QUATRIÈME CANON
Retranchez d’un phénomène la partié qu'on sait, par des inductions antérieures, être l'effet de certains antécédents, et le résidu du phénomène est l'effet des antécédents restants.
$ 6. — Il reste une classe de lois qu’il n’est pas possible de déterminer par aucune des trois méthodes que nous avons essayé de caractériser. Ce sont les lois de ces causes permanentes, de ces agents naturels indestructibles qu'il est à la fois impossible d’exclure et d'isoler; que nous ne pouvors ni empêcher d’être présents, ni faire qu’ik se présentent
seuls. Il semblerait, au premier abord, qu’on ne pourrait d'aucune manière séparer les effets de ces agents de ceux de ces autres phénomènes avec lesquels on ne peut les empêcher de coexister. Pour la plupart des causes permanentes, cependant, cette difficulté n’existe pas, puisque, bien qu’elles ne puissent pas être éliminées comme faits coexistants, elles peuvent l'être comme agents influents, en expérimentant dans un lieu placé hors des limites de leur action. Les oscillations du pendule, par exemple, sont troublées par le voisinage d'une montagne; nous éloignons le pendule à une suffisante distance, et le dérangement n’a plus lieu. Nous pouvons, sur ces données, déterminer, par la Méthode de Différence, la somme d’effet due à la montagne, et, au delà d’une certaine distance, tout $e passe précisément comme si la montagne n’exerçait pas d'influence du tout, d’où nous pouvons légitimement conclure: qu’il en est, en effet, ainsi.
La difficulté d’appliquet les méthodes précédemment décrites à la détermination des effets des Causes permanentes est bornée aux cas dans lesquels il nous est impossible de sortir Jocalement des limites de leur influence. Le pendule peut être soustrait à l'influence de la montagne, mais il ne peut pas être soustrait à l’influence de la terre. Nous ne pouvons pas éloigner le pendule de la terre ni la terre du pendule, pour voir s’il continuerait d’osciller si l’action que la terré exetce sur lui était supprimée. Sur quelle preuve donc attribuons-nous ses vibrations à l'influence de la terre? Ce n’est pas sur une preuve sanctionnée par la Méthode de Différence, car un des deux cas, le négatif, manque. Ce n’est pas non plus par la Méthode de Concordance, car, bien que tous les pendules concordent en ce que, pendant leurs oscil-lations, la terre est toujours présente, ne pourrait-on pas tout aussi bien attribuer le phénomène au soleil, qui est également un fait coexistant dans toutes les expériences ? Il est évident que, pour établir un fait de causation aussi simple, il fallait une autre méthode encore que celles qui ont été exposées. :
Prenons un autre exemple, le phénomène Chaleur. Indépendamment de toute hypothèse sur la nature réelle de l’agent ainsi appelé, il est certain, en fait, qu'il nous est impossible de priver un corps quelconque de toute sa chaleur. Il est certain également qu'on n’a jamais vu la chaleur autrenent qu'émanant d'un corps. Ne pouvant donc séparer le Corps et la Chaleur, il n’est pas possible de créer cette variation des circonstances que les trois méthodes précédentes requiérent; on ne peut pas déterminer, par ces méthodes, quelle portion des phénomènes manifestés par le corps est due à la chaleur qu’il contient. Si l’on pouvait observer un corps tantôt avec, tantôt sans sa chaleur, la Méthode de Différence dévoilerait l'effet dû à la chaleur, à part de celui dù au corps même. Si l’on pouvait observer la chaleur dans des circonstances n'ayant rien de commun que la chaleur, et, par conséquent, non caractérisées aussi par la présence d’un corps, on déterminerait, par la Méthode de Concordane, les effets de la chaleur, en comparant un cas de chaleur avec un corps avec un cas de chaleur sans un corps; ou bien, par la Méthode de Différence, quel est l’effet dû au corps quand le restant dû à la chaleur aurait été assigné par Ja Méthode des Résidus. Mais rien de tout cela ne nous est possible ; et sans cela l'application d’une quelconque des trois méthodes à la solution de ce problème serait illusoire. Il serait inutile, par exemple, d'entreprendre de constater l'effet de la chaleur en excluant des phénomènes présentés par un corps tout ce qui dépend de ses autres propriétés, car n'ayant jamais observé des corps sans quelque chaleur, les effets dus à cette chaleur feraient partie des résultats mêmes que nous voudrions exclure pour que l'effet de la chaleur pût se manifester par le Résidu.
Si, par conséquent, il n’y avait que ces trois méthodes d'investigation expérimentale, nous serions incapables de déterminer les effets dus à la chaleur comme cause. Mais nous avons encore une ressource. Quoiqu'il soit impossible d’exclure complétement un antécédent, nous pouvons être à même, ou la nature pour nous , de le modifier de quelque
façon. Par modification, il faut entendre un changement qui ne va pas jusqu’à sa suppression totale. Si une certaine modification dans l’antécédent À est toujours suivie d’un changement dans le conséquent a, les autres conséquents à et c demeurant les mêmes, ou, vice versd, si chaque changement dans a est précédé de quelque modification de À, sans qu'on en observe aucun dans les autres antécédents, on peut en toute sûreté conclure que a est, en tout ou en partie, un effet de À, ou, du moins, est lié de quelque manière à A causalement. Pour la Chaleur, par exemple, bien qu’on ne puisse pas l’expulser complétement d’un corps, on peut modifier sa quantité, l’augmenter ou la diminuer; et de cette manière on trouve, [par les différentes méthodes d’expérimentation et d'observation, que l'augmentation ou la diminution de chaleur est suivie de l'expansion ou de la contraction du corps. On arrive ainsi à conclure, ce qui serait impossible autrement, que l’un des effets de la chaleur est d'augmenter le volume des corps, ou, ce qui revient au même, d’accroître les distances entre leurs particules.
Un changement qui ne va pas jusqu’à la suppression totale de la chose, c’est-à-dire qui la laisse ce qu’elle était, doit porter, soit sur sa quantité, soit sur quelqu'un de ses rapports variables avec d’autres choses, rapports dont le principal est sa position dans l’espace. Dans l’exemple précédent, la modification de l’antécédent affectait sa quantité. Supposons maintenant qu'il s’agit de savoir quelle influence exerce la lune sur la surface de la terre. On ne peut pas exclure la lune pour voir quels phénomènes terrestres son absence ferait cesser. Mais quand on trouve que toutes les variations dans là position de la lune sont suivies de variations correspondantes de lieu et de temps dans la marée baute, le lieu étant toujours la partie de la terre la plus rapprochée ou la plus éloignée de la lune, on a pleinement la preuve que la lune est, en totalité ou en partie, la cause qui produit les marées. Il arrive généralement, comme dans cet exemple, que les variations d’un effet correspondent ou sont analogues à celles de sa cause. Ainsi, quand la lune
aas Dé L'INDUCTION.
s’avance vers l’orient, le flot fait de même. Mais ce n’est pas là une condition indispensable, car on voit, dans cè même exemple, que quand la rer s'élève sur un point elle s'élève au même instant au point diamétralement opposé et, par conséquent, s’avance nécessairement vers l’ouest, pendant que la lune, suivie par les flots les plus rapprochés d'elle, va vers l’est; et pourtant ces deux mouvements sont également des effets du mouvement de la lune.
On prouve de la même manière que les oscillations du pendule sont produites par la terre. Ces oscillations ont lieu entre des (points équidistants sur les deux côtés d’une ligne qui, étant perpendiculaire À la terre, varie avec chaque variation de la position de la terre dans l’espace ou relativement à l’objet. À parler exactement, cette méthode nous fait connaître seulement que tous les corps terrestres tendent vers la térre et non vers un point fixe incotinu placé dans la même diréction. Toutes les vingt-quatre heures, par la rotation de là terre, la ligne tirée du corps ä la terre à angles droits coïncide successivement avec tous les rayons d’un cercle, et, dans le cours de six mois, lé lieu de ce cerele varie d’etiviron deux cénts fillions de milles. Cependant la ligne suivant laquelle lès corps tendent à tomber conserve, dans tous ces changements de position de la terre, la même direction ; ce qui prouve que là pesanteur terrestre est dirigée vers la térre êt on, commé on l'avait imaginé, vers un point fixe de l’eépacé.
La méthodé par laquelle on obtient ces résultats peut être appelée la Méthode des Variations Concomitantes. Elle est sournise au canon suivant :