j'ai reçu d'eux leurs aveux, leur confession, leurs regrets, leurs lamentations. Les uns {au nombre de 82), syphilitiques ante nuptias, s'étaient mariés prématurément, avec une syphilis non guérie, qu'ils avaient transmise à leur femme soit directement, soit par l'intermédiaire d’une conception. Les autres (au nombre de 39) avaient contracté l'infection posf nuptias dans une escapade amoureuse, puis avaient contagionné leurs femmes soit par le chancre initial, soit plus souvent par des accidents secondaires, soit encore par une contamination fœtale !. Voilà donc — et ceci en toute assurance — un total de cent soixante-quatre femmes qui ont été conjugalement infectées de syphilis. Et notez bien (j'ai besoin encore d'insister sur ce point), notez bien que ce chiffre est certainement un minimum, un minimum très sûrement inférieur à la réalité des choses, puisque à dessein j'ai éliminé de ma statistique un certain nombre de cas douteux, dont quelques-uns à coup sûr auraient pu justement renforcer le chiffre en question.
Eh bien, ce minimum admis comme base de discussion, abaissons-le encore, si vous le voulez, en assimilant au public des femmes galantes toute la catégorie des malades {au nombre de 256) dont la condition sociale est restée inconnue de moi, et voyons quelle moyenne relative il représente.
Calcul fait, cette moyenne relative oscille entre 19 et 20 o/o. Mettons 19.
C'est-à-dire que, sur cent femmes affectées de syphilis, on en trouve quatre-vingt-une appartenant à la catégorie des irrégulières de tout ordre, et dix-neuf appartenant à celle des femmes mariées.
Quoi! Dix-neuf femmes mariées sur cent femmes syphiliti-
1. Pour les quarante-trois autres cas, j'ai négligé de spécifier dans mes notes s1 l'infection du mari était antérieure ou postérieure au mariage. Lacune regrettable, dont je m’accuse et saurai me garder pour l’avenir. — On me permettra de dire à ma décharge que les observations sur lesquelles est
basée la Statistique qui précède n'avaient pas été recucillies en vue de la question actuelle.
ques! Quoi! Une femme mariée sur cinq femmes syphilitiques ! N'est-ce pas là une proportion énorme, extraordinaire? Qui de nous, Messieurs, se fût attendu à une pareille révélation de la statistique? J'avoue que, moi-même, je suis resté stupéfait devant ce résultat, et qu'il y a trois mois, avant d’avoir commencé le dépouillement de mes dossiers, j'eusse taxé d’exagération le chiffre auquel j'ai été contraint d'aboutir. Et ce chiffre cependant, je l'ai abaissé par toute une série de défalcations et de concessions que je viens de dire, si bien qu'il ne peut être, Je le répète, qu'inférieur dans une certaine proportion à la réalité des choses. Et ce chiffre, je n'ai pas moi-même la hberté de le révoquer en doute; car, d’une part, J'ai conscience d’avoir procédé au dépouillement en question avec une parfaite indépendance d'esprit et une rigueur scrupuleuse; et, d'autre part, reposant sur les observations d’une pratique de vingt-sept ans, mon enquête exclut la cause d'erreur qui fausse tant de statistiques et qu'on appelle en langage technique le « hasard des séries ».
Donc, voilà le fait, dans sa brutalité expressive : Sur cent cas de syphilis féminines, dix-neuf à vingt incombent aux femmes honnêtes et mariées.
Cette proportion, si extraordinaire et si lamentable qu'elle soit, force est de l’accepter!.
Or, ne voyez-vous pas, Messieurs, la signification d'un tel chiffre? En l'espèce, quelle réponse, quelle écrasante réponse à l'adresse de ceux qui veulent faire de la syphilis le monopole du monde galant! En vérité, tout commentaire serait ici superflu, après une démonstration arithmétique aussi probante.
Mais ce n’est pas tout. Poursuivons.
1. J'ai la grande satisfaction de pouvoir dire que mon illustre et très vénéré maître, M. Ricord, partage d’une façon absolue mon sentiment sur la fréquence de la syphilis chez les femmes mariées. « Vous n’avez rien exagéré sur ce point, me disait-il après avoir entendu la lecture de cette note. Ce
que vous avez vu, je l’ai vu comme vous, et dans les proportions que vous avez indiquées. »
eq
Si nous voulons maintenant établir le bilan des syphilis auxquelles convient justement l’épithète d’émmeéritées, par rapport à celles que, peu charitablement, on a baptisées d’une dénomination contraire, il nous suffira d’ajouter à ce chiffre de dix-neuf pour cent celui de cinq pour cent qui représente, comme nous l'avons vu précédemment, la moyenne des syphilis d’origine non vénérienne.
Or, de cette addition résulte un total de vingt-quatre pour cent, comme moyenne des syphilis imméritées.
C'est-à-dire que, sur un total de cent syphilis féminines observées dans un certain milieu [à savoir, je le répète, la classe de nos clientes de ville), vingt-quatre dérivent de contaminations onnétes |passez-moi l'expression}, vingt-quatre sont contractées en dehors de toute condition d'irrégularité de vie, d'immoralité.
Quelle autre réponse — et celle-ci non moins positive, non moins péremptoire que la première — à ceux qui se représentent et veulent représenter à autrui la syphilis comme un dérivé exclusif de la débauche!
Voilà, Messieurs, les deux chiffres, qui ressortent du dépouillement de mes notes; voilà ce que m'a appris ma pratique.
Eh bien, ces deux chiffres, j'ai tenu à les produire devant vous, j'ai cru qu'il était opportun et urgent de les produire, parce qu'ils contiennent un argument puissant contre les adversaires d'une prophylaxie publique de la syphilis. Depuis que cette question à eu ici les honneurs de l’ordre du jour, plusieurs fois, comme quelques-uns d’entre vous, sans doute, je me suis entendu opposer l’objection suivante : « Vous réclamez, me disuit-on, une prophylaxie publique de la syphilis ; l'intention est bonne en principe. Mais à qui servira votre prophylaxie? Presque exclusivement au public peu intéressant des libertins, des viveurs, des coureurs de mauvais lieux, des Lovelace du trottoir, etc. Au total, vous
travaillez pour le public de la débauche. Et qui sait même si votre prophylaxie ne sera pas un encouragement à la débauche par la sécurité qu'elle offrira? Les syphilitiques, après tout, n’ont que ce qu'ils ont cherché, ce à quoi tout au moins ils se sont volontairement exposés. C'est affaire à ceux qui craignent la syphilis de ne pas encourir les risques de la contracter, etc. »
Or, cette objection, cette fin de non-recevoir contre toute tentative prophylactique, cette doctrine (car c'en est une), inutile de dire combien elle serait préjudiciable à la cause que nous poursuivons, nous hygiénistes et médecins, si elle venait à se répandre parmi les gens du monde où se recrutent les administrateurs, les législateurs, les membres du parlement,
c'est-à-dire à se répandre dans le public d'où doivent émaner
en l'espèce les règlements et les lois. Fort heureusement, cette doctrine ne repose que sur une ignorance des conditions qui président à la propagation, la dissémination et la pérennité de la syphilis parmi nous. Elle sera répudiée sûrement par tous les hommes indépendants qui, examinant la question de près, ne pourront manquer d'aboutir à des résultats identiques ou analogues à ceux que je viens de signaler.
Aussi bien, cette doctrine, ne saurais-je, pour ma part, la juger et la condamner assez sévèrement, au nom de l'expérience que m'a donnée en l'espèce une pratique déjà longue. Je n'hésite donc pas à la déclarer tout à la fois absurde
et cruelle.
Elle est cruelle, d'abord, en ce qu'elle assimile les malbeureux syphilitiques à des coupables, tout au moins à des suppôts de débauche « peu dignes d'intérêt », comme elle le dit; — cruelle, en ce qu’elle confond avec un délit ou une honte ce qui n’est le plus souvent le résultat que d’une malechance, d'une erreur ou d'un péché de jeunesse; — cruelle, en ce qu'elle condamne toujours, en ce qu'elle ne pardonne pas, etc. Pour un peu, cette austère et injuste doctrine nous
Fourier. — Syphilis et mariage. 27
ramènerait à quelques siècles en arrière, nous ramènerait à ce bon vieux temps où la syphilis était considérée comme une expiation méritée, comme un châtiment infligé à d’indignes pécheurs par le courroux céleste, à ce bon vieux temps où, dans les asiles ouverts aux malades affectés de la « grosse vérole » (comme on disait alors), une bonne volée de verges servait à la fois de prélude et de finale au traitement de la maladie, ce qui n'a jamais eu, je crois, qu'une très médiocre influence thérapeutique et dépurative.
D'autre part, elle n'est pas moins absurde que cruelle, cette doctrine, en ce qu’elle va à l'encontre de deux vérités que révèle la pratique. Je précise.
Elle est absurde en ce qu'elle méconnaît ce grand fait, que la syphilis vit et s’entretient de ricochets, c’est-à-dire de contagions qui rayonnent de n'importe qui sur n'importe qui; — en ce qu'elle méconnaît toute la classe nomfreuse, plus nombreuse qu'on ne le croit généralement {et je viens de le démontrer sur un point), des syphilis issues de tout autre source que la débauche: — en ce qu'elle méconnaît, par exemple, la syphilis héréditaire, la syphilis des femmes mariées, victimes d’une faute de leurs maris, la syphilis des nourrices, la syphilis des nourrissons, les syphilis professionnelles, les syphilis domestiques, les syphilis accidentelles, et d’autres encore que j'oublie.
Elle est absurde encore, cette doctrine, en ce que, relativement aux syphilis de contagion génitale, elle les range toutes sur la même ligne, pour les déclarer toutes également indignes de commisération, de pitié, également indignes d’une sauvegarde prophylactique. Certes, oui, la syphilis frappe le public de la débauche: mais, bien malheureusement, elle ne frappe pas que lui.
Les syphilitiques, j'en parle par expérience, sont bien loin d'être ce que les représentent certains moralistes intolérants.
Pour l'immense majorité {j'ai presque honte à dire de telles
naivetés, mais il faut bien que je les dise, puisqu'elles ont trouvé des contradicteurs), pour l'immense majorité, les syphilitiques sont des individus comme tout le monde, ne valant ni mieux ni pis que le commun des mortels. Pour un très grand nombre, la syphilis a été un malheur presque immérité ; sans compter que, pour certains, elle a été la conséquence néfaste de quelques rares écarts, voire parfois d’un écart unique, comme, par exemple, lorsqu'il lui arrive de sévir sur un débutant. En tout cas, la syphilis n’est que le résultat d'une faute si commune que ladite faute est presque générale chez les hommes de notre société, laquelle ne vaut guère moins, je pense, que celle des siècles passés. Dites-nous donc un peu, messieurs Îles rigoristes, combien il est d'hommes de notre temps qui ne se soient pas exposés à la syphilis, qui ne laient pas «néritée », ne seraitce qu'une fois dans toute leur vie? En vérité, si ceux-là
seuls qui sont absolument « sans péché » étaient autorisés à
« jeter la première pierre » aux malheureux syphilitiques, je ne craindrais guère pour nos malades une lapidation bien confluente.
Donc, en l'espèce, un peu plus d’indulgence et de charité serait bien de circonstance, si je ne m'abuse.
Donc aussi — et telle est la conclusion que vise cet exposé — une prophylaxie publique de la syphilis ne ferait pas assurément que servir les intérêts de ce qu’on appelle le public « peu intéressant » de la débauche; elle ferait autre chose qu'on oublie ou qu'on affecte de ne pas voir. En attaquant, en diminuant la syphilis dans ses origines les plus communes, à savoir dans ses origines vénériennes (au sens étymologique du mot}, elle diminuerait du même coup le nombre des syphilis émméritées, qui sont filles de ces dernières, comme le démontre la pratique et comme je viens de l’établir pour l’une de leurs nombreuses variétés. Or celles-ci — on me laccordera bien, je pense, — ne laissent pas d’être dignes d'intérêt.
a Cu na 0 9 0 UN UN LU ii NN ES On nous dit : « Vous travaillez pour la débauche ». Sans doute la catégorie des syphilis issues de la débauche sera la première à bénéficier d'un système prophylactique fonctionnant avec efficacité. Mais, d'abord, n'est-ce pas œuvre d’'utilité publique, non moins qu'œuvre charitable, que de sauvegarder d’une telle maladie ceux-là même qui s’y exposent, et qui s’y exposent le plus souvent dans un moment d'oubli? Puis, en second lieu, ne voyez-vous pas, je le répète encore, que restreindre les syphilis de cet ordre, ce serait restreindre ipso facto les contagions de ricochet qu'elles disséminent dans un autre milieu, celui des familles tout particulièrement ? Bref {et ce sera là mon dernier mot), instituer une prophylaxie publique de la syphilis, ce n'est pas seulement, comme on nous le reproche, travailler pour la débauche (vous voyez que j'ai le mot sur le cœur et qu'il revient incessamment sous ma plume); ce n’est pas seulement protéger ceux qui auraient un moyen plus efficace de se sauvegarder eux-mêmes; c'est, de plus, protéger ceux qui n'ont pas les mêmes moyens de se sauvegarder, à savoir, pour n’en citer que deux classes, mais les plus intéressantes entre toutes, les femmes honnétes et les enfants, victimes innocentes par excellence du redoutable fléau. Instituer une prophylaxie publique de la syphilis, c'est, en réalité, protéger tout le monde, voilà la vérité ; — c’est entreprendre une croisade d'utilité publique, une croisade digne des efforts de tous, médecins, hygiénistes, administrateurs; — c’est, en un mot, assainir d’une façon générale, et assainir dans un intérêt général.