‹ Système de logique deductive et inductive, exposé des principes de la preuve et des méthodes de recherche scientifiqueChapitre 55 sur 71 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

$ 4. — Pour compléter la notion générale de la causation sur laquelle doivent être basées les règles de l’investigation expérimentale de la nature, il nous reste à établir une disünction, distinction assez radicale et assez importante pour exiger un chapitre à part.

Les discussions précédentes nous ont rendu familier le cas où plusieurs agents ou causes interviennent comme

conditions de la production d’un effet ; cas, en fait, presque universel; car il y a très-peu d'effets causés par un seul agent. Supposé, donc, que deux agents opérant ensemble soient suivis, sous un certain nombre de conditions collatérales, d’un effet donné. Si chacun de ces agents, au lieu d’être joint à un autre, avait opéré tout seul sous les mêmes conditions, il en serait résulté probablement un effet autre que celui des deux agents réunis et plus ou moins dissemblable. Or, si l’on parvient à connaître quels seraient les effets de chaque cause agissant séparément, on est souvent en état d'arriver déductivement ou à priori à la prévision juste de ce qui résultera de leur action associée. Pour cela, il faut seulement que la même loi qui exprime l'effet de chacune des causes agissant seule exprime exactement aussi la part de cette cause dans l’effet résultant des deux réunies. Cette condition se trouve réalisée dans la vaste et importante ” classe des phénomènes communément appelés mécaniques, c'est-à-dire les phénomènes de la communication du mouvement (ou de pression qui est une tendance au mouvement) d’un corps à une autre. Dans cette classe importante de cas de causation, aucune cause, à proprement parler, n’en détruit ni n’en altère une autre; chacune a son plein et entier effet. Si un corps est poussé dans deux directions par deux forces, dont l’une tend à le faire aller au nord et l’autre à l’est, il ira dans un temps donné exactement aussi loin dans les deux directions que si chaque force l’avait poussé séparément; et il reste précisément là où il serait arrivé s’il avait été actionné d’abord par l’une des deux forces et ensuite par l’autre. Cette loi de la nature est appelée en dynamique le Principe de la Composition des Forces; et à l’imitation de cette expression bien choisie, j'appellerai Composition des Causes le principe applicable à tous les cas dans lesquels l'effet total de plusieurs causes réunies est identique à la somme de leurs eflets séparés.

Ce principe ne règne pas cependant dans toutes les parues du champ de la nature. La combinaison chimique de

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deux substances produit, comme on sait, une troisième substance dont les propriétés sont complétement différentes de celles de chacune des deux substances séparément ou de toutes deux prises ensemble. Il n’y a pas trace des propriétés de l'hydrogène et de l'oxygène dans celles de leur composé, l’eau. La saveur du sel de plomb n’est pas la somme des saveurs de ses composants, l'acide acétique, le plomb ou ses oxydes; et la couleur de la couperose bleue n’est pas un mélange des couleurs de l'acide sulfurique et du cuivre. Ceci explique pourquoi la Mécanique est une science déductive ou démonstrative, et la chimie pas. Dans l’une on peut calculer les effets de toutes les combinaisons des causes, réelles ou hypothétiques, d’après les lois connues qui gouvernent ces causes quand elles agissent séparé. ment, parce que ces causes, combinées comme séparées, observant les mêmes lois, ce qui serait arrivé en conséquence de chaque cause prise à part arrive encore quand elles se trouvent ensemble, et on n'a qu’à additionner les résultats. Il n’en est pas de même pour les phénomènes dont s'occupe spécialement la science chimique. Là, la plupart des uniformités auxquelles se conforment les causes agissant séparément, disparaissent entièrement quand elles sont réunies; et nous sommes hors d'état, du moins dans l'état actuel de la science, de prévoir, avant une expénmentation directe, le résultat d’une combinaison nouvelle.

Si cela est vrai des combinaisons chimiques, ce l’est encore plus de ces combinaisons infiniment plus complexes des éléments qui constituent les corps organisés, et où apparaissent ces extraordinaires uniformités nouvelles qu'on appelle les lois de la vie. Les corps organisés sont composés de parties semblables à celles des matières inorganiques, et qui ont elles-mêmes été d’abord à l’état inorganique; mais les phénomènes vitaux résultant de la juxtaposition de ces parties dans une certaine manière n’ont aucune analogie avec les effets que produiraient les substances composantes, considérées comme des agents purement physiques. Quelque

degré d’avancement que puisse atteindre la connaissance des propriétés des divers ingrédients d’un corps vivant, il est certain que jamais la simple addition des actions séparées de ces éléments n’équivaudra à l’action du corps vivant lui-même. La langue, par exemple, est, comme les autres parties de l’organisation, composée de gélatine, de fibrine et autres produits de la chimie digestive, mais toute la connaissance possible des propriétés de ces substances ne pourrait jamais nous faire prévoir qu'elle goûte, à moins que la gélatine et la fibrine elles-mêmes ne goûtassent, car il ne peut pas y avoir dans la conclusion un fait élémentaire qui n'était pas dans les prémisses.

Il y à ainsi deux différents modes de l’action combinée des causes, desquels dérivent deux modes de conflit ou d'interférence mutuelle entre les lois de la nature. Supposons, à un point donné du temps et de l’espace, plusieurs causes qui, agissant séparément, produiraient des effets contraires ou, du moins, dont l’une tendrait à ne pas faire, en tout ou en partie, ce que l’autre tend à faire. Ainsi, la force expansive des gaz produits par l’ignition de la poudre à canon tend à projeter le boulet vers le ciel, tandis que sa pesanteur tend à le faire tomber à terre. Un courant d’eau coulant dans un réservoir par un côté tend à le remphr, tandis qu'un trou pratiqué au côté.opposé tend à le vider. Or, dans des cas comme ceux-ci, même quand les deux causes agissant ensemble s’annulent exactement l’une l’autre, les lois de chacune ne laissent pas de s’accomplir; l'effet est le même que si l'ouverture eût été ouverte d’abord (1) pendant une demi-heure et que l’eau eût ensuite coulé . dans le réservoir pendant le même espace de temps. Chaque agent produirait la même somme d'effet que s’il eût agi séparément, bicn que l'effet contraire, qui avait lieu pendant

(4) Pour simplifier, je ne tiens pas compte, dans ce dernier cas, de l'effet de la diminution de pression résultant de la diminution de l'écoulement de l’eau par l'ouverture ; ce qui évidemment n’affecte en rien la vérité ou l'applicabilité du principe, puisque lorsque les deux causes agissent en même temps, les conditions de cette dimiaution de pression ne se réalisent pes.

le même intervalle, l’annulât au fur et à mesure qu'il était produit. Ici, donc, on voit deux causes produisant par leur opération simultanée un effet qui semble au premier abord tout à fait différent de celui que chacune produit séparément, mais qui, après examen, se trouve être réellement la somme de ces effets séparés. On remarquera qu'ici nous élargissons l’idée de la somme des deux effets en y comprenant ce qu'on appelle communément leur différence, mais qui est en réalité le résultat de l’addition des effets opposés, conception à laquelle on doit cette admirable extension du calcul algébrique, qui a si considérablement augmenté sa puissance comme instrument de découverte, en faisant entrer dans ses démonstrations (au moyen du signe de la soustraction placé en avant et sous le nom de Quantités Négatives) toute espèce de phénomènes positifs, pourvu qu'ils soient de telle nature, par rapport à ceux déjà introduits, qu’en ajouter un équivale à soustraire une quantité égale de l’autre.

Il y a donc un mode d’interférence mutuelle des lois de la nature dans lequel, lorsque des causes agissant concurremment annihilent leurs effets, chacune exerce pleinement son action suivant ses lois propres, comme agent séparé. Mais, dans l’autre espèce de cas, les influences qui interviennent ensemble cessent entièrement, et des phénomènes complétement différents se manifestent, comme dans l'expérience de deux liquides qui, mélangés dans certaines proportions, deviennent instantanément, non point une quantité plus grande de liquide, mais une masse solide. | |

$ 2. — Cette différence entre le cas où l’effet réuni des causes est la somme de leurs effets séparés, et le cas où il leur est hétérogène; entre les lois qui fonctionnent ensemble sans altération et lesdois qui fonctionnent ensemble, cessent et font place à d’autres, est une distinction fondamentale dans l’ordre de la nature. Le premier cas, celui de la Composition des Causes, est le fait général; l’autre est

toujours spécial et exceptionnel. Il n’y a pas d'objets qui n'obéissent, en quelques-uns de leurs phénomènes, au principe de la Composition des Causes; il n’y en a pas qui ne reconnaissent des lois qui s’accomplissent rigoureusement dans quelque combinaison qu'ils s6 trouvent. Le poids d’un corps, par exemple, est une propriété qu’il garde dans toutes les combinaisons auxquelles il peut être soumis. Le poids d’un composé chimique, d’un corps organisé, est égal à la somme des poids des éléments qui les composent. Le poids, soit des éléments, soit du composé, variera s'ils sont éloignés ou rapprochés de leur centre d'attraction; mais ce qui affecte l’un affecte l’autre ; ils restent toujours absolument égaux. De même, les parties composantes d’une substance végétale ou animale ne perdent pas leurs propriétés mécaniques et chimiques comme agents séparés quand, par un mode particulier de juxtaposition, elles ont acquis en plus, comme agrégat, des propriétés physiologiques ou vitales. Ces corps continueni comme auparavant d’obéir aux lois chimiques et mécaniques, tant que l’action de ces lois n'est pas contrecarrée par les lois nouvelles qui les gouvernent comme êtres organisés. En somme, lorsque a lieu un concours de causes qui met en jeu des lois nouvelles, n'ayant d'analogie avec aucune de celles qui se manifestent dans l'action des causes séparées, les lois nouvelles, tout en suspendant une partie des autres, peuvent coexister avec une autre partie et même combiner l'effet de ces lois avec le leur propre.

En outre, des lois engendrées dans le second mode peuvent en engendrer d’autres dans le premier. En effet, bien qu’il y ait des lois qui, comme celles de la chimie et de la physiologie, doivent leur existence à une infraction du principe de la Composition des Causes, il ne s'ensuit pas que ces lois particulières ou, comme on pourrait les appeler, hétéropathiques, ne sont pas susceptibles de combinaison avec d’autres. Les causes dont les lois ont été altérées dans une certaine combinaison peuvent apporter avec elles dans leurs eombinaisons ultérieures leurs nouvelles lois non

DE LA COMPOSITION DÉS CAUSES. ant altérées. Ainsi il n°y a pas à désespérer d’élever la chimie et la physiologie au rang des sciences déductives; car, quoiqu'il soit impossible de déduire toutes les vérités chimiques et physiologiques des lois ou propriétés des substances simples ou agents élémentaires, elles pourraient être déduites des Jois qui apparaissent quand ces éléments sont réunis ensemble en un petit nombre de combinaisons pas trop complexes. Les Lois de la Vie ne seront jamais déductibles des lois simples des éléments, mais les faits prodigieusement compliqués de la Vie peuvent l’être tous de lois de La vie comparativement plus simples ; lois qui (dépendant, sans doute, de combinaisons d’antécédents, mais de combinaisons relativement simples), peuvent, dans des circonstances plus compliquées, âtre rigoureusement combinées avec quelque autre et avec les lois chimiques et physiques des éléments. Les phénomènes vitaux particuliers fournissent, dès maintenant, d'innombrables exemples de la Composition des Causes, et, à mesure que ces phénomènes sont mieux étudiés, on « de plus en plus des raisons de croire que les mêmes lois qui régissent les combinaisons de circonstances les plus simples, régissent aussi les cas plus complexes. Il en est de même pour les phénomènes de l’esprit, et même pour les phénomèênes sociaux et politiques qui sont des résultats des lois de l'esprit. Jusqu'ici, c’est en chimie qu’on a le moins réussi 4 réduire les lois particulières à des lois générales dont elles découleraient et seraient déductibles. Mais il y a, même en chimie, des circonstances qui permettent d'espérer qu'on découvrira un jour ces lois. Sans doute, les propriétés diverses d’un composé chimique ne représenteront jamais la somme des propriétés des éléments séparés; mais il peut y avoir entre les propriétés du composé et celles des éléments quelque rapport constant, qui, une fois constaté par une induction suffisante, nous mettrait à même de prévoir, avant l'expérience, quelle espèce de composé résultera d’une combinaison nouvelle, et de déterminer, avant de l'avoir analysée, la nature des éléments dont une substance nouvelle est composée. La loi des proportions définies, établie pour

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la première fois dans toute sa généralité par Dalton, est une solution complète de ce problème sous une de ses facés, à la vérité secondaire, celle de la quantité; et, quant à la qualité, on a déjà quelques généralisations partielles sufiisantes pour indiquer la possibilité d’aller plus loin. On peut affirmer quelques propriétés communes des composés résultant de la combinaison d’un acide quelconque avec une base. Il y a aussi la curieuse loi, découverte par Berthollet, que deux sels solubles se décomposent mutuellement toutes les fois que les nouvelles combinaisons qui en résultent donnent un composé insoluble ou moins soluble que les deux premiers. Une autre uniformité est la loi dite de l’isomorphisme ; l'identité des formes cristallines des substances qui offrent en commun certaines particularités de composition chimique. On voit ainsi que, même des lois hétéropathiques, ces lois d’une action combinée, qui ne se composent pas des lois des actions séparées, en dérivent pourtant, au moins dans quelques cas, suivant un principe déterminé. La génération de certaines lois par d’autres lois dissemblables aurait donc aussi sa loi: et, en chimie, ces lois non encore découvertes de la dépendance des propriétés du composé relativement aux propriétés de ses éléments peuvent, réunies aux lois des éléments mêmes, fournir les prémisses à l’aide desquelles la science est destinée peut-être à devenir un jour déductive.

Il semblerait donc qu’il n’y a pas de classe de phénomènes où ne sé rencontre la Composition des Causes; qu’en règle générale, les causes combinées produisent les mêmes effets que séparées ; mais que cette règle, quoique générale, n’est pas universelle; que, dans quelques cas, à certains moments particuliers de la transition de l’action séparée à l’action combinée, les lois changent, et qu’un groupe entièrement nouveau d'effets est ajouté ou substitué aux effets de l’action séparée des mêmes causes; les lois de ces nouveaux effets étant encore indéfiniment susceptibles decomposition comme les lois qu’elles ont annulées.

$ 3. — Suivant quelques auteurs, c’est un axiome dans la théorie de la causation que les effets sont proportionnels à leurs causes; et l’on fait grand usage parfois de ce principe dans les raisonnements relatifs aux lois de la nature, bien qu’il soit sujet à des exceptions manifestes, dont on a essayé, avec beaucoup d'efforts et de dépense d'esprit, de nier la réalité. Cette proposition, en ce qu’elle a de vrai, n’est qu’un cas particulier du principe général de la Composition des Causes; celui où les causes composées étant homogènes, leur effet d'ensemble pourrait être identique à la somme de leurs effets séparés. Si une force de cent livres élève un corps sur un plan incliné, une force égale à deux cents livres élèvera deux corps exactement semblables ; et, dans ce cas, l’effet est proportionnel à la cause. Mais la force de deux cents livres ne contient-elie pas actuellement en elle-même deux forces de cent livres, lesquelles, employées à part, auraient séparément élevé les deux corps en question? Le fait done, ‘qu’agissant conjointement, ces forces élèvent les deux corps à la fois, résulte de la Composition des Causes, et n’est qu’un exemple du fait général que les forces mécaniques sont soumises à la loi de Composition. Il en est de même pour tout autre cas qu’on pourrait supposer. En effet, le principe de la proportionnalité des effets aux causes ne peut pas être appliqué aux cas dans lesquels l'augmentation de la cause altère la qualité de l'effet, c'est-à-dire dans lesquels la quantité surajoutée à la cause ne se compose pas avec elle, mais les deux ensemble produisent un phénomène entièrement nouveau. Supposons qu'une certaine quantité de chaleur communiquée à un corps augmente seulement son volume, qu’une quantité double le liquéfie, et qu’une quantité triple le décompose ; ces trois effets étant hétérogènes, aucune proportion, correspondant ou non à celle des quantités de chaleur, ne peut être établie entre eux. Ainsi, ce prétendu axiome de la proportionnalité des effets à leurs causes fait défaut juste au point où fait défaut aussi le principe de la Composition des Causes, c’est-à-dire, là où le concours des causes est tel qu’il détermine un changement dans

les propriétés du corps et le soumet à de nouvelles lois plus ou moins différentes de celles auxquelles il était soumis auparavant. En conséquence, cette sorte de loi de proportionalité est remplacée par le principe plus compréhensif dans lequel elle se trouve, en ce qu’elle a de vrai, implicitement énoncée. |

Nous pouvons terminer ici les remarques générales sur la Causation, qui semblaient nécessaires comme introduction à la théorie du procédé inductif. Ce procédé est essentiellement une recherche des cas de causation. Toutes les uniformités dans la succession des phénomènes et la plupart des uniformités dans leur coexistence sont elles-mêmes, comme on l’a vu, ou des lois de causation, ou des conséquences et des corollaires de ces lois. Si nous pouvions déterminer exactement à quelles causes sont attribuables tels effets, ou à quels effets telles causes, nous posséderions virtuellement la connaissance de tout le cours de la nature. Toutes ces uniformités, qui sont de simples résultats de causation, seraient alors mises à nu et expliquées; et chaque fait, chaque événement individuel pourrait être prévu, pourvu que nous eussions les données nécessaires, c’est-à-dire la connaissance des circonstances qui, dans le cas particulier, l'ont précédé.

Ainsi, donc, déterminer quelles sont les lois de causation existant dans la nature; déterminer les effets de chaque cause et les causes de tous les effets; c’est la principale affaire de l’Induction; et montrer comment cela se fait est l'objet capital de la Logique Inductive.

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