CHAPITRE DI
$ 4. — Revenant, maintenant, au début de notre recherche, essayons de mesurer le chemin parcouru. La logique, avons-nous vu, est la Théorie de la Preuve; mais la preuve suppose quelque chose de prouvable, laquelle doit être une Proposition ou Assertion, puisque il n’y à qu’une proposition qui puisse être un objet de croyance et, par conséquent, de preuve. Une proposition est un discours qui affirme ou nie une chose d’une autre chose. Voilà un premier pas. Il doit y avoir deux choses impliquées dans
tout acte de croyance. Mais quelles sont ces choses? Ce sont évidemment les choses signifiées par les deux noms qui, joints ensemble par une copule, constituent la Proposition. Si, donc, nous savions ce que tous les noms signifient, nous connaîtrions tout ce qui peut être le sujet d’une affirmation ou d’une négation, ou être affirmé ou nié d’un sujet. Nous avons, en conséquence, dans le chapitre précédent, passé en revue les différentes ‘espèces de noms, pour déterminer ce qui est signifié par chacun. Cet examen est maintenant assez avancé pour nous permettre de nous rendre compte de ses résultats, et pour faire une énumération de toutes les Choses susceptibles d’être des attributs ou des sujets d'attributs. Après quoi il ne sera pas difficile de déterminer la nature de l’Attribution (Prédication), c’està-dire des Propositions.
La nécessité d’une énumération des Existences, comme base de la logique, n’échappa pas à l'attention des scolastiques et de leur maître, Aristote, le plus compréhensif, sinon même le plus sagace de tous les philosophes anciens. Pour lui et pour ses sectateurs, les Catégories ou les Prédicaments (traduction latine du mot grec), étaient une énumération de toutes les choses susceptibles d’être nommées; une énumération par les summa genera, c’est-à-dire par les classes les plus étendues dans lesquelles les choses peuvent être distribuées, qui constituaient ainsi autant de Prédicats supérieurs dont l’un ou l’autre pouvait être affirmé avec vérité de toute chose quelconque nommable. Voici les classes dans lesquelles, d’après cette école de philosophie, les Choses en général pouvaient être rangées.
Oùaia, substantia.
. Jloaov, quantitas.
ITotov, qualitas.
Hp vi, relatio.
ÎTouetv, actio.
Taoyew, passio.
IL oÿ, ubi.
Hoôte, quando. Ksiobar, Situs. |
Eyetv, habitus.
DES CHOSES DÉSIGNÉES PAR LES NOMS. h9
Cette classification a des défauts trop évidents et des mérites trop insuffisants pour exiger et valoir la peine d’être examinée en détail. C’est un simple catalogue des distinctions grossièrement marquées par le langage de la vie ordinaire, sans qu'on ait même essayé de pénétrer, par l'analyse philosophique, jusqu’au Rationale de ces distinctions vulgaires. Cette analyse, même superficiellement faite, aurait montré que l’énumération est à la fois redondante et incomplète. Quelques objets y sont omis, et d’autres y reparaissent plusieurs fois sous des titres différents. Elle ressemble à une division des animaux en hommes, quadrupèdes, chevaux, ânes et poneys. Est-ce, par exemple, avoir une idée bien juste de la nature de la Relation, que d’exclure de cette catégorie l’action, la passion et la situation locale ? La même observation s'applique aux catégories Quando (position dans le temps) et Ubi (position dans l’espace); tandis que la distinction entre cette dernière et le Situs est purement verbale. L’incongruité d’élever à la hauteur d’un Summum genus la classe qui forme la dixième catégorieest manifeste. D'un autre côté, l’énumération ne tient compte que des substances et des attributs. Dans quelle catégorie, alors, placera-t-on les sensations et les autres sentiments et états de l’âme, comme l'espérance, la joie, la crainte; le son, l'odeur, la saveur; la douleur et le plaisir ; la pensée, le jugement, la conception, etc.? Toutes ces choses auraient probablement été classées par l’école aristotélique dans les catégories acfio et passio. De cette manière la relation de celles de ces choses qui sont actives avec leurs objets et des passives avec leurs causes aurait été convenablement placée; mais les choses elles-mêmes, les sentiments et affections, comme tels, l’auraient été fort mal. Les sentiments et états de la conscience doivent, certes, être mis au nombre des réalités, mais on ne peut les admettre ni parmi les substances, ni parmi les attributs.
$.2. — Avant de recommencer sous de meilleurs auspices l'œuvre entreprise avec si peu de succès par le grand fon- 1. À
dateur de la logique, il importe de remarquer la malheureuse ambiguité de tous les noms concrels correspondant au plus général de tous les termes absiraits, le mot Existence. Lorsque nous avons besoin d’un nom apte à dénoter tout ce qui exisle, par opposition à la Non-Entité, au Rien, nous en trouverons difficilement un qui ne soit pris aussi, et même plus familiérement, comme désignant des substances. Mais les substances ne sont pas tout ce qui existe; les attributs, si l’on peut en dire quelque chose, doivent être dits exister ; les sentiments sont certainement des choses existantes. Cependant, lorsque nous parlons d’un objet ou d’une chose, nous sommes toujours supposés parler d’une substance. Il y a, ce semble, une sorte de contradiction à dire qu'une chose est simplement un attribut d’une autre, et à l’annonce d’une Classification des Choses, la plupart des lecteurs s’attendraient, je crois, à une énumération semblable à celles de l’histoire naturelle, commençant par les grandes divisions des règnes animal, végétal et minéral, subdivisés ensuite en classes et ordres. Si, rejetant le mot Chose, on en cherche un autre d’une valeur plus générale, ou, du moins, possédant plus exclusivement cette généralité, un mot dénotant tout ce qui existe et ne connotant seulement que l'existence, aucun ne paraîtrait mieux approprié à ce but que le mot étre, verbe qui, dans une de ses acceptions, est exactement équivalent à exister, et apte, par conséquent, même grammaticalement, à représenter le concret du nom abstrait emstence. Mais ce mot, quelque étrange que puisse paraître le fait, est encore plus impropre que le mot Chose à l’usage pour lequel il semble avoir été expressément inventé. Étre est pris habituellement comme exactement synonyme de substance, et s'applique indifféremment tant à la matière qu’à l'esprit; il est exempt de l’ambiguité du mot Substance, qui, bien que strictement applicable primitivement à ces deux choses aussi, suggère de préférence l’idée de matière. Les attribuls ne sont jamais appelés des Êtres, ni non plus les sentiments. Un Être est ce qui excite les sentiments et
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qui possède des attributs. L’âme est appelée un être; Dieu, les anges, sont des Étres; mais si nous disions que l'étendue, la couleur, la sagesse, la vertu, sont des êtres, nous serions soupçonnés peut-être de croire, avec quelques anciens, que les vertus cardinales sont des animaux, ou, du moins, de soutenir avec l’école platonicienne la doctrine des Idées existant par elles-mêmes, ou, avec les partisans d’Épicure, celle des Formes Sensibles qui se détachent des corps dans toutes les directions et causent nos perceptions en venant en contact avec nos organes. Nous serions, en somme, censés croire que les Attributs sont des Substances.
Par suite de cette perversion du mot Être, les philosophes, cherchant à le remplacer, mirent la main sur le mot Entité,
“bribe de latin barbare, inventé par les scolastiques pour
être employé comme nom abstrait ; ce à quoi il semblerait propre par sa forme grammaticale, mais qui, accroché par les logiciens en détresse pour boucher un trou dans leur terminologie, a depuis été toujours employé comme un non concret. Le mot essence, né à la même époque et des mêmes parents, subit une transformation à peu prés semblable, lorsque étant d’abord l’abstrait du verbe être, il arriva à signifier des ehoses assez concrètes pour être enfermées dans une bouteille. Le mot Entité, depuis qu’il s’est fixé comme nor concret, a conservé, avec un peu moins d'altération que les autres noms, son universalité de signification, Cependant le dépérissement graduel auquel, après un certain temps, la langue de la psychologie semble inévitablement condamnée, s’est fait égaleinent sentir ici. Si nous appelons la vertu une entité, nous sommes sans doute un peu moins fortement soupçonnés d'en faire une substance que si nous l’appelions un étre; mais le soupçon n'est pas entièrement écarté. Tout mot primitivement institué pour eonnoter l'existence pure semble, à la longue, étendre sa connotation à l’existence séparée, à l'existence exempte de la condition d’appartenir à une substance; et comme cette condition est précisément çe qui constitue un aitribut, les attributs sont peu à peu mis de eôlé, et avec eux les sentiments qui, quatre-vingt-dix-neüf
fois sur cent, n’ont pas d’autre nom que celui de l’attribut dont ils sont le fondement. Et, chose singulière! tandis que le plus grand embarras qu’on éprouve, lorsqu'on a un grand nombre de pensées à communiquer, est de trouver une variété suffisante de mots précis pour les exprimer, il n’y a rien, pourtant, de plus usité, même par les penseurs scientifiques, que de prendre des mots recherchés pour exprimer des idées qui le sont déjà suffisamment par d’autres mots consacrés.
Quand il est impossible de se procurer de bons outils, ce qu’il y a de mieux à faire est de bien connaître les défauts de ceux qu’on a. J'ai donc prévenu le lecteur de l'ambiguïté des noms que, faute de meilleurs, je suis obligé d'employer. C’est maintenant l'affaire de l’auteu: de les employer de manière que leur signification ne soit en aucun cas douteuse ou obscure. Aucun des termes précédemment cités n étant absolument sans ambiguïté, je ne me restreindrai pas à un seul, mais J’emploierai, suivant l’occasion, celui qui semblera dans le cas particulier exposer le moins à quelque malentendu. Et je n’entends pas non plus employer ces mots ou d’autres toujours rigoureusement dans un seul sens. En s’astreignant à cela, on ne saurait souvent comment exprimer ce qui est signifié par quelqu’une des acceptions d’un mot connu, à moins que les auteurs n’eussent la liberté illimitée de forger des mots nouveaux, et en même temps (chose plus difficile à supposer) le pouvoir de les faire comprendre à leurs lecteurs. Il ne serait pas sage à un écrivain, en des matières si abstraites, de se priver de l’usage même impropre d'un-mgot, lorsque, par ce mot, il peut rappeler quelque association familière qui porte le sens droit à l’esprit comme un trait de lumière.
La difficulté qu'il y a pour l'écrivain et pour le lecteur d'employer des mots vagues de manière à leur donner une signification précise, n’est pas absolument regrettable. Il serait à propos que les traités de logique offrissent un exemple d’une opération que la logique a pour mission de faciliter. Trés-longtemps la langue philosophique, et, plus long-
tempsencore, la langue populaire, conserveront tant de vague et d’ambiguiïté, que la logique serait de bien peu de valeur si elle ne pouvait pas, entre autres avantages, exercer l’entendement à faire correctement sa besogne avec ces mauvais outils. |
Aprés ce préambule, il est temps de procéder à notre énumération. Nous commencerons par les Sentiments, la classe la plus simple des choses nommables ; en prenant, d’ailleurs, ce terme dans le sens le plus large.