CHAPITRE PREMIER
De V Alcool
Le liquide appelé alcool ou esprit-de-vin, s'obtient par Hiitoire. distillation du vin, delà hierre et autres liqueurs fermeixtées semblables. Ces liqueurs paraissent avoir été connues dès les premiers âges. Nous voyons, dans l'écriture, que $oé planta la yigne et but du vin ; et les écrivains payens
s'accordent unanimement pour attribuer l'invention de cette liqueur aux plus anciens de leurs rois et de leurs héros. La découverte de la bierre semble dater aussi d'une époque trèsreculée. On en faisait habituellement usage en Egypte du temps d'Hérodote * , et Tacite nous apprend qu'elle était la boisson des Germains a. Il ne paraît pas que les anciens aient eu connaissance de quelque moyen quelconque de se procurer des esprits ardens de ces liqueurs, ou d'autres analogues. Les Grecs et les Romains ne semblent pas avoir connu ces esprits, ou du-moins ne tronve-t-on rien dans leurs écrits qui ait rapporta aucuue liqueur semblable; mais on sait que les natious du nord d'Europe eurent , dès les temps les plus anciens, leurs liqueurs enivrantes. Nous ignorons si ces liqueurs ressemblaient à la bierre des Germains.
On ne connaît pas l'époque à laquelle on commença à soumettre ces liqueurs à la distillation, quoiqu'elle doive avoir à peine précédé le temps des alchimistes. Le procédé est simple. Il ne consiste absolument qu'à les faire bouillir dans un vaisseau distillatoire. La première portion qui s'élève n'est autre chose que des esprits ardens. Il est au-moins certain que l'emploi de la méthode de se procurer les esprits ardens par distillation, date de temps très-reculés; et il est plus que probable que cette méthode fut beaucoup plus anciennement pratiquée dans le nord de l'Europe, puisque Thaddœus, Yillanova etLulle en font expressément mention3.
C'est par la distillation des liqueurs termentées que s'obtiennent les esprits ardens ; et ils ont reçu différens noms suivant la nature des liqueurs dont ils proviennent. Ainsi on a appelé eau-de-'vie , l'esprit obtenu du vin; rum, celui qu'on retire du jus fermenté de la canne à sucre; -waiskz et gin , cei x que produit l'infusion fermentée de la drèche ou grain, etc. Mais tout esprit ardent, quelle que soit sa dénomination, se compose presqn'entièrement de trois ingrédiens; dVa«, d'esprit pur ou alcool, et d'un peu à' huile ou résine, qui lui donne son odeur et sa couleur. Esprits i. Lorsqu'on distille une seconde fois ces liqueurs spiri-
tueuses, la première portion qui passe est un liquide trèsléger, transparent, connu dans le commerce sous le nom
* Lib. II, n.° 77.
* De morib. Cmcttii. cliap. 23.
3 Bergman. IV, art. 11, p. 4»
DE LALCOOL 3/p
^esprits rectifiés^ et qui s y vend ordinairement Comme al?
cool ou esprit-de-vin; ce liquide n'est pas cependai t aussi fort
qu'il pourrait lètre, parce qu'il contient encore une portion
onsidérable d'eau.
La méthode dont on se sert ordinairement pnur dépouiller Çrép"»"»
»i 1 • j e alc°o1-
1 alcool de cette eau, consiste a mêler av«jc les cspi.ts du
sous-carbonate de potasse très-sec et chaud. Ce sel, qui à une très-grande affinité pour l'eau, est presqu'eiitièrement insoluble dans l'alcool. Il .-e combine en conséquence avec l'eau de l'esprit; et la dissolution ainsi formée descend vers la partie inférieure du vaisseau , tandis que l'alcool, comme plus léger, suruage. On peut aisément le décanter , on ce qui est peut être mieux encore, faire éco 1er la dissolution de potasse qui se trouve au-dessous, au moyen dun robinet placé au fond du vaisseau1 L'alcool ainsi obtenu contient un peu de potasse pure en dissolution. On l'en sépare totalement en le distillant au bain-marie aune très-douce chaleur ; l'esprit passe et la potasse reste. Il est convenable de ne pas pousser la distillation jusqu'à siccité. On distingue parle nom dWcoo/, le liquide qu'on obtient par ce procédé , indiqué pour la première fois par Lulle.
Arnold de Villanova, né vers la fin du treizième siècle, passe pour être celui qui découvrit l'alcool, ou qui, aumoins le décrivit le premier. Ce chimiste, étant professeur de médecine à Montpellier, s'en servit le premier pour former des teintures dont il introduisit l'usage en médecine 2.
La pesanteur spécifique des esprits, rectifiés autant que ,Forc«
.. \ ', ,.' .,. . r, .% 11 im j, de l'alcool 01
possible au moven de distillations répétées , semble être a en- dimirc. viron 0,820 à la température de 160 ceutig. ; mais celle de l'alcool du commerce, qui n'est autre chose qu'un produit de la rectification des esprits, est rarement au-dessous de o.83ji. Muschenbroeck parvint bien, au moven du sous-carbonate de potasse, à la réduire jusqu'à 0,81 5 ; mais en général, on n'obtient pas de l'alcool par ce procédé au-dessous de 0,821 . ce qui est dû à la ibiblesse des esprits employés. L'alcool n'est
1 HofFman décrit ce procédé comme nouveau, dans ses Observ. phys. chim. sélect., p. 3(5, publiées en 1722.
3 II oas-e également pour avoir été le premier qui parvint à trouver ia préparation de l'huile de térébenthine; il l'obtenait ainsi decette substance, par distillation, et il l'employait comme dissolvant des résines
34i COMPOSÉS COMBUSTIBLES.
jamais pur ; celui même d'une pesanteur spécifique de 0,8 1 5 contient encore une grande quantité d'eau. Le docteur Black
Far des distillations repérées sur du chlorure de calcium obtint à 0,800. Mais ce fut Lowitz. de Pétersbourg, qui le premier, trouva le moyen de l'avoir absolument pur, ou au-moins dans un état très- voisin de celui de pureté parfaite Il publia son procédé en 1796 », et, dans la même année Richter en fit connaître un autre par lequel on parvenait avec encore plus de facilité, au même degré de purification *.
Méthode Voici en quoi consiste le procédé de Lowitz. On remplit Kapfpûn presqu'entièrement une cornue d'alcali fixe 3 , parfaitement desséché et encore chaud. On verse dessus de l'alcool (préalablement réduit par le sous-carbonate de potasse à la pesanteur spécifique de 0,821 ) autant que l'alcali peut en absorber complètement, de manière que le tout prenne l'apparence d'une masse solide, et qu'il n'y ait point d'alcool surnageant. 11 faut en général, pour produire ainsi cette espèce de pâte, une partie d'alcool sur deux d'alcali. On laisse reposer ce mélange pendant vingt quatre heures. On le distille alors à un feu ménagé, de manière que l'alcool ne passe que par gouttes , et qu il y ait constamment un intervalle de deux secondes entre la chute de chacune d'elles du bec de la cornue dans le récipient. Lorsque cet écoulement va moins vîte , il fiiut changer le récipient ; car c'est un indice que tout ce qu'il y avait de plus spiritueux dans l'alcool est passé ; ce qui vient après est plus faible. Lowitz obtenait ainsi de l'alcool d'une pesanteur spécifique de 0,79 1 à la température de 20° centigrades.
Richter, en répétant l'expérience de Lowitz, ne put réduire de l'alcool qu'à une pesanteur spécifique de 0,792 à la température de 20° cen.; il trouva une autre méthode beaucoup plus expéditive que celle de Lowitz pour arriver aux mêmes résultats. Après avoir chauffé au ronge du chlorure du calcium en poudre, il le mettait encore tout chaud dans une cornue, et versait dessus, par intervalles, une quantité à-peu-près égale en poids d'alcool à 0,821. Il se produisait une chaleur violente.
* CrelPs Annals. 179G, I, 19a.
* Ibid. II, 21 1.
i Je |»ré>ume qu'il est à l'état de sous- carbonate de potasse-.
DE i/ALCOOL. 345
îî plaçait alors la cornue sur un !>ain de sable, et après y avoir ajusté un récipient, il faisait bouillir la liqueur; le sel était dissous et formait, avec l'alcool, une liqueur épaisse. On mettait alors de coté la portion qui était passée dans le récipient, et ensuite on distillait le tout presque à siccité par une ébullition ménagée. Il passait ainsi dans le récipient de l'alcool d'une pesanteur spécifique de 0,792 à la température de 200 centig.
2. L'alcool obtenu par ces procédés est un liquide transpa- Propriété*. rent. incolore comme l'eau, d'une saveur forte et pénétrante,
mais agréable ainsi que son odeur. Il produit, lorsqu'on i'avale, l'enivrement. Il diffère un peu dans ses propriétés suivant sa force; et comme ce liquide ne peut être entièrement privé d'eau par aucuns moyens connus, on peut le désigner par le nom d'alcool pur ou alcool absolu , lorsqu'il a été obtenu par le procédé de Lowitz ou de Richter. On considère que la pureté de l'alcool est altérée par l'eau lorsque sa pesanteur spécifique est plus élevée; et cette pesanteur augmente d'autant plus, que ce liquide y est en plus grande proportion. 1 'alcool que les chimistes ont en général employé dans leurs expériences, est ce liquide impur, ou ce mélange d'alcool et d'eau; et comme ils ont trop souvent négligé drindiquer la pesanteur spécifique de l'esprit dont ils faisaient usage, nous sommes encore en quelque sorte dans l'ignorance dps propriétés de ce liquide important *.
3. L'alcool est parfaitement limpide et d'une fluidité remarquable. Il peut être exposé , sans perdre sa fluidité , à
* Fahrenheit fut un des premiers qui reconnurent avec exactitude quelques-unes des propriétés remarquables de l'alcool : celui dont il fit usage était d'une pesanteur spécifique de 0,826 , à la température de 90 centigr. Phil. Trans. 1714. XXXIII, 114. Foureroy annonce que la pesanteur spécifique de l'alcool le plus complètement rectifié, est de o.8*ïÇ)3, mais sans spécifier la température. L'extrémité de l'échelle «le l'hydromèlre de Beaumé, pour les esprits, répond ( Nicholson's Table quarto Jour. 1 , 3q , à une pesanteur spécifique de 0,817, à la température de i3° centigr. ; ce qui peut être considéré comme excédant la force de l'alcool employé. Fn Allemagne , avant les expériences de Lowitz , l'alcool le plus fort semble avoir été à peine d'une pesanteur spéei6que moindre de 0,821 à 200 centigr. ; et en Angleterre, il est ordinairement beaucoup [dus faible; car le plus haut degré de l'hydromèlre de Clarke indique une force d'alcool d'environ 0,83^ , à la température de — i° centigr. Le doc'eur Lewis établit la pesanteur spécifique de l'alcool, le plus çur? à o,S20. TSeuman's Chem.
une température plus basse que toute autre substance connue. M. Walker d'Oxford réduisit un thermomètre à alcool à la température de 68° centigrades au-dessous de zéro , sans qu'il éprouvât aucun changement. Mais M. Hutton d'Edimbourg annonça, en i8id, qu'il était parvenu à faire geler l'alcool , en l'exposant à un froid de — 790 centigrades. La pesanteur spécifique de l'alcool qu'il employait était de 0,798 a la température de 160 centigrades. 11 ajoute que l'alcool était partagé en trois couches : celle de dessus était jaune ; celle la plus au-dessous était de l'alcool. Il ne dit rien de la couche du milieu *. Mais comme M. Hutton a cru convenable de faire un secret de son procédé , et que nul autre n'a pu réussir à produire un aussi grand degré de froid , le terme de congélation de l'alcool doit toujours être considéré comme n'étant pas encore connu.
L'alcool est un liquide très-volatil. Fahrenheit trouva que de l'aicool , d'une pesanteur spécifique d'environ 0,820 , à la température de 160 centigr. , entre en ébullition , lorsqu'il est chauffé , à 8o° centig. 2; lorsque sa pesanteur spécifique est de 0,800 , il bout à environ 79°. A ce degré de chaleur , il prend la forme d'un fluide élastique, capable de résister à la pression de l'atmosphère , mais qui se condense de nouveau en alcool par l'abaissement de cette température. Dans le vide, l'alcool bout à i3° centigrades , et présente les mêmes phénomènes ; de sorte que, s'il n'était pas retenu à l'état liquide par la force de pression de l'atmosphère , l'alcool existerait constamment sous la forme d'un fluide élastique , transparent et invisible comme l'air. Lavoisier 3 examina le premier ce sujet avec beaucoup d'attention. Cependant le fait avait été connu long-temps auparavant. La pesanteur spécifique de la vapeur d'alcool est , suivant les expériences de Gay- Lussac , de i,6i33 4.
Sa combinaison A. L'alcool a une forte affinité pour l'eau avec laquelle
a>tc 1 eau. M Ai -l T ' r ■
il peut se mêler en toute proportion. La pesanteur spécifique du mélange varie suivant la proportion des deux liquides combinés \ mais , ainsi que cela a lieu dans presque
1 Armais of Philosophy. I, 22T.
8 PhU. Trans. 1724. XXXIII, 1.
3 Journ. de Pliys. 1785.
« Aua. de Chim. et Phyé. 1, 218.
DE LALCOOL. 347
tontes les combinaisons , la pesanteur spécifique excède toujours celle moyenne des deux liquides avant leur union , et par conséquent il v a pénétration mutuelle. Cette pénétration, ou condensation , étant également susceptible de varier suivant les proportions des deux liquides , il en résulte que ce n'est que par l'expérience qu'on peut déterminer la pesanteur spécifique de différens mélanges d'alcool et d eau. Les liqueurs spiritueuses du commerce n'étant autre chose que des mébmges d'alcool et d'eau , dans des proportions diverses , et leur force ne pouvant être exactement évaluée que par leur pesanteur spécifique , il est extrêmement important de pouvoir déterminer avec précision la proportion d'alcool contenu dans un esprit d'une pesanteur spécifique connue;et comme cette pesanteur varie avec la température, il convient aussi de tenir également compte de la différence qui peut en résulter.
L'importance d'une détermination précise de la proportion d'alcool contenu dans tout esprit d'une pesanteur spécifique quelconque , fui tellement sentie , que beaucoup de personnes s'occupèrent d'expériences propres à leur faire atteindre ce but; mais comme ces expériences furent faites avec de l'alcool de divers degrés de force, il n'est pas aisé d'en comparer les résultats les uns aux autres. Nous avons déjà établi comme alcool pur^ celui obtenu par le procédé de Lowiîz cà une pesanteur spécifique de 0,791 , à la température de 200 centig. Ce chimiste mêla diverses proportions de cet alcool avec des poids donnés d'eau pure ; et après 2J heures de repos de ces mélanges , il prit la pesanteur spécifique de chacun d'eux à la température de 200 centig. On trouve, dans la table suivante, le résultat de ces expériences : les deux premières colonnes indiquent les proportions ( en poids ) d'alcool et d'eau mêlés ensemble , et la troisième , la pesanteur spécifique du mélange , à la température de 2o° centigrades. Dans une quatrième colonne , que j'ai ajoutée à la table , je désigne cette même pesanteur spécifique à la température de 160 centigrades , qui est celle qu'on considère ordinairement en Angleterre , comme température
moy
enne
* CrelTs Annals. 1796, 1,202.
Table
de Fa Force de j l'a.cool
IOO P
arlies
Pesanteur spéc.
arties
Pesanteur spéc.
ils d- usités diverses.
Alcool.
Eau.
2o° cent.
ài6°
Alcool.
Eau.
200 cent
IOO