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LES RUSSES

La Russie doit ses premiers progrès en civilisation et en industrie à ses rapports avec la Grèce, puis au commerce des Anséates par Novogorod, et quand Jean Vassiliévitsh eut détruit cette ville et que la route des côtes de la mer Blanche eut été découverte, au commerce avec les Anglais et les Hollandais.

Le grand essor de son industrie comme de sa civilisation ne date, toutefois, que du règne de Pierre le Grand. L'histoire de la Russie dans les cent quarante dernières années fournit une preuve éclatante de la puissante influence qu'exercent l'unité nationale et la constitution politique sur la prospérité économique des peuples. C'est à cette autorité impériale, par laquelle l'unité a été établie et maintenue entre une multitude de hordes barbares, que la Russie doit la création de ses manufactures, le progrès rapide de son agriculture et de sa population, le développement de son commerce intérieur à l'aide de canaux et de routes, un vaste commerce extérieur, toute son importance commerciale en un mot.

Mais le système commercial de la Russie ne remonte qu'à 1821.

Déjà, sans cloute, sous Catherine II, les avantages offerts aux ouvriers et aux fabricants étrangers avaient fait faire quelques progrès aux métiers et aux fabriques ; mais la nation était encore trop arriérée dans la culture pour avoir pu dépasser les premiers rudiments dans la fabrication de la toile, du fer, de la verrerie, etc., et, en général, dans ces branches de travail pour lesquelles le pays était particulièrement favorisé par ses richesses agricoles et minérales.

De plus grands progrès dans les manufactures n'étaient pas, du reste, conformes alors à l'intérêt économique du pays. Si l'étranger avait reçu en paiement les denrées alimentaires, les matières brutes et les produits fabriqués communs que la Russie était en mesure de fournir, s'il n'y avait point eu de guerres ni de complications extérieures, la Russie aurait eu, longtemps encore, plus d'avantage à continuer ses relations avec des pays plus avancés qu'elle ; sa culture générale aurait été plus développée par ces relations que par le système manufacturier. Mais les guerres, le blocus continental et les mesures restrictives des nations étrangères contraignirent cet empire à chercher son salut dans d'autres voies que celle de l'exportation des matières brutes et de l'importation des produits fabriqués. Ces événements interrompirent les anciennes relations maritimes de la Russie. Le commerce par terre avec l'ouest du continent ne pouvait pas la dédommager de celte perte. Elle se vit en conséquence obligée de mettre elle-même en œuvre ses matières brutes.

Après le rétablissement de la paix générale, on voulut revenir aux anciens errements. Le gouvernement, le czar luimême avaient du penchant pour la liberté du commerce. Les écrits de M. Storch ne faisaient pas moins autorité en Russie que ceux de M. Say en Allemagne. On ne se laissa pas même effrayer par le premier choc que les fabriques indigènes, créées durant le système continental, eurent à supporter de la part de la concurrence anglaise. Ce premier choc une fois

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passé, disaient les théoriciens, on ne tarderait pas à goûter les béatitudes de la liberté du commerce. Les conjonctures commerciales étaient, en effet, des plus favorables à la transition. La mauvaise récolte de l'Europe occidentale avait provoqué une forte exportation de produits agricoles, et la Russie eut ainsi pendant quelque temps d'abondants moyens de solder ses importations considérables de produits manufacturés étrangers.

Mais lorsque cette demande extraordinaire des produits de l'agriculture russe eut cessé, lorsque, bien au contraire, l'Angleterre eut, dans l'intérêt de son aristocratie, entravé l'importation des blés, et, dans l'intérêt du Canada, celle des bois étrangers, la ruine des fabriques du pays et l'excès de l'importation des objets fabriqués se firent doublement sentir. Après avoir, avec M. Storch, considéré la balance du commerce comme une chimère dont il était aussi honteux et aussi ridicule pour un homme intelligent et instruit d'admettre l'existence que celle des sorcières au dix-septième siècle, on vit alors avec effroi qu'il se passait pourtant entre des contrées indépendantes quelque chose d'analogue à la balance du commerce. L'homme d'Etat le plus éclairé et le plus pénétrant de la Russie, le comte Nesselrode, n'hésita point à le professer publiquement. H déclara, dans une circulaire officielle de 1821, « que la Russie se voyait forcée par les circonstances de recourir à un système de commerce indépendant; que les produits de l'empire ne trouvaient point de débouché au dehors ; que les fabriques du pays étaient ruinées ou sur le point de l'être; que tout le numéraire s'écoulait à l'étranger, et que les maisons de commerce les plus sohdes étaient à la veille d'une catastrophe. »

Les effets bienfaisants du système protecteur de la Russie ne contribuèrent pas moins que les conséquences désastreuses du rétablissement de la liberté du commerce à discréditer les principes et les assertions des théoriciens. Des capitaux, des talents et des bras affluèrent de tous les pays civilisés, surtout d'Angleterre et d'Allemagne, pour prendre leur part des avan-

tages offerts aux manufactures indigènes. La noblesse prit exemple sur la politique impériale. Ne trouvant point au dehors de marché pour ses produits, elle essaya de résoudre le problème inverse, à savoir de rapprocher le marché des produits ; elle fonda des fabriques sur ses domaines. La demande de laines fines qu'occasionnèrent les fabriques de lainages nouvellement créées, eut pour effet une rapide amélioration de l'élève des moulons dans l'empire. Le commerce avec l'étranger augmenta au lieu de diminuer, surtout le commerce avec la Perse, la Chine et d'autres contrées voisines en Asie. Les crises commerciales cessèrent, et il suffit de parcourir les derniers rapports du département du commerce de Russie, pour se convaincre que la Russie doit à ce système un haut degré de prospérité, et qu'elle avance à pas de géant dans la carrière de la richesse et de la puissance. 11 est insensé en Allemagne de vouloir amoindrir ces progrès et de se répandre en doléances sur le préjudice que le système russe a causé au nord -est de l'Allemagne. Une nation, comme un individu, n'a pas d'intérêts plus chers que les siens propi es. La Russie n'est pas chargée de la prospérité de l'Allemagne. Que l'Allemagne s'occupe de l'Allemagne et la Russie de la Russie. Au lieu de se plaindre, au lieu de se repaître d'espérances et d'attendre le Messie de la future liberté du commerce, il serait mieux de jeter le système cosmopolite au feu et de profiter de l'exemple de la Russie.

Que l'Angleterre voie d'un œil jaloux la politique commerciale de la Russie, c'est fort naturel. La Russie s'est parla émancipée de l'Angleterre. Elle s'est mise ainsi en mesure de rivaliser avec l'Angleterre en Asie. Si l'Angleterre fabrique à meilleur marché, dans le commerce avec l'intérieur de l'Asie, cet avantage est compensé par le voisinage et par l'influence politique de l'Empire. Si, vis-à-vis de l'Europe, la Russie est peu cultivée encore, vis-à-vis de l'Asie c'est un pays civilisé.

On ne doit pas méconnaître, toutefois, que le défaut de civilisation et d'institutions politiques constituera par la suite

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un grand obstacle aux progrès ultérieurs de la Russie dans l'industrie et dans le commerce, à moins que le gouvernement impérial ne réussisse, en établissant une bonne organisation municipale et provinciale, en restreignant peu à peu, puis en abolissant complètement le servage, en faisant surgir une classe moyenne instruite et des paysans libres, en améliorant les moyens de transport à l'intérieur, en facilitant enfm les communications avec l'Asie, à mettre la civilisation générale en rapport avec les besoins de l'industrie. Voilà les conquêtes que la Russie a à faire' dans ce siècle; elles sont la condition de ses progrès ultérieurs dans l'agriculture et dans l'industrie manufacturière, comme dans le commerce, la navigalion marchande et la puissance navale. Mais pour que de pareilles réformes soient possibles, pour qu'elles s'accomplissent, il faut d'abord que la noblesse russe comprenne que ses intérêts matériels s'y rattachent étroitement (1).

(I) Les données de ce chapitre seront utilement complétées par le passage suivant d'un livre écrit en langue allemande par un homme qui a dirigé, durant une vingtaine d'années, les finances de la Russie, feu le comte Cancrin, livre publié en 1845 sous le titre d'Économie des sociétés humaines :

« On a beaucoup déclamé contre ce qu'on appelle le système de clôture de la Russie; qu'il me soit permis de dire ici quelques mots de l'état vrai des choses.

« Rien avant Catherine II, qui, accomplissant la pensée de Pierre le Grand, Si européanisé en tout la Russie, des droits protecteurs avaient été établis dans l'empire; et, à l'époque du congrès de Vienne, il y existait un système complet de protection, en partie même de prohibition, ayant pour objet, de mettre un frein au luxe et de retenir l'argent dans le pays.

« Dans les traités de paix les diplomates insérèrent des articles sur la liberté du commerce , qui s'accommodaient peu à la situation de la Russie. De là le tarif libéral de 1819, sous l'action duquel la Russie fut inondée de marchandises étrangères, et un grand nombre de fabiiques furent ruinées ou à la veille de l'étie. On reconnut que, malgré l'accroissement des recettes de la douane, ce régime ne pouvait pas durer; l'industrie fit éclater ses plaintes, et en 1821 fui promulgué un nouveau tarif plus sévère et renfermant des prohibitions.

« L'auteur trouva ce tarif en vigueur, lorsqu'en 1823 il fut nommé ministre des finances. Il l'a successivement corrigé et complété, il a aboli des prohibitions, il a abaissé des droits, il en a élevé d'autres dans l'intérêt du revenu ou de la protection, il a modifié les règlements de douane en quel-

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