‹ Système de logique déductive et inductiveChapitre 19 sur 68 · I. — Sentiments ou états de conscience · texte numérisé non relu

I. — Sentiments ou états de conscience

§ 3. — Un sentiment, un état de conscience, sont, en langage philosophique, des expressions équivalentes. Tout ce dont l'esprit a conscience, tout ce qu'il sent, ou, en d'autres termes, ce qui fait partie de son existence sentante, est un sentiment. Dans le langage populaire, Sentiment n'est pas toujours synonyme d'état de Conscience, ce mot s'appliquant souvent dans un sens plus particulier aux états de conscience appartenant au côté sensitif ou affectif (émotionnel) , ou, plus spécialement encore, au côté affectif seul, de notre nature, à l'exclusion de ce qui appartient au côté intellectuel pur. C'est là un abus de langage consacré, comme celui qui, par une perversion analogue, a ôté au mot Esprit la légitime généralité de sa signification pour la borner au pur intellect. Une perversion plus forte encore, mais à laquelle il n'est pas besoin de s'arrêter, est celle qui restreint le Sentiment, non-seulement aux sensations physiques, mais encore à un seul sens, le toucher.

Sentiment, au sens propre du terme, est un genre dont Sensation, Emotion et Pensée sont les espèces. Sous le moi Pensée il fiiut comprendre tout ce dont nous avons conscience lorsque nous sommes dits Penser; depuis la conscience que nous avons lorsque nous pensons à la couleur Rouge sans l'avoir devant nos yeux, jusqu'aux plus profondes méditations du philosophe et du poëte. Observons, cependant, qu'une pensée est uniquement ce qui se passe dans l'esprit,

hà DES NOMS ET DES PROPOSITIONS.

et non un objet existant hors de respiit. On peut penser au soleil, à Dieu ; mais le soleil et Dieu ne sont pas des pensées ; l'image mentale du soleil et l'idée de Dieu sont des pensées, des états de l'esprit et non des objets ; et la croyance ou la non-croyance à l'existence du soleil ou de Dieu est également une pensée. Les objets, même imaginaires, qu'on dit n'exister qu'en idée, doivent être distingués des idées que nous en avons. Je peux penser à un loup-garou, comme je peux penser au pain que je mangeai hier, ou à la fleur qui sera épanouie demain. Mais le loup-garou qui jamais n'exista n'est pas la même chose que mon idée d'un loup-garou, pas plus que le pain qui exista n'est mon idée de ce pain, ou que la fleur qui n'existe pas encore n'est mon idée d'une fleur. Toutes ces choses sont, non des pensées, mais des objets de pensée, bien que, au moment présent, aucun des objets n'existe.

De même, une sensation doit être soigneusement distinguée de l'objet qui la cause, la sensation du Blanc de l'objet Blanc; et elle doit l'être aussi de l'attribut Blancheur que nous appliquons à l'objet parce qu'il excite la sensation. Malheureusement pour la clarté et la distinction en ces matières, nos sensations ont rarement des noms spéciaux. Nous avons un nom pour les objets qui excitent en nous une certaine sensation, le mot blanc. Nous avons un nom pour la quahté qui, dans ces objets, est considérée comme la cause de la sensation, le mot blancheur. Mais lorsque nous voulons parler de la sensation elle-même (ce qui n'a guère lieu que dans la spéculation philosophique) le langage qui, en trèsgrande partie, s'accommode seulement aux usages communs de la vie, ne nous fournit pas une désignation directe et par un seul mot. Il nous faut employer une circonlocution et dire la sensation de blanc, ou la sensation de blancheur; il nous faut dénommer la sensation soit par l'objet, soit par l'attribut qui l'excite. La sensation pourrait très-bien, quoique cela n'arrive jamais (1), être conçue exister sans être excitée par un

(1) Ce phénomène n'est pas rare du tout et s'appelle en pathologie mentale VhallucinaUon, (L" !*•)

DES CHOSES DÉSIln>JÉES PAU LES NOMS. 55

objet quelconque. On peut la concevoir surgissant spontanément dans l'esprit, mais dans ce cas nous n'aurions pour la désigner aucun nom qui ne fût un faux nom. Pour les sensations auditives nous sommes mieux pourvus ; nous avons le mot Son et tout un dictionnaire de mots pour désigner les diverses espèces de sons. C'est qu'éprouvant souvent ces sortes de sensations en l'absence de tout objet perceptible, nous pouvons aisément concevoir la possibilité de leur apparition en l'absence absolue de tout objet, il suffît de fermer les yeux et d'écouter la musique, pour avoir l'idée d'un monde qui ne renferme rien autre que des sons et nous qui les entendons. Or, ce qui est aisément conçu séparément, reçoit aisément aussi un nom séparé. Mais , en général, les noms de sensations dénotent indistinctement la sensation et l'attribut. Ainsi couleur signifie les sensations de blanc, de rouge, etc., et aussi la qualité de l'objet coloré. Nous parlons de la couleur des choses comme d'une de leurs propriétés,

§ A. — Il y a, au sujet des sensations, une autre distinction à faire, qu'on oublie souvent, non sans de graves conséquences. C'est la distinction entre la sensation elle-même et l'état des organes qui la précède et qui constitue le mécanisme physique dont elle dépend. Une des sources de la confusion sur ce point est la division usuelle des sentiments en corporels et mentais. Cette distinction est, philosophiquement parlant, sans fondement; car les sensations sont des états de l'esprit sentant^ et non des états du corps, en tant que distinct de l'esprit. Ce dont j'ai conscience quand je vois la couleur bleue est un sentiment du bleu, qui est une chose ; l'image sur ma rétine et les phénomènes mystérieux qui se passent dans mon nerf optique ou mon cerveau, sont une autre chose, de laquelle je n'ai pas du tout conscience et que je n'ai pu connaître que par une recherche scientifique. Ce sont là des états de mon corps ; mais la sensation de bleu, qui est la conséquence de ces états du corps, n'est pas un état du corps. Ce qui perçoit, ce qui a conscience s'appelle

Esprit. Lorsqu'on appelle des sensations des sentiments corporels, c'est uniquement comme appartenant à la classe des sentiments qui sont directement causés par des états de l'organisme, au lieu que les autres espèces de sentiments, les pensées, par exemple, ou les émotions, sont directement excités par des sensations ou par des pensées, et non par une action exercée sur les organes du corps. Cette distinction, cependant, ne se rapporte pas aux sentiments mêmes, mais au mécanisme qui les produit. Les sentiments sont toujours des états de l'esprit.

Plusieurs philosophes admettent dans la série des phénomènes, outre l'affection organique extérieure et la sensation qui en résulte dans l'esprit, un troisième chaînon qu'ils appellent la Perception, et qui consisterait dans la récognition d'un objet extérieur comme cause déterminante de la sensation. Cette perception, disent-ils, est un acte de l'esprit, provenant de son activité spontanée, tandis que dans la sensation, l'esprit n'étant mis en jeu que par l'objet extérieur, est passif. Suivant quelques métaphysiciens, c'est par un acte de l'esprit semblable à la Perception, sauf qu'il n'est pas précédé d'une sensation, que l'existence de Dieu, de l'âme et autres objets hyperphysiques est reconnue.

Ces actes de la Perception, quelque idée qu'on se fasse en définitive de leur nature, doivent, selon moi, être classés parmi les variétés des sentiments ou états de l'esprit. En les classant ainsi, je n'ai pas le moins du monde l'intention d'établir ou d'insinuer une théorie quelconque quant à la loi dont peuvent dépendre ces opérations mentales, ni de déterminer les conditions sous lesquelles elles peuvent être légitimées ou infirmées. J'entends bien moins encore (comme le docteur Whewell semble me le faire dire dans un cas analogue) (1), soutenir qu'étant « ÔlQ purs états de l'esprit », il est inutile de rechercher leurs particularités distinctives. Je m'abstiens de cette recherche parce qu'elle n'appartient pas à la science de la logique. Dans ces perceptions, ainsi

(1) Philosophie des scknces %ndu<:five?^ veî» î^ p. ûO*

qu'on les appelle, dans ces récognitions directes par Fesprit d'objets, physiques ou spirituels, extérieurs à lui, je ne peux voir que des faits de croyance, mais d'une croyance intuitive ou indépendante de l'évidence externe. Lorsqu'une pierre est devant moi, j'ai conscience de certaines sensations que j'en reçois ; mais si je dis que ces sensations me viennent d'un objet extérieur que je perçois^ le sens de ces expressions est, qu'en recevant les sensations, je cms intuitivement qu'une cause extérieure de ces sensations existe. Les lois de la croyance intuitive, les conditions qui la légitiment, sont, comme nous l'avons remarqué plus d'une fois, des sujets qui ne relèvent pas de la logique, mais de la science des lois générales et supérieures de l'esprit humain. Au même domaine de la spéculation appartient tout ce qui concerne la distinction, si laborieusement étabhe par les métaphysiciens allemandset leurs suivants anglais etfrançais, entre les actes et les états purement passifs de l'esprit ; entre ce qu'il tire des matériaux bruts de l'expérience et ce qu'il y ajoute. Je reconnais qu'eu égard aux vues particulières de ces écrivains sur les éléments primitifs delà pensée et de la connaissance, cette distinction est fondamentale. Mais pour notre but présent, qui est d'examiner, non le fondement primitif de la connaissance, mais le mode d'acquisition de la connaissance dérivée, la différence entre les étals actifs et passifs de l'esprit est d'une importance secondaire. Pour nous , ce sont également des états de l'esprit, des sentiments; n'entendant pas, d'ailleurs, nous le répétons, par ces expressions, impliquer la passivité de ces phénomènes, mais dire simplement que ce sont des faits psychiques, dés faits qui ont lieu dans l'esprit, et qui doivent être soigneusement distingués des faits externes, physiques, auxquels ils peuvgit être liés, soit comme causes, soit comme effets.

§ 5. — Parmi les états actifs de l'esprit, il y en a cependant une espèce qui mérite une attention particuHère, parce qu'elle constitue la principale partie de la connotation de quelques classes ds noms fort impDrtaiates. Je Veux parler des

volitions ou actes de la volonté. Quand nous appliquons à des êtres sentants des noms relatifs, la connotation du nom se rapporte en grande partie aux actions de ces êtres, à des actions passées présentes, ou futures, probables ou possibles. Prenons, par exemple, les noms Souverain et Sujet. Que désignent ces mots, sinon les innombrables actions, faites ou à faire par le souverain et le sujet réciproquement en vue Tun de Fautre? et de même des mots médecin et malade, chef et subordonné, tuteur et pupille. Dans bien des cas, les mots connotent des actes à accomplir dans certaines éventualités par des personnes autres que les désignées; commeles mois înortgagor et, mo7'tgagee^oôligor et obligee{i), et autres termes exprimant des rapports juridiques, et qui connotent ce qu'une cour de justice ferait pour assurer les effets de l'obligation légale, si elle n'était pas exécutée. Il y a aussi des mots qui connotent des actions faites précédemment par des personnes autres que celles dénotées par le nom même ou par son corrélatif ; tel est le mot Frère. On voit par ces exemples quelle large part les actions fournissent à la connotation des noms. Maintenant, qu'est-ce qu'une action? ce n'est pas une seule chose; c'est un composé de deux choses successives , l'état de resj)rit appelé volition, et l'effet qui le suit. La volition ou l'intention de produire l'efiet est une chose; l'effet produit en conséquence de l'intention en est une autre; les deux ensemble constituent laction. Je veux mouvoir instantanément mon bras; cette volonté est un état de mon esprit; mon bras, — s'il n'est pas lié ou paralysé, — obéit et se meut; c'est le fait physique consécutif à un état de l'esprit. L'intention suivie du fait ou, si l'on aime mieux, le fait précédé et causé par l'intention, s'appelle l'action de mouvoir mon bras.

§ 6. — Nous avions subdivisé la première grande division des choses nommables , c'est-à-dire les sentiments ou états

(1) Mortgagor., celui qui hypothèque une terre en garantie d'une dette; mortgagee, le créancier hypothécaire. Obligor, l'emprunteur qui s'oblige, par un acte spécial^ à payer la somme prêtée; obligée, le prêteur au profit de qui l'oblii^alion est !:0uscrile. (L. ^0

DES CHOSES DÉSÎOr^ÉES PAR LES NOMS. 59

de conscience, en trois classes, les Sensations, les Penses, les Émotions. Nous avons cclairci par de nombreux exemples 1és''d^ïïx premières ; la troisième, celle des Émotions, n'étant pas sujette aux mêmes ambiguïtés, n'exige pas tant d'explications. Nous avons enfin jugé nécessaire d'ajouter à ces trois classes une quatrième, celle des Volitions^comme on les appelle communément. Sans rien vouloir préjuger sur la question métaphysique de savoir s'il y a quelque état ou phénomène mental non réductible à l'une de ces quatre espèces, il me semble que les exemples et explications donnés sur ces dernières suffisent pour le genre entier. Nous passerons donc, maintenant, aux deux classes de choses nommables qu'il nous reste à examiner, celles des choses existant hors d^J^sprit, qui toutes peuvent être considérées comme des substances ou des attributs.

H. — Les substances.

Les logiciens ont voulu définir la Substance et l'Attribut, mais leurs définitions servent moins à distinguer entre elles les choses à définir qu'à indiquer simplement les différentes formes grammaticales que prend habituellement une proposition, suivant qu'on parle des substances ou des attributs. Ces sortes de définitions sont des leçons d'anglais, de grec, de latin ou d'allemand, plutôt que de philosophie mentale. Un attribut, disent les logiciens de l'école, doit être l'attribuée^ quelque chose; la couleur, par exemple, doit être la couleur de quelque chose, la bonté l'attribut de quelque chose, et si ce quelque chose cessait d'exister ou d'être lié à l'attribut, l'attribut lui-même cesserait d'exister. Une subtance, au contraire, existe par soj-même; nous n'avons pas besoin en en parlant de mettre un de après son nom. Une pierre n'est pas la pierre (^e quelque chose; la lune n'est pas la lune de quelque chose ; elle est simplement la lune. A la vérité, si le nom choisi pour désigner une substance était un nom relatif, il pourrait être suivi d'un de ou de quelque autre particule impliquant, comme cette préposition, un rapport avec une

autre chose; mais dans ce cas Tautre caractère distinctif de l'attribut manquerait, csLVceqiielqiœ chose pourrait être détruit, et la substance subsister encore. Un père doit être le père de quelque chose, et par là, étant rapporté à une chose autre que lui-même, il ressemble à un attribut; s'il n'y avait pas d'enfant il n'y aurait pas de père. Mais, en y regardant de près, cela signifie seulement qu'on ne pourrait plus l'appeler père. L'homme appelé père pourrait encore exister quoiqu'il n'y eût pas d'enfants, comme il existait avant qu'il eût d'enfant; et il n'y aurait aucune contradiction à le supposer existant, quand même tout l'univers serait anéanti. Mais si nous anéantissons toutes les substances blanches, que deviendra l'attribut blancheur? la blancheur sans aucune chose blanche est une contradiction dans les termes.

Voilà ce qu'il y a de plus approchant d'une solution de la difficulté dans les traités ordinaires de logique. Mais on ne le trouvera guère satisfaisant. Si, en effet, un attribut se distingue d'une substance en ce qu'il est l'attribut de quelque chose, il semble nécessaire de savoir d'abord ce que signifie ce de^ particule qui a trop besoin elle-même d'explication pour être mise en avant comme explication de quelque chose autre. Quant à l'existence par soi de la substance, il est vrai qu'une substance peut être conçue exister sans aucune autre substance ; mais un attribut peut aussi fêtre sans aucun autre attribut, et l'on ne peut pas mieux imaginer une substance sans attributs que des attributs sans une substance.

Les métaphysiciens, cependant, ont creusé plus profondément la question et donné de la substance une explication beaucoup plus satisfaisante. Les substances sont communément distinguées en Corps et en Esprits. Les philosophes nous ont fourni pour chacune une définition qui semble irréprochable.

§ 7.— -Un corps, d'après la doctrine des métaphysiciens modernes, peut être défini la cause extérieure à laquelle iious attribuons nos sensations. Quand je touche et vois une

pièce d'or, j'ai conscience d'une sensation de couleur jaune, et des sensations de dureté et de poids, et en la maniant de diverses manières, je peux, à ces sensations, en ajouter plusieurs autres tout à fait distinctes. Ces sensations sont tout ce dont je suis directement conscient; mais je les considère comme produites par quelque chose qui, non-seulement existe indépendament de ma volonté, mais qui est extériçur à mes organes et à mon esprit. Ce quelque chose d'extérieur je l'appelle un corps.

On peut demander : comment arrivons-nous à attribuer nos sensations à une cause extérieure ? Avons-nous pour cela un fondement suffisant? Ou sait que cette question a été controversée par des métaphysiciens qui soutiennent que nous n'avons aucune garantie pour rapporter nos sensations à une cause appelée Corps, ni à quoi que ce soit d'extérieur à nous. Quoique nous n'ayons pas à nous occuper ici de cette controverse, ni des subtilités métaphysiques sur lesquelles elle roule, un des meilleurs moyens de montrer ce qu'on entend par Substance, est d'examiner quelle est la position qu'il faut prendre pour maintenir son existence contre les opposants.

Il est certain qu'une partie de la notion de corps consiste dans la notion d'un certain nombre de nos propres sensations ou des sensations d'autres êtres sentants, simultanément produites d'ordinaire. Ma conception de la table sur laquelle j'écris est composée de sa forme et de sa dimension visibles, qui sont des sensations complexes de la vue, de sa forme et de sa dimension tangibles, qui sont des sensations complexes de nos organes du toucher et de nos muscles; de son poids, qui est aussi une sensation du toucher et des muscles, de sa dureté, qui est aussi une sensation musculaire, de sa composition, autre mot servant à désigner toutes les variétés de sensation que nous recevons en diverses circonstances du bois dont elle faite, et ainsi de suite. Toutes ces sensations, ou la plupart, sont souvent et, comme l'expérience nous l'apprend, pourraient être toujours éprouvées simultanément ou dans des ordres de succession différents, à notre choix; et

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de celte manière la pensée de l'une nous fait penser aux autres ; et le tout ensemble amalgamé mentalement se résout en un état de conscience mixte qui, dans la langue de Técole de Locke et de Hartley, est appelé une Idée Complexe.

Maintenant, quelques philosophes ont raisonné comme il suit. Si nous concevons une orange privée de sa couleur naturelle, sans en prendre une autre; qui cesserait d'être molle, sans devenir dure; d'être ronde sans devenir carrée, pentagonale ou de toute autre figure régulière ou irrégulière; qui perdrait son poids, sa dimension, son odeur, sa saveur, toutes ses propriétés physiques, chimiques, mécaniques, sans en acquérir de nouvelles; enfin qui deviendrait invisible, intangible, imperceptible, non-seulement à nos sens, mais encore aux sens de tous les autres êtres sentants, réels ou possibles ; il ne resterait absolument rien, disent ces philosophes; car de quelle nature pourrait être le résidu? et par quel signe manifesterait-il sa présence? Pour ceux qui ne raisonnent point, son existence semble reposer sur le ténioignage des sens. Mais pour les sens il n'apparaît rien que les sensations. Nous savons bien que ces sensations sont liées ensemble par quelque loi ; elles ne se rassemblent pas au hasard, mais suivant un ordre déterminé qui fait partie de l'ordre établi dans l'univers. Lorque nous éprouvons une de ces sensations, nous éprouvons aussi les autres, ou nous savons qu'il est en notre pouvoir de les éprouver. Mais une loi de connexion entre les sensations n'exige pas, continuent ces philosophes, qu'elles soient supportées par ce qu'on appelle un Substratum. Le concept d'un Substratum n'est qu'une des formes diverses sous lesquelles cette connexion peut se représenter à l'imagination; une sorte de mode de réaliser l'idée. Si, en admettant un tel Substratum, nous le supposons instantanément annihilé par miracle et laissons les sensations continuer de se grouper dans le même ordre, que dire alors du Substratum ? A quels signes pourrions-nous connaître qu'il a cessé d'exister? N'aurionsnous pas autant de raison alors qu'avant de croire qu'il existe encore ? Et si nous n'avions pas le droit de le croire alors,

pourquoi i'aurions-nous niainlenant? Un corps, pour ces métaphysiciens, n'est donc rien d'intrinsèquement différent des sensations que ce corps produit, comme on dit, en nous. Il est, en somme, un groupe de sensations, ou plutôt de possibilités de sensations réunies ensemble suivant une loi constante.

Les controverses sur ces questions et les théories imaginées pour les résoudre ont eu des conséquences importantes pour la Science de l'esprit. Les sensations, a-t-on répondu, dont nous avons conscience, et que nous recevons, non au hasard, mais jointes ensemble dans un certain ordre uniforme, impliquent non-seulement une loi de connexion, mais encore une cause extérieure à notre esprit, laquelle cause, par ses lois propres, détermine les lois suivant lesquelles les sensations sont liées et éprouvées. Les scholastiques donnaient à cette cause le nom de Substratum, et ses attributs lui étaient, comme ils disaient, inkéreyits^YiiiQv^Xemeni attachés. Ce substratum reçoit communément en philosophie le nom de Matière. Cependant, en y réfléchissant, on reconnut bientôt que l'existence de la matière ne pouvait pas être prouvée extrinséquement. Maintenant donc on se borne généralement à répondre à Berkeley et à ses sectateurs que cette croyance à la matière est intuitive ; que les hommes, dans tous les temps, se sont sentis forcés par une nécessité de nature de rapporter leurs sensations à une cause extérieure; que ceux mêmes qui nient cette nécessité en théorie s'y soumettent en pratique ; et que en pensée, en paroles, en action, ils reconnaissent, avec le vulgaire, que leurs sensations sont les effets de quelque chose d'extérieur à eux. Cette croyance est donc aussi intuitive que celle que nous avons en nos sensations. Mais ici la question plonge dans le problème fondamental de la Métaphysique proprement dite, à laquelle nous le laissons.

Mais, bien que la doctrine extrême des Idéalistes (que les objets ne sont autre chose que nos sensations et leurs lois) n'ait pas été généralement adoptée par les philosophes, un point très-important à l'égard duquel les métaphvsiciens

64 DES NOMS ET DES PtlOPOSITIONS.

passent pour êlre assez d'accord est celui-ci : que tout ce que nous càmiaissons de Tobjet consiste dans les sensations qu'il nous donne et l'ordre dans lequel ces sensations se produisent. Kant lui-même est, sur ce point, aussi explicite que Berkeley ou Locke. Bien que fermement convaincu qu'il existe un monde de « choses en soi » totalement distinct du monde des phénomènes ou des choses qui apparaissent à nos sens, et même forgeant un terme technique spécial {Noumenon) pour dénoter ce qu'est la chose en soi, en tant que contrastant avec sa représentation dans l'esprit, il avoue que cette représentation (dont la matière, dit-il, est donnée par nos sensations, sa forme étant donnée par les lois de l'entendement) est tout ce que nous connaissons de l'objet; et que la nature réelle de la Chose est et sera toujours pour nous, par la constitution de nos facultés, du moins dans notre mode actuel d'existence, un mystère impénétrable, a Des choses absolument et en soi, dit sir Wily> liam Hamillon, externes ou internes, nous ne connaissons » rien, ou noMS ne les connaissons que comme inconnaisj> sables; et nous ne sommes informés de leur incompré- » hensible existence, qu'en tant qu'elle nous est indirec- » tement et accidentellement révélée au travers de certaines » qualités relatives à nos facultés de connaître, lesquelles 7) quahtés, en outre, ne peuvent être conçues comme inconj) ditionnclles, non-relatives, comme existant en soi et par » soi. Tout ce que nous connaissons est donc phénomènes, )) phénomène de l'inconnu î d (1) La même doctrine est soutenue dans les termes les plus forts et les plus clairs par M. Cousin, dont les observations sur ce sujet méritent d'autant plus d'attention que le caractère ultra-germanique et ontologique de sa philosophie, sous d'autres rapports, peut

(1) Discussiof} s sur la philosophie, etc., Appendix, 4, pp. 643-4. Il y a lieu de regretter que sir William Hamillon, qui insiste si souvent et si vigoureusement sur cette doctrine et qui^ dans le passage cité, l'expose avec une force et une précision qui ne laissent rien à désirer, ait soutenu en même temps des opinions tout à fait inconciliables avec elle. (Voy. le troisième et autres chapitres de r Examen de la philosophie de sir W. Hamilton.)

faire considérer son opinion sur ce point comme l'aveu d'un opposant (1).

Il n'y a pas la moindre raison de croire que ce que nous appelons les qualités sensibles de l'objet soient le type de quelque chose d'inhérent à la chose ou qui ait quelque affinité avec sa nature propre. Une cause, en tant que cause^ ne ressemble pas à ses effets; un vent d'est ne ressemble pas à Ta sensation dfe froid, ni le chaud à la vapeur de l'eau bouillante. Pourquoi donc la matière ressemblerait-elle à nos sensations? Pourquoi la nature intime du feu ou de l'eau ressemblerait-elle à l'impression que ces objets font sur nos

(1) «Nous savons qu'il existe quelque chose hors de nous, parce que nous ne pouvons expliquer nos perceptions sans les rattacher à des causes distinctes de nous-mêmes; nous savons de plus que ces causes, dont nous ne connaissons pas d'ailleurs l'essence, produisent les effets les plus variables, les plus divers et même les plus contraires, selon qu'elles rencontrent telle nature ou telle disposition du sujet. Mais savons-nous quelque ciiosc de plus ? et même, vu le caractère indéterminé des causes que nous concevons dans les corps, y a-t-il quelque chose déplus à savoir? y a-t-il lieu de nous enquérir si nous percevons les choses telles qu'elles sont ? Non évidemment. . . . Je ne dis pas que le problème est insoluble, JQ dis quitest absurde et enferme une contradiction. Nous ne savons pas ce que ces causes sont en elles-mêmes, et la raidon nous défend de chercher aie connaître ; mais il est bien évident, à priori, qu'elles ne sont pas en elles-mêmes ce qu'elles sont par rapport à nous, puisque la présence du sujet modifie nécessairement leur action. Supprimez tout sujet sentant, il est certain que ces causes agiraient encore, puisqu'elles continueraient d'exister ; mais elles agiraient autrement; elles seraient encore des qualités et des propriétés, mais qui ne ressembleraient à rien de ce que nous connaissons. Le feu ne manifesterait plus aucune des propriétés que nous lui connaissons ; que serait-il? c'est ce que nous ne saurons jamais ; c'est d'ailleurs peut-être un problème qui ne répugne pas seulement à la nature de notre esprit^ mais à V essence même des choses. Quand môme, en effet, on supprimerait par la pensée tous les sujets sentants, il faudrait encore admettre que nul corps ne manislerait ses propriétés autrement qu'en relation avec un sujet quelconque, et dans ce cas ses propriétés ne seraient encore que relatives ; en sorte qu'il me paraît fort raisonnable d'admettre que les propriétés déterminées des corps n'existent pas indépendamment d'un sujet quelconque, et que quand on demande si les propriétés de la matière sont telles que nous les percevons, il faudrait voir auparavant si elles sont en tant que déterminées, et dans quel sens il est vrai de dire qu'elles sont. » — • Cours d'histoire de la philosophie morale au xviii" siècle, 8° leçon.

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sens? (1) et sur quel principe sommes-nous autorisés à conclure des effets quelque chose touchant la cause, sauf ceci, qu'elle est une cause adéquate à la production de ces effets? On peut donc établir comme une vérité évidente par ellemême et, admise par tous les auteurs dont il y ait maintenant à tenir compte, que nous ne connaissons du monde extérieur et ne pouvons en connaître absolument rien, excepté les sensations que nous en recevons (2).

§ 8. — Le corps étant défini la cause extérieure et, suivant l'opinion la plus raisonnable, la cause extérieure mcoyinue à laquelle nous rapportons nos sensations ; reste à définir l'esprit, ce qui, après les observations précédentes» ne sera pas difficile. De même, en effet, que notre conception d'un corps est celle d'une cause inconnue de sensations, de même notre conception de l'esprit est celle d'un récipient

(1) A la vérité, Reid et d'autres ont essayé d'établir que, bien que quelquesunes des propriétés attribuées aux objets existent seulement daus nos sensations, il y en a d'autres qui, ne pouvant pas être des copies d'une impression sur les sens, doivent exister dans les choses mêmes; et ils demandent de quelles sensations dérivent les notions d'extension et de figure ? Le gan{ jeté par Pieid a été relevé par Brown, qui, avec une puissance d'analyse supérieure, a clairement montré quelles sont les sensations d'où ces notions proviennent, à savoir, celles du toucber combinées avec des sensations d'un ordre particulier jusque-là trop peu étudiées par les métaphysiciens, celles qui ont leur siège dans le système musculaire. Cette théorie, qui fut adoptée par James Mill, a été ensuite développée et perfectionnée par le professeur Bain dans son profond ouvrage sur ies sens et Vinlellect, et dans les chapitres sur la Perception des Principes de psychologie de M. Herbert Spencer. M. Cousin pourrait, sur ce point encore, être cité en faveur d'une meilleure doctrine. 11 reconnaît, en effet, contre Reid, la subjectivité essentielle des notions des qualités premières, comme on les appelle, des corps, l'étendue, la solidité, etc. ; aussi bien que celle des notions des qualités, dites Secondes, la couleur, la chaleur, etc. Cours, 9^ leçon.

(2) Depuis le réveil récent en Angleterre de la spéculation métaphysique, cette doctrine, qui dans sa forme la plus complète constitue la théorie philosophique de la Relativité de la Connaissance Humaine, a été l'objet d'un considérable surcroît de discussions et de controverses ; et il s'est présenté beaucoup plus d'opposants que je n'en connaissais à l'époque où ce passage fut écrit. La docrine a été attaquée de deux côtés. Quelques philosophes, feu le P"" Ferrier, entre autres, dans Institutes de métaphysique, et le P' John Grote, dans son Exploralio phWosophkay paraissent nier complètement la Réalité des Nou-

OU peixevant inconnu des sensations; et pas seulement des sensations, mais aussi de tous les autres sentiments. De même que le corps est le mystérieux quelque chose qui excite l'esprit à sentir, de même l'esprit est le quelque chose mystérieux qui sent et pense. Il n'est pas besoin, quant à l'esprit, comme nous l'avons fait pour la matière, d'examiner l'opinion sceptique qui met en question son existence comme chose en soi distincte de ce qu'on appelle ses états. Mais il importe de remarquer qu'à l'égard de la nature intime du principe pensant, comme pour celle de la matière, nous sommes et devrons toujours, avec nos facultés actuelles, rester complètement dans les ténèbres. Tout ce que nous saisissons, même dans notre propre esprit, est, comme dit M. Mill, un certain « dévidement de conscience » {threadof consciousness), une suite de sentiments, c'est-à-dire, de sensations, de pensées, d^émotions et de volitions, plus ou moins nombreuses et

mènes ou Choses en soi, d'un support ou Substratum inconnaissable de nos sensations, lesquelles, suivant la théorie, constituent toute notre connaissance d'un monde extérieur. Mais il me semble pourtant que, pour M. Grote du moins, la négation des Noumènes n'est qu'apparente, et que son opinion ne diffère pas essentiellement de celle des opposants d'une autre catégorie, teh que M. Bailey dans ses Lettres sur la philosophie de Vesprit humain, et même (en dépit du passage frappant cité dans le texte) sir W. Hamilton, qui soutient que nous avons^ en plus des sensations, une connaissance directe de certains attributs ou propriétés, tels qu'ils sont, non en nous, mais dans les choses mêmes.

Je n'ai rien à débattre, comme métaphysicien;, quant à la première de ces opinions, celle qui nie les Noumènes. Mais ce n'est pas l'affaire de la logique de décider si elle est vraie ou fausse ; et toutes les formes du langage étant en contradiction avec cette hypothèse, l'introduire sans nécessité dans un traité dont toutes les doctrines essentielles peuvent subsister également avec l'opinion opposée et plus accréditée^ ne pourrait qu'y apporter la confusion. Quant à la doctrine rivale, celle d'une perception directe ou connaissance in'.uitive de l'objet extérieur tel qu'il est en soi, et considéré comme dist'nct des sensations que nous en recevons, elle est d'une bien plus grande importance pratique. Mais cette question, étant relative à la nature et aux lois de la Connaissance Intuitive, est hors du domaine de la logique. Quant aux motifs de ma propre opinion sur cette doctrine, je me contenterai de renvoyer le lecteur à l'ouvrage précédemment cité, l'ExAMEN DE LA PHILOSOPHIE de sir W. Hamilton, dont plusieurs chapitres sont consacrés à la discussion complète des questions et des théories relatives à cette prétendue perception directe des objets extérieurs.

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compliquées. Il y a quelque chose que j'appelle Moi ou Mon esprit, que je considère comme distinct de ces sensations, de ces pensées; quelque chose que je conçois n'être pas les pensées mêmes, mais l'être qui a les pensées, et qui pourrait suhsister sans pensée aucune à l'état de repos. Mais ce qu'est cet être, quoiqu'il soit Moi, je l'ignore, et ne connais que la série de ses états de conscience. De même que les corps ne se manifestent à moi (|ue par les sensations, considérées comme leur cause, de même le principe pensant en moi, l'esprit, ne se révèle à moi que par les sentiments dont j'ai conscience. Je ne connais de moi-même rien autre que mes capacités de sentir ou d'avoir conscience (ce qui comprend la pensée et la volonté); et, eussé-je à apprendre quelque chose de nouveau sur ma propre nature, je ne peux pas concevoir que ce supplément d'information me fît; connaître autre chose, sinon que je possède quelques capacités de sentir, de penser et de vouloir, dont jusqu'alors je ne m'étais pas aperçu.

Ainsi donc, de même que le corps est la cause non sentante à laquelle nous sommes naturellement portés à rapporter une partie de nos sentiments, de même l'esprit peut être considéré comme le sujet sentant (Sujet pris ici au sens allemand du terme) de tous les sentiments, comme ce qui a ou éprouve ces sentiments. Mais de la nature de la matière et de l'esprit, hors des sentiments que la première excite et que le second éprouve, nous n'en connaissons, suivant la doctrine la mieux fondée, absolument rien ; et en saurions-nous quelque chose, la lof^ique n'aurait h s'occuper ni de cette connaissance ni de la manière dont elle a été acquise. Nous pouvons clore par cette conclusion cette partie de notre sujet, et passer à la troisième et dernière classe des Choses Nommables.

IIL — Des attributs, et premièrement des qualités. § 9. — De ce qui a été dit de la Substance, il est facile de déduire ce qu'il y a à dire de l'Attribut ; car si nous ne connaissons et ne pouvons connaître des corps que les sensations cju'ils excitent en nous ou dans les autres, ces sensations doi-

vent être, en définitive, tout ce- que nous appelons leurs attributs; et la distinction que nous faisons verbalement des propriétés des choses et des sensations qu'elles causent a sa raison dans la commodité du discours, plutôt que dans la nature de ce qui est signifié par les termes.

Les attributs sont communément distribués en ces trois classes : la Qualité, la Quantité, la Relation. Nous examinerons d'abord la première, et nous viendrons ensuite aux deux autres.

Prenons donc, pour exemple, une de ces choses qu'on appelle des qualités sensibles des objets ; soit la Blancheur. Quand nous attribuons la blancheur à une substance, à la neige, par exemple ; quand nous disons que cette neige a la qualité Blancheur, qu'énonçons-nous en réalité? Simplement que lorsque la neige est présente à nos organes, nous avons une sensation particulière que nous avons coutume d'appeler la sensation du blanc. Mais comment sais-je que la neige est présente? évidemment par les sensations que j'en reçois et non autrement. J'infère que l'objet est présent, parce qu'il me donne un certain assemblage de sensations ; et en lui attribuant la blancheur, j'entends seulement que ce que j'appelle sensation de couleur blanche est une de celles qui composent cet assemblage.

Ceci est une des manières d'exposer le fait; mais il y en a une autre et différente. On peut admettre qu'on ne connaît des objets que les sensations qu'ils excitent, que la sensation particulière appelée sensation de blanc que nous donne la neige est notre unique raison d'attribuer à cette substance la qualité Blancheur, la seule preuve qu'elle possède celte qualité. Mais de ce que une chose est l'unique preuve de l'existence d'une autre, il ne s'ensuit pas qu'elles soient une seule et même chose. L'attribut Blancheur, peut-on dire, n'est pas la même chose que le phénomène de la sensation en nous, mais quelque chose existant dans l'objet lui-même, un pouvoir à lui inhérent, quelque chose en ve?'tii de quoi l'objet produit la sensation; et quand nous affirmons que la neige possède l'attribut Blancheur, nous n'af^rmons pas

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seulement que la présence de la neige produit en nous la sensation, mais qu'elle la produit au moyen et en vertu de ce pouvoir ou qualité.

Pour la logique, il importe peu qu'on adopte l'une ou l'autre de ces solutions. La discussion de ces questions appartient à une autre branche de science, souvent déjà indiquée sous le nom de métaphysique. Cependant j'ajouterai que la croyance à l'existence d'Entités appelées qualités me semble n'avoir d'autre fondement qu'une tendance particulière de l'esprit très-féconde en illusions, je veux dire la disposition à supposer que deux noms qui ne sont pas absolument synonymes doivent être les noms de choses différentes ; tandis qu'en réalité ils peuvent être les noms d'une seule chose considérée sous deux points de vue différents, ou dans ses relations différentes avec les circonstances environnantes. De ce que les mots qualité et sensation ne peuvent pas être pris indifféremment l'un pour l'autre, on suppose qu'ils ne peuvent pas signifier la même chose, à savoir, l'impression produite sur nos sens par la présence de l'objet, quoiqu'il n'y ait aucune absurdité à admettre que cette impression identique peut s'appeler Sensation, prise absolument en elle-même, ou Qualité lorsqu'on la considère comme se rapportant à quelqu'un des nombreux objets dont la présence excite en nous des sentiments ou des sensations. Et si cela peut être admis comme hypothèse, ceux qui tiennent pour une entité per se appelée quahté sont obligés de prouver que leur opinion est mieux fondée, ou qu'elle est autre chose qu'un vieux reliquat de la doctrine scolastique des causes occultes, de celte même absurdité que Molière ridiculisait si heureusement, lorsqu'il fait dire à un médecin pédantesque» que l'opium fait dormir « parce qu'il a une vertu dormitive. »

Il est clair qu'en disant que l'opium a « une vertu dormitive, » ce médecin n'expliquait nullement pourquoi il endort, et ne faisait que répéter sa première affirmation, qu'il endort. Pareillement, quand nous disons que la neige est blanche parce qu'elle a la qualité Blancheur, nous ne

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faisons que ré-énoncer en termes plus techniques qu'elle excite en nous la sensation de blanc. Si Ton dit que la sensation doit avoir une cause, je réponds que la cause est la présence de l'assemblage de phénomènes qu'on appehe l'objet. Quand on a dit que toutes les fois que l'objet est présent et que nos organes sont dans leur état norm^J la sensation a lieu, on a dit tout ce qu'on sait du fait. Il n'est pas besoin, après avoir assigné une cause certaine et intelligible, de supposer encore une cause occulte chargée de rendre la cause réelle capable de produire son effet. Si l'on demande pourquoi la présence de l'objet cause cette sensation en moi, je ne peux pas répondre; je peux dire seulement que telle est ma nature et la nature de l'objet, que ce fait fait partie de la constitution du monde, et c'est à cela qu'il faut en définitive en venir, même en iniercalaat l'entité imaginaire. Quel que soit le nombre des anneaux de la chaîne des causes et des effets, la manière dont un des anneaux produit le suivant reste également inexplicable. îl est aussi facile de concevoir que l'objet produit la sensation directement et tout d'un temps, que de supposer qu il la produit à l'aide d'une autre chose appelée \q pouvoir de la produire.

Mais comme les difficultés que peut soulever cette opinion ne pourraient être écartées sans une discussion qui sort des limites de notre science, je me borne à cette remarque générale, et j'adopterai, pour les besoins de la logique, un langage compatible avec l'une et l'autre de ces deux théories de la nature des quahtés. Je dirai, ce qui n'est pas contestable, que la quaUté Blancheur attribuée à l'objet Neige, est fondée sur ce qu'elle excite en nous la sensation de blanc ; et adoptant le langage employé par les logiciens de l'école à l'égard des attributs appelés des Relations, j'appellerai la sensation de blanc le fondement de la qualité Blancheur. Pour l'usage logique la sensation est la seule partie essentielle de ce qui est exprimé par le mot, la seule partie qu'on puisse avoir à prouver. Quand la sensation est prouvée, la qualité Test; et si un objet excite une sensation, c'est qu'il a sans doute le pouvoir de l'exciter.

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