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DÉMONSTRATIONS ANATOMIQUES AU JARDIN ROYAL

Imperante Ludovico XV, rege christianissimo, sub auspiciis domini Guidonis Crescentii Fagon, régi defuncto a sanctioribus consiliis % medici primarii et Horti regii parisiensis supremi moderatons. Josephus du Verney, regiœ scientiarum Academiœ socius, consiliarius et medicus régis ordinarius, necnon in Horto regio anatomes et chirurgiœ professor, quidquid à se de corporis humani fabricâ functionibusque, tum accuratis crebrisque dissectionibus, tum assiduis variisque observationibus exploratum, quâ maximà poterit sedulitate, in cadavere muliebri publiée demonstrabit. Utetur manu et industrid Roi. Pauli Arnaud, chirurgi parisiensis périt issimi, quisinguhs corporis partes oculis subjiciet...

De par le roi. Défenses d'entrer dans le jardin et dans l'amphithéâtre avec épées et bâtons.

On y trouve aussi des annonces de cours particuliers : ainsi nous voyons que près le Palais, rue S. -Louis, à la Croix-d'Or, au 3 e étage, on apprenait le latin, le grec, l'allemand, la philosophie et le droit, chacun en huit mois; la géographie, chronologie, histoire, blason, géométrie, fortifications, arpentage, cadrans solaires, l'orthographe , chacun dans un mois.

Dans les annonces de livres, je remarque un

Nouveau livre de rébus ou logogryphes , dédié à S. A. Madame la duchesse de Berry; et la Promenade de Gentilly, la Fable du rossignol et de la linotte , et son application; avec une imitation comique sur le Carnaval de quelques endroits de la tragédie du Ctrf...

Les annonces des Remèdes sont très- fréquentes et non moins pompeuses que celles des charlatans du xix e siècle; nous remarquons, entre autres, un « esprit de simples pour fortifier les vaisseaux et rétablir la virilité offensée, et propre pour la génération. »

Parmi les Inventions de Méchanique , nous nous bornerons à signaler l'orgue du sieur de Lépine, ingénieur et machiniste de Sa Majesté, lequel orgue jouait seul les quatre parties de plusieurs pièces des opéras de Lully, changeait, quand on le souhaitait, d'orgue en flûte, et de flûte en orgue, reprenait dans tous les entr'actes de l'opéra, etc., etc.

Entre autres avis divers, nous apprenons qu'on faisait partir réglément tous les jours, à 5 heures 1 /2 du matin, de la rue Contrescarpe, au bout de la rue Dauphine , des carrosses pour aller à Orléans en deux jours et revenir à Paris de même, lesquels conduisaient toutes sortes de personnes, hardes et bagages, or et argent.

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Boudet n'inventa donc rien quand il entreprit, en 1745, la publication de ses Affiches de Paris, avis divers, etc. ; seulement, aux matières qui faisaient l'objet des feuilles précédentes il ajouta quelques nouvelles rubriques : ventes ou inventaires, billets d'enterrement, cours des changes et effets commerçables. Mais ce qui fit surtout remarquer la nouvelle feuille, ce fut son format étrange : c'est un in-8° oblong, qui présente absolument la forme d'une colonne d'un de nos grands journaux; les rubriques sont placées en manchettes. Elle paraissait deux fois par semaine, le lundi et le jeudi, et coûtait 24 livres.

Suivant Barbier, les Affiches de Boudet auraient duré du lundi 22 février 1 745 au lundi 3 mai 1 751 , et formeraient 7 vol.; l'exemplaire que nous avons eu entre les mains ne commençait qu'au 3 janvier 1746. Quoi qu'il en soit, il paraît que la spéculation était bonne, car elle excita de hautes convoitises. Lebas de Courmont, fermier général, étant devenu , avec un chevalier de Meslé ou Meslay, propriétaire de la Gazette de France, qu'il avait achetée de l'abbé Aunillon, revendiqua les Affiches comme une émanation de son privilège, et Boudet, qui ne les publiait qu'en vertu d'une permission tacite, fut contraint de les céder.

Cela du moins résulte, pour le fond sinon pour les détails, d'une note manuscrite que nous avons

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trouvée annexée à un des volumes de la Bibliothèque impériale, et qui nous a paru assez intéressante pour que nous la reproduisions.

Dès 470$, et peut-être avant, on voit que le plan des Petites Affiches était en activité, et qu'il avait été abandonné depuis.

Vers 1747 à 4750 deux particuliers se sont donnés comme auteurs de ces annonces.

Le sieur Antoine Boudet, libraire imprimeur de Paris, les avait reproduites dans le public sous un format nouveau, et elles prenaient faveur en raison de leur utilité.

Le chevalier de Meslé prétendait en avoir conçu le projet, et l'avoir présenté au ministre de Paris, dans les bureaux duquel l'affaire avait langui pendant quelques années. Le chevalier de Meslé avait servi et fait les campagnes de Bohême sous le maréchal de Belle-Isle. Ce militaire, homme d'esprit, parlant bien, noble et généreux dans ses procédés, bon officier, prétendait à des récompenses et à des dédommagements du sacrifice de sa fortune. Le privilège qu'il demandait était un moyen de le satisfaire sans qu'il en coûtât à l'Etat, et il fondait avec raison les espérances de son bien-être et de celui de sa famille sur l'exécution de son projet.

Les Affiches entre les mains du sieur Boudet réveillèrent ses sollicitations auprès des ministres ; il démontra qu'il n'aurait pas dû être prévenu, et obtint enfin un privilège générai aussi étendu que celui accordé dans le siècle dernier à Renaudot. L'Affiche de Paris, celle projetée pour la province, et la Gazette de France, étaient comprises dans ce privilège.

M. de Meslé donna la rédaction de la Gazette à M. de Querlon, puis aussi les Affiches de province, qui seront toujours recherchées par les amateurs de la bonne et saine littérature. M. l'abbé Aubert, bien connu par ses talents, fut chargé de l'Affiche de Paris, imprimée, dès l'époque de sa publicité, de format in-8°, et il était difficile de faire un meilleur choix.

Après plusieurs années de succès de ces papiers périodiques,

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très-utiles pour le propriétaire, il vendit son privilège à M. Le Bas de Courmont, fermier-général, et appuyé de la faveur de la maison de Noailles (4).

Les rédacteurs furent continués dans leurs travaux, M. de Querlon jusqu'à sa retraite chez M. de Baujon, M. l'abbé Aubert jusqu'après la mort de M. de Courmont et de M. le duc de la Vrillière.

Les changements étant alors fréquents dans le ministère, la famille de Courmont, dénuée d'ailleurs de son protecteur, M. de la Vrillière, et lasse de bien des difficultés qu'on suscitait dans les bureaux, ayant joui paisiblement pendant bien des années d'un gros revenu, transigea avec une compagnie qui se présentait et qui était portée en raison des sacrifices qu'elle consentait à faire. Enfin on envisageait les privilèges comme contrats qui devaient avoir force mutations et devenir utiles à plusieurs. Les opinions se montaient grandement aux innovations ; l'amour de l'argent devenait l'idole du jour : les Affiches furent mises sous la dépendance du ministre des affaires étrangères, M. de Vergennes, qui, établissant une forte redevance sur tous les papiers périodiques, voulait s'en faire un fonds de pensions à distribuer aux gens de lettres, etc.

A l'égard d'Antoine Boudet, qui avait succombé dans sa courte possession sous le crédit des amis du chevalier de Meslé, il s'en consola, ayant un fonds de philosophie et de courage, et s'occupa d'autres entreprises. Il avait de la littérature ; mais il était singulier dans sa mise, dans sa manière de vivre, dans ses goûts, et bizarre très-souvent par l'austérité de ses mœurs. Ce n'est pas tout : il était dévot à la manière des Espagnols, chez lesquels il avait fait quelques voyages, et homme de parti. Sans avoir eu de démêlés avec les Jésuites, il était devenu l'ennemi de ce savant corps, et, dès les approches de leur destruction, il fut le correspondant le plus zélé de ceux qui les attaquèrent en France, en

(4) Malgré ce qu'il avait recueilli pendant sa propriété, et une somme de trois à quatre cent mille livres à lui donnée par M. de Courmont, le chevalier de Meslé est mort sans aisance.

Espagne et en Portugal ; il publia tous les libelles contre eux, quoique son commerce ne dût pas l'assujettir à un tel ordre de petits ouvrages. Il est parvenu à un âge avancé, après s'être marié, à plus 'de 60 ans, avec une jeune personne fort aimable : dernière singularité , qui frappa sa famille et tous ceux dont il était connu, sans les surprendre.

Nous avons peu de chose à ajouter à cette note. Nous croyons cependant devoir insister sur cette division des Affiches en deux feuilles distinctes, parce qu'elle est de nature à jeter de l'incertitude et de la confusion dans les recherches.

Les dépossesseurs de Boudet se contentèrent d'abord de continuer purement sa publication, en en changeant le format, néanmoins, et en en transportant le siège au Bureau d'adresse et de rencontre, rue Baillette, vis-à-vis l'hôtel de la Monnaie. Mais dès l'année suivante, 1750, ils la scindèrent, et publièrent une feuille pour la province et une pour Paris. Dans l'usage, on désigna la première sous le nom de^I'Affiche de province, et l'autre sous celui de l'Affiche de Paris ou les Petites Affiches. Du reste, et c'est là ce qui pourrait induire en erreur, rien dans le titre n'indique cette division ; il est le même pour les deux feuilles : Annonces, affiches et avis divers; mais le format est différent : l'Affiche deParis, celle rédigée par l'abbé Aubert, est un in-8° plein; l'Affiche de province, rédigée par Querlon, est in-4° à 2 colonnes. Celle-ci était hebdomadaire, et l'autre

paraissait deux fois par semaine. Elles coûtaient, la première 24 et 30 liv., la deuxième 7 liv. 10 sols. En 1778, l'Affiche de Paris ajouta à son titre : ou Journal général de France. L'Affiche de province adopta également ce sous-titre en 1784, en même temps qu'elle triplait sa périodicité; mais dès 1 761 , son titre était devenu, par interversion : Affiches, annonces et avis divers. En 1785, l'abbé de Fontenai, qui avait succédé à Meusnierde Querlon depuis 1779, lui donna le nom de Journal général de France, et en fit au moment de la Révolution un journal politique quotidien. Interrompu depuis le 10 août 1792, le Journal général de France fut repris le 1 er vendémiaire an Y, et publia comme annexe des Petites affiches, annonces et avis divers.

Mais lés véritables Petites Affiches, c'était la feuille de l'abbé Aubert, qui persista jusqu'en 181 1 dans sa forme et sa spécialité, mais en prenant des accroissements successifs qui en avaient de beaucoup augmenté l'importance. Composée seulement de 8 pages dans l'origine, elle avait été d'abord augmentée de 4, puis de 8, au moyen de suppléments. A partir de janvier 1777, chaque numéro fut composé régulièrement de 16 pages. C'était un premier effet de la concurrence : le Journal de Paris venait d'être créé, et menaçait les Petites Affiches d'une rivalité dangereuse. Pour lui tenir tête, les propriétaires de cette dernière feuille imaginèrent

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d'y annexer une feuille littéraire, paraissant, comme les Petites Affiches, deux fois par semaine, mais à des jours différents, en un cahier de 1 6 pages également, et coûtant le même prix. Cette annexe, sous le nom d'Avis divers, commence avec Tannée 1 777 ; elle contenait « toute sorte d'avis instructifs concernant l'agriculture, le commerce, les sciences et les arts. » On pouvait s'y abonner séparément.

Le 22 décembre 1778, les deux feuilles furent réunies en une seule, et à partir de ce jour les Petites Affiches parurent tous les jours, en un cahier de 8 pages. Le prix en fut porté à 30 livres pour Paris, et 37 liv. 10 sous pour la province.

L'Affiche de province, en bonne sœur, annonça ainsi cette transformation de l'Affiche de Paris, qui fut d'ailleurs l'objet d'un prospectus pompeux, où Ton remontait à l'origine des affiches, « dont on avait puisé l'idée dans un passage des Essais de Montaigne, si bien qu'aucun ouvrage périodique, quel qu'il fût, ne pouvait faire preuve d'une ancienneté aussi respectable » (1).

(i) Nous voyons les rédacteurs de la Gazette et des Petites Affiches, réclamant les annonces comme une émanation de leur privilège, essayer à plusieurs reprises de faire remonter leur droit jusqu'à Renaudol, lequel, « par succession de temps, aurait divisé ses feuilles en deux classes : l'une consacrée aux grands objets de la politique, au récit des événements que fout naître les iutérèts respectifs des puissances; l'autre affectée aux relations d'une moindre importance, aux annonces et avis qui ont pour but l'avantage réciproque des particuliers. C'était, disait-ou uans le cas qui nous occupe, ce second ouvrage, remis en activité il y a près de trente ans, dont on avait déjà grossi considérablement le volume, par nécessité, vers 1761 et encore en 1777, qu'on intitulait Journal général de France, et qui allait dorénavant paraître chaque jour. » Meusnier de Querlon va jusqu'à dire que Renaudot désignait ses feuilles d'annonces sous ce dernier titre, ce qui n'a

La célérité avec laquelle le public désire aujourd'hui d'être servi pour être instruit des différents objets indiqués dans la feuille des Annonces, affiches et avis divers pour Paris, la nécessité même de publier ces objets le plus tôt qu'il est possible, ont excité le zèle d'une nouvelle compagnie, propriétaire du privilège de cette feuille, pour la faire paraître tous les jours, en huit pages in-8°. On a ajouté à son titre celui de Journal général de France, qu'elle a eu dans l'origine, et qui renferme tous les articles compris, selon les lettres patentes expédiées à ce sujet il y a près de trente ans, sous la dénomination d'Avis instructifs concernant le commerce, l'agriculture, les sciences, les arts, et donnant la connaissance des découvertes relatives à ces divers objets. Cette feuille, rédigée selon le nouveau plan adopté par le ministère, doit renfermer les observations météorologiques les plus importantes; les prix arrêtés par la police pour certaines denrées ; toutes les représentations, jour par jour, des spectacles, même de ceux des boulevards ; le tirage des loteries, aussi par jour ; les paiements à l'Hôtel de ville, ainsi que le cours des effets commerçâmes et des changes de la veille. « Il est aisé de sentir, est-il dit dans le

prospectus, de quel avantage inestimable sera la célérité d'un tel service, pour les particuliers qui voudront acheter, comme pour ceux qui voudront vendre ; pour les personnes qui auront de l'argent à placer, comme pour celles qui auront un emprunt à faire ; pour quiconque aura une place d'intendant, de secrétaire, de précepteur ou de valet de chambre à donner, comme pour tout sujet qui se trouvera dans le cas d'en chercher une ; en un mot, pour les différentes classes de citoyens, tant grands que petits... On y fera mention de l'arrivée et du départ des vaisseaux français ët étrangers, des armements, des prises, des accidents de mer, etc. Tout ce qui arrivera d'intéressant et de curieux, tant dans la capitale que dans les principales villes du royaume, y sera consigné régulièrement. Ces objets deviendront aussi plus

pas besoin d'être réfuté. En général, le vague de leurs réclamations laisserait à penser qu'Us n'étaient pas parfaitement sûrs de leur fait. — Les propriétaires des Petites Affiches actuelles, dédaignant ces ambages, ont bravement inscrit en tète de leur feuille : L'origine db ce journal remonte a 1613!

LES PETITES AFFICHES H9 piquants étant présentés tous les jours, parce qu'ils seront tous de fraîche date, et que le public en aura par cette voie les prémices. On croit pouvoir espérer à cet égard de puissants secours, même pour les objets sur lesquels l'administration jugera utile de satisfaire promptement la curiosité des citoyens. La publication des annonces, avis, instructions, notices, pièces détachées, et autres bulletins quelconques qu'on voudra y faire insérer, suivra d'aussi près qu'il sera possible leur enregistrement au bureau des Affiches, où l'on continuera à les recevoir gratuitement, pourvu qu'ils soient signés d'une personne connue.

On ajoutait enfin que chaque feuille, loin d'offrir beaucoup de remplissage, comme le Journal de Paris, présenterait de quoi satisfaire l'intérêt, la curiosité et le goût des lecteurs.

Telles étaient les promesses de la nouvelle compagnie qui avait traité du privilège des Petites Affiches, et ces promesses furent assez bien tenues, grâce à l'habile critique qui était chargé de leur rédaction. L'abbé Àubert, par ses articles pleins de malice, de goût et d'érudition, fit pendant vingt ans la fortune de cette feuille, dont la. destinée semblait si étrangère aux lettres. Aujourd'hui ces brillants feuilletons qui valurent à leur auteur tant de célébrité et d'injures sont tombés dans un injuste oubli; ils mériteraient autant d'être recueillis que ceux de Geoffroy, de Dussault, etc., et seraient fort utiles pour l'histoire littéraire du règne de Louis XVI .

Cependant la littérature n'occupait dans les Petites Affiches qu'une place assez étroite et mal définie;,

l'Affiche de province était, et cela depuis son origine, plus foncièrement littéraire; les annonces n'y formaient qu'un accessoire presque insignifiant. A la fin de 1783, ses propriétaires, pour mieux soutenir encore la lutte contre le Journal de Paris, décidèrent qu'elle paraîtrait trois fois par semaine, et que, comme elle n'était pas astreinte aux mêmes détails minutieux et journaliers que l'Affiche de Paris, elle embrasserait avec plus d'étendue les matières de goût, de littérature et des sciences; qu'elle comprendrait en outre les matières traitées jusque-là dans la Gazette et le Journal d'agriculture, commerce, arts et finances, qui lui avaient été réunis.

Le journal de Querlon est assurément le recueil le plus intéressant pour la bibliographie et l'histoire littéraire de la dernière moitié du xviu c siècle. Tous les livres nouveaux, non seulement y étaient an* noncés, mais étaient l'objet de notices exactes, et d'une telle précision dans leur brièveté qu'elles font parfaitement connaître le fond, la substance, et même la forme de chaque ouvrage. Une rare qualité encore de ces analyses, c'est leur impartialité; c'est là surtout ce qui distinguait cette petite feuille, « dont tout le mérite peut-être, dit Querlon luimême, — et les contemporains ont généralement confirmé son témoignage, — est d'être vraie, autant qu'il était en l'auteur d'être instruit; d'où la passion du moins est bannie, puisqu'il est aisé de voir,

commé l'abbé d'Olivet disait l'avoir remarqué, que l'auteur n'a ni amis ni ennemis ; sans partialité surtout; où, par conséquent, aucune secte, aucune cabale, aucun parti, nulle espèce de liaison d'habitude ou de société, pas même quelque conformité dans la manière de penser, n'influent de quelque façon que ce soit; ce qu'il est aisé de prouver par la retraite dans laquelle l'auteur a vécu de tout temps. »

Le premier numéro de chaque année commence par un avertissement ou discours préliminaire, où Querlon tantôt trace le tableau du mouvement intellectuel de l'année précédente, tantôt traite quelque question littéraire, et quelquefois donne des explications sur son recueil; voici celui de 1759 :

Novita, Varieta, Prestezza : voilà depuis cinq années les caractères de notre feuille, et c'est par conséquent la devise que nous sommes en droit d'adopter. Si le public est accablé de tant d'écrits périodiques qui se multiplient tous les jours, Je nôtre a du moins l'avantage de ne fatiguer ni l'attention, ni la bourse. C'est le moins cher de tous, le plus court, le plus tôt lu, le plus tôt oublié peut-être, et peut-être encore un de ceux qui demandent le plus de soin : car, pour entretenir un instant le public toutes les semainés, il faut s'y être préparé quelquefois pendant plusieurs jours, et Ton n'obtient pas sans travail cette précision rigoureuse, cette manière concise et serrée qu'exige la nature de notre feuille. Aucun de nos lecteurs n'ignore comment cette feuille est devenue peu à peu presque entièrement littéraire ; il est question de savoir si elle y a gagné ou perdu. Si nous nous réglons sur les témoignages qui nous viennent de temps en temps de la part de nos abonnés, tout nous autorise à penser qu'elle est actuellement sous la forme la plus propre à remplir notre but, qui est d'ins-

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truire et d'amuser. En effet, de tous les objets différents qu'elle embrasse aujourd'hui, comme autrefois, et dont l'uniformité seule est bannie, il parait que la connaissance des livres n'est pas celui qui plaît le moins. Cependant, nous le répétons encore, nous ne prétendons point élever cette feuille au rang des journaux : elle n'en est que V avant-coureur. Ce nom la définit très-bien, et lui conviendrait uniquement si elle n'était mêlée d'autres matières. Mais elle est faite de façon qu'elle peut tenir lieu des journaux à ceux qui ne les liraient point quand elle ne subsisterait pas, tandis qu'elle peut en exciter d'autres à les consulter pour avoir des mêmes ouvrages dont nous donnons une idée légère des notions plus étendues, plus profondes et mieux digérées. Ainsi, à ne considérer notre feuille que par la partie littéraire, voilà un point d'utilité très-sensible. Et quel spectacle elle offre encore aux yeux d'un lecteur un peu philosophique ! L'Affiche peint en raccourci toutes les vicissitudes humaines. Le tableau de ces mutations perpétuelles que subissent et les biens et les charges dont nous annonçons la vente, en nous retraçant notre condition naturelle, cadre, à ce qu'il nous semble, assez bien avec celui des écrits modernes, qui se succèdent rapidement, qui se poussent comme les flots et les vagues, qui s'effacent et s'engloutissent de même. Qu'il est curieux de contempler cette fermentation de tous les esprits empressés à nous faire part de leurs conceptions, et cette espèce de contagion qui a gagné tous les états, tous les ordres 1 On voit les livres, plus nombreux d'année en année, éclore abondamment en toute saison, comme l'herbe des prés croît au printemps, et avoir à peu près la même durée. Telle est toute la nature des choses : leur vie consiste à se reproduire ; sans reproduction point de mouvement ; sans mouvement, une inertie générale enchaînerait toute la matière. Mais, outre la vie productive , qui est commune à tous les esprits et plus ou moins active chez nous, il est une autre sorte de vie qui s'imprime à nos productions, et qui dépend purement d'autrui. C'est en les lisant qu'on vivifie nos ouvrages, il faut qu'ils soient lus pour être vivaces ; et que cette vie est courte encore ! Les livres, dont le poids sur-

charge la terre, sont dans les bibliothèques comme dans un tombeau ; ils y attendent que le besoin, ou simplement la curiosité, leur rende un souffle, un instant de vie, qui s'éteint dès qu'ils sont satisfaits. Changeons de point de vue : nous verrons dans la succession des livres la véritable métempsycose. Souvent l'àme et l'esprit d'un seul a passé dans une infinité d'autres, et sous mille formes différentes. Ici Platon se trouve en délire parmi les rêveries d'un sophiste qui l'a voulu distiller dans ses écrits ; là tout le bon sens de Montagne est dénaturé dans le verbiage d'un maussade et ennuyeux moraliste, etc., etc.

Truditur inde liber libro novilate placendus.

On ne se douterait pas que ce vers heureux est du vieux chancelier Gerson.

Querlon revient encore en 1 771 sur ce côté philosophique des Affiches, tout en donnant le programme de l'Affiche de Paris.

Le père Castel, qui avait la tête si philosophique, trouvait de la physique partout, et jusque dans les comédies de Molière. Pour nous, qui, loin de nous élever jusqu'au vol de la philosophie, ne la suivons que terre à terre, en adorant la trace de ses pas, nous cherchons uniquement le moral, et nous le trouvons presque partout inséparable du physique. On a fait la philosophie, et même la physique de l'histoire ; pourquoi ne ferions-nous pas aussi la philosophie des Affiches ? j'entends de celle de Paris, car l'Affiche de province, dont je suis chargé, quoiqu'un peu plus littéraire que l'autre, n'est pas, à beaucoup près, si philosophique. Analysons seulement la première.

Qu'y voit-on d'abord? Les biens seigneuriaux, les biens en roture, les maisons et les terrains à vendre ou à louer ; les charges, les offices et les rentes à vendre, etc. Voilà des mutations sans nombre, et, pour peu qu'on ait de philosophie, on doit se représenter aussitôt le tourbillon moral du monde où l'on vit, dans un mouvement presque aussi rapide que tous ceux de Des-

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cartes. Les terres, les châteaux, les biens-fonds, les charges, sortent d'une famille pour entrer dans une autre. Et quel spectacle pour un philosophe que celui de ces possessions si mobiles, de cette succession continuelle qui substitue de nouveaux maîtres aux anciens, et sans cesse subroge de fait environ la moitié des hommes à l'autre ! On serait tenté de croire qu'il n'y a point de possessions réelles, et que tous les hommes, sans exception, sont tout au plus de simples usufruitiers : car, dans moins d'une génération, la plupart des biens ont changé de maîtres et sont souvent dénaturés. Les grandes terres et les grandes charges, qui font les titres de ces familles distinguées par le nom de maisons (que nous tenons des Romains), ne sont pas à l'abri de ces révolutions, par les mariages, les alliances, les morts, les échanges et les changements de fortune.

Viennent ensuite les ventes de meubles et d'effets, de garderobes, d'équipages, etc., soit par décès, soit à l'amiable : sujet des mêmes réflexions. On voit encore ici combien sont courtes les jouissances humaines ; combien les dépouilles de l'opulence et du luxe passent promptement en d'autres mains, qui, dans quelques moments — que nous appelons des années, — en seront dépouillées à leur tour.

Il est curieux de considérer tous ces rapides passages, et l'on est forcé de penser comme ce derviche qui prenait le palais d'un sophi de Perse pour un caravansérail. Quiconque, à dater du renouvellement des Affiches de Paris, en 4751, ferait le dépouillement des terres, des maisons et des charges vendues, ou suivrait toutes leurs mutations, en trouverait qui depuis vingt ans ont changé au moins cinq ou six fois de possesseurs ou de titulaires.

L'article des ventes, si nécessaire et toujours intéressant pour tous les besoins ou les goûts qui se trouvent à satisfaire, est encore assez piquant pour un curieux, un philosophe, qui veut se procurer le spectacle de ces précieuses bagatelles, de ces inutilités somptueuses consacrées par le luxe et la vanité, surtout si, , sans éprouver secrètement aucune sorte d'humiliation, il peut se dire de bonne foi : « Que de choses dont je puis me passer, dont

la nature ni la fortune, ou mes seuls désirs, ne m'ont pas fait de tristes besoins! »

Les annonces et avis divers, qui suivent les ventes, indiquent différents objets de commerce : ce qu'on a perdu, ce qu'on a trouvé, toutes les demandes particulières qui peuvent rapprocher les membres de la société par le lien de l'intérêt. Cet article est une heureuse idée de Montagne, que sa philosophie n'empéchait point, comme on voit, de s'occuper du bien public, mais utilement.

Suivent les enterrements, et ce petit nécrologe, indépendamment de son utilité dans l'ordre civil, avertit la société de ses pertes dans toutes les classes des citoyens; et le philosophe qui calcule la durée de la vie humaine a sous les yeux, deux fois par semaine, l'inventaire de notre mortalité.

Quant au thermomètre des changes et des effets commerçâmes qui termine chaque feuille, c'est un autre objet de calculs et de spéculations, qui ne rassure pas toujours sur la solidité des biens que procure ce genre de commerce, et qui fait souvent bien des philosophes malgré eux.

Citons encore deux passages qui ont plus particulièrement trait à notre sujet.

Et cœrue fercula nostrx Malim convivis quant placuisse cociê.

(Martial.)

Pline l'historien avait 4 observé, dès son temps, que la plupart des hommes se faisaient plus valoir par l'esprit des autres que par leur propre esprit : Ingenw plerique alieno magis commendantur quam suo. (Hist. nat., liv. 34, chap. 10.) Cette observation, qui, depuis les Romains, s'est vérifiée de plus en plus chez toutes les nations instruites, n'indique maintenant qu'un usage fort simple établi généralement partout : car ce ne sont pas seulement les compilateurs et les [rapsodistes, si multipliés parmi nous, qui tirent toute leur existence des pensées d'autrui ;

les traducteurs, les éditeurs, les commentateurs, les critiques môme, les littérateurs, les bibliographes, enfin la nombreuse classe des hommes illustrés par l'esprit d'autrui , de ceux à qui leur propre esprit n'aurait jamais fait aucun nom, et dont la réputation tient à ce lustre d'emprunt, sont dans le cas de l'observation. Mais ce sont les journalistes et les écrivains qui remplissent le même objet, à quelque titre ou sous quelque forme que ce soit, que Pline semble ici désigner plus expressément, et comme s'il les avait devinés.

Ainsi la véritable devise de tous les écrivains do ce genre, de ceux qui écrivent sur ce qu'on écrit, qui font des livres sur les livres (suivant l'expression d'un Anglais, comme madame de Maintenon disait de l'Académie française qu'on y parlait sur la parole), c'est le mot de Pline. Il peut même aujourd'hui s'appliquer à plus des trois quarts et demi de ceux qui prétendent à la réputation d'esprit, en quelque sens qu'on le prenne ; et en attendant que les journalistes l'adoptent uniquement pour leur cri de guerre, nous nous en emparons pour cette feuille. Il est sans doute assez fâcheux que la réflexion de Pline diminue un peu l'importance qu'on s'efforce d'attacher aux journaux ; mais la petitesse de notre feuille la dérobe à cette humiliation.

Quand Photius, pour se rendre compte à lui-même, ainsi qu'à Taraise, son frère, des livres en tout genre qu'il avait lus, faisait les notices et les extraits qui composent sa Bibliothèque, il n'imaginait sûrement pas que ce travail dût jamais lui faire presque autant de réputation que son fameux schisme, et produire un jour cette foule de journaux dont il est le père. Il ne pensait à rien moins qu'à poser le modèle, puisqu'il dit simplement de chaque ouvrage : Je l'ai lu. Cependant, par tous ses extraits, on voit que personne ne lisait pour lui, qu'il lisait, en effet, lui-même, et qu'il est toujours plein du livre qui l'occupe ; en sorte qu'aucun journaliste ne pourrait aujourd'hui mieux faire. Or, comme alors les livres étaient rares ou d'unô acquisition difficile, il fait souvent de très-longs extraits, suivant la nature de l'ouvrage.

On sait que c'est la Bibliothèque de Photius qui fit naître à

l'auteur des premiers journaux publiés en France, M. de Sallo, l'idée de ce genre d'ouvrage qui met à contribution tous les autres. Mais notre premier journaliste, voyant la facilité qu'on avait de se procurer des livres depuis que l'imprimerie était inventée, n'avait garde de modeler ses extraits sur ceux de Photius. Son but n'était que d'indiquer les ouvrages, et de courtes notices où il s'attachait seulement à les caractériser suffisaient aux gens de lettres. L'abbé Gallois, successeur de Sallo, crut mieux remplir toute l'idée du Journal des Savants en allongeant considérablement ses extraits ; et le président Cousin , qui vint après lui, plus prolixe encore, y donna la majestueuse étendue qu'ils ont conservée dans ce journal et dans tous ceux qui l'ont suivi.

Le motif qui fait allonger ces extraits serait-il donc encore de tenir lieu des livres mômes à ceux qui ne peuvent se les procurer aisément, ou de nous dispenser de les lire? On voit, en tout cas, qu'ils produisent l'un ou l'autre effet pour beaucoup de personnes; mais il y a deux inconvénients : 4° Ces extraits, quelque bien faits qu'ils puissent être, ne représentent pas toujours fort exactement certains ouvrages, dont il faut avoir vu l'ensemble, et souvent ce qui peut le moins être extrait, pour bien les connaître. On n'est donc pas toujours instruit autant qu'il faudrait l'être, même en lisant tous les journaux, qui diffèrent peu, si ce n'est par la forme, pour bien juger d'un ouvrage. 2° Ces journaux sont devenus eux-mêmes et deviennent de jour en jour si volumineux, qu'ils formeraient seuls une nombreuse bibliothèque, où l'on aurait toujours à désirer les ouvrages qu'il est intéressant d'avoir en nature. Si le but de ces longs extraits est de former le jugement des lecteurs, n'est-il pas à craindre pour nous que le journaliste, en voulant nous apprendre, en homme pratique, la manière de bien penser dans les ouvrages d'esprit et autres, ne nous donne que sa manière de penser, de voir, de juger ? Et qui nous garantira que c'est la meilleure ?

Je n'ai garde de m'élever contre la multitude des journaux. Plus il y a de concurrence et de choix dans le débit d'une denrée,

plus on trouve à s'accommoder dans la foule. Le seul inconvénient qu'il y aurait dans leur trop grande multiplication ne regarde absolument que ceux qui, n'envisageant que le produit, en seraient volontiers les monopoleurs, puisque personne n'est contraint à les prendre. Qu'ils se nuisent réciproquement, qu'un journal s'élève à Paris sur les ruines d'un autre journal, qu'importe au public ? Que lui fait l'intérêt de quelques particuliers ?

Si l'art de se faire valoir par l'esprit des autres est déjà trèsancien, puisqu'il existait longtemps avant Pline, il faut convenir que les journalistes, les faiseurs de feuilles, etc., ont si bien affermi leur possession, qu'on ne s'avise plus de la contester, et qu'ils moissonnent partout. Nous n'examinerons point quels sont 1p« grands fruits que les lettres tirent des journaux, ni si, depuis leur invention, il s'est formé par leur secours ou se forme encore de plus habiles gens. Il parait que les connaissances sont au moins par là plus répandues. Si l'on objecte que plus les journaux semblent en faciliter l'accès, plus aussi le goût du travail a sensiblement diminué, comme on s'en aperçoit de reste au ton superficiel ou frivole de la littérature moderne, eh 1 n'estil pas bien commode et bien agréable de savoir tout, sans rien apprendre ; de pouvoir, avec peu de fond et beaucoup de montre ou de surface, figurer parmi les gens instruits ? Voilà le mérite particulier de notre âge ; on ne peut trop l'en féliciter. Tant que nous aurons des journaux et des dictionnaires portatifs, il n'y aura, dans aucun ordre, d'ignorance absolue; tout le monde aura l'air d'être instruit, les gens de lettres fourmilleront, etc., etc.

Sur la Critique et sur les Critiques

Méchant métier que la critique et tout exercice d'esprit, où, renonçant à flatter les hommes, on cherche seulement à les éclairer sur la faiblesse ou sur les défauts de leurs productions, et à répandre quelques lumières sur les objets dont ils s'occupent ! Le plus grand malheur de la critique, c'est qu'elle est rarement

utile aux écrivains qu'elle intéresse; ce sont toujours ceux qui en profitent le moins, et la raison en est claire. L'amour-propre qu'elle a blessé ne sent que la piqûre de ses traits, et, tout occupé de ce qu'il croit son injure, il ne voit plus ni les fautes qu'on lui montre, ni le vrai qu'on lui fait apercevoir. Aussi toute critique, même la plus pure de passion, de personnalité, d'intérêt, changet-elle à présent de nom, et sous le nom de satire estrelle devenue odieuse.

Gependânt on se garde bien de s'élever directement contre Futilité de la critique, qui ne pourrait plus faire une question que chez les Cosaques ou les Tartares, s'ils s'avisaient jamais d'écrire : on affecte, au contraire, d'en sentir la nécessité plus que personne ; on feint même de l'aimer pour le bien des lettres, pourvu qu'elle soit adoucie ou compensée par les louanges qu'on croit encore plus mériter. Mais, comme on aimerait beaucoup mieux qu'il n'existât point de critique, sous prétexte de prêcher la politesse aux littérateurs, on cherche à leur insinuer l'esprit de dissimulation, de flatterie et de fausseté, dont on a pris le caractère, comme si tous ces faux ménagements pour la sensibilité d'un homme que personne n'a forcé d'écrire pouvaient intéresser le public, à qui l'on doit la vérité.

Les gens de la haute littérature (car il s'est introduit, depuis quelque temps, dans certains bureaux d'esprit qui prétendent représenter pour la capitale, une orgueilleuse distinction dont nous ferons part à nos lecteurs), les hauts lettrés donc ou leurs suppôts, emploient maintenant, pour décrier la critique, un moyen mis en usage avant eux, mais qui n'a jamais si bien réussi : c'est de diffamer ceux qui l'exercent, et par des inquisitions aussi fausses qu'odieuses, par les personnalités les plus outrageantes qu'on se permet exclusivement, en parlant toujours de politesse littéraire, de les noircir publiquement, de les déchirer en toute occasion. On leur prodigue les noms de Zoiles; on les compare aux Algériens qui vivent de destructions ou de rapts : comparaison que Ton prétend même avoir été adoptée par l'abbé besfont. Nous n'avons connu ce critique qu'environ deux ans

avant sa mort ; mais nous lui avons vu trop de bon sens pour croire cette absurde anecdote qu'un assez mince rapsodiste a répétée d'après les libelles. La comparaison, d'ailleurs, est trèsfausse : car quels biens détruisent les critiques ? Quel est l'ouvrage exempt de défauts qu'ils aient attaqué pour le seul plaisir de le décréditer dans le public ? On serait fort embarrassé d'en citer un seul. Or, s'ils ne détruisent que le mal, c'est un bien pour la société. Ils vivent encore moins de rapt, puisque c'est uniquement le métier des compilateurs, des lexicographes, des compositeurs d'Esprits, d'Anas,de Porte- feuilles, d'Anecdotes, etc., qui tous sont de vrais Algériens.

Les critiques, gens isolés, et dès là, si ce n'est par caractère, au moins fort éloignés par état de toutes factions littéraires, sont encore accusés de cabale, et par qui? Par les novateurs, par tous les chercheurs d'esprit, par ceux môme qui, pour changer toute la face de la littérature, veulent nous donner pour des chefs-d'œuvre les écrils de quelques modernes, encore loin de la perfection des bons ouvrages du dernier siècle; par les admirateurs des Perrault et les vrais Zoïles de l'auteur du Lutrin, de Y Art poétique; enfin par une cabale réelle d'écrivains tous calqués les uns sur les autres, dont presque aucun n'a de caractère à soi, et parmi lesquels il en est qui, convaincus d'avoir semé des satires et des petits vers clandestins (même avant d'avoir su faire des vers), croient avoir fait tout oublier par l'excès de leurs flatteries.

Les critiques, si vilipendés dans leurs écrits récrimina toi res, ne sont donc point, à beaucoup près, tels que ces messieurs les représentent. Ce sont, au contraire, de bons citoyens qui font, dans la république des lettres, une fonction utile à la société, puisqu'on peut les regarder comme les essayeurs de monnaies courantes : car, pour empêcher qu'il ne se glisse dans le commerce de méchant billon, des pièces fourrées, de faux or ou de l'argent à bas titre, ils font l'essai des espèces littéraires et les mettent au creuset du goût, des règles de la nature et de l'art. Est-ce leur faute si toutes ces espèces ne tiennent pas la coupelle? Ces impitoyables critiques dont on réfute peu les cen-

sures, parce qu'il est plus aisé, plus court, de s'en tirer par une épigramme ou par des injures, sont, au demeurant, les meilleures gens du monde. Nous pouvons bien répondre au moins de ceux que nous sommes à portée de connaître : ne craignez point que ces gens-là aillent et viennent pour vous déchirer sourdement, ni qu'ils trament rien contre vous, soit pour vous fermer l'accès des grâces, soit pour vous noircir dans l'esprit de ceux qui vous pourraient être utiles ; ils n'en veulent qu'aux mauvais écrivains. Ceux principalement qui ont le courage de se détacher des emplois ou des dignités littéraires, qu'on n'obtient si souvent qu'à force d'intrigue, de souplesse, de basses manœuvres, sont incapables du moindre manège; c'est l'affaire de ces hommes doux, froids, tranquilles et maîtres d'eux-mêmes, qui, toujours complaisants, flatteurs, amis de tout le monde, mais sans aimer personne, et faux par principes ou par complexion, s'emparent des sociétés, y dominent, et tournent à leur gré les esprits. Quelques-uns même de nos critiques sont de très-bon commerce, et l'on pourrait leur reprocher plusieurs excès d'indulgence. Si leur censure n'épargne point les coryphées de la littérature, c est que toutes les fautes sont contagieuses, que tout tire à conséquence de leur part, et qu'enfin, s'il faut respecter Platon, la vérité doit être encore plus chère.

Ajoutons enfin que l'exemplaire de l'Affiche de Province appartenant à la Bibliothèque impériale contient de nombreux cartons, notes manuscrites et lettres autographes, qui offrent un intérêt facile à comprendre. On y trouve de curieuses révélations sur les susceptibilités, parfois bien étranges, de la censure, et aussi sur les démêlés que les rédacteurs avaient avec des imprimeurs timorés : celui de Querlon, notamment, poussait la prudence jusqu'à la peur et au ridicule.

Un exemple en fera juger.

Le n° 34, du 25 août, de Tannée 1773, est, dans l'exemplaire de la Bibliothèque impériale, en double état. Le premier contient, sous le titre de Une pensée à la Scrièque, l'article que voici :

La nature el la société forment ensemble le plus grand spectacle qui puisse jamais remplir l'esprit. La nature produit tout, et les hommes qui composent la société usent et abusent de tout. Quelle richesse et quelle profusion dans cette bienfaisante nature ! Quel serait le bonheur des hommes, si l'avidité du plus petit nombre n'en privait la plus grande partie ! Il n'est plus possible de rechercher l'origine des possessions ; les plus légitimes ou les plus anciennes auraient peut-être bien de la peine à soutenir l'examen le moins rigoureux. Mais, sans tomber dans le cynisme, peut-on considérer de sang-froid l'inconcevable inégalité du partage qui s'est fait parmi les hommes dans l'état de société ? D'un côté toute la peine, tout le travail, toute la misère; de l'autre toutes les aises de la vie, la mollesse, l'oisiveté, etc. Est-il donc deux espèces d'hommes? La nature a-t-elle formé la portion la plus nombreuse pour les privations, et la plus petite pour les jouissances ? La nature ne donne rien pour rien ; la terre la plus fertile exige à peu près la môme culture et presque autant de travail que celle qu'on défriche. Or, c'est ici l'affaire des hommes ; il faut bien qu'ils en soient chargés. Mais par quelle étrange politique ceux qui sont devenus les maîtres n'ont-ils établi leur bien-être que sur la misère réelle du plus grand nombre de ceux qui leur sont soumis? [Comment en est-on venu jusqu'à penser même que l'homme le plus utile doit être en même temps le plus malheureux; que celui qui cultive la terre et qui l'arrose de ses sueurs doit manger le plus mauvais pain, ou s'en passer quand l'exigera l'intérêt des monopoleurs ; que le vigneron, pour prix de ses travaux, ne doit point boire de vin, ou boire la lie de ses cuves? Car ce rare secret, le fisc l'a trouvé dans tous les pays

du monde, en s'attribuant tout le produit du travail de l'homme de campagne, en mettant tout le poids des impositions sur les subsistances de premier besoin, en les étendant jusqu'aux végétaux les plus vils. En vain la mer et les rivières nous offrent gratuitement une nourriture abondante qui ne coûte point de culture : pour qui sont-elles si libérales, si ce n'est encore pour un petit nombre d'hommes assez riches ou assez sensuels pour se procurer leurs productions au prix qu'il plaît au fisc d'y mettre ?] La mer a beau être féconde : une poignée d'hommes a réglé que vous ne mangerez jamais que le rebut du matelot, et vous le payerez relativement aussi cher que le riche paye l'esturgeon, parce que le résultat du luxe est d'être expié par le pauvre. Toutes les conditions bornées ignorent jusqu'à l'abondance physique , dont elles ne profitent jamais. Voilà donc le tableau que la nature et la société présentent à l'homme naturel : d'une part la nature très-féconde, jamais lasse de produire et jamais ingrate, si ce n'est quand elle y est forcée par l'inclémence des saisons ou par des accidents qu'on ne peut prévoir ; de l'autre une petite portion d'hommes qui jouissent seuls de ses bienfaits, et plus de dix mille malheureux pour un seul homme à son aise ou dans l'abondance.

Cet article est enfermé dans un crochet à l'encre, et quelques passages sont, en outre, marqués par des crochets particuliers. Au bas on lit cette annotation, qui s'adressait probablement au censeur, à qui Tépreuve était envoyée : « J'ai engagé M. de Q. à supprimer toute cette tirade. »

Au numéro sont joints deux billets manuscrits. Le premier, écrit au nom de l'imprimeur, est ainsi conçu :

M. Delatour présente ses très-humbles civilités à monsieur de Querlon, et lui observe qu'il serait nécessaire de supprimer ou

de changer la phrase qu'il a soulignée dans l'article : Pensée à la Sènèque. Il me charge aussi de lui demander sHl ne craint pas la colère d'un procureur au Chdtelet (4).

J'ai l'honneur, etc.

Au dos est la réponse de Querlon :

Je me suis conformé à l'intention de M. Delatour. J'ai retranché les monopoleurs, dont l'idée seule pouvait offenser quelques sots parmi le grand nombre de ceux qui le sont si publiquement. Le reste peut se dire, est écrit partout, et en termes encore plus forts, dans beaucoup d'ouvrages munis de permissions et de privilèges. Lisez ce qu'a écrit Linguet. A l'égard du procureur au Chàtelet, il m'est recommandé par ses confrères. Il n'entendra pas deux mots de son article, je le connais ; et d'ailleurs est-ce son métier que de faire des chansons et des drames qu'on le voit colporter luy-même au Châtclet, et pour lesquels il ne rougit pas de se faire donner six sols de ceux qu'il force d'en prendre.

L'autre billet est de la main de Delatour luimême :

(4) Voici l'article auquel il est fait allusion dans cotte phrase, article qui fut maintenu par Querlon, en dépit des scrupules de Delatour :

« Encore une pièce de cabinet : Le Triomphe de la vertu, drame en un acte et en vers, par M. Fardeau.

Soyez plutôt maçon, si c'est votre métier :

voilà ce que Despréaux adressait aux mauvais poètes de son temps, et ce qu'il dit à tous les rimeurs du nôtre; mais comme on veut être à la fois poète et maçon, c'est-à-dire mauvais maçon et plus méchant poète, son précepte n'est point suivi. M. Fardeau, qui est procureur au, Chàtelet, comme l'indique assez son adresse, était déjà connu par quelques chansons dont nos troubadours ambulants ont régalé la ville et les faubourgs. Mais avant de s'élever au cothurne, il aurait dû se faire instruire des règles de la versification, qu'il ne paraît pas soupçonner. Nous pourrions bien lui dire encore qu'il faut penser avant d'écrire; mais la seule lecture de sa pièce fera mieux apprécier son talent que tout ce que nous ajouterions. Ce serait mettre à la coupelle des scories de fer ou du plomb tout pur, que de discuter un pareil ouvrage; ce serait battre un homme à terre que d'en citer l'écrivain même au tribunal delà censure la moins sévère ou la plus relâchée. Ses amis ne sauraient trop lui répéter, d'après notre texte, qu'il est cent fois plus ridicule d'être mauvais poète que médiocre maçon. »

M. l'abbé BroLLier pense de même que moi, Monsieur, qu'il n'est pas possible que tout l'article enfermé entre crochets ici passe d'aucune manière. Réservez, si vous le voulez, toute cette

suite pour le temps où M. l'abbé de Graves sera de retour. Pour moi, je ne me risquerai pas de l'imprimer. Faites-moi l'amitié de substituer un autre extrait, et croyez que j'ai autant d'égard, dans cette demande, pour votre tranquillité que pour la mienne.

Sur le même feuillet on lit cette nouvelle réplique de Querlon :

21 aoust 4773.

Je ne conçois point du tout encore comment M. Delatour et M. l'abbé Brottier ont vu cet article.

Je puis protester que je n ay point eu en vue notre pitoyable administration. Le fisc est partout. Il y a plus d'impôts encore en Hollande et en Angleterre qu'en France ; je croyais m'ètre échappé seulement sur les monopoleurs, qui foisonnent et sont autorisés chez nous, parce que tout l'est devenu : j'ay rayé, sans hésiter cet article. Sur le reste, Linguet, dans sa réponse aux docteurs économistes, en dit vingt fois plus que moy, et dans les termes les moins ménagés. Je n'ai voulu donner qu'une vue générale des abus que la société fait de la nature au détriment du plus grand nombre, et cecy convient à tous les pays du monde. Je l'ai mémo dit expressément en parlant du fisc, qui partout a les mêmes procédés, et, n'ayant désigné aucun corps de finance, je croyais être à l'abri de toute répréhension.

Mais je défère également à l'autorité de M. Delatour et de M. l'abbé Brottier. Je n'ai que la chaleur du moment, et je sacrifierais trente feuilles à la tranquillité de tous ceux qui veulent la mienne. Je suis bien loin de tenir à de pareilles misères, etc., etc. Il est de toute vérité que je n'ay pas plus songé à notre gouvernemet qu'à celui du pape. C'est vous, Messieurs, qui en faites la satyre, et non moi.

m LES PETITES AFFICHES

L'article, en effet, fut anéanti, et il ne s'en trouve plus trace dans le numéro tel qu'il fut publié; il y est remplacé par deux alinéas, dont l'un, extrait d'une lettre de Provins, est relatif à des modifications à apporter à la flûte traversière pour en renforcer les sons, et l'autre vante les merveilleux effets d'une tisane éprouvée contre les rhumatismes et la paralysie.

En résumé les deux Affiches, rédigées parallèlement, ont, sous le rapport littéraire, nous le répétons, une véritable importance, que leur titre ne laisserait guère soupçonner, notamment celle de Querlon, à qui l'on ne rend pas aussi volontiers justice qu'à l'abbé Aubert. « Ce Querlon, dit La Harpe dans sa Correspondance russe, est un bavard, qui écrit, dans un style platement bourgeois ou ridiculement burlesque, des annonces de livres à acheter ou de maisons à vendre. » Querlon n'aurait-il pas assez admiré, assez chaudement prôné les œuvres de La Harpe ? ou faut-il chercher les motifs de ce jugement dans les circonstances où il a été porté ? C'est dans le compte-rendu d'une traduction de Perse, « auteur introduisible », par de Sélis, qu'on rencontre cet arrêt. « Les notes du nouveau traducteur, dit La Harpe, et la préface, sont pleines de raison et d'instruction ; on est fâché d'y trouver que M. Querlon, auteur des Affiches deProvitfce, est un

Aristarque célèbre. Ce M. Querlon. . . . Il est clair que M. Sélis a voulu être loué dans les Affiches, et que ne fait-on pas pour être loué dans les Affiches ! »

Les Mémoires secrets se montrent plus équitables : « M. Meusnier de Querlon, y lit-on à la date du 15 avril 1780, vient de succomber à ses infirmités. C'était un critique plein de goût, d'une logique adroite et sûre, un littérateur très-estimable, qui, entre autres ouvrages périodiques , a rédigé avec beaucoup de distinction pendant nombre d'années les Affiches de Province. On y remarque surtout communément cette impartialité si rare chez nos journalistes. 11 n'était d'aucun parti; aussi n'a-t-il pas été prôné comme il l'aurait mérité. Tout ce qu'on peut lui reprocher, c'est de n'avoir pas assez senti la dignité de son être en acceptant la place de bibliothécaire de M . Beaujon et en se mettant aux gages de ce Plut us, chez lequel il n'aurait jamais dû être que comme son ami. » Le Nécrologe dit, de son côté : « Si Ton détachait des Petites Affiches les articles qui concernent les ouvragesnou- ^eaux, on aurait peut-être le meilleur ouvrage qui ait paru en France. » C'est aller un peu trop loin sans cloute, mais ce qui est bien certain c'est que la Quille de Querlon, comme celle de l'abbé Aubert, abonde en faits curieux pour notre histoire littéraire n et que ces deux recueils mériteraient d'être consultés plus souvent qu'ils ne le sont.

Nous en dirons autant des Petites Affiches de Paris, ou Journal général d'annonces, d'indications et de correspondance, commercial, politique et littéraire, fondé en Tan VIII, en concurrence aux journaux précédents, et qu'il continua avec succès jusqu'à la fin de septembre 1811 (141 vol. in-8°). On lit en tête des premiers numéros : « Le sieur Ducrai-Duminil , rédacteur de ce journal, a pris des moyens pour le rendre aussi utile qu'agréable. Une longue pratique de ce genre de rédaction Ta mis à même d'apprécier tout ce qui peut être agréable au public. C'est ce qui a déterminé à fixer l'insertion de toute espèce d'avis ou annonce au prix de 1 5 cent, par ligne, et à donner à chaque abonné une insertion gratuite. La partie littéraire y sera traitée avec soin. On y trouvera les actes du gouvernement, les nouvelles intéressantes, ainsi que tout ce qui a rapport aux sciences, aux arts, aux spectacles, et principalement au commerce. Le bureau est composé de citoyens honnêtes, intelligents, versés depuis nombre d'années dans cette partie, et qui sont chargés de se prêter à toutes les modifications que pourraient exiger les circonstances, lorsqu'ils auront à traiter avec ceux qui accorderont leur confiance à ce journal. »

Le prix de l'abonnement était de 7 fr. 50 pour 3 mois, 1 3 fr. pour 6 mois, et 24 fr. pour l'année. Les frais de timbre se payaient à part, à raison

de 1 fr. 50 par mois, ainsi que les frais de grande et de petite poste. On promettait « d'avoir égard, pour le prix de l'insertion, aux infortunés qui demanderaient des places. »

Un décret impérial du 18 août 1814 , ordonnant la réunion des diverses feuilles du même genre, créa les Petites Affiches actuelles, qui furent désignées comme le seul journal où devaient être insérées les annonces judiciaires et toute espèce d'affiches et annonces. Elles commencèrent le 1 er octobre, à l'hôtel des Fermes, où elles sont encore aujourd'hui; mais elles conservèrent pendant quelque temps encore le titre et le format in-4° des anciennes Affiches, Le numéro se composait alors de 12 pages, dont les quatre dernières, sous la rubrique de Bulletin judiciaire, contenaient les annonces légales. Le prix de l'abonnement était de 15, 29 et 56 fr., plus 60 c. par mois pour les frais de poste.

Il s'était établi successivement dans diverses provinces des feuilles d'avis à l'instar de celles de Paris; mais ces petites feuilles étaient placées dans la dépendance, ou tout au moins sous la suzeraineté des Petites Affiches. Ainsi nous voyons l'abbé Aubert, en 1785, chargé par le ministère, en sa qualité de rédacteur du Journal général de France, et, comme tel, de chef de toutes les Affiches particulières qui

s'imprimaient dans les diverses provinces, de notifier à ses confrères les défenses ministérielles qui proscrivaient l'ouvrage de Necker sur les finances.

C'était , comme on le voit , un personnage que le rédacteur des Affiches, et cette petite feuille avait de grands privilèges. « Le service du roi, mandait Aubert au lieutenant de police, le 22 septembre 1787, je ne sais à quel propos, m'a été expressément recommandé, parce que Sa Majesté a témoigné plusieurs fois l'envie d'avoir les Affiches de trèsbonne heure , surtout le lendemain d'une pièce nouvelle. »

Ajoutons, pour terminer ce chapitre, qu'en même temps que les Petites Affiches, d'autres organes avaient été créés dans l'intérêt du commerce et de l'industrie; nous citerons :

Gazette du Commerce, de V Agriculture et des FinanceSy 1763-1768, 21 vol. in-4°. — Cette gazette se proposait démettre successivement sous les yeux du lecteur le tableau mobile de l'ancien et du nouveau monde. « Chaque négociant, en considérant les différentes parties de ce tableau, sera en état de faire ses combinaisons, d'apercevoir les nouvelles opérations auxquelles il lui sera permis de se livrer, de découvrir les nouvelles contrées où il pourra se créer utilement de nouveaux rapports, et il sentira sans cesse, par les exemples, la nécessité de s'appli-

LES PETITES AFFICHES iU

quer à l'étude d'une science aussi utile qu'étendue. Le public, par la lecture de cetté gazette, se familiarisera avec les idées, avec les combinaisons du commerce; l'esprit de la nation se fixera davantage sur cet objet important à mesure qu'il se rendra plus capable de connaître toutes ses ressources et d'en tirer le plus grand parti. » La Gazette du commerce promettait de donner des notices, des observations, des traits historiques relatifs au commerce, et elle aurait soin d'instruire le public sur les questions contentieuses qui s'élèvent dans le commerce, principalement sur les lettres de change, les assurances, le fret des vaisseaux, et sur les pertes, les naufrages, les échouements, la vente et les achats, etc.

Journal du Commerce, puis Journal d'Agriculture, du Commerce et des Finances, par Le Camus, l'abbé Roubaud, Dupont de Nemours, Mirabeau, etc.

1 759-1 783, 96 vol. in-1 2. Réuni au Journal général de France.

Mentionnons encore un Journal du Roulage et du Commerce de l'Europe, renfermant tous les renseignements qui pouvaient faciliter les opérations du commerce dans l'intérieur du royaume et dans toute l'Europe; un Gazetin des Comestibles, destiné à faciliter, en faveur des fournisseurs et des consommateurs, des communications et des relations de la capitale aux provinces, et de celles-ci entre elles t avec Paris et avec l'étranger.

Marseille avait dès le milieu du siècle dernier des feuilles dites Manifestes , contenant le détail des cargaisons de tous les bâtiments qui entraient dans son port, avec indication du lieu de départ, du nom du navire, de celui du capitaine et du propriétaire ou cosignataire des marchandises. Les Manifestes paraissaient deux fois la semaine, et coûtaient 24 livres.

Nous aurons, du reste, occasion de revenir sur ces matières.

Aux Petites Affiches se rattache le souvenir d'un certain Gazetin du Patriote, qui parut en 1774, et qui mérite bien que nous lui consacrions un souvenir. Et d'abord je dois vous dire ce que c'était que ce Gazetin, car son titre, en vous reportant à quelques années plus tard, pourrait vous égarer bien loin : c'était une sorte de gazette de l'état civil, l'annonce des naissances, des mariages et des morts. Si l'on en croit le littérateur propriétaire de cette feuille, un traité serait intervenu entre M. de Courmont, propriétaire du privilège desPetites^Affiches, et madame la baronne de Tott, pour l'établissement de ce gazetin; mais cette dame étant morte, et de Courmont ayant refusé d'exécuter le traité, le littérateur pour lequel avait agi madame de Tott obtint

en son propre et privé nom le privilège d'un papier public qui devait faire époque dans les fastes des papiers publics. Ce brave homme avait foi dans l'utilité de son œuvre; il comprenait cependant que sa spécialité n'avait en elle-même rien de bien attrayant : aussi promettait-il d'y joindre beaucoup d'accessoires qui en devaient faire le plus intéressant de tous les journaux. « Et il n'eût point hasardé cette assertion s'il n'eût été assuré de pouvoir tenir même plus qu'il ne promettait : il était trop pénétré du respect dû à cette partie du public juge souverain en fait de réputation. Qu'on le laisse faire, et les souscripteurs seront avant peu très-étonnés de ce qu'il aura imaginé pour mériter et leurs suffrages et ceux du public en général : le titre de Patriote , qu'il a adopté, est un engagement sacré dont il connaît toute l'étendue. » Mais il faut le temps. « Le public est trop équitable pour penser que dans un établissement de ce genre on puisse avoir acquis toute la perfection à laquelle on se

propose d'atteindre Quand son travail aura

prouvé au public combien ses vues méritaient d'être secondées, ceux mêmes qui auraient été plus difficiles à convaincre de son utilité seront les premiers à l'applaudir. La première beauté qui vit un rosier pendant l'hiver dut dédaigner cet arbrisseau informe; aux premiers jours du printemps, elle dut fuir une tige qui ne pouvait se couvrir de feuilles

sans s'armer d'épines; au mois de mai la reine des fleurs vint à éclore : hiver, épines, tout fut oublié. En talents, en ouvrages, en établissements, voilà l'histoire du génie et du zèle. »

Mais, hélas ! ce pauvre gazetin ne put sortir de rhiver et des épines. 11 remplissait tant bien que mal, et grâce au Nécrologe sans doute, sa liste des morts, donnant sur ceux de quelque importance une notice, « mais courte et le plus simple possible, pour ne pas nuire aux propriétaires du privilège du Nécrologe » ; il raccolait bien encore quelques mariages; mais les naissances, impossible d'en rien savoir. C'est en vain qu'il s'adresse au clergé, qui tendit alors les registres de l'état civil; c'est en vain qu'il fait appel aux « artistes qui président aux enfantements »> , en vain qu'il essaie de leur faire comprendre combien il serait intéressant qu'ils lui envoyassent les notions les plus curieuses qu'ils pourraient rassembler sur un objet aussi digne de fixer l'attention d'un siècle qui doit faire à jamais époque dans l'histoire de la physique » ; en vain qu'il leur représente que « le calcul des différents procédés de la nature, des phénomènes journaliers, des incidents particuliers, des observations enfin relatives à la génération, formerait, soit pour les politiques, soit pour les physiciens, un objet d'étude aussi nouveau que varié » : tout le monde fait la sourde oreille.

11 ne se décourage pourtant pas; l'histoire est là, avec ses enseignements, pour le réconforter et lui dire d'espérer. « Quand on se rappelle, dit-il, combien de règnes s'écoulèrent depuis celui où Ton proposa le premier devis du canal de Languedoc jusqu'au siècle où il fut exécuté, on est obligé de se dire à soi-même : Travaillons toujours à rendre service aux hommes; tôt ou tard ils sentiront le prix de notre zèle. On a répété, on a écrit mille fois que le public est ingrat. Fausse allégation! Non; c'est qu'il craint d'être dupe : il l'a été tant de fois ! »

11 essaie, de toutes les forces de son éloquence, de faire partager sa confiance à ce public défiant; à chaque numéro il trouve de nouvelles raisons pour expliquer le retard qu'éprouve l'exécution de cette partie importante de son programme , pour faire espérer la prompte cessation de cet état de choses. Mais rien n'y fait, et une indifférence coupable laisse mourir une feuille qui « aurait pu être un véhicule pour l'honnêteté publique. »

Le Gazetin du Patriote^ qui paraissait deux fois par semaine, en une feuille in-4° à 2 col., au prix de 12 livres, vécut du mois de janvier au mois de juin 1774, l'espace de 23 numéros. C'est du moins tout ce que contient l'exemplaire de l'Arsenal, le seul que nous connaissions.

Le nom du littérateur propriétaire de cette feuille

curieuse nous a été révélé depuis par les Mémoires secrets; c'était « le sieur du Rozoi, qui, après avoir fait de grands et de petits vers, des recueils, des poésies, des tragédies, des opéras, des romans, des histoires, des journaux, et avoir ainsi échafaudé l'édifice de sa gloire très-fragile, avait enfin songé au solide. »

Nous avons encore rencontré la mention du Gazetin du Patriote dans Y Affiche de Province, ou du moins dans une épreuve de cette feuille, et cette mention est accompagnée d'une circonstance qui nous engage à la reproduire.

Il faut lire l'éloquent prospectus de cette feuille, disait Querlon, pour concevoir toute l'importance d'un écrit qui parait se borner à notiâer les naissances, les mariages et les morts, mais qui rassemblera Y utile et l'agréable, et qui réunira tout ce que la Gazette et le Mercure de France, tout ce que les Affiches de Paris et le Nécrologe, nous apprennent déjà, pour nous en épargner la lecture... Cet écrit fait bien voir combien \*art de trouver des titres est précieux : ce sont des titres qu'il nous faut; donnez-moi des titres et je trouverai des -choses; je ne chercherai point, j'en prendrai partout, etc., etc.

Au numéro (2 mars \ 774) est joint, dans l'exemplaire de la Bibliothèque impériale, la lettre autographe suivante de M. de Courmont à M. Delatour, l'imprimeur des Affiches :

M. de Courmont prie M. Delatour de vouloir bien faire supprimer de y Affiche de Province de mercredi prochain % mars

dans l'art. 2 : Du Goût pour les Journaux, celui où il est question du Gazetin du Patriote, ou Annonces des naissances, des mariages et des morts, dans tout ce qui y a rapport, attendu que M. de Courmont fait des démarches contre ce prospectus même, et que ce serait l'approuver en l'annonçant. Il lui en sera obligé, comme de vouloir bien faire prévenir M. de Querlon, qui ne pouvait être instruit des motifs dè M. de Courmont à ce sujet.

Ce dimanche matin 27 février 1774.

Et plus bas ou lit :

Je vais faire le changement que demande M. de Courmont. Q.

LA

AUX XVII e ET XVIII e SIÈCLES

Première période, 1 665 - 4 730

Journal des Savants

La presse s'était frayé depuis de longues années d'autres voies, où l'attendait un succès moins bruyant peut-être et moins populaire que celui de la petite presse, mais plus réel et de meilleur aloi. Le journal littéraire avait été créé, une trentaine d'années après le journal politique, et le journalisme avait trouvé là son véritable terrain, le seul où il pût alors marcher avec quelque liberté, avec quelque sécurité. Ce n'était pas, en effet, par la politique, mais par la littérature, que devait grandir le journal; avant d'être une puissance politique, il devait être une puissance littéraire. Et si dans cette phase de son existence il n'a pas brillé d'un éclat

aussi. vif qu'il Ta fait depuis dans les mêlées politiques, si ses luttes sur ce terrain, luttes dans lesquelles se dépensait l'ardeur des esprits au x\iii e siècle, n'ont pas retenti aussi profondément dans la nation, le journal littéraire a néanmoins exercé sur la marche de la société une influence qu'il est impossible de méconnaître. Assez longtemps faible et timide, il avait fini par conquérir une grande liberté, et c'est là, bien plutôt que dans la presse politique, alors étroitement muselée, qu'il faut chercher, pendant le dernier siècle, le mouvement et la vie.

C'est en 1665 que parut le premier journal littéraire, et l'honneur de cette création revient encore à la France : le Journal des Savants est, pour nous servir de l'expression de Voltaire (1), « le père de tous les ouvrages de ce genre dont l'Europe est aujourd'hui remplie, et dans lesquels trop d'abus se sont glissés, comme dans les choses les plus utiles, h Ce fut un conseiller au parlement de Paris, Denis de Sallo, qui le premier imagina de faire pour les événements de la république des lettres ce que faisaient les gazettes pour les événements publics, en un mot d'écrire les annales de la science. Une particularité digne de remarque, c'est que le premier journal littéraire, partageant la fortune du premier

(i) Siècle de Louis XIV.

de nos journaux politiques, s'est perpétué comme lui jusqu'à nos jours*

Le fondateur du Journal des Savants était un homme d'un rare mérite et d'un grand savoir ; aux qualités nécessaires dans l'exercice de sa charge, il joignait des connaissances profondes en tout genre; il était très-versé dans les langues anciennes et étrangères, et on a pu le comparer à Bayle pour la variété et la fécondité d'esprit. Il faisait partie du petit conseil de savants que Colbert avait toujours auprès de lui pour Téclairer dans les choses qui regardaient les lettres, et ce grand ministre aimait à consulter l'érudit magistrat, non-seulement sur des questions littéraires, mais encore, paraît-il, sur la marine , sur les lois , sur les droits de la couronne, etc.

Sallo avait un tel amour du travail, il apportait dans ses études une telle ardeur, qu'il en devint perclus longtemps avant le temps de la vieillesse. Il avait pour méthode de lire attentivement tous les livres qui lui tombaient entre les marins, et d'en extraire, à l'aide de plusieurs copistes, ce qu'il y avait trouvé de plus remarquable ; il réunissait ainsi une masse de matériaux qui lui permettaient de faire en peu de jours un excellent travail, sur quelque matière qu'on lui proposât. On comprend dès lors comment il fut conduit à l'idée de faire participer le public à ses recherches, de faire pour le

public ce qu'il n'avait d'abord fait que pour luimême, en un mot à la conception d'un journal, c'est-à-dire, pour nous servir de la définition de Camusat (1), d'un ouvrage périodique qui, paraissant régulièrement au temps marqué, annonçât les livres nouveaux ou nouvellement réimprimés, donnât une idée de leur contenu, et servît à conserver les découvertes qui se font dans les sciences; bref un ouvrage où Ton recueillît tout ce qui arrive journellement dans la république des lettres : « Idée si neuve et si heureuse, dit Fontenelle, et qui subsiste encore aujourd'hui avec plus de vigueur que jamais, accompagnée d'une nombreuse postérité (2). »

L'entreprise de M. de Sallo, qui nous semble aujourd'hui si simple, eut dans son temps toute l'importance d'une découverte. Aussi fut-elle accueillie par les applaudissements unanimes ; on s'étonna même, tant l'idée était simple et féconde à la fois, qu'on eût été jusqu'au milieu du xvn e siècle sans s'aviser d'un projet si propre à hâter les progrès de la science. Mais aussi, comme il arrive presque toujours en pareil cas, il ne manqua pas de se ren-

(1) Daos son Histoire critique des Journaux, qui n'est proprement, comme nous l avons déjà dit, que l'histoire du Journal des Savants, et que nous aurons souvent occasion de citer dans cet article.

(2) Nous avons cité, dans notre introduction ( p. 20, note ), la définition que Y Encyclopédie donne du mot journal; le Dictionnaire de Trévoux dit, dans le même sens : « Les journaux des savants ont été inventés pour le soulagement de ceux qui sont ou trop occupés ou trop paresseux pour lire les livres entiers. C ? est un moyen de satisfaire sa curiosité et de devenir savant à peu de frais. Ils gâtent par là bien des gens; néanmoins comme ce dessein a paru très -commode et très-utile, il a été continué sous des titres différents. »

contrer d'habiles gens qui contestèrent à M. de Sallo le mérite de l'invention . Quelques-uns voulurent en attribuer l'honneur au père Jacob, qui pendant dix ans publia une bibliographie parisienne, c'est-à-dire une liste des livres qui s'imprimaient à Paris. D'autres, remontant jusqu'au ix e siècle, prétendirent qu'il avait trouvé le modèle de son journal dans la Bibliothèque de Photius. Ces controverses occupèrent assez longtemps les savants, comme c'était le privilège alors de toutes les controverses de ce genre, mais elles ne pouvaient entamer la gloire qui revient à Sallo ; les prétentions de ses adversaires n'étaient pas plus soutenables l'une que l'autre. « Un simple catalogue, dit Camusat, ne peut guère mériter à un homme la glorieuse qualité d'inventeur des journaux. » Quant à l'ouvrage de Photius, il a intrinsèquement une valeur incontestable, mais il ne saurait davantage être assimilé à un journal. Le savant patriarche s'est borné à analyser quelques auteurs grecs qu'il avait lus dans son ambassade d'Assyrie et à en faire des extraits qu'il accompagna d'une courte critique, soit pour sa propre satisfaction, soit pour l'instruction d'un frère à qui il adresse sa Bibliothèque. « Ce n'est là ni le but ni la méthode des journalistes. Ils parlent des livres nouveaux à mesure qu'ils paraissent ; ils les annoncent d'avance ; ils indiquent en quel pays et en quelle forme ils ont été imprimés ; ils en développent le

sujet, ils en exposent le plan, et, ne se bornant point encore à cela, ils rassemblent avec soin tout ce qui peut contribuer à l'avancement des lettres ; nouvelles littéraires, découvertes heureuses, curiosités naturelles, rien n'échappe à leur attention. Ce sont les annales savantes de leur siècle qu'ils écrivent, suivant l'expression des journalistes de Trévoux. »

11 paraîtrait cependant que M. de Sallo faillit être devancé par Mézeray. Une pièce récemment découverte, pièce sans date, mais qui est évidemment antérieure à la fondation du Journal des Savants, et doit se rapporter aux premiers temps de l'influence deColbert (1663), nous montre Mézeray en voie de fonder le premier journal littéraire et scientifique qui aurait paru en Europe. Cette pièce est rédigée sous forme de privilège ; nous la donnons en entier, à cause de la généralité du projet et du plan, qui fait honneur à Mézeray, bien qu'il fût sans doute trop paresseux à la fois et trop cassant pour l'exécuter et le mener à bonne fin.

LOUIS, etc.

Le sieur de Mézeray, notre historiographe, nous a très-humblement représenté que Tune des principales fonctions de l'Histoire, à laquelle il travaille depuis vingt-cinq ans, c'est de marquer les nouvelles découvertes et lumières qui se trouvent dans les sciences et dans les arts, dont la connaissance n'est pas moins utile aux hommes que celle des actions de guerre et de politique, mais que cette partie ne se pouvait pas insérer dans le gros de son ouvrage sans faire une confusion ennuyeuse et un mélange

embarrassé et désagréable, et qu'ainsi, sa principale intention étant, comme elle a toujours été, de servir et profiter au public, et lui fournir un entretien aussi fructueux et aussi honnête que divertissant et agréable, il aurait pensé de recueillir ces choses à part, et d'en donner une relation toutes les semaines, sous le titre de J. L. Gl. (Journal littéraire général), ce qu'il ne saurait faire s'il n'a sur ce nos lettres qui lui en permettent l'impression.

A ces causes, considérant que les sciences et les arts n'illustrent pas moins un grand Etat que les armes, et que la nation française excelle autant en esprit comme en courage et en valeur; d'ailleurs, désirant favoriser le suppliant et lui donner le moyen de soutenir les grandes dépenses qu'il est obligé de faire incessamment dans l'exécution d'un si louable dessein, tant pour payement de plusieurs personnes qu'il est obligé d'y employer que pour l'entretien des correspondances avec toutes les personnes de savoir et de mérite en divers et lointains pays, nous lui avons permis de recueillir et amasser, de toutes parts et endroits qu'il advisera bon être, les nouvelles lumières, connaissances et inventions qui paraîtront dans la physique, les mathématiques, l'astronomie, la médecine, anatomie et chirurgie, pharmacie et chimie; dans la peinture, l'architecture, la navigation, l'agriculture, la texture, la teinture, la fabrique de toutes choses nécessaires à la vie et à Y usage des hommes, et généralement dans toutes les sciences et dans tous les arts, tant libéraux que mécaniques ; comme aussi de rechercher, indiquer et donner toutes les nouvelles pièces, monuments, titres, actes, sceaux, médailles, qu'il pourra découvrir servant à l'illustration de l'histoire, à l'avancement des sciences et à la connaissance de la vérité ; toutes lesquelles choses, sous le titre susdit, nous lui permettons d'imprimer, faire imprimer, vendre et débiter, soit toutes les semaines, soit de quinze en quinze jours, soit tous les mois ou tous les ans, et de ce qui aura été imprimé par parcelles d'en faire des recueils, si bon lui semble, et les donner au public ; comme aussi lui permettons de recueillir de la même

sorte les titres de tous les livres et écrits qui s'imprimeront dans toutes les parties de l'Europe, sans que, néanmoins, il ait la liberté de faire aucun jugement ni réflexion sur ce qui sera de la morale, de la religion ou de la politique, et qui concernera, en quelque sorte que ce puisse être, les intérêts de notre Etat ou des autres princes chrétiens. Défendons à tous autres, etc. (1).

Le Journal des Savants vint remplir, en partie du moins, le programme de Mézeray , qu'il faut peutêtre appeler aussi le programme de Colbert, dit M. Sainte-Beuve, à qui nous devons la connaissance de ce fait.

Mais laissons l'auteur nous exposer lui-même son projet, et, pour en mieux comprendre le mérite, tâchons de faire abstraction du chemin fait depuis lors, et reportons-nous au moment où Sallo expliquait ainsi, dans un avertissement au lecteur, une entreprise qui était alors sans aucun précédent :

Le dessein de ce journal étant de faire savoir ce qui se passe de nouveau dans la république des lettres, il sera composé :

Premièrement, d'un catalogue exact des principaux livres qui s'imprimeront dans l'Europe; et on ne se contentera pas de donner les simples titres, comme ont fait jusqu'à présent la plupart des bibliographes , mais, de plus, on dira de quoi ils traitent et à quoi ils peuvent être utiles.

Secondement, quand il viendra à mourir quelque personne célèbre par sa doctrine et par ses ouvrages, on en fera l'éloge,

(1) Ce curieux projet de privilège se trouve aux manuscrite de la Bibliothèque impériale, dans les papiers de Mézeray, au milieu du volume intitulé : Dictionnaire historique, géographique, étymologique, particulièrement pour l'Histoire de France et pour la Langue française. C'est le môme ouvrage que Camusat a publié sous le titre de Mémoires historiques et critiques, etc., par Mézeray. Camusat n'a probablement pas eu sous les yeux le manuscrit original -, il n aurait pas omis cette pièce dans son Histoire critique des Journaux.

et on donnera un catalogue de ce qu'il aura mis au jour, avec les principales circonstances de sa vie.

En troisième lieu, on fera savoir les expériences de physique et de chimie qui peuvent servir à expliquer les effets de la nature ; les nouvelles découvertes qui se font dans les arts et dans les sciences, comme les machines et les inventions utiles ou curieuses que peuvent fournir les mathématiques ; les observations du ciel, celles des météores, et ce que l'anatomie pourra trouver de nouveau dans les animaux.

En quatrième lieu, les principales décisions des tribunaux séculiers et ecclésiastiques, les censures de Sorbonno et des autres universités, tant de ce royaume que des pays étrangers.

Enfin on tâchera de faire en sorte qu'il ne se passe rien dans l'Europe, digne de la curiosité des gens de lettres, qu'on ne puisse apprendre par ce journal.

Le seul dénombrement des choses qui le composeront pourrait suffire pour en faire connaître l'utilité; mais j'ajouterai qu'il sera très-avantageux à ceux qui entreprendront quelque ouvrage considérable, puisqu'ils pourront s'en servir pour publier leur dessein, et inviter tout le monde à leur communiquer les manuscrits et les pièces fugitives qui pourront contribuer à la perfection des choses qu'ils auront entreprises.

Davantage, ceux qui n'aimeront pas la qualité d'auteurs, et qui cependant auront fait quelques observations qui mériteront d'être communiquées au public, le pourront faire en m'en envoyant un mémoire, que je ne manquerai pas d'insérer au journal.

Je crois qu'il y a peu de personnes qui ne voient que ce journal sera utile à ceux qui achètent des livres, puisqu'ils n'en achèteront point qu'ils ne connaissent auparavant ; et qu'il ne sera pas inutile à ceux qui n'ont pas le moyen d'en acheter, puisque, sans les acheter, ils ne laisseront pas d'en avoir une connaissance générale....

« Voilà de magnifiques promesses, ditCamusat. Les journalistes nouveaux en sont ordinairement

prodigues, mais il est bien rare qu'ils y satisfassent. M. de Sallo ne leur en a pas donné l'exemple, lui qui a scrupuleusement tenu celles qu'il avait faites : car, quelque vaste que fût le plan qu'il s'était formé, quelque difficile qu'ait dû en être l'exécution, on peut dire qu'il n'est pas resté au-dessous. Que pourrait-on souhaiter de plus ? 11 a su choisir avec un discernement merveilleux les livres dont il voulait parler; il en a développé avec art les plus belles réflexions ; il s'est attaché avec un goût exquis aux particularités les plus curieuses et les moins connues; enfin on voit briller dans la plus grande partie de ses extraits (1) une critique fine et sûre, une délicatesse et une précision charmantes, une noble et louable sincérité : talents dont chacun en particulier ne se trouve pas communément, et qu'il est bien rare de voir réunis dans une même personne. »

Cet éloge de M. de Sallo est répété par tous ceux qui ont eu à parler de lui ; les journaux qu'il a donnés sont encore aujourd'hui comptés parmi les meilleurs de la collection, et « l'on ne saurait assez s'étonner qu'un projet d'une exécution si difficile ait été porté tout à coup, et dès sa naissance, à un si haut degré de perfection. 11 est vrai que M. de Sallo, sentant tout le poids d'un si pesant fardeau,

(1) Parce mot, on entendait alors, et longtemps "encore après, les articles qu'on écrivait sur les livres, ce que nous désignons aujourd'hui par les termes d'analyse, de critique.

crut devoir s'associer dans ce pénible travail quelques savants de ses amis, gens de goût et de mérite, dont il sut faire choix. Guy Patin met de ce nombre l'abbé Bourzeis, Gomberville, Chapelain, dont l'érudition valait mieux que les vers, et qui est très-Ioué dans un des premiers journaux (25 février 1 665), et quelques autres qu'il ne nomme pas. Fontenelle y ajoute l'abbé Gallois, qui logeait avec Sallo, et qui, « par la grande variété de son érudition, semblait né pour ce travail, qui de plus, ce qui n'est pas commun chez ceux qui savent tout, savait le français et l'écrivait bien. » Nous ignorons quelle part de collaboration ces savants apportèrent au journal ; mais ce qui est certain, c'est que Sallo conserva toujours la suprême direction de sa feuille et peut en être regardé comme l'unique rédacteur. 11 s'en explique ainsi lui-même dans sa préface : « Comme plusieurs personnes contribuent à ce journal, il est très-difficile, voire même impossible, que le style en soit uniforme. Mais parce que cette inégalité, qui vient tant des choses que des génies qui les traitent, pourrait être désagréable, on a prié le sieur de Hédouville (Sallo) de prendre le soin d'ajuster les matériaux qui viennent de différentes mains, en telle sorte qu'ils puissent avoir quelque proportion et quelque régularité. Ainsi, sans rien changer au jugement d'un chacun, il se donnera seulement la liberté de changer quelquefois

l'expression. Et il n'épousera aucun parti. Sans doute que cette indifférence sera jugée nécessaire dans un ouvrage qui ne doit pas être moins libre de toute sorte de préjugés qu'exempt de passion. »

Une remarque à faire, c'est que le titre de Journal des Savants donné par Sallo à sa feuille détourna d'abord beaucoup de gens de la lire. On s'imagina que c'était un ouvrage d'érudits, uniquement à la portée des savants. On fut assez longtemps à revenir de cette prévention, jusque-là que, pour obvier au préjudice qui en résultait, l'abbé de La Roque, qui prit la rédaction du journal en 1675, crut devoir, quelques années après, en expliquer le titre par cette addition : « Recueil succinct et abrégé de tout ce qui arrive de plus surprenant dans la nature, et de ce qui se fait ou se découvre de plus curieux dans les arts et dans les sciences. » Pour donner le temps aux premières impressions de s'effacer, le journal parut pendant plusieurs années avec le titre ainsi commenté, et un avertissement prévenait en outre que, quoique le frontispice du livre semblât ne demander pour lecteurs que des savants de profession, des érudits (on sait que ce terme était pris alors en assez mauvaise part), on pouvait néanmoins assurer les ignorants qu'ils y trouveraient toujours de quoi s'amuser, et que la plupart des choses dont on y parlait n'avaient rien qui fût au-dessus de la plus médiocre intelligence.

LITTÉRAIRE HZ

La périodicité à donner à son recueil dut, comme on le pense bien , préoccuper le fondateur du premier journal. « J'ai été longtemps, nous (lit-il luimême, en peine si je devais donner ce journal tous les ans, tous les mois ou toutes les semaines; mais enfin j'ai cru qu'il le fallait donner toutes les semaines, parce que les choses vieilliraient trop si on différait d'en parler pendant l'espace d'un an; outre que plusieurs personnes de qualité m'ont témoigné que le journal venant de temps en temps leur serait agréable et leur servirait de divertissement , et qu'au contraire elles seraient fatiguées de la lecture d'un volume entier de ces sortes de choses, qui auraient perdu la grâce de la nouveauté. » 11 publia le premier numéro le lundi 5 janvier 4665, et en donna régulièrement un tous les lundis jusqu'au 30 mars, c'est-à-dire jusqu'à ce que son privilège lui eût été retiré. Chaque numéro se composait d'une feuille et demie (1 2 pages) in-4°.

Le journal continua à paraître ainsi , avec plus ou moins de régularité, le lundi de chaque semaine, jusqu'en 1724, donnant de temps à autre un supplément. Dès 1 666, il est illustré de gravures dans le texte et de planches tirées à part; il y en a une, entre autres, cette année-là, qui représente un poux vu au microscope , et qui ne mesure pas moins

de 50 centimètres.

L'entreprise de Sallo était délicate et jusqu'à un certain point périlleuse. Soit par cette considération, soit qu'il pensât qu'en gardant l'incognito il serait plus à même de juger de l'impression que produirait son ouvrage et de profiter des observations qu'il susciterait, il se cacha sous un pseudonyme : le Journal des Savants fit son apparition sous le faux nom du sieur d'Hédouville. C'était, selon les uns, le nom de son valet de chambre; selon d'autres, celui d'une terre qu'il possédait en Normandie. Le stratagème lui réussit tout d'abord, si l'on en juge par une phrase de Guy Patin : « Pour le sieur d'Hédouville, c'est un nom en l'air, lequel cache un cadet de Normandie, qui par conséquent n'a guère d'argent. » Mais la position de Sallo était trop en vue, et, dun autre côté, trop d'amourspropres froissés avaient intérêt à découvrir la main qui les frappait pour qu'il pût longtemps demeurer inconnu.

Quelles que fussent, en effet, la réserve et la gravité de Sallo, il n'avait pu se garder d'un peu de satire, car, ainsi que l'a dit La Fontaine,

Tout faiseur de journal doit tribut au malin.

Cependant il ne s'écarta jamais, dans ses critiques, des règles de la politesse et de la modération ; il se bornait pour l'ordinaire à donner une analyse nette et exacte des ouvrages nouveaux, avec un jugement

succinct, assez libre, mais sans amertume et sans fadeur. Tout le monde, d'ailleurs, à l'exception de Guy Patin, peut-être, qui, pour des motifs que nous verrons tout à l'heure, détestait aussi cordialement le Journal des Savants que la Gazette (1), tout le monde s'accorde à reconnaître que Sallo, dans ses appréciations, n'obéissait à d'autres mobiles que l'amour des lettres et l'intérêt de la vérité. Mais c'eût été un miracle qu'une hardiesse si nouvelle ne soulevât pas des tempêtes parmi le genus irritabile vatum. La république des lettres, qui n'était pas accoutumée alors à cette suprématie du journalisme, se révolta contre ce censeur d'un nouveau genre, qui venait, de son autorité privée, se poser en arbitre suprême des sciences, de la littérature et des arts. Jusque-là les auteurs sifflés avaient trouvé dans leurs petites coteries des applaudissements qui les dédommageaient de la prétendue jalousie de leurs rivaux; mais un journal qui citait impérieusement à sa barre les écrivains grands et petits, qui venait donner une voix publique aux critiques sourdes et cachées et les révéler à l'Europe , un pareil journal portait une atteinte impardonnable à l'inviolabilité que s'étaient décernée les auteurs. Ménage, dont l'érudition avait été critiquée; Charles Patin, dont on avait attaqué

(1 j A entendre l'irascible docteur, « le fait de Sallo n'était que finesse pour faire valoir ses amis et nuire à ceux qui ne l'étaient pas. »

Y Introduction à l'histoire par les médailles^ et plusieurs autres, blessés dans leur amour-propre, se coalisèrent pour étouffer la feuille coupable de lèsevanité littéraire.

L'animosité de Ménage contre Sallo naquit à l'occasion de ses Amœnitates juris civilis^ dont le Journal des Savants se permit de faire une critique assez peu révérentieuse, il est vrai. « Peut-être, dit Camusat, la prudence eût-elle exigé que le journaliste ne se brouillât pas avec un homme dont la réputation était faite, et capable, par le nombre de ses amis, de faire tomber un nouvel établissement, qui n'avait pas encore jeté de racines assez profondes pour se croire au-dessus desévénements ; mais une sincérité naïve l'emporta sur une prudence utile, et prévint peut-être les réflexions (1). »

Voici l'article qui blessa si profondément Ménage :

Ce livre (les Amœnitates) est divisé en quarante chapitres; mais on se contente de remarquer de quoi il est question dans les premiers et derniers, parce qu'on pourra par là juger facilement du reste. .

(4) C'était l'avis de La Monnoye, qui, quelques années plus tard, refusait de s'associer à la rancune d'un autre rédacteur du Journal des Savants, le président Cousin, contre l'écrivain satirique :

Laissons en paix monsieur Ménage :

C'était un trop bon personnage Pour n'être pas de ses amis.

Souffrez qu'à son tour il repose, Lui dont les vers et dont la prose Nous ont si souvent endormis.

II s'agit donc, dans le premier, de savoir si par le mot de dialecticiens employé dans la loi 88, ad legem Falcidiam, on doit entendre les Stoïciens ou les Mégariens; et dans le second, si responsitare de jure est la même chose que respondere de jure. Dans un des trois derniers chapitres, il est disputé à fond si le mot gracculus signifie un geai ou une corneille, et cet auteur prétend qu'après les preuves qu'il en rapporte, ce mot doit s'entendre d'une corneille : les jurisconsultes cesseront de disputer sur une difficulté qui jusqu'à présent était demeurée indécise. Dans le pénultième, il a ramassé toutes les étymologies qui se trouvent éparses dans les volumes des jurisconsultes. Enfin il examine, dans le dernier, si les eunuques peuvent aller à la guerre.

La matière des autres chapitres est semblable à celle qui est traitée dans ceux dont nous avons parlé; d'où il est facile de juger qu'il n'appartient pas à tout le monde d'en faire ses délices, puisque c'est de la plus fine critique, dont la lecture ne peut donner du plaisir qu'aux personnes d'un rare savoir.

Ceux qui savent jusqu'à quel point Ménage s'abandonnait à l'impétuosité de son tempérament, et combien sa vanité lui permettait peu de recevoir de bonne grâce la plus légère raillerie, concevront sans peine qu'il ne dut pas être insensible à une pareille censure. Son dépit s'exhala en injures, ressource ordinaire de ces écrivains orgueilleux que la plus légère critique met hors d'eux-mêmes, tandis qu'ils se donnent la liberté d'insulter brutalement tout le monde. Ménage conserva pourtant encore assez de sang-froid pour ne pas faire un livre exprès contre Sallo ; il se contenta de parsemer la préface de ses Observations sur Malherbe des traits

qu'il crut les plus propres à mortifier le journaliste.

Je m'attends bien, dit-il, si le Journal des Savants recommence, comme on dit qu'il va recommencer, que son auteur fera des railleries de ces Observations, puisqu'il en fait de quelques chapitres de grammaire de mes Aménités du droit, qui sont beaucoup plus considérables en toutes façons. J'aurais pu le railler par d'autres railleries, et plus fines et plus ingénieuses ; j'aurais pu faire voir au public que les gazettes de ce nouvel Aristarque, qui vient censurer ici les plus fameux écrivains de notre siècle, lui qui n'a rien écrit, et dont le nom n'a été imprimé que dans la liste de la quatrième des enquêtes, ne sont, pour me servir des termes de M. Sarasin , que des billevesées hebdomadaires, et sa dignité, quelque respect que j'aie pour elle, ne m'en aurait pas empêché : maledici senatoribus non oportet, remaledici civile fasque est. Mais je tire trop de gloire de ceux qui écrivent contre moi pour écrire contre eux.

C est la même pensée qu'exprimait, avec plus de dédain encore, un autre adversaire du Journal des Savants, Tanneguy Le Fèvre, en disant que t pour bien juger de ses livres il fallait avoir l'âme capable de plusieurs formes, et sentir à demi-mot le beau et le fin de ses expressions. »

Une analyse trop sincère que Sallo fit de Y Introduction à l'histoire par les médailles > petit livre de Charles Patin, lui mit sur les bras un adversaire encore plus vif et plus redoutable que Ménage. A dire vrai, ce ressentiment de Patin était assez naturel : à quel auteur la patience n'échapperait-elle pas en lisant « que son ouvrage est assez joli, quoique le titre convienne mal à la matière qui y est trai-

tée ; que ce n'est presque qu'une redite de ce qu'on trouve dans les autres, et qu'on n'aurait pas dû avancer que les écrivains qu'on avait eu soin de consulter étaient latins, pendant qu'un Français avait fourni ce qu'on avait dit de plus raisonnable et de plus curieux. » Ch. Patin se défendit dans une brochure de huit pages in-4°, intitulée : Lettre d'un ami de M. Patin sur le journal du 23 février 1665,, mais qui, malgré le titre, était évidemment de lui, ainsi qu'en convient Patin le père, qui, nous avons à peine besoin de le dire, épousa vivement la querelle de son fils. Le Journal des Savants répliqua dans des termes pleins de convenance et de raison, mais peu propres par cela même à cicatriser la blessure de son adversaire.

Derhumeur dont étaient les Patin, il y a grande apparence que cette querelle aurait fait couler des flots d'encre, si des motifs de diverse nature ne les eussent contraints au silence. Guy Patin nous les apprend lui-même dans une lettre à son ami Falconet :

Je vous envoie, lui mande-t-il, la réponse de mon Carolus, laquelle est sage et modeste. Ce nouveau gazetier y a répliqué, et parle en ignorant et en extravagant, en quoi il n'eût pas manqué de réponses aigres et fortes, avec de bonnes raisons, si on n'eût prié Carolus de surseoir sa réponse, et menacé d'une lettre de cachet. La vérité est que M. Colbert prend en sa protection les auteurs de ce journal ; de sorte que Carolus est conseillé de surseoir sa réplique, et même par l'avis de M. le premier prési- T. h 8

dent. On en dit une raison particulière, savoir qu'il n'est pas bien avec M. Colbert depuis le procès de M. Fouquet. Nous verrons ci-après si les prétendus censeurs sine suffragio Quiritium auront le crédit et l'autorité de critiquer ainsi tous ceux qui n'écriront pas à leur goût... Sommes-nous au temps de Juvenal, qui dit r

Dat veniam corvis, vexât censura columbas i

Une chose néanmoins nous console, c'est que nous n'avons point tort, et que les savants' et intelligents sont de notre avis. Mais ces messieurs abusent de leur crédit. La république des lettres est pour nous, mais M. Colbert est pour eux, et si mon fils se défend, on dit qu'on l'enverra à la Bastille. Il vaut mieux ne point écrire.

Nous mentionnerons encore, en raison d'une particularité qui mérite d'être relevée, une querelle qu'eut M. Sallo avec Grégoire Huret, graveur en taille douce. Celui-ci, ayant publié un cahier sur une question d'architecture, en fit lui-même une analyse, où il ne s'écorchait pas, comme bien on le pense, et en sollicita l'insertion dans le Journal des Savants. Le rédacteur refusa, et parce qu'il ne trouva pas l'article digne de figurer dans son recueil, et parce qu'il ne partageait pas toutes les doctrines qu'y émettait l'auteur. Inde irœ y de là deux brochures de Huret contre le Journal dit des Savants.

D'autres encore s'ameutèrent contre le journaliste trop véridique ; mais tous les cris de l'amourpropre blessé n'auraient fait vraisemblablement que consolider le succès du Journal des Savants, s'il ne

s'y était joint en même temps des plaintes, bien plus injustes encore, mais d'un poids plus redoutable. L'inquisition avait rendu un décret qui condamnait le fameux ouvrage de Marca De concordantia sacerdotii et imperii, et un traité de de Launay qui défendait les droits des ordinaires contre les prétendus privilèges des ordres religieux. Sallo, qui avait fort à cœur les libertés de l'église gallicane, aurait cru trahir son ministère et les intérêts de la nation, s'il ne se fût élevé contre les entreprises qu'il jugeait pouvoir y donner quelque atteinte. En rapportant ce décret, il en parla avec la noble liberté qui convient à tout citoyen, et mieux encore à un magistrat ; il dit, entre autres choses, que « la censure des inquisiteurs ne pourrait faire qu'on eût moins d'estime pour l'ouvrage de Marca, puisqu'il ne contenait que des maximes constantes et qui pouvaient passer pour les lois fondamentales de la monarchie. » 11 défendait avec la même indépendance le traité de de Launay.

Les jésuites, qui n'avaient pu voir sans déplaisir s'élever un tribunal littéraire et philosophique qui ne relevait pas d'eux, qui détestaient d'ailleurs Sallo et ses amis, en leur qualité de parlementaires et de gallicans suspects de jansénisme, firent agir le nonce du pape, et celui-ci, après des démarches réitérées, obtint qu'il serait fait défense à Sallo de continuer sa publication. Ainsi le Journal des Sa-

vants était frappé pour avoir défendu nos libertés; on l'eût peut-être blâmé s'il ne l'eût pas fait. « Tel fut, dit Camusat, le résultat des démêlés politiques où l'amour de M. de Sallo pour nos maximes l'engagea insensiblement, et plus loin qu'il n'aurait été à souhaiter pour le journal. Il est certain que, si, au lieu d'employer les voies de fait, on eût seulement permis à ses antagonistes de le réfuter, il serait demeuré maître du champ de bataille; mais ce n'était pas ce qu'on prétendait, et ce fut plus tôt fait de lui imposer silence : on n'a point encore trouvé de réponse à cet argument. » Colbert luimême, qui aimait et protégeait le journal et son auteur, n'osa pas s'opposer à cet acte d'autorité.

Sallo, comme il est facile de le penser, fut trèsaffecté du coup qui le frappait si injustement; il avait porté toute son affection sur son journal ; toutes ses pensées, tous ses efforts, tendaient à le perfectionner, quand il fut arrêté ainsi presqu'à son début : l'interdit dout on le frappait, si honorable qu en fût la cause, ne pouvait donc que lui être très-sensible. 11 fit quelques tentatives pour obtenir un nouveau privilège, et il y serait probablement parvenu s'il eût voulu se soumettre à de certaines conditions; mais son amour ]^our la vérité, et une grandeur d'âme qui ne lui permettait pas de plier la tête sous le joug des inquisiteurs, auxquels on voulait le renvoyer, l'empêchèrent de se soumettre

aux conditions qu'on voulait lui imposer, et, après avoir fait les démarches convenables, il renonça pour toujours aux droits que la paternité lui donnait sur le journal qu'il avait créé.

Chapelain, auquel Balzac reprochait son humeur circonspectissime, et qui devait se montrer d'autant plus réservé envers les puissances qu'il était, comme on sait, le mieux renté de tous les beaux esprits, écrit à ce sujet, dans une lettre du 23 avril 4665 :

Les plaintes de Rome sur la liberté de notre Journal des Savants en ont fait suspendre la continuation, et il est à craindre qu'une aussi utile institution que celle-là n'échoue entièrement, depuis que M. de Sallo, qui en était l'âme, en a plutôt voulu abandonner le soin que de se soumettre au syndicat auquel les puissances voulaient qu'il s'assujettit. On croit néanmoins que quelqu'un relèvera cette entreprise, qui ne laissera pas d'être profitable, encore qu'elle ne soit pas menée avec la noblesse et le style du passé. Les Anglais, à notre imitation, en ont commencé un en leur langue. Us sont doctes, curieux et libres, et l'on n'en doit guères rien attendre que de bon. Outre que, n'ayant pas l'obligation de garder les mêmes mesures que nous, il y a sujet d'espérer qu'il sera plus durable et non moins hardi que le nôtre.

Cependant Colbert comprenait trop ce qu'un ouvrage de la nature du Journal des Savants répandait d'émulation, et combien il pouvait être utile au progrès des lettres, pour souffrir que le projet en fût à jamais abandonné. Mais il s'agissait — et la chose n'était pas aisée — de trouver un homme qui, moins

intraitable que Sallo , ne lui fût pas inférieur en talents. Son choix se fixa sur l'abbé Gallois, qui, comme nous l'avons dit, avait été un des collaborateurs de Sallo, et qui consentit à se soumettre aux conditions que ce dernier avait repoussées.

« M. de Sallo, du reste, ne pouvait pas être mieux remplacé. La fonction de journaliste demande une étendue de connaissances qui se trouve rarement dans une même personne. Outre les langues savantes et la sienne propre, qu'il lui est né-r ccssaire de posséder parfaitement, outre une légère teinture qu'il doit avoir des langues vivantes, s'il veut rendre compte des ouvrages qui s'impriment dans toute l'Europe, il a besoin d'être au fait des différentes matières dont il parle, et, selon les occasions, il faut qu'il se montre mathématicien, astronome, physicien, jurisconsulte, théologien; qu'il n'ignore rien de ce qui s'est passé dans l'antiquité la plus reculée, qu'il sache ce qui est arrivé dans les siècles postérieurs et moins éloignés. Ce n'est encore là qu'une petite partie des qualités requises pour former un journaliste parfait ; elles tournent même au préjudice du public, dont elles peuvent surprendre la confiance, si celui qui en est revêtu ne joint à une science si vaste des talents plus rares encore qu'une prodigieuse érudition, je veux dire : de la justesse dans l'esprit, de la clarté dans les idées, un style pur et correct, tout au moins vif,

aisé, propre à attacher les lecteurs les plus indolents et à persuader les plus indociles. J'ajoute que, si un journaliste ne veut pas tomber à chaque instant dans des bévues ridicules, ou dans des inconvénients encore plus à craindre, il doit être consommé dans l'histoire littéraire, et surtout dans l'histoire littéraire de son siècle, science, dit Fontenelle, presque séparée des autres, quoiqu'elle en résulte, et produite par une curiosité vive, qui ne néglige aucune partie de son objet. Mais c'est peu •que toutes ces qualités de l'esprit se rencontrent «lans un même homme, si elles n'y sont accompagnées de celles du cœur, c'est-à-dire d'une probité exacte, qui ne lui permette pas d'en imposer, et qui lui fasse rendre justice à ses ennemis particuliers, s'il a le malheur d'en avoir, et à ceux que de petites préventions de parti pourraient lui faire regarder sur ce pied-là. On sent bien qu'un pareil homme est plus difficile à trouver qu'à peindre. J'ai pourtant fait, sgjis y penser, le portrait de M. l'abbé Gallois, au moins à très-peu de choses près : car, quelque parfait que l'on soit, on tient toujours par quelque bout à l'humanité. »

Ce portrait du journaliste, qui date de cent cinquante ans, presque de l'origine du journal, m'a semblé mériter d'être conservé; il montre quelle haute opinion l'on se faisait alors du métier de critique, qui semble aujourd'hui si facile.

La publication du Journal des Savants fut reprise par l'abbé Gallois le 4 janvier 1G66. 11 mit l'ouvrage sous la protection de Louis XIV par une épître dédicatoire dont il fît précéder le premier numéro. Cette épître est suivie d'un petit avertissement des plus pacifiques, où le nouveau rédacteur promet d'exercer son emploi avec une modération dont chacun aura iieu d'être satisfait. « H y a quelques personnes, dit-il, qui se sont plaintes, de la trop grande liberté qu'on se donnait dans le journal de juger de toutes sortes de livres. Et certainement il faut avouer que c était entreprendre sur la liberté publique et exercer une espèce de tyrannie dam V empire des lettres que de s'attribuer le droit déjuger des ouvrages de tout le monde. Aussi est-on résolu de s'en abstenir à l'avenir, et, au lieu d'exercer sa critique, de s'attacher à bien lire les livres, pour en pouvoir rendre un compte plus exact qu'on n'a fait jusqu'à ce jour. » On voit combien la critique a marché depuis 1666. , .

On remarqua en effet dans les journaux de l'abbé Gallois plus de discussion et moins de critique que dans ceux de son prédécesseur. Cependant on voit que 4'engagement qu'il avait pris de s'abstenir de juger les livres dont il ferait mention ne laissait pas souvent que de lui peser, et il ne le tint pas toujours; si réservé qu'il fût, il lui échappa quelquefois de s'expliquer avec assez de liberté sur le mérite de

certains ouvrages, et il se fit plusieurs querelles, notamment avec Tanneguy Le Fèvre, célèbre humaniste, qui publia contre lui deux satyres : Journal du journal, ou censure de la censure, et Seconde journaline, plus remplies d'injures que de bonnes raisons (1).

L'abbé Gallois apporta d'abord dans l'exercice de ses fonctions beaucoup d'ardeur et d'application, et l'on ne fut pas moins étonné de la variété prodigieuse qu'il répandit dans son journal que des savantes et judicieuses remarques dont il enrichit ses extraits. Ce fut lui aussi qui ouvrit le Journal des Savants aux controverses des auteurs qui avaient entre eux des discussions critiques de nature à intéresser le public et le bien des lettres. Mais cette belle ardeur ne se soutint pas longtemps. Soit défaut de loisir, soit dégoût d'un travail régulier et trop assujettissant, il s'en occupa de moins en moins, et le nombre des journaux de chaque année alla toujours en diminuant pendant les neuf années qu'il en fut chargé.

Le vide de cette période est rempli jusqu'à un certain point par un recueil de Mémoires et Confé-

(1) J'ai trouvé celte dernière pièce reliée dans l'exemplaire du Journal des Savants de la bibliothèque Sainte-Geneviève, à la suite du numéro du <2 juillet 4666, où l'abbé Gallois répondait au Journal du journal. Elle porte cette épigraphe, prise de Quiutilieu : Felices artes essent si de illis soli artifices judicarent. Elle est imprimée à Saumur, et se compose de 30 pages petit in-4°. Les journaux de l'abbé Gallois portaient sur le titre : Par le sieur G. P. (Gallois, prêtre). Le Fèvre en prend prétexte pour appeler son contradicteur Gépé. « Ah ! que vous avez la peau dure, M. Gépé ! »

m LA PRESSE

rences sur les Arts et les Sciences, dû à J.-B. Denys, conseiller et médecin ordinaire du roi, recueil que l'on joint ordinairement à la collection du journal.

Physicien et médecin, J.-B. Denys, dit l'abbé Claustre, s'appliqua surtout à faire de bons extraits des livres qui traitent de la physique et de la médecine, et à indiquer les nouvelles découvertes qui ont contribué à la perfection de ces sciences. La légèreté et la vivacité de son style n'attachent pas moins le lecteur que l'utilité et l'importance des matières qu'il traite. Rien n'est plus intéressant que les mémoires qu'il a recueillis sur l'invention et les usages des Trompettes à parler de loin (1), sur le télescope de Newton , sur la question fameuse : Si l'homme tire son origine d'un œuf, qui fut fort agitée dans ce temps-là, etc., etc. (2).

En 1675, le Journal des Savants passa dans les mains de l'abbé de La Roque. Le privilège, ou un nouveau privilège qui lui fut donné à la date du

(1 ) Ce qu'on nomme aujourd'hui porte-voix ;

(2) Ajoutons que J.-B. Denys fit sur la transfusion du sang, dont il était défenseur, plusieurs expériences, publiées dans le Journal des Savants de 1666; il écrivit même sur cette matière trois lettres imprimées en 1667 et 4668. Parmi ses publications, nous remarquons encore une Relation curieuse d'une fontaine découverte en Pologne, laquelle, entre autres propriétés, a celle de suivre le mouvement de la lune, de s'enflammer comme fait l'esprit de vin, de guérir diverses maladies, et de prolonger la vie jusqu'à 150 ans, avec l'explication des propriétés 4e l'eau de cette fontaine. Denys se donnait volontiers pour un homme qui possédait plusieurs secrets, avec lesquels il faisait tous les jours des cures étonnantes-, il n'en fallait pas davantage pour jeter sur sa réputation un vernis de charlatanisme. Mais c'était, en somme, un homme d'un vrai mérite. Sa réputation était allée jusqu'à Charles II, qui le manda en Angleterre en 1673, et lui fit les offres les plus brillantes pour l'y retenir. Le docteur Payen a consacré une intéressante notic* à ce savant, comme lui médecin et littérateur.

LITTÉRAIRE m

26 avril 1679, énumère in extenso les matières qui peuvent entrer dans la composition du Journal des Savants.

H est permis au sieur abbé de La Roque de faire et composer ou faire faire et composer par telles personnes qu'il voudra, et imprimer, vendre et distribuer par tel libraire qu'il lui plaira, le Journal des Savants, et faire dessiner et graver toutes les planches qui y seront nécessaires; dans lequel journal il pourra mettre l'abrégé, extrait ou jugement de toutes sortes de livres qui seront imprimés dans toute l'Europe sur toutes sortes de sciences, et, comme ses prédécesseurs, comprendre dans ledit journal les diverses expériences, machines, inventions, médailles, devises , inscriptions , obélisques., nouvelles découvertes, tant dans les arts que dans les sciences, comme mathématique, physique, mécanique, architecture, médecine, chimie, anatomie, navigation, relations de voyage, histoire naturelle, aventures véritables, monstres, prodiges, apparitions célestes, trembleterres et autres choses curieuses; arrêts des parlements, sentences des autres sièges, cours et juridictions ecclésiastiques, * ordonnances des évêques, décisions des universités, résolutions des habiles gens sur .toutes sortes de questions scientifiques, mémoires ecclésiastiques, discours académiques et historiques, éloges des hommes illustres et savants, nouvelles sur les sciences qui seront données dans les journaux des pays étrangers, et généralement tout ce qui regarde les arts et les sciences, et qui peut être digne de la curiosité des gens de lettres...

L'exécution d'un pareil programme était une lourde tâche pour un écrivain, si bien doué qu'il fût, et, malheureusement pour le journal, l'abbé de La Roque resta tout à fait au-dessous. Il faut dire à sa louange qu'il y apportait au moins beaucoup

de zèle et de bonne volonté. Un avis de l'imprimeur au lecteur, placé en tête de Tannée 1682, contient à cet égard une particularité qui mérite d'être signalée. Après avoir dit qu'il n'est plus nécessaire de parler de l'utilité du journal , qui est telle que l'on voit tous les jours paraître de nouveaux ouvrages où chacun tâche de l'imiter en quelque chose, et vanté l'émulation qu'il excite et qu'il entretient dans les esprits, tant dedans que dehors le royaume, émulation qui produit sans cesse de nouveaux effets, l'éditeur ajoute :

On le. voit augmenter toutes les années, et on a sujet d'en espérer plus que jamais par les correspondances que l'auteur du journal a à présent dans toute l'Europe, et par l'exactitude avec laquelle il va entretenir ses commerces. Au reste, comme, pour la commodité du public, il se donnait deux après-dînées la semaine pour recevoir tout ce qu'on avait à lui apporter pour le journal, il continuera toujours de le même manière tous les lundis et tous les jeudis; et afin que ceux qui veulent faire connaître leurs ouvrages aient plus d'un témoin de leur mérite, il y aura toujours chez lui, pendant ces deux jours, des personnes de savoir et fort éclairées, qui, dans des conversations libres et familières, discourront sur les plus belles matières qui regardent les arts et les sciences, qui est l'objet du Journal des Savants. On y lira même des dissertations entières et toute autre sorte de pièces, lorsqu'elles en vaudront la peine ; et parce qu'une seule matière qui occupe tout un journal n'est pas du goût de tout le monde, quelque belle et quelque agréable qu'elle soit, on se contentera désormais, dans les pièces de cette nature, d'en donner un détail, selon la coutume, dans les journaux, et quand on aura ramassé assez de pièces pour composer un juste volume, on en fera part au public, afin qu'il puisse voir au long ce dont

il aura eu un avant-goût dans le journal. De cette manière il n'échappera rien de tout ce qui se fera de curieux dans tout le royaume et dans les pays étrangers.

La Roque garda le journal pendant douze ans^ et il apporta dans sa publication une régularité exemplaire. Malheureusement cette exactitude et sa bonne volonté sont presque les seules choses qu'on puisse louer en lui; il n'avait ni le discernement nécessaire pour bien choisir ce qui méritait l'attention de ses lecteurs , ni l'érudition suffisante pour relever des bagatelles par des observations instructives, et, ce qui est plus fâcheux, il tombait, faute de connaissances, dantë de fréquentes et grossières erreurs. Bref il engagea le journal dans une voie où il n'aurait pas tardé à périr, s'il n'eût été établi sur des bases aussi solides.

Signalons pourtant une amélioration introduite par La Roque, qui eût mérité d'être conservée. 11 donnait à la fin de chaque année une liste complète • des ouvrages imprimés dans le courant de l'année, marquant d'un astérisque ceux dont il avait parlé. Ses successeurs se sont contentés de donner la table des ouvrages dont ils avaient rendu compte.

M. Boucherat, qui s'intéressait personnellement et en sa qualité de chancelier à la conservation du journal, s'en déclara le protecteur, et, après une interruption de près d'une année, il reparut, sous la direction du président Cousin.

Le nouveau directeur était déjà connu par plusieurs traductions estimées, et possédait à un degré ! éminent la plupart des qualités nécessaires à un journaliste. Un petit avertissement, fort sensé, placé à la tête de son premier journal , indiquait la règle de conduite qu'il s'était tracée. Il promet que son premier soin sera de choisir les livres capables, par l'importance de leur sujet, d'attirer toute l'attention du public. « Les journalistes, dit-il, auront plus d'égard à ce qu'ils doivent faire pour la satisfaction solide de leurs lecteurs qu'à ce que pourrait souhaiter un auteur qui ne suivrait qu'une vaine ombre de réputation, ou un libraire qui ne chercherait que son intérêt. » Quant à la forme des extraits , il s'engageait à en donner de fort exacts quand les livres vaudraient la peine que l'on en suivît les auteurs pas à pas, et qu'on marquât en abrégé ce qu'ils auraient traité plus au long; sans quoi il se proposait seulement d'indiquer d'une façon générale le plan de l'ouvrage et d'en transcrire quelques passages remarquables, s'abstenant également de louange et de critique, et ne relevant que les fautes contre lesquelles l'auteur lui-même serait fâché qu'on ne prémunît pas ses lecteurs.

M. Cousin tint tout ce qu'on était en droit d'attendre de ses connaissances solides et variées et des qualités de son esprit; mais il brilla tout particulièrement dans les éloges qu'il consacra aux hommes

illustres enlevés à la république des lettres, éloges qui, dit Vigneul-Marville , peuvent être regardés comme ses chefs-d'œuvre (1).

En 1704 commença pour le Journal des Savants une ère nouvelle . Jusque là il avait été sous la direction d'un seul écrivain ; si quelques personnes avaient prêté leur collaboration aux premiers journalistes, ç' avait été à titre purement officieux, et sans aucun engagement de leur part. Mais on en était

(\) Parmi ces éloges se trouve celui de Ménage, dans lequel se rencontrent plusieurs traits satiriques, « de quoi, dit Bayle, tous les honnêtes gens de Paris ont été choqués. On ajoute qu'en cherchant la raison pourquoi le président a ainsi traité M. Ménage, on a déterré qu'il n'a jamais pu lui pardonner un petit mot qu'il lui avait ouï dire en moutant l'escalier pour se rendre à sa Mercuriale (c'est ainsi qu'on nommait les réunions qui se tenaient tous les mercredis chez Ménage)... On prétend que M. Cousin, accusé d'impuissance par sa femme, et renvoyé au congrès, selon la jurisprudence de ce temps-là, perdit sa cause. On s'entretenait de cet accident chez M. Ménage pendant que M. Cousin montait les degrés, et l'on dit qu'il ouït M. Ménage disant : « Eh ! pourquoi se marier si l'on ne s'y sent pas propre ! » et qu'il rebroussa chemin, résolu de ne pardonner jamais ce trait-là. »

La cause de la brouille de ces doctes personnages est racontée différemment dans le Ménagiana; il y est dit simplement que Tépigramme suivante, composée par Ménage sur l'aventure dont parle Bayle dans la lettre que nous venons de citer, les rendit ennemis irréconciliables.

Le grand traducteur de Procope Faillit à tomber en syncope Au moment qu'il fut ajourné Pour consommer son mariage.

« Ah I dit-il, le pénible ouvrage, Et que je suis infortuné 1 Moi qui fais de belles harangues, Moi qui traduis en toutes langues, A quoi sert mon vaste savoir, Puisque partout on me diffame Pour n'avoir pas eu le pouvoir De traduire une fille en femme. »

M. Cousin ne pardonna jamais cette épigramme à Ménage, et s'en vengea sur su mémoire quand il eut à faire dans son journal l'éloge du littérateur bel esprit.

venu, après un essai de près de quarante ans, à trouver que c'était un fardeau trop lourd pour un seul homme.

De quelque côté qu'on envisage les fonctions d'un journaliste, dit à ce sujet la notice qui suit la table du journal, par l'abbé de Claustre, elles paraissent environnées de tant de difficultés, qu'il est presque impossible qu'une seule personne les remplisse dans toute leur étendue et avec un applaudissement général. Sans parler des qualités qu'elles exigent du côté du sujet, esprit juste et exempt de préjugés, jugement solide, connaissances en tout genre, travail assidu, impartialité, etc., que ne faut-il pas, outre cela, pour satisfaire le goût de tout le monde? Je ne parle pas seulement des difficultés qui naissent de la diversité des goûts, * qui fait que les uns ne voudraient voir dans un journal que des matières de théologie, d'autres n'y trouver que de la physique et des mathématiques, de la médecine ou de l'anatomie ; quelques-uns n'y lire que des choses qui concernent les belles-lettres, ou des recherches sur l'antiquité, tandis que ceux-ci n'y cherchent que l'histoire, et ceux-là que la jurisprudence. Ces difficultés, qui regardent la matière d'un journal, ne sont rien au prix de celles qui concernent la manière dont il doit être écrit. Les savants et les gens de cabinet se soucient ordinairement fort peu de la délicatesse du tour, et, pourvu qu'on leur présente beaucoup de choses, ils sont contents : l'assaisonnement n'est pas ce qui les touche. Les gens du» monde, au contraire, se soucient peu du fond des choses, pourvu que la manière de les dire soit agréable : ils aiment les tours ingénieux, une critique fine et délicate, la clarté surtout est ce qui les charme; mais ils ne sauraient souffrir le moindre embarras dans les matières, même les plus abstraites et les plus difficiles. Comment trouver un juste tempérament qui satisfasse les uns et les autres? Est-il une situation plus délicate et plus incommode que celle d'un journaliste? Placé entre deux écueils également redoutables, d'un côté la sensibilité des auteurs et de l'autre la malignité des lec-

teurs, il est également en butte aux traits des uns et des autres. Les auteurs voudraient des éloges, et les lecteurs demanderaient des critiques. Prétend-il concilier ces différents intérêts en répandant des fleurs d'une main et en lançant de l'autre des traits, l'auteur sent la piqûre des traits et cherche à se venger, tandis que le lecteur, dégoûté de la profusion des fleurs, conçoit du mépris pour le journaliste. Qui pourrait être assez heureux pour réunir en sa personne, avec tous les talent6 qu'exige cette pénible fonction, assez de force et d'habileté pour surmonter tant d'obstacles, assez de prudence et d'adresse pour éviter tant d'écueils ?

Camusat avait déjà dit, à la même occasion :

Quelque application qu'un homme seul puisse apporter à la composition d'un journal, il paraît difficile qu'il ne succombe pas à la fin sous le poids d'un travail si accablant. L'étendue du projet, l'immense variété des lectures, le plaisir de se voir en quelque façon l'arbitre de la réputation des savants, voilà des choses qui animent un journaliste dans les commencements de sa carrière, et qui le soutiennent pendant quelque temps; mais ces mêmes choses renferment souvent aussi le motif qui le décourage et le dégoûte à la longue. Bientôt cette occupation qui le charmait n'a plus rien qui le frappe; la multitude des livres dont il est obligé de rendre compte l'embarrasse plutôt qu'elle ne l'amuse; les querelles que sa sincérité fait naître lui deviennent à charge, tant d'ennemis sur les bras l'inquiètent. Peu à peu il se néglige, et ses extraits portent enfin des marques visibles de cet engourdissement. Il arrive aussi que la curiosité du public diminue et que ses applaudissements cessent. Le journal tombe alors dans un décri dont il ne se relève jamais. Je ne connais guère que M. Bayle qui ait persévéré dans ce travail sans rien relâcher de son exactitude accoutumée; encore n'a-t-il pas fourni trois années entières sans contracter une maladie dangereuse qui le mit hors d'état de le continuer davantage.

On a très-bien remarqué qu'il n'y avait qu'une compagnie de gens de lettres choisis, et exercés en tout genre de littérature,

qui pût donner au public et soutenir heureusement un journal qui lui fût également utile, agréable et amusant dans ses différentes parties. Comme chaque membre ne doit parler que de la science qu'il possède parfaitement, que des livres de sa compétence et sur lesquels il est capable de prononcer en dernier ressort, il ne faut pas craindre que le défaut de lumières fasse porter au hasard un jugement précipité et peu juste. Il semble aussi que Ton doit moins appréhender que la partialité se glisse dans un ouvrage auquel diverses personnes mettent la main, pourvu qu'elles jugent sans acception de nation, de religion et de parti...

Ces citations, mieux que tout ce que nous pourrions dire, montrent quelle opinion Ton se faisait, au xvui e siècle, des fonctions de journaliste. De nombreux abus n'avaient pourtant pas tardé à se glisser dans la nouvelle institution, comme dans les choses les plus utiles, ainsi que le disait Voltaire, et que nous le verrons bientôt; mais le Journal des Savants s'était maintenu à la hauteur où l'avait tout d'abord placé son fondateur ; il ne s'était pas, dans les diverses phases qu'il avait traversées, départi un instant de la dignité qui convenait à un journal né pour ainsi dire dans le cabinet de Colbert, et constamment honoré, par les successeurs de ce grand ministre, d'une protection toute particulière.

Cependant, comme nous l'avons dit tout à l'heure, on comprit bientôt que, pour rendre tous les services qu'on était en droit d'en attendre, ce recuil ne devait pas rester abandonné à ses seules ressources

et aux forces d'un seul écrivain. A la fin de 1701 M. de Pontchartrain en fit l'acquisition pour l'Etat, et nomma pour sa rédaction une compagnie de savants versés dans les différents genres de littérature. Les matières dont il devait s- occuper furent soigneusement classées, et un rédacteur particulier, avec un traitement fixe, fut assigné à chacune d'elles.

Le premier comité de rédaction fut ainsi composé : pour la théologie, M. Dupin, docteur de Sorbonne, auteur, entre autres ouvrages, d'une Bibliothèque des Auteurs ecclésiastiques fort estimée ; pour la jurisprudence, M. Rassicod, avocat distingué du Parlement de Paris ; pour la médecine et la physique, M. Andry, docteur de la Faculté de Paris, connu par un traité de la génération des vers dans le corps de Vhomme> et praticien renommé ; pour les mathématiques et les matières d'érudition, Fontenelle; pour l'histoire, Vertot; enfin pour les langues et la littérature, Julien Pouchard, professeur royal en langue grecque, et membre de l'Académie des Inscriptions. Ce dernier, que les Nouvelles de la République des Lettres appellent le secrétaire de l'académie du journal, en avait la haute direction, et c'est à lui que s'attaquèrent plus particulièrement les auteurs qui se croyaient maltraités; mais il s'en émouvait fort peu : « Ils sont fâchés, disait-il, de ce que je fais connaître leurs fautes, et moi je le suis , de ce qu'ils font de mauvais livres. »

Le journal renouvelé parut le 2 janvier 1 702, avec un avertissement où sont résumés les motifs que nous venons de rapporter en faveur du nouveau système, auxquels on ajouta encore le peu de soin qu'avaient les libraires de faire venir les livres qui s'impriment dans les pays étrangers. Dans son programme, le comité se montre d'une sobriété, d'un laconisme on ne peut plus rares, a La compagnie s'est fait quelques règles dont il n'est pas nécessaire de donner le détail au public. Si elles sont bonnes, on les suivra autant qu'il sera possible ; si elles ne le sont pas, on les abandonnera sans aucune répuirnuiice. Ge sera aux lecteurs habiles et désintéressés qui verront ce journal à en juger ; ils feront plaisir à la compagnie de lui* communiquer les réflexions qu'ils auront faites et les vues quipourront servir à mettre cet ouvrage dans une plus grande perfection... »

Quant à la forme du journal, elle demeure la même, sauf pourtant une légère augmentation de format. « Mais, au lieu qu'on ne donnait chaque «semaine qu'une feuille et demie (douze pages in-4°), on tâchera d'en donner deux feuilles entières. On fera aussi en sorte de ne point couper les articles, c'est-à-dire qu'on ne mettra point une partie d'un extrait dans un journal et une autre partie dans l'autre. Quand il se trouvera des extraits trop longs pour entrer dans les journaux ordinaires, on en fera .

des extraordinaires, qu'on donnera les jeudis, et on aura soin d'en avertir le public à la fin du journal du lundi précédent.

L'œuvre des nouveaux journalistes fut parfaitement accueillie du public éclairé auquel elle s'adressait. « Ils possèdent, dit Bayle, un secret semblable en quelque façon à celui de la fameuse Médée, puisqu'ils ont rajeuni du premier coup ce journal, qui tombait dans les langueurs de l'âge caduc, et qu'ils lui ont redonné d'abord toute la force, toute la vivacité qu'il avait eue dans son état le plus florissant, qui fut celui de ses deux ou trois premières années. » Bayle attribue l'honneur de ce changement à l'abbé Bignon, « sous les yeux et par les conseils duquel cet ouvrage se forme et se perfectionne » ; en quoi il ne fait que répéter ce qui est dit dans la préface du nouveau journal.

C'est, en effet, l'abbé Bignon, qui fut le promoteur de la transformation du Journal des Savants, dont il s'était fait le chaleureux avocat auprès du chancelier, son oncle. 11 ne se contenta pas d'avoir organisé la nouvelle rédaction ; il voulut encore que le comité tînt ses assemblées chez lui, une fois par semaine; il lia, dans l'intérêt de l'œuvre, un commerce de lettres avec les hommes les plus savants de ce temps; enfin il n'épargna aucune dépense pour faire venir tous les livres qui s'imprimaient dans les différentes parties de l'Europe. Le savant

abbé présida au journal jusqu'en 1714; après lui la présidence appartint successivement à M. de La Hochepot, à M. d'Argenson fils, à l'abbé Daguesseau.

En 1723, le journal éprouva une nouvelle interruption de sept mois; il reparut' le 1 er janvier 1 724, l'abbé Bignon, que personne ne pouvait rem* placer pour le zèle et la diversité des connaissances, ayant consenti à reprendre sa charge de président, qu'il garda jusqu'en 1 739. Depuis lors la présidence du Journal des Savants est demeurée dans les attributions des chanceliers. Dans des temps plus rapprochés de nous, les ministres de l'instruction publique ont, à diverses reprises, revendiqué ce recueil comme un apanage naturel de leur déparlement, et le ministre actuel a fini par triompher des résistances de la chancellerie.

L'abbé Desfontaines, qui devait être appelé quelques années plus tard à diriger le Journal des Savants, s'expliquait ainsi, dans le Nouvelliste du Parnasse (t. i, p. 212), sur la nouvelle organisation et sur le recueil lui-même :

« La forme de ce journal n'a pas toujours été la même. Dans le commencement, on se contentait d'indiquer l'usage des livres modernes, et d'en porter des jugements sans aucuns extraits; mais peu à peu le journal est devenu analytique. 11 serait superflu de nommer les différentes personnes qui y ont travaillé ; presque tous ont été des gens d'esprit

LITTÉRAIRE 19t

et de savoir. Il est aujourd'hui entre les mains depersonnes estimables par leur érudition et par leur politesse; les extraits sont lus, avant que d'être imprimés, dans une assemblée à laquelle préside un de ces hommes rares que le ciel fait naître de temps* en temps pour encourager les lettres. Le but qu'on se propose est de faire connaître le mérite des livres,, sans pourtant mêler une critique directe. L'analyse est longue ou courte, selon que l'importance de la matière le demande ; mais elle est tournée de manière que le lecteur attentif et clairvoyant est à portée de décider si le livre est bon ou mauvais; et, comme la capacité des journalistes les met en état 3e démêler ce qu'on trouve de singulier dans les ouvrages, ils ont soin de l'indiquer et de le citer. Quand un auteur s'est trompé, on le reprend honnêtement, et lorsqu'il y a du ridicule dans un livre* on le tire avec tant de circonspection que l'écrivain peut seulement se le reprocher à lui-même. Il faut, en vérité, des talents bien singuliers, pour exécuter avec succès un semblable projet. Au reste, le style du journal est pur, noble, élégant et proportionné aux diverses matières qu'on y traite. »>

Cependant le journal n'avait pas tardé à baisser après la mort de l'abbé Bignon. La médecine, par le fait de M. Andry, y occupait déjà une place beaucoup trop large, au gré des lecteurs, quand deux autres médecins furent introduits dans la ré-

m LA PRESSE

daction , « de sorte que ce n'était plus qu'un triste répertoire de maladies, qu'un tableau sinistre de toutes les misères qui affligent l'humanité ; et la contagion de Marseille qui arriva en 1 720 ayant ouvert un champ encore plus vaste aux analyses d'une foule d'ouvrages qui parurent à cette occasion, il n'y eut plus moyen de soutenir la lecture du journal. Les libraires ne voulurent plus l'imprimer faute de débit, et il tomba entièrement au commencement de l'année 1723. Les railleurs dirent à ce sujet que le Journal des Savants, étant en proie aux médecins, ne pouvait pas vivre longtemps, et qu'il était enfin mort de la peste (1). »

C'est alors que l'abbé Desfontaines fut appelé à lui rendre la vie, et ses efforts fureht couronnés d'un plein succès. Nous reviendrons, à l'article que nous consacrerons bientôt à ce célèbre critique , sur son passage à la rédaction du savant recueil.

Un des premiers actes de la nouvelle direction fut de changer la périodicité du journal ; d'hebdomadaire qu'il avait été jusque là, il devint mensuel en 1 724, et voici comment les rédacteurs expliquèrent ce changement : *

Nous avons reconnu qu'un journal hebdomadaire ne prévénait point assez en sa faveur ; que cette façon de paraître lui donnait un certain air de précipitation dont le public a toujours lieu de se défier, et le faisait aussi trop ressembler à ces recueils de

(1 ) Préface de YEsprit de l'abbé Des fontaines.

nouvelles vulgaires qui naissent toutes les semaines, et qui n'ont rien de commun avéc ce que les savants estiment le plus. La variété, qui fait l'agrément de ces sortes d'ouvrages, pouvait difficilement se trouver dans le nôtre lorsqu'il paraissait tous les lundis, ou bien il fallait couper les matières en trop de parties. Pour éviter cette fâcheuse décomposition, nous ne parlions quelquefois que de deux ou trois livres dans chaque journal, et souvent plusieurs journaux ne suffisaient pas pour rendre compte d'un seul ouvrage. Le Journal des Savants, ne paraissant plus que tous les mois, nous donne le temps de le travailler davantage, et nous fournit une étendue suffisante pour y placer sans contrainte un nombre considérable de différents articles. Nous ne gagnons rien du côté de la peine , puisqu'au lieu de deux feuilles qui paraissaient toutes les semaines, il en paraîtra régulièrement huit ou neuf les premiers jours de chaque mois. Ajoutez à cela que nous renonçons désormais aux vacances des mois de septembre et octobre, et que nous donnerons toujours, sans interruption, douze journaux par an. Nous avons aussi fait attention que le journal, au bout de l'année, composait un in-quarto très-cher. Le changement que nous faisons, en augmentant le volume, diminuera le prix, et même il ne tiendra pas à nous qu'il ne devienne encore à meilleur marché dans la suite.

Les rédacteurs profitent de l'occasion pour faire une nouvelle déclaration de principes, dont nous extrairons quelques passages :

Pour remplir avec succès la fonction dont nous avons l'honneur d'être chargés, nous nous attacherons désormais, encore plus que nous n'avons fait jusqu'ici, aux règles que nous prescrit l'avantage du public.

-I . Nous nous éloignerons également et de la basse flatterie et de la censure amère. Nous voudrions pouvoir toujours louer; mais l'équité s'y oppose. Le bon goût et le progrès des lettres sont intéressés au discernement des ouvrages. Ainsi nous loue-

m LA PRESSE

rons et nou9 censurerons aussi quelquefois ; mais, quand nous ne pourrons donner des éloges, on s'apercevra du moins que nous ne prétendons pas rendre des arrêts. A proprement parler, nous ne jugerons point ; nous ne voulons être que les échos des savants, et dresser tout au plus le dispositif des jugements qu'ils auront rendus avant nous. Nous supplions donc tous les auteurs, présents et à venir, de ne nous savoir point mauvais gré lorsque nos extraits ne leur paraîtront pas assez favorables, et d'être persuadés que ce sera toujours sans partialité que nous parlerons de leurs écrits. Lorsque nous en aurons fait remarquer les défauts, nous nous offrons d'insérer dans notre journal leur apologie, pourvu qu'elle soit assaisonnée de politesse et fondée en raison.

2. Les extraits que nous donnerons seront comme l'élixir de tous les livres. Nous éviterons ces discours obscurs et ce goût de déclamation si justement reprochés à certains journaux... Nous nous appliquerons surtout à extraire ce que nous trouverons de plus intéressant et de moins commun. Nous lirons les livres nouveaux avec attention, et nous nous efforcerons d'y choisir une partie de ce qu'un homme d'esprit et de goût voudrait en retenir après les avoir lus. On voit par là combien est utile la lecture des journaux. Elle épargne des études longues et pénibles et nous en laisse faire les frais ; on a l'avantage de ne se nourrir que d'un suc précieux. Il est vrai que pour cela il faut que l'on se fie un peu à notre goût et que l'on soit persuadé que nous savons choisir; nous n'oublierons rien pour inspirer au public un si heureux préjugé.

A partir de la même époque, les éditeurs du Journal des Savants en publièrent, concurremment avec l'édition in-4°, une édition in-12, en vue principalement de la province et de l'étranger, et afin que ceux qui étaient « entêtés des petits volumes » n'eussent plus de prétexte pour recourir à la contrefaçon hollandaise.

Ajoutons tout de suite quelques détails pour ainsi dire techniques, qui pourront sembler futiles à certains lecteurs, mais qui pourtant ont leur importance bibliographique.

h Les successeurs de M. Sallo, dit Camusat, ont encore ajouté quelques enjolivements au plan que ce père de tous les journaux avait suivi , et par ces changements nécessaires ils les ont portés peu à peu au point de perfection où nous les voyons aujourd'hui. Par exemple, on ne mettait point dans les premiers journaux le nom des libraires chez lesquels les livres dont on parlait avaient été imprimés; ce qui n'eût pas laissé d'avoir sa commodité, puisque, le but d'un journal étant, en partie, d'indiquer quels ouvrages méritaient d'être achetés, il fallait en même temps marquer où ils se trouvaient. M. de Sallo le comprit bien, et avertit à la fin de son septième journal que cela se pratiquerait à l'avenir; mais il ne tint pas sa promesse, du moins à l'égard des imprimeurs étrangers. 11 était réservé à M. Cousin, et à ceux qui lui ont été subrogés dans son emploi de journaliste, de suivre constamment cet usage. »

M. de Sallo avait également négligé de spécifier le format des ouvrages dont il rendait compte; c'est l'abbé Gallois qui en établit l'usage. « Mais, remarque Desmaizeaux à ce sujet , parce qu'il ne servait pas de beaucoup de savoir qu'un livre était

in-folio ou in-octavo pour en connaître la grosseur, on s'avisa dans la Bibliothèque universelle (1) de marquer aussi le nombre des pages» Cette exactitude a paru si nécessaire qu'elle a été généralement suivie; il n'y a eu que quelques journalistes qui, soit pour se distinguer, ou peut-être faute de bien sentir l'avantage de cette méthode, ne se sont pas souciés de la suivre; ou bien ils se sont contentés de marquer le nombre des feuilles, ce qui est beaucoup plus embarrassant et beaucoup plus difficile à comprendre. »

C'était déjà quelque chose; cette invention, comme dit Camusat, était excellente, mais elle ne suffisait pas. Il y a une différence singulière entre les formats d'une même espèce , les uns sont grands, les autres petits : de sorte qu'il y a des in-folio qui ne sont guère plus grands que des in-4°, et qu'il se trouve des in-8° plus petits que des in-12. D'ailleurs la diversité des caractères produit une différence si considérable, que, si l'on en ignore l'espèce, on ne sera guère plus avancé de savoir précisément le nombre des pages et de connaître la forme d'un livre. Les Hollandais réduisent communément de gros in-4° de Paris à des in-1 2; il arrive même quelquefois que l'in-12 contient moins de pages que l'in-4°. Comment ceux qui ne sont pas versés dans la librairie s'y reconnaîtront-ils ? Pourront-ils soup-

(4) Voir plus loin.

çonner, par exemple, que tel in-4° de 600 pages qu'on leur annonce ne contient pas plus de matière qu'un in-1 2 de 500 ? Desmaizeaux enseigne le véritable moyen de remédier à cet inconvénient. Le plus court serait de déterminer la grandeur du format et le genre des caractères; « mais, ajoute-t-il, tout le monde n'entendant pas ce que c'est que gros ou petit-texte, œil~de-bœuf> saint-augustin, garamond, nompareïlle, etc., il faudrait, pour instruire les plus ignorants, que le journaliste fît imprimer de temps en temps sur une page du journal les noms et la différence de tous les caractères dont il aurait occasion de parler. Tout le monde pourrait alors en faire usage; les libraires tireraient une grande utilité de cette exactitude, car, lorsqu'ils trouveraient qu'un livre serait bon pour eux, ils verraient d'abord à quoi ils pourraient le réduire. »

Je ne sais" trop jusqu'à quel point l'expédient proposé par Desmaizeaux eût été praticable et profitable ; ce qui est certain c'est que les journalistes se sont peu souciés des inconvénients auxquels il avait pour but de remédier. Aujourd'hui comme alors il est assez difficile pour le commun des lecteurs de se rendre r compte d'après l'annonce d'un livre — ou son analyse, — de sa valeur spécifique ; nous ne croyons pas même que les curieux soient beaucoup plus avancés quand les empiriques de la librairie, les vendeurs de littérature à la toise, pous-

sent la précaution jusqu'à annoncer combien de lettres ils donneront pour un sou.

Camusat reproche encore aux premiers rédacteurs du Journal des Savants de n'avoir pas été assez soigneux d'indiquer l'année dans laquelle les livres dont ils rendaient compte avaient été imprimés, et la raison de cette négligence était, dit-il, la crainte qu'ils avaient qu'on ne s'aperçût que le livre dont ils parlaient n'avait plus la grâce de la nouveauté. 11 regrette aussi qu'ils soient restés inférieurs aux journaux étrangers soûs le rapport des nouvelles littéraires, « un des plus beaux ornements d'un journal, fournissant à un journaliste l'occasion de glisser des particularités qui souvent auraient de la peine à trouver place ailleurs (1 ). » Mais il le félicite d'avoir compris que, pour donner à un journal toute la perfection qu'il peut recevoir, il ne suffisait pas de le publier régulièrement aux époques fixées, qu'il était nécessaire de donner de temps à autre des suppléments. M. de Sallo en avait conçu le dessein, et avait même promis de l'exécuter, en rendant compte du livre de la Conception, de Raymond Lui le. « Il y aurait, disait-il, beaucoup à dire sur ce

(i) « Je remarquerai en passant, ajoute Camusat dans une note, que les nouvelles littéraires de nos journaux modernes sont généralement peu sûres ; ce qui* j'attribue à la trop grande envie de se faire valoir par des nouvelles. Cette passion, qui ne convient qu'à un gazetier, est cause que les journalistes entassent d'ordinaire, sans trop de choix, les nouvelles qu'on leur envoie, croyant ensuite avoir beaucoup fait par cette espèce de réparation qu'ils font aux lecteurs : Nous donnons les nouvelles telles qu'on nous les a fournies.

sujet, mais la brièveté du journal ne me permet pas de le faire. Néanmoins, afin que le public ne soit pas privé des belles choses qui demeurent supprimées, on donnera de temps en temps quelques cahiers extraordinaires, dans lesquels on expliquera à fond les matières qu'on n'aura pu traiter amplement. Par exemple, on pourrait faire deux petits traités excellents à l'occasion de ce livre. Le premier traiterait l'histpire de tout ce qui s'est passé au sujet de la fête delà Conception; le second, un abrégé de la vie de Raymond Lulle, qui est connue de peu de personnes . Et je ne doute point que le monde ne fût bien aise d'apprendre en trois feuillets de papier ce qui demanderait, sans ce secours, des années entières. Mais on différera l'exécution de ce dessein jusqu'à ce que le journal soit entièrement établi, et qu'on ait trouvé des personnes capables de bien traiter, dans toutes les sciences, ces sortes de sujets, en quoi il est plus difficile de réussir que le commun ne se peut imaginer. »

Dépossédé peu de temps après, Sallo n'eut pas le loisir de mettre son dessein à exécution, et l'abbé Gallois, comme nous l'avons vu, avait assez à faire de publier le journal. Ce fut La Roque qui donna les premiers Extraordinaires; la société instituée par l'abbé Bignon entreprit en 1707 d'en publier un chaque mois, et ces suppléments étaient quelquefois plus volumineux que le journal.

Disons enfin que c'est seulement vers Tannée 1 77 8 que les articles commencent à être signés.

Jusqu'à la Révolution le Journal des Savants jouit d'une paix profonde, et son histoire n'offre plus rien de saillant à noter. En 1 791 , il prit une plus grande activité, et se reconstitua sur des bases en apparence plus solides et plus larges II publia, cette année-là, un prospectus où l'on remarque un ton nouveau et des idées nouvelles ; en le lisant, on comprend que la philosophie a passé par là, et que déjà la France est sur la pente d'une révolution sociale. Les grands mots de vertus civiques et de philanthropie ne manquent pas dans les journaux de 1791 et de 1792 ; on y signale tous les abus, on y sourit à toutes les réformes; une science nouvelle, l'économie politique, s'y fait jour; les séances de la municipalité de Paris y tiennent presque autant de place que celles de l'Académie des Sciences ou de l'Académie des Inscriptions; enfin la littérature déclamatoire du temps s'y retrouve plus qu'il ne convenait à un tel recueil.

Ces concessions faites aux circonstances ne parvinrent point à triompher des préoccupations publiques, et le journal fut obligé de s'arrêter au mois de novembre 1792.

Le Directoire ayant rendu un peu de calme et de sécurité à la France, quelques membres de l'insti-

tut, Camus, Lenglès, Baudin des Ardennes, Sylvestre de Sacy, Lalande, Mongez, Millin et Daunou, « tentèrent de revivifier ce beau journal qui pendant soixante ans avait conservé le feu sacré de Vesta, c'est-à-dire les sciences, une raison paisible et la saine littérature (1). » Le prospectus, publié le 5 janvier 1796, sous forme d'introduction, est fort sensé. L'auteur y signale les dangers des mauvais journaux et Futilité des bons ; cependant il souhaite une liberté décente pour tous, afin que la vérité ressorte de la discussion ; il s'étonne que de bons esprits se laissent entraîner à croire qu'il faille mettre des entraves multipliées à la presse et qu'ils s'évertuent à en chercher, tandis qu'elles existent dans la concurrence même ; puis il ajoute :

S'il ne paraissait qu'un seul journal, ou s'il arrivait qu'en laissant aux journaux, en apparence, un libre cours, l'autorité voulût en établir un plus ou moins privilégié dont elle dicterait la rédaction en disant qu'elle la surveille, et dont elle ordonnerait la circulation sous prétexte de la seconder, alors sans doute on aurait tout à craindre : l'équilibre serait détruit, les moyens de contredire manqueraient aux opposants et aux offensés, et, au lieu d'un combat qui n'est loyal qu'autant que les armes sont les mômes et que leur usage dépend uniquement de l'adresse et de la force avec laquelle on les manie, le champ de bataille serait d'avance assuré à celui en faveur duquel on aurait saisi tous les avantages du terrain.

Malgré la bonne opinion que l'auteur de cette in-

(1 ) Delisle de Sales, Essai sur U journalismê.

troduction avait de la nation, qui, loin de recevoir, comme autrefois, l'impulsion du souverain, « provoquait les premiers pouvoirs constitués à rouvrir les canaux fermés ou desséchés de l'instruction publique », le nouveau journal ne put se soutenir : « L'ange exterminateur de la révolution avait anéanti autour de lui jusqu'aux germes de toute instruction ; l'ouvrage ne trouva ni protecteurs, ni acheteurs, ni lecteurs, et il mourut de sa belle mort au bout de six mois ; les bibliographes même ont oublié de l'enterrer dans leurs nécrologes (1). »

On ne voit pas que, durant le Consulat et l'Empire, bien que les savants fussent tenus alors en plus grande estime que les littérateurs et les philosophes, personne ait songé à faire revivre le Journal des Savants. 11 ne fut rétabli qu'en 1816, sur la proposition de MM. de Barbé-Marbois , garde des sceaux, et Dambray, chancelier, et sur un rapport motivé de M. Guizot, alors secrétaire-général du ministère de la justice. Dans ce rapport, après un bref historique du Journal des Savants, M. Guizot établissait la nécessité de maintenir à ce recueil le patronage du gouvernement, non pour en diriger ou en surveiller la rédaction, mais pour lui donner plus d'autorité, et pour y attirer les écrivains les plus considérables, qui seraient sûrs d'y échapper à tout esprit de mesquine rivalité. Le journal repa-

(4) DelUlcdc Sales.

rut le 1 er septembre , et depuis ce moment il en est régulièrement publié un cahier chaque mois.

Le prospectus et le règlement de 1816, légèrement modifiés en 1 829 et en 1 840 , résument ainsi le plan du journal :

Les articles dont il se compose peuvent se diviser en trois classes : 1° analyses critiques d'ouvrages français et étrangers dignes de l'attention publique ; 2° dissertations ou mémoires sur des questions littéraires ou sur des découvertes dans les sciences ; 3° nouvelles littéraires. — Ce sont toujours les articles du premier genre qui occupent le plus d'espace ; ceux du second sont rares, et ceux du troisième fort courts. — Même ce n'est qu'à titre d'exception, et après une délibération particulière, que des mémoires savants sur des questions historiques, scientifiques et littéraires, pourront être insérés dans le journal. La dernière feuille et au besoin la septième sont réservées aux annonces bibliographiques raisonnées, aux programmes des sociétés savantes, à des notices nécrologiques, à des extraits de correspondance; on promet aussi des cahiers supplémentaires. — Le Journal des Savants embrasse toutes les connaissances humaines, toutes les littératures anciennes et modernes ; il ne s'interdit que les discussions politiques sur des objets ou des intérêts encore présents.

Ainsi, à plusieurs reprises et dans des occasions solennelles on a consacré le plan que le premier fondateur du journal avait tracé. On a toujours voulu et Ton veut encore maintenir le caractère essentiellement critique et bibliographique de cette publication. En 1 840 comme en 1 81 6, on le distingue nettement des revues et l'on se défend de vouloir empiéter sur les attributions des journaux spéciaux.

Suivre le mouvement de l'esprit humain tel qu'il se traduit dans les livres, rester sur les sommets les plus élevés de la science, de l'érudition et de la littérature, initier le public à tout ce qui se produit d'un peu important dans ces divers domaines, voilà le but que s'est toujours proposé le Journal des Savants, au moins dans les prospectus.

Nous ne saurions donner ici la liste complète des écrivains qui eurent part à la rédaction du Journal des Savants ; on la trouvera dans les tables du journal, t. x, p. 646. Aux noms que nous avons déjà cités parmi les anciens rédacteurs, nous ajouterons seulement ceux de Dubos, l'abbé Trublet, d'Héricourt, Saurin, Clairault, Terrasson, de Guignes, Barthez, Senac, de Mairan et de Bèze. Au xvn e siècle le Journal des Savants avait la faveur marquée, mais non pas la collaboration active des . personnages les plus illustres dans la république des lettres. Cependant on voit Leibnitz, Malebranche, Bernouilly, Baluze, Arnault, le P. Ménestrier, y faire insérer des mémoires et y soutenir leurs controverses. Les écrivains, du reste, avaient compris tout d'abord de quelle utilité pouvait leur être l'invention de M. Sallo. Nous avons parlé de la querelle que lui fit le graveur Huret, parce qu'il avait refusé d'insérer dans son journal un article que ce dernier lui avait envoyé sur un de ses pro-

près écrits. Un fait de même nature, qui se produisit quand le Journal des Savants comptait à peine deux mois d'existence, donna lieu à une petite comédie, très-plaisante, très-instructive, qui est ainsi racontée par M. Cousin (1) :

« Le livre des Maximes, tant travaillé, revu et corrigé d'avance, pour ainsi dire, parut enfin au commencement de Tannée 1665. La Rochefoucauld s'était ménagé bien des appuis, de pieux et puissants protecteurs, d'illustres et gracieuses protectrices. 11 fit plus : il écrivit un A vis au lecteur, pour le séduire aussi, et Segrais, dont la plume était à son service , composa un long Discours, qu'on mit en tête de l'ouvrage, et qui en est une apologie régulière en quatre points....

» Pour soutenir et achever la comédie, il demanda à madame de Sablé de lui faire un article dans le seul journal littéraire du temps, qui commençait à paraître cette année même, le Journal des Savants, et la complaisante amie écrivit un article qu'elle lui soumit. Elle y faisait en quelque sorte l'office de rapporteur; elle exposait les deux opinions qui partageaient sa société, et à côté de grands éloges elle avait mis quelques réserves. Cela ne plut guère à La Rochefoucauld, qui pria madame de Sablé de changer un peu ce qu'elle avait fait. Celle-ci, à ce qu'il paraît, n'y put réussir, et elle adressa de nou-

(4) Madame de Sable', 2* édition, p. 176.

veau son projet d'article à La Rochefoucauld, lui avouant qu'elle a laissé ce qui lui avait été sensible, mais l'engageant à user de son article comme il lui plairait, à le brûler ou à le corriger à son gré. Ce billet d'envoi, dont on a donné quelques lignes, mérite bien d'être fidèlement reproduit, parce qu'il est joli et qu'il éclaire les ombrages et les petites manœuvres de l'amour-propre de La Rochefoucauld :

Ce 18 février 4665.

Je vous envoie ce que j'ai pu tirer de ma tête pour mettre dans le Journal des Savants. J'y ai mis cet endroit qui vous est le plus sensible, afin que cela vous fasse surmonter la mauvaise honte qui vous fit mettre la préface sans y rien retrancher ; et je n'ai pas craint de le mettre, parce que je suis assurée que vous ne le ferez pas imprimer, quand même le reste vous plairoit. Je vous assure aussi que je vous serai plus obligée si vous en usez comme d'une chose qui seroit à vous , pour le corriger ou pour le jeter au feu, que si vous lui faisiez un honneur qu'il ne mérite pas. Nous autres grands auteurs, nous sommes trop riches pour craindre de rien perdre do nos productions. Mandezmoi ce qu'il vous semble de ce dictum. ' .

» La Rochefoucauld prit au mot madame de Sablé; il usa très-librement de son article, il supprima les critiques, garda les éloges, et le fit insérer dan3 le Journal des Savants ainsi amendé et pur de toute prétention à l'impartialité.

* Nous mettons en regard le projet d'article et l'article imprimé , pour qu'on en saisisse mieux les différences :

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