V. — Quantité
§ l'2. — Figurons-nous deux choses, entre lesquelles il n'existe aucune dissemblance excepté dans la quantité; un gallon d'eau, par exemple, et dix gallons d'eau. Un gallon d'eau, comme tout autre objet extérieur, nous fait connaître sa présence par un groupe de sensations. Dix gallons sont aussi un objet manifesté de la même manière, et comme nous ne prenons pas dix gallons d'eau pour un gallon, il est clair que le groupe de sensations doit être différent pour chaque objet. Pareillement, un gallon d'eau et un gallon de vin sont deux objets extérieurs, manifestés aussi par des sensations différentes. Dans le premier cas, cependant, nous disons que cette différence est de quantité, dans le second de qualité, la quantité de l'eau et celle du vin y étant la même. Quelle est la distinction réelle entre les deux faits? Ce n'est pas à la logique à la déterminer, ni à juger si elle est ou non susceptible d'analyse. Pour nous, les considérations suivantes suffiront. Il est évident que les sensations que je reçois du gallon d'eau et celles du gallon de vin ne sont pas les mêmes, c'est-à-dire pas complètement semblables. Elles sont en partie similaires, en partie dissimilaires ; et ce en quoi elles se ressemblent est précisément cela seul en quoi le gallon et les dix gallons d'eau ne se ressemblent pas. Or, ce en quoi le gallon d'eau et le gallon de vin sont semblables, et le gallon et les dix gallons d'eau dissemblables, s'appelle leur quantité. Cette ressemblance et dissemblance, je ne prétends pas l'expliquer, pas plus que toute autre relation de cette espèce. Mon but est de montrer que lorsque nous disons de deux choses qu'elles diffèrent en quantité, notre affirmation est toujours fondée, absolument comme lorsque nous parlons de leur qualité, sur une différence dans les sensations qu'elles excitent. Personne, je présume, ne dira que voir, ou soulever, ou boire dix gallons d'eau n'implique pas un assemblage différent de sensations que voir, soulever, boire un gallon ; ou que voir ou toucher une règle d'un pied ou une règle d'une toise faite exactement comme celle d'un
DES CHOSES DÉSIGNÉES PAU LES NOMS
pied , sont les mêmes sensations. Je n'essayerai pas d'expliquer en quoi consiste la différence de ces sensations. Tout le monde le sait et personne ne peut le dire; pas plus qu'on ne pourrait apprendre ce qu'est le blanc à un homme qui n'en auraitjamais eu la sensation. Mais la différence, autant que nos facultés peuvent la connaître, gît dans les sensations. Les différences qu'on dit exister entre les choses mêmes sont toujours, dans tous les autres cas comme dans celui-ci, fondées exclusivement sur la différence des sensations qu'elles excitent.
Vï. — Conclusion sur les attributs.
§ 13. — Ainsi donc tous les attributs des corps classés sous la Qualité ou la Quantité sont fondés sur les sensations que nous recevons de ces corps et peuvent être définis : les pouvoirs qu'ont les corps d'exciter ces sensations. La même explication générale convient, avons-nous vu, aux attributs compris sous la Relation. Ces derniers ont également leur fondement dans quelque fait ou phénomène dont les objets en relation sont des parties; ce fait ou phénomène n'étant et n'exprimant pour nous autre chose que l'ensemble des sensations ou autres états de conscience par lesquels il nous est manifesté, et la Relation étant simplement l'aptitude d'un objet à concourir avec l'objet en rapport avec lui à la production de cette suite de sensations ou états de conscience. Nous avons dû, à la vérité, reconnaître un caractère un peu différent à certaines relations particulières, ceUes de succession et de simultanéité, de ressemblance et de dissemblance, lesquelles, n'étant pas fondées sur un phénomène distinct des objets en relation, n'admettent pas la même analyse. Mais, bien que ces relations ne soient pas fondées comme les autres sur des états de conscience, elles sont elles-mêmes des états de conscience. La ressemblance n'est que notre sentiment de ressemblance, la succession notre sentiment de succession ; ou, si cela était contesté, — discussion qu'on ne pourrait aborder ici sans outre-passer les bornes de la logique, — il reste certain, du moins, que notre connaissance et même la possibilité de la connaissance de ces relations ne
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DES NOMS ET DES PROPOSI'IIONS.
concerne que celles qui existent entre des sensations ou autres états de conscience; car, quoiqu'on attribue la Ressemblance, la Succession, la Simultanéité aux objets et aux attributs, c'est toujours en vertu de la Ressemblance, Succession ou Simultanéité des sensations que les objets excitent, et sur lesquelles ces attributs sont fondés.
§ ili, — Dans ce qui précède, nous avons, pour simplifier, considéré seulement les corps et laissé les esprits. Mais tout ce que nous avons dit des premiers s'applique, inutatis miftandis, aux derniers. Les attributs des esprits sont comme ceux des corps fondés sur des sentiments, des états de conscience ; mais dans un esprit nous avons à considérer ses propres états, etenoutrelesétajs qu'il déterminedans d'autres esprits. Tout attribut d'un esprit consiste, soit à être afiecté, soit à affecter les autres d'une certaine manière. D'un esprit considéré en lui-même on ne peut rien affirmer que la série de ses propres sentiments. Lorsqu'on dit d'un bomme qu'il est pieux ou superstitieux, sérieux ou gai, on eniend que les idées, les émotions, les volilions exprimées par ces mots entrent pour une part considérable dans la série de sentiments et d'états de conscience qui constitue l'existence intellectuelle et morale de cet homme.
Indépendamment de ces attributs d'un esprit fondés sur ses propres états, il y en a d'autres fondés, comme pour le corps, sur les sentiments qu'il excite dans les autres esprits. A la vérité un esprit ne peut pas, comme un corps, exciter des sensations, mais il peut exciter des pensées ou des émotions. L'exemple le plus remarquable, sous ce rapport, est l'emploi des termes qui expriment l'approbation ou le blâme. Ainsi lorsque nous disons du caractère d'un individu qu'il est admirable, nous voulons dire qu'il excite le sentiment d'admiration, et aussi quelque chose de plus, car le mot implicjue que non -seulement nous éprouvons de l'admiration, mais que nous approuvons ce sentiment en nous-mêmes. Dans certains cas où un seul attribut semble être affirmé, il y en a en réalité deux, dont Tun rieprésente un état de l'esprit
DES CHOSES DÈSKINÊES PAR LES NOMS
môme l'autre un état déterminé dans d'autres esprits, comme lors(]ue nous disons «l'un homme qu'il est généreux. Le mo générosité exprime un certain état d'esprit, mais, étant un terme de louanc:e, il exprime aussi que cet état d'esprit excite en nous un aulre état meiital, appelé Tapprobalion. L'affirnialion est donc en ce cas double, et se formulerait ainsi : certains sentiments comp<)senl habiluellement une partie de l'existence morale de cette personne, et l'idée de ces sentiments excite en nous ou en d'autres le sentiment de l'apprg-
bation.
On peut donner aux corps, de même qu'aux esprits, des attributs fondés sur des idées et des émotions, comme lorsqu'on parle de la beauté d'une statue, car cet attribut se fonde sur le sentiment particulier de plaisir que la statue nous fait éprouver et qui n'est pas une sensation, mais une émotion.