CHAPITRE IL
DIFFICULTÉS QUI s'OPPOSENT A L'ÉTABLISSEMENT d'UNE COLONIE PÉNALE.
Choix d'un lieu propre à Vy fonder. — Frais de premier établissement. — Difficultés et dangers qui envùonnent l'enfance de la colonie. — Résultats obtenus par la colonie pénale ; elle n'amène point d'économie dans les charges du trésor ; elle augmente le nombre des criminels. — Budget des colonies australiennes. — Accroissement des crimes en Angleterre. — La déportation envisagée comme moyen de coloniser. — Elle crée des colonies ennemies de la mère patrie, — Les colonies fondées de cette manière se ressentent toujours de leur première origine, — Exemple de l'Australie,
Ce n'est certes pas une petite entreprise que celle d'établir une colonie , lors même qu'on veut la composer d'éléments sains, et qu'on a en son pouvoir tous les moyens d'exécution désirables.
L'histoire des Européens dans les deux Indes ne prouve que trop quels sont les difficultés et les dangers qui environnent toujours la naissance de pareils établissements.
Toutes ces difficultés se présentent dans la fondation d'une
(1) V. L'histoire des colonies pénales, par M. Ernest de Blo=seville. Dans tout ce qui suit, nous avons souvent eu occasion de recourir au livre de M. de Blosseville. Cet ouvrage, dont l'auteur paraît du reste favorable au système de la déportation, abonde en faits intéressants et en recherches curieuses. Il forme le document le plus complet qui ait été puljlié dans notre langue sur les éiablisàemeuts anglais de l'Australie.
232 DU SYSTKME PKXITF.XTIAIRE.
f'oloiiic pénale, et beaucoup d'autres encore qui sont particulières à ces sortes de colonies.
Il est d'abord extrêmement difficile de trouver un lieu convenable pour l'y fonder : les considérations qui président à ce choix sont d'une nature toute spéciale : il faut que le pays soit sain ; et, en général, une terre inhabitée ne l'est jamais avant les vingt-cinq premières années de défrichement; encore, si son climat diffère essentiellement de celui de l'Europe, la vie des Européens y courra toujours de grands dangers.
Il est donc à désirer que la terre qu'on cherche se rencontre précisément entre certains degrés de latitude et non au delà.
Nous disons qu'il est important que le sol d'une colonie soit sain et qu'il soit tel dès les premiers jours; cette nécessité se fait bien plus sentir pour des détenus que pouj* des colons libres.
Le condamné est un homme déjà énervé par les vices qui ont fini par l'amener au crime. Il a été soumis, avant d'arriver au lieu de.sa destination, à des privations et à des fatigues qui, presque toujours, ont altéi'é plus ou moins sa santé ; enfin, sur le lieu même de son exil, on trouve rarement en lui cette énergie morale, cette activité physique et intellectuelle qui, même sous un climat insalubre, soutient la santé du colon libre, et lui permet souvent de braver avec impunité les dangers qui l'environnent.
Il y a beaucoup d'honmics d'Etat, et il se trouverait peutêtre même quelques philanthropes, que cette difficulté n'arrêterait guère, et qui nous répondraient au fond de leur âme : Qu'importe, après tout, que ces hommes coupables aillent mourir loin de nos yeux ? la société, qui les rejette, ne demandera pas compte de leur sort. Cette réponse ne nous satisfait point. Nous ne sommes pas les adversaires systématiques de la peine de mort, mais nous pensons qu'on doit l'infliger loyalement; et nous ne croyons pas que la vie des lionunes puisse être ainsi enlevée par détour et supercherie.
Pour une colonie ordinaire, c'est assurément un avantage d'être située près de la mère-patrie; ceci se comprend sans commentaires.
La première condition d'une colonie pénale est d'être séparée par une immense étendue de la métropole. Il est néces-
APPF.XDICE, (.IIAPITRE II. 233
saire que le détenu se sente jeté dans un autre monde; qu'il soit obligé de se créer tout un nouvel avenir dans le lien qu'il habite, et que l'espérance du retour apparaisse à ses yeux comme une chimère. Et combien encore cette chimère ne viendra-t-elle pas troubler l'imagination de l'exilé? Le déporté de Botany-Bay, séparé de l'Angleterre par tout le diamètre du globe, cherche encore à se frayer un chemin vers son pays à travers des périls insurmontables (1). En vain sa nouvelle patrie lui offre- t-el le dans son sein la tranquillité et l'aisance ; il ne songe qu'à se replonger en courant dans les misères de l'ancien monde. Pour obtenir d'être rapporté sur le rivage de l'Europe, un grand nombre se soumet aux conditions les plus dures, plusieurs commettent de nouveaux crimes, afin de se procurer les moyens de transport qui leur manquent.
Les colonies pénales diffèrent si essentiellement des colonies ordinaires, que la fertilité naturelle du sol peut devenir un des plus grands obstacles à leur établissement.
Les déportés, on le conçoit sans peine, ne peuvent être assujétis au même régime que le détenu de nos prisons. On ne saurait les retenir étroitement renfermés entre quatre murailles; car alors autant voudrait les garder dans la mèrepatrie. On se borne donc à régler leurs actions, mais on n'enchaîne pas complètement leur liberté.
Si la terre sur laquelle on fonde l'établissement pénal présente des ressources naturelles à l'homme isolé; si elle offre des moyens d'existence comme en général celle des tropiques ; si le climat y est continuellement doux, les fruits sauvages abondants, lâchasse aisée, il est facile d'imaginer qu'un grand nombre de criminels profiteront de la demi-liberté qu'on leur laisse, pour fuir dans le désert, et échangeront avec joie la tranquillité de l'esclavage contre les périls d'une indépendance contestée. Ils formeront pour l'établissement naissant autant d'ennemis dangereux; sur une terre inhabitée, il faudra dès les premiers jours avoir les armes à la main.
Si le continent où se trouve placée la colonie pénale était
(1) Pendant les premières années de la colonie, il s'était répandu parmi les détenus la croyance assez prénérale que la î\ouvelle-IIollande tenait au continent de l'Asie. Plusieurs déportés tentèrent de s'échapper de ce côté. La plupart moururent de misère dans les bois, ou furent contraints de revenir sur leurs pas. On eut bien de la peine .\ persuader à ces malheureux qu'ils étaient dans l'erreur.
peuplé de tribus semi-civilisées, le danger serait encore plus grand.
La race européenne a reçu du ciel ou a acquis par ses efforts une si incontestable supériorité sur toutes les autres races qui composent la grande famille humaine, que l'homme placé chez nous , par ses vices et son ignorance, au dernier échelon de l'échelle sociale, est encore le premier chez les sauvages.
Les condamnés émigreront en grand nombre vers les Indiens; ils deviendront leurs auxiliaires contre les blancs, et , le plus souvent leurs chefs.
Nous ne raisonnons point ici sur une vague hypothèse : le danger que nous signalons s'est déjà fait sentir avec force dans l'île de Van-Diémen. Dès les premiers jours de l'établissement des Anglais, un grand nombre de condamnés se sont enfuis dans les bois; là, ils ont formé des associations de maraudeurs; ils se sont alliés aux sauvages, ont épousé leurs filles et pris, en partie, leurs mœurs. De ce croisement est née une race de métis plus barbares que les Européens, plus civilisés que les sauvages , dont l'hostilité a, de tous temps, inquiété la colonie, et parfois lui a fait courir les plus grands dangers.
Nous venons d'indiquer les difficultés qui se présentent, dès l'abord, lorsqu'on veut faire le choix d'un lieu propre à y établir une colonie pénale. Ces difficultés ne sont pas, de leur nature, insurmontables, puisque enfin le lieu que nous décrivons a été trouvé par l'Angleterre. Si elles existaient wseules, on aurait peut-être tort de s'y arrêter; mais il en est plusieurs autres qui méritent également de fixer l'attention publique.
Supposons donc le lieu trouvé : la terre où l'on veut établir la colonie pénale est à l'autre bout du monde ; elle est inculte et déserte. Il faut donc y tout apporter et tout prévoir à la fois. Quels frais immense nécessite un établissement de cette nature? Il ne s'agit point ici de compter sur le zèle et l'industrie du colon pour suppléer au manque de choses utiles, dont l'absence se fera toujours sentir, quoi qu'on fasse. Ici, le colon prend si peu d'intérêt à l'entreprise, qu'il faut le forcer par la rigueur à semer le grain qui doit le nourrir. Il se résignerait presque à mourir de faim, pour tromper les espérances de la société qui le punit. De grandes calamités
doivent donc accompagner les commencements d'une pareille colonie.
Il suffit de lire l'histoire des établissements anglais en Australie pour être convaincu de la vérité de cette remarque. Trois fois la colonie naissante de Botany-Bay a failli être détruite par la famine et les maladies. Et ce n'est qu'en rationnant ses habitants, comme les marins d'un vaisseau naufragé, qu'on est parvenu à attendre les secours de la mèrepatrie.
Peut-être y eut-il inertie et négligence de la part du gouvernement britannique; mais, dans une semblable entreprise, et lorsqu'il faut opérer de si loin , peut-on se flatter d'éviter toutes les fautes et toutes erreurs?
Au milieu d'un pays où il s'agit de tout créer à la fois, où la population libre est isolée, sans appui; au milieu d'une population de malfaiteurs, on comprend qu'il soit difficile de maintenir l'ordre et de prévenir les révoltes. Cette difficulté se présente surtout dans les premiers temps, lorsque les gardiens, comme les détenusi, sont préoccupés du soin de pourvoir à leurs propres besoins. Les historiens de l'Australie nous parlent, en effet, de complots sans cesse renaissants, et toujours déjoués par la sagesse et la fermeté des trois premiers gouverneurs de la colonie, Philip, Hunter et King.
Le caractère et les talents de ces trois hommes doivent être comptés pour beaucoup dans le succès de l'Angleterre. Et quand on accuse le gouvernement britannique d'inhabileté dans la direction des affaires de la colonie, il ne faut pas oublier qu'il remplit du moins la tâche la plus difficile et la plus impotrante peut-être de tout gouvernement : celle de bien choisir ses agents.
Nous avons supposé tout à l'heure que le lieu de déportation était trouvé; nous admettons encore en ce moment que les premières difficultés sont vaincues. La colonie pénale existe: il s'agit d'en examiner les effets.
La première question qui se présente est celle-ci :
Y a-t-il économie pour l'État dans le système des colonies pénales?
Si l'on fait abstraction des faits pour ne consulter que la raison, il est permis d'en douter : car, en admettant que l'entretien d'une colonie pénale coûte moins cher à l'État que
celui des prisons, à coup sûr, sa Coiiclation exige des dépenses plus considérables ; et, s'il y a économie à nourrir, entretenir et garder le condamné dans le lieu de son exil, il est fort clicr de l'y transporter (1). D'ailleurs , toute espèce de condamné ne peut être envoyé à la colonie pénale ; le système de la déportation ne fait donc pas disparaître l'obligation d'élever des prisons.
Les écrivains qui, jusqu'à présent, se sont montrés les plus favorables à la colonisation des criminels, n'ont pas fait difficulté de reconnaître que la fondation d'un établissement pénal de cette nature était extrêmement onéreuse pour l'État. Les raisons de ce fait se comprennent aisément, sans qu'il soit besoin de les développer.
On n'a pu encore déterminer avec exactitude ce qu'il en avait coûté pour créer les colonies de l'Australie ; nous savons seulement que, de 1786 à 1819, c'est-à-dire pendant trente-deux ans, l'Angleterre a dépensé, dans sa colonie pénale, 5,301,623 livres sterling, ou environ 133,600,000 francs (2). Il est certain, du reste, qu'aujourd'hui les frais d'entretien sont beaucoup moins élevés que dans les premières années de l'établissement; mais sait-on à quel prix ce résultat a été obtenu ?
Lorsque les détenus arrivent en Australie (5), le gouvernement choisit parmi eux, non les hommes qui ont commis les plus grands crimes, mais ceux qui ont une profession et savent exercer une industrie. Il s'empare de ceux-là et les occupe aux travaux publics de la colonie. Les criminels ainsi réservés pour le service de l'État ne forment que le huitième de la totalité des condamnés (4) , et leur nombre
(1) Pendant les années 1S28 et 1S20, clinqne détenu envoyé en Australie a coûté à l'État, pour frais de transport, environ 26 livres sterling (555 fr.) Docuincnts U'glslatifs envoyés par le parlement britannifjuc, vol. 23, page 25.
(2) La livre sterling (pound sterling) vaut 25 fr. 20 c, le sclielling 1 fr. 24 c.
(3) Enquêtes faites par ordre du parlement britannique en 1S12 et 1819. Ces enquêtes se trouvent au nombre des documents législatifs cnroyés parle parlement britannique, volumes intitulés : Reports Committees, tome 00 et 01.
Rapport fait par M. Bigge en 1822, même collection.
Rapport de la commission chargée de l'examen du budget des colonies, 1830, même collection.
(A) En 1828, sur 15, CCS condamnés, 1,918 étaient employés par le gouver" nement. Document» législatifs envoyés par le parlement britannique, vol. 23.
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tend sans cesse à décroître, à mesure que les besoins publics diminuent eux-mêmes. A ces détenus est appliqué le régime des prisons d'Angleterre, à peu de chose près, et leur entretien coûte très cher au trésor.
A peine débarqué dans la colonie pénale, le reste des criminels est distribué parmi les cultivateurs libres. Ceux-ci, indépendaujment des nécessités de la vie, qu'ils sont obligés de fournir anx condamnés, doivent encore rétribuer leurs services à un prix fixé.
Transporté en Australie, le criminel, de détenu qu'il était, devient donc réellement serviteur à gages. Ce système, au premier abord, paraît économique pour l'État; nous en verrons plus tard les mauvais effets.
Divers calculs, dont nous donnons en note les bases (1), nous portent à croire qu'en 1829 (dernière année connue) , l'entretien de chacun des quinze mille condamnés qui se trouvaient alors en Austalie a coûté à l'État au moins 12 livres sterling, ou 302 francs (2).
Si on ajoute annuellement à cette somme l'intérêt de celles qui ont été dépensées pour fonder la colonie, si ensuite on fait entrer en ligne de compte l'accroissement progressif du nombre des criminels qui se font conduire en Australie, on sera amené à penser que l'économie qu'il est raisonnable d'attendre du système de la déportation se réduit en résumé à fort peu de chose, si même elle existe.
Au reste , nous reconnaîtrons volontiers que la question d'économie ne vient ici qu'en seconde ligne. La question principale est celle de savoir si, en définitive, le système de la déportation diminue le nombre des criminels. S'il en était ainsi, nous concevrions qu'une grande nation s'imposât un sacrifice d'argent dont le résultat serait d'assurer son bienêtre et son repos.
Mais l'exemple de l'Angleterre tend à prouver que si la déportation fait disparaître les grands crimes, elle augmente
(1) V. La note placée k la fin des noies alphabétiques.
(2) Chaque détenu dans les iiulks, espèces de bagnes flottants établis dans plusieurs ports de la Grande-Bretagne, ne coûte annuellement, déduction faite du prix de son travail, que 6 livres sterling (environ 165 fr.). Il est vrai de dire que, d'un autre côté, rentretii.n de chaque individu détenu dans le pénitencier de ililbank revient annuellement à environ 35 liv. sterl., ou 882 fr. Voyez Enquête fait« par ordre du parlement britannique en 1832.
sensiblement le nombre des coupables ordinaires; et qu'ainsi la diminution des récidives est plus que couverte par l'augmentation des premiers délits.
La peine de la déportation n'intimide personne, et elle enhardit plusieurs dans la voie du crime.
Pour éviter les frais immenses qu'entraîne la garde des détenus en Australie, l'Angleterre, comme nous venons de le voir, en rend à la liberté le plus grand nombre, dès qu'ils ont mis le pied dans la colonie pénale.
Pour leur donner un avenir et les fixer sans retour par des liens moraux et durables, elle facilite de tout son pouvoir l'émigration de leur famille.
Après que la peine est sabie, elle distribue des terres, afin que l'oisiveté et le vagabondage ne les ramènent pas au crime.
De celte combinaison d'efforts il résulte quelquefois, il est vrai, que l'homme réprouvé par la métropole devient un citoyen utile et respecté dans lacolonie; maison voitplussouvent encore celui que la crainte des châtiments aurait forcé de mener une vie régulière en Angleterre enfreindre les lois qu'il eût respectées, parce que la peine dont on le menace n'a rien qui l'effraie, et souvent flatte son imagination plutôt qu'elle ne l'arrête.
Un grand nombre de condamnés, dit M. Bigge dans son rappport à lord Bathurst, sont retenus bien plus par la facilité qu'on trouve en Australie à subsister, par les chances de gain qu'on y rencontre , et l'aisance des mœurs qui y règne, que par la vigilance de la police. Singulière peine, il faut l'avouer, que celle k laquelle le condamné craint de se soustraire.
A vrai dire, pour beaucoup d'Anglais, la déportation n'est guère autre chose qu'une émigration aux terres australes , entreprise aux frais de l'État.
Cette considération ne pouvait manquer de frapper l'esprit d'un peuple renommé à juste titre pour son intelligence dans l'art de gouverner la société.
Aussi, dès 1819 (6 janvier), on trouve dans une lettre officielle écrite par lord Bathurst cette énonciation : La tei-reur qu'inspirait d'abord la déportation diminue d'une manière graduel le, et les crimes s'accroissent dans la même proportion, [They hâve increased beyondall calculations.)
Le nombre des condamnés à la déportation, qui était de 662 en 1812, s'était en effet élevé successivement jusqu'en 1819, époque de la lettre de lord Bathurst, au chiffre de 5,150; pendant les années 1828 et 1829, il avait atteint
(1) En 1832, le parlement britannique nomma une commission à l'effet d'examiner quels étaient les meilleurs moyens de rendre efficace l'application des peines autres que la peine de mort. La commission fit son rapport le 22 juin 1832. C'est dans ce précieux document que nous puisons les extraits qui suivent : nous devons dire cependant que la commission ne fut pas unanime, et que ses conclusions n'expriment que les opinions de la majorité. C'est du moins ce que nous a assuré un membre très distingué du parlement britannique, qui en faisait partie.
« D'après des témoignages reçus par elle, la commission est fondée à croire qu'il existe assez souvent dans l'esprit des individus appartenant aux dernières classes du peuple l'idée qu'il est très avantageux d'être déporté k Botany-Bay. Elle pense qu'on a vu des exemples de crimes commis dans le seul dessein d'être envoyé en Au'^tralie. Il lui semble donc nécessaire d'infliger aux condamnés un châtiment réel, soit avant leur départ d'Angleterre, soit immédiatement après leur arrivée en Australie et avant de les placer comme domestiques chez les cultivateurs. » Page 12.
H La commission pense que la peine delà déportation en Australie, réduite à elle-même, ne suffit pas pour détourner du crime ; et comme on n'a indiqué jusqu'à présent aucun moyen de faire subir aux individus une fois déportés le châtiment réclamé par la société, sans augmenter considérablement les charges du trésor public, il en résulte qu'il faut leur infliger ce châtiment avant leur départ pour la Nouvelle-Galles du Sud. » Page 14.
« Le peine de la déportation, telle qu'elle est mise en pratique en Angleterre, et si on l'inflige seule, paraît à la commission une punition insuffisante. Mais elle peut devenir utile, combinée avec d'autres peines. » Page IG.
M 11 résulte de la déclaration des témoins entendus que l'impression produite sur les esprits par la déportation dépend essentiellement de la situation des condamnés Les laboureurs qui ont une famille craignent au dernier point d'être envoyés k la colonie pénale, tandis que, pour les hommes non mariés, les ou\Tiers,qui sont sûrs d'obtenir des gages très élevés en Australie, et généralement tous ceux qui sentent le besoin de changer leur position et conçoivent le vague désir de l'améliorer ; pour ceux-là , la déportation n'a rien de redoutable. Tous les rapports qui parviennent de la Nouvelle-Galles du Sud et de la terre de Van Diemen, la commission en a la preuve, sont en effet très favorables. Ils représentent la situation des condamnés en Australie comme fort heureuse, et les chances de fortune qui leur sont ouvertes comme certaines, pour peu qu'ils se conduisent avec prudence. Il est donc naturel que la déportation soit considérée par beaucoup d'individus plutôt comme un avantage que comme un châtiment. » Page 17.
« Il n'est pas surprenant que, dans un pays pourvu d'une population surabondante, où une foule d'hommes éprouvent de grandes privations, et où conséquemment il se rencontre de grands attraits au crime, ceux dont l'éducation
Les partisans du système de la déportation ne peuvent nier de pareils faits : mais ils disent que ce système a, du moins, pour résultat de fonder rapidement une colonie, qui bientôt rend en richesse et en puissance à la mère-parie plus qu'elle ne lui a coûté.
Ainsi envisagée, la déportation n'est plus un système pénal, mais bien une méthode de colonisation. Sons ce point de vue, elle ne mérite pas seulement d'occuper les amis de l'humanité, mais encore les hommes d'État et tous ceux qui exercent quelque influence sur la destinée des nations.
Pour nous, nous n'hésitons pas à le dire, le système de la déportation nous paraît aussi mal approprié à la formation d'une colonie qu'à la répression des crimes dans la métropole. Il précipite sans doute sur le sol qu'on veut coloniser une population qui n'y serait peut-être pas venue toute seule;
a élé abandonnée, et qui se sentent exposés aux besoins, cèdent sans peine k la tentation de mal faire. D'un côté ils se fient sur l'incertitude de la législation et sur les probabilités d'acquiUement qu'elle présente ; si cette chance de salut vient h leur manquer, ils savent que le pis qui puisse leur arriver c'est d'éprouver un changement de condition qui les place à peine plus mal qu'ils n'étaient déjà. » Page 20.
« L'accroissement rapide et progressif des criminels en ce pays (l'Angleterre et le pays de Galles) a depuis un certain temps excité les alarmes et déjoué tous les efforts des philanthropes et des hommes d'État. On a cherché inutilement à arrêter cet accroissement, soit en amendant nos lois pénales, soit en établissant une police plus efficace. Tous ces moyens n'ont pu retarder les progrès du mal ni diminuer l'effrayant catalogue que nous offrent chaque année les monuments de la jurisprudence. Sans remonter à des périodes éloignées, on peut s'assurer par les documents officiels fournis à la commission que le nombre des personnes accusées, écrouées et condamnées pour crimes et délits en Angleterre et dans le pays de Galles augmente sans cesse.
Nombre des individus prévenus ou ccroués.
de 1810 à 1817 — 50,308.
Nombre des individus condamnés.
de 1810 à 1817 — 35,259.
[Report ef ihe sélect committee appoinled ta inijuire into tlie best mode of giving 'fficacy to seconilary punishmenis and to report tlieir observatims to the JlouseofCom- 22>nel832.)
VIOOIS
mais l'État gagne peu à recueillir ces fruits précoces, et il eût été à désirer qu'il laissât suivre aux choses leur cours naturel.
Et d'abord, si la colonie croît, en effet, avec rapidité, il devient bientôt difficile d'y maintenir à peu de frais l'établissement pénal: en 1819, la population de la Nouvelle-Galles du Sud ne se composait que d'environ 29,000 habitants, et déjà la surveillance devenait difficile; déjà on suggérait au gouvernement l'idée d'élever des prisons pour y renfermer les condamnés : c'est le système européen avec ses vices, transporté à 5,000 lieues de l'Europe (1).
Plus la colonie croîtra en population, moins elle sera disposée à devenir le réceptale des vices de la mère-patrie. On sait quelle indignation excita jadis en Amérique la présence des criminels qu'y déportait la métropole.
Dans l'Australie elle-même , chez ce peuple naissant, composé en grande partie de malfaiteurs, les mêmes murmures se font déjà entendre, et on peut croire que, dès que la colonieen aura la force, elle repoussera avec énergie les funestes présents de la mère-patrie. Ainsi seront perdus pour l'Angleterre les frais de son établissement pénal.
Les colonies d'Australie chercheront d'autant plus tôt à s'affranchir des obligations onéreuses imposées par l'Angleterre, qu'il existe dans le cœur de leurs habitants peu de bienveillance pour elle.
Et c'est là l'un des plus funestes effets du système de la déportation appliqué aux colonies.
Rien de plus doux, en général, que le sentiment qui lie les colons au sol qui lésa vus naître.
Les souvenirs, les habitudes, les intérêts, les préjugés, tout les unit encore à la mère-patrie , en dépit de l'Océan qui les sépare. Plusieurs nations de l'Europe ont trouvé et trouvent encore une grande source de force et de gloire dans ces liens d'une confraternité lointaine. Un an avant la révolution d'A-
(1) En 182G (17 février] le gouverneur de la Nouvelle-Galles du Sud faisait établir une nouvelle prison indépendante de celle qui existait déjà à Sidney. Plusieurs établissements avaient déjà été créés sur divers points du territoire de la colonie, pour y retenir les déport es les plus indociles. V. Les documents imprimés par ordre de la chambre des communes d'Angleterre, et entre autres l'ordonnance du gouverneur Darling, en 1826, et les Begulatims on pénal settlc' vients, imprimés en l'^32.
242 dl; système I'É-Mtemiaiue.
iiicrique, le colon dont les pères avaient, depuis un siècle et demi, quitté les rivages de la Grande-Bretagne, disait encore chez nous, en parlant de l'Angleterre.
Mais le nom de la mère-pairie ne rappelle à la mémoire du déporté que le souvenir de misères quelquefois imméritées. C'est là qu'il a été malheureux, persécuté, coupable , déshonoré. Quels liens l'unissent à un pays où, le plus souvent, il n'a laissé personne qui s'intéresse à son sort. Comment désirerait-il établir dans la métropole des rapports de commerce ou des relations d'amitié? De tous les points du globe, celui où il est né lui semble le plus odieux. C'est le seul lieu où l'on connaisse son histoire et où sa honte ait été divulguée.
On ne peut guère douter que ces sentiments hostiles du colon ne se perpétuent dans sa race; aux États-Unis, parmi ce peuple rival de l'Angleterre, on reconnaît encore les Irlandais par la haine qu'ils ont vouée à leurs anciens maîtres.
Le système de la déportation est donc fatal aux métropoles, en ce qu'il affaiblit les liens naturels qui doivent les unir à leurs colonies; de plus, il prépare à ces États naissants euxmêmes un avenir plein d'orage et de misère.
Les partisans des colonies pénales n'ont pas manqué de nous citer l'exemple des Romains, qui préludèrent par une vie de brigandage à la conquête du monde.
Mais ces faits dont on parle sont bien loin de nous; il en est d'autres plus concluants qui se sont passés presque sous nos yeux, et nous ne saurions croire qu'il faille s'en rapporter à des exemples donnés il y a trois mille ans, quand le présent parle si haut.
Une poignée de sectaires aborde, vers le commencement du dix-septième siècle, sur les côtes de l'Amérique du nord; là, ils fondent presque en secret une société à laquelle ils donnent pour base la liberté et la religion. Cette bande de pieux aventuriers est devenue depuis un grand peuple, et la nation créée par elle est restée la plus libre et la plus croyante qui soit au monde. Dans une ile dépendante du même continent, et presque à la même époque, un ramas de pirates, écume de l'Europe, venait chercher un asile. Ces hommes dépravés, mais intelligents, y établissaient aussi une société qui ne tarda pas à s'éloigner des habitudes dé-
prédatrices de ses fondateurs. Elle devint riche et éclairée , mais elle resta la plus corrompue du globe, et ses vices ont préparé la sanglante catastrophe qui a terminé son existence.
Au reste, sans aller rechercher l'exemple de la Nouvelle- Angleterre et de Saint-Domingue, il nous suffirait, pour mieux faire comprendre notre pensée, d'exposer ce qui se passe dans l'Australie même.
La société (1) , en Australie , est divisée en diverses classes aussi séparées et aussi ennemies les unes des autres que les différentes castes du moyen âge. Le condamné est exposé au mépris de celui qui a obtenu sa libération; celui-ci aux outrages de son propre fils, né dans la liberté ; et tous à la hauteur du colon dont l'origine est sans tache. Ce sont comme quatre nations qui se rencontrent sur le même sol.
On jugera des sentiments qui animent entre eux ces différents membres d'un même peuple, par le morceau suivant qu'on trouve dans le rapport de M. Bigge : « Tant que ces sentiments de jalousie et d'inimitié subsisteront, dit-il, il ne faut pas songer à introduire l'institution du jury dans la colonie. Avec l'état actuel des choses, un jury composé d'anciens condamnés ne peut manquer de se réunir contre un accusé appartenant à la classe des colons libres ; de même que des jurés pris parmi les colons libres croiront toujours manifester la pureté de leur classe en condamnant l'ancien détenu contre lequel une seconde accusation sera dirigée. »
En 1820, le huitième seulement des enfants recevait quelque instruction en Australie. Le gouvernement de la colonie ouvrait cependant à ses frais des écoles publiques; il savait, comme le dit M. Bigge dans son rapport, que l'éducation seule pouvait combattre l'influence funeste qu'exerçaient les vices des parents.
Ce qui manque, en effet, essentiellement à la société australienne, ce sont les mœurs. Et comment pourrait-il en être autrement? A peine clans une société composée d'éléments purs, la force do l'exemple et l'influence de l'opinion publique parviennent-elles à contenir les passions humaines :
(i) En quêtes de 181 2 et 181 s.
Rapport de M. Bigge.
Rapport de la commission du budget en 1830.
y. Documents législatifs envoyés par le parlement britannique.
244 DU SYSTÈME PÉNITEXTIAIRE.
sur Ireiite-six mille habitants que comptait l'Australie en 1828, vingt- trois mille, ou près des deux tiers, appartenaient à la classe des condamnés. L'Australie se trouvait donc encore dans cette position unique, que le vice y obtenait l'appui du plus gi-and nombre. Aussi les femmes y avaient-elles perdu ces traditions de pudeur et de vertu qui caractérisent leur sexe dans la métropole et la plupart de ses colonies libres; quoique le gouvernement encourageât le mariage de tout son pouvoir, souvent môme aux dépens de la discipline, les bâtards formaient encore le quart des enfants.
Il y a d'ailleurs une cause, en quelque sorte matérielle, qui s'oppose à l'établissement des bonnes mœurs dans les colonies pénales, et qui, au contraire, y facilite les désordres et la prostitution.
Dans tous les pays du monde, les femmes commettent infiniment moins de crimes que les hommes. En France, les femmes ne forment que le cinquième des condamnés; en Amérique, le dixième. Une colonie fondée à l'aide de la déportation présentera donc nécessairement une grande disproportion de nombre entre les deux sexes. En 1828, sur trente-six mille habitants que renfermait l'Australie, on ne comptait que huit mille femmes, ou moins du quart de la population totale. Or, on le conçoit sans peine, et l'expérience d'ailleurs le prouve, pour que les mœurs d'un peuple soient pures, il faut que les deux sexes s'y trouvent dans un rapport à peu près égal.
Mais ce ne sont pas seulement les infractions aux préceptes de la morale qui sont fréquentes en Australie; on y commet encore pi us de crimes contre les lois positives de la société que dans aucun pays du monde.
Le nombre annuel des exécutions à mort en Angleterre est d'environ soixante, tandis que, dans les colonies australiennes, qui sont régies par la même législation, peuplées d'hommes appartenant à la même race, et qui n'ont encore que quarante mille habitants, on compte, dit-on, de quinze à vingt exécutions à mort chaque année (1).
Enfin, de toutes les colonies anglaises, l'Australie est la seule qui soit privée de ces précieuses libertés civiles qui ont
(1) Ce fait nous a été affirme par une personne digne de foi qui a babilé pendant plus de deus ans la ISouvelle -Galles du Sud.
fait la gloire de l'Angleterre et la force de ses enfants dans toutes les parties du monde. Comment confierait-on' les fonctions du juré à des hommes qui sortent eux-mêmesdes bancs de la cour d'assises? et peut-on sans danger remettre la direction des affaires publiques à ui;e population tourmentée par ses vices et divisée par des inimitiés profondes?
Il faut le reconnaître, la déportation peut concourir a peupler rapidement une terre déserte ; elle peut former des colonies libres, mais non des sociétés fortes et paisibles. Les vices que nous enlevons ainsi à l'Europe ne sont pas détruits ; ils ne sont que transplantés sur un autre sol , et l'Angleterre ne se décharge d'une partie de ses misères que pour les léguer à ses enfants des terres australes.