CHAPITRE VIEIL
$ 1. — Il nous reste à exposer ici une partie nécessaire de la doctrine des Noms et des Propositions, la théorie de la Définition. Les définitions étant une des plus importantes classes des propositions purement verbales, nous avons déjà eu occasion d’en dire quelque chose dans un des précédents chapitres. Mais leur exposition complète a été ajournée, parce que la définition est si étroitement liée à la classification, que ce procédé ne pouvait guère être convenablement discuté avant de connaître, dans une certaine mesure, la nature de l'autre.
L'idée la plus exacte et la plus simple qu’on puisse donner de la Définition, c’est qu’elle est une proposition déclarative de la signification d’un mot, la signification usuelle ou celle
que celui qui parle ou écrit entend attribuer au mot dans un but particulier.
La définition d’un mot étant la proposition qui énonce sa signification, les mots sans signification ne peuvent pas être définis. Par conséquent les noms propres ne sont pas définissables. Un nom propre étant une simple marque mise sur un individu, laquelle a pour propriété caractéristique d’être sans signification, il va de soi que sa signification ne saurait être déclarée, bien qu’on puisse par la parole, ou mieux encore en le désignant du doigt, indiquer l'individu sur lequel cette marque est ou doit être apposée. On ne définit pas John Thompson en disant qu’il est « le fils du général Thompson »; car le nom John Thompson n’exprime pas cela. Ce n’est pas non plus une définition de « John Thompson » de dire qu’il est « l'individu qui traverse la rue en ce momént ». Ces propositions peuvent servir à faire connaître quel est l’homme particulier auquel le nom appartient, mals cela peut se faire beaucoup plus sûrement en montrant l’individu, ce qui assurément n’a jamais été considéré comme une définition.
Pour les noms connatatifs, la sigmification est, comme on l'a déjà si souvent remarqué, la connotation; et la définition d’un nom connotatif est la proposition qui déclare sa connotation. Cela peut être fait directement ou indirectement. Le mode direct serait une proposition en cette forme « l'Homme (ou tout autre mot) est un nom connotant tels ou tels attributs »; ou bien, « un nom qui, appliqué à une chose, signifie la possession par cette chose de tels et tels attributs » ; ou bien encore comme ceci : « Homme est toute chose qui possède tels et tels attributs; — Homme est toute chose qui possède corporéité, organisation, vie, raison et certaines formes extérieures. »
Cette forme de définition est la plus précise et la moins équivoque de toutes ; mais elle est trop longue , et en outre trop technique pour le discours ordinaire. Le mode le plus usuel de déclarer la connotation d’un nom est d’affirmer de ce nom un ou plusieurs autres noms de signification
connue, qui connotent le même agrégat d'attributs. On peut le faire, soit en attribuant au nom à définir un autre nom connotatif exactement synonyme, comme « l’homme est un être humain », ce qui communément ne passe pas pour une définition, soit en attribuant plusieurs noms connotatifs qui, ensemble, forment toute la connotation du nom à définir. Dans ce dernier cas encore on peut constituer la définition, soit avec autant de noms connotatifs qu’il y a d’attributs, comme « l'Homme est un être corporel, organisé, animé, raisonnable, de telle forme », soit avec des noms qui connotent plusieurs des attributs, comme c« l'Homme est un animal raisonnable, de telle ou telle forme ».
La définition d’un nom, ainsi comprise, est la somme totale des propositions essentielles qui peuvent être formées avec ce nom pris pour sujet. Toutes les propositions dont la vérité est impliquée dans le nom, toutes celles que la simple audition du nom suggère sont enveloppées dans la définition, si elle est complète, et peuvent en être déduites sans le secours d'aucune autre prémisse, soit que la définition les exprime en deux ou trois mots ou en un plus grand nombre. Ce n’est donc pas sans raison que Condillac et d’autres écrivains ont dit que la définition était une analyse. En effet, Analyser signifie résoudre un tout complexe dans les éléments qui le composent; et c’est ce qu’on fait quand on remplace un mot qui connote un agrégat d’attributs collectivement par deux mots ou plus qui connotent ces mêmes attributs individuellement ou en groupes plus petits.
$ 2. — De ceci, cependant, s'élève naturellement la question de savoir comment on définira un nom qui ne connote qu'un seul attribut, par exemple « Blanc », qui ne connote que la blancheur; « Raïsonnable » qui ne connote que la possession de la raison. fi semblerait que ta signification de ces noms ne peut être déclarée que de deux manières, ou par un mot synonyme, s’il s'en trouve un, ou par la voie directe déjà indiquée, en disant : « Blanc est un nom conno-
lant l’attribut Blancheur. » Voyons, cependant, s’il n’est pas possible de pousser plus loin l'analyse de la signification du nom, c'est-à-dire sa décomposition en plusieurs parties. Sans rien décider maintenant quant au mot Blanc, il est évident que la signification du mot Raisonnable est susceptible d’un peu plus d'explication qu’on n’en donne en disant seulement que « Raisonnable est ce qui possède lattribut raison », puisque l’attribut raison peut lui-même être défini. Et ici il faut porter notre attention sur les définitions des attributs, ou plutôt des noms d’attributs, c’est-à-dire des noms abstraits.
Quant à ces noms d’attributs qui sont connotatifs et expriment des attributs de ces attributs, il n’y a pas de difficulté ; on les définit, comme les autres noms connotatifs, en déclarant leur connotation. Ainsi le mot faute peut être défini « une qualité produisant du mal ou des inconvénients ». Quelquefois encore l’attribut à définir n’est pas unique, mais se compose de plusieurs attributs; on n’a alors qu'à mettre ensemble les noms de tous lesattributs pris séparément, et l’on obtient la définition du nom qui leur appartient à tous collectivement, définition qui correspondra exactement à celle du nom concret correspondant. Comme, en effet, on définit un nom concret en énumérant les attributs qu’il connote, et comme les attributs connotés par un nom concret forment toute la signification du nom abstrait correspondant, la même énumération servira pour la définition de l’un et de l’autre. Ainsi, si la définition d’un être humain était « un être corporel, animé, raisonnable, de telle ou telle forme », la définition de l’aumanité sera la corporéité et la vie animale, combinées avec la rationalité et telle ou telle forme.
Lorsque, d’un autre côté, le nom abstrait n’exprime pas une complexité d’attributs, mais un seul, il faut se souvenir que tout attribut est fondé sur quelque fait ou phénomène duquel, et duquel seul, il tire sa signification. C’est donc à ce fait ou phénomène, appelé dans un précédent chapitre le fondement de l’attribut , qu'il faut recourir pour sa définition. Maintenant, le fondement de l’attribut peut être un
phénomène plus ou moins complexe, composé de parties différentes, soit coexistantes, soit successives. Pour obtenir h définition de l’attribut, il faut analyser le phénomène en ces parties. Éloquence, par exemple, est le nom d’un seul attribut ; mais cet attribut est fondé sur des effets extérieurs d’une nature compliquée, dépendant des actions de la personne à laquelle s’applique l’attribut, et en décomposant ce phénomène en deux parties, la cause et l’effet, on a une défimtion de l'éloquence : « le pouvoir d’influencer les senüments par le langage parlé ou écrit. »
Par conséquent, un nom, soit concret, soit abstrait, est susceptible de définition, pourvu qu’on puisse analyser, c'est-à-dire décomposer en plusieurs parties l’attribut ou le groupe d’attributs qui constitue à la fois la signification du nom concret et celle du nom abstrait, en les énumérant, sil s’agit d’un groupe d’attributs, et, s’il s’agit d’un seul, en disséquant le phénomène ou fait (de perception externe ou de conscience interne) qui en est le fondement. Bien plus, lorsque le fait est un de nos sentiments ou états de conscience simples , et par conséquent non susceptible d'analyse, les noms de l’objet et de l’attribut peuvent encore être définis, ou plutôt le pourraient être, si tous nos sentiments simples avaient des noms. La Blancheur peut être définie la propriété d'exciter la sensation de Blanc. Un objet Blanc peut être défini un objet qui excite la sensation de Blanc. Les seuls noms qui, n’étant pas susceptibles d’analyse, sont, par suite, non susceptibles de définition, sont ceux qui désignent les sentiments simples mêmes. Ces noms sont assimilables aux noms propres. Ils ne sont pas, à la vérité, sans sigmification comme les noms propres, car les mots Sensation de Blanc signifent que la sensation que je nomme ainsi ressemble à d'autres sensations que je me souviens d’avoir éprouvées et d’avoir appelées de ce nom. Mais n'ayant, pour rappeler ces précédentes sensations, pas d’autres mots que le mot même que nous voulons définir, ou quelque autre, qui, étant exactement synonyme, exige aussi d’être défini , k signification des noms de cette classe ne peut pas être déve-
loppée par des mots, et l'on est obligé d'en appeler directement à l'expérience personnelle de l'individu auquel on s'adresse.
$ 3. — Aprés avoir exposé ce qui nous semble la vraie notion de la Définition , nous allons examiner quelques opinions des philosophes et quelques notions populaires qui sent plus où moins opposées à cette théorie.
La seule définition adéquate d’un nom est, avons-nous vu, celle qui exprime les faits, et tous les faits impliqués dans sa signification. Mais, dans l'opinion générale, l’objet d’une définition n'embrasse pas tant; on ne voit dans la définition qu'un guide pour la juste application du terme, un moyen d'empêcher qu’on ne l’emploie d'une manière contraire à l’usage et à la convention. A ce point du vue, il suffit à la définition d’un terme qu'elle soit un indice fidèle de ce que le terme Dénote, encore qu'elle n’embrasse pas la totalité, ni pas même quelquefois une partie de ee qu'il connote. De là résultent deux espèces de définitions imparfaites et non scientifiques, à savoir : les Définitions Essentielles, qui sont incomplètes, et les Définitions Accidentelles ou Descriptions. Dans les premières un nom connotatif est défini par une partie seulement de sa connotation ; dans les secondes par quelque chose qui re fait pas partie de sa connotation du tout.
Un exemple de la première espèce de Définitions imparfaites est celui-ci : « L'Homme est un animal Raisonnable. » il est impossible de considérer cette proposition comme une définition complète du mot Homme, puisque (ainsi qu’on l’a remarqué précédemment) si on l’acceptait, on serait obligé d'appeler les Houyhnhnms des hommes. Mais comme ü se trouve qu’il n’existe pas de Houyhnhnms, cette définition imparfaite suffit pour désigner et distinguer de toutes les autres choses les objets dénotés maintenant par le mot Homme, tous les êtres actuellement connus auxquels le nom est attribuable. Bien que le mot soit défini par quelques-uns seulement des attributs qu'il connote, et non par tous, il se
trouve, en fait, que tous les objets connus qui possédent les attributs énumérés possèdent aussi ceux qui sont omis, de sorte que l’étendue d'attribution que le mot embrasse et s0n emploi conforme à l’usage sont indiqués par la définition incomplète aussi bien qu'ils le seraient par la complète. De telles définitions, cependant, sont toujours exposées à être renversées par la découverte de nouveaux objets dans la nature.
C’est pour les définitions de ce genre que les logiciens avaient établi cette règle, que la définition d'une espèce devait se faire per genus et differentiam. La Differentia n'exprimant que rarement l’ensemble des particularités eonstitulives de l'espèce, mais quelques-unes seulement, la définition complète serait per genus et differentias, plutôt que par differentiam; elle comprendrait, avee le nom du genre supérieur, non pas seulement un attribut qui distingue l’espce à définir de toutes les autres espèces du même genre, mais fous. les attributs impliqués dans le nom de l'espèce et Aaon impliqués déjà dans le nom du genre supérieur. Cependant l’assertion que la définition doit nécessairement se composer d’un Genus et Differentiæ n'est pas soutenable, Les logieiens ont de bonne heure rernarqué que le summum genus, dans une classification quelconque , R’ayant pas de genus supérieur, ne saurait être défini de cette manière, et nous avons vu pourtant que tous les noms, excepté ceux de nos sentiments élémentaires, sont, au sens strict, susceptibles de définition, en énonçant par des mots les parties eonstituantes du fait ou phénomène qui eompose en dernière analyse la connotation de tout terme.
8 4. — Quoique cette première espèce de définition imparfaite ait été considérée par les anciens et par la généralité des logiciens comme une définition complète, on a toujours jugé nécessaire que les attributs employés fissent réellement partie de la connotation du terme; caril était de . lêgle que la définition devait être tirée de l'essence de la classe; et c’est cè qui n'aurait pas eu lieu si l’on y avait fait
entrer des attributs non connotés par le nom. C’est, en conséquence, pour cela que la deuxième espèce de définition imparfaite, dans laquelle le nom d’une classe est défins par quelqu'un de ses accidents, c'est-à-dire par des attributs non inclus dans sa connotation, a été rejetée comme illégitime par tous les logiciens et a été appelée simplement une Description.
Cependant cette dernière définition a la même origine que l'autre, à savoir le parti pris de considérer comme définition ce qui nous met à même de distinguer les choses dénotées par le nom de toutes les autres choses, et conséquemment d'attribuer le terme dans la signification consacrée par
l'usage. Or, il suffit très-bien pour cela d’énoncer n’importe .
lequel des attributs communs à toute la classe et particulier à la classe, ou une combinaison d’attributs qui appartienne en propre à la classe, quoique chacun de ces attributs pris séparément puisse être commun à la classe avec d’autres choses. Seulement il faut que la définition (ou la Description) ainsi faite soit convertible avec le nom qu’elle est censée définir, c'est-à-dire qu’elle lui soit coextensive, pouvant être affirmée ou niée de tout ce dont le nom est affirmé ou nié, lors même que les attributs spécifiés n’auraient aucun rapport avec ceux qu'on eut en vue quand on établit la classe et qu’on lui donna un nom. Ces définitions-ci de l'Homme seraient, d’après ce principe, parfaitement bonnes : « L'Homme est un animal mammifère, ayant deux mains. — L'Homme est un animal qui fait cuire sa nourriture. — L'Homme est un animal à deux pieds, sans plumes. » Ces descriptions, en effet, conviennent à l’espèce humaine et à nul autre animal.
Du reste, une simple description peut s'élever au rang d’une définition réelle, suivant le but particulier en vue duquel elle est établie. Il peut arriver, avons-nous dit dans l’autre chapitre, que dans l’exposition d’un art, d’une science ou des doctrines particulières d’un auteur, on juge utile de donner à un nom général, sans altérer sa dénotation, une connotation spéciale différente de celle qu’il a usuellement. Cela fait, la définition du nom par les attributs formant une
connotation spéciale, bien que purement Accidentelle, en général, et simple Description , devient, dans le cas particuler, une définition légitime et complète. C’est ce qui a lieu dans un des exemples cités plus haut : « L'homme est un animal Mammifère, Bimane », qui est la définition scientifique de l’homme considéré comme une des espèces du règne animal, dans la classification de Cuvier.
Quoique en ces cas-là la définition soit toujours une déclaration du sens attaché au nom dans cette occasion particuliére, on ne peut pas dire que la fixation du sens du mot soit le but de la définition. Le but n’est pas d'expliquer un nom, mais d'établir une classification. La signification spéciale donnée par Cuvier au mot Homme (entièrement étrangère à son acception ordinaire, quoique ne changeant en rien sa dénotation) était subordonnée à son plan de distibution des animaux en classes suivant un certain principe, c'est-à-dire, conformément à certaines distinctions déterminées. Or, comme la définition de l'Homme, d’après l'ordinaire connotation du mot, bien que propre aux autres fins d’une définition, n’aurait pas marqué la place que l'espèce devait occuper dans cette classification, il donna au mot une connotation spéciale qui lui permettait de la définir par les attributs particuliers sur lesquels, par des motifs de convenance scientifique, il fondait sa division des êtres animés.
Les définitions scientifiques, soit de termes scientifiques, soit de termes usuels employés dans un sens scientifique, sont presque toujours de ce dernier genre. Leur objet principal est de marquer des limites dans une classification scientifique ; et comme les classifications sont continuellement modifiées à mesure que la science avance, les définitions scientifiques varient aussi toujours. Les mots Acide et Al- «li, le premier surtout, en offrent un exemple frappant. Les substances classées parmi les acides ont, par suite des découvertes expérimentales, constamment augmenté en nombre, et, par une conséquence naturelle, les attributs connotés par ce mot ont été successivement éliminés et sont devenus moins nombreux. Le mot connota d’abord les attributs : de
se combiner avec un alcali pour nie une substance neutre appelée un sel ; — d’être composé d’une base et d'oxygène;
— de la causticité au goût et au toucher; — de la fluidité, etc., etc. La décomposition de l'acide muriatique en chlore et hydrogène fit exclure de sa connotation la seconde
de ces propriétés, celle d’être formé d’une base et d'oxygène. La même découverte attira l'attention des chimistes sur l'importance de l'hydrogène comme élément des acides, et de nouvelles expériences ayant conduit à conslater sa présence dans les acides sulfurique, nitrique et dans beau-
coup d’autres où son existence n’avait pas été d’abord soup-
gonnée, il y a maintenant une tendance à faire entrer la présence de ce corps dans la connotation du mot. Mais l’acide carbonique, l'acide sulfureux n’ont pas d'hydrogène. Cette propriété ne peut donc pas être connotée par le terme, à moins que cessubstances ne cessent d’être considérées comme des acides. La causticitè et la fluidité ont depuis longtemps été retranchées des caractères de la classe par l'accession à cette classe de la silice et de beaucoup d’autres substances;
et aujourd’hui la formation de corps neutres par combinaison avec les alcalis, conjointement avec les phénomènes électro-chimiques qu’on suppose avoir lieu dans cette combinaison, sont les seules dfferentiæ qui forment la connotation du mot Acide, comme terme technique de la chimie.
Ge qui est vrai de la définition d’un terme de science est vrai aussi de la définition d’une science; et il suit de là — comme on l’a remarqué dans l’Introduction — que la définition d’une science doit nécessairement être progressive et toujours provisoire. Un accroissement de connaissances, une modification dans les opinions reçues, peuvent amener un changement plus ou moins considérable dans les faits partiouliers qu’une’ science embrasse ; et son contenu étant ainsi modifié, il peut aisément arriver que des caractères nouveaux soient reconnus plus propres ou moins propres que ceux jusqu'alors adoptés à servir de Differentiæ pour la défpition de son nom.
Une défmition spéciale ou technique a, disons-nous, pour
objet d’exposer la classification artificielle dont elle part. Les logiciens anciens semblent avoir cru que la définition ordinaire avait aussi pour office de formuler la classification usuelle et, suivant eux, Naturelle, des choses, c’est-à-dire leur distribution en espèces, et de marquer la place supéneure, collatérale ou subordonnée que chaque espèce oecupe par rapport aux autres. On expliquerait ainsi la règle, que. bute définition doit nécessairement sé faire per genus et differentiam, et pourquoi une seule différence quelconque était considérée comme suffisante. Mais développer ou. exprimer en mots une distinction de Nature est, comme nous l’avons fait voir, tout à fait mmpossible; car les propriétés distinciives ne naissent pas l’une de l’autre, et l’on ne peut, par conséquent, les exposer en mots qu’en les énumérant toutes; et toutes ne sont pas connues et ne le seront probablement jamais. Il est donc oiseux d’attribuer ce but à R définition; tandis que si l’on demande seulement à la définition d’une classe d'indiquer les classes par rapport auxquelles elle est contenante ou contenue, toute définition qai expose la connotation des noms le fera, car le nom de chaque clässe doit nécessairement connoter assez de ses propriétés pour fixer ses limites. Si donc la définition est une
exposition complète de la connotation, elle est tout ce qu’une définition doit être.
85. — Nous n’avons rien de plus à dire des deux espèces de définitions incomplètes et populaires comparées aux définitions complètes et philosophiques. Nous allons maintenant examiner une vieïlle doctrine, universellement adoptée jadis et non encore tout à fait tombée, que je considère comme H source d’une grande partie de l'obscurité qui règne sur quelques-uns des plus importants procédés de l'esprit humain dans la recherche de la vérité. Suivant cette doctrine, les définitions dont nous venons de parler constituent seulement une des deux classes dans lesquelles les définitions peuvent être divisées, à savoir : les définitions de Noms et les définitions de Choses. Les premières expliquent la signification
d’un terme, les secondes, de beaucoup les plus importantes, expliquent la nature d’une chose.
Cette opinion fut embrassée généralement par les philosophes anciens et par leurs successeurs, à l’exception des Nominalistes. Mais comme l'esprit de la métaphysique moderne, jusqu'à une époque voisine de nous, a été, en somme, Nominaliste, la notion des définitions de choses a été mise un peu à l'écart, tout en continuant, par ses conséquences plutôt que directement par elle-même, de jeter la confusion dans la logique. Cependant elle se montre encore de temps à autre sous sa forme propre ; et on la trouve notamment dans un endroit où l'on ne se serait guère attendu à Ja rencontrer, dans un ouvrage justement admiré, la Logique de l’archevêque Whately (1). Dans un compte rendu de cet ouvrage (Westminster Review, janvier 1828), contenant
(4) Dans les dernières éditions de son ouvrage, l'archevêque Whately paraît ne plus admettre de différence quelque peu importante entre les définitions de noms et les définitions de choses. Il entend seulement, ce semble, par Définition Réelle, celle qui « énonce sur la nature de la chose quelque chose de plus que ce qui est impliqué dans le nom» (comprenant sous le mot « impliqué » non-seulement ce que le nom connote, mais encore tout ce qui peut être déduit par le raisonnement des attributs connotés). C'est même là, comme il l’ajoute, ce qu'on appelle usuellement (et, il me semble, très-convenablement) une Description, et non une Définition. Une Description ne peut, selon moi, être considérée comme une définition que lorsqu'on lui fait remplir l’office d’une vraie définition (comme la définition zoologique de l’homme), en déclarant la connotation donnée à un mot pour un but spécial, comme terme de science ou d’art; connotation qui n’aurait pas été exprimée par la définition propre du mot, employé dans son acception ordinaire.
M. de Morgan, renversant la doctrine de l'archevêque, veut que Définition Réelle soit celle qui contient moins que la Définition Nominale, pourvu seulement que ce qu’elle contient suffise pour la distinction. «Par Définition Réelle, j'entends une explication du mot telle qu’elle suffise pour séparer les choses exprimées par ce mot de toutes les autres. Ainsi on définirait, je crois, complétement l'éléphant : « Un animal qui naturellement boit en aspirant l’eau dans son nez et la versant ensuite dans sa bouche. » (Logique formelle, p. 36.) Le principe général de M. de Morgan et son exemple ne vont pas ensemble ; : car, certainement, la manière de boire particulière de l'éléphant ne fait pas partie de la signification du mot éléphant. On ne pourrait pas, en effet, dire d’une personne qui ignorerait cette particularité, qu'elle ne sait pas ce que signifie le mot éléphant.
quelques opinions que j'ai abandonnées, je trouve à ce sujet les observations suivantes, qui concordent encore suffisamment avec mes vues actuelles sur la question :
« La distinction entre les définitions Nominales et les définitions Réelles, ou, comme on les appelle, de noms et de choses, bien que conforme aux idées de la plupart des logiciens aristotéliciens, ne nous paraît pas devoir être maintenue. Il nous semble évident qu'une définition n’a jamais pour but d'expliquer et de développer la nature d’une chose. Et ce qui confirmerait notre opinion, c’est qu'aucun des auteurs qui ont admis des définitions de Choses n’est parvenu à découvrir un Critérium par lequel la définition d'une chose peut être distinguée de toute autre proposition relahtive à cette chose. La définition, disent-ils, déclare la nature de Ja chose. Mais aucune définition ne peut déclarer toute sa nature ; et toute proposition qui affirme une qualité quelconque de la chose déclare une partie de cette nature. Le vrai point de vue nous paraît celui-ci. Toutes les définitions sont des définitions de noms et uniquement de noms. Seulement, tandis que certaines définitions ne sont cxpressément que l'explication du sens d’un mot, certaines autres, outre l'explication du mot, impliquent qu'il existe une chose correspondant à ce mot. Si cela est impliqué ou non dans tel.cas donné, c’est ce que la forme d'expression toute seule ne peut faire connaître. « Un centaure est un animal ayant le haut du corps d’un homme et les parties inférieures d’un cheval », — « un triangle est une figure rectiligne à trois côtés » sont des propositions exactement semblables par Ja forme, bien que, dans la première, il ne soit pas impliqué que quelque chose de correspondant au terme existe, tandis que ce Pest dans la seconde; comme on peut s’en assurer en substituant, dans chaque définition, le mot signifie au mot es£. Dans la première «un centaure signifie un animal » etc., le sens n’est pas changé par cette substitution : tandis que dans la seconde : « un triangle signifie », etc., la signification serait allérée, puisqu'il serait évidemment impossible de déduire aucune vérité de géométrie d’une
proposition qui exprimerait seulement la manière dont an entend employer un signe particulier.
« Il y a donc des formes d'expression communément prises pour des définitions qui contiennent quelque chose de plus que la simple explication du sens d’un terme. Mas il n’est pas exact de considérer ce mode d'expression comme une espèce particulière de définition. Sa différence avec l’autre consiste en ce qu'il n’est pas seulement une défaition, mais une définition et quelque chose de plus. La déf- . hition ci-dessus du triangle comprend évidemment, non pas une seule proposition, mais deux propositions parfaitement distinctes, celle-ci : « Il peut y avoir une figure terminée
ar trois lignes droites », et cette autre : « Cette figure peut
tre appelée un triangle ». La première de ces propositions n’est pas une définition du tout; la seçonde est une définition purement nominale, une explication de l'usage et de l'application d’un terme. La première peut être vraie ou fausse et être, par conséquent, la base d’une suite de raisonnements. La seconde ne peut être ni vraie ni fausse; son seul caractère possible est son accord ou désaçcord avec l'usage ordinaire du langage ».
I] y a donc une distinction réelle entre les définitions de Noms et celles qu’on appelle à tort définitions de Choses; mais cette différence consiste en ce que celles-ci énoncent tacitement, en même temps que la signification d’un na, un point de fait. Cette assertion tacite n’est pas une définition; c’est un postulat. La définition est une simple praposition identique, qui n’apprend rien autre que l'usage de la langue, et de laquelle on ne peut tirer aucune conclusion relative à des faits. Le postulat qui l'accompagne, au contraire, affirme un fait qui peut conduire à des conséquences plus ou moins importantes ; il affirme l'existence actuelle ou possible de Choses qui possèdent la combinaison d’attributs déclarée par la définition; et ce fait, s’il est réel, peut être Je fondement de tout un édifice da vérités scientifiques.
Nous avons déjà remarqué, et nous aurons souvent encore à le faire, que les philosophes qui rejetèrent le Réalisme
BB LA DÉBNITION. +03
n'abaudonaërent pas ses conséquences, et qu'ils maintinrent longtemps encore dsns leur philosophie bien des propositions qui ne pouvaient avoir un sens raisonnable qu’au point de vue Réaliste. Depuis Aristote, et probablement depuis une époqusa plus reculéa, il a été admis, comme vépité évidente, que la Géométrie est déduite de défiaitions. Cela pût aller assez bien tant que la définition fé eonsidérée comme una « proposition expliquant la nature de la chose ». Mais Hokhbes vint, qui rejeta absolument eeite conception de ka définition at soutiat qu'elle ne fai autre chose que déclarer h sigaification d'un nom. Mais ïl continua cependant d'affrmer ausi ouvertement que ses prédécesseurs que kes épyot, Principia, les prémisses originelles des mathématiques et même da touie science étaient les définitions: d'où ce singalier paradoxe, que las systèmes de vérités seientifiques, bien plus, toutes les vérités acquises par le raisonnement, sant déduits des conventions arbitraires des horames sur h signification des mots.
Pour gauver le crédit de ce principe, que les défnitions sont les prémisses de da eonnaissance seientifqua, on ajou$e quelquefbis la réserve qu'elles n'ont calte propriété que sous la condition qu’elles seront établies conformément aux phénemènes de la nature, e‘est-à-dire qu’ellas donneront aux mats una signification qui eonvienne à des objets actuallement axistants. Mais ce n'est là qu'un exemple de plus da la malheureuse tentative si souvent faite d'échapper à la nécessité d'abandonner k vieux langage lorsque les idées qu’il exprimait ont fait place à des idées toutes contraires. On peut, nous dit-on, de la signification d'un nor inférer des faits physiques, pourvu qu'une chose existante correapande à ce nom. Mais sioette réserve eonditionnelle est nécessaire, de laquelle de ces deux existenees se fera réellement l'inférence, da l'existence d’une chose ayant les propriétéa on da l'episisnee d'un nom signifiant ces propriétés?
Prenons, par exemple, qualqu'una des définitions posées çomme prémisses dans les Éléments d’Ruclide ; celte, si l'on
veut, du cercle, Cette définition, analysée, offre deux propositions, dont l’une est relative par hypothèse à un point de fait, et l’autre une définition légitime. « 11 peut exister une figure dont tous les points de la ligne qui la termine sont à une égale distance d’un point intérieur. » — « Toute figure ayant cette propriété est appelée un cercle. » Examinons maintenant une des démonstrations qu'on dit dépendre de cette définition; et voyons à laquelle des deux propositions qu’elle renferme la démonstration fait en réalité appel. « Du cenire À décrivez le cercle BCD. » 11 est supposé ici qu’une figure comme celle indiquée par la définition peut être tracée; et cette supposition n’est que le postulat caché dans la définition. Mais que cette figure soit ou ne soit pas appelée cercle, c’est tout à fait indifférent. On aurait obtenu absolument le même résultat, sauf la brièveté, en disant : « Du point B tirez une ligne revenant sur elle-même dont chaque point sera à une égale distance du point A.» De cette manière, la définition du cercle disparaîtrait et serait rendue inutile; mais non le postulat y impliqué, sans lequel il n’y aurait pas de démonstration. Le cercle étant décrit, suivons la conséquence. « Puisque BCD est un cercle, le rayon BA est égal au rayon CA. » BA est égal à CA, non pas parce que BCD est un cercle, mais parce que BCD est une figure à rayons égaux. Notre garantie pour admettre qu’une telle figure autour du centre A, avec le rayon BA, peut être réalisée est dans le postulat. Si les postulats sont admis par intuition ou par preuve, c'est une matière à dispute, mais, de toute manière ils sont les prémisses des théorèmes ; et tant qu’ils sont maintenus, toutes les définitions d’Euclide et les termes techniques qui y correspondent pourraient être mis de côté, sans que la certitude des vérités géométriques fût en rien altérée.
Il est peut-être superflu de s’arrêter si longtemps sur un point aussi clair, mais lorsqu'une distinction qui semble si évidente a été méconnue, même par des esprits supérieurs, il vaut mieux dire trop que trop peu, pour rendre de pareilles erreurs impossibles à l'avenir. Je retiendrai donc
encore quelques instants le lecteur sur une des plus absurdes conséquences de la supposition que les définitions, comme telles, sont les prémisses de tous nos raisonnements, hormis celles relatives aux mots seulement. Si cette supposition était vraie on pourrait, en raisonnant correctement, de deux prémisses vraies tirer une conclusion fausse. Il n’y a, pour cela, qu’à prendre pour prémisse la définition d’une non-entité, ou mieux, d’un nom auquel ne correspond aucune entité. Soit, par exemple, cette définition :
Un dragon est un serpent qui souffle des flammes.
Cette proposition, considérée comme une définition, est ncontestablement correcte. Un dragon est un serpent qui souffle des flammes; le mot dragon signifie cela. L’admission tacite de l'existence d’un objet correspondant à la définition serait certainement, dans le cas présent, fausse. De cette définilion nous pouvons tirer les prémisses de ce syllogisme-ci :
Un dragon est une chose qui souffle des flammes, Un dragon est un serpent,
donc Quelque serpent souffle des flammes,
syllogisme irréprochable dans le premier mode de la troisiême figure, dans lequel les deux prémisses sont vraies et la conclusion fausse; ce qui, pour tout logicien, est une absurdité. La conclusion élant fausse et le syllogisme régulier, les prémisses ne peuvent pas être vraies. Cependant, ces prémisses, considérées comme parties d’une définition, sont wraies. Par conséquent, les prémisses considérées comme parties de la définition ne peuvent pas être les prémisses réelles. Les prémisses réelles seraient celles-ci :
Un dragon est une chose réellement existante qui souffle des flammes. Un dragon est un serpent réellement existant,
lesquelles étant fausses la fausseté de la conclusion n'offre aucune absurdité.
Sinous voulons savoir quelle conclusion suivrait des mêmes
prémisses dans le cas où la supposition tacite & l'Etislente réelle serait écaltée, substituons stgrifie & ef, torihe ho l'indiquions tout à l'heure. Nousurons &tôfs :
Dragon est un mot signifiant une chose qui souffle des flammes. Dragon ‘ést un not signihant un serpent.
d’où la conclusion :
Ou HA du dEs ‘mois Nÿhifiant Wh er siÿhitient aussi üne chose qui souffle des flatties.
Ici la conclusion est vraie éde smênre que tes piémisses), et c’est là le seul genre de conclusion qui puisse être tiré @urk Aéfinition, t'est-h-dire d’ üñé proposition relative à la Wénificalion des mots.
Oh peut entre donner üñ äutré aipect à ce syllogisme, Eh Sépposant qué cb qui est désigné par le moyen terme
n'est Ni unè choëe hi uh hôm, mais uné idée :
L'idée d'un dragon est l’idée d’une chose qui souffle des flammes,
L'idée d’un dragon ‘est l'dhe d'in sérpeft.
Donc, il y a une idée d’un serpent qui @ht 1'éMo D'uhe Ehdst soufflant des flammes.
Ici encore la conclusion est vraie et aussi les prémisses; mais les prémisses me pont pas des définitions. Ce sont dés propositions affirment qume idée ExisLaft dans l'esprit rEnfrme certains éléments idénux. La vérité de 1à conclusion se déduit de l'existence du phénoméne psychologique àp- pelé l'idée d'an dragon, et, par conséquent, toujouré de à supposition tacite d’un fait (1).
(4) Dans une réfutation, la seule, autant que je sache, qui ait été dirigée contre cette argumentation, on a avancé que dans le premier de ces syllogismes : — «un dragon est une chose qui souflle des flammes un dragon est un serpent donc quelque serpent souffle des flammes, »—Il y a tout juste autant de vérité dans là contlusion qà’il y èn a dan les prémisses, ou plutôt paë plus dans celles-ci que dans celle-là. Si Te nom général serpent renferme à la fois les serpents réels et les serpents imaginaires, la conclusion n’est pas fausse ; et il ne les renferme pas, la mineure est fausse.
Essayons donc de construire le syllogisme d’après l'hypothèse que le nom Serpént renferme les serpents imaginaires ; nous froüverons fju’il est nécessaire
Lôrsque, comme dans ce dernier syflogisme, la conclusion ét üé prôposition relative à une idée, la supposition dont elle dépend peut être simplement celle de l'existence d’une idée. Mais lorsque la conclusion se rapporte à une Chose, le pôstülat enveloppé dans la définition qui constitue la prémisse . apparente ést l'existence d’une Chose, et non pas simplement une idée, conformé à la définition. Cette supposition de lexistencé réelé s’introduit toujours dans l'impression que nous ertendons produire, quand nous voulons définir un nom qé'ôn saît être déjà un nom d'objets réellement existants. l'eët ce qui explique pourquoi cette supposition n’est pas inpliquée nécessairement dans la définition d’un dragon, ndis qu’elle l'était certainement dans la définition d’un tercle. |
6. = Ce qui, ontre wutres tiréonstanices, à conthilrté 4 wstitenir d'idée que les vérités dérmonstratives dérivent des définitions plutôt que des postulèts 1Mphqtés dans des défi: mitions., e’est què ces postalats, Môme dans Les scienvées ré. priés tout à fait supérioures xux autres à certitudé démomettatiee, Ne sont pt joe compléttihent vratn À n'ont pas vrui en'il exitte, ou qu'il set possible de tradst
dmvodifer les prédicais, cr on 1m pett ps dfnmer qu'un être émaghhèe sbullle des tmmes. En Ai attribuant ee phégomène, on affirme implicitement de la manière la plus positive qu’il est un être réel et non imaginaire ; et la conclusion doit être : « quelque serpent souffle ou est imaginé souffler des fläninés; » ét pour prouver cette conclusion par l’exemple des dragons, les Mémisses Seront : « vh dragon est imaginé comme sufflant des flammes —vh &vegon tét'un'serpent (réel outrraghiaire) »'; d’où il suit indubitablement qu'il ÿ a des seïpents:qui-sont iniaginés souffler dès flammes; mais la prémisse majeure n’est ni uns définition, ni une partie de définition. Or, c’est là tout ce que je veux prouver.
Exaniinons maintenaïit l’autre assertion : que si le mot serpent ne désigne due les serrènts réêls, Ta minëure (un üragoh ést un serpent) est fausse ; c'est précisément ce que j'ai ditimoi-mêmé de côfte ‘prémisse consdérée comme établissant un fait ; mais elle n’est pas fausse en #ant que partie de la défirtion du dragon; et puisque l’une et l'autre prémisse, ou du moins, une des deux, doit, la conclusion étant fausse, être fausse aussi, la prémisse réelle ne peut
pas être la définition, qui ést vraie, inais l'affirmation d’un fait, qui est fausse.
un cercle ayant des rayons exactement égaux. Cette exactiude est purement idéale; clle ne se rencontre pas dans la nature, et l’art peut encore moins la réaliser. Il y a donc quelque difficulté à concevoir que les conclusions les plus certaines reposent sur des prémisses qui, loin d’être certainement vraies, ne sont certainement pas vraies dans toute l'extension que comporte leur énonciation. Ce semblant de paradoxe sera examiné quand nous traiterons de la Démonstration. Nous serons alors en mesure de montrer qu'il ya autant de vérité dans le postulat qu’il en faut pour porter ce qu’il y a de vrai dans la conclusion. Cependant, les philosophes, auxquels cette vue ne s’est pas présentée, ou qui n’en ont pas été satisfaits, ont cru qu’il devait y avoir dans les définitions quelque chose de plus certain ou, du moins, de plus exactement vrai que le postulat implicite de l’existence d’un objet réel; et ils se flattaient d’avoir trouvé ce quelque chose, en établissant que la définition est l’exposilion et l'analyse, non de la simple signification d’un mot, non même de la Nature d’une chose, mais d’une idée. Ainsi, la proposition : « Un cercle est une figure plane terminée par une ligne dont tous les points sont à une égale distance d’un point intérieur, » ne voulait pas dire, selon eux, qu’un cercle réel quelconque a cette propriété (ce qui ne serait pas exactement vrai), mais que le cercle est conçu comme la possédant; que notre idée abstraite d’un cercle __est l'idée d’une figure à rayons exactement égaux.
Conformément à cette notion, on prétend que les mathématiques et toutes les sciences démonstralives n'ont pas pour objet les choses telles qu’elles existent réellement, mais des abstractions de l'esprit. Une ligne géométrique est une ligne sans largeur ; mais il n’y a pas de telles lignes dans la nature; c’est donc une idée construite par l'esprit, sans matériaux empruntés à la nature. La définition, ajoute-t-on, est la définition de cette ligne intellectuelle, et non d’une ligne actuelle ; et c’est seulement de cette ligne mentale, et non d’une ligne existant dans la nature, que les théorèmes de géométrie sont rigoureusement vrais,
Admettons que cette doctrine soit exacte {el j'essayerai de prouver le contraire plus loin); dans cette supposition même, les conclusions qui paraissent dépendre d’une définition ne dépendent pas de la définition comme telle, mais du postulat qui y est impliqué. Il serait vrai qu’il n’y a dans la nature aucun objet conforme à la définition de la ligne, et que les propriétés géométriques des lignes ne sont vraies que des lignes idéales, que la définition, en fin de compile, postule toujours l’existence réelle de cette idée; elle prend pour accordé que l'esprit peut former et forme la notion de la longueur sans largeur et sans autre propriété sensible. Selon moi, l'esprit ne peut pas former une telle notion, il ne peut pas concevoir une longueur sans largeur ; il peut seulement, en considérant les objets, aire attention à leur longueur, à l’exclusion de toutes leurs autres qualités sensibles, et déterminer ainsi quelles sont les propriétés qui peuvent leur être attribuées en vertu de leur longueur seule. S'il en est ainsi, le postulat impliqué dans la définition géométrique d’une ligne est l'existence réelle, non de la longueur sans largeur, mais de la longueur seulement, c'est-à-dire des objets longs. Cela suffit pour porter toutes les vérités de la géométrie, puisque toute propriété d’une ligne géométrique est, en réalité, une propriété de tout objet matériel ayant une longueur. Ainsi, la théorie même que je crois fausse laisse intacte la conclusion que nos raisonnements sont fondés sur les faits postulés dans les définitions, et non sur les définitions mêmes; et cette conclusion est une de celles que je soutiens en commun avec le docteur Whewell (Philosophie des sciences inductives), bien que ses vues sur la nature de la démonstration soient très-différentes des miennes. Je reconnais volontiers ici, comme en beaucoup d'autres occasions, que ses ouvrages sont éminemment propres à éclairer les premiers pas dans l’analyse des procédés de l'esprit, même lorsque ses vues, quant à l'analyse plus avancée, me paraissent, je dois le dire avec un respect sincère, radicalement erronées.
$ 7. — Mais de ce que toutes les Définitions sont purement nominales et non réelles, il ne suit pas qu’elles soient arbitraires. La définition d’un kom peut exiger, non-seuleent an travail fort compliqué et dificile, mais encore des recherches approfondies sur la nature des choses désignée par le nom. Telles sont, par exemple, les questions qui sont l'objet des plus importants dialogues de Platon, comme : « Qu'est-ce que la rhétorique? » qui est le sujet dù Gorgiàs; «qu'est-ce que la justice ? qui est le sujet de la République. Telle est aussi la question ironique de Pilaté : « Qu’est-cè que la vérité? » et celle qui est lè point fondamental des ioralistes spéculatifs de tous les temps : « Qu'est-ce que là vertu? »
Ce serait une erreur dé croire que ces nobles et difficiles invéstigations n’ont pas d’autre but què de constater là Signification conventionnefle d’un nom. Leur but, en effet, n’est pàs tant d'établir qu’elle est la signilication d’uñ nom qué êe déterminer ce quelle doit être; ce qui, ainsi que d’autres questions de terminologie, exige qu’on entre, et quelquefois trés-avant, dans da recherche dés propriétés, non pàs de homs seulèment, mais dés choses nommées. |
Quoique la signification des noms conctets généraux réside dans les attributs qu'ils connotent, les objets sont nomrés antérieurement aux attributs, comme Îe prouve ce faït que, dns toutes Îles langues, les noms abstraits sont presque tous des composés ou des dérivés des noms concrets correspondants. Les noms connotatifs, par conséquent, sont, après les noms proprès, les premiers en usage; et sans doute que, dans les tas tes plus sinples, ceux qui employëèrent pour là première fois lé nom avaient présent à l'esprit une connotation distincte qu’ils voulaient sciemment ‘exprimer par ce nom. Le premier qui employa le mot blanc, appliqué à la Neige où à ‘un autre objet, savait, sans doute trésbien quelle étaït la qualité qu’il entendait affirmer, et avait uné conception parfaitement distincte de lattribut désigné par le nom.
Mais lorsque les ressemblances et les différences sur les-
quelles se fondent les classifications he sont pas d’une natore aus&i palpable et aussi aisément déterminable, et lorsque Surtout elles consistent, non eh une sèulé qualité, mais en plusièurs, dont Îles ‘efféts éntremélés ne sônt pas faciles à disifguér et à räpportér à leut vraie source, il arive souveht que lès homs sont appliqués aëx objets sans que ceux qui tès äppliqueht äient en vuë unè connotation bien nette étdistieté. Îts soht déterminés $eülement par une ressembntcè générale entrè l’objet nouveau ét quelques-uns des übjets Tamiliers qu’ils ont éoutumé d'appeler de ce nom. . Cest 1à, avons-nous vu, la marché que doit suivre même lè pMlosophe bout tà dénomination des sentimeñts simples et tlémentaires. Mais quand les choses à nommer sont des touts tomplexes, té Philosophe nè se contente pas dé noter une réssemblance généralé ; il' examine én quoi consiste cette resémblance, et il né donne le mérié nom qu'aux choses qui sé résseinblént dans les mêmes particularités déterminées. Le Piiloséphé, donc, emploie habitwellement les noms généraux àvét ‘ümé cohnotation bien définie. Mais le langage n’a pas &b'hit; fie peut être qu'amendé, et encore bien faiblement, partes philosophes. Dans l’esprit des arbitres réels du langage, les noms généraux (Surtout dans Îles cas où les classes qu’ils déhotent nè peuvent être àmenées devant le tribunal des $ens extérieurs pour y être identifiées ou distinguées) ne tohnoteñt guère plus qu’une vague et grossière ressemblance avec les choses antérieurernent ou le plus souvent désignées par Tes noms. Lorsque, par exemple, dans le fonde, en général, on dit d’une action qu’elle est Juste ou injuste, d'uû sentiment, d’une expression, d’un procédé, qu’il ést r0b!e ‘ou bä5; d’un personnage politique qu’il est in homme d'État où ün charlatan, ceux qui prononcent cès mots enñtèndent-ils affirmer des attributs déterminés queltonques? Noltement. Ts rèconnaissent simplement, à ce qu'ils croient, quelque ressemblance plus ou moins vague et Éloignéè ‘entre ‘ces choses ‘et d’autres choses qu’ils avaient couturrè de désigner ou d'entendre désigner par ces appellations.
Le langage, ainsi que sir James Mackinstosh le disait des gouvernements, le langage « n’est pas fait ; il se fait. » Un nom n’est pas imposé d’un coup et par délibération à une classe d’objets ; il est d’abord appliqué à une chose, et étendu ensuite par une série de transitions à une autre et à d’autres. Par ce procédé (comme l’a remarqué et expliqué avec beaucoup de force et de clarté Dugald-Stewart dans ses Essais philosophiques), un nom passe souvent par des points successifs de ressemblance d’un objet à un autre, et finit par être appliqué à des choses qui n’ont plus rien de commun avec celles auxquelles il fut primitivement donné; sans que pour cela, cependant, le nom disparaisse; de sorte qu’à la fin il désigne un pêle-mêle confus d'objets n'ayant rien de commun et ne connote plus rien, pas même une vague . ressemblance générale. Lorsqu'un mot est arrivé à cet état, qu'en l’attribuant à un objet on n’énonce absolument rien de cet objet, il ne peut plus servir soit à penser, soit à communiquer la pensée; et il ne peut être utilisable qu’en le dépouillant d’une partie de ses nombreuses acceptions, et en le bornant à des objets ayant quelques attributs communs qu'il peut servir à connoter. Voilà les inconvénients d’un langage qui « n’est pas fait, mais qui se fait ». Ainsi que les gouvernements qui sont dans le même cas, il peut ‘être comparé à une route qui n’a pas été construite, mais qui s’est faite elle-même. Il faut la réparer continuellement pour la rendre praticable.
Ceci montre déjà clairement pourquoi la définition d’un nom abstrait est souvent si difficile. La question : « Qu’est-ce que la justice? revient, en d’autres termes, à celle-ci : Quel est lattribut que les hommes affirment quand ils appellent Juste une action? À quoi on peut répondre tout d’abord que les hommes n’étant pas arrivés à un accord sur ce point, ils n’entendent pas du tout affirmer nettement un attribut. Cependant, tous croient qu'il y a quelque attribut commun à toutes les actions qu’ils ont l’habitude d’appeler justes. La question est donc de savoir s’il existe un tel attribut commun? et, en premier lieu, si les hommes sont
assez d'accord sur les actions particulières qu’ils appellent ou n’appellent pas justes pour rendre possible la recherche d’une qualité que ces actions auraient en commun? ils le sont, il reste à chercher si les actions ont en réalité quelque qualité commune? et, si elles en ont une, quelle elle est? De ces trois questions, la première seule se rapporte à l'usage conventionnel des termes; les deux autres concernent des matières de fait ; et si la seconde question (si les actions forment une classe ou non) est résolue négativement, il en reste une quatrième, souvent plus ardue que les autres : comment former le mieux possible une classe artificielle que le nom puisse dénoter?
Et il est à propos de remarquer ici que l'étude du développement spontané du langage est de la plus haute importance pour ceux qui voudraient le réformer logiquement. Les classifications grossièrement ébauchées dans les langues vulgaires et retouchées, comme elles l’exigent presque toutes, par le logicien, sont souvent par elles-mêmes éminemment propres à ses vues. Comparées à celles des philosophes, elles sont comme le droit coutumier d’un pays, qui s’est développé, pour ainsi dire, spontanément, comparé aux lois systématisées et codifiées. Ilest un instrument moins parfait, mais étant le résultat d’une expérience prolongée, quoique non scientifique, il contient une masse de matériaux qui peuvent être trés-avantageusement employés dans la formation systématique d’un corps de lois écrites. De même le groupement reçu des objets sous des noms communs, bien qu’il puisse n'êlre fondé que sur une grossière ressemblance générale, est une preuve, d’abord que la ressemblance est très-manieste et, par conséquent, fort grande, et ensuite que c’est une ressemblance qui a frappé un grand nombre de personnes pendant de longues années et des siècles. Alors même qu’un nom, par des extensions successives, se trouve appliqué à des choses qui n’ont pas entre elles cette grosse ressemblance commune, on retrouve encore celte ressemblance à chaque moment de ses évolutions. Et ces transitions de la signification des mots sont souvent l'indice
de connexions réelles entre les choses qui auraient pu échapper à l'attention des penseurs ; de ceux, du moins, qui, à cause de l'emploi d’un langage différent ou d’habitudes d'esprit différentes, auraient considéré de préférence les choses sous un autre aspect. L’histuire de la philosophie abonde en exemples de ces inadvertances, commises faute d’apercevoir le lien caché qui raccordait les disparates Appar rentes de la signification de quelque mot équivoque {1}, Toutes les fois qu’au sujet de la définition du rom d'w objet réel la recherche ne se réduit pas simplergent âk comparaison des autorités, on suppose tacitement qu'on doit trouver pour le nom une signification qui lui permalle de continuer à dénoter toutes les choses, ou, du moins, h plus grande ou la plus importante partie des choses awquelles il est communément attribué, En conséquence, k recherche de la définition est une recherche des ressegblances et des différences existant entre ces choses, consistant à constater s'il y a une ressemblance commune à toutes, et si non sur quelle fraction d’entre elles porte cette ressegblance générale, et finalement quels sont les attributs comruns qui communiquent, soit à toutes, soit à une parti ce caractère de similitude qui les a fait classer ensemble. Lorsque ces attributs communs ont élé constatés et spécifiés, le nom appartenant aux objets semblables perdant #
(4) « Peu de gens (ai-ja dit ailleurs) ont réfléchi combien il faut de conupitsance des Choses pour être en état d'affirmer qu'un raisonpement donné rule uniquement sur les mots. Il n’y a pas peut-être un seul des termes principaux de la philosophie qui ne soit employé avec des nuances de signification presque innombrables, pour exprimer des idées plus ou moins différentes les unes des autres. Entre deux de ces idées un esprit sagace et pénétrant disçernera, ol quelque sorts intuitivement, un lien non apparent, suc lequel, &ans ponte peut-être en rendre compte logiquement, il basera un argument parfaitemes! valide qu’un critique moins pénétrant prendra pour un sophisme r roulant sur le double sens d’un terme ; et plus sera grand le génie de celui qui franchit d'u saut le précipice sain et sauf. plus grands seront aussi, probablement, le chant de triomphe et la vaine gloire du pur logicien qui, venant derrière lui en beltant, prouve sa sagesse supérieure en s’arrêtant sur la bord et en abandonmt comme désespérée, sa propre brsogns, qui est d'y faire pa pont. x |
vague acception, acquiert une connotation précise et par cette connotation distincte devient susceptible de définition.
En donnant une connotation distincte à un nom général, le philosophe devra prendre les attributs qui, en même temps qu'ils sont communs à toutes les choses actuellement dénotées par le nom, sont aussi par eux-mêmes les plus importants, soit directement, soit par. le nombre, l’évidence ou l'intérêt des conséquences auxquelles ils conduisent. Il choisira, autant que possible, les di fferentiæ qui conduisent au plus grand nombre de propria importants; car ce sont les propria qui, mieux que les qualités plus obscures et plus cachées dont souvent ils dépendent, qui donnent à une agglomération d'objets cet aspect général et ce caractère d’ensemble qui désignent les groupes dans lesquels ils tombent naturellement, Mais, pénétrer jusqu’à cet accord profond et caché dont dépendent ces rapports superficiels et trés-apparents est souvent un des problèmes scientifiques les plus ardus ; et, de même qu'il est un des plus difficiles, il est rare aussi qu’il ne soit pas un des plus importants. Or, comme du résultat de cet examen des causes des propriétés d'une classe d’abjets dépend incidemment la question de savoir quelle sera la signification d’un mot; c’est au moyen et sous le couvert de recherches sur la définition d'un nom, que se sont produites quelques-unes des plus utiles et des plus profondes investigations de la philosophie.