NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR FRÉDÉRIC LIST
1845. — De la Réforme économique du royaume de Hongrie,
1846. — V Unité économique et 'politique de V Allemagne . 1846. — DeV Importance et des Conditions d^une alliance
entre V Angleterre et V Allemagne.
M. Hausser, s'acquittant avec piété et talent d'une mission qui lui avait été confiée par la famille, a consacré en même temps tout un précieux volume à la biographie de l'illustre défunt. Je ne puis qu'y renvoyer ceux qui désirent étudier à fond ce grand cœur. Mais, bien que le but de la présente publication soit avant tout théorique, je ne puis me dispenser de retracer en quelques pages la vie de celui dont j'ai traduit le principal ouvrage. C'est surtout au travail détaillé de M. Hausser que j'emprunte les données qu'on va lire sur un homme que je n'ai connu que par ses écrits et par sa renommée. ——Frédéric List naquit le 6 août 1789, en Souabe, dans la ville libre de Reutlingen, de parents considérés. Jean List, son père, mégissier en grand, était membre du Magistrat , et, plus tard, il fit partie du conseil municipal, lorsque la cité passa sous la domination du Wurtemberg. Envoyé à l'école latine, le jeune Frédéric montra, malgré sa vive intelligence, peu de goût pour les langues anciennes ; en revanche, il écrivait en allemand mieux qu'aucun de ses camarades. Sorti de l'école àTâge de quatorze ans, on le destinait à exercer la profession paternelle, dans laquelle son frère aîné devait l'instruire ; mais la mégisserie lui allait moins encore que le latin. Son maître quittait-il un instant l'atelier, l'indocile et malin apprenti disparaissait aussitôt ; on le retrouvait ordinairement, dans le jardin, au pied d'un arbre, livré à une lecture, ou sur un étang du voisinage, occupé de quelque essai de navigation. Son frère perdit patience ; on désespéra de l'avenir de Frédéric comme mégissier, et, après l'avoir laissé quelque temps à luimême et à ses livres, on se décida à en faire un employé.
List avait dix-sept ans lorsqu'il quitta sa ville natale pour suivre cette carrière. Après avoir rempli divers emplois dans plusieurs villes du pays, il occupait en 1816 une position honorable dans l'administration centrale du Wurtemberg et il
y jouissait de la confiance d'un homme d'Etat distingué, le ministre Wangenheim. Wangenheim, chef d'un cabinet libéral, que soutenaient alorsles sympathies du roi, avait trouvé dans ce talent généreux un utile auxiliaire.
Né dans une ville libre, List y avait puisé un vif attachement pour les libertés municipales ; la centralisation administrative qui existait en France sous l'empire et qui régnait aussi dans le Wurtemberg, lui était odieuse. Contre la bureaucratie wurtembergeoise en particulier, il avait des motifs personnels de ressentiment; de misérables tracasseries, de scandaleuses exigences avaient abrégé les jours de sa mère et avaient été cause de la mort prématurée et déchirante de son frère aîné. Lui-même avait vu de près les abus de l'administration ; aussi prêtait-il le concours le plus zélé aux réformes de Wangenheim.
Dans la pensée de préparer au pays des serviteurs plus éclairés, ce ministre créa à Tubingen, en 1817, une faculté des sciences politiques; il y offrit une chaire à son jeune collaborateur; après quelque résistance, celui-ci se laissa décider par l'utilité du but à accepter une fonction, pour laquelle, disait-il lui-même, il était loin d'être mûr, et qui peut-être convenait mal à sa nature ardente. Pendant le peu de temps qu'il occupa cette chaire, suivant le vœu de son patron, il y fît la guerre aux préjugés et la propagande en faveur des principes du gouvernement constitutionnel.
En même temps, dans un journal fondé en 1818 à Heibronn avec quelques-uns de ses amis, VAmi du peuple de Souabe, il créait un nouvel instrument pour la régénération de son pays, et il y réclamait une bonne représentation nationale, l'administration soumise à un contrôle, l'indépendance des communes, la liberté de la presse et le jury.
Cependant le ministère de la réforme avait cédé la place aux hommes de l'ancien régime; et List avait perdu son appui officiel. Son journal ayant été trouvé incommode, on le supprima. Le libéralisme de son cours ne parut pas moins gênant, il donna lieu à des avertissements de l'autorité. A
cette époque, c'était en 18i9, List, se plaçant à la tète de la Société allemande d'industrie et de commerce, était entré dans une nouvelle et glorieuse carrière. L'administration wurtembergeoise l'accusa, à cette occasion, d'avoir, étant au service du Wurtemberg, accepté sans sa permission un emploi à l'étranger ; pour en finir avec toutes ces chicanes et pour se vouer tout entier à sa grande mission nationale, List se décida à se démettre de sa chaire, ce qu'il fit par une lettre remarquable au roi de Wurtemberg. Six semaines après cette démission, Reutlingen, sa ville natale, le nomma son représentant; comme il n'avait pas trente ans accomplis, ce choix fut annulé par l'administration.
Les détails que List lui-même a donnés dans la préface du Système national sur l'agitation qu'il dirigea pour l'abolition des douanes intérieures, me dispensent de m'arrêter sur cette période importante de sa vie. L'idée de l'association commerciale jaillissait de la situation même de l'Allemagne, elle était en quelque sorte dans l'atmosphère . List, en se chargeant de cette idée, lui et quelques industriels, à la première foire de Francfort-sur-le-Mein en 1819, en la poussant pendant deux années fécondes, non-seulement par sa plume, mais par des démarches actives auprès des hommes influents et des ministres de toutes les cours, auprès des monarques euxmêmes, lui fit faire, au milieu de difficultés sans nombre, un chemin. rapide, et lui assura l'avenir, un avenir prochain.
De retour dans son pays, la ville de Reutlingen, à la fin de 1 820, lui confia de nouveau un mandat politique, et les portes des Etats du Wurtemberg s'ouvrirent devant lui le 6 décembre. Dès les premiers jours de sa vie parlementaire, plein de la pensée qu'il avait personnifiée en lui, il saisit l'assemblée d'une proposition tendant à l'abolition des barrières intérieures et à l'union commerciale des Etats allemands. Quelques jours après il demandait la création d'une commission ayant pour but de soulager le pays de l'excès de ses charges et d'aviser à une répartition équitable de l'impôt; par une troisième proposition, enfin, il réclamait des charn-
bres un budget annuel. Telle était l'ardeur dévorante de son début ; mais l'ajournement de la Diète, qui eut lieu le 20 décembre, prévint les débats orageux que de telles propositions auraient soulevés.
List n'était pas un révolutionnaire ; dans des notes biographiques qu'il a laissées, il se défend contre un tel reproche. Le révolutionnaire, dit-il, ne fait que détruire sans édifier, ou, s'il faut qu'il édifie, il cherche à bâtir son édifice sur une table rase ; lui, il a toujours pris l'état de choses existant comme point de départ de ses réformes , sa république avait toujours à sa tête un roi ou un empereur. La vérité est que List n'allait pas et n'est jamais allé au delà du libéralisme constitutionnel ; mais il était, comme ill'a été à peu près toute sa vie, fort en avant de ses compatriotes, et les abus avaient en lui un adversaire décidé et fougueux.
C'est ainsi que, peu après la session, il traça le projet d'une pétition qui devait être adressée par ses commettants à la chambre des députés et servir de programme d'une opposition parlementaire; projet hardi, imprudent, qui décida de sa destinée. Un exemplaire lithographie de cette pièce étant, par anticipation, tombée entre les mains du gouvernement, des poursuites furent ordonnées contre son auteur ; en conséquence, en février 1821, la chambre des députés ayant été convoquée de nouveau, son exclusion fut demandée par le ministère, aux termes de la constitution, et, malgré une belle et vigoureuse défense, elle fut prononcée par 56 voix contre 36.
Cette étrange façon de comprendre le gouvernement constitutionnel fit scandale non-seulement en Wurtemberg, mais dans toute l'Europe. Condamné, après un long procès, à dix mois de travail forcé pour outrage et calomnie envers le gouvernement, les tribunaux et l'administration du Wurtemberg, List chercha un refuge en France, et il fut sympathiquement accueilli à Strasbourg comme un libéral persécuté. Il se plaisait dans cette ville, autant qu'il le pouvait loin de sa femme et de ses enfants restés à Stuttgard, et il y
projetait divers travaux littéraires, entre autres une traduction annotée du Traité d'économie politique de J.-B. Say ; mais les rancunes de ses adversaires le poursuivirent dans cet asile, puis dans le pays de Bade, puis enfin en Suisse de canton en canton.
Dans un voyage qu'il avait fait à Paris, au commencement de 1823, pour y chercher une occupation, Lafayette lui avait offert généreusement de l'emmener avec lui en Amérique et de l'y patronner. Ce projet d'émigration souriait à List ; mais sa famille et ses amis l'en dissuadèrent. L'année suivante, las de la vie errante qu'il menait depuis deux ans et demi, il finit, sur leurs instances et comptant sur la clémence royale, par rentrer dans le Wurtemberg. 11 ne tarda pas à se repentir de sa confiance. Enfermé dans la forteresse d'Asperg, on l'y employa à des expéditions et on le traita durement comme un malfaiteur. Enfin, par l'intercession de quelques amis, il fut élargi au mois de janvier 1825, sous la condition de s'expatrier. Ni l'Allemagne ni la France ne lui offraient de riantes perspectives; des lettres de Lafayette, avec lequel il n'avait cessé d'être en relation et qui l'avait devancé de l'autre côté de l'Atlantique, le décidèrent à choisir les Etats- Unis pour son lieu d'exil.
Lui-même a retracé les impressions qu'il éprouva au moment solennel du départ : « Le 15 avril, au point du jour, nous nous mîmes en route, chargés comme des émigrants, à pas lents comme si nous avions peur d'atteindre trop tôt la frontière. Ma femme et moi, nous étions livrés à de tristes pensées; nous allions quitter l'Allemagne et tout ce qui nous y était cher; la quitter pour toujours peut-être, peut-être, en franchissant l'Océan , voir un de nos enfants enseveli dans ses abîmes, peut-être succomber à notre chagrin et les laisser orphelins sur la terre étrangère ! Nous n'osions nous regarder, craignant de nous trahir l'un à l'autre. Tout à coup les enfants se mirent à chanter la chanson : « Allons mes frères^ du courage ; nous allons par terre et par mer en Amérique, » Il nous fut impossible alors de contenir notre
douleur. Ma femme fut la première à se remettre. « Tu n'as rien à te reprocher, me dit-elle, tu t'es conduit comme un homme, nous n'émigrons pas par caprice. Ayons confiance en Dieu; c'est lui qui l'a \oulu, il nous protégera. Mes enfants, nous allons chanter a^ec vous. » C'était une des plus belles matinées que j'aie jamais vues. Le soleil dardait ses premiers rayons sur ce paradis du Palatinat. Ce spectacle fut pour notre peine un baume adoucissant, et bientôt nous chantâmes joyeusement tout ce que nous savions de chansonnettes de Schiller, et finalement la chanson badine d'Uhland : « J'a^ donc enfin quitté la ville ! » Les gens qui nous rencontraient devaient nous prendre pour la famille d'un employé bavarois monté en grade plutôt que pour des bannis. — Le bas Palatinat est une délicieuse contrée. La nature y prodigue tout ce qui est nécessaire à l'homme, et surtout le vin, ce don de Dieu, qui embellit la vie sociale et accroît les forces de l'homme. C'est pour le pays un bonheur que sa qualité ne s'élèvepas au-dessus de la médiocrité dorée. S'il avait un peu plus de prix, le peuple ne le ferait venir que pour la table des grands. Tel qu'il est, il coule dans les veines des vignerons ; à ceux qui l'ont produit à la sueur de leur front il procure des heures de joie.
De Saarbruck nos exilés se rendirent au Havre par Metz, Paris et Rouen. Dans ce trajet, List remarqua la fertilité et et l'animation de la Normandie ; et l'activité manufacturière de Bolbec lui remit à la pensée la théorie d'Adam Smith. « J'ai déjà combattu cette théorie dans mes articles pour la Société de commerce, mai'^ la question mérite un plus mûr examen. J'espère que les États-Unis m'offriront un bel exemple à l'appui de mon opinion ; ils ont pratiqué la théorie jusqu'à ce que leur industrie fût par terre, et alors ils ont eu recours au système que les théoriciens réprouvent. »
Le Havre l'intéressa vivement, et il était d'avis qu'on pourrait aisément doubler le commerce de ce port en le joignant au Rhin par des canaux ou par des chemins de fer.
Arrivé à New- York au mois de juin, après une traversée
assez heureuse, il se hâta d'aller trouver Lafayette à Philadelphie. Le héros des deux mondes le reçut avec bonté et l'invita obligeamment à l'accompagner dans sa marche triomphale au milieu du peuple américain. List assista ainsi, le 4 juillet 1825, à côté de Lafayette, à la fête de la déclaration d'indépendance qui l'émut profondément, et, grâce à cette recommandation puissante, il fit la connaissance de Henri Clay et des principaux hommes d'Etat de l'Amérique.
Après quelques tâtonnements, il résolut de fixer sa résidence dans la Pensylvanie, avec l'arrière-pensée de fonder une école des arts et métiers. Ayant acheté pour une somme assez modique, près de Harrisbourg, une maison avec jardin et prairie, qui paraissait avantageusement située, il y fit venir sa famille qu'il avait laissée à Philadelphie, acheta une douzaine de vaches, et s'occupa d'exploiter sa nouvelle propriété. Mais la mauvaise foi des habitants du pays rendit l'exploitation fort onéreuse ; le lieu était malsain, les nouveaux venus eurent la fièvre les uns après les autres, il fallut songer à se défaire de la maison à tout prix, et il ne se présentait pas d'acheteurs ; à bout de ressources, List accepta alors l'offre qu'on lui fit de rédiger une feuille allemande dans la petite ville de Reading.
Ce fut à cette époque qu'il publia sur la question de la liberté commerciale une série de lettres en langue anglaise qui firent une grande sensation, et qui contenaient le germe du Système national, La préface de ce dernier ouvrage présente à ce sujet d'intéressants détails. Ce succès avait encouragé List à la composition d'un ouvrage d'économie politique plus étendu, mais un bonheur fortuit vint l'en distraire, et ajourner ce travail à douze ans de là.
Ayant rencontré, en se promenant dans une montagne voisine, un gîte houiller des plus riches, il comprit sur-le-champ la portée de cette découverte, et réussit à former, pour en tirer parti, une société au capital de 700 mille dollars (3 millions 745 mille francs) ; non-seulement la mine fut exploitée, mais, pour la mettre en communication facile avec le canal de
Schuylkill, on construisit, sur sa proposition, le chemin de fer de Tamaqua à Port-Clinton. L'entreprise promettait de brillants succès, et comme une large part d'intérêt avait été assurée à son promoteur, l'aisance reparut au sein de la famille exilée.
Dans ces jours de prospérité, List ne pouvait se défendre de penser à cette Allemagne où il avait tant souffert : « Je viens de relire, écrivit-il à un ami en octobre 1828, ma correspondance pour la Société de commerce. Quels souvenirs ! C'étaient les jours dorés de l'espérance. J'ai eu le mal du pays pour six semaines et je n'ai pu tout ce temps m'occuper des affaires d'Amérique. Je suis pour mon pays comme une mère pour de laids enfants, elle les aime d'autant plus qu'ils ont été plus maltraités par la nature. Au fond de tous mes projets est l'Allemagne, le retour en Allemagne. » Dans les solitudes des montagnes Bleues, il rêvait un réseau de chemins de fer allemand, et en 1829, il adressait sur ce sujet à un hautfonctionnaire bavarois, Joseph de Baader, des lettres qui furent publiées dans la Gazette d'Augsbourg ; il écrivit au roi de Bavière lui-même ; dans un temps oii en Angleterre même les chemins de fer n'avaient pas triomphé de tous les doutes, il s'écriait avec enthousiasme : « Quelle magnifique victoire de l'esprit humain sur la matière ! », et il retraçait avec une rare justesse de coup d' œil les immenses résultats qu'ils étaient destinés à produire.
Cependant le chemin de fer pensylvanien, qui se faisait sous ses auspices, avançait, et l'inauguration en eut lieu dans l'automne de 1831. Mais List n'y assistait pas; quelques motifs qu'il eût de rester dans cette Amérique où il avait trouvé fortune et considération, il avait voulu revoir l'Europe. Peu de mois après notre révolution de Juillet, il avait obtenu du président Jackson une mission concernant les relations entre les Etats-Unis et la France ; le gouvernement fédéral l'avait en même temps désigné pour le consulat des États-Unis à Hambourg, poste qui devait lui frayer un retour honorable dans son pays.
Il était arrivé dans les derniers jours de 1830 à Paris, homme nouveau sur un sol renouvelé. Cet esprit d'initiative, cette ardeur novatrice qui ne l'abandonnait jamais, l'avaient suivi aussi dans notre France. 11 entretint de ses plans les hommes politiques du jour ; il appela notamment l'attention de MM. Rogier et Gendebien, de Belgique, alors à Paris, sur les avantages d'une jonction du port d'Anvers au Rhin par un chemin de fer; dans la Revue encyclopédique, il écrivit sur les Réformes économiques, commerciales et politiques applicables à la France, et il y traita en particulier des chemins de fer ; dans le Constitutionnel il signala la nécessité d'une nouvelle loi sur l'expropriation pour cause d'utilité publique ; on sait que l'école saint-simonienne, avec laquelle il ne paraît avoir eu aucun rapport, propageait alors avec beaucoup d'éclat des idées semblables.
De lui-même List avait presque immédiatement renoncé au consulat de Hambourg, dont les émoluments, ainsi qu'il l'avait appris, étaient nécessaires à celui qui l'occupait alors ; bientôt, du reste, sa nomination donna lieu à une protestation de la ville de Hambourg, provoquée, comme il le pensa, par le gouvernement wurtembergeois, et elle ne fut pas ratifiée par le sénat américain. Sa mission remplie, à la fin d'octobre 1831, il retourna en conséquence aux Etats-Unis, mais seulement pour y aller régler ses affaires. Dès l'année suivante, possesseur d'une fortune qui assurait son indépendance, et nommé consul à Leipsick, titre qui, à défaut de revenus, le mettait à l'abri des persécutions en qualité de citoyen américain, il s'embarqua de nouveau, lui et sa famille, pour cette vieille Europe qu'il ne devait plus quitter, malgré ses torts envers lui. L'état de santé de sa femme l'ayant retenu près d'une année à Hambourg, il ne fixa sa résidence à Leipsick que dans l'été de 1 833.
Débarqué à peine en Allemagne, il avait poursuivi l'exécution des projets qui lui avaient fait franchir l'Atlantique. Déjà, dans son récent séjour à Paris, il avait conçu le plan d'une petite encyclopédie des sciences politiques destinées à
répandre de saines doctrines sur ces matières ; il le reprit alors avec ardeur, s'assura le concours de deux des meilleurs écrivains politiques d'outre-Rhin, Rottek etWelcker, et conclut un arrangement avec un libraire. Cette publication du Slaatslexicon, dans laquelle il mit son argent en même temps que son talent et ses soins de toute espèce, fut pour lui une source d'ennuis; mais, sans réaliser toutes ses espérances, elle réussit néanmoins.
Il ne suivait pas avec moins de vivacité son idée favorite d'un réseau de chemins de fer allemand ; à Hambourg cette idée avait été repoussée comme chimérique ; à Leipsick elle ne fut pas mieux accueillie dans le commencement ; mais peu à peu elle y gagna du terrain, et une brochure lumineuse que List publia sur un Système de chemins de fer saxon comme base d^vn système allemand et en particulier sur rétablissement d^une ligne de Leipsick à Dresde, et où toutes les voies qui furent depuis construites en Allemagne sont indiquées de main de maître, fit une sensation prodigieuse. Le gouvernement et les chambres de Saxe, et les autorités municipales de Leipsick votèrent des remercîments à l'auteur ; les chefs du commerce de cette place vinrent à lui ; sous ses auspices une société se forma pour la construction du chemin de Leipsick à Dresde ; membre du comité, il donna une impulsion vigoureuse à l'entreprise; mais il n'y recueillit lui-même que des dégoûts. 11 avait eu la générosité de ne pas mettre de condition expresse à son concours : c( Les habitants de Leipsick, lui avait dit un des membres les plus considérables de la Société, ne sont pas des Yankees, ils se conduisent comme des hommes d'honneur. » Les Yankees avaient fait sa fortune ; les habitants de Leipsick lui offrirent à titre de don honorifique une somme de 2,000 thalers (7,500 fr.) ; tel était le prix de tant d'efforts , de tant de sacrifices ! Après avoir raconté cette mesquinerie, M. Hausser ajoute qu'il n'y a pas lieu de s'en étonner, et que les choses ne se font pas autrement en Allemagne.
Quelque blessé qu'il fût des procédés dont on usait à son égard, l'indomptable activité de List n'en était pas ralentie ;
pour la cause des chemins de fer, il entretenait une correspondance suivie avec les principales villes d'Allemagne ; il faisait paraître dans les journaux les plus accrédités des articles sans nombre; il faisait des démarches personnelles, notamment auprès des hommes les plus importants de Berlin. L'opinion publique était vivement émue pour ce grand intérêt national, et, si les gouvernements hésitaient encore, l'industrie particulière se mettait en campagne sur plusieurs points. Ce mouvement fut encore accéléré par le Journal des chemins de fer y que List fonda à la tin de 1835.
Peu après, la même cause le conduisit à Francfort-sur-le- Mein; dans cette ville, l'idée lui vint d'aller revoir son pays natal après un éloignement de plus de quinze années. Ses compatriotes raccueillirent à bras ouverts; tout Stuttgard ne parla pendant quelques jours que du consul List ; il se crut réconcihé avec le gouvernement wurtembergeois ; en Wurtemberg, dans le pays de Bade, on lui témoignait partout les plus grands égards ; la Faculté de droit de Fribourg, après examen des pièces de son procès, en déclara la nullité ; dans sa joie d'une telle réception, il écrivait à sa femme : « Ce sont de braves gens que les Souabes ! », et il était décidé à se fixer de nouveau parmi eux ; mais on refusa de lui rendre sa qualité de citoyen, et l'on consentit seulement à le traiter comme un étranger ayant permission de résider dans le royaume. Cruellement déçu, il retourna à Leipsick, où de nouveaux chagrins l'attendaient ; son Journal des chemins de fer était en voie de prospérité ; le gouvernement autrichien interdite cette feuille l'entrée du territoire impérial ; et à la même époque, îl apprit que la crise financière des Etats-Unis l'avait à peu près ruiné. Afin de prendre sur ce dernier point des informations exactes et de se remettre des dégoûts dont on l'avait abreuvé dans son pays, à la fin de 1837, il partit pour Paris avec l'une de ses filles, qui écrivait sous sa dictée et qui savait parfaitement le français.
Dans ce voyage, il fit une halte agréable à Bruxelles ; il y fut accueilli poliment par M. Nothomb, cet homme d'Etat si
spirituel et si aimable ; le roi Léopold lui témoigna de Tintérêt ; enfin, la rencontre du docteur Kolb, dans une excursion à Ostende, renoua d'anciennes relations et ouvrit à Téminent voyageur les colonnes de la Gazette iT Augsbourg ,
En France, sur la recommandation du roi des Belges, il fut admis auprès de Louis-Philippe ; il fut charmé de son entrevue avec ce prince, qui l'entretint de l'Allemagne, de l'Amérique du Nord, des cultivateurs allemands de la Pensylvanie, et qui parla tour à lour français, allemand et anglais, suivant qu'il était question de l'un ou de l'autre des trois pays. Mais, il fut peu satisfait de la France ; en 1830, venant des États- Unis, il nous avait trouvés frivoles ; alors, plus pénétré encore de l'importance d'un réseau de chemins de fer français, il s'écriait en présence de nos retards et de notre impuissance : c( Ces gens-là ne s'intéressent qu'au théâtre et à la guerre. » Le temps qu'il passa dans notre capitale ne fut pas d'ailleurs perdu pour lui ; la préface du Système national explique comment un sujet de prix proposé par l'Académie des sciences morales et politiques tourna son activité vers une question qui l'avait occupé toute sa vie, celle du commerce international, comment un Mémoire improvisé devint peu à peu un volume, et comment, par des articles insérés dans la Revue Irimestrielle allemande et dans la Gazette d'Augshourgy il prépara ses compatriotes à la publication de ce beau livre. Tout entier à la composition de son ouvrage, il vivait dans la retraite, et ne voyait même parmi ses compatriotes que Heine, Venedey et Laube : « Sitôt que j'aurai fini mon premier volume, disait-il à ce dernier, je retournerai en Allemagne, j'y prêcherai une économie nationale pratique, fruit de moii expérience durant vingt années, et je m'y brouillerai avec tous les savants. »
Le reste de sa famille était venue le rejoindre à Paris ; il était plein de santé et paraissait heureux ; la mort de son fils vint troubler sa félicité domestique. Ce jeune homme, dont il avait voulu faire un ingénieur, entraîné par un goût décidé pour la vie militaire, avait pris du service dans notre armée de l'Ai-
gérie, et paraissait destiné à un avancement rapide ; il fut emporté par la fièvre chaude. List fut accablé de ce coup, qu'il ressentit jusqu'à ses derniers jours. 11 n'avait plus rien à faire en France (1) ; dans l'été de 1840, il reprit le chemin de l'Allemagne, laquelle semblait, à ce moment, sortir de sa langueur et où il croyait avoir à jouer un rôle.
En retournant à Leipsick, il eut connaissance qu'une vive inquiétude régnait dans les principautés thuringiennes au sujet de la direction du chemin de fer de Halle à Cassel ; il était question d'abandonner l'ancienne route commerciale par Weimar, Erfurt, Gotha et Eisenach, afin d'abréger un peu le parcours ; List comprit qu'on faisait une faute ; et, par sa plume et son activité personnelle, il fit prévaloir le tracé le plus conforme aux intérêts de la contrée. « C'est à un seul homme, dit le duc de Saxe-Gotha, que nous sommes redevables de ce résultat, et cet homme est le consul List, que l'ingratitude dont on a payé son patriotisme n'a pas empêché de nous consacrer son temps et ses efforts pour nous éclairer sur nos véritables intérêts. » A cette occasion, en novembre 1840, l'université d'Iéna lui décerna le diplôme de docteur en droit, pour ses services dans la cause de la Société de commerce et dans celle des chemins de fer allemands.
Après un court séjour à Weimar, le nouveau docteur choisit Augsbourg pour sa résidence, agita de nouveau, dans la Gazette y les grands intérêts économiques de son pays, et fit paraître, au mois de mai 1841, le Système national^ dont le succès fut immense. Si la préface de cet ouvrage est, dans quelques endroits, amère et passionnée, c'est (l'auteur l'a expliqué plus tard dans une lettre à son ami) qu'elle fut écrite sous l'impression de la nouvelle qu'il se négociait avec l'Angleterre un traité de commerce sur des bases ruineuses pour l'Allemagne : « Sans cela, ajoute-t-il, comment me serais-je
(1) M. Hausser parle ici d'oflFres obligeantes de M. Thiers, alors président du conseil, qui ne purent retenir rëconomisle allemand. M. Thiers m'a assuré n'avoir eu aucune relation avec List. J'ai, en conséquence, modifié ce passage de la première édition.
;id NOTICE BIOGRAPHIQUE
avisé de porter aux nues, comme je l'ai fait, le jeune Marwitz ? » Le nom de List retentit alors dans toutes les bouches avec les éloges des uns et les injures des autres ; et le banni de 1825 atteignit enfin un but qu'il n'avait cessé de poursuivre et qui toujours lui avait échappé ; à la suite d'une audience que lui accorda le roi de Wurtemberg, le département criminel lui notifia sa réhabilitation.
Rétabli d'une chute où il s'était cassé la jambe et qui avait quelque temps interrompu ses travaux, List se prépara à des luttes nouvelles. Le débat entre le libre échange et la protection était très-vif alors, et il avait été ranimé encore par le congrès douanier de l'Association allemande en 1842. List proposa à l'éditeur Cotta de fonder un organe spécial pour les questions économiques en général, et pour le système protecteur en particulier. Le 1^' janvier 1843, ce journal parut sous le titre heureux de Zollvereinshlatt ^ ou feuille de ZoUverein. Le rare talent de journaliste dont List avait déjà donné tant de preuves, jeta alors plus d'éclat que jamais ; sans position officielle, sans titre, sans fortune, en butte à toutes sortes d'attaques et de calomnies, le rédacteur en chef du Zollvereinsblatt devint un homme considérable par le seul prestige de son talent et de son caractère.
Les dépêches des ministres britanniques le signalèrent au cabinet de Londres comme un ennemi dangereux. Sa polémique était inspirée en effet par la pensée de soustraire complètement son pays au monopole manufacturier de l'Angleterre ; mais il se défendait d'éprouver de la haine contre une nation qu'il admirait, qui était pour lui la nation modèle. Voici ce qu'il répondit une fois au reproche qu'un Anglais lui avait adressé d'annoncer avec une joie barbare la chute prochaine de la puissance britannique : « Bien loin de partager les sentiments ridicules des Français qui, à chaque désastre que les Anglais éprouvent aux Indes orientales ou en Chine, à chaque mauvaise nouvelle des Antilles ou du Canada, à chaque naufrage d'une frégate anglaise, prédisent d'un air triomphant la chute de la Grande-Bretagne, nous avons toujours pensé que
J'Angleterre n'est qu'au début, de sa grawdeur. Non, nous n'irons pas de gaieté de cœur compromettre notre réputation de publiciste en annonçant un événement, qui ne saurait arriver, que si l'Angleterre continuait à abêtir systématiquement une grande partie de sa population, et à gouverner ses cent millions de sujets dans Tlnde plus mal que le pacha d'Egypte ne gouverne ses Fellahs. Peut-être aucun écrivain n'a exalté l'Angleterre autant que nous, et, loin de haïr les Anglais, nous sympathisons avec eux plus qu'avec aucun autre peuple. Ce que nous détestons de toute notre âme, c'est cette tyrannie commerciale de John Bull qui veut tout absorber, qui ne veut laisser s'élever aucune autre nation, et qui cherche à nous faire avaler les pilules fabriquées par sa cupidité comme un pur produit de la science ou de la philanthropie. »
Cependant ce chaleureux patriote, ce grand agitateur, avait ses jours de lassitude et de découragement. L'avenir des siens l'inquiétait ; des pourparlers pour lui donner une position officielle en Wurtemberg ou en Bavière n'avaient pas eu de suite ; sa santé et sa fortune détruites après tant d'efforts, il se voyait réduit à vivre de sa plume, d'une feuille que l'autorité pouvait supprimer au premier jour. Lui, qui habituellement travaillait avec autant de facilité que d'ardeur, se sentait quelquefois affaissé, et c'était pour lui un supplice horrible d'avoir à fournir de la copie pour remplir son journal.
A ses souffrances, à la fois physiques et morales, il cherchait un remède dans des voyages, voyages d'ailleurs bien remplis, bien employés. En 1844 nous le voyons en Belgique où il suggère les bases du traité de commerce et de navigation qui mit fin à un différend entre cet Etat et l'Association allemande, mais qui n'a pas réalisé les espérances conçues par ses négociateurs ; puis à Munich, où un congrès agricole lui fournit l'occasion de traiter, dans un écrit remarquable, de la solidarité qui existe entre Tindustrie manufacturière et l'agriculture ; puis enfin à Vienne et en Hongrie, où son voyage est une continuelle ovation, et où il sème libéralement les idées dont sa tête est pleine.
A la suite de soft séjour au milieu des Magyars, il écrivit sur la Hongrie un mémoire, où nous lisons ces lignes en partie prophétiques : « Quand même nous n'aurions en perspective ni révolution, ni guerre européenne, il existe en France trop de mécontentement et d'irritation pour qu'il n'y ait pas lieu de craindre du moins des troubles sérieux à la mort du roi. Ces troubles tourneraient soudainement du côté de l'Ouest toute l'attention de l'Autriche et de la Prusse. Supposons que la plaie de la Hongrie reste encore ouverte, rien ne serait plus naturel que de voir l'opposition hongroise saisir cette occasion favorable d'élever les plus hautes prétentions vis-à-vis du gouvernement autrichien réduit aux abois. Ce serait alors pour la Russie le moment propice d'intervenir entre l'Autriche et la Hongrie. »
List était alors à l'apogée de son influence ; il répandait partout la vie autour de lui ; il était comme le centre auquel tous les grands intérêts du pays aboutissaient ; il était, comme on l'a appelé, l'Agent général de l'Allemagne (der Allgemeine deutsche consulent) ; mais, malgré quelques témoignages de la sympathie publique, sa situation personnelle restait toujours la même. En remerciant des industriels qui lui avaient adressé un présent, il écrivait avec tristesse : « Lorsqu'en 1 818 je me mis à la tête de cette Société de commerce d'où est né le Zollverein, j'avais une belle fortune, et de plus une place qui me donnait un honnête revenu et m'assurait un avenir administratif. Mes efforts dans l'intérêt de l'industrie allemande ont eu pour conséquence la perte, non-seulement d'une grande partie de ma fortune, mais encore de mon emploi, de ma carrière, enfin de mon pays. A mon retour d'Amérique, en 1831 , j'étais redevenu riche. En travaillant pour les chemins de fer et pour une politique commerciale allemande, j'espérais avoir bien mérité de mon pays et conserver au moins ma fortune. Pour prix de mon zèle, j'ai été persécuté et j'ai perdu une grande partie de ce que j'avais. Aujourd'hui, près de la soixantaine, et affligé d'infirmités physiques, je ne vois l'avenir qu'avec inquiétude ; je ne me
crois pas même assez de force pour émigrer une seconde fois aux États-Unis ; où des amis m'appellent et où je me rétablirais facilement en quelques années. » A la même époque, le dénigrement stupide, l'envie, la calomnie se déchaînaient pour lui contester ses titres les plus clairs, et comme pour lui porter le dernier coup. Que je me sais de gré de lui avoir rendu alors spontanément, dans V Association douanière ailemande, un humble hommage, dont j'ai appris depuis avec bonheur qu'il avait été vivement touché !
Le Zollvereinsblatt avait souffert de fréquentes absences de son rédacteur en chef, et celui-ci, à qui Cotta avait cédé sa propriété, se disposait à lui imprimer un nouvel élan. C'était en 1846 ; la ligue triomphait en Angleterre, comme il l'avait toujours prévu ; il ne put résister à l'envie de voir Londres à cette heure décisive. Il se mit en route au mois de juin : « J'ai été témoin la nuit dernière, écrivit-il presque en arrivant, de deux événements considérables ; dans la chambre haute, j'ai vu la législation des céréales décéder aux acclamations de leurs seigneuries, et, quelques heures après, dans la chambre basse le ministère Peel recevoir le coup de mort ; j'en suis encore tout ému. La place que j'occupais m'offrait un riche sujet d'observations. Devant moi était l'égyptien Ibrahim avec sa suite. Quelques-uns des hommes politiques les plus considérables , notamment lord John Russell , sont venus échanger quelques paroles avec lui. Lord Monteagle a eu l'obligeance de me désigner non-seulement les pairs et les littérateurs distingués qui se trouvaient dans notre voisinage, mais les membres les plus importants de la chambre des communes. « Le vieux monsieur que voici, me dit le docteur « Bowring, le vieux monsieur au frac bleu, qui incline la tête « sur sa poitrine comme s'il dormait, c'est le duc de fer [i). « Voulez-vous me permettre de vous présenter M. Mac-Gre- « gor ? » Un homme poli, au regard intelligent, me serra la main. « M. Cobden désire faire votre connaissance, me dit-on,
(1) le duc de Wellington.
« d'un autre côté ; y> et un homme, encore jeune et à la physionomie heureuse, tendit la main vers moi : « Vous êtes c( donc venu ici pour vous convertir ? — Oui, répondis-je, et « pour demander l'absolution de mes péchés. » Je restai ainsi un quart d'heure à plaisanter au milieu de mes trois grands adversaires. Quelle vie politique dans ce pays-ci ! On y voit l'histoire pousser. »
Dans ce séjour à Londres, qui dura environ trois mois, encouragé par le ministre de Prusse, de Bunsen, List composa un mémoire concernant les avantages et les conditions d'une alliance entre l'Angleterre et l'Allemagne. Il est question, dans une note de la présente traduction, de cet écrit qui fut le dernier de List et comme son testament politique et économique. Le peu d'effet qu'il produisit sur les hommes d'Etat de l'Angleterre auxquels il avait été adressé, acheva de décourager son auteur.
Déjà List semblait avoir le pressentiment de sa fin prochaine. Plus d'une fois, à Londres, il avait trahi ce douloureux secret : « Je dois me hâter, disait-il un jour, de terminer mes affaires, et de me mettre en route ; car il me semble que je porte en moi une maladie mortelle et que je mourrai bientôt ; or, je voudrais mourir et être inhumé dans mon pays. » Une autre fois, il se plaignait de l'affaissement de son esprit et de la fatigue que lui causaient un labeur quotidien et des efforts sans relâche : « On dit, ajouta-t-il, que le Zollverein, pour me récompenser de ce que j'ai fait pour lui, me mettra une couronne sur la tête ; si c'est son intention, il faut qu'il se hâte ; aujourd'hui il trouverait encore quelques cheveux gris à couronner ; qui sait si l'an prochain il trouvera autre chose qu'un cadavre? » Celui qui prononçait ces paroles paraissait cependant dans la pleine possession de ses rares facultés de corps et d'esprit, et sa constitution robuste semblait lui promettre une longue carrière.
Mais cette apparence était trompeuse. Tant d'entreprises, tant d'études et tant de combats, où il avait mis non-seulement toutes ses forces, mais tout son cœur, n'avaient pu manquer
d'entamer cette vigoureuse nature. Toutefois il y avait bien autre chose chez lui que de la lassitude ; le mal qui le dévorait était celui des novateurs, des hommes de désir, qui s'irritent contre des obstacles opposés par les préjugés ou par des intérêts individuels au succès de leurs plans généreux ; c'était le chagrin et le dégoût que lui causait l'ingratitude de ses concitoyens. Lui qui avait tout fait pour son pays, lui dont les conceptions avaient enfanté autour de lui la richesse» lui dont les idées étaient devenues celles de tout un peuple, pour prix du dévouement exalté de toute sa vie, il n'avait recueilli que des mécomptes, des inimitiés, des humiliations. Cette coupable indifférence l'avait blessé profondément et lui avait brisé le cœur ; c'était la maladie mortelle dont il était atteint et à laquelle il a succombé.
La vie et le climat de l'Angleterrre ne lui convenaient pas ; il y avait été presque toujours indisposé, et ses douleurs d'entrailles avaient augmenté sensiblement. A son retour, en automne, sa famille et ses amis le trouvèrent changé. En novembre, son mal empira , il paraissait abattu, et cependant jusque dans ses derniers jours son activité organisatrice ne se reposait pas ; il était en train de fonder une vaste association en Bavière. Un matin, pour chercher un soulagement à ses souffrances dans les distractions d'un voyage, il partit pour Munich ; sa famille reçut de lui un billet de Tegernsee ; il voulait, y écrivait-il, aller à Meran, où la douceur de l'air lui ferait du bien. Quelques jours après, la Gazette (TAugsbourg apprenait sa fin tragique, avec cette citation de Sénèque : « Non afferam mihi manus propter dolorem ; sic mori^ vinci est. Hune tamen si sciero perpétua mihi esse patiendum^ exiho non propter ipsum, sed quia impedimento mihi futurus est ad omne propter quod vivitur (1). »
Arrivé à Schwatz, le mauvais temps avait obligé List de re-
(1) Je ne porterai pas la main sur moi, en cédant à ma douleur; mourir ainsi, c'est être vaincu. Si cependant je sais que je dois la supporter toujours, je m'en irai non à cause d'elle, mais parce qu'elle me ferait obstacle pour tout ce qui constitue le but de la vie.
venir sur ses pas. Il s'arrêta à Kufstein dans un hôtel. Bien qu'il ne manquât pas d'argent, il refusa de belles chambres qu'on lui avait montrées : « Je suis trop pauvre, dit-il, donnez-moi la plus mauvaise chambre de la maison. » Il resta plusieurs jours au lit au milieu des souffrances les plus vives.
Une lettre adressée au docteur Kolb, la dernière qu'il écrivit, fait connaître son triste état.
« Mon cher Kolb, j'ai déjà essayé dix fois d'écrire aux miens, à mon excellente femme, à mes charmantes enfants, mais ma tête, ma main, ma plume m'ont refusé ce service. Que le ciel les soutienne ! — J'espérais que le mouvement et une courte résidence dans un pays plus chaud m'auraient rendu la force de travailler ; mais chaque jour augmentait mes douleurs de tête et mon oppression. — Et ce temps eff'royable ! A Schwatz j'ai dû rebrousser chemin, mais je n'ai pu aller au delà de Kufstein, où j# suis resté gisant dans un état affreux, tout mon sang se précipitant vers mon cerveau, surtout le matin. — Et l'avenir î Sans revenus de ma plume, je serais obhgé, pour vivre, de dévorer la fortune de ma femme, qui est loin de suffire à ses besoins et à ceux de ses enfants. — Je suis comme désespéré ! — Dieu ait pitié de ma famille ! Chaque soir, depuis quatre jours, et aujourd'hui pour la cinquième fois, je projette de partir pour Augsbourg, et chaque matin j'y renonce. Dieu vous récompensera de ce que vous ou d'autres amis feront pour les miens. Adieu !
« Fr. LIST.»
Ces dernières lignes étaient tracées d'une main tremblante et chargées de ratures.
Ce même matin il quitta l'hôtel et ne reparut pas le soir. L'aubergiste inquiet entra dans sa chambre, et apprit par la lettre qu'on vient de lire quel hôte il avait reçu. Des recherches furent ordonnées, on finit par trouver à peu de distance de la ville, couvert d'une neige fraîchement tombée, le cadavre du voyageur. Le médecin de Kufstein, ayant fait l'autopsie, constata dans le corps l'agglomération de masses de graisse
et l'interruption complète des fonctions digestives ; il déclara que le défunt, à ses derniers instants, n'avait pu avoir l'usage de sa raison. Les habitants de cette ville obscure du Tyrol, douloureusement émus, inhumèrent avec solennité l'illustre écrivain. Né en 1789, List avait 57 ans révolus; protestant, ce fut un cimetière catholique qui recueillit ses derniers restes.
Lorsque la nouvelle de cette mort inopinée se répandit, les compatriotes de List éprouvèrent une vive douleur ; ils sentirent qu'ils avaient fait une perte immense, et alors on put répéter ce mot qui s'est vérifié à l'égard de tant d'autres grands hommes : divus diim ne sit vivus. Ce fut un vaste concert de regrets et d'éloges, concert que n'ont troublé, depuis, qu'un petit nombre de voix discordantes ; les témoignages furent les mêmes dans le Nord et dans le Midi, sur les bords de l'Isar et du Rhin, et sur ceux de l'Elbe et du Wéser ; en présence d*un froid cadavre, les inimitiés s'éteignirent et l'indifférence se passionna. On célébra à l'envi les belles qualités, les éclatants services de celui qui n'était plus ; la chaleur d'âme et la haute intelligence du patriote, l'originahté du penseur, la vigueur de l'écrivain, la fougue et la persévérance de l'agitateur, et en même temps les vertus simples et touchantes de l'homme privé Cet homme qui, dans une condition modeste, était devenu une puissance, et qui n'avait eu qu'une pensée, l'émancipation politique et industrielle de son pays, fut rangé, par la reconnaissance tardive de ses concitoyens, parmi ces grands esprits et parmi ces grands cœurs qui font l'orgueil d'une nation et marquent dans l'histoire une ère nouvelle ; on alla jusqu'à le comparer à Luther.
Mais cette admiration était mêlée d'un sentiment pénible, celui du remords : l'Allemagne avait eu de grands torts envers son plus noble et son plus intrépide athlète ; devant cette fosse, que ses criminels oublis avaient creusée, elle devait se voiler la tête de honte et de confusion. Tout autre eût été la destinée de List s'il fût né en Angleterre et qu'il y eût rendu les mêmes services à son pays ; l'Angleterre l'eût comblé
d'honneurs, elle l'eût élevé aux premières dignités de l'État. Ce n'est point ainsi que l'Allemagne traite ses enfants les plus glorieux ; elle réserve toutes ses munificences pour les artistes qui l'amusent, elle laisse mourir les hommes qui l'éclairent et qui l'affranchissent. Si du moins un jour le peuple allemand régénéré construit un temple de la gloire, un Walhalla, à la mémoire de ceux qui auront travaillé à sa régénération, il devra ériger sur le seuil une colonne d'honneur à Frédéric List.
Ainsi, de l'autre côté du Rhin, s'exhalaient l'admiration et la douleur publiques , et la postérité commençait pour celui que ses contemporains avaient abandonné. Bientôt l'idée d'une réparation immédiate et signalée s'empara des esprits. Le Wurtemberg, où List avait reçu le jour, en prit l'initiative. Un comité se forma à Stuttgard dans le but d'acquitter la dette du pays envers le champion dévoué des intérêts allemands. Cet exemple fut suivi à Ulm, à Augsbourg, où le voyageur inquiet avait depuis plusieurs années fixé sa résidence ; à Munich, où il séjournait fréquemment ; dans les autres villes importantes du midi de l'Allemagne où ses idées trouvaient plus d'écho, et aussi sur plusieurs points du nord. Le roi de Bavière, le roi de Wurtemberg et le grand-duc de Bade s'associèrent avec empressement, par leurs ofïrandes, à l'œuvre des plus honorables habitants de la contrée. En dehors même du Zollverein, ce principal théâtre de l'activité de List, des honneurs furent rendus à sa mémoire ; la Société industrielle de Prague vota l'érection d'une tombe dans la petite ville autrichienne où cette brillante lumière s'était éteinte.
En 1847, parcourant l'Allemagne, j'appris que le nom de List venait d'être donné à une locomotive sur un chemin de fer du Wurtemberg, son pays j List était bien, en effet, la locomotive ardente, entraînant ses concitoyens vers l'avenir. Mais un hommage à la fois plus solennel et plus touchant va être prochainement rendu à cette imposante mémoire par l'érection d'un monument à Reutlingen, sa ville natale. ,
Un peuple dont le défaut capital est T irrésolution, la timidité à agir, ne saurait trop regretter cet homme décidé et actif, qui communiquait à tout ce qui l'approchait quelque chose de son énergie et de son ardeur. A l'étranger, quiconque apprécie le patriotisme et le talent, lui vouera ses sympathies.
Mai 1861.
Henri Richelot.
Si, comme on le dit, la préface d'un livre doit en raconter l'origine, j'ai ici à retracer près de la moitié de ma yie ; car plus de vingt-trois ans se sont écoulés depuis que le premier doute s'est élevé en moi sur la vérité de la théorie régnante en économie politique, depuis que je m'occupe de scruter les erreurs de cette théorie et de rechercher les causes principales qui leur ont donné naissance. Je serais bien à plaindre, en vérité, s'il se trouvait à la fin que, pendant tout ce temps, je n'ai fait que courir après des chimères, lorsque ce n'est ni une trop haute opinion de mes forces ni un excès d'ambition qui m'ont déterminé à me proposer un but si élevé et à le poursuivre si opiniâtrement. Les fonctions que je remplissais m'en ont fourni la première occasion ; ma destinée m'a entraîné malgré moi et avec une force irrésistible, une fois entré dans la voie du doute et de l'examen, à continuer d'y marcher.
Les Allemands de mon époque se rappelleront quelle profonde atteinte la prospérité de l'Allemagne avait éprouvée en 1818. J'avais ators à préparer un cours d'économie politique; j'avais, tout aussi bien qu'un autre, étudié ce qu'on avait pensé et écrit sur ce sujet, mais je ne voulais pas me borner à instruire la jeunesse de l'état de la science ; je tenais à lui enseigner aussi les moyens de l'ordre économique capables de développer le bien-être, la culture et la puissance de
r Allemagne. La théorie présentait le principe de la liberté du commerce. Ce principe me paraissait raisonnable, assurément, et, de plus, éprouvé par l'expérience, lorsque je considérais les effets de l'abolition des douanes provinciales de France, et ceux de l'union des trois royaumes britanniques; mais les prodigieux résultats du système continental et les suites désastreuses de sa suppression étaient trop près de moi pour que je pusse n'en point tenir compte ; ils me semblèrent donnera ma doctrine un éclatant démenti, et en tâchant de m'expliquer cette contradiction, je vins à reconnaître que toute cette doctrine n'était vraie qu'autant que toutes les nations pratiqueraient entre elles la liberté du commerce comme elle avait été pratiquée par les provinces en question. Je fus conduit ainsi à la notion de la nationalité ; je trouvai que la théorie n'avait vu que l'humanité et les individus, et point les nations. 11 devint évident pour moi qu'entre deux pays très-avancés la libre concurrence ne peut être qu'avantageuse a l'un et à l'autre, s'ils se trouvent à peu près au même degré d'éducation industrielle, et qu'une nation en arrière, par un destin fâcheux, sous le rapport de l'industrie, du commerce et de la navigation, qui, d'ailleurs, possède les ressources matérielles et morales nécessaires pour son développement, doit avant tout exercer ses forces afin de se rendre capable de soutenir la lutte avec les nations qui l'ont devancée. En un mot, je distinguai entre l'économie cosmopolite et l'économie politique^ et je me dis que l'Allemagne devait abolir ses douanes provinciales ; puis, à l'aide d'un système commun vis-à-vis de l'étranger, s'efforcer d'atteindre le même degré de développement en industrie et en commerce, auquel d'autres nations étaient parvenues au moyen de leur politique commerciale. Mais, au lieu de poursuivre cette idée par l'étude, mon esprit pratique me poussa à en tenter l'application ; j'étais jeune alors.
11 faut se transporter en imagination à l'année 1819, pour s'expliquer ma conduite. Gouvernants et gouvernés, nobles et bourgeois, administrateurs et savants, tout le monde se repaissait, en Allemagne, de plans de régénération politique.
L'Allemagne ressemblait à un domaine dévasté par la guerre où les anciens propriétaires, rentrés dans leurs droits et redevenus maîtres de leurs biens, sont à la veille de se réinstaller. Les uns demandaient le rétablissement de l'ordre de choses antérieur avec tout son vieux bagage et toutes ses friperies; les autres, des institutions rationnelles et des instruments tout neufs. Ceux qui écoutaient à la fois la voix de la raison et celle de l'expérience, désiraient un moyen terme entre les prétentions anciennes et les besoins nouveaux. Partout régnaient la contradiction, la lutte entre des opinions diverses, partout se formaient des associations pour la poursuite de buts patriotiques. La constitution fédérale elle-même était ime forme nouvelle, tracée à la hâte, considérée, même par des diplomates éclairés et réfléchis, comme un embryon, dont le développement à l'état de corps bien organisé était voulu par ses propres auteurs, mais laissé aux progrès du temps. Un article, le dix-neuvième, avait expressément réservé l'organisation d'un système de commerce national. Je vis dans cet article la base sur laquelle il fallait fonder la prospérité industrielle et commerciale de ma patrie allemande, et alors je conçus l'idée de créer une association de fabricants et de négociants (1), ayant
(i) Dans les premières éditions du Conversation' s-Lexicon (Dictionnaire de la conversation), M. J.-M. EIch, de Kaufbeuren, est nommé comme le fondateur de celle association; quant à moi, non-seulement on ne m'aUribue qu'une part très-suballorne dans sa création et dans ses travaux, mais encore on me reproche d'avoir, dans la conduite de ses affaires, commis de grandes négligences. Lorsque, de retour dans mon pays, je m'enquis de l'auteur de cet article, on me cita un nom qui m'expliqua tout ; c'était celui d'un homme qui a degrandes obligations envers M. J.-M . EIch, et dont le rôle personnel, dans cette affaire, paraît d'autant plus grand, que le mien est plus rapetissé. Peu tourmenté par l'ambiiion, je n'avais pas cru devoir prendre la peine de réclamer contre l'article. Mais récemment je me suis vu dans l'absolue nécessité d'en entretenir le public. On sait qu'il y a peu de temps la faculté de droit d'Iéna m'a honoré du diplôme de docteur; le correspondant de la Ga- Zette d'Augsbourg à léna avait fait, à cwlte occasion, la remarque que, le premier, j'avais émis l'idée d'une association des Etats allemands dans un même système de douanes. La rédaction de la Gazette reçut la réclamation suivante:
« La note écrite d'Iéna, le 1er décembre 1840. à la Gazette d'Augsbourg, d'après laquelle M. Frédéric List aurait émis la première idée de la liberté
pour but d'obtenir la suppression des douanes provinciales, et l'adoption d'un système commun de commerce. On sait comment cette société s'est constituée et quelle influence elle a
commerciale à l'intérieur et vis-à-vis de l'étranger, exige une rectification ; l'honneur de cette première idée appartient au négociant J.-M. Elch, de Kaufbeuren, lequel, à la foire de Pâques, à Francfort, adressa à divers négocianis de !ous les Etats allemands, une circulaire où il les invitait a signer dans ce but une pétition à la Diète. Le hasard amena quelques jours après M. le professeur List de Tubingen à Francfort ; enthousiasmé par cette idée, il se chargea de rédiger la pétition, il s'acquitta supérieurement de cette lâche, et se fit ainsi une grande réputation. Quand la Société se fut constituée, M. le professeur List imi fut nommé l'agent, el accompagné de feu M. Schnell, de Nuremberg, il se rendit dans les cours allemandes, afin d'appuj'or auprès d'elles les demandes de la Société. »
Il me suffira de retracer en peu de mots l'histoire de la Société pour réduire à leur juste valeur les prétentions de M. Elch ou de ses avocats. Des affaires particulières me conduisirent, en effet, à Francfort-sur-le-Mein, au printemps de 1819; mais il n'en est pas moins vrai que j'avais con(;u l'idée d'une pareille société longtemps avant ce voyage. Il existe encore des hommes que j'ai entretenus de ce sujet avant et pendant mon voyage à Francfort, et la correspondance de feu le baron de Cotta peut en offrir des preuves écrites. Arrivé dans celte ville, je confiai mon projet à M. Schnell, de Nuremberg, qu'on m'avait vanté comme un négociant intelligent et patriote. Schnell en fut vivement ému, me parla de MM. Bauereis à Nuremberg, Ueber à Géra, Arno di à Gotha, qui lui avaient fait part de leurs doléances au sujet du nouveau tarif des douanes de Prusse, et exprima l'opinion que l'affaire aurait d'autant plus de retentissement parmi les négociants et les fabricants présents à la foire de Francfort, qu'un M. Elch, de Kaufbeuren, négociant en toiles, était sur le point de recueillir des signatures pour une pétition à la Diète, où l'on réclamait des mesures contre les restrictions commerciales à l'intérieur de l'Allemagne. Schnell m'ayant, sur ma demande, fait faire la connaissance de M. Elch, celui-ci me communiqua son projet de pétition à la Diéie, ou plutôt de simples matériaux, qui, si je ne me trompe, se trouvent encore parmi mes papiers II y était surtout question des entraves que l'Autriche venait de mettre à l'exportation des toiles de la haute Souabe en Italie; le tout était plat et dans un slyle de comptoir. D'un commun accord, nous appelâmes à nos délibérations d'autres fabricants , notamment MM. Leisler et Blachiére, de Hanau, Hartmann, de Heidenheim, Herrosé, d'Aarau, etc. Il ne s'agissait pas encore de fonder une société. Ce ne fut que lorsque la pétition à la Diète eut été rédigée et accueillie par de vifs applaudissements, que je produisis mes projets ultérieurs. Personne ne saurait mettre en doute que toutes les propositions concernant la fondation et l'organisation de la société sont émanées de moi seul; et le peu de temps que je mis a exécuter mes plans, montre assez que je les avais médités d'avance.
Qu'on veuille bien maintenant relire la réclamation ci-dessus en faveur de M. Elch, et l'on remarquera avec étonnement que la contradiction entre
PRÉFACE DE l' AUTEUR. 51
exercée sur ia formation d'une association entre les souverains éclairés et magnanimes de Bavière et de Wurtemberg, et plus tard sur celle de l'Association douanière allemande.
M. EIch el moi ne porte pas, à proprement parler, sur les faits, qu'elle tient à une (iififérence totale dans notre manière de raisonner. M. EIch réclame le mérite d'avoir le premier émis l'idée de la liberté du commerce à l'intérieur et vis-à-vis de l'étranfifcr. C'est une prétention que je n'ai pas et que je ne puis avoir, par la raison que, longtemps avant notre entrevue à Francfort, cette idée avait été émise par Gournay, Quesnay et Adam Smiih, et que je n'ai j;imais voulu la liberté pure et simple dans les rapports avec les autres nations, que j'ai demandé constamment, au contraire, un système de commerce intelligent et national. M. i'ilcli se fait encore un litre d'honneur, d'avoir répandu, parmi les négociants qui se trouvaient a la foire de Francfort, une circulaire à l'effet de leur demander leur concours a une pétition à la Diète par lui projetée, et ayant pour objet la liberté du commerce. Je ne nie point ce fait; mais tout le monde reconnaîtra qu'à supposer que M. EIch eût réalisé son |)rojet de pétition, qu'il eiil leuni en effet une multitude de signatures, qu'il eût été capable de composer une pétition dénature a uilirer sur elle l'attention publique, il n'en serait absolument rien résulté. C'est ce que j'essayai de fairecomprendre aux signataires de mon projet; je leur dis : « Voici la pétition ; elle fera sensation, parce qu'elle est écrite d'un point de vue national et que les termes en sont pressants, mais elle n'aura pas plus de suite que cent autres pétitions à la Diète. Pour obtenir quelque résultat, nous devons rallier au but commun tous les fabricants et tous les négociants d'Allemagne, nous concilier les gouvernements et les fonctionnaires publics, envoyer des dépulalions auprès des cours, des assemblées politiques et des congrès, recueillir el publier les laits qui parlent en notre faveur, nous assurer la plume d'écrivains de talent, nous emparer de l'opinion publique en faisant paraître un journal et des brochures, chaque année, enfin, nous réunir sur ce champ de foire, pour adresser toujours de nouvelles pétitions à la Diète. » M. EIch n'a rien fait de tout cela. Cependant, d'après la réclamation, je serais fortuitement venu à Francfort; enthousiasmé de l'idée sublime de M. EIch, j'aurais fortuitement encore obtenu l'honneur de la revêtir de paroles, et je n'aurais pas fai^ autre chose ensuite que d'accompagner M. Schnell dans les cours allemandes. Le sacrifice que j'ai fait à cette œuvre de ma place, de ma carrière, de mon repos, mes avances considérables pour faire face aux premiers frais, mon initiative jusqu'en 1821 dansions les actes de la société, et la manière dont j'ai rempli ce rôle, tout cela, on le passe entièrement sous silence. [Note de l'auteur.)
— Depuis la publication de cette note de l'auteur, le négociant EIch a gardé le silence; mais l'envie a essayé encore une fois d'enlever à List le mérite de ses efforts comme agent de la Société de commerce et d'industrie, en raltribuanl à un nommé Franz Miller, d'immerstadt, mort depuis quelques années. Dans les numéros du Zollveretnsblatt des 24 février et 3 mars i846, List a établi que ce Franz Miller, petit négociant failli, qu'il avait accueilli sur la recommandation de M. EIch el par des motifs d'humanité, n'a rempli
Comme agent de la Société de commerce, ma position était délicate. Tous les fonctionnaires publics instruits, tous les rédacteurs de journaux et de brochures, tous les écrivains qui traitaient les matières économiques, élevés comme ils l'étaient à l'école cosmopolite, voyaient dans une protection douanière quelconque une abomination théorique ; joignez à cela les intérêts de l'Angleterre et ceux des courtiers de l'industrie anglaise dans les ports maritimes et dans les places de foire. On sait que le cabinet anglais, accoutumé à ne pas lésiner quand il s'agit des intérêts commerciaux du pays, possède dans son secret service moneij (fonds secrets) le moyen devenir partout, à l'étranger, en aide à l'opinion publique. 11 parut unemultitude de correspondances et de brochures, émanées de Hambourg et de Brème, de Leipsick et de Francfort, contre le vœu insensé des fabricants allemands en favei?r d'une protection de douane com mune, et contre leur conseiller • ils reprochaient à ce dernier, dans des termes durs et méprisants, de ne pas savoir les premiers principes de l'éconojnie politique, principes reconnus par tous les hommes instruits, ou du moins de n'être pas capable de les comprendre. Ces organes des intérêts anglais avaient d'autant plus beau jeu que la théorie régnante et la conviction des hommes de science étaient pour eux. Dans le sein de la Société elle-même il régnait une grande diversité d'avis. Les uns ne voulaient que la liberté du commerce au dedans, laquelle, sans protection vis-à-vis de l'étranger, eût été évidemment, dans l'état du monde, quelque chose de pis que le maintien des douanes provinciales ; c'étaient ceux qui avaient des intérêts dans le commerce des foires et dans celui des denrées coloniales. Les autres, surtout les fabricants, réclamaient le principe de rétorsion comme étant le plus sage, le plus avantageux et le plus juste. Ces derniers étaient en petit nombre, et une partie d'entre eux étaient ruinés à demi ou entièrement par la concurrence anglaise. Quoi qu'il en soit, l'agent était tenu de les suivre pour avoir des partisans. Une
auprès de lui que des fonctions suballeines, et a été loin de les exercer avec honneur. (H. \\.).
PRÉFACE DE l'aUTELR. 53
œuvre politique, et en général une œuvre en commun, n'est possible qu'au moyen de transactions entre les opinions diverses de ceux qui poursuivent le même but immédiat. Le but prochain était alors l'abolition des douanes provinciales, et rétablissement d'une douane nationale. Les barrières intérieures une fois tombées, aucune divinité ne pourrait les relever. Lorsque la douane nationale aurait été établie, on aurait toujours le temps de lui donner une meilleure base, et cela d'autant mieux que le principe de rétorsion accordait pour le moment au delà des exigences du principe de protection.
Le combat était visiblement inégal : d'un côté une théorie achevée dans toutes ses parties et d'une autorité incontestée, une école compacte, un parti puissant ayant des orateurs dans toutes les législatures et dans tous les conseils, mais surtout le grand levier, l'argent (1) ; de l'autre côté, la pauvreté et le besoin, la diversité d'opinions, la discorde intestine et le manque absolu de base théorique. Cette lutte servit à l'avancement de mes idées, autant qu'elle nuisit à ma réputation. Au milieu des combats quotidiens que j'avais à soutenir, je découvris la distinction entre la théorie des valeurs et celle des forces productives et l'abus que fait l'école du mot de capital ; j'aperçus la différence qui existe entre l'industrie manufacturière et l'agriculture, je reconnus la fausseté des arguments de l'école, lorsqu'elle invoque en faveur du libre commerce des produits manufacturés, des considérations qui n'ont de force qu'à l'égard des produits agricoles. Je commençai à con-
(1) La sentimentalité el le romantisme n'ont pas joué non plus, dans cette circonstance, un faible rôle, comme partout où l'art a chassé le naturel. Pour certains esprits un attelage de boeufs traçant un sillon est un plus beau spectacle que les trains à vapeur qui sillonnent la terre, et plus les sociétés rétrogradent dans la civilisation, plus ils y trouvent de grandeur. De leur point de vue ils ont grandement raison. Combien l'état pastoral ne semble-t-il pas plus pittoresque que la prosaïque agriculture, et combien le sauvage sans culottes, avec son arc et ses flèches, n'est-il pas plus romantique que le berger! Encore quinze ans après, lorsqu'il s'agissait de l'accession de Bade au Zollverein, un député sentimental parla dans la chambre badoise de tapis de verdure, de rosée matinale, du parfum des fleurs et de l'harmonie des couleurs.
cevoir le principe de la division du travail mieux que l'école ne l'a expliqué, et à comprendre comment il est applicable à des nations entières. Mais je n'avais fait connaître que très-imparfaitement ma pensée, et j'acquis si peu de gloire par mes consciencieux efforts, que le Conversations-Lexicon., pendant mon absence de l'Allemagne, ne craignit pas de représenter sous le jour le plus défavorable toute ma conduite, comme agent de la Société de commerce allemande, et même de soutenir que je m'étais paré des dépouilles d'autrui.
Depuis, j'ai parcouru l'Autriche, l'Allemagne du Nord, la Hongrie et la Suisse, la France et l'Angleterre, et j'ai cherché partout à m'instruire par l'étude de l'état social ainsi que par des lectures. Ma destinée m'ayant ensuite conduit aux États-Unis, je laissai là tous les livres ; ils n'auraient pu que m'égarer. Le meilleur livre sur l'économie politique qu'on puisse lire dans cette contrée nouvelle, c'est la vie. On y voit des solitudes se changer en riches et puissants Etats. C'est là seulement que je me suis fait une idée nette du développement graduel de l'économie des peuples. Un progrès qui, en Europe, a exigé une suite de siècles, s'accomplit là sous nos yeux ; on y voit les sociétés passer de l'état sauvage à l'élève du bétail, de cette dernière condition à l'agriculture, et de l'agrl culture aux manufactures et au commerce. C'est là qu'on peut observer comment la rente de la terre s'élève peu à peu de zéro à un chiffre considérable. Là, le simple paysan connaît mieux que les savants les plus perspicaces de l'ancien monde, les moyens de faire prospérer l'agriculture et d'augmenter la rente ; il s'efforce d'attirer des manufacturiers, des fabricants dans son voisinage. Là, les contrastes entre les pays agricoles et les pays de manufactures se produisent de la manière la plus tranchée et occasionnent les plus violentes convulsions. Nulle part on n'apprécie mieux les voies de communication et leur influence sur la vie morale et matérielle des peuples. Ce livre, je l'ai lu avidement et assidûment, et les leçons que j'y ai puisées, j'ai essayé de les coordonner avec les résultats de mes études, de mes expériences et de mes ré-
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flexions antérieures. De là est sorti un système, qui, quelque défectueux qu'il puisse paraître encore, ne repose pas du moins sur un cosmopolitisme vague, mais sur la nature des des choses, sur les leçons de l'histoire et sur les besoins des nations. Ce système offre les moyens de mettre d'accord la théorie et la pratique, et de rendre accessible à tout esprit cultivé, la science de l'économie politique, qui, jusqu'ici, par sa boursouflure scolastique, par ses contradictions et par sa terminologie vicieuse, a dérouté le sens commun. C'est là une mission que j'ai eue devant les yeux depuis la fondation de la Société de commerce allemande, mais que j'ai souvent désespéré de pouvoir accomplir.
Ma destinée a voulu que je trouvasse dans l'Amérique du Nord un encouragement inattendu à poursuivre mes idées. Me trouvant en relation avec les hommes d'État de l'Union les plus considérables, en particulier avec le président de la Société pensylvanienne pour l'avancement des manufactures et des arts, Ch. J. Ingersoll, on sut que je m'étais occupé d'économie politique. Or, en 1827, les fabricants américains et les défenseurs de l'industrie nationale étant vivement attaqués au sujet du tarif par les partisans du libre commerce, M. Ingersoll m'engagea à traiter cette question. Je le fis, et avec quelque succès, comme le prouve le document ci-joint(l ).
Les douze lettres où j'exposais mon système, ont été non-
(1) Extrait des procès-verbaux de la Société pour Vavancement des manufactures et des arts de Philadelphie.
« La Société prend les résolutions suivantes :
« Elle déclare publiquement que le professeur Frédéric List, par ses distinctions basées sur la nature des choses entre l'économie politique et l'économie cosmopolite, et entre la théorie des forces productives et la théorie des valeurs, ainsi que par les arguments qui en découlent, a fondé un système d'économie politique nouveau et vrai, et a rendu ainsi un éminent service aux Etats-Unis.
« Elle invile le professeur List à composer deux ouvrages, l'un savant, où sa théorie sera complètement développée, l'autre populaire, destiné à la propager dans les écoles.
« La Société souscrit pour sa part à cinquante exemplaires de ces écrits; elle engage les législateurs des Elais intéressés au système américain à sui-
seulement publiées dans la Gazette nationale de Philadelphie, mais encore reproduites par plus de cinquante journaux des provinces , éditées sous forme de brochure par la Société pour l'avancement des manufactures avec ce titre : « Outlines of a new System of Political Economy (1), » et répandues à plusieurs milliers d'exemplaires. Je reçus aussi des félicitations des hommes les plus considérables du pays, par exemple du vénérable James Madison, de Henry Glay, d'Edouard Livingston, etc.
Je me livrais avec ardeur, suivant le vœu de la Société pour Tavancement des manufactures et des arts de Philadelphie, à la composition d'un grand ouvrage sur l'économie politique, et déjà l'introduction en était imprimée, quand une affaire qui s'offrit à moi m'empêcha pour longtemps dem'occuper de travaux littéraires. La politique et le métier d'écrivain sont, aux Etats-Unis, des occupations peu lucratives ; celui qui veut s'y consacrer et qui n'a pas de fortune, cherche d'abord à assurer, au moyen de quelque entreprise, son existence et son avenir. Je jugeai à propos de me conformer à cette maxime ; et les connaissances en matière de chemins de fer que j'avais précédemment acquises en Angleterre, l'heureuse découverte d'un nouveau gîte houiller, et l'achat non moins heureux de terrains considérables qui en dépendaient, m'en fournirent l'occasion.
Cette affaire toute matérielle et, en apparence, sans relation avec mes travaux littéraires, me fit faire de sérieux progrès dans mes études et dans mes idées économiques. Jusquelà je n'avais compris l'importance des voies de communication que d'après la théorie des valeurs ; je n'en avais observé les
vre son exemple, et elle emploiera tous les moyens pour répandre un tel ouvrage
« Pour témoigner publiquement au professeur List le cas qu'elle fait de lui, elle lui donnera un repas à l'nôtel de 1\1. Head, et elle y invitera les citoyens K's plus recommandables.
« Ch.-J. Ingersoll, président.
« Redwoou Fischer, secrétaire. *
(1) Esquisse d'un nouveau système d'écûnomie politique.
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efifets que dans le détail et relativement à l'extension du mar-i ché, ainsi qu'à la diminution des prix des produits matériels.^ Alors, je commençai à les envisager du point de vue de la théorie des forces productives et dans leur action collective, comme système national de communications, par suite, sous le rapport de leur influence sur l'existence morale et politique, sur les relations sociales, sur la force productive et sur la puissance des nations. Je compris alors la corrélation qui existe entre l'industrie manufacturière et un système national de communications, je vis qu'ils ne pouvaient attendre un grand développement l'un sans l'autre. Je me trouvai ainsi en état de traiter cette matière, d'une manière plus large, je puis le dire, qu'aucun autre économiste avant moi, et en particulier de mettre en évidence la nécessité et les avantages de systèmes nationaux de chemins de fer, avant qu'aucun autre économiste, en Angleterre, en France ou aux Etats-Unis, eût songé à les considérer de ce point de vue élevé.
J'aurais à m'accuser moi-même de jactance au sujet de cette déclaration, si je ne m'y voyais pas obligé par les outrages et les mauvais procédés de toute espèce qu'il m'a fallu essuyer pour m'être fait le promoteur d'un système allemand de chemins de fer. On m'a dépeint au public comme un homme qui cherche à acquérir de l'importance, un nom, de l'influence et de l'argent, en exaltant déclamaloirement quelque nouveauté. Un journal littéraire, très-respectable d'ailleurs, du nord de l'Allemagne, après une appréciation passablement superficielle de mon article Canaux et chemins de fer dans le Staatslexicon (dictionnaire politique), a fait de moi une espèce d'enthousiaste, dont l'imagination échauffée grossit tout, et voit une multitude de choses que les yeux des autres hommes ne perçoivent pas. Il y a quatre ou cinq ans, plusieurs articles datés de Leipsick, publiés dans des journaux de Nuremberg et de Francfort, ont été plus insultants encore (1) ; on a poussé l'ignorance et l'insolence au point de
(1) Je ne puis omettre ici qu'à mon arrivée à Leipsick en i833, mon nom n'avait pas été oublié de ceux dont j'avais eu à combattre, en 1821, les pré-
me signaler au public allemand comme un charlatan ou un rêveur économique. Dans l'article Chemins de fer du nouveau Conversât ions- Lexicon[â'ici\onni\\re de conversation), on a été jusqu'à me reprocher d'avoir été le principal fauteur de ces misérables jeux de bourse qui, à la suite delà première souscription de Leipsick, ont jeté taut de discrédit sur ces entreprises, tandis que, au contraire, c'est mon énergique opposition contre les jeux de bourse qui m'a fait encourir la disgrâce des joueurs. Mon article ci-dessus mentionné s'explique trop clairement à ce sujet, pour qu'il soit nécessaire de me défendre ici contre de méprisables attaques. Je n'ai qu'une observation à faire, c'est qu'on a usé envers moi de mauvais procédés, de procédés que rien ne justifie, parce que je m'étais trouvé sur le chemin de certaines personnes, de certains intérêts privés, et qu'ensuite, comme par surcroît, on m'a décrié, parce que, craignant que je ne révélasse dans toute leur nudité les intrigues dont j'avais été l'objet, on a voulu me prévenir auprès du public allemand. Mes adversaires, en général, plutôt trompés que trompeurs, ne connaissaient ni mes sentiments, ni ma situation, ni l'étendue de mes ressources.
Bien loin de songer à importuner le public allemand de ces misérables débats privés, dès le commencement de ces intrigues, j'avais pris la ferme résolution de supporter en silence toutes les calomnies publiques ou particulières ; d'abord, pour ne pas nuire à la bonne cause à laquelle j'ai déjà sacrifié tant d'années de ma vie, et tant d'argent si péniblement gagné, puis pour ne pas m'ôter la tranquillité d'esprit que réclame la poursuite de mon but ; puis enfin, dans l'espé-
jugés et les intérêts particuliers comme agent de la Société de commerce, que les aiiimosilés conçues à mon égard dans cette lutte par plusieurs habitants influents se ranimèrent alors et ont dû être l'origine du désaccord qni éclata entre les chefs du commerce de cette ville et moi. Cela paraîtra fort vraisemblable, si l'on réfléchit que la grande Association allemande ne se constitua que pendant mon séjour à Leipsick, que, par conséquent, la première fois que j'y parus, l'influence en bien ou en mal qu'elle pouvait exercer sur cette place de loire était encore un problème.
PRÉFACE DE l' AUTEUR. 59
rance que j'avais et que j'ai toujours, qu'on finira par me rendre justice, du moins sous ce rapport.
Dans un tel état de choses, je puis bien ne pas craindre l'accusation de vanter ie, quandje revendique comme un travail qui m'est exclusivement propre, à part les détails d'intérêt local, les arguments et les considérations économiques qui se trouvent dans les rapports de Leipsick, quand je soutiens que c'est moi, moi seul qui, dès le commencement, ai donné au comité du chemin de fer de Leipsick cette tendance nationale qui a si fortement ému l'Allemagne entière, et qui a porté de si beaux fruits ; que, durant les huit dernièresan nées, j'ai été occupé nuit et jour à pousser la question des chemins de fer dans toutes les parties de l'Allemagne par des excitations, par des lettres, par des mémoires. J'affirme tous ces faits avec la pleine conviction que nul homme d'honneur en Saxe ne pourra ou ne voudra, publiquement et en signant son nom, me contredire sur aucun.
Les intrigues qui viennent d'être dénoncées expliquent en grande partie pourquoi les économistes allemands ont, jusqu'à présent, rendu si peu de justice à mes travaux sur les chemins de fer, pourquoi, dans leurs écrits, au lieu de reconnaître ce que les miens ont de neuf et d'original, ils m'ont, ou passé entièrement sous silence, ou cité d'une manière générale (i).
Mes efforts dans le but de créer un réseau de fer allemand, mission qui seule avait pu me déterminer à quitter pour de longues années une situation brillante aux Etats-Unis, ces efforts, dis -je, et les occupations toutes pratiques auxquelles je m'étais livré en Amérique, m'avaient empêché de poursuivre mes travaux littéraires, et peut-être ce livre n'eùt-il jamais vu le jour, si, grâce aux mauvais procédés dont j'ai parlé, je ne m'étais pas trouvé inoccupé, et stimulé par le désir de sauver ma réputation.
Pour rétablir une santé altérée par le travail et par des chagrins inouïs, je fis au printeuips de 1837 le voyage de Paris.
(I) Je dois excepler de ce reproche M. le conseiller d'Etat Nebenius. La modestie me défend de répéter ici ce qu'il m'a dit de vive voix à ce sujet.
J'y appris par hasard qu'une question relative à la liberté et aux restrictions en matière de commerce, déjà une fois proposée, avait été remise au concours par l'Académie des sciences morales et politiquesc Là-dessus, je me décidai à mettre par écrit la substance de mon système (1). Mais, réduit^
(1) Lorsque List composait un mémoire en français pour l'Académie, il n'était pas à son début dans ce g-enre. La Revue encyclopédique, dirigée par MM. Auguste Jullien et Anselme Petetin, contient, dans ses cahiers de mars et avril 1831, un intéressant travail de l'économiste allemand, sous ce litre : Idées sur les réformes économiques, commerciales et financières applicables à la France. Dans le premier article, il retrace les avantages que la France pourrait retirer, pour ses relations intérieures, d'un système complet de chemins de fer, sujet alors tout neuf parmi nous; dans le second, il expose ses vues sur les développemenls promis au commerce extérieur de noire pays. Ce dernier article commence par ces lignes qui offrent le germe du système national :
« Quoique partisan des théories de la liberté du commerce, nous croyons à la nécessité d'une sage protection pour l'industrie nationale; cosmopolitç par principe et plein de foi dans l'utopie de la paix éternelle, nous ne pouvons cependant nous persuader que, dans l'état actuel du globe, une nation agit prudemment en démolissant ses forteresses et en négligeant tous ses moyens de défense. Nous comprenons fort bien les heureux effets de l'abolilion des tarifs provinciaux en France, mais nous ne pensons point que l'abolition des tarifs établis sur les frontières de nation à nation fût également «onseillée par une saine politique. La liberté du commerce et la paix perpétuelle, sont, à ce qu'ii nous paraît, deux principes qui reposent sur la même base et qui sont intimement liés; elles ne seront possibles toutes deux que lorsque la civilisation, la condition politique et l'industrie des nations seront tellement avancées, seront devenues tellement semblables, que leur union puisse être utile a chacune d'elles comme celle qui existe entre les vingtquatre Etats de l'Amérique du Nord leur esta tous avantageuse. En attendant, l'homme d'Etat politique, voyant des dangers réels dans l'abandon d'avantages certains et d'une sécurité présente pour la recherche d'un avenir douteux, ne doit pas être tenu d'obéir à des théories, lesquelles présupposent un état de choses qui n'est pas encore établi. »
L'auteur insiste ensuite particulièrement sur les moyens de développer les échanges entre la France et les Etats-Unis.
A la fin de ce travail, nous trouvons un post-scriplum qu'on jugera remarquable, si l'on se reporte à l'époque où il fut publié, et qui traite des .dvantages d'une route à ornières du Havre à Strasbourg par Paris. « Nous écrivions ce qu'on vient de lire, dit List, quand des cris se sont fait entendre dans les rues de Paris : Du travail! du pain! Ces cris de détresse nous font abandonner la suite de cette argumentation, pour proposer sans délai aux ministres un moyen de donner de l'occupation à la population pauvre de Paris et de la France entière. II n'est point question de bâtir des monuments
PRÉFACE DE l' AUTEUR. M
faute d'avoir avec moi mes travaux antérieurs, aux seules ressources de ma mémoire, et n'ayant devant moi qu'un délai rigoureux d'à peine quinze jours, mon œuvre dut être naturellement très-imparfaite. Néanmoins la commission de l'Académie le rangea parmi les trois premiers mémoires, sur vingt-sept qui lui avaient été adressés (1). J'eus lieu d'être satisfait de ce résultat, pour un travail fait si rapidement, le prix n'ayant pas été décerné (2), et surtout les juges appartenant tous par leur foi scientifique à l'école cosmopolite. Aujourd'hui, en effet, pour ce qui est delà théorie du commerce international et de la politique commerciale, c'est peut-être pis encore en France qu'en Allemagne. M. Rossi, homme d'un rare mérite dans les sciences poUtiques en général, et en particulier dans l'économie politique, dont il a élaboré plusieurs points particuliers, mais élevé dans de petites cités de l'Italie et de la Suisse où il est impossible de comprendre et d'apprécier l'industrie et le commerce dans les proportions nationales (3), où l'on est obligé, par conséquent, de fonder toutes ses espérances sur la mise en pratique de la liberté générale du
de luxe, qui, une fois terminés, restent improductifs; il s'agit d'un travail qui multiplie à l'infini dans l'avenir les éléments de la production et de la richesse. Nous proposons de construire une route à ornières du Havre à Paris et de Paris à Strasbourg. »
Il est encore digne de remarque que List recommande l'exécution et l'exploilalion des nouveaux chemins par l'industrie particulière avec la garantie d'un minimum de 4 pour 100 de la part de l'Etal, (H. R.)
(1) Le mien portait la devise caractéristique de mon système : Et la patrie et l'humanité !
(2) La question mise au concours était ainsi posée : « Lorsqu'une nation se propose.d'établir la liberté du commerce ou de modifier la législation sur les douanes, quels sont les faits qu'elle doit prendre en considération pour concilier, de la manière la plus équitable, les intérêts des producteurs nalionau\ et ceux de la masse des consommateurs. » J'empruntece renseignement à un article sur List, de M. ioseph Garnier, que le Dictionnaire d'économie politique a publié depuis la première édition de la présente tiaduction.
Le prix n'aurait pas été décerné, parce que les auteurs des mémoires avaient traité la question générale de la liberté du commerce, au lieu de la question spéciale qui était l'objet du concours. (H. R.)
(3) C'est par la même raison que les écrits sur l'économie politique de M. Simonde deSismondi, si distingué comme historien, sont dénués de tout
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commerce, comme ceux qui ne trouvent plus de consolations ici-bas, ont coutume de mettre tout leur espoir dans les joies de l'autre monde ; M. Rossi n'a pas conçu de doutes touchant le principe cosmopolite, et l'idée ne lui est pas venue que l'histoire pouvait fournir sous ce rapport d'autres lumières que cellesqu'on trouve chez Adam Smith. M. Blanqui, connu en Allemagne par son Histoire de V Économie politique ^ a depuis, borné son ambition à délayer J.-B. Say, qui lui-même avait délayé Adam Smith. Quiconque a jeté un coupd'œilimparlial et réfléchi sur l histoire du commerce et de l'industrie, trouvera dans ses ouvrages un déluge de choses insipides (i).
mérite, pour ce qui concerne le commerce international et la politique commerciale. Chez M. de Sismondi, les yeux du corps voient tout rouge foncé; les yeux de son esprit semblent être pareillement altérés dans les questions d'économie politique. Il veut, par exemple, qu'on mette un frein a l'esprit d'invention!
(1) Mon rôle de traducteur m'impose ici, quoi qu'il m'en coûte, une fidélité scrupuleuse. Le bon sens des lecteurs reconnaîtra aisément ce qu'il y a d'injuste et de passionné dans ces jugements et dans quelques autres. Quanta Rossi en particulier, dont je puis parler plus librement depuis qu'une mort glorieuse l'a ravi a la science et aux affaires, j'aurai plus loin occasion de faire remarquer qu'il se rapprocbe, à plus d'un égard, de la doctrine de List en matière de commerce international. {Note de la première édition.)
C'est le passage auquel se rapporte la note ci-dessus et la note elle-même qui ont excité la colère de Blanqui, et provoqué de sa part les attaques les plus violentes contre List et contre son traducteur. Blanqui avait sujet de se plaindre de List; mais il aurait fait plus sagement, au lieu de s'acharner contre sa mémoire, à propos d'une boutade, de se borner à répondre qu'il ne faisait pas partie, en i837, de l'Académie des sciences morales et politiques. Quant aux torts du traducteur, ils étaient imaginaires.
i>a polémique qui a eu lieu en 1852 à ce sujet entre Blanqui et moi, et dans laquelle ni les esprits sérieux ni les rieurs n'ont été du côté de l'agresseur, se trouve dans le Moniteur industriel, le Journal des Economistes, et dans la Patrie.
Qu'il me soii permis de reproduire une pièce de ce procès, savoir la lettre que j'adressai au directeur du Journal des Economistes à roccasion de l'article inséré par Blanqui dans cette revue. (H. R.)
A Monsieur le Direcleur'du Journal des Économistes.
Monsieur, Le dernier numéro du Journal des Économistes publie sur le Système national de Frédéric List et sur son traducteur, un article de M. Blanqui, dont
PRÉFACE DE l'aUTEUR. 63
Ce n'est pas de ces deux hommes, assurément, qu'émane le jugement favorable porté sur mon mémoire, je l'attribue au baron Dupin. M. Dupin, qui a de l'éloignement pour toute
j'ai sujet de me plaindre. On peut porter, sur le mérite de mes travaux, le jugement qu'on voudra, mais il n'est permis à personne d'en contester la sincérité. Réclamer contre une odieuse accusation, c'est un devoir envers moi-même, et c'est mon droit. Je pourrais me prévaloir de ce droit légal, mais votre loyauté m'accordera, sans doute, d'elle-même, la faculté de répondre dans le même recueil où j'ai été attaqué.
Voici les faits. I.ist a écrit, dans la préf ce de son Système national, que M. Blanqui avait borné son ambition à délayer J.-B. Say, qui, lui-même, avait délayé Adam Smith. Cette épigramme a justement blessé votre collaborateur, qui l'exagère, du reste, en la qualifiant d'injure brutale ; et il m'a fait l'honneur de m'adresser, à ce sujet, en octobre dernier, une lettre vive. Je me suis empressé de lui répondre poliment. Mes explications, apparemment, ne l'ont pas satisfait; car, dans ses Lettres sur l'Exposition de Londres, qui ont paru peu après, on lit, .sur Frédéric List, une noie regrettable et qui dépare le volume. M. Blanqui avait annoncé, en outre, qu'il publierait un article terrible. Le foudre vengeur était depuis si longtemps suspendu sur ma tête que je n'y pensais plus; il est tombé enfin ; mais, heureusement pour moi; il a raté; cette fois, quelque maligne influence avait paralysé le bras du Jupiter économique. L'article du Journal des Économistes n'est guère qu'une répétition de la lettre et une amplification de la note; il se distingue, néanmoins, de l'une et de l'autre par une amertume particulière contre le traducteur.
J'admets le grief de M. Blanqui contre List, bien que je trouve notre pauvre compatriote bien acharné dans sa rancune, mais je ne puis m'expliquer sa malveillance à mon égard.
M. Blanqui trouve mauvais que j'aie traduit le Système national. Etrange reproche, en vérité! Singulier libéralisme! Vous voulez ouvrir notre marché aux laines et aux bestiaux d'Allemagne et le fermer aux produits de la pensée allemande ! Vous réclamez la concurrence étrangère pour les éleveurs français, et vous n'en voulez pas pour vous-même, économiste français ! Que toutes les barrières tombent, mais qu'on en élève une nouvelle à votre profil contre la science d'outre-Rhin; vous suffisez si pleinement, en effet, aux besoins de la consommation française!
M. Blanqui aurait désiré que certain passage de la préface de l'auteur fût omis dans la traduction. « Ce n'est pas ainsi qu'on traduit qîiand on est Français, » m'a-t-il fait l'honneur de m'écrire en octobre dernier. Je ne savais pas que la qualité de Français dispensât un traducteur de l'exactitude et de la fidélité. Le passage dont il s'agit, je l'ai traduit littéralement comme tous les autres; mais j'en ai décliné la responsabilité par la note suivante; « Mon rôle de traducteur m'impose ici, quoi qu'il m'en coûte, une fidélité scrupuleuse. Le bon sens des lecteurs reconnaîtra aisément ce qu'il y a d'injuste et de passionné dans ces jugements et dans quelques autres » Ce correctif suffisait, certes; l'idée ne m'était pas venue un instant qu'un homme
théorie, et qui est cependant un homme de beaucoup de réflexion et d'expérience, n'a point trempé dans les systèmes. Llii à qui la France doit un tableau statistique de ses forces
d'esprit pût attacher de rimporlance à de pareilles misères: mais il y a des amours-propres maladifs que rien ne satisfait.
<; Cet ouvrage, dit M. Bianqui, semble avoir été traduit avec amour par un complice. » Complice de quel crime, s'il vous plaît ? Ce crime, c'est celui de la modération; on avait inventé, sous la terreur, le crime de modérantisme ; M. Blanqui le ressuscite, et, Fouquier-Tinville du libre-échange, il s'engage à le poursuivre de ses réquisitoires impitoyables ; il aura, nous le craignons, comme son prédécesseur, de nombreux procès à instruire.
Mais voici quelque chose de plus fort. « Frédéric List, dit M. Blanqui, a trouvé dans M. Henri Richelot un traducteur à la hauteur de ses principes. Tant vaut la préface de l'un, tant vaut la préface de l'autre. C'est la même incertitude de doctrine, /e même (rouble de la conscience ; xls sentent bien, toux deux., qu'ils ne sont pas dans la bonne voie ; pourtant, si j'avais à décider quel est celui des deux qui me paraît le plus sincère, je préférerais l'Allemand; et je crains bien que le traducteur n'ait publié sa traduction qu'en vue de plaire aux astres qui brillaient naguère sur l'horizon républicain, filateurs. maîtres de forges et autres coryphées de celte brillante Assemblée législative qui se pâmait d'admiration devant les discours prohibitionnistes de M. Thiers. »
A de telles insinuations ma réponse sera facile. N'ayant jamais soutenu d'autres doctrines commerciales que celles que je professe dans ma préface, et ce sont les doctrines qui prévalent dans les grandes administrations du continent, je crois pouvoir être cru quand j'affirme que j'ai fait une œuvre de bonne foi, que ma conscience est parfaitement tranquille, et que j'ai l'intime conviction d'être dans la bonne voie. Dés 1845, avant que le libre échange eût arboré son drapeau en France, j'avais eu occasion d'exprimer le cas que je faisais du Système national. En mettant ce beau livre à la portée des lecteurs fiançais, j'ai suivi ma propre inspiration; je n'ai reçu commission de personne; dans l'accomplissement de cette tâche laborieuse et d'un mince profit, je n'ai été mû, je n'ai été soutenu que par un sentiment élevé d'intérêt public ; et je repousse avec mépris une calomnieuse accusation.
Si M. Blanqui en veut aux morts, à List, pour ce que nous savons, à la défunte Assemblée législative pour n'avoir pas goûté ses statistiques, il en veut bien davantage aux vivants, et je suis le préféré de sa colère : « On peut pardonner bien des choses, dit-il, à un esprit aigri par la souffrance et par le malheur; mais qu'ont donc fait à M. Richelot, heureusement bien portant, les économistes de son [tays, pour qu'il se soit associé, dans sa préface de traducteur, aux haines et aux bizarreries de cet Allemand nébuleux et atrabilaire? »
Je remercie M. Blanqui de l'intérêt qu'il veut bien prendre à ma santé, et j'aime à croire, de mon côté, que l'émotion que lui a causée la publication du Système national n'aura pas altéré la sienne. Quoi qu'il en soit, je n'hésite
PRÉFACE DE LALTEUR. 65
productives, aurait dû trouver la doctrine des forces productives, s'il avait pu vaincre sa répugnance pour les théories. Dans la préface de cet ouvrage, M. Dupin exprime nettement cette aversion. Il a J.-B. Say en vue, lorsqu'il dit, avec une intention railleuse, qu'il n'a pas eu la vaine prétention de forger des sysièmes, et de juger de toutes les nations d'après une seule. Je ne vois pas, toutefois, comment, sans une bonne théorie, on peut arriver à une pratique conséquente. On pourra objecter, il est vrai, que les hommes d'Etat anglais ont, sans théorie, été d'assez bons praticiens durant des siècles ; mais il serait facile de répondre que la maxime, vendre
pas à le reconnaître, les économistes de mon pays, tant les économistes dignes de ce nom, suivant M. Blanqui. c'est-à-dire les libre-échangistes, que les économistes indij^ne.v, ne m'ont jamais fait aucun mal; mais je suis tout aussi innocent à leur égard qu'ils sont irréprochables envers moi, M. Blanqui excepté, bien entendu. Est-ce qu'on nuit aux gens pour n'être pas de leur avis en tout point? Est-ce qu'on est l'ennemi de ceux dont on combat les doctrines avec courtoisie? Tous ceux qui liront ma préface la trouveront calme et polie; tous ceux qui liront mes notes témoigneront du soin que j'ai mis à rectifier quelques jugements erronés de l'auteur allemand, de mon culte pieux pour la mémoire des fondateurs d'une science que je cultive, quoique indigne. Dans deux de ces notes j'ai cité M. Blanqui, l'ingrat 1
C'est moi qui ai le droit de dire à mon adversaire : Qu'est-ce que je vous ai donc fait pour être en butte aux traits de votre haine? Ouest-ce que je TOUS ai fait pour que vous cherchiez par tous les moyens à dénigrer un honnête homme? Ou plutôt, comment êtes-vous ennemi de vous-même à ce point de descendre, par un tel langage, des hauteurs de l'Institut?
En terminant celte réponse, je ne puis assez m'étonner de la légèreté avec laquelle un professeur parle d'un livre sérieux qu'il ne paraît pas même avoir lu. Oue trouve-t-on dansée compte rendu? L'éternelle plaisanterie sur les cornes de cerf et les langues de vipère, qui constitue le fond de la polémique de M. Blanqui depuis vingt-cinq ans ; des invectives contre l'auteur et contre le traducteur : voilà tout, absolument tout. M. Blanqui déclare List prohibitionniste, lorsqu'il n'y a pas dans tout l'ouvrage un seul argument en faveur de la prohibition. A l'en croire, l'auteur du Système national serait un homme obscur. De bonne foi, M. Blanqui aurait-il été piqué au vif par la boutade d'un homme obscur, et conteraii-il sa peine à tous les échos, comme ces maris trompés, qui font du scandale, aûn d'apprendre leur mésaventure à tout l'univers ?
Je vous serai obligé, monsieur le directeur, de vouloir bien insérer la présente lettre dans votre plus prochain numéro, et de recevoir l'assurance de ma parfaite considération.
Henri Kichelot.
des objets fabriqués et acheter des matières brutes^ a, durant des siècles, en Angleterre, tenu lieu de toute une théorie. Ce n'est vrai, toutefois, qu'en partie, puisque cette maxime n'a pas épargné à l'Angleterre la faute grossière de prohiber, à diverses époques, l'importation du blé et d'autres produits agricoles. Quoi qu'il en soit, je crois pouvoir le conclure de quelques mots que m'a dits M. Dupin, l'affinité de ses tableaux statistiques avec ma théorie n'avait pu échapper à sa sagacité ; de là son jugement favorable. Il y avait dans ce concours d'autres juges ayant écrit sur l'économie politique ; mais si l'on feuilletait leurs ouvrages, pour y chercher quelque chose qui ressemblât à une pensée originale, on n'y trouverait rien de plus q\ie political economif made easy (1), comme parlent les Anglais ; des choses à l'usage des dames qui se mêlent de politique, des petits maîtres parisiens et autres amateurs, enfin les paraphrases des paraphrases d'Adam Smith ; de pensées originales, il n'en était pas question ; cela faisait pitié. Le travail en langue française, cependant, ne fut pas plus dépourvu d'utilité pour moi que mes précédents travaux en anglais ; non-seulement je fus confirmé dans ma première opinion, qu'un bon système devait reposer sur une bonne base historique ; mais je reconnus de plus que je n'avais pas poussé mes études historiques assez loin. Aussi, lorsque, après avoir avancé ces études, je relus plus tard mes écrits en langue anglaise et particulièrement les cinq feuilles déjà imprimées d'une introduction historique, je les trouvai pitoyables. Peut-être le lecteur inclinera-t-il à trouver tels aussi ceux que je lui présente sous le costume allemand. J'avoue franchetnent et sans affectation, beaucoup peut-être ne le croiront que trop volontiers, qu'en relisant mes premiers chapitres, après l'achèvement du dernier, je n'en fus pas plus satisfait, et que je fus sur le point de sacrifier mon œuvre allemande, comme j'avais sacrifié mes œuvres anglaise et française. Mais je changeai d'avis. Celui qui poursuit ses
(1) L'économie politiqu> mise à la portée de tout le monde.
PRÉFACE DE l'aUTEUR. 67
études, va toujours en avant, et l'élaboration doit cependant avoir un terme. Je me présente donc devant le public, àvecla pensée décourageante, qu'on trouvera beaucoup à reprendre dans mon ouvrage ; je reconnais moi-même en écrivant cette préface que j'aurais pu mieux faire et mieux dire ; une espérance, cependant, me soutient, c'est qu'on trouvera aussi dans ce livre plus d'une vérité neuve et quelques vues éminemment utiles à ma patrie allemande.
C'est principalement ce désir d'être utile à mon pays qui explique pourquoi, souvent peut-être téméraire et tranchant, j'ai porté un arrêt de condamnation sur les opinions et sur les travaux de quelques auteurs et d'écoles tout entières. La présomption n'y a été pour rien, je l'assure ; partout j'ai obéi à la conviction que les opinions blâmées étaient dangereuses, et que, pour agir utilement, il fallait les combattre avec énergie et sans détours. On a tort, du reste, de croire que les hommes qui ont rendu d'éminents services à la science doivent être respectés dans leurs erreurs ; tout au contraire, les hommes célèbres et qui font autorité nuisent par leurs erreurs plus que des écrivains insignifiants, et ils doivent, par conséquent, n'être combattus qu'avec plus de rigueur. Qu'une forme plus douce, plus modérée, plus humble, avec certaines réserves, et des compliments distribués à droite et à gauche, eût mieux servi mes intérêts personnels, je ne l'ignore pas ; je sais aussi que le juge sera jugé à son tour. Mais où est le mal ? Je mettrai à profit les sévères arrêts de mes adversaires pour corriger mes fautes, dans le cas où, ce que j'ose à peine espérer, cet ouvrage parviendrait à une seconde édition. J'aurai été ainsi doublement utile, excepté à moimême.
Pour les juges équitables et indulgents qui voudront bien admettre mon excuse, j'ajoute que je n'ai pas employé à la composition de cet ouvrage autant de temps, à beaucoup près, qu'à mes recherches et à mes méditations, que les chapitres en ont été écrits à diverses époques, et souvent avec rapidité, et que je suis loin de me figurer doué de facultés
intellectuelles extraordinaires. Cette observation est nécessaire, afin qu'on ne conçoive pas de trop grandes espérances d'un enfantement si pénible après une gestation si longue ; afin que l'on s'explique pourquoi çà et là je parle d'un temps à demi ou tout à fait écoulé comme du présent, et qu'on ne me reproche pas trop des répétitions fréquentes ou même des contradictions sur des détails. Pour ce qui est des répétitions, quiconque est un peu initié à l'économie politique sait que les diverses parties de cette science s'encbevêtrent les unes dans les autres, et qu'il vaut beaucoup mieux répéter dix fois la même chose que de laisser un seul point obscur. Du reste, l'opinion que j'ai de mes propres forces ressort surtout de l'aveu qu'il m'a fallu tant d'années pour mener à fin quelque chose de passable. Les grands esprits produisent promptement et aisément ; les esprits ordinaires ont besoin de beaucoup de temps et de labeur. Mais aussi, favorisés par les circonstances, ils peuvent parfois produire une œuvre extraordinaire, surtout s'ils trouvent une théorie mûre pour tomber, et si la nature les a doués d'un peu de jugement et de quelque persévérance à éclaircir leurs doutes. Le pauvre, lui aussi, peut devenir riche en accumulant pfennig sur pfennig, thaler sur thaler.
Pour aller au-devant du soupçon de plagiat (1), je ferai remarquer que la plupart des idées développées dans cet écrit ont été déjà bien des fois émises par moi dans des jour-naux allemands et français, notamment dans la Gazette d^Augsbourg, souvent, il est vrai, très en raccourci dans des articles de correspondance. Je ne puis pas m'empêcher, à cette occasion, de témoigner publiquement ma reconnaissance envers mon intelligent et savant ami, le docteur Kolb, qui n'a pas craint de donner place dans un journal aussi accrédité que le
(1) Malgré ces observations, le reproche de plagiat n'a pas été épargnée l'auteur du Système national. On a essayé notamment, mais sans aucun succès, défaire honneur de ce système à un professeur obscur d'une université hessoise, auquel List l'aurait pris purement et simplement sans avouer son larcin. Les pièces de ce procès se trouvent dans les numéros du ZoUvereinsblatt des 27 janvier et 3 février 1846. (H. R.)
sien à des idées et à des arguments jugés d'abord souvent si téméraires. J'ai une dette semblable à acquitter envers le baron de Cotta, lequel marche avec une si glorieuse ardeur sur les traces d'un père qui a rendu de si grands services à l'industrie comme à la littérature allemandes. C'est un devoir pour moi de déclarer hautement que le propriétaire de la plus célèbre librairie du monde m'a prêté, dans l'œuvre des chemins de fer allemands, plus d'assistance que qui que ce soit en Allemagne, et que c'est lui qui m'a déterminé à publier, d'abord une esquisse de mon système dans la Vierteltahrschrift (Revue trimestrielle), puis le présent ouvrage.
Afin qu'on ne me reproche pas à tort d'avoir été incomplet, il est bon d'avertir, que mon dessein dans ce premier volume a été de réunir ce que j'avais à dire de neuf et d'original sur le commerce international et la politique commerciale et en particulier sur les moyens de constituer un système national allemand. J'ai cru aussi, dans ce moment décisif, servir ainsi beaucoup mieux la cause de l'industrie allemande, qu'en mêlant le neuf avec le vieux, le certain avec le douteux, et en réchauffant ce qui a été déjà dit cent fois. J'ai dû aussi omettre d'autres découvertes que je crois avoir faites dans d'autres branches de l'économie politique, et que je dois à mes observations et à mes expériences, à mes voyages et à mes études. J'ai étudié notamment l'organisation agraire et la constitulion des propriétés, les moyens de faire naître l'aptitude au travail et d'éveiller l'esprit d'entreprise en Allemagne, les maux qui accompagnent l'industrie manufacturière, et les moyens d'y porter remède et de les prévenir, l'émigration et la colonisation, la création d'une marine allemande et l'extension du commerce extérieur, les effets de l'esclavage et son abolition, la situation et les vrais intérêts de la noblesse allemande. Les résultats de ces études, quand bien même ils n'étendraient pas démesurément cet ouvrage, ne doivent pas y trouver place.
Dans mes articles de la Vterteliahrschrift (1), j'ai voulu en
(I ) L'économie nationale envisagée du point de vue historique, 5* cahier el De l'importance d'une industrie manufacturière nationale, 9* cahier.
quelque sorte interroger ropinion publique, en Allemagne, sur le point de savoir s'il est permis, s'il n'est pas scandaleux, d'exposer* des vues et des principes, qui diffèrent essentiellement de ceux de l'école régnante en économie politique. Je voulais en même temps fournir aux partisans de cette école une occasion de me ramener dans la bonne voie, si je m'étais égaré dans le sentier de l'erreur. Mais ces articles sont depuis deux ans sous les yeux du public, sans qu'une seule Yoix favorable ou contraire se soit fait entendre. Mon amour-propre me dit qu'on n'a pas pu me réfuter ; mais mon penchant au doute m'insinue, qu'on fait de moi trop peu de cas pour m'honorer d'une réfutation. Lequel dois-je croire? Je l'ignore ; je sais seulement que, dans une question où il s'agit de la prospérité ou 'de la détresse, de la vie ou de la mort d'une nation, et de la nôtre, de la nation allemande, l'opinion du dernier des hommes mérite d'être prise en considération, ou tout au moins d'être combattue.
(c Mais, pourra dire l'école, comme déjà en effet elle l'a dit souvent, le système mercantile, nous l'avons victorieusement combattu dans cent et cent écrits, articles et discours ; faut-il entreprendre une millième réfutation d'une erreur que l'on réchauffe ?» A cela il n'y aurait rien à répondre, si je n'avais fait que réchauffer le système mercantile. On n'a qu'à lire l'introduction qui suit, pour se convaincre que je n'ai pris de ce système si décrié que ce qu'il avait de bon et que j'en ai rejeté toutes les erreurs ; que j'ai donné à ses vérités une tout autre base, celle de l'histoire et de la nature des choses, que j'ai agi de la même manière avec le système agricole et avec ce qu'on appelle le système industriel, improprement désigné par le nom que mérite le système appelé mercantile ; que j'ai fait plus ; que, le premier, j'ai réfuté, au nom de la nature des choses et des leçons de l'histoire, les arguments mille fois reproduits par l'école cosmopolite ; que, le premier, j'ai mis en lumière les déceptions de son cosmopolitisme vague, de sa terminologie équivoque et de ses arguments erronés. Certes, cela méritait bien l'attention de l'école et une sérieuse ré-
PRÉFACE DE l' AUTEUR. 71
ponse. Du moins l'homme qui avait directement provoqué ces articles, n'aurait pas dû laisser à terre le gant que je lui avais jeté.
Pour l'intelligence de ceci, je suis obligé de rappeler des faits antérieurs. Dans un compte rendu de rex|)Osition industrielle de Paris en 1839, que j'avais adressé à la Gazette d'Augsbourg, je m'étais avisé de jeter en passant un coup d'oeil sur l'état de la science, et en particulier sur l'école française. Je fus tancé à ce sujet, dans la même feuille, par im correspondant du Rhin, et je le fus d'un ton et avec des arguments qui me montraient clairement que j'avais affaire à l'une des premières autorités scientifiques de l'Allemagne (1). Il trouvait mauvais qu'en parlant de la théorie régnante je n'eusse nommé que Smith et Say, et il donnait à entendre que l'Allemagne aussi possédait des théoriciens illustres. Chacune de ses paroles respirait cette confiauce qu'une théorie parvenue à une domination incontestée inspire à ses disciples, surtout vis-à-vis des sceptiques auxquels ils refusent toute connaissance sérieuse de la doctrine qu'ils ont apprise par cœur. Après avoir reproduit les arguments connus de l'école contre le système mercantile, tout en regrettant d'avoir à revenir sur des vérités cent fois redites et universellement reconnues, il s'écriait : que Jean-Paul avait dit quelque part, qu'une fausse théorie ne saurait être remplacée que par une meilleure.
J'ignore où et à quel propos Jean- Paul a émis cette sentence ; mais il me sera permis de dire que, présentée comme elle l'a été par le correspondant du Rhin, elle ressemble fort à un lieu commun. Le mauvais, en effet, ne peut jamais être remplacé avec avantage que par le meilleur. Mais il ne s'ensuit nullement que, lorsque quelque chose de mauvais a jusque-là passé pour bon, on n'ait pas le droit de le montrer tel qu'il est. 11 s'ensuit moins encore qu'on ne doive pas jeter à bas
(1) Il y a lieu de croire que List veut parler ici de M. Rau, professeur distingué à l'université de Heidelberg, et auteur d'un traité d'économie politique, qui a eu plusieurs éditions, (H. R.)
une théorie dont on a reconnu la fausseté, afin de faire place pour une meilleure, ou de montrer qu'une théorie meilleure est à découvrir. Pour ma part, je ne me suis pas borné à prouver que la théorie régnante est fausse et insoutenable, j'ai de plus, dans mes articles de la Vierteliahrschrifty soumis au public, à titre d'essai, l'esquisse d'une nouvelle théorie que je croyais meilleure ; j'ai accompli par conséquent, à la lettre, les conditions requises par la sentence de Jean-Paul. Cependant cette autorité considérable de l'école cosmopoUte garde le silence depuis deux ans.
A la rigueur, du reste, il n'est pas complètement vrai qu'aucune voix ne se soit fait entendre, au sujet des deux articles précurseurs de mon livre. Si je ne me trompe, c'est à moi que l'auteur d'un article publié dans un des derniers numéros d'une feuille périodique honorablement placée, a fait allusion, quand il a parlé d'attaques aux idées reçues en économie politique, attaques dont les auteurs a ne sont pas des hommes de la spécialité et trahissent peu de connaissance de la théorie par eux combattue, laquelle ils ont généralement mal saisie dans son ensemble et dans ses détails. »
Cette polémique sublime est tellement enveloppée sous des phrases scolastiques et sous des sentences obscures, que l'idée ne peut venir à personne, excepté à moi, qu'elle me concerne, moi et mes articles. Par ce motif, et comme je ne suis pas bien sûr qu'il s'agisse en effet de moi, fidèle à mon dessein de n'attaquer nominativement et de ne provoquer dans cet ouvrage aucun écrivain allemand existant, je ne veux pas désigner avec plus de précision mon adversaire et son article. Je ne me tairai pas cependant, afin de ne pas laisser à l'auteur, dans le cas où il aurait voulu parler de moi, l'opinion qu'il m'a dit quelque chose de fort. Dans ce cas, sans autre désignation, il saura bien que je veux parler de lui. Je déclare donc franchement à cet adversaire, que je crois être tout aussi initié que lui-même aux profonds mystères de sa science ; que des paroles ambiguës et des phrases profondes en apparence, mais creuses en réalité, comme celles qui sont entassées les
unes sur les autres au commencement de son article, sont en économie politique comme les fausses monnaies dans la circulation ; que des affirmations vagues et la prétention à un savoir exceptionnel ne prouvent que la conscience de quelque infirmité ; que ce n'est plus le temps d'attribuer à Adam Smith la sagesse de Socrate ni de considérer Lotz, qui l'a délayé en allemand, comme une grande lumière ; que lui, mon adversaire, s'il pouvait secouer le joug d'autorités en grande partie inapplicables, il acquerrait la conviction humiliante que ses nombreux écrits ont besoin d'une sérieuse révision ; qu'une si héroïque résolution, du reste, lui ferait beaucoup plus d'honneur qu'une persistance obstinée dans un savoir appris par cœur, qu'il contribuerait ainsi puissamment à éclairer les praticiens débutant en économie politique sur les vrais intérêts de la patrie, au lieu de continuer à les égarer.
Une pareille conversion devrait être considérée comme un résultat important pour le pays ; car on sait quelle influence des professeurs d'économie politique, même au début, surtout s'ils appartiennent à des universités en renom et fréquentées, exercent sur l'opinion de la génération présente et de la génération à venir. Aussi ne puis-je m'empêcher, autant que cela se peut dans une préface, d'aider la personne dont il s'agit à sortir de ses rêves théoriques. Elle parle sans cesse d'un monde des richesses. Dans ce mot il y a un monde d'erreurs ; il n'existe pas de monde des richesses. La notion de monde implique quelque chose d'intellecluel et de vivant, fût-ce même la vie ou l'intelligence animale. Mais qui pourrait parler, par exemple, d'un monde minéral? Otez l'esprit, et ce qui s'appelle richesse, ne sera plus qu'une matière morte. Qu'est devenue la richesse de Tyr et de Carthage, ou la valeur des palais de Venise, depuis que l'esprit a disparu de ces masses de pierres ? Avec votre monde des richesses vous voulez faire exister la matière par elle-même, et là réside toute votre erreur. Vous nous disséquez un cadavre, vous nous montrez la structure et les parties constitutives de ses membres ; mais, de ces membres refaire un corps, leur donner la vie, les mettre
en mouvement, vous ne le pouvez pas ; votre monde des richesses est une chimère.
D'après ces observations, on croira sans peine que la crainte n'est pas le motif qui m'a détourné de parler dans cet ouvrage des travaux des économistes allemands. J'ai voulu seulement éviter une polémique inutile ou fâcheuse ; car, ce n'est que depuis la fondation du Zollverein que les Allemands ont pu envisager l'économie politique du point de vue national ; depuis lors, d'anciens preneurs du système cosmopolite ont bien pu changer de sentiment, et il y aurait méchanceté évidente, dans un tel état de choses, à mettre obstacle par des critiques à la conversion de pareils hommes.
Cette considération, toutefois, ne s'applique qu'aux auteurs vivants , mais, à parler franchement, il n'y a rien de particulier à reprendre chez les morts ; ils ont partagé toutes les erreurs de Smith et de Say, et n'ont, en dernière analyse, rien dit de neuf, ici comme dans le reste de cet ouvrage, il convient d'en faire la remarque, nos appréciations se restreignent à la théorie du commerce international et de la politique commerciale ; par conséquent, nous ne contestons nulle part les services que des auteurs morts ou vivants ont pu rendre dans d'autres branches de l'économie politique. Qu'on lise les écrits deLotz, de Politz, deRotteck, deSoden, pour ne pas parler d'esprits subalternes tels que Krause, Fulda, etc.; et l'on reconnaîtra que, dans la matière dont il s'agit, ils ne sont que les aveugles disciples de Smith et de Say, et que, là où ils se séparent de leurs maîtres, leurs opinions sont dépourvues de valeur. On doit ( n dire autant de l'intelligent Weitzel, un des meilleurs écrivains politiques de l'Allemagne ; Rudhart luimême, si expérimenté, si clairvoyant, n'a dans cet important sujet que de rares éclairs.
Je regrette, au moment où l'on réunit les œuvres de Rotteck, d'être obligé de prononcer publiquement sur lui ce jugement, qu'il n'a compris nettement ni le commerce international ni la politique commerciale, ni les systèmes ni l'application de l'économie politique. On m'excusera, si l'on ré-
PRÉFACE DE l'aUTEUU. 7S'
fléchit que Rotteck a porté sur moi et sur mes actes un arrêt non-seulement sévère, mais injuste, et qu'il m'a mis ainsi dans la nécessité de me défendre. Lorsque Rotteck me reproche d^avoir pris pour texte de mes plaintes la détresse des fabricants, et non l'écoulement des espèces et l'appauvrissement de l'Etat, lorsqu'il allègue que le système de la Société de commerce allemande était en partie inexécutable, et présentait des inconvénients de plus d'une sorte, ces observations portent la même empreinte qu'offre tout le chapitre de cet auteur sur l'administration publique, celle de l'ignorance. Qu'après avoir lu mon livre, on lise ce chapitre de Rotteck, et l'on ne taxera pas, je l'espère, ce jugement d'injustice. Qu'on lise seulement ce que j'ai écrit sur le principe de rétorsion ( 1 ), etqu'on examine ensuite l'opinion de Rotteck, on reconnaîtra que Rotteck a mal à propos porté sur le terrain du droit une simple question à^ éducation industrielle des nations ^ qu'il l'a envisagée comme publiciste au lieu de le faire comme économiste. Cette inintelligence totale de mes actes et de ma valeur comme économiste, cette attaque personnelle peut bien m'autoriser à dire toute ma pensée : Rotteck eût fait plus sagement d'avouer franchement dans ses écrits comme dans ses discours parlementaires, qu'il ne possédait pas la moindre notion pratique en matière de commerce international et de politique commerciale, et que le domaine de l'économie politique lui. était entièrement étranger, au lieu de s'exprimer dans les uns et dans les autres de manière à diminuer son autorité sous d'autres rapports. On se rappellera que MM. de Rotteck et Welcker, après avoir déclaré qu'ils n'entendaient rien au commerce, ne combattirent pas moins avec beaucoup de vivacité dans le parlement badois l'accession de Bade à la grande Association allemande. Connu de l'un et de l'autre, sur la nouvelle qu'ils prendraient un tel parti, je m'étais permis de leur adresser d'énergiques représentations, elles m'attirèrent une réponse où l'on parut piqué. Ces représentations de ma part
(ï) Voir le chapitre xvii du 2« livre de cet ouvrage.
ont-elles exercé ou non de l'influence sur Tappréciation malveillante de Rotteck ? Je ne le déciderai pas.
Polilz, qui n'avait d'originalité en rien et qui manquait d'expérience en tout, n'était en cette matière qu'un compilateur. Je vais donner un exemple du jugement que possédait dans les questions économiques cet inintelligent titulaire de la première chaire politique de l'Allemagne. A l'époque 011, habitant Leipsick, mes projets d'un chemin de fer de Leipsick à Dresde et d'un réseau allemand me livraient à la risée des esprits sérieux, je demandai à M. Politz son concours et ses avis. Il me répondit, qu'il n'était pas encore possible de dire avec précision jusqu'à quel point cette entreprise pouvait être utile ou nécessaire, puisqu'on ne pouvait pas savoir de quel côté se dirigeraient les marchandises à l'avenir. Cette profonde vue théorique a depuis, si je ne me trompe, passé dans ses tristes annuaires.
La première fois que je me trouvai en rapport avec Lotz, je pris la liberté de l'entretenir discrètement de quelques idées nouvelles en économie politique, dans le but de connaître ses propres idées et de lui exposer les miennes. M. Lotz n'entra dans aucune explication ; son visage prit une expression mêlée d'importance et d'ironie, qui, pour moi, signifia clairement qu'il croyait sa position trop élevée pour entrer avec moi en discussion sans se compromettre. Il prononça, du reste, quelques paroles dont le sens était que des discussions entre des amateurs et des hommes de science profonde ne pouvaient mener à rien. A cette époque je n'avais, pas relu depuis quinze ans les ouvrages de M. Lotzj mon respect pour leur auteur était donc de très-ancienne date. Mais une telle conduite m'édifia sur le mérite de ces écrits, avant même que je les eusse relus. Comment, pensai-je, dans une science expérimentale comme l'économie politique, un homme qui repousse ainsi l'expérience, serait-il capable de quelque chose de bien? Lorsque plus tard ses épais volumes revinrent devant mes yeux, la conduite de M. Lotz me parut facile à comprendre. Rien de plus naturel que de voir des
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auteurs qui n'ont fait que copier ou commenter leurs devanciers, et qui ont puisé tout leur savoir dans les livres, tout émus et tout étourdis, lorsque des expériences vivantes, en désaccord avec leur science routinière, et des idées toutes nouvelles leur apparaissent.
Le comte Soden, que j'ai beaucoup connu, était, au contraire, infiniment plus instructif dans sa conversation que dans ses écrits, et d'une extrême facilité vis-à-vis du doute et de la contradiction ; la nouveauté de ses écrits consistait surtout dans la méthode et dans la terminologie. Mais hélas! cette terminologie est plus boursouflée que les précédentes, et elle plongerait la science dans la scolastique plus avant encore que celle de Smith et de Say.
Weitzel, dans son Histoire des sciences politiques ^ apprécie tous les économistes absolument comme le fait l'école cosmopolite.
Si, par les motifs déjà allégués, je m'abstiens de tout blâme à l'égard des économistes d'Allemagne encore vivants, je ne dois pas moins rendre justice aux excellentes choses que renferment les ouvrages de Nebenius, de Hermann, de Mohl, etc. (1).
Je suis généralement d'accord, comme on le verra, avec l'écrit de Nebenius sur le Zollverein allemand, en ce qui touche le système à suivre immédiatement par cette association. Le livre ayant été visiblement écrit dans l'intention d'exercer une influence immédiate sur le développement du
(1) Je donne plus loin un extrait d'un écrit publié en 1847 par M. de Hermann sur la liiéorie du commerce international. Quant à Nebenius, je saisis cette occasion de réparer une omission dont je nie suis involontairement rendu coupable à son égard dans mon livre de V Association douamère allemande. Nebenius mérite une place distinguée dans une histoire du Zollverein. Dés 1819, il avait fait paraître une brochure remarquable, où étaient nettement exposées les considérations qui devaient décider les États allemands à former entre eux une union commerciale, ainsi que les maximes qui devaient servir de base à cette union, et qui servirent en effet de base au Zollverein; en 1820, il était l'un des membres les plus importants du congrès de Darmsladt. Plus tard, il contribua puissamment à l'accession de Bade qui avait soulevé dans le grand-duché une vive opposition. (H. R.)
78 SYSTÈME NATIO?iAL.
ZoUverein, il était naturel que l'auteur, esprit pénétrant qui a si bien mérité de l'industrie allemande, négligeât complé- (tement la théorie et l'histoire. On y trouve par conséquent toutes les qualités et tous les défauts d'un ouvrage de circonstance. Un tel ouvrage peut rendre dans le moment un grand service, mais ne met pas à l'abri des complications de l'avenir. Supposons, par exemple, que les Anglais et les Français vinssent à abolir leurs droits d'entrée sur les produits agricoles et forestiers allemands, d'après l'argumentation de Nei)enius, il n'y aurait plus de motif de maintenir le système protecteur en Allemagne. La Science de la police de Mohl contient beaucoup de vues très-saines sur le système protecteur, et l'on sait quelle part puissante et directe Hermann a prise à l'achèvement du ZoUverein, et au développement de l'industrie bavaroise en particulier. i
A cette occasion, je ne puis m'empêcher de mentionner ce fait, que les Allemands, en cela différents de toutes les autres nations, font des matières économiques l'objet de deux enseignements distincts ; sous le nom d'économie nationale, d'économie politique, d'économie publique, ils enseignent la théorie cosmopolite de Smith et de Say ; dans la science de la police, Polizeiwissenschaft, ils recherchent jusqu'à quel point l'autorité a mission d'intervenir dans la production, dans la distribution et dans la consommation des biens matériels. Say, qui est toujours d'autant plus tranchant qu'il connaît moins ce dont il parle, reproche sur le ton du persiflage aux Allemands de confondre l'économie politique avec la science de l'administration (1). Comme Say ne savait pas l'allemand, et qu'aucun ouvrage allemand d'économie politique n'a été traduit en français, il doit avoir eu connaissance de ce fait par quelque grand homme de Paris qui avait voyagé. Au fond, cette division de la science, qui a donné
(1) «C'est par suite des fausses notions répan lues par le système réfjlemenlaire, que la plupart des écrivains allemands regardent réconomie politique comn>e la science de l'administration. » J.-B, Say, Çoun d'économie politique, iom II,pag. 651. édition Guillaumin.
SYSTÈME fSATIONAL. 79
lieu, après tout, jusqu'ici à beaucoup de malentendus et de contradictions, ne prouve qu'une chose, c'est que les Allemands avaient compris avant les Français qu'il y a une économie cosmopolite et une économie politique ; ils ont appelé la première économie nationale, et la seconde science de la police (1).
Pendant que j'écrivais ce qui précède, il m'est tombé entre les mains un livre, qui me donne occasion de confesser que j'ai jugé Adam Smith avec beaucoup plus d'indulgence que, dans ma conviction, je n'aurais dû le faire. C'est la seconde partie de la Galerie de portraits diaprés la conversation et la correspondance de Rahel, éditée par Yarnhagen Von Ense. J'étais curieux de lire ce qu'on y dit d'Adam Mùller et de Frédéric Gentz, que j'ai personnellement connus (2) ; mais j'ai trouvé les perles autre part qu'où je les cherchais, savoir dans la correspondance entre Rahel et Alexandre de Marwitz. Cejeune homme plein d'intelligence, avait, pour préparer un jÇxamen, lu et en même temps critiqué Adam Smith. On peut lire dans la note ci-jointe ce que, durant cette étude, il écrivit sur Smith et sur ses disciples en Allemagne (3). Et ce jugement,
(î) Je reviendrai, dans une note ultérieure, sur cette distinction. (H. R.) (2) Plus lard l'occasion pourra s'offrir à moi de donner quelques explications sur les idées et sur les actes remarquables de ces deux hommes en ce qui touche la politique commerciale allemande. Je les ai connus personnellement l'un et l'autre au congrès de Vienne en 1820. Millier, avec lequel je me suis souvent trouvé chez le feu duc (rAiihalt-Cœthen, qui faisait alors de l'opposition contre la Prusse, m'a honoré de sa confiance. Gentz était moins abordable à cause du poste qu'il occupait et de ses rapports avec l'Angleterre; cependant il eut à plusieurs reprises avec moi des discussions, qui, bien que non dépourvues d'intérêt, n'aboutirent pas à une commune entente; car, immédiatement après mon départ de Vienne, il entama contre moi, dans la Gazette d'Augsbourg, une polémique anonyme, que je me flatte d'avoir soutenue avec quelque honneur.
Ni) Page 67. «Ils ont pris toute leur sagesse dans Adam Smith, esprit étroit, mais plein de pénétration dans son étroite sphère, dont ils proclament les maximes à tout propos, avec des développements insipides el en les récitant comme des écoliers. Sa science est très-commode, car, indépendamment de toute iilée, abstraction faite de toutes les autres directions de la vie humaine, il construit un système commercial universel, qui convient également à tous les peuples et à toutes les circonstances, et où l'art consiste à
qui renferme tout en vingt lignes, tout ce qu'on peut dire sur Smith et sur son école, Marwitz le porta, la première fois qu'il lut Smith. Lui, jeune homme de vingt-quatre ans, entouré de savants qui professent pour Adam Smith un respect superstitieux, seul, il renverse l'idole d'une main forte et siire, la met en pièces, et rit de la folie de ses adorateurs. Et ce jeune homme appelé à ouvrir les yeux à son pays, au monde, on l'abasourdit de questions stupides dans un examen dont il se félicite d'avoir pu se tirer. Et il devait mourir avant d'avoir compris sa grande mission !
Le plus grand économiste de l'Allemagne, son seul économiste à un certain point de vue, devait mourir sur la terre étrangère; vainement vous cherchez son tombeau. Rahel seule fut son public, et trois observations écrites en courant dans des lettres intimes furent tous ses ouvrages. Que disje ? Marwitz n'a-t-il pas envoyé à Rahel six feuilles entières sur Adam Smith ? Puissent-elles se trouver dans les papiers que Rahel a laissés ! Puisse M. de Varnhagen vouloir bien les communiquer au public allemand !
laisser les gens faire ce qu'ils voudront. Son point de vue est celui de l'intérêt privé ; que l'État doive en avoir un autre plus élevé, et qu'en vertu de celui-là l'industrie nationale doive suivre une direction tout autre que ne le désire celui qui ne poursuit que de vulgaires jouissances, il ne s'en doute pas. Combien une telle sagesse, développée avec une sagacité dont la profondeur seule peut venir à bout, avec du savoir, de l'érudition même, doit séduire un siècle tout entier placé au même point de vue! Je le lis et je le critique. 11 ne se lit que lentement, car il conduit par un labyrinthe d'abstractions stériles au milieu de lenchevêlrement artificiel de ses forces productives, où il est plus fatigant encore que difficile de le suivre.» — Page 61. € Je viens d'en finir avec Adam Smith à ma grande satisfaction, car, vers la fin, quand il vient à parler grandes affaires d'État, guerre, justice, éducation, il devient tout à fait stupide... 11 faudra que j'écrive sur lui avec détail ; cela en vaut la peine, car, avec Napoléon, c'est actuellement le monarque le plus puissant en Europe. » [Littéralement vrai.) — Page 73. « J'en suis à ma sixième feuille sur Adam Smith et j'aurai fini demain. J'emporterai à Berlin mon travail.» — Page 66. « L'économiste Krause copie Adam Smith de la façon la p'us inepte et la plus impertinente, si plalement qu'il va jusqu'à employer les mêmes exemples; seulement, lorsqu'Adam Smith parle d'un fabricant de draps, il dit un fabricant de toiles; et à la place de Calicut et de Londres, il met Tranquebar et Copenhague.» (Littéraleraenl exact.)
En vérité, je ne me suis jamais trouvé si petit qu'en lisant ces lettres de Marwitz. Cet imberbe était arrivé dans l'espace de quinze jours à soulever le voile de l'idole de l'école cosmopolite, et pour cela il m'a fallu, à moi, de longues années dans l'âge mûr. On doit admirer surtout son parallèle entre Napoléon et Adam Smith, tracé en deux mots : Ce sont les deux plus puissants monarques de la terre ; il aurait dit sans doute ravageurs de la terre, si cette expression n'avait pas été périlleuse en Tannée 1810. Quel coup d'œil jeté sur les grandes affaires du monde î Quelle intelligence !
Après ces déclarations je ferai l'aveu sincère, que j'ai raturé, après l'avoir achevé, le chapitre de ce volume qui traitait d'Adam Smith ; je l'ai fait uniquement par un respect exagéré pour un nom célèbre et dans la crainte qu'on ne qualifiât d'arrogance la franchise de mon appréciation.
Ce que j'ai dit dans ce premier travail, je ne pourrais le répéter ici en détail, sans grossir ma préface aux proportions d'un volume, car j'ai réduit au moins six feuilles d'impression à une seule ; je dois me borner à de courtes indications. Je disais que l'économie politique avait, dans ses parties les plus importantes, celles qui traitent du commerce internationale et de la politique commerciale, immensément reculé sous l'influence d'Adam Smith ; que, par lui, le sophisme, la scolastique, l'obscurité, le mensonge et l'hypocrisie avaient pénétré dans cette science ; que la théorie était devenue l'arène de talents douteux et qu'elle avait effarouché la plupart des hommes d'intelligence, d'expérience, de bon sens et de rectitude d'esprit; que Smith a pourvu les sophistes d'arguments, pour frustrer les nations de leur présent et de leur avenir. Je rappelais, d'après la biographie faite par Dugald Steward, que ce grand esprit ne serait pas mort tranquille si tous ses manuscrits n'avaient pas été brûlés, et je trouvais dans ce fait comme un véhément soupçon que ces papiers portaient témoignage contre sa sincérité (1). Je montrais comment,
(1) L'animosilé de List contre Adam Smith est ici d'une exagération puérile. N'était-il pas plus naturel de supposer que l'auteur de la Richesse des
depuis Pitt jusqu'à Melbourne, sa théorie avait été exploitée par les ministres anglais pour jeter de la poudre aux yeux des autres nations au profit de l'Angleterre. J'en faisais un observateur, dont le regard saisit des grains de sable, des mottes de terre, des herbes ou des arbrisseaux, mais ne peut embrasser Tensemble d'un paysage ; je le représentais conmie un peintre qui retrace des détails avec une merveilleuse précision, mais qui ne sait pas en composer un tout harmonieux, et qui, ainsi, peint un monstre dont les membres sont parfaitement rendus, mais appartiennent à des corps différents.
Le trait caractéristique du système que j'expose, c'est la nationalité. Tout mon édifice est construit sur l'idée de la nation comme intermédiaire entre l'individu et le genre humain. J'ai longtemps balancé si je ne l'appellerais pas système naturel d'économie politique, dénomination qui aurait pu se justifier tout autant et peut-être mieux à quelques égards que celle que j'ai choisie ; je représente en effet tous les systèmes antérieurs comme n'étant pas fondés sur la nature des choses, comme étant en désaccord avec l'histoire ; mais j'ai été détourné de ce projet par la remarque d'un ami, que des hommes superficiels, qui jugent les livres principalement d'après l'étiquette qu'ils portent, pourraient y voir une exhumation pure et simple du système physiocratique.
Je ne me suis préoccupé, dans ce travail, ni de m'insinuer dans quelque docte camaraderie, ni de me créer des titres pour une chaire d'Économie politique, ni de me faire un nom comme auteur d'un manuel adopté par toutes les chaires, ni de donner des preuves d'aptitude pour un emploi élevé ; j'avais uniquement en vue les intérêts nationaux de l'Allemagne, et un tel but exigeait impérieusement une expression
nations a fait mettre au feu ses manuscrits, par le même motif que Virgile demanda jadis la destruclion, heureusement non accomplie, du poëme auquel il n'avait pas mis la dernière main? On a vu, du reste, dans la Notice biographique, page 36, sous quelle impression List a écrit ces pages, que plus lard il a regrettées. (H. R.)
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franche de ma conviction, sans mélange d'ingrédients doux et flatteurs pour le goût et pour l'odorat, mais nuisibles à l'effet, un style ayant tout populaire. Si la théorie économique doit servir en Allemagne les intérêts nationaux, il faut que des chaires des professeurs, des cabinets des savants et de ceux des hauts fonctionnaires, elle descende dans les comptoirs des fabricants, des négociants, des armateurs, des capitalistes et des banquiers ; dans les bureaux de tous les fonctionnaires publics et de tous les hommes d'affaires, dans les demeures des propriétaires, mais surtout dans les assemblées publiques, qu'elle soit, en un mot, le bien commun de tout ce qui, dans le pays, a quelque culture. C'est seulement alors que le système commercial de l'Association allemande acquerra cette stabilité, sans laquelle, même avec les meilleures intentions» les hommes d'Etat les mieux doués ne pourront faire que du mal. La nécessité d'une telle stabilité et l'importance d'une opinion publique éclairée et fortifiée par une discussion libre ne sont nulle part plus évidentes qu'en matière de traités de commerce. Des traités de Méihuen ne peuvent être conclus que dans des pays où l'avis du gouvernement est tout, et où l'opinion publique n'est rien. L'histoire récente de la politique commerciale allemande a mis l'exactitude de cette remarque dans un jour éclatant. Si la publicité est une garantie pour le trône, et il en est ainsi partout où elle vivifie la force nationale, où elle répand les lumières, et où elle contrôle l'administration dans l'intérêt du pays, c'est surtout dans les questions d'industrie et de commerce. Les princes allemands ne sauraient mieux servir leurs intérêts dynastiques qu'en permettant la discussion publique sur les intérêts matériels du pays et même en la provoquant et en l'encourageant de tout leur pouvoir. Mais, pour éclairer ces débats, il est indispensable que la théorie de l'économie politique et les expériences des autres peuples deviennent la propriété commune de tout ce qui pense dans le pays.
Par ce motif, je n'ai rien eu plus à cœur dans la composition de cet écrit que d'être clair et intelligible, même aux dépens
du style et au risque de ne pas paraître docte ou profond. J'ai été effrayé, lorsqu'un ami, qui avait parcouru quelques chapitres, me dit qu'il y avait trouvé de beaux passages. Le beau style ne convient pas à l'économie politique. Ce n'est pas une qualité, c'est un défaut dans les ouvrages de ce genre, car on n'en abuse que trop souvent pour déguiser une logique vicieuse ou faible ou pour faire admettre des sophismes comme des arguments solides et profonds. La clarté, la simplicité, telles sont dans cette science les qualités essentielles. Les déductions qui ont un air de profondeur, les phrases ambitieuses et les expressions recherchées ne sont employées que par ceux qui manquent de la sagacité nécessaire pour bien connaître la nature des choses, par ceux qui ne se comprennent pas eux-mêmes, et qui, par suite, ne sont pas capables de se faire comprendre des autres.
Je ne me suis pas conformé non plus à la mode des citations fréquentes. J'ai lu cent fois plus d'écrits que je n'en ai mentionné. Mais je crois avoir remarqué que la plupart des lecteurs qui ne font pas profession de science, et peut-être les plus intelligents et les plus avides de s'instruire, éprouvent de cruelles angoisses lorsqu'on leur présente des légions de témoins et d'autorités. Je ne voulais pas non plus employer inutilement la place qui m'était si nécessaire. Je suis loin de prétendre que les citations multipliées n'aient pas un grand prix dans des manuels et dans des ouvrages de recherches historiques ; je veux qu'on sache seulement que je n'ai pas voulu composer un manuel.
11 y a lieu de croire que je rends à la bureaucratie allemande un service assez signalé, en lui fournissant une théorie conforme à sa pratique et en faisant ressortir les erreurs de gens qui ne Font jamais traitée avec beaucoup de respect. Certes, la division qui règne entre la théorie et la pratique n'a jamais été très-favorable à l'autorité des chancelleries. L'étudiant le plus inexpérimenté, dont les cahiers cosmopolites ont à peine eu le temps de se sécher, se croit tenu de sourire avec mépris, chaque fois qu'un conseiller plein d'expérience ou un
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homme d'affaires habile et réfléchi parle de droits protecteurs. Nous ne pensons pas avoir moins de titres à l'approbation de la noblesse, riche ou pauvre, de l'Allemagne. Nous lui avons montré qu'elle a été en partie appauvrie, ruinée même par ses frères d'Angleterre, les tories, et que nous, les industriels et leurs organes, nous avons rétabli ses affaires par nos efforts durant la dernière période décennale ; nous lui avons prouvé qu'à elle revient la portion la plus considérable et la meilleure du miel que nous portons à la ruche ; que nous travaillons en effet à l'accroissement de ses fermages et de la valeur de ses propriétés ; que nous lui donnons les filles de nos plus riches industriels, et qu'ainsi, après avoir vu se fermer par la suppression des abbayes, des évêchés et des archevêchés, les sources où elle trouvait son bien-être et les moyens de pourvoir ses cadets et ses filles, elle est par nous largement indemnisée. La noblesse allemande n'a besoin que de jeter un regard sur la noblesse anglaise pour reconnaître les avantages que la richesse du pays, un grand commerce extérieur, une navigation marchande, des flottes, des colonies, pourraient et devraient lui procurer. Ce qu'on devient, au contraire, avec une agriculture grossière, une bourgeoisie mendiante et privée de droits, le servage des paysans, une noblesse placée au-dessus des lois, le système féodal et toutes ces merveilles que des laudatores temporis acti (l), nés en haut lieu, rêvaient encore dans ces derniers temps, un simple coup d'œil sur la noblesse de Pologne et sur sa condition actuelle peut l'apprendre. Que la noblesse allemande n'envisage donc pas dorénavant nos efforts d'un œil d'envie ou de haine. Qu'elle devienne parlementaire et avant tout nationale ; au lieu de se poser comme notre adversaire, qu'elle se mette à la tête de notre mouvement national ; c'est là sa vraie mission. Partout et en tout temps les époques les plus heureuses pour les nations ont été celles où la noblesse et la bourgeoisie ont travaillé de concert àlagrandeur nationale ; les plus tristes, celles
(1) Admirateurs des temps passés.
OÙ elles se sont fait une guerre d'extermination. Le service militaire a depuis longtemps cessé de constituer l'aristocratie ; et s'écoulera-t-il beaucoup de temps encore avant que la physique, la mécanique et la chimie remplacent presque le courage personnel, et détruisent peut-être même la guerre? Nous avons montré en un mot que, sans un essor national dans l'agriculture, les manufactures et le commerce, sans un étroit attachement à leurs intérêts, il n'y a point de salut pour Taristocratie allemande.
Il nous reste à expliquer le sens de deux mots qui se trouvent dans plusieurs endroits de cet ouvrage, ceux de liberté et à'unùé nationale.
Aucun homme de sens ne réclamera pour l'Allemagne une autre liberté ou une autre forme de gouvernement que celle qui garantit aux dynasties et à la noblesse, non-seulement le plus haut degré de prospérité, mais encore, ce qui importe infiniment plus, la durée. Dans notre opinion, une forme de gouvernement, autre que la monarchie constitutionnelle, ne serait pas moins funeste à l'Allemagne que la forme monarchique aux Etats-Unis ou le régime constitutionnel à la Russie, Dans notre opinion, cette forme est celle qui est la mieux appropriée au génie et à l'état du pays, et, en particulier, au degré de culture auquel il est parvenu. Si nous considérons comme pernicieuse et comme insensée toute tentative ayant pour but de miner en Allemagne la puissance royale et l'existence de la noblesse, d'un autre côté, la haine, la défiance, la jalousie qui voudraient empêcher le développement d'une bourgeoisie libre, industrieuse et riche, et le règne de la loi, seraient à nos yeux plus criminelles encore, parce que là réside la garantie principale de prospérité et de durée pour les dynasties et pour la noblesse. Ne pas vouloir, dans des pays avancés en civilisation, l'avènement légal de la bourgeoisie,' c'est placer le pays dans l'alternative du joug étranger ou des convulsions intérieures. Aussi est-il affligeant d'entendre alléguer les maux qui, de nos jours, sont le cortège de l'industrie, comme un motif de repousser l'industrie elle-même. Il
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y a des maux beaucoup plus grands qu'une classe de prolétaires : un trésor vide, l'impuissance, la servitude, l'anéantissement de la nation.
Aucun homme honnête et sensé ne désirera non plus pour l'Allemagne une autre nationalité que celle qui garantirait à chaque Etat, l'indépendance et la liberté d'action dans son cercle particulier, en ne le subordonnant à la volonté collective que pour ce qui touche aux intérêts nationaux ; qui, loin d'opprimer ou d'anéantir les dynasties, assurerait à toutes et à chacune la continuation de leur existence ; une unité basée sur l'esprit primitif des fils de Teut, cet esprit qui est toujours le même sous la forme républicaine, comme en Suisse et dans l'Amérique du Nord, ou sous la forme de la monarchie. On sait où conduit une nationalité morcelée, qui est, par rapport aux nationalités véritables, ce que les fragments d'un vase brisé sont à un tout ; c'est encore dans toutes les mémoires. Un âge d'homme ne s'est pas écoulé depuis que toutes les côtes maritimes de l'Allemagne portaient te nom de départements français, depuis que le fleuve sacré de l'Allemagne donnait son nom à la fatale confédération des vassaux d'un conquérant étranger, depuis que les fils de l'Allemagne versaient leur sang dans les sables brûlants du Midi comme sur les champs glacés du Nord pour la gloire et pour l'ambition d'un étranger. Nous voulons parler d'une unité nationale qui nous préserve, nous, notre industrie^ nos dynasties et notre noblesse, du retour de pareils temps ; nous n'en demandons pas d'autre.
Mais vous, si décidés contre le retour de la domination gauloise, trouvez-vous donc tolérable ou glorieux, que vos fleuves et vos ports, vos côtes et vos mers continuent d'être assujettis à l'influence britannique?
Aucune branche de réconomie politique ne présente une aussi grande diversité de vues entre les théoriciens et les praticiens que celle qui traite du commerce international et de la politique commerciale. Il n'existe cependant pas, dans le domaine de cette science, de question qui, sous le rapport du bien-être et de la civilisation des peuples en même temps que de leur indépendance, de leur puissance et de leur durée, otfre le même degré d'importance. Des pays pauvres, faibles et barbares ont dû principalement à la sagesse de leur système commercial d'être devenus riches et puissants, et d'autres, qui avaientjeté un grand éclat, se sont éclipsés faute d'un bon système ; on a vu même des nations privées de leur indépendance et de leur existence politique, surtout parce que leur régime commercial n'était pas venu en aide au développement et à l'affermissement de leur nationalité.
Aujourd'hui plus qu'à aucune autre époque, entre toutes les questions du ressort de l'économie politique, celle du commerce international acquiert un intérêt prépondérant. Car plus le génie de la découverte et du perfectionnement industriel, ainsi que celui du progrès social et politique, marche avec rapidité, plus s'agrandit la distance entre les nations stalionnaires et celles qui avancent, plus il y a de péril à rester en arrière. Si jadis il a fallu des siècles pour monopoliser la principale fabrication d'autrefois, celle des laines, plus tard
quelques dizaines d'années ont suffi pour l'industrie bien autrement considérable du coton, et de nos jours une avance de peu d'années a mis l'Angleterre à même d'attirer à elle toute l'industrie linière du continent européen.
Le monde n'a vu à aucune autre époque une puissance manufacturière et commerciale, pourvue des ressources immenses que possède celle qui règne aujourd'hui, poursuivre un système aussi conséquent et mettre la même énergie à accaparer l'industrie manufacturière, le grand commerce, la navigation maritime, les colonies importantes, la domination des mers, et à asservir tous les peuples, comme les Hindous, à son joug manufacturier et commercial.
Efifrayée par les conséquences de cette politique, que dis-je? contrainte par les convulsions qu'elle avait produites, on a vu dans notre siècle une nation continentale mal préparée encore à l'industrie manufacturière, la Russie, chercher son salut dans le système prohibitif si réprouvé par la théorie ; et qu'y a-t-elle trouvé? la prospérité nationale.
D'un autre côté, encouragée par les promesses de la théorie, l'Amérique du Nord, qui s'élevait rapidement à l'aide du système protecteur, s'est laissé entraîner à rouvrir ses ports aux produits manufacturés de l'Angleterre; et quels fruits cette libre concurrence a-t-elle portés? des convulsions et des ruines.
De semblables expériences sont bien propres à faire naître des doutes sur l'infaillibilité que la théorie s'arroge et sur l'absurdité qu'elle impute à la pratique, à faire craindre que notre nationalité ne soit à la fin mise en danger de périr d'une erreur de la théorie, comme ce malade, qui, en se conformant à une ordonnance imprimée, mourut d'une faute d'impression ; enfin à faire naître le soupçon que cette théorie vantée n'aurait été construite si large et si haute que pour cacher des armes et des soldats, comme un autre cheval de Troie, et pour nous porter à abattre de nos propres mains les murs qui nous protègent.
Du moins est-il avéré que, depuis plus d'un demi-siècle que la grande question de la politique commerciale est discutée
chez toutes les nations, dans les livres et dans les conseils législatifs, par les esprits les plus sagaces, l'abîme qui, depuis Quesnay et Smith, sépare la théorie de la pratique, non-seulement n'a pas disparu, mais ne fait que s'élargir d'année en année. Qu'est-ce donc qu'une science qui n'éclaire pas la voie que doit suivre la pratique ? Est-il raisonnable de supposer que l'un, par la puissance infinie de son intelligence, a partout exactement reconnu la nature des choses, et que l'autre, dans l'impuissance également infinie de la sienne, n'a pas su comprendre les vérités découvertes et mises en lumière par le premier, et continue durant des générations entières à prendre des erreurs visibles pour des vérités? Ou ne vaut-il pas mieux admettre que les praticiens, bien qu'en général trop enclins à s'attacher à ce qui existe, n'auraient pas si longtemps et si opiniâtrement résisté à la théorie, si la théorie elle-même ne contrariait la nature des choses ?
Dans la réalité nous croyons pouvoir établir que la contradiction entre la théorie et la pratique au sujet de la politique commerciale est la faute des théoriciens tout aussi bien que celle des praticiens.
L'économie politique, en matière de commerce international, doit puiser ses leçons dans l'expérience, approprier les mesures qu'elle conseille aux besoins du présent, à la situation particulière de chaque peuple, sans néanmoins méconnaître les exigences de l'avenir et celles du genre humain tout entier. Elle s'appuie par conséquent sur laphilosophiej sur la politique et sur l'histoire. ,
Dans l'intérêt de l'avenir et du genre humain, la philosophie réclame : le rapprochement de plus en plus intime des nations entre elles, la renonciation à la guerre autant que possible, la consolidation et le développement du droit international, le passage de ce qu'on appelle aujourd'hui le droit des gens à un droit fédéral, la liberté des relations de peuple à peuple dans l'ordre moral aussi bien que dans l'ordre matériel, enfin l'union de tous les peuples sous le régime du droit, ou l'association universelle.
Dans l'intérêt de tel ou tel peuple en particulier, la politique demande, au contraire : des garanties de son indépendance et de sa durée, des mesures destinées à hâter ses progrès en civilisation, en bien-êlre et en puissance, à perfectionner son état social de manière à en faire un corps complètement et harmonieusement développé dans toutes ses parties, parfait en soi et politiquement indépendant.
L'histoire, de son côté, appuie d'une manière non équivoque les exigences de l'avenir, en apprenant comment, à toutes les époques, le progrès matériel et intellectuel a été en rapport avec l'étendue de l'association politique et des relations commerciales. Mais elle justifie en même temps celles de la politique et de la nationalité, en enseignant comment des nations ont péri pour n'avoir pas suffisamment veillé aux intérêts de leur culture et de leur puissance ; comment un commerce entièrement libre avec des nations plus avancées a été avantageux aux peuples encore dans les premières phases de leur développement, mais comment ceux qui avaient fait un certain chemin n'ont pu qu'au moyen de certaines restrictions à leur commerce avec les étrangers aller plus loin et rejoindre ceux qui les avaient devancés. L'histoire indique ainsi le moyen de concilier les exigences respectives de la philosophie et de la politique.
Mais la pratique et la théorie, telles qu'elles se produisent actuellement, prennent exclusivement parti, la première pour les exigences particulières de la nationalité, la seconde pour les réclamations absolues du cosmopolitisme.
La pratique, ou, en d'autres termes, ce qu'on appelle le système mercantile y commei la grave erreur de soutenir l'uti-* lité et la nécessité absolues, universelles, des restrictions, parce qu'elles ont été utiles et nécessaires chez certaines nations et dans certaines périodes de leur développement. Elle ne voit pas que les restrictions ne sont qu'un moyen, et que la liberté est le but. N'envisageant que la nation, et jamais l'humanité, que le présent, et jamais l'avenir, elle est exclusive-
ment politique et nationale, elle manque du coup d'œil philosophique, de la tendance cosmopolite.
La théorie régnante, au contraire, telle qu'elle a été rêvée par Quesnay et élaborée par Adam Smith, est exclusivement préoccupée des exigences cosmopolites de l'avenir, de l'avenir même le plus éloigné. L'association universelle et la liberté absolue des échanges internationaux, ces idées peut-être réalisables après des siècles, elle les considère comme réalisables dès aujourd'hui. Méconnaissant les nécessités du présent et l'idée de nationalité, elle ignore l'existence de la nation et par suite le principe de V éducation de la nation en vue de Cindêpendance. Dans son cosmopolitisme exclusif, elle voit toujours le genre humain, le bien-être de l'espèce entière, jamais la nation et la prospérité nationale ; elle a horreur de la politique ; elle condamne l'expérience et la pratique comme routinières. Ne tenant compte des faits historiques qu'en tant qu'ils répondent à ses tendances particulières, elle ignore ou défigure les leçons de l'histoire qui contrarient son système , elle se voit dans la nécessité de nier les effets de l'Acte de navigation, du traité de Méthuen, de la politique commerciale de l'Angleterre en général, et de soutenir contre toute vérité que l'Angleterre est parvenue à la richesse et à la puissance malgré cette politique et non par elle. Une fois édifiés sur ce qu'il y a d'exclusif dans l'un et dans l'autre système, nous ne nous étonnerons plus que, malgré ses graves erreurs, la pratique n'ait ni voulu ni pu se laisser réformer par la théorie ; nous comprendrons aussi pourquoi la théorie n'a voulu entendre parler ni de l'histoire et de l'expérience, ni de la politique et de la nationalité. Si celte théorie vague, cependant, se prêche dans toutes les rues et sur tous les toits, et surtout chez les nations dont elle a le plus compromis l'existence, il faut s'en prendre au penchant prononcé de l'époque pour les expérimentations philanthropiques et pour l'étude des problèmes de philosophie.
Mais, dans la vie des peuples comme dans celle des individus, il y a contre les illusions de l'idéologie deux puissants
remèdes : Texpérience et la nécessité. Si nous ne nous trompons, tous les peuples qui, récemment, ont cru trouver leur salut dans les libres relations avec la puissance prépondérante dans les manufactures et dans le commerce, sont à la veille d'importantes expériences.
li est impossible qu'en persévérant dans leur régime commercial actuel, les États-Unis parviennent à mettre quelque ordre dans leur économie nationale. Il faut absolument qu'ils reviennent à leur ancien tarif. Les États à esclaves auront beau résister et le parti dominant les soutenir, la force des choses prévaudra (1). Tôt ou tard même, nous le craignons, le canon tranchera une question qui était un nœud gordien pour les législateurs ; l'Amérique paiera son solde à l'Angleterre avec de la poudre et du plomb ; les prohibitions de fait qui résultent de la guerre remédieront aux défauts du tarif américain ; et la conquête du Canada mettra fin pour jamais au vaste système de contrebande anglaise annoncé par Huskisson. Puissions-nous être dans l'erreur ! Mais, si notre prophétie devait s'accompHr, c'est la théorie du libre échange que nous rendons responsable de cette guerre. Étrange ironie de la destinée, qu'une théorie basée sur la grande idée de la paix perpétuelle allume la guerre entre deux puissances si bien faites, au dire des théoriciens, pour trafiquer l'une avec l'autre ! C'est presque aussi bizarre que de voir, par suite de cette philanthropique abolition du commerce des esclaves, des milliers de noirs engloutis au fond de la mer (2).
(1) Ces pressentiments de l.ist furent promptement vérifiés par le vote du tarif whig de 1842, sous lequel les manufactures américaines ont prospéré. 11 est vrai que ce tarif fortement prolecteur fit place, sous l'administration du président Polk, au tarif relativement libéra! de 1846; mais ce dernier acte, désigné sous le noin de tarif de revenu impliquant protection, protégeait encore assez fortement la plupart des industries du pays, bien qu'il ail donné lieu aux vives etjustes réclamations de quelques-unes. 11 a été modifié en 1857, comme produisant des receltes trop considérables. L'acte du 14 mars de cette dernièie année a diminué les différents taux des droits, et, par une compensation en faveur de l'industrie, admis en franchise la plupart des matières qu'elle emploie. (H. R)
(2) N'eût'il pas été plus raisonnable de provoquer tout d'abord de la part des Etats à esclaves des lois d'après lesquelles les planteurs eussent été as-
Dans le cours des cinquante dernières années, ou plutôt des vingt-cinq dernières (car il est difficile de tenir compte de la période de révolution et de guerre), la France a expérimenté en grand le système des restrictions avec ses erreurs, sese xcroissances et ses exagérations. Le succès de l'expérience est manifeste pour tout esprit impartial. Que la théorie le mette en question, elle le doit, pour être conséquente avec elle-même. Quand elle a pu avancer et persuader au monde cette assertion audacieuse, que l'Angleterre est devenue riche et puissante en dépit et non à cause de sa politique commerciale, comment hésiterait-elle à soutenir une thèse beaucoup plus facile à établir, à savoir que, sans protection pour ses manufactures, la France serait incomparablement plus riche et plus florissante qu'elle ne l'est aujourd'hui? Si des praticiens éclairés combattent une pareille thèse, nombre d'esprits réputés instruits et judicieux la prennent pour de l'argent comptant; et de fait, en France, à l'heure qu'il est, on paraît assez généralement soupirer après les bénédictions d'un hbre commerce avec l'Angleterre. Il serait difficile de contester, et nous entrerons ailleurs dans quelques développements sur ce point, qu'une plus grande activité des échanges tournerait, à beaucoup d'égards, au profit des deux peuples. Il est visible, toutefois, que l'Angleterre aspire à échanger, nooT
treints à accorder aux esclaves une certaine part de propriété dans le sol qu'ils cultivent, et un certain degré de liberté personnelle; en un mot d'établir un servajre adouci avec la perspective de l'émancipation, et de préparer ainsi le nègre à la plénitude de la liberté? Les noirs étaient-ils donc moins esclaves sous leurs despotes en Afrigife que dans les plantations américaines? La transition de la liberté de la nature à celle de la civilisation était-elle possible, sans qu'une population barbare fût disciplinée par une rigoureuse obéissance? Est-ce que, par des actes du Parlement, on a pu subitement transformer les noirs des Indes occidentales en travailleurs libres? Le genre humain tout entier n'a-t-il pas été façonné de la sorte au travail et à la liberté? Assurément les Anglais ne sont pas assez étrangers à l'histoire de la civilisation pour n'avoir pas, depuis longtemps, en eux-mêmes, répondu d'une manière satisfaisante à cette question. Il est évident que ce qu'ils ont fait, et ce qu'ils font encore pour l'abolition de l'esclavage des noirs, a de tout autres motifs que ceux de la pure philanthropie, ainsi que nous l'explirons ailleurs.
seulement des matières brutes, mais surtout des masses considérables d'articles manufacturés de consommation générale, contre les produits agricoles et les objets de luxe de la France. Si le gouvernement et les chambres de France sont disposés à se prêter à ces vues, s'ils s'y prêteront en effet, on ne saurait le dire (1). Mais, au cas où ils donneraient effectivement pleine satisfaction à l'Angleterre, ce serait un exemple de plus donné au monde pour la solution de cette grande question : dans l'état actuel des choses, deux grandes nations manufacturières, dont l'une est décidément supérieure à l'autre sous le rapport des frais de production et de l'exten^ sion de son marché extérieur, peuvent-elles lutter librement l'une avec l'autre sur leurs propres marchés, et quels doivent être les effets d'une telle concurrence ?
En Allemagne les questions dont il s'agit sont devenues, par suite de l'union douanière, des questions nationales et pratiques. Tandis qu'en France le vin est l'appât de l'Angleterre pour obtenir un traité de commerce, en Allemagne c'est le blé et le bois. Ici pourtant tout n'est encore qu'hypothèse, car on ne peut savoir actuellement si les tories en démence pourront être ramenés à la raison, jusqu'à faire au gouvernement, pour l'introduction du blé et du bois d'Allemagne, des concessions dont il se prévaudrait vis-à-vis du Zollverein (2). Or, on est assez avancé en Allemagne en matière de politique commerciale, pour trouver ridicule, sinon
(1) On sait qu'il n'a été donné aucune suite aux négociations commerciales ouvertes alors entre la France et l'Angleterre. (H. R.)
(2) Depuis que ces lignes ont été écrites, si les tories, à part ceux qui ont suivi sir Robert Peel, n'ont pu être ramenés à la raison, du moins on a eu raison d'eux dans la question des céréales ; mais l'Angleterre a renoncé à obtenir de l'étranger, par voie de traité de commerce, de meilleures condi-. lions pour ses produits. On doit remarquer, du reste, que, depuis un certain nombre d'années, l'Angleterre avait constamment échoué dans ses négociations commerciales, notamment avec l'Association allemande; sur ce dernier point je renvoie à une correspondance échangée entre le Foreign-Offtce et la ministère des atlaires étrangères de Prusse, où le ministre prussien, M. Bulow, se sert vis-à-vis de l'Angleterre d'arguments analogues à ceux de List.
impertinente, la supposition qu'on pourrait s'y payer d'illusions et d'espérances, comme si c'était de l'or et de l'argent en barres. Dans le cas où ces concessions seraient faites par le Parlement, les plus graves questions de politique commerciale deviendraient sur-le-champ, en Allemagne, l'objet d'une discussion publique. Le dernier rapport du docteur Bowring nous a donné un avant goût de la tactique que l'Angleterre adopterait en pareil cas. L'Angleterre n'envisagera pas ces concessions comme un équivalent des avantages exorbitants qu'elle continue de posséder pour ses produits fabriqués sur le marché allemand, ni comme une faveur destinée à empêcher l'Allemagne d'apprendre à fabriquer elle-même peu à peu le fil de coton dont elle a besoin, et de tirer directement à cet effet, des pays chauds, la matière première, en la payant avec les produits de ses propres manufactures, ni comme un moyen de faire cesser l'énorme disproportion qui existe encore entre les importations et les exportations des deux pays. Non, l'Angleterre verra dans l'approvisionnement de l'Allemagne en coton filé, un droit acquis, elle réclamera un nouvel équivalent de ses concessions, et ce ne sera rien moins que le sacrifice de ses manufactures de coton, de laine, etc. ; elle les présentera à l'Allemagne comme un plat de lentilles, prix de la renonciation à son droit d'aînesse. Si le docteur Bowring ne s'est pas fait illusion durant son séjour en Allemagne, si, ce que nous soupçonnons fort, il n'a pas pris trop au sérieux la courtoisie berlinoise, dans ces régions où s'élabore la politique de l'Association allemande, on en est encore aux errements de la théorie cosmopolite ; par exemple, on ne fait pas de distinction entre l'exportation des produits manufacturés et celle des produits agricoles, on croit pouvoir servir les inté- Irêts nationaux en développant celle-ci aux dépens de celle-là ; on n'a pas encore admis le principe de Véducition industrielle du pays comme; base de l'association douanière ; on ne se fait point de scrupule d'iujmoler à la concurrence étrangère des industries qui, après plusieurs années de protection, ont assez grandi pour que la concurrence intérieure ait déjà fortement
abaissé leurs prix, et, par là, d'attaquer dans son germe l'esprit d'entreprise en Allemagne ; car toute fabrique ruinée par un amoindrissement de protection et, en général, par une mesure de gouvernement, est comme un cadavre pendu, qui fait reculer au loin d'épouvante tout être vivant de la même espèce. Il s'en faut de beaucoup, nous le répétons, que nous ajoutions foi à ces assurances ; mais c'est déjà un mal qu'elles aient été, qu'elles aient pu être rendues publiques ; car, en ébranlant la confiance dans le maintien de la protection douanière, elles ont porté un coup sensible à l'esprit d'entreprise industrielle. Le rapport nous fait pressentir sous quelle forme l'industrie allemande recevait le poison mortel, de manière que la cause de la désorganisation ne fût pas trop apparente, et n'attaquât que plus sûrement les sources de la vie. Les droits au poids seraient remplacés par des droits à la valeur, ce qui ouvrirait la porte à la contrebande anglaise et aux fraudes en douane, et cela justement sur les articles de consommalion générale qui offrent la moindre valeur relative et la plus grande masse totale, par conséquent sur les articles qui forment la base de l'industrie manufacturière.
On voit quelle est aujourd'hui l'importance pratique de la grande question du libre commerce de peuple à peuple, et combien il est nécessaire de rechercher une bonne fois impartialement et à fond jusqu'à quel point la théorie et la pratique se sont trompées en cette matière, de manière à les mettre enfin d'accord l'une avec l'autre, ou du moins d'agiter sérieusement le problème de ce rapprochement.
En vérité, l'auteur le déclare non par une modestie affectée, m.ais avec le sentiment d'une profonde défiance de ses forces, c'est après plusieurs années de résistance contre lui-même, après avoir cent fois mis eu doute la rectitude de ses idées et s'en être assuré cent fois, après avoir soumis les idées contraires à des épreuves réitérées, et en avoir constamment reconnu l'inexactitude, qu'il s'est décidé à aliorder la solution de ce problème. Il se croit exempt de la vaine ambition de contredire d'anciennes autorités et de
fonder des théories nouvelles. Anglais, il eût difficilement conçu des doutes sur le principe fondamental de la théorie d'Adam Smith. Ce fut la situation de son pays qui fit naître en lui, il y a plus de vingt ans, les premiers doutes sur Finfaillibilité de cette théorie ; ce fut la situation de son pays qui, depuis lors, le décida à développer, d'abord dans des articles anonymes, puis dans des articles signés et plus étendus, des opinions contraires. Aujourd'hui, c'est principalement l'intérêt de l'Allemagne qui lui a donné le courage de publier le présent écrit ; il ne dissimulera pas, toutefois, qu'un motif personnel s'y est joint, savoir la nécessité par lui reconnue de montrer par un ouvrage plus considérable qu'il n'est pas tout à fait incompétent en matière d'économie politique.
Au rebours de la théorie, l'auteur commencera par interroger l'histoire, il en déduira ses principes fondamentaux ; après les avoir exposés, il fera la critique des systèmes antérieurs, et, comme sa tendance est essentiellement pratique, il finira par retracer la nouvelle phase de la politique commerciale.
Pour plus de clarté, il donne ici un aperçu des principaux résultats de ses recherches et de ses méditations.
V association des forces individuelles pour la poursuite d'un but commun est le moyen le plus efficace d'opérer le bonheur des individus. Seul et séparé de ses semblables, l'homme est faible et dénué. Plus le nombre de ceux avec lesquels il est uni est grand, plus l'association est parfaite, et plus est grand et parfait le résultat, qui est le bien moral et matériel des individus.
La plus haute association des individus, actuellement réalisée, est celle de VÉtat, de la nation ; la plus haute imaginable est celle du genre humain. De même que l'individu est beaucoup plus heureux au sein de l'Etat que dans l'isolement, toutes les nations seraient beaucoup plus prospères si elles étaient unies ensemble par le droit, par la paix perpétuelle et par la liberté des échanges.
La nature mène peu à peu les nations vers cette association
suprême, en les invitant, par la variété des climats, des terrains et des productions, à l'échange, par le trop plein de la population et par la surabondance des capitaux et des talents, à l'émigration et à la fondation de colonies. Le commerce international y en éveillant l'activité et l'énergie par les nouveaux besoins qu'il crée, en propageant d'une nation à l'autre les idées, les découvertes et les forces, est l'un des plus puissants instruments de la civilisation et de la prospérité des peuples.
Mais aujourd'hui l'union des peuples au moyen du commerce est encore très- imparfaite, car elle est interrompue ou du moins affaiblie par la guerre ou par les mesures égoïstes de telles ou telles nations.'
Par la guerre, une nation peut être privée de son indépenpendance, de ses biens, de sa liberté, de sa constitution et de ses lois, de son originalité propre et en général du degré de culture et de bien-être qu'elle a déjà atteint ; elle peut être asservie. Par les mesures égoïstes de l'étranger elle peut être troublée ou retardée dans son développement économique.
Conserver, développer et perfectionner sa nationalité, tel est donc aujourd'hui, et tel doit être l'objet principal de ses efforts, il n'y a là rien de faux et d'égoïste ; c'est une tendance raisonnable, parfaitement d'accord avec le véritable intérêt du genre humain ; car elle conduit naturellement à l'association universelle, laquelle n'est profitable au genre humain qu'autant que les peuples ont atteint un même degré' de culture et de puissance et que, par conséquent, elle se réalise par la voie de la confédération.
Une association universelle, prenant son origine dans la puissance et dans la richesse prépondérantes d'une seule nation, et basée par conséquent sur l'assujettissement et sur la dépendance de toutes les autres, aurait pour résultat l'anéantissement de toutes les nationalités et de toute émulation entre les peuples ; elle heurte les intérêts comme les sentiments de toutes les nations qui se sentent appelées à l'indépendance et à la possession d'une grande richesse ainsi que d'une haute
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importance politique ; ce ne serait qu'une répétition de ce qui a déjà existé, de la tentative des Romains, réalisée celte fois au moyen des manufactures et du commerce, au lieu de l'être, comme autrefois, avec l'acier, mais ramenant également vers la barbarie.
La civilisation, l'éducation politique et la puissance des peuples dépendent principalement de leur état économique, et réciproquement ; plus l'économie est avancée, plus la nation est civilisée et puissante ; plus sa civilisation et sa puissance augmentent, plus sa culture économique se développera.
Dans le développement économique des peuples, il faut distinguer les principales phases que voici : Vétat sauvage, V état pastoral, Vétat agricole, Vétat agricole et manufacturier, enfin, Vétat agricole, manufacturier et commercial.
Evidemment, la nation qui, sur un territoire étendu, pourvu de ressources variées et couvert d'une population nombreuse, réunit l'agriculture, les manufactures, la navigation, le commerce intérieur et extérieur, est incomparablement plus civilisée, plus développée sous le rapport politique et plus puissante qu'un peuple purement agriculteur. Mais les manufactures constituent la base du commerce intérieur et extérieur, de la navigation et de l'agriculture perfectionnée, conséquemment de la civilisation et de la puissance politique; et un peuple qui réussirait à monopoliser toute la vie manufacturière du globe et à comprimer les autres nations dans leur développement économique en les réduisant à ne produire que des denrées agricoles et des matières brutes et à n'exercer que les industries locales indispensables, ce peuple parviendrait nécessairement à la domination universelle. Une nation qui attache quelque prix à son indépendance et à sa conservation doit donc s'efforcer de s'élever le plus promptement possible d'un degré inférieur de civilisation à un degré supérieur, de réunir le plus promptement possible sur son territoire l'agriculture, les manufactures, la navigation et le commerce.
Le passage de l'état sauvage à l'état pastoral, et celui de l'état pastoral à l'état agricole, ainsi que les premiers progrès dans l'agriculture, sont secondés de la manière la plus efficace par la liberté des relations avec les peuples manufacturiers et commerçants.
L'élévation des peuples agriculteurs au rang de peuples à la fois agriculteurs, manufacturiers et commerçants ne saurait s'opérer d'elle-même, sous l'empire du libre échange, que dans le cas où toutes les nations appelées à l'industrie manufacturière se trouveraient dans le même moment au même degré de civilisation, oij elles n'apporteraient aucun obstacle au développement économique les unes des autres, où elles n'arrêteraient pas les progrès les unes des autres par la guerre ou par des lois de douane.
Mais quelques-unes d'entre elles, favorisées par les circonstances, ayant devancé les autres dans les manufactures, dans le commerce et la navigation, et ayant reconnu de bonne heure que leurs progrès leur procuraient le moyen le plus assuré d'acquérir et de conserver la suprématie politique, ont adopté et maintiennent aujourd'hui encore des mesures calculées pour leur donner le monopole des manufactures et du commerce et pour arrêter dans leurs progrès les nations moins avancées qu'elles. L'ensemble de ces mesures, prohibitions d'entrée, droits d'importation, restrictions maritimes, primes de sortie, etc., s'appelle le système douanier.
Les progrès antérieurs des autres peuples, les systèmes de douane étrangers, la guerre enfin ont obligé les nations en arrière de chercher les moyens d'opérer la transition de l'état agricole à l'état manufacturier, et de restreindre par un système de douane, autant qu'elles le pouvaient, le commerce avec les nations plus avancées qui aspiraient au monopole des manufactures.
Le système douanier n'est donc pas, comme on l'a prétendu, une invention de têtes spéculatives, c'est une conséquence naturelle de la tendance des peuples à chercher des
garanties de leur conservation et de leur prospérité ou à établir leur prépondérance.
Celte tendance n'est légitime et raisonnable qu'en tant qu'elle facilite, au lieu d'entraver, le développement économique de la nation, et qu'elle n'est pas en opposition avec le but supérieur de l'humanité, qui est la confédération universelle de l'avenir.
De même que la société humaine doit être envisagée sous deux points de vue, savoir le cosmopolite qui embrasse tout le genre humain, et le politique qui s'attache aux intérêts nationaux , toute économie , celle des particuliers comme celle de la société, doit être considérée sous deux aspects principaux, par rapport aux forces individuelles, sociales et physiques au moyen desquelles se produisent les richesses, et par rapport à la valeur échangeable des biens matériels.
Il y a, par conséquent, une économie cosmopolite et une économie politique^ une théorie des valeurs échangeables et une théorie des forces productives, doctrines essentiellement , distinctes et appelées à se développer séparément.
Les forces productives des peuples ne dépendent pas seulement du travail, de l'épargne, de la moralité et de Tintelligence des individus ou de la possession de fonds naturels et de capitaux matériels ; elles dépendent aussi des institutions et des lois sociales, politiques et civiles, et, avant tout, des garanties de leur durée, de leur indépendance et de leur puissance comme nations. Inutilement les individus seraient laborieux, économes, ingénieux, entreprenants, intelligents, et moraux; sans Vunité naiionalc^ sans la division du travail et la coopération des forces productives, le pays ne saurait attiendre un haut degré de prospérité et de puissance, ni se maintenir dans la possession durable de ses richesses intellectuelles, sociales et matérielles.
Le principe de la division du travail n'a été jusqu'ici compris que imparfaitement. La productivité tient beaucoup moins au partage des diverses opérations d'une industrie entre plu-
sieurs individus qu'à l'association morale et matérielle de ces individus pour un but commun.
Ce principe ne s'applique donc pas seulement à une fabrique ou à une exploitation rurale ; il s'étend à toute l'industrie agricole, manufacturière et commerciale d'une nation.
La division du travail et la combinaison des forces productives existent dans la nation, lorsque la production intellectuelle y est en rapport avec la production matérielle, lorsque l'agriculture, l'industrie manufacturière et le commerce y sont également et harmonieusement développés.
Chez la nation purement agricole, même lorsqu'elle communique librement avec des peuples manufacturiers et commerçants, y ne portion considérable des forces productives et des ressources nalurelles demeure oisive et inemployée. Sa culture intellectuelle et politique et ses moyens de défense sont bornés. Elle ne* possède ni navigation importante, ni commerce étendu ; sa prospérité, en tant qu'elle résulte du commerce extérieur, peut être interrompue, troublée, anéantie par des mesures de l'étranger et par des guerres.
L'industrie manufacturière, au contraire, est favorable aux sciences, aux arts et aux progrès politiques; elle augmente le bien-être général, la population, le revenu de TEtat, et la puissance du pays ; elle fournit à celui-ci les moyens d'étendre ses relations dans toutes les parties du monde, et de fonder des colonies ; elle alimente les pêcheries, la navigation marchande et la marine militaire. Par elle seulement l'agriculture du pays atteint un haut point de perfection.
C agriculture et Vindustrie manufacturière réunies chez un même peuple, sous la même autorité politique^ vitrent dans v/ne paix perpétuelle ; elles ne sont troublées dans leur action réciproque, ni par la guerre, ni par les mesures de l'étranger ; elles garantissent par conséquent à la nation le développement incessant de sa prospérité, de sa civilisation et de sa puissance.
L'agriculture et l'industrie manufacturière sont soumise» par la nature à des conditions particulières.
Les pays de la zone tempérée sont spécialement propres au développement de l'industrie manufacturière ; car la zone tempérée est la région des efforts intellectuels et physiques.
Si les pays de la zone torride sont peu favorisés sous le rapport des manufactures, en revanche ils possèdent le monopole naturel de précieuses denrées que ceux de la zone tempérée recherchent. C'est principalement l'échange des produits manufacturés des uns contre les denrées des autres qui constitue la division du travail et la coopération des forces productives dans le monde entier, ou le grand commerce international.
Un pays de la zone torride ferait une tentative des plus funestes en cherchant à devenir manufacturier. N'y étant point appelé par la nature, il avancera beaucoup plus rapidement en richesse et en civilisation, s'il continue à échanger productions agricoles contre les produits des manufactures ae la zone tempérée.
Il est vrai que les pays de la zone torride tombent ainsi dans la dépendance de la zone tempérée ; mais cette dépendance sera exempte d'inconvénients ou plutôt elle cessera d'exister, si, dans la zone tempérée, plusieurs nations se font équilibre sous le rapport des manufactures, du commerce de la navigation et de la puissance politique ; si ces nations non-seulement sont intéressées à ce qu'aucune d'entre elles n'abuse de sa supériorité vis-à-vis des peuples faibles de la zone torride, mais si elles sont en mesure de l'empêcher. Il n'y aurait danger et dommage qu'autant que les manufactures, le grand commerce, la grande navigation et la puissance maritime seraient le monopole d'une seule nation.
Les peuples qui possèdent dans la zone tempérée un territoire vaste et pourvu de ressources variées, renonceraient à l'une des sources les plus abondantes de la prospérité, de la civilisation et de la puissance, s'ils ne s'efforçaient pas de réaliser la division nationale du travail et la coopération nationale des forces productives, sitôt qu'il en acquièrent les conditions économiques, morales et sociales.
Par conditions économiques nous entendons une agriculture suffisamment avancée et qui ne peut plus être sensiblement stimulée parrexporlationde ses produits ; par conditions morales^ une grande culture chez les individus; par conditions sociales y enfin, nous entendons des lois qui garantissent au citoyen sécurité pour sa personne et pour ses propriétés, et libre exercice de ses facultés morales et physiques, des institutions qui règlent et facilitent le commerce, en même temps que la suppression de celles qui oppriment l'industrie, la liberté, Tintelligence et la moralité, la suppression des institutions féodales, par exemple.
Il est dans l'intérêt du peuple qui réunit ces conditions de s'appliquer d'abord à alimenter sa consommation avec les produits de ses manufactures, puis à nouer progressivement des relations directes avec les pays de la zone torride, à leur porter sur ses bâtiments ses produits manufacturés et à recevoir leurs denrées en échange.
Comparativement à cet échange entre les produits manufacturés de la zone tempérée et les productions agricoles de la zone torride, tout autre commerce international est d'une importance secondaire, si l'on en excepte celui de quelques articles, notamment du vin.
La production des matières brutes et des denrées alimentaires, chez les grandes nations de la zone tempérée, n'a de véritable importance que sous le rapport du commerce intérieur. Par l'exportation du blé, du vin, du lin, du chanvre et de la laine, une nation inculte ou pauvre peut, à l'origine, améliorer notablement son agriculture; mais ce n'est pas ainsi qu'un grand peuple parvient à la richesse, à la civilisation et à la puissance.
On peut poser en principe qu'une nation est d'autant plus riche et d'autant plus puissante qu'elle exporte plus de produits manufacturés, qu'elle importe plus de matières brutes et qu'elle consomme plus de denrées de la zone torride.
Les denrées de la zone torride servent aux contrées manufacturières de la zone tempérée, non-seulement comme ma-
tières premières et comme denrées alimentaires, mais aussi, mais surtout comme stimulants pour le travail agricole et manufacturier. On trouvera donc toujours que le peuple qui consomme le plus de denrées de la zone torride est aussi celui dont la production agricole et manufacturière est relativement la plus considérable et qui consomme le plus de ses propres produits.
Dans le développement économique des peuples, par le moyen du commerce extérieur, il faut donc distinguer quatre périodes. Dans la première, l'agriculture est encouragée par l'importation des articles manufacturés étrangers et par l'exportation de ses produits; dans la seconde, des manufactures s'élèvent en même temps que s'importent les articles des manufactures étrangères ; dans la troisième, les manufactures du pays approvisionnent en majeure partie le marché intérieur ; la quatrième, enfin, voit exporter sur une grande échelle les produits des manufactures du pays et importer de l'étranger des matières brutes et des produits agricoles.
Le système douanier, envisagé comme moyen d'aider au développement économique de la nation, en réglant son comtnerce extérieur, doit constamment prendre pour règle le principe de r éducation industrielle du pays.
Encourager l'agriculture à l'aide de droits protecteurs, est une entreprise insensée; car, l'agriculture ne peut être utilement encouragée que par l'existence dans le pays d'une industrie manufacturière, et l'exclusion des matières brutes et des produits agricoles de l'étranger ne fait qu'arrêter l'essor des manufactures du pays.
L'éducation économique d'un pays encore à un degré inférieur d'intelligence et de culture, ou faiblement peuplé relativement à l'étendue et à la fertilité de son territoire, se fait le plus sûrement par la hberté du commerce avec j des peuples avancés, riches et industrieux. Toute restriction commerciale ayant pour but d'y établir des manufactures, est prématurée, et tourne au détriment, non-seulement de la civilisation en général, mais des progrès de la nation
en particulier. Lorsque son éducation intellectuelle, politique et économique, sous Tempire de la liberté du commerce, a été poussée assez loin pour que l'importation dus articles des manufactures étrangères et le manque de débouchés pour ses produits mettent obstacle à son développement ultérieur, [alors seulement des mesures de protection peuvent se justifier.
Un peuple dont le territoire est peu étendu et borné dans ses ressources, qui ne possède pas les embouchures de ses cours d'eau ou enfin qui n'est pas convenablement arrondi, ne peut user du système protecteur ou ne le peut du moins avec un plein succès. Il faut au préalable qu'il se complète par voie de conquête ou de négociation.
L'industrie manufacturière se rattache à tant de branches de la science et de l'art, elle implique tant d'expérience, tant de pratique et d'habitude, que l'éducation industrielle d'un peuple ne peut s'effectuer que lentement. Toute protection excessive ou prématurée s'expie par une diminution de la prospérité nationale.
Rien de plus dangereux et de plus blâmable que la clôture subite et absolue du pays au moyen de prohibitions. Elles peuvent se justifier, toutefois, lorsque le pays, séparé des autres pays par une longue guerre , s'est trouvé dans un état de prohibition forcée vis-à-vis des produits des manufactures étrangères et dans l'absolue nécessité de se suffire à luimême.
En pareil cas, la transition graduelle du système prohibitif au système protecteur doit s'opérer au moyen de droits arrêtés d'avance et peu à peu décroissants. Un peuple, en revanche, qui veut passer de l'absence de protection au régime protecteur, doit commencer par de faibles droits, qui s'élèveront ensuite peu à peu suivant une échelle convenue.
Les droits ainsi arrêtés d'avance doivent être rigoureusement waitHenus par l'autorité. Elle doit se garder de les diminuer avant le temps, mais les élever au cas où ils ne suffiraient pas.
Des droits d'importation trop élevés, qui excluent absolument la concurrence étrangère, sont préjudiciables au pays même qui les adopte ; car ils suppriment l'émulation entre les fabricants indigènes et les fabricants étrangers, et entretiennent chez les premiers l'indolence.
Lorsque, sous l'empire de droits convenables et progressifs, les manufactures du pays ne fleurissent pas, c'est une preuve que la nation ne possède pas encore les conditions requises pour être manufacturière.
Le droit protecteur en faveur d'une industrie ne doit pas descendre assez bas pour que l'existence .de celle-ci puisse être compromise par la concurrence étrangère. On doit prendre pour règle invariable de conserver ce qui existe, de protéger l'industrie nationale dans son tronc et dans ses racines.
La concurrence étrangère doit simplement prendre sa part dans l'accroissement annuel de la consommation. Les droits doivent être haussés, lorsqu'elle prend la plus forte part ou la totalité de cet accroissement annuel.
Un pays tel que l'Angleterre, qui, dans l'industrie manufacturière, a une grande avance sur les autres, ne peut mieux maintenir et étendre sa suprématie manufacturière et commerciale que par la plus grande liberté possible des échanges. Pour lui, le principe cosmopolite et le principe national ne sont qu'une seule et même chose.
C'est ce qiii explique le penchant des économistes les plus éclairés de l'Angleterre pour la liberté du commerce et la répugnance des plus clairvoyants des autres pays à appliquer ce principe dans l'état actuel du monde.
Depuis un quart de siècle le système prohibitif et protecteur de l'Angleterre fonctionne à son détriment et dans l'intérêt des nations ses rivales.
Rien ne lui porte plus préjudice que ses restrictions à l'importation des matières brutes et des denrées alimentaires.
Les unions douanières et les traités de commerce sont les moyens les plus efficaces de faciliter les échanges entre les peuples.
Mais les traités de commerce ne sont légitimes et durables que lorsque les avantages en sont réciproques. Ils sont funestes et illégitimes, ceux par lesquels un pays sacrifie à un autre, en échange de concessions sur ses produits agricoles, une industrie manufacturière déjà en voie de développement y les traités à la façon de celui de Méthuen, les traités léonins en un mot.
Ce fut un traité léonin que celui qui fut conclu entre l'Angleterre et la France en 1786. Toutes les propositions faites depuis par l'Angleterre et la France et à d'autres pays sont de même nature.
Si le droit protecteur renchérit pour quelque temps les produits des manufactures indigènes, il assure pour l'avenir des prix moindres, par suite de la concurrence du dedans ; car une industrie parvenue à son complet développement peut établir le prix de ses articles d'autant plus bas que l'exportation des matières brutes et des denrées alimentaires et l'importation des objets fabriqués coûtent des frais de transport et les profits du commerce.
La perte causée par les droits protecteurs ne consiste après tout qu'en valeurs-, mais le pays acquiert ainsi des forces, au moyen desquelles il est mis pour toujours en mesure de produire des masses incalculables de valeurs. Cette dépense de valeurs doit être considérée comme le prix de l' éducation industrielle du pays.
Le droit protecteur sur les produits manufacturés ne retombe pas sur les agriculteurs du pays. Par le développement de l'industrie manufacturière, la richesse, la population et par suite la demande des produits agricoles, la rente et la valeur échangeable de la propriété foncière augmentent extraordinairement, tandis que les objets manufacturés nécessaires aux agriculteurs baissent de prix avec le temps. Le gain surpasse dans la proportion de dix à un la perte que la hausse passagère des objets manufacturés fait supporter aux agriculteurs.
Le commerce intérieur et le commerce extérieur profitent
pareillement du système protecteur ; car ils ne présentent d'importance que chez les peuples qui satisfont à leurs besoins au moyen de leur industrie manufacturière, qui consomment eux-mêmes leurs produits agricoles et achètent des matières et des denrées exotiques avec le surplus de leurs articles manufacturés. L'un et l'autre sont insignifiants chez les nations purement agricoles de la zone tempérée, et le commerce extérieur de celles-ci se trouve d'ordinaire entre les mains des nations manufacturières" et commerçantes en relation avec elles.
Un bon système protecteur n'accorde point de monopole aux manufacturiers du pays ; il donne seulement une garantie contre les pertes à ceux qui consacrent leurs capitaux, leurs talents et leurs efforts à des industries nouvelles.
Il n'accorde point de monopole, parce que la concurrence intérieure supplée à la concurrence étrangère, et qu'il est libre à tout citoyen de prendre sa part des primes offertes par le pays aux individus. 11 accorde seulement un monopole aux nationaux contre les étrangers qui jouissent eux-mêmes dans leur pays d'un monopole semblable.
Mais ce monopole est utile, en ce sens, non-seulement qu'il réveille dans le pays des forces productives dormantes et oisi* ves, mais encore qu'il y attire des forces productives de l'étranger, des capitaux matériels et moraux à la fois, des entrepreneurs, des industriels habiles, des ouvriers.
D'un autre côté, l'absence d'une industrie manufacturière chez une nation de culture ancienne, dont la puissance productive ne peut plus être sensiblement excitée par l'exportation des matières brutes et des produits agricoles et par l'importation des articles des manufactures étrangères, l'expose à des inconvénients nombreux et graves.
L'agriculture d'un pareil pays doit nécessairement se rabougrir; car l'excédant de la population, qui, au milieu d'un grand développement manufacturier, trouverait des moyens d'existence dans les fabriques et créerait une grande demande pour les produits agricoles, qui, par conséquent, assurerait de
beaux profits à Tagriculture, sera réduit au travail des champs, et de là un morcellement de la terre et une petite culture aussi préjudiciables à la puissance et à la civilisation du pays qu'à sa richesse.
Une nation agricole composée en majeure partie de petits cultivateurs ne peut ni verser dans le commerce intérieur des masses considérables de produits ni occasionner une forte demande d'objets fabriqués ; chacun y est à peu près borné à sa propre production comme à sa propre consommation. Sous un tel régime, un système complet de communications ne peut s'établir, et les avantages immenses qui en découlent sont interdits au pays.
De là nécessairement pour le pays faiblesse morale et matérielle, individuelle et politique. Le péril s'aggrave si des nations voisines suivent la voie opposée, si elles avancent sous tous les rapports pendant que nous reculons, si, chez ces nations, la pensée d'un meilleur avenir exalte le courage et l'esprit d'entreprise des citoyens, pendant que, chez nous, le défaut d'espérance éteint de plus en plus l'intelligence et l'ardeur.
L'histoire offre même des exemples de nations entières qui ont péri, pour n'avoir pas su, en temps opportun, résoudre le grand problème d'assurer leur indépendance morale, économique et politique, par l'établissement de manufactures et par la constitution d'une classe puissante de manufacturiers et de commerçants (1).
(1) De même que le compositeur d'un opéra réunit dans l'ouverture les motifs les plus remarquables de son œuvre lyrique, List a condensé dans cette belle introduction les éléments essentiels de son Système national. Les observations auxquelles ce système peut donner lieu, trouveront mieux leur place dans les chapitres où les principes qui le constituent ont reçu leur développement. (H. R.)