CHAPITRE HI
$ 1. — Nous avons montré quelle est la nature réelle des vérités auxquelles se rapporte le syllogisme, contrairement à la manière plus superficielle dont il est considéré dans la théorie communément reçue, et quels sont les axiomes fondamentaux desquels dépend sa force probante et concluante. Nous avons maintenant à rechercher si le procédé syllogistique, le raisonnement du général au particulier, est ou n’est pas un procédé d’inférence, c’est-à-dire une progression du connu à l'inconnu, un moyen d'arriver à la connaissance de quelque chose que nous ne connaissions pas auparavant.
Les logiciens ont été remarquablement unanimes dans leur réponse à cette question. Il est universellement admis qu'un syllogisme est vicieux s’il y a dans la conclusion quelque chose de plus que ce qui est donné dans les prémisses. Or, c’est là dire, en fait, que jamais rien n’a été et n'a pu être prouvé par syllogisme qui ne fut déjà connu ou supposé connu auparavant. Le syllogisme n'est-il donc pas un procédé d’inférence? Se pourrait-il que le syllogisme, auquel le nom de Raisonnement a été si souvent représenté comme exclusivement applicable, ne füt pas un raisonnement du tout? C’est là ce qui semble résulter inévitablement de la doctrine généralement reçue que le syllogisme ne peut prouver rien de plus que ce qui est contenu dans les prémisses. Cependant, cet aveu explicite n’a pas empêché une foule d'auteurs de persister à représenter le syllogisme comme l'analyse exacte de ce que fait l'esprit quand il découvre ou prouve des vérités quelconques, spéculatives ou
pratiques ; tandis que ceux qui ont évité cette inconséquence ettiré du théorème du syllogisme son légitime corollaire, ont été conduits à déclarer inutile et futile la doctrine syllogistique elle-même, en se fondant sur la peñitio principii qu'ils prétendent être inhérente à tout syllogisme. Ces deux opinions étant, selon moi, radicalement erronées, je réclamerai l'attention du lecteur pour certaines considérations, sans lesquelles il me semble impossible. d'apprécier convenablement la vraie nature du syllogisme, mais qui paraissent avoir été négligées ou insuffisamment pesées, tant par les défenseurs de la théorie syllogistique que par ses adversaires.
$ 2. — Il doit, d’abord, être accordé que dans tout syllogisme, considéré comme un argument prouvant une conclusion, il y a une petitio principii. Quand on dit :
Tousles hommes sont mortels,
Socrate est homme, Donc Socrale est mortel,
les adversaires de la théorie du syllogisme objectent irréfutablement que la proposition « Socrate est mortel » est présupposée dans l’assertion plus générale « Tous les hommes sont mortels » ; que nous ne pouvons pas être assurés de la mortalité de tous les hommes, à moins d’être déjà certains de la mortalité de chaque homme individuel; que sil est encore douteux que Socrate soit mortel, l’asserlion que tous les hommes sont mortels est frappée de la même incertitude; que le principe général, loin d’être une preuve du cas particulier, ne peut lui-même être admis comme vrai, tant qu'il reste l'ombre d’un doute sur un des tas qu’il embrasse et que ce doute n'a pas été dissipé par une preuve aliunde; et, dès lors, que reste-t-il à prouver au syllogisme ? Bref, ils concluent qu'aucun raisonnement du général au particulier ne peut, comme tel, rien prouver, puisque d’un principe général on ne peut inférer d'autres faits particuliers que ceux que le principe même suppose connus.
Cette solution me semble irréfragable, et si les logiciens, bien qu'incapables de la contester, ont généralement montré une forte disposition à la rejeter, ce n'est pas qu’ils eussent trouvé quelque défaut dans l’argument même, mais parce que l’opinion opposée semblait fondée sur des arguments également irréfutables. Dans le syllogisme précédent, par exemple, n'est-il pas évident que la conclusion peut être pour la personne à qui il est présenté, actuellement et bona fide, une vérité nouvelle? N’est-il pas certain que tous les jours la connaissance de vérités auxquelles on n’avait pas pensé, de faits qui n'avaient pas été observés directement, et même ne pouvaient l'être, s’acquiert par le raisonnement? Nous croyons que le duc de Wellington est mortel. Nous ne savons pas cela par l’observation directe, tant qu’il n'est pasmort. Si l’on nous demandait comment, alors, nous savons que le duc est mortel, nous répondrions probablement : parce que tous les hommes le sont. Ici, donc, nous acquérons la connaissance d’une vérité non susceptible encore d'observation par un raisonnement qui pourrait être exposé dans ce syllogisme :
Tous les hommes sont mortels, Le duc de Wellington est homme, Donc le duc de Wellington est mortel.
Et comme une grande partie de nos connaissances est acquise de cette manière, les logiciens ont persisté à représenter le syllogisme comme un procédé d'’inférence et de probation, bien qu'aucun d’eux n’ait levé la difficulté résultant de l’incompatibilité de cette opinion avec le principe reçu qu'un argument est vicieux s’il y a dans la conclusion quelque chose qui n’est pas déjà affirmé dans les prémisses. On ne saurait, en effet, accorder la moindre valeur scientifique sérieuse à une simple échappatoire comme la distinciion qu’on fait entre ce qui est contenu implicitement et ce qui est énoncé explicitement dans les prémisses. Lorsque l’archevêque Whately dit que l’objet du raisonnement est « simplement de développer, de déplier, en quelque
sorte, les assertions enveloppées et impliquées dans celles que nous énonçons, et de faire bien sentir et reconnaître à une personne touté la portée de ce qu’elle a admis », il ne touche pas, je crois, à la difficulté réelle de la question, qui est de savoir comment il se fait qu’une science telle que la géométrie peut être « enveloppée » tout entière dans quelques définitions et axiomes. Ce moyen de défense du syllogisme ne diffère guère au fond de ce qui, pour les adversaires, est un moyen d'accusation, quand ils lui reprochent de n’avoir d’autre usage que de faire sortir les conséquences d’une admission à laquelle une personne s’est trouvée conduite sans en avoir apprécié et compris la portée. Quand vous admettez la prémisse majeure, vous affirmez la conclusion ; mais, dit l’archevêque Whately, vous ne l’affirmez qu’implicitement; ce qui veut dire, sans doute, qu’on l’énonce sans en avoir conscience, sans le savoir. Mais, s’il en est ainsi, la difficulté revient sous une autre forme. Ne devriez-vous pas la connaître? Quel droit avez-vous d’affirmer la proposition générale sans vous être assuré de la vérité de tout ce qu’elle contient? et dans ce cas l’art syllogistique n’est-il pas primé facie, comme le prétendent les adversaires, un artifice pour vous faire tomber dans un piége et vous y laisser pris. (1)