LE SYSTÈME DE LA VALEUR ÉCHANGEABLE, APPELÉ A TORT
PAR l'École système industriel (1).
La doctrine d'Adam Smith en matière de commerce international n'est qu'une continuation de celle des physiocrates. Comme celle-ci, elle ignore la nationalité, elle exclut presque
nufacluriers et aux commerçants. Quesnay est mieux inspiré lorsque, s'altaquant à un préjugé grossier qui subsistait encore de son temps, il s'écrie dans son Dialogue sur le commerce : « Cessez d'envisager le commerce entre les nations comme un état de guerre et comme un pillage sur l'ennemi, et persuadez-vous enfin qu'il ne vous est pas possible d'accroître vos richesses aux dépens d'autrui par le commerce. »
Le jugement qu'il porte sur l'administration de Colbert est des plus légers et des plus injustes ; mais c'est par inadvertance que List reproche au chef de l'école physiocratique d'avoir oublié la révocation de l'édit de Nantes, Quesnay dit en propres termes, dans le même paragraphe où il accuse Colbert d'avoir provoqué la destruction de tous les revenus du pays: « Diverses causes d'émigration des hommes et des richesses hâtèrent les progrès de cette destruction; » et une de ses Maximes, ainsi formulée: « Qu'on évite la désertion des habitants qui emporteraient leurs richesses hors du royaume, » témoigne que la grande faute de Louis XIV était présente à sa mémoire.
Quels qu'aient été, du reste, les torts et les erreurs des physiocrates, nous ne saurions avoir à leur égard trop de reconnaissance pour les services qu'ils ont rendus au pays en préparant quelques-uns des résultats les plus féconds delà révolution française, et pour les éléments précieux que leur système a laissés à la science positive de l'économie politique. (H. R.)
(l) Ce n'est que par opposition au système agricole absolu des physiocrates qu'on a pu donner à l'ensemble des doctrines d'Adam Smith le nom de système mdMs/neL Ce nom ne lui est nullement applicable, si on le prend dans le sens de manufaclur^'er ; car, tout en restituant aux manufactures la faculté productive, Adam Smith ne cache pas ses préférences pour l'agriculture et pour les agriculteurs. En tous cas, il me paraît peu convenable de qualifier de système ce qui est déjà la science. Quant à la dénomination que List emploie, elle ne s'entend et ne peut s'entendre que de la théorie de la liberté du commerce telle qu'elle est formulée dans la Richesse des nations.
absolument la politique et le gouvernement, elle suppose l'existence de la paix perpétuelle et de l'association universelle, elle méconnaît les avantages d'une industrie manufacturière nationale, ainsi que les moyens de l'acquérir, elle réclame la liberté absolue du commerce.
Adam Smith, marchant dans la voie où les physiocrates l'avaient devancé, a commis la faute capitale de considérer la liberté absolue du commerce comme une exigence de la raison, et de ne pas étudier à fond le développement historique de cette idée.
Le biographe intelligent d'Adam Smith, Dugald-Stewart, nous apprend que vingt-un ans avant la publication de son livre, c'est-à-dire en 1755, Smith avait, dans une Société littéraire, prononcé les paroles suivantes qui lui attribueraient la priorité de l'idée de la liberté du commerce (1 ) : « L'homme est ordinairement considéré par les hommes d'Etat et par les faiseurs de projets comme la matière d'une sorte d'industrie politique. Ces faiseurs de projets troublent les opérations de
(1) D'après Mac Culloch, Smith avait eu en Angleterre même plus d'un devancier dans celte voie de la liberté du commerce, par exemple Dudley North, Matthieu Decker, Josiah Tucker. {Note de la première édition.)
— M. Roscher a publié en 185 1 un écrit sur l'histoire de l'économie politique chez les Anglais. Après y avoir analysé les ouvrages des prédécesseurs de l'auteur de ïa. Richesse des nations jusqu'à la fin du dix-septième siècle, il conclut dans les termes suivants:
« Adam Smith n'a nullement découvert, comme on le croit communément, les vérités qu'il a ex|(Osées. Nous sommes loin de ]ui attribuer l'intention de rabaisser ses prédécesseurs; mais il est certain qu'il a contribué en fait par son rare talent de forme et de systématisation à les mettre dans l'ombre, malgré leur mérite. Les principaux éléments de son système sont nationaux en ce sens que les germes s'en retrouvent chez les plus distingués de ses devanciers. Dans le détail même, beaucoup de résultats importants de l'âge d'or de l'économie politique anglaise avaient eu, depuis un demi-siècle et même plus lot, leurs précurseurs. Par celte observation on ne diminue pas la gloire d'Adam Smith, pas plus qu'on ne le ferait en signalant les perfec* tionnemcnts apportés à sa doctrine par ses successeurs. C'est, au contraire, faire d'un grand esprit le [)lus bel éloge que de le placer, pour ainsi dire, au centre de l'histoire, de telle sorte que tout ce qui le précède est comme sa préparation, et tout ce qui vient après lui comme son développement. »
la nature dans les affaires humaines, tandis qu'il faudrait l'abandonner à elle-même et la laisser agir librement afin qu'elle atteignît son but. Pour élever un Etat du dernier degré de barbarie au plus haut degré d'opulence, il ne faut que trois choses : la paix, des taxes modérées, et une administration tolérable de la justice ; tout le reste est amené par le cours naturel des choses. Tout gouvernement qui s'oppose à ce cours naturel, qui veut donner aux capitaux une autre direction ou arrêter la société dans ses progrès, se révolte contre la nature et devient, pour se maintenir, oppresseur et tyrannique. »
Cette pensée fondamentale servit de point de départ à Adam Smith, et ses travaux ultérieurs n'eurent d'autre but que de l'établir et de la mettre en lumière. Il y fut confirmé plus tard par Quesnay, Turgot elles autres coryphées de l'école physiocratique, dont il fit la connaissance en 1765 dans un voyage en France.
Evidemment Adam Smith voyait dans l'idée de la liberté du commerce la base sur laquelle il devait fonder sa réputation littéraire. Il est donc naturel que, dans son ouvrage, il se soit attaché à écarter et à combattre tout ce qui faisait obstacle à cette idée, qu'il se soit considéré comme le champion de la liberté commerciale absolue, qu'il ait pensé et écrit sous cette préoccupation.
Comment, avec cette idée préconçue, eût-il pu apprécier les choses et les hommes, l'histoire et la statistique, les mesures de gouvernement et leurs auteurs, d'un autre point de vue que celui de leur conformité ou de leur discordance avec son principe?
Le passage de Dugald-Stewartqui vient d'être cité contient en germe tout le système d'Adam Smith. Le gouvernement ne peut et ne doit avoir d'autre tâche que de faire rendre une exacte justice et de lever le moins d'impôts possible. Les hommes d'Etat qui essaient de faire naître les manufactures, de développer la navigation, d'encourager le commerce extérieur, de le protéger à l'aide de forces navales, de fonder ou
d'acquérir des colonies, sont à ses yeux des faiseurs de projets qui arrêtent les progrès de la société. 11 n'existe point pour lui de nation; il ne voit qu'une société, c'est-à-dire des individus réunis. Les individus savent parfaitement l'industrie qui leur est le plus avantageuse, et sont parfaitement en état de choisir les moyens qui les conduiront au bien-être.
Cette annihilation complète de la nationalité et du gouvernement, cette exaltation de la personnalité devenue l'origine de toute force productive, ne pouvaient paraître plausibles qu'autant qu'on prenait pour objet principal de ses études, non pas la force productive, mais le produit, c'est-à-dire la richesse matérielle, ou plutôt uniquement la valeur échangeable du produit. Il fallait que le matérialisme servît d'escorte à l'individualisme, pour cacher les quantités immenses de forces que l'individu puise dans la nationalité, dans l'unité nationale et dans l'association nationale des forces productives. Il fallait réduire l'économie politique à une théorie pure et simr pie des valeurs^ puisque ce sont les individus seuls qui produisent des valeurs, et que l'Etat, incapable d'en créer, doit borner toute son activité à éveiller, à protéger et à encourager les forces productives des individus. De ce point de vue, l'économie politique peut se résumer de la manière suivante : la richesse consiste dans la possession de valeurs échangeables. Les valeurs échangeables se produisent par le travail individuel uni aux agents naturels et aux capitaux. Les capitaux se forment par l'épargne ou par l'excédant de la production sur la consommation. Plus la masse des capitaux est considérable, plus grande aussi est la division du travail, et, par suite, la puissance productive. L'intérêt privé est le meilleur stimulant au travail et à l'épargne. Le comble de la sagesse, dans le gouvernement, consiste, par conséquent, à ne soumettre l'activité nationale à aucune entrave et à ne pourvoir qu'à la sécurité. Il est insensé de contraindre les particuliers par des règlements à produire eux-mêmes ce qu'ils pourraient faire venir à plus bas prix de l'étranger.
Ce système si conséquent, qui analyse les éléments de la
richesse, qui retrace avec une clarté lumineuse l'œuvre de la production, qui paraît réfuter si péremptoirement les erreurs des précédentes écoles, dut nécessairement être accepté faute d'un autre. Mais, au fond, ce système n'était autre chose que Véconomie privée de tous les individus d'un pays ou du genre humain tout entier, telle qu^elle se constituerait s't7 n'y avait point de nations ni d'' intérêts nationaux^ point de guerres ni de passions nationales; ce n'était qu'une théorie des valeurs, une théorie de comptoir, et non la doctrine qui enseigne comment les forces productives de toute une nation sont éveillées, accrues, entretenues et conservées dans l'intérêt de sa civilisation, de sa prospérité, de sa puissance, de sa durée et de son indépendance.
Ce système envisage tout du point de vue du marchand. La valeur des choses est la richesse ; il ne s'agit que d'acquérir des valeurs. Le développement des forces productives, il l'abandonne au hasard, à la nature ou au bon Dieu, comme on voudra ; il n'y a que le gouvernement qui n'ait rien à y voir, il n'y a que la politique qui ne doive point se mêler de l'accumulation des valeurs. Il veut acheter toujours au meilleur marché ; que les importations ruinent les fabriques du pays, peu importe. Les nations étrangères allouent des primes d'exportation sur leurs produits fabriqués; tant mieux, il n'en achète qu'à plus bas prix. Ceux-là seuls qui produisent des valeurs échangeables sont des producteurs à ses yeux. Il reconnaît bien dans le détail les avantages de la division du travail; mais, les effets de cette même division du travail appliquée à la nation, il ne les découvre pas. Ce n'est que par les épargnes individuelles qu'il augmente les capitaux, et c'est seulement dans la mesure de l'accroissement de ses capitaux qu'il peut étendre ses affaires ; quant au développement de la force productive, déterminé par l'établissement de fabriques dans le pays, par le commerce extérieur et par la puissance nationale qui en résultent, il n'y attache aucun prix. L'avenir de la nation lui est indifférent, pourvu que les particuliers acquièrent des valeurs échangeables. 11 ne connaît que la rente
de la terre, et point la valeur des fonds de terre ; il ne voit pas que la plus grande partie de la richesse d'un pays consiste dans la valeur de ses fonds de terre et de ses immeubles. L'influence du commerce extérieur sur le prix des terres, les fluctuations et les calamités qu'il entraîne, ne le préoccupent nullement. En un mot, c'est le système mercantile (1) le plus absolu, le plus conséquent, et il est incroyable qu'on ait pu qualifier de ce nom le système de Colbert, tout industriel par ses tendances, puisque, sans tenir compte d'un gain ou d'une perte temporaire en valeurs échangeables, il n'a en vue que la création d'une industrie nationale, d'un commerce national.
Nous ne voulons point, toutefois, mettre en question les titres éminents d'Adam Smith. Le premier il a appliqué avec succès la méthode de V analyse à l'économie politique. A l'aide de cette méthode et d'une pénétration extraordinaire, il a porté la lumière dans les branches les plus importantes de la science, restées jusque-là enveloppées de ténèbres. Avant Adam Smith, il n'y avait qu'une pratique ; ses travaux ont rendu possible la constitution d'une science de l'économie politique, et il a fourni à cet effet plus de matériaux que ses devanciers et que ses successeurs.
Mais les mêmes propriétés de son esprit auxquelles nous devons ses remarquables analyses économiques, expliquent aussi comment il n'a pas embrassé l'ensemble de la société, comment il n'a pu réunir les détails dans un tout harmonieux, connnent il a négligé la nation pour les individus, comment, préoccupé de la libre activité des producteurs, il a
(1) Ce n'esl pas là proprement un système mercantile, par la raison qu'un marchand éclairé comprend parfaitement, dans l'occasion, la nécessité de certains sacriiices actuels en vue de bénéfices à venir ; c'est un système libéral exagéré. Adam Smith a été conduit à prononcer un arrêt si absolu contrôles restrictions douanières, non par un engouement pour le commerce extérieur qu'il jugeait infiniment moins avantageux que le commerce intérieur, mais par un respect outré de la liberté et par une foi trop vive dans la puissance de l'individu abandonné à lui-même. H n'a pas' d'ailleurs été toujours conséquent avec lui-même; et, cette intervention du gouvernement dans l'in dustrie, qu'il réj)rouve, souvent avec raison, il l'a quelquefois conseillée dans des cas où elle ne produirait que du mal. (H. R.)
perdu de vue le but national. Lui, qui comprend si bien les avantages de la division du travail dans une manufacture, ne voit pas que le même principe s'applique avec la même énergie à des provinces et à des nations entières.
Notre jugement est pleinement d'accord avec ce que Dugald-Stewart dit d'Adam Smith. Smith savait apprécier quelques traits d'un caractère avec la sagacité la plus rare; mais s'il portait un jugement sur l'ensemble d'un caractère ou sur l'ensemble d'un livre, on était tout étonné du peu d'étendue et de justesse de ses aperçus. Il ne savait pas même juger sûrement ceux avec lesquels il avait vécu durant plusieurs années dans l'amitié la plus intime. « Le portrait, dit le biographe, était toujours vivant et expressif, il avait une grande ressemblance avec l'original considéré sous un certain point de vue, mais il n'en reproduisait pas une exacte et complète image dans tous les sens et sous tous les rapports. (1) »
(l) Plus tard, dans un écrit qu'une note précédente a mentionné, IJst a été plus juste envers Adam wSmith, contre lequel son seul grief, on dernière analyse, était la doctrine de la liberté illimitée du commerce, j avais dil dans l'Association douanière allemande, qu'Adam Smilh, s'il reparaissait parmi nous, serait probablement moins absolu à cet égard ; en effet, s'il était d'un esprit généreux au siècle dernier de réagir passionnément contre une réglementation abusive, dans ce siécle-ci il est d'une intelligence éclairée de distinguer entre l'abus et l'usage; il s'est produit de plus, depuis quatrevingts ans, des faits considérables auxquels la science ne peut fermer les yeux. C'est ce dernier point de vue que Lista développé avec force dans le passage suivant, en montrant quels changements l'invention des machines a apportés dans l'industrie manufacturière et dans la situation respective des différentes nations ;
« Richelota grande raison de dire que, si Adam Smith reparaissait parmi nous, il serait d'un tout autre avis sur la liberté du commerce. Lorsque Adam Smith a écrit son ouvrage, on ne pouvait pas prévoira quel point la révolution de toutes les industries causée par l'essor des sciences modifierait l'économie des nations. Alors liberté du commerce était synonyme de division des principales branches de travail entre les peuples industriels. Aujourd'hui que nous connaissons l'action des machines et que nous pouvons en soupçonner les effets ultérieurs, la liberté commerciale serait la dissolution de toutes les nationalités restées en arrière, au profil des plus avancées
« A cette époque, l'Angleterre, la France et l'Allemagne étaient dans leurs productions industrielles, sinon tout à fait, du moins à peu près au même degré d'avancement. Chacune de ces contrées avait sa branche dans