CHAPITRE V
paix perpétuelle, licencierait ses armées, démolirait ses bâtiments de guerre et raserait ses forteresses? Un pareil gouvernement ne ferait pas autre chose que ce que l'école réclame des peuples, en les invitant, sur la foi des avantages du libre commerce, à renoncer à ceux delà protection.
La guerre exerce une action destructive sur les rapports commerciaux de peuple à peuple. Par elle l'agriculteur qui habite un pays est violemment séparé du manufacturier qui réside dans un autre pays. Tandis que le manufacturier, surtout s'il appartient à un peuple navigateur et commerçant sur une grande échelle, trouve encore aisément à s'approvisionner chez les agriculteurs de son propre pays ou dans d'autres contrées agricoles qui lui sont ouvertes, l'habitant du pays agricole souffre doublement de cette perturbation dans les rapports. Il manque alors de tout débouché pour ses produits, partant de tout moyen de solder les articles manufacturés dont le commerce lui a fait un besoin ; il se voit restreint à la fois dans sa production et dans sa consommation.
Lorsqu'une nation agricole, ainsi restreinte par la guerre dans sa production et dans sa consommation, a déjà une population, une civilisation et une agriculture suffisamment développées, l'interruption du commerce causée par la guerre fait naître chez elle des manufactures et des fabriques. La guerre opère sur elle comme un système de prohibition. Elle comprend ainsi l'immense avantage que procure la possession d'une industrie manufacturière, et elle reconnaît par le fait qu'à cette interruption du commerce elle a plus gagné que perdu. Elle se pénètre de l'idée qu'elle est appelée à passer de la situation de nation purement agricole à celle de nation agricole et manufacturière, et d'atteindre ainsi le plus haut degré de prospérité, de civilisation et de puissance. Mais, après que ce peuple a déjà fait de grands pas dans la carrière des manufactures que la guerre lui a ouverte, si la paix se rétablit et que les deux nations veuiUent renouer leurs anciennes relations, alors toutes les deux s'aperçoivent que la guerre a donné naissance à de nouveaux intérêts que la reprise des échanges
antérieurs ruinerait totalement. Le peuple agriculteur reconnaît que, pour rouvrir le débouché extérieur à ses produits agricoles, il aurait à sacrifier l'industrie manufacturière qui s'est élevée chez lui dans l'intervalle ; la nation manufacturière comprend qu'une partie de la production agricole qui s'est développée chez elle durant la guerre serait anéantie par une libre importation. Toutes les deux essaient donc de protéger ces intérêts au moyen des droits d'entrée. Telle est l'histoire de la politique commerciale pendant les cinquante dernières années.
La guerre a fait surgir les systèmes protecteurs modernes, et nous n'hésitons pas à soutenir qu'il était dans l'intérêt des puissances manufacturières de second et de troisième ordre de les maintenir et de les compléter, quand bien même, après le retour de la paix, l'Angleterre n'eût pas commis l'énorme faute de restreindre l'importation des denrées alimentaires et des matières brutes , par conséquent, de laisser subsister jusque pendant la paix les motifs de la protection. De même qu'une nation primitive et dont l'agriculture est à l'état barbare ne peut avancer que par le commerce avec des peuples manufacturiers et policés, celle qui a atteint un certain degré de culture ne peut parvenir qu'à l'aide de l'industrie manufacturière au plus haut point de prospérité , de civilisation et de puissance. Une guerre qui facilite le passage du régime agricole au régime agricole et manufacturier est donc une bénédiction pour un pays. C'est ainsi que la guerre de l'indépendance de l'Amérique du Nord, malgré les énormes sacrifices qu'elle a coûtés, y a été pour toutes les générations futures un véritable bienfait. Au contraire, une paix qui rejette dans l'agriculture pure et simple un peuple appelé à exercer l'industrie manufacturière, est pour lui une malédiction, et lui est incomparablement plus nuisible que la
ofuerre.
Heureusement pour les puissances manufacturières de second et de troisième rang, l'Angleterre, après le rétablissement de la paix générale, a d'elle-même arrêté sa marche
vers le monopole manufacturier du globe, en limitant Fimportation des denrées alimentaires et des matières brutes. Au surplus, si les agriculteurs anglais, qui, durant la guerre, avaient eu la possession exclusive du marché intérieur, eussent été gravement affectés, au commencement, par la concurrence étrangère, plus tard, ainsi que nous l'expliquerons avec détail dans un autre endroit, ils auraient été largement dédommagés de leurs pertes par le monopole manufacturier que leur pays aurait obtenu.
Il ne serait que plus insensé de la part des nations manufacturières de second et de troisième ordre, chez lesquelles l'industrie a été appelée à la vie par vingt-cinq années de guerre et a été tellement consolidée ensuite par vingt-cinq années d'interdiction du marché anglais à leurs produits agricoles, qu'il ne lui faut plus peut-être que dix ou quinze ans d'une protection énergique pour soutenir la libre concurrence de l'industrie anglaise ; il ne seraitque plus insensé, disons-nous, après les sacrifices d'un demi-siècle, de renoncer aux immenses avantages attachés à l'industrie manufacturière, et, du haut degré de culture, de prospérité et d'indépendance qui caractérise les pays à la fois agriculteurs et manufacturiers, de descendre au rang inférieur de peuples agriculteurs dépendants, par cela seul qu'il plaît aujourd'hui à l'Angleterre de reconnaître sa faute et de pressentir l'élévation prochaine des nations du continent qui rivalisent avec elle.
Supposez même que l'intérêt manufacturier en Angleterre acquière assez d'influence pour obliger à des concessions, en ce qui touche l'importation des produits agricoles, la chambre haute entièrement composée de grands propriétaires fonciers, et la chambre des communes où les gentilshommes de la campagne (country squires) sont en majorité, qui nous garantit qu'au bout de quelques années un nouveau ministère tory, dans d'autres circonstances, ne fera pas passer un nouveau bill des céréales (1) ? Qui nous répondra qu'une nouvelle
(1) On sait que l'inlérêlmanufacluriei-, avec Cobden pour athlète, a obtenu €n effet ces concessions en 1846; on sait de plus que le ministère tory de
guerre maritime, un nouveau système continental ne séparera pas les agriculteurs du continent des manufacturiers insulaires, et n'obligera pas les nations de l'Europe de se remettre aux manufactures et d'employer de nouveau le meilleur de leurs forces à surmonter les premières difficultés, pour tout sacritier ensuite à la paix ?
Ainsi l'école condamnerait les peuples du continent à rouler perpétuellement le rocher de Sisyphe, à élever toujours des fabriques pendant la guerre pour les laisser tomber toujours au retour de la paix.
L'école n'a pu aboutir à de si absurdes résultats que parce que, en dépit du nom qu'elle a donné à sa science, elle en a complètement exclu la politique (1), en méconnaissant absolument la nationalité, en ne tenant aucun compte des effets de la guerre sur le commerce entre des nations différentes.
Tout autres sont les rapports entre l'agriculteur et le manufacturier, lorsque tous deux habitent un seul et même pays, et sont unis ainsi l'un à l'autre par la paix perpétuelle. Toute extension, tout perfectionnement d'une fabrique déjà existante augmente la demande des produits agricoles. Cette demande n'est point incertaine, elle ne dépend point des lois ni des fluctuations commerciales de l'étranger, des agitations politiques ni des guerres, des inventions ni des progrès, ni enfin des récoltes de l'étranger; le cultivateur du pays ne la partage point avec ceux du dehors, il en est sûr tous les ans. Quel que soit l'état de la récolte dans les autres pays, quelques troubles qui puissent s'élever dans le monde politique,
1852, loin de les retirer, a été amené à les confirmer solennellement. Qu'il nous soit permis de renvoyer ici, pour le tableau détaillé de ces événements, à notre Histoire delà réforme commerciale en Angleterre. (H. K)
(1) La science pourrait tout aussi bien s'appeler l'économie publique ou sociale que l'économie politique, nom que l'usage a consacré et qui ne signifie pas autre chose que l'économie de la cité, de la nation par opposition à l'économie particulière ; mais, quelle que soit sa dénomination, il ne lui est pas permis de faire abstraction des données générales de la politique.
il peut compter sur récoulement de ses produits et sur son approvisionnement en articles fabriqués à des prix raisonnables et constants. D'un autre côté, chaque amélioration dans l'agriculture du pays, chaque culture nouvelle est un nouveau stimulant pour les fabriques du pays ; car tout accroissement de la production agricole y a pour conséquence une augmentation correspondante de la production manufacturière. Par cette action réciproque de ces deux grandes industries, le progrès de la nation est assuré pour toujours.
La puissance politique ne garantit pas seulement à la nation l'accroissement de sa prospérité par le moyen du commerce extérieur et des colonies, elle lui assure de plus la possession de cette prospérité et de son existence nationale, qui importe infiniment plus que la richesse matérielle. Par son acte de navigation, l'Angleterre a acquis la puissance politique, et, par la puissance politique, elle a été mise à même d'étendre sa suprématie manufacturière sur tous les peuples. Mais la Pologne a été rayée de la liste des nations, faute de posséder une bourgeoisie vigoureuse que l'industrie manufacturière seule eût pu appeler à l'existence.
L'école ne peut nier que le commerce intérieur d'un peuple est dix fois plus considérable que son commerce avec l'étranger, même lorsque ce dernier est à son plus haut point de splendeur; mais elle a omis d'en tirer la conséquence, si simple cependant, qu'il est dix fois plus utile d'exploiter et de conserver son marché intérieur que de chercher la richesse au dehors, et que le commerce extérieur ne peut être important que là où l'industrie nationale est parvenue à un haut degré de développement.
L'école n'a envisagé le marché que du poinlde vue cosmopolite et nullement du point de vue politique. La plus grande partie des côtes du continent européen se trouvent dans le rayon naturel d'approvisionnement des fabricantsde Londres, de Liverpool ou de Manchester ; les fabricants des autres pays ne sauraient pour la plupart lutter contre eux dans leurs propres cités maritimes. Des capitaux plus considérables, un
marché intérieur plus étendu et entièrement à eux, qui leur permet de fabriquer sur une plus grande échelle et, par conséquent, à meilleur marché, des procédés plus avancés, enfin le bas prix du transport par mer, assurent aujourd'hui aux manufacturiers anglais vis-à-vis de ceux du pays des avantages qu'une longue et persévérante protection et le perfectionnement des voies de communication peuvent seuls procurer à ces derniers. Or, le marché du littoral est d'une haute importance pour une nation tant au point de vue des débouchés du dedans que de ceux du dehors ; et une nation dont le littoral appartient au commerce étranger plus qu'au sien propre est à la fois économiquement et politiquement divisée. Que disje? il ne peut pas y avoir pour une nation de situation plus fâcheuse, sous l'un et sous l'autre rapport, que de voir ses places maritimes sympathiser plus vivement avec l'étranger qu'avec elle-même.
La science ne doit pas mettre eu question la nationalité, elle ne doit pas l'ignorer ni la défigurer dans un but cosmopolite. On ne peut atteindre un pareil but qu'en se conformant à la nature et en essayant d'élever Jes différents peuples d'après ses lois. Voyez le peu de succès que les leçons de l'école ont obtenu jusqu'ici dans la pratique. C'est moins la faute des praticiens, qui ont assez exactement compris les intérêts nationaux, que celle de théories contraires à l'expérience, devant lesquelles la pratique à dû se troubler. Ces théories ontelles empêché des peuples aussi peu avancés que ceux de l'Amérique du Sud d'adopter le système protecteur? Ontelles empêché d'étendre la protection à la production des denrées alimentaires et des matières brutes, production qui n'a pas besoin d'être protégée et sur laquelle toute restriction ne peut que nuire à la fois au peuple qui l'a établie et à celui contre lequel elle l'a été? Ont-elles empêché de comprendre les articles fabriqués les plus délicats, les objets de luxe, parmi ceux qui doivent être protégés, bien qu'évidemment ils puissent être abandonnés à la concurrence sans le moindre danger pour la prospérité du pays? Non! la théorie n'a jus-
qu'à présent opéré aucune réforme capitale (1), et elle n'en opérera aucune tant qu'elle restera en contradiction avec la nature des choses. Qu'elle s'appuie sur cette même nature des choses, et elle en accomplira de considérables.
Tout d'abord elle rendra un grand service à toutes les nations, si elle prouve que les entraves au commerce des produits naturels et des matières brutes causent le plus grand dommage à la nation même qui les établit, et que le système protecteur n'est légitime qu'autant qu'il a pour huiV éducation industrielle du pays. En appuyant sur de sages principes le système protecteur appliqué aux manufactures, elle décidera les Etats chez lesquels le système prohibitif subsiste encore, la France par exemple, à y renoncer peu à peu. Les manufacturiers ne s'opposeront pointa ce changement, du moment qu'ils auront acquis la certitude que les théoriciens, loin de poursuivre leur ruine, admettent le maintien et le développement des manufactures existantes comme bases d'une saine pohtique commerciale.
Si la théorie enseigne aux Allemands qu'ils ne peuvent utilement encourager leur industrie manufacturière que par une élévation graduelle, puis ensuite par une diminution, graduelle pareillement, de leur droits protecteurs, et que la concurrence étrangère dans une certaine mesure ne peut qu'aider au progrès de leurs fabriques, elle rendra en définitive à la liberté du commerce un plus grand service qu'en concourant à la ruine de l'industrie allemande.
La théorie ne doit pas exiger des États-Unis qu'ils abandonnent à la libre concurrence de l'étranger les branches de fabrication dans lesquelles ils sont secondés par le bas prix des
(1) C'est bien cependant au nom de la théorie combattue ou du moins limitée par List, que s'est accomplie la réforme anglaise, réforme capitale assurément; mais si Adam Smitli a fourni des arguments pour l'abolition du système protecteur au delà du détroit, l'honneur de sa chute revient surtout à ces inventions des Watt, des Arkwright et de tant d'autres qui ont porté si haut la puissance productive de la Grande-Bretagne; de sorte que la réforme anglaise est une éclatante confirmation de la doctrine de List, qui l'avait prévue et annoncée. (H. R.)
matières brutes et des denrées alimentaires ainsi que par la puissance des machines ; mais elle ne trouvera pas de contradiction, si elle soutient que les Etats-Unis, tant que le salaire y sera infiniment plus élevé que dans les pays d'ancienne culture, travailleront efficacement au développement de leurs forces productives, de leur civilisation et de leur puissance politique, en accordant l'accès le plus facile aux articles fabriqués dans le prix desquels la main-d'œuvre constitue l'élément principal, sous la condition que les autres pays admettront leurs produits agricoles et leurs matières brutes.
La théorie de la liberté du commerce trouvera alors bon accueil en Espagne, en Portugal et à Naples, en Turquie, en Egypte, aans toutes les contrées plus ou moins barbares et sous tous les climats chauds. On ne concevra plus dans ces pays, au degré de civilisation où ils sont actuellement, l'idée extravagante de créer une industrie manufacturière au moyen du système protecteur.
L'Angleterre, alors, cessera de croire qu'elle est appelée au monopole manufacturier du globe. Elle ne demandera plus que la France, l'Allemagne et les Etats-Unis sacrifient leurs manufactures à l'avantage de voir admettre chez elle leurs produits agricoles et leurs matières brutes. Elle reconnaîtra la légitimité du système prolecteur dans ces contrées, tout en étendant chez elle de plus en plus la liberté du com-. merce, instruite qu'elle sera par la théorie qu'une nation parr venue à la suprématie manufacturière ne peut préserver ses fabricants et ses négociants du recul et de l'indolence que par la libre importation des denrées alimentaires et des matières brutes et par la concurrence des articles étrangers.
L'Angleterre suivra une marche entièrement opposée à celle qu'elle a suivie jusqu'à présent ; au lieu de solliciter les autres peuples à adopter la liberté du commerce tout en conservant chez elle le système prohibitif le plus rigoureux, elle leur ouvrira son propre marché sans se préoccuper de leurs systèmes protecteurs. Elle ajournera son espoir de l'avènement de la liberté du commerce jusqu'au moment où d'autres peu-
pies n'auront plus à redouter de la libre concurrence la destruction de leurs fabriques.
En attendant que ce jour arrive, l'Angleterre s'indemnisera de la diminution que les systèmes protecteurs étrangers feront subir à ses exportations d'objets manufacturés de consommation générale, par des envois plus considérables d'articles plus fins et par l'ouverture de nouveaux débouchés.
Elle pacifiera l'Espagne, l'Orient, les États de l'Amérique centrale et méridionale, elle emploiera son influence dans tous les pays barbares ou à demi barbares de cette partie du monde, ainsi que de l'Asie et de l'Afrique, pour qu'ils aient des gouvernements éclairés et forts, pour que la sûreté des biens et des personnes y règne, pour que des routes et des canaux y soient construits, l'instruction et les lumières, la moralité et l'industrie encouragées, le fanatisme, la superstition et la paresse anéanties. Si en même iemps elle lève ses restrictions d'entrée sur des denrées alimentaires et sur les produits bruts, ses exportations d'objets manufacturés s'accroîtront dans une énorme proportion et beaucoup plus sûrement que si elle continuait à spéculer sur la ruine des fabriques continentales.
Mais, pour ({ue ces efforts civilisateurs de l'Angleterre chez les peuples barbares entièrement ou à demi puissent réussir, elle ne doit pas se montrer exclusive ; elle ne doit pas, au moyen de privilèges commerciaux tels que ceux qu'elle a obtenus au Brésil (1), essayer d'accaparer ces marchés et d'en exclure les autres nations.
Une pareille conduite excitera toujours la jalousie des autres peuples et les portera à contrarier les efforts de l'Angleterre. C'est évidemment celte politique égoïste qui explique comment l'influence des puissances civilisées sur la civilisation de ces pays a été si faible jusqu'à ce jour. L'Angleterre devrait donc introduire dans^ le droit des gens le principe de Tégalité de traitement pour le commerce de toutes les nations
(1) Ces privilèges lui ont élé retirés peu d'années après la publication du Système national. (H. R.)
manufacturières dans tous ces pays ; non-seulement elle s'assurerait ainsi le concours de toutes les puissances éclairées dans ses efforts civilisateurs, mais encore, sans nuire à son commerce, elle permettrait à d'autres peuples manufacturiers des entreprises analogues. Sa supériorité dans toutes les branches lui garantirait partout la meilleure part dans l'approvisionnement de ces marchés.
Les intrigues continuelles des Anglais contre les manufactures des autres nations se justifieraient encore, si le monopole du globe était indispensable à la prospérité de l'Angleterre, s'il n'était pas démontré jusqu'à l'évidence que les peuples qui prétendent, à côté de l'Angleterre, à une grande puissance manufacturière, peuvent très-bien parvenir à leur but sans qu'il en résulte d'abaissement pour elle ; que l'Angleterre ne deviendrait pas plus pauvre, parce que d'autres nations seraient devenues plus riches, et que la nature offre assez de ressources pour que, sans porter atteinte à sa prospérité, il se développe en Allemagne, en France et dans l'Amérique du Nord une industrie égale à la sienne.
A cet égard on doit remarquer d'abord qu'une nation qui conquiert son marché intérieur et ses manufactures gagne à la longue dans sa production et dans sa consommation d'objets fabriqués infiniment plus que celui qui Ta jusque-là approvisionnée ne perd par l'exclusion prononcée contre elle ; car, en fabriquant elle-même, en complétant son développement économique, elle devient incomparablement plus riche et plus populeuse, par conséquent plus capable de consommer des articles fabriqués que si elle était restée dans la dépendance de l'étranger à l'égard de ces articles-.
En ce qui touche, du reste, l'exportation des objets manufacturés, les pays de la zone tempérée, que la nature a particulièrement destinés à la fabrication, doivent trouver leur débouché principal dans les pays de la zone torride, qui leur fournissent des denrées coloniales en échange. Mais la consommation en objets manufacturés des pays de la zone torride se règle d'une part sur la faculté qu'ils possèdent de
produire un excédant d'articles particuliers à leur climat, de Tautre sur l'activité de la demande que leur font les pays de la zone tempérée.
Si l'on établit qu'avec le temps les pays de la zone torride pourront produire de cinq à dix fois plus de sucre, de riz, de café, de coton, etc., qu'ils n'en ont produit jusqu'à présent, on aura prouvé en même temps que les pays de la zone tempérée pourront quintupler ou décupler le montant actuel de leurs envois d'objets manufacturés dans les pays de la zone torride.
La possibilité pour les nations du continent d'augmenter dans cette porportion leur consommation de denrées coloniales est démontrée par l'accroissement de la consommation de l'Angleterre pendant les cinquante dernières années ; encore ne doit-on pas perdre de vue que cet accroissement aurait été, selon toute apparence, infiniment plus considérable sans l'énormité des droits.
Quant à la possibilité d'augmenter la production de la zone torride, la Hollande à Sumatra et à Java, et l'Angleterre dans les Indes orientales, nous en ont fourni dans cinq années écoulées d'irrécusables preuves. De 1835 à 1839 l'Angleterre a quadruplé son importation en sucre des Indes orientales; son importation en café s'est accrue dans une proportion beaucoup plus forte ; et les apports de coton de la même contrée ont aussi notablement augmenté. Les journaux anglais delà date la plus récente (février 1 840) annoncent avec allégresse que la puissance productive des Indes orientales pour ces articles est sans bornes, et que le temps n'est pas éloigné où l'Angleterre se sera rendue indépendante à leur égard de l'Amérique et des Indes occidentales. La Hollande, de son côté, est embarrassée de l'écoulement de ses produits coloniaux, et elle leur cherche sans relâche de nouveaux marchés. Qu'on réfléchisse en outre que l'Amérique du Nord continue d'accroître sa production cotonnière, qu'un État se constitue dans le Texas, qui conquerra indubitablement tout le Mexique (l)et fera de cette contrée fertile
(1) Ce sont, on le sait, les Elals-Unis, qui, après s'être incorporé le Texas, ont conquis une portion du Mexique, notamment cette Californie où l'exploi-
ce que sont actuellement les Etats méridionaux de l'Union américaine ; qu'on songe que l'ordre et les lois, le travail et l'intelligence s'étendront peu à peu sur l'Amérique du Sud de Panama au cap Horn, puis sur toute l'étendue de l'Afrique et de l'Asie, et augmenteront partout la production et l'excédant des produits, et l'on comprendra sans peine qu'il y a là, pour l'écoulement des objets manufacturés, un champ ouvertà plus d'une nation. Si l'on calcule la superficie des terrains employés actuellement à la production des denrées coloniales et qu'on la compare à celle que la nature y a rendue propre, on trouve qu'on a utilisé à peine le quinzième de cette dernière.
Comment l'Angleterre pourrait-elle s'attribuer l'approvisionnement exclusif en produits manufacturés de tous les pays producteurs de denrées coloniales , lorsque les envois des Indes orientales pourraient seuls suffire à ses besoins en produits de la zone torride? Comment l'Angleterre peut-elle espérer pour ses manufactures un débouché dans des pays dont elle ne peut prendre les denrées en retour de ses articles? Et comment une vaste demande de denrées coloniales pourrait-elle naître sur le continent européen, si le continent, par sa production manufacturière, n'est pas mis en état de solder et de consommer ces denrées ?
Il est donc évident que la compression des fabriques du continent peut bien arrêter le continent dans son essor, mais non augmenter la prospérité de l'Angleterre.
Il est évident encore qu'aujourd'hui et pour un long avenir les pays de la zone torride offrent de suffisants éléments d'échange à tous les peuplesqui ont une vocation manufacturière.
Il est évident, enfin, qu'un monopole manufacturier, tel que celui qui résulterait aujourd'hui de la libre admission des produits fabriqués anglais sur le continent de l'Europe et sur celui de l'Amérique du Nord, n'est, à aucun égard, plus avantageux au genre humain que le système protecteur qui tend
lalion des mines d'or est appelée à hâter la communication des deux Océans à travers l'isliime, et par suite la civilisation de la côte occidentale du continent américain. (H. R.)
LA THÉORIE. — CHAPITRE Vf. 305
au développement de Vindustrie manufacturière dans toute la zone temj)érée au profit de V agriculture de la zone torride tout entière.
L'avance que l'Angleterre a prise dans les manufactures, dans la navigation et dans le commerce, ne doit donc détourner aucun des peuples appelés à l'industrie manufacturière par leur territoire, par leur puissance et par leur intelligence, d'entrer en lice avec la nation qui tient le sceptre des manufactures. Les manufactures, le commerce et la navigation marchande ont un avenir qui dépassera le présent autant que le présent dépasse le passé. Il suffit d'avoir le courage de croire à un grand avenir national et de se mettre en marche avec cette foi. Mais, avant tout, il faut avoir assez d'esprit national pour planter et pour étayer aujourd'hui l'arbre qui offrira ses fruits les plus abondants aux générations futures. 11 faut d'abord conquérir au pays lui-même le marché du pays, au moins quant aux objets de consommation générale, et s'attacher à tirer directement de la zone torride les produits de cette zone en échange de nos produits manufacturés. Tel est en particulier le problème que l'Association allemande doit résoudre, si l'Allemagne ne veut pas rester trop en arrière delà France, de l'Amérique du Nord, ou même de la Russie.
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