SAINT ÉPHREM
Dans Chrysostome , dans Synésins, dans l’éloqnenl prêtre d’Antioche, comme dans l’évcque de Ptolémaïs, nous rencontrons le génie grec empreint du soleil d’Orient. Chrysostome est un Grec asiatique formé par l’inlluencc d’Athènes. Quoiqu’il n’ait vu de la Grèce que Constantinople, il s’est donné par l’étude, sinon la simplicité des orateurs attiques, du moins l’art savant et l’élégance des écoles athéniennes. Synésius est un Grec afiicain, un descendant des colons doriens transplantés sous le ciel brûlant de la Cyrénaïque : il est né dans cette colonie plus lettrée et à ce litre plus hellénique encore que Sparte, sa rude métropole; il s’est instruit dans celte autre colonie grecque d’Égypte, seconde Grèce, moins poétique et moins inspirée que la première, qui n’eut point d’orateurs, parce qu’elle date d’Alexandre, et qu’elle n’eut que des rois, mais qui, de Théocrile à Plotin et à Proclus, d’Hipparquc à Galien, de Clément d’Alexandrie et d’Origènc à saint Athanasc, embrasse un bien riche domaine, une bien puissante variété de l’esprit humain. Chrysostome, dans une proportion plus forte que Bazile et Grégoire de Naziance, mais à un point de vue semblable, nous montre le travail intérieur, la fusion créatrice qui, sous les rayons de la foi chrétienne concentrés dans une âme ardente, alliait la pensée platonique et l’imagination d’Orienl. Ces hommes ont, sous ce rapport, avec les différences d’une civilisation plus avancée et la langue de feu des apôtres, quelque chose de ces premiers philosophes que l’ionie envoyait à la Grèce, et dont la métaphysique
234 TABLEAU DE l’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE descendue de l'Orienl semblait une poésie moins sévère que celle d’Athènes, au temps de Périclès et de Sophocle.
Chrysoslome, tout Syrien qu’il était de naissance, et quoiqu’il dût sans doute à son origine l’abondance d’images, le luxe d’allégories et de paraboles qui parsèment ses écrits, ne parlait, n’entendait que la langue grecque, ou du moins, s’il y joignait quelque connaissance de l’hébi’eu des livres saints, il n’avait aucune habitude des idiomes orientaux distincts de cette langue antique. Par là, il était un apôtre étranger pour la nation syrienne. Partout, en effet, hormis les grandes villes fondées ou colonisées par les Grecs, cette nation avait conservé son ancienne langue, un des dialectes de l’arabe. Tombé de la conquête d’Alexandre et du règne agité des Séleucides sous le joug fastueux de Tigrane, puis sous la domination romaine, ce peuple de laboureurs qui cultivait les fertiles campagnes arrosées par l’Oronte n’avait ni changé ses usages, ni adopté la langue de ses vainqueurs successifs. Le seul changement profond qui eût marqué sur lui était celui du culte. Dès le premier siècle de notre ère, le christianisme s’était réfugié sur les montagnes de la Syrie ; mais, il n’y avait porté ni la langue grecque qui régnait dans les villes, ni la langue latine réservée aux décrets impériaux, qu’elle imprégnait du sceau même de la conquête étrangère. Dans les villages aux portes d’Antioche, on ne parlait que la langue syrienne. Chrysoslome en faisait l’épreuve, lorsqu’il allait parfois hors des murs de la ville prier dans quelque lieu consacré; et il en exprime le regret, dans un sermon qu’il prêchait à Antioche, à /a Jétedes Martyrs, devant la foule accourue des campagnes voisines, pour voir les cérémonies saintes. Eu célébrant les mœurs laborieuses et la vie pure de ces hommes rustiques, il les nomme un peuple séparé de
AU ÎJUATRIÈME SIÈCLE. 235
lui par la langue, quoique uni dans la foi mais en même temps, il fait connaître unirait remarquable de ce siècle et de celle nation, c’est que, parmi ces hommes simples qui ne comprenaient de ses paroles que les applaudissements et les larmes qu’elles arrachaient aux citadins grecs d’Antioche, il y avait beaucoup de prcdi- <‘aleurs populaires dans leur langue nationale. C’est un tics éloges qu’il leur donne; c’est, comme il le dit, la philosophie rustique qu’il reconnaît en eux et quïl préfère à la science de la Grèce. Souvent, de la charrue CCS hommes montaient à l'autel •, et prêchaient à leurs frères l.i parole sainte, rappelant ainsi l’humble origine et la prédication des premiers disciples du Christ.
Mais, celle facilité d’enthousiasme ne pouvait se trouver dans la foule, sans susciter parfois quelque interprète plus puissant et plus durable de la pensée commune, il y eut donc alors des orateurs chrétiens, non-seulement dans les deux langues polies du monde civilisé, mais dans les deux dialectes vulgaires d’Orient , dans les langues syrienne et syro-chaldécnne, où se conservent encore d’antiques liturgies chrétiennes murmurées, sous quelques pauvres cabanes de Syrie et de Chaldée, jusqu’aux jours espérés cl maintenant prochains, où le génie de l’Europe ramènera le christianisme vainqueur sur celle terre d’Orient, berceau de sa naissance humaine, et l’y ramènera par un double avènement temporel et spirituel à la fois, améliorant la vie, comme il élèvera les âmes, employant au profil de l’homme la fécondité de ces beaux climats, et à l'honneur de Dieu cl de l'humanité la vive intelligence de ces races si longtemps opprimées, mais faites, de temps immémorial; pour les grands travaux et les prodiges des arts.
’ Sanct. ChnjsosL O/wr. t. II, p. 222.
* fbldcm, l. H, p. 223. '
23G TABLEAU DE l’ÉLOQLE.VCE CUnÉriENXE
Pimni les hommes qui fiircnl au quatrième siècle, les interprètes tout orientaux, les prédicateurs enthousiastes et familiers des vérités que Chrysoslomc annonçait à la ville grecque d’Antioche, et plus tard à la Grèce demiromaine de Constantinople, il faut placer très-haut saint Éphrem, ou plutôt Éphraïm, pour lui laisser un nom em[TTcint de son origine et qui fait pressentir son génie. 1/omission de ce nom et des souvenirs qu’il rapi>elle était, dans les lacunes de mon premier travail, la plus fâcheuse de toutes. C’était une part d’originalité, une forme tout entière du christianisme laissée à l’écart. En lui, vous n’avez plus devant les yeux le Grec devenu chrétien, attiré d’abord vers l’Asie, et de l’Asie vers la foi ; vous ne retrouvez plus les souvenirs d’Homère et de Platon mêlés à l’ardeur inspirée des prophètes et à la divine charité du Christ; vous ne voyez plus sans cesse les fêtes et les jeux guerriers de la Grèce antique rappelés à la pensée des chrétiens et comparés à l’héroïsme des Martyrs. Mœurs, souvenirs, imagination, tout est asiatique cette fois; et nous avons, à travers les versions grecques des homélies et des méditations d’Éphraïm, la forme d’ascétisme chrétien que recevaient, que voulaient CCS peuples voisins de la* Judée, premiers prosélytes du culte nouveau proscrit par elle, et formant une race indigène bien plus nombreuse et plus durable que les colons grecs et les soldats romains transplantés, ou campés sur son territoire.
Peu de choses nous manquent, pour bien juger aujourd’hui ce monument du christianisme oriental. La traduction grecque que nous en avons, contemporaine de l'orateur et comme l’écho savant de son discours populaire, est éclatante par les images, et très-simple par les tours, pleine de ce naturel asiatique hors de nature pour nous, mais que les répétitions fréquentes rendent
bientôt accessible, quand la première surprise est passée. Publiée par la magnificence de la cour de Rome, dans le texte le plus correct, la version grecque fut encore éclaircie par les notes d’un orientaliste indigène, le savant Assemanni, appelé du mont Liban, dans le siècle dernier, pour être pré[X)sé à la partie la plus précieuse de la bibliothèque vaticane, à celle qui renferme, avec le trésor des langues d’Asie, la clef du monde oriental, et comme l’ancien titre de possession du christianisme sur ces beaux climats. Avec le secours de ce savant interprète, la traduction grecque de l’orateur syrien nous le met facilement sous les yeux. L’érudition patiente a fout jiréparé pour l’admiration et pour le goût. Il ne reste du voile arabe entre Éphraïm et nous que la teinte orientale, dont se colore heureusement son langage, et qui tient trop au soleil de la patrie et à l’inspiration de l’orateur, pour que l’éclat s’en efface.
Que je puisse compléter par cette étude nouvelle les développements que j’ai donnés à ma première et insuffisante peinture d’une si grande époque doublement faite jK)ur nous intéresser! car, elle est pleine des choses, dont s’occupent aujouririuii le politique et le rêveur, l’homme d’action et le solitaire, celui qui cherche des voies au commerce, un gage ou une apparence à l’équilibre des grands Étals, une solution pacifique au problème d’Orient, et celui qui, méditant sur la philosophie de l’iiistoire, se demande si toute la dette des gouvernements et tout l’avenir du monde n’est pas dans ces deux choses, christianiser les barbares, éclairer, élever, rapprocher les chrétiens.
Saint Éphrem , Syrien de race , fds d’un prêtre des anciens dieux du pays, naquit vers les premières années du quatrième siècle, sous le règne de Constantin, dans cette ville de Nisibe, extrême frontière de la puissance
23S TABLEAU DE l’ÉLOQLEXCE CUIIÉTIEXNE romaine en Orient, tour à tour enlevée et reprise par Sapor et par les Romains. Instruit dans la science orientale et les superstitions du vieux culte assyrien, il fut saisi de bonne heure par le christianisme qui comptait à Nisibe beaucoup de vrais fidèles restés purs, au milieu des sectaires, des juifs, des adorateurs du feu et des idolâtres. La ferveur s’accroissant par la rivalité même des cultes, les chrétiens avaient dès lors fondé près de Nisibe plusieurs monastères de femmes que, dans la licence de la guerre, fit respecter Sapor, persécuteur de la foi dans son empire. L’évêque orthodoxe de Nisibe, tout Syrien de langue et de génie, était un saint personnage renommé dans l'Orient pour avoir animé la résistance de ses concitoyens contre les attaques réitérées des Perses. Il fut le recours du jeune Éphraim maltraité par le fanatisme de son père : et il l’instruisit dans la religion, d’après les monuments nombreux qu’elle avait en langue syrienne, et sans mélange d'érudition grecque. D’une nature austère et poétique, Éphraïm embrassa la foi nouvelle, sous celle forme contemplative (pie lui donnait volontiers l’Orient, et qu’il a portée dans des cultes moins sévères. Non-seulement, comme Bazile et Chrysostome, il suivit la vie monastique dès la jeunesse; mais il y mêla le mysticisme, dont ces grands esprits se défendent; il ne chercha pas seulement les rigueurs de la solitude, mais l’exaltation de l’ascétisme. Il fut un des premicrsexcmples dans le catholicisme de cette imagination religieuse qui marche à côté de la foi, la dépasse par l’enthousiasme, sans la contrarier par le schisme, est un besoin de l’âme plutôt qu’un travail de la pensée, inspire l’éloquence de sainte Thérèse, égare la ferveur de Guyon et se mêle comme une grâce étrangère et parfois douteuse au génie de Fénelon lui-même.
Par le goût de contemplation et d’indépendance, qui
suit celte disposition de l’àme, peut s’expliquer comment Éphraïm, puissant par la parole, et demeuré le docteur célèbre de la nalion syrienne, n’eut aucune dignité dans l’Église, et ne porta que le titre de diacre d’Édesse. L’ascétisme mystique, lors même qu’il s’interdit toute opinion hétérodoxe, aime à jouir de Dieu dansia liberté de sa foi, dans la candide simplicité de son amour, et peut s’effrayer du sacerdoce, encore plus que ne le faisait ordinairement riiumilité des premiers fidèles. Seulement à celte pieuse ardeur qui anime ses paroles, Éphraïm avec la subtilité de l’esprit oriental, joignait une étude profonde des querelles religieuses du temps : on se rangeant sous l’autorité de ceux qui élevaient la loi le plus haut, il fut l’adversaire de toutes les hérésies qui simplifiaient le dogme et tendaient à le rapprocher du théisme judaïque. Il parait que, fort jeune, Éphraïm avait suivi l’évêque de Nisibe au concile de Nicée, à celle assemblée d’où est sortie et à laquelle se rapporte toute gloire et toute influence, dans le monde chrétien du quatrième siècle. Au retour de celte grande école, sa vie fut longtemps solitaire et errante; et quelques-unes des épreuves qu’il encourut lui firent connaître l’extrême infortune. C’est ainsi qu’il raconte que, voyageant à travers la Mésopotamie, et un soir, ayant reçu riiospilalilé chez le gardien d’un grand troupeau qui fut dévasté et pillé durant la nuit, il se trouva le lendemain accusé de complicité dans ce vol et traîné devant les juges, au milieu des clameurs populaires et de tous les soupçons qui accablaient son innocence. La prison, où il fut jeté, renfermait deux autres hommes accusés d’un autre crime et purs comme lui. L’éclaircissement delà vérité fut lent et difficile. Enfin, pendant que le jeune apôtre cherchait en lui-même s’il n’avait point, par quelque faute connue de Dieu seul, mérité l’erreur de la justice humaine, il vit
240 TABLEAU DE l’ÉLOQUEXCE CHRÉTIENNE
son innocence pleinement justifiée, et retrouva la liberté.
1 1 continuad’habiter tantôt les villes, tantôtlcs déserts. Un pressentiment le conduisit dans la ville d’Édcsse, fameuse par la sainteté de ses souvenirs, et où lui était annoncé un sage, dont la parole devait l’inslruire. Sa jiremière rencontre fut très-différente; et quelques traits de la légende peut-être allégorique conserv'ée à ce sujet rappellent les séductions, dont fut troublée la jeunesse d’Augustin et de Jérôme. Le jeune apôtre syrien ne connut cette épreuve que pour la vaincre; et son humilité n’est pas l’expiation de ses faiblesses. Mais, en restant austère, il était troublé; et son imagination agitée par les transes de sa foi lui présentait incessamment les terreurs de la vie à venir et l’insuffisance de ses efforts et de ses sacrifices, pour se préparer à ce terrible passage. Ces pensées le retenaient en longues méditations avec quelques amis, qu’il appelle ses frères, soit que par là il exprime leur association commune à l’Église, ou quelque autre lien religieux qui les unissait. On en trouve de nombreux souvenirs dans ses écrits. Je n’en citerai qu'un qui peut faire comprendre le travail religieux et poétique de cette âme ardente.
« Un jour, dès l’aurore', m’étant levé, j’étais sorti, <' avec deux de nos frères, de la ville d’Édesse la bien- « aimée. J’avais levé les yeux au ciel, comme vers un « miroirlimpidequiréfléclntréclatdesastres sur la terre. « Saisi d’admiration, je disais : si tout cela resplendit « d’une telle gloire, combien les justes et les saints, qui « font la volonté de Dieu, brilleront-ils d’une plus inef- « fable lumière, à l’heure où viendra le Seigneur! Souci dain s’oflrit à ma mémoire ce terrible avènement du « Christ. Mes os en tremblèrent ; et frissonnant du corps.
' Smet. Ep/irem. Oper. l. I, p. 158.
« et de l’ame, je pleurai et je dis en gémissant : dans quel « élat serai-je surpris, moi, pécheur, à celle heure me- « naçante? Comment me tiendrai-je devant le tribunal « du juge redoutable? Comment m’élèverai-je du même « vol que les hommes purs? Et lorsque les saints se r<i,- <i connaîtront entre eux dans la cour d’honneur du ciel, a que ferai-je? qui me reconnaîtra, moi? Les martyrs a montreront’ leurs blessures, les solitaires leur vertus. « Qu'aurai-jc à montrer, moi, que ma torpeur et nia néa gligence? O âme vaine, âme pécheresse, âme imprua dente, ennemie de la propre vie, jusques à quand sca ras-lu de toutes parts enchaînée à la terre? Jusques à a quand l’habitude des mauvaises pensées le domineraa t-elle? INe sais-tu pas que les mauvaises pensées sont a un nuage ténébreux jeté devant nous, pour empêcher a de voir la route qui mène à Dieu? Les deux frères qui a étaient avec moi, les larmes aux yeux, me dirent : a Pourquoi ce gémissement, ô mon père? Je leur dis ; a Je pleure ma lâche indolence, ô mes fils. Dieu, dans a sa bonté, nous a donné la lumière; et je la repousse a chaque jour. Si j’avais accompli les ordres de la divine a volonté, je serais heureux maintenant, non-seulement « moi, mais tous ceux qui auraient fait de même. Nous a n’avons nulle excuse, mes frères, parce que nous péa chons avec connaissancb. Voyons la Providence divine a dans tous les dons qu’elle nous fait. Toujours sa grâce a visite nos cœurs. Si elle les trouve en paix, clic y péa nèlre, elle y demeure; mais, si elle ne trouve pas le « cœur pur, elle se détourne aussitôt. Sa pitié seulea ment la ramène vers nous, parce que nous sommes a tous variables par la volonté, sans l’être par la nature. « Car, on nous retrouve toujours hautains et indolents, « envieux et faibles, nourrissant de mauvais désirs, et « enfoncés, comme dans un bourbier, dans nos pensées
242 TABLEAl' DE L’ÉLOQUEXÇE CHRÉTIENNE a honteuses. » Et cette âme agitée continue d’exhaler ainsi son humble douleur entre les deux amis qu’elle soutient cl qu’elle console.
Ce ne fut que dans l’âge mur, après de longues épreuves de la vie cénobilique et de la vie solitaire, qu’Éphraïm prit les premiers degrés du sacerdoce sous la consécration d’un grand docteur de l’Église d’Orieiit. Il vint à Césarée, où Basile, évêque, enseignait la foi de (Nicée avec cet éclat d’éloquence, qui charmait pinssam- '^inent les contemporains et anime encore ses écrits. Éphraïm était accompagné d’un ami qui entendait et parlait la langue grecque; et malgré cct obstacle de l’idionie qui le séparait de saint Basile, il comprit si bien son génie que, dans un éloge consacré à sa mémoire, il en donne la vive peinture, comme aurait fait un Grec d’Antioche ou d’Athènes. C’est dans ce discours même qu’il a consigné le souvenir de son voyage et de l’accueil qu’il reçut. Bien ne pourrait remplacer l’originalité de ce témoignage, cl donner au môme degré une idée des hommes et du temps.
« Le jour, dit-il ', où Dieu fut ému de pitié pour moi, a et dans sa miséricorde m’offrit une occasion, j’entendis a une voix qui me disait : Lève-toi, Éi>hraïm, et nourris- « loi de pensées. Je répondis dans un grand trouble : Où « faut-il les prendre. Seigneur? Dieu me dit ; Vois dans « ma maison : un vase d’or te présentera cet aliment.
« Émerveillé de ces paroles, je me suis levé ; j’ai gagné « le temple du Très-Haut; etcomme, parvenu doucement a au péristyle, je penchais la tête sous les propylées, j’ai « a^ierçu dans le sanctuaire un vase d’élection, qui brillait K au-devant du troupeau et, orné de saintes maximes, « attirail tous les regards. J’ai vu le temple pénétré de
^ Sanct. Epkrem. Oper. t. II, p. 291.
AU QITATRIF.MR SIÈCLE. 2-l3
« cel esprit divin, et tout rempli de compassion pour la « veuve et l’orplielin. J’ai vu des flots de larmes, et le « pasteur, sur les ailes de l’Esprit-Saint, élevant à Dieu « ses prières pour nous. »
Le génie de l'Orient respire dans ce poéfique symbole); mais on regretterait que rien de plus familier et de plus simple n’exprimât l’cnlrevue de ces deux hommes, dont l’un venait de si loin chercher l’aulre. Ephraïm, après avoir peint son extase, à l’entrée de l’église de Césarée, ajoute qu’il fut donné avis de sa présence à Basile ; et aussitôt, dit-il, faisant appeler mon humble personne, il m’interrogea par la bouche d’un interprète, me disant : « Es-tu cet Éphraïm qui a noblement courbé n la tète, et porté le joug du Verbe sauveur? » et je réponds ; « Je suis Épbraïm, coureur attardé dans la Il carrière céleste; m et alors, cel homme divin, mettant la main sur moi, me confirma d’un saint embrassement, et m’offrit des aliments de son âme saint(! et fidèle, une nourriture, non pas grossière et corruptilile, mais toute pleine d’immortelles pensées; car, il disait par quelles œuvres nous pouvons nous conciliim le Seigneur, comment repousser les assauts du péché, comment fermer les entrées du cœur, comment acquérir la vertu de l’apôtre, et comrnent rendre exorable le juge incorruptible. Alors, en pleurant, je m’écriai vers lui : « O mon » père, garde-moi de ma langueur et de ma faiblesse. « Dirige-moi dans la voie droite ; le Dieu des intelligences « m’a jeté vers loi, pour que tu sois le médecin de mon « âme. Arrête mon navire dans l’onde du repos. »
L’imagination chrétienne vint embellir encore celte scène touchante, et voulut y mêler un miracle; elle supposa que, parti par l’ordre de Dieu, qui lui avait montré en songe une colonne lumineuse, Épbraïm était arrivé à l'église de Césarée, le jour même de l’Épiphanie,
244 TABLEAU DE l’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE que s’arrêtant à la porte du templn, et apercevant de loin Basile vêtu de blanc avec tout son clergé, il cherchait en vain celle colonne de feu qui lui avait été montrée. Averti cependant de sa présence, Basile lui envoie son archidiacre qui, fendant la foule, arrive jusqu’à lui et lui dit : (( Bénis le Seigneur et entre dans le sanctuaire. « L’archevêque t’appclIe.»Éphraïm, s’étant fait expliquer ces paroles par son interprète, s’excuse et dit : « Tu te « trompes, mon frère. Nous sommes des étrangers, des « inconnus pour lui. » L’archidiacre s’éloigne elles laisse dans la foule. Cependant Basile commence l’explication des livres saints ; et pendant qu’il parle Éphraïm croit voir sortir de sa bouche une langue de feu. L’archidiacre revient et lui dit, en le nommant cette fois : « Seigneur « Éidiraïm, ton père l’archevêque l’appelle; il t’invite à « monter jusqu’à l’autel. » Éphraïm, rempli de joie, s’excuse encore, et prie qu’on lui permette d’attendre la fin de la cérémonie sainte. Il vient alors dans le sanctuaire, où Basile lui dit ; « Sois le bien-venu, père des « enfants du désert, loi qui as augmenté le nombre des « disciples du Christ et chassé les démons. Mais pour- « quoi ce voyage, ô mon père? Est-ce pour venir visiter a un homme pécheur? Que Dieu t’accorde une récom- « pense plus digne de ta peine! » Alors Éphraïm, a-t-on raconté dans les églises d’Orient, ayant reçu la communion des mains de Basile, lui dit : « J’ai une grâce à le « demander, ô mon père; et je le prie de me l’accorder. « Je sais que Dieu ne te la refusera pas. Demande pour « moi, je te prie, que je parle la langue grecque. » Basile répondit ; « La demande passe mon pouvoir; mais « puisque lu la fais avec une foi vive, viens, mon père, « loi le guide des enfants du désert; et prions ensemble « le Seigneur; car il peut faire ce que tu veux.» Lorsqu’ils eurent longtemps prié, Basile lui dit : « Seigneur Éphraïm,
« pourquoi ne reçois-tu pas l’ordination sacerdotale? » Éphraïm répondit par son interprète ; « Parce que je « suis pécheur. — Plût à Dieu, dit Basile, que je fusse « un pécheur semblable! Humilions-nous ensemble. » Et lorsqu’ils furent agenouillés, il imposa les mains à Éphraïm, et récitant l’oraison pour le diaconat, il dit en grec : « Seigneur, je t’en prie, relève-nous. » Et aussitôt Éphraïm reprit en grec ; « Sauve-nous; aie pitié de nous, « et garde-nous, Seigneur, par ta grâce. » « Et depuis < ce temps, dit la légende, il exprima toute chose en « langue grecque, par ce don divin des langues qu’avaien l « eu les apôtres. »
Éphraïm ne dit rien de semblable sur lui-même, dans le récit qu’il fait de son entrevue avec l’évêque de Césarée; et occupé surtout de son apostolat populaire auprès des indigènes de Syrie, il resta toujours étranger à la langue grecque si familière aux autres Pères de l’Église d’Orient. On ne trouve dans ses écrits aucune trace de cette philosophie et de cette poésie grecques, dont l’antiquité chrétienne était toute possédée. Éphraïm cependant fut poète, mais poète dans la langue vulgaire de son pays, dans ce dialecte issu de l’arabe, que les Grecs de cette époque et des siècles suivants jugeaient une langue très-riche en expression et en images, au point, dit naïvement Photius, qu’on a peine à dire si c’est de la langue, ou du génie de l’écrivain que vient la force et l’élévation du discours. Mais on sait ce qu’il faut admettre d’une pareille alternative, et comment c’est surtout l’émotion et le talent de l’écrivain qui fait la force de la langue. Par le caractère propre de son génie, comme par son idiome, Éphraïm est tout oriental. Il ne |Teut cesser de l’être par la traduction; seulement chez lui, l’esprit oriental prend une double forme. 11 est antique et moderne, solennel et populaire. Nul Père de
246 TABLEAU UE l'ÉLOQLEXCE CHRÉTIENNE l'Kp:liso, nul apôtre des premiers temps n’esl plus nourri de rKerilure, n’y fait déplus frequentes allusions ; et d’un autre côté, il a souvent les formes hyperboliques et raffinées de 1a poésie arabe du moyen âge. Il se complaît dans mille répétitions. Souvent son langage est diffus, autant que celui de la Bible est expressif et court. C’est le conteur arabe sous la tente, au lieu du propbète sur le seuil du temple.
En le voyant aujourd’hui à la lumière affaiblie d’un autre idiome que le sien, on ne s’étonne pas qu’il ait été poêle; cl on conçoit la puissance qu’il dut exercer sur les hommes de son pays. l,a prédication ne suffisait pas à ces imaginations si vives, 11 leur fallait la poésie et le chant; et ils l’employaient comme un instrument do la pensée religieuse, qui occupait une si grande partie dans leur vie. Les sectes qui divisaient le christianisme avaient compris celle puissance, et en faisaient un grand usage. Un Syrien élevé dans les écoles d’Athènes, et célèbre sous le nom d'Harmonius, avait composé en langue syrienne des chants tout remplis des erreurs, dont son père, l’hérésiarque Bardesane, infectait le christianisme. Éphrai'm entreprit réouvre contraire; et tous les dogmes de Nicéc, la foi, la morale, l'histoire évangélique furent pour lui le sujet d’hymnes populaires répétés dans les campagnes de Syrie. Plusieurs siècles après, ces chants se redisaient encore aux fêles des martyrs. Une grande part de cette œuvre a péri ; elle manque à l’Iiistoirc du christianisme oriental, dont elle consacrait bien des merveilles et des souffrances. Mais il s’est conservé de la poésie de l’Éphrem ce qui est entré dans la liturgie syrienne, et se mêle encore aux o/yîcci des églises du Liban. Ce sont surtout des hymnes funèbres pour tous les ordres de cliréliens, depuis l’évêque martyr, jusqu’au petit enfant arraché à la mamelle de sa mère. Rien de
plus uniforme que ccUc poésie de la mort , si touchante qu’elle soit ; et elle ne peut nous donner une idée du charme divers qu’exerçait l’imaginalion chez ces chrétiens Arabes de Syrie.
Épliraïin n’était pas seulement le poète théologien du peuple ; tous les événements qui occupaient, ou affligeaient l’Orient, excitaient son génie non moins zélé pour la patrie que pour l'Église. Parmi ces poèmes syriens, l’antiquité chrétienne a cité surtout une lamentation sur la ruine de Nicomédie, détruite par un de CCS tremblements de terre qui, dans le quatrième siècle, ébranlèrent plusieurs fois Jérusalem, Antioche, Apamée, Nicée, Constantinople, mais nulle part ne furent aussi désastreux qu’à Nicomédie.
Vers le même temps et dans l’enceinte de Jérusalem, ce fléau, mêlé à l’explosion de feux souterrains, avait paru le miracle même de la main divine qui, punissant le démenti tenté par Julien contre les prophètes, secouait de dessus terre la reconstruction du temple condamné. Les chrétiens le dirent avec enthousiasme; les païens en frémirent. Dans Antioche et dans Nicée, le phénomène, bien moins terrible cl moins réitéré, semblait sinon l’accomplissement d’une vengeance du ciel, au moins le signe précurseur de sa colère. Mais à Nicomédie, l’horreur et la durée du désastre pénétrèrent profondément les imaginations des hommes ; et on ne doit pas s’étonner que l’orateur populaire des chrétiens indigènes de Syrie en ait fait le sujet de ses chants et de ses appels à la pénitence et à l’aumône.
Celle voix puissante n’est pas venue jusqu’à nous ; mais elle avait retenti dans les provinces romaines d’Orient; et il y a comme une trace des peintures terribles du poète dans le récit qu’Ammien Marcellin a fait de cette calamité contemporaine. On sent, au milieu de la
248 TABLEAU l'E l’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE fermeté d’esprit et des interprétations scientifiques du guerrier philosophe, le religieux elfroi, dont Éphraïm était rinterprète. Quelques traits pathétiques de ce récit ont dû sortir de l’àme d’Ammien, et rappellent le brave et humain soldat qui, dans une déroute des siens, sauvait un pauvre enfant abandonné en plein champ par sa mère épouvantée, et, le jetant sur le cou de sou cheval, le portait à une station romaine, avant de continuer sa fuite et de passer l’fLuphrate. Mais, dans les pages de Thislorien, on croit reconnaître aussi quelque souvenir des accents du poète qui, parlant à la foule, avait excité la pitié dans tout l’Orient, et lutté par le zèle de la charité contre l’incurie de l’extrôme malheur.
C’est ainsi que la ville de Dioclétien, la Nicomédie chrétienne, tant haïe de Galerius, sacrifiée par Constantin à l’incomparable situation de Byzance, se releva, malgré son affreux désastre, et eut encore des jours prospères par le commerce et par les arts. Ces jours, elle les retrouverait bien vite, si jamais de l’ancienne Édesse à l’ancienne Nicomédie, de l’ancienne Antioche à l’ancienne Nisibe, et des sommets du Liban au mont Olympe d’Asie, l’Orient chrétien redevenait libre, et que ces oasis vivantes qui gagnent chaque jour sur le désert de la tyrannie turque, ces lignées de chrétiens grecs, jacobites, arméniens, maronites reprissent enfin leur place au soleil et au pouvoir. Alors, chez ces peuples qui n’ont pas eu dans l’antiquité connue d’histoire héroïque, qui n’eurent de grandeur que par le christianisme, la statue d’Éphraïm serait dressée sur les places publiques des villes, dont il relevait les murailles et nourrissait les pauvres.
Cette dernière expression est d’une vérité littérale; car, ce génie d’Éphraïm qui semblait né pour l’indépendance de l’ascétisme solitaire, qui se refusait au sacer-
AU QUATRIÈME SIÈCUE. 249
doce, et qui clans une occasion nièine feignit la tl(*mence pour échapper à l’épiscopat, se pliait cependant aux soins de la plus active charité. De retour dans sa ville préférée d’Édesse, il y trouva le petit peuple en proie au fléau de la famine et de la contagion, que les monopoles et la négligence des gouverneurs romains rendaient fréquents alors dans ces belles contrées. Les riches étaient effrayés cl inactifs; les pauvres succombaient <à ^ leurs maux. Éphraïm sort de sa cellule, s’adresse aux 1 premiers et leur demande de donner leur argent, à défaut de leurs soins. Il se charge de tout; il dispose, sous une partie des élégants portiques de la ville, un vaste hospice, et faisant des pauvres encore valides les serviteurs rétribués de leurs frères malades, il parvient à rétablir l’ordre et la santé dans Édessc. La bienfaisance ^perfectionnée de nos temps modernes rend plus difficile de comprendre tout ce qu’il y avait alors de vertu salutaire dans la charité d’un homme; il faisait ce que nul pouvoir n’eùl fait à sa place ; il substituait le secours à l’abandon, la miséricorde à la ruine.
Ce dévouement toutefois, privé des occasions que l’épiscopat donnait aux Alhanasc et aux Chrysostome, ne pouvait avoir la même grandeur historique. Apôtre d’une civilisation qui parut éteinte pendant plusieurs siècles, Éphraïm a souffert dans sa renommée des pertes de la foi dans l’Orient. Les monuments de son génie, plus affectueux que dogmatique, n’ont pas eu la môme autorité que les ouvrages des grands docteurs de l’Église orientale. La tradition chrétienne s’en est moins nourrie. La chaire évangélique l’a moins cité. Il est resté à l’écart dans l’histoire des lettres chrétiennes, comme il avait été humblement solitaire dans sa vie. On peut croire d’ailleurs que ses écrits, tels que nous les avons, non-seulement ne sont qu’une copie aflaiblie, mais ne sont qu’un
250 TABLEAU DE 1,’ÉLOQUENCE CnRÉTŒNNE abrogé incomplet de son génie. La puissance qui dominait en lui, c’était le pathétique, c’était le don des larmes. Ses discours, entrecoupés de prières, étaient un dialogue avec Dieu et son auditoire. Souvent il y mêle le récit de visions allégoriques, ou réellement présentes à ses yeux, par l’ardeur de son imagination et de sa foi. Il voit le Dieu auquel il aspire; il entend, il répète ses paroles; puis il tombe dans une humilité aussi grande que son enthousiasme. Mais découragé sur lui-mème, il est plein d’espérance et de tendresse pour les autres. Nul homme n’a été davantage le prédicateur de la chafité, non de celle qui s’arrête seulement à l'aumône, mais de celle qui aime et qui console. Quoique plein des souvenirs ' de l’Ancien Testament et des prophètes, il respire surtout la douceur évangélique. « Le Seigneur, dit-il dans une « de ses homélies, a dit avec vérité ; Mon joug est légers « Quel facile travail, en etfet, que de remettre à notre « frère les offenses qu’il nous a faites, offenses souvent ot frivoles, do lui accorder quelque chose du nôtre, et à ce « pri.v d’être justifié! Dieu ne vous a pas dit : Amenez- « moi de riches offrandes, des bœufs, des chevreaux ;
« ou bien ; Apportez-moi vos jeûnes et vos veilles. Vous « auriez pu répondre : Je n’ai pas, ou je ne puis pas. Il (( vous a prescrit ce qui était facile et sous votre main;
« il vous à dit ; Pardonne à ton frère ses fautes, et je le « pardonnerai les tiennes. Tu lui remets une petite dette,
« quelques oboles, quelques deniers; moi, je te remets « dos milliers de talents. Tu lui fais grâce de peu de « chose; tu ne lui donnes rien de plus; moi, je te remets a la dette, et je te donne la santé de Tàmc et la béati- « Inde. Je n’accepte ton présent que lorsque tu es ré- « concilié avec ton ennemi, que tu n’as pas laissé le soa 1 m1 se coucher sur la colère, cl que tu es en charité et « en paix avec tous ; alors, la prière se^ bienvenue, ton
« offrande accueillio, ta maison bénie cl toi-même lieu- 0 reux. Mais si lu n’es pas réconcilie avec ton frère, de « quel fronl me demanderas-tu indulgence cl pardon ?
« Comnienl os^s-lu m’offrir des prières, un sacrifice,
« des prémices, quand lu gardes inimitié contre quel- « qu’un? De même que tu le détournes de ton frère,
« ainsi je détournerai les yeux de les prières et de tes < dons. V
Ces touchantes exhortations, et mille autres qui leur Tessemblent, sur la charité, sur l’aiunone, sur l’amour des pauvres, s’adressaient au peiqile, aux chrétiens réunis des villes et des campagnes. Mais beaucoup do discours ou d’écrits d’Éphraïm n’étaient destinés qu’aux hommes engagés dans la vie religieuse, à des moines d’Égypte et de Syrie. Pour cela, sans doute, malgré sa douceur et son humilité profonde , sa sévérité est trèsgrande et sa foi menaçante. La vie religieuse, qui relirait les hommes de grands désordres, avait aussi ses difficultés et ses maux; elle comprimait la vague agitation des pensées, sans la guérir. Beaucoup d’âmes étaient indécises entre le cloître et le désert, et passaient incessamment de l'un à l’aulie. Pour soutenir celle vie, il fallait un enthousiasme qui élève le cœur et une occupation assidue qui le préserve. Éphraïm, en cuinbaltant avec force l’instabilité des désirs, est habile à la prévenir et à guider l’esprit religieux, dans la roule qu’il a prise. « Si quelqu’un, dit-il, connnençail à élever une « tour, puis, ennuyé de la construction, voulait faire un « portique; puis, les fondements jetés, se ravisait et « trouvait suffisant de faire une cellule, il paraîtrait « insensé. Tel le religieux qui ne sait pas rester dans le O même asile et persévérer dans la meme œuvre. »
La censure d’Éphraïm ne s’ariêle pas à ce reproche ; pénétrant avec sévérité dans la vie monastique, elle y
252 TABLEAU DE l’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE retrouve les passions liumaines et presque tous les vices du monde appliqués aux intérêts du cloître. Il semblerait même qu’elle en exagère parfois la peinture; car, la ferveur qui entraînait à la vie monastique et les austérités mêmes de cette vie devaient ôter beaucoup de chances de tentation et de faiblesse. On aimerait à croire que ce premier âge du christianisme, cette jeunesse d’une foi encore si récemment éprouvée par la persécution communiquait à toutes les institutions qu’elle inspirait quelque chose de plus saint et de plus pur. Il n’en était pas ainsi, cependant. Soit que l’esprit de la vieille société, cette âpreté d’égoïsme, celte dureté superbe enracinée chez elle se réfléchit encore dans la réforme qu’elle subissait, soit que certains défauts de la nature humaine se retrouvent dans toutes les conditions, soit enfin que la sévérité même de la règle religieuse réveille dans quelques âmes un principe d’orgueil difficile à séparer du principe de force qui soutient dans les grands sacrifices, É[)hraïm reproche aux moines de son temps de bien graves erreurs et comme une continuation de tous les travers du siècle qu’ils ont abjuré. « Nous avons (( quitté le monde ', dit-il, et nous pensons au monde; « nous avons abandonné les |K)ssessions de la terre; « et nous n’avons pas cessé de contester pour elles; '« nous avons quitté nos maisons, et nous en avons gardé 'X la préoccupation et le souci; nous n’avons point de « richesses; mais nous avons de l’orgueil ; nous sommes « en apparence humbles de cœur, et dans l’âme, nous v< ambitionnons les honneurs; nous paraissons aimer la « pauvreté, et nous sommes dominés par la convoitise. « Peut-on ne pas s’affliger de notre état'/ Il y a de quoi « s’étonner de voir les préoccupations des moines, des
* Sanct. Epftrem. Oper. 1. 1, p. 112,
« plus jeunes surtout, des novices. Ils n’ont pas encore « prononcé leur abjuration, cl déjà ils sont enflés d’or- « gueil; ils n’ont pas encore l’habit, et ils ont déjà la « fierté; ils n’ont pas encore entendu les instructions, « et déjà ils admonestent les autres; ils n’ont pas encore a passé le péristyle, et ils se croient dans le sanctuaire. » Le saint docteur prolonge celle peinture avec une vivacité de reproches, et il faut le dire, une abondance d’antithèses qui n’est pas sans quelque alTeclation. La distinction qu’il établit dans la vie des moines entre l’apparence et la réalité, les épithètes contradictoires qu’il leur assigne, sous ces deux aspects, peuvent paraître quelquefois bien étranges et troublent toutes nos idées sur la sainteté de ces temps. Conçoit-on, par exemple, qu’il ait pu dire, sans une exagération presque inexplicable y a A l’extérieur, nous sommes moines ; par le ca- « ractère, nous sommes durs et inhumains; à l’extérieur, » nous sommes humbles; par le fait, nous sommes « oppressifs; à l’extérieur nous sommes pieux, en réalité « nous sommes homicides ; à l’extérieur nous sommes « charitables; par le cœur, nous sommes ennemis; à « l’extérieur, nous sommes des ascètes; dans la conduite « nous avons l’oisiveté des athlètes ; à l’extérieur, nous « jeûnons; dans nos mœurs, nous sommes des pirates; « à l’extérieur, nous sommes pudiques, et dans le cœur «adultères; à l’extérieur, nous sommes paisibles, et « dans la pratique, nous sommes sans frein. »
On doit supposer que celle rigueur de censure, dont il ne s’exemptait pas lui-même, lui donnait un grand empire sur ses auditeurs, et était en quelque sorte acceptée par l’humilité de leurs scrupules; mais, nous ne pouvons y voir un témoignage historique. La vie ascétique, ai reste, ne sera jamais qu’une exception, plus ou moins étendue, plus ou moins nécessaire, selon la diversité
254 TABLEAL DE l’ÉLOQÜENCE CHRÉTIENNE des éporjiios, toujours Irès-limilée, par comparaison aux autres modes d’existence; elle occupait une grande place dans un temps de civilisation inégale et de lutte violente: elle était la défense et l’arme du christianisme; mais elle n’était pas le christianisme tout entier; elle ne le suivait pas dans l’action immense, qu’il exerçait sur les lois civiles et sur la vie domestique. Toute cette partie de l’hisloire, dont les traces sont si marquées et seraient si précieuses à recueillir dans les orateurs chrétiens du même temps, apparaît peu dans Éphraïm. C’est la méditation mélaucoli(pie du cloitre et l’imagiiialion des solitaires qu’il rapporte devant la foule. De là l’exaltation de ses scrupules, les transes de sa foi, et tout ce qui fait souvent de ses homélies un pieux soliloque, une confession à haute voix, plutôt qu’une instruction simple et persuasive. Il lui arrive aussi cependant d’associer ses auditf urs à toutes ses pensées, de les agiter de sou trouble et d’ajouter par leur émotion à son éloquence. De toutes les inspirations, qu Éphraïm empruntait au dogme religieux, la plus puissante, comme la plus assidue, c’était la [lensée du jugement dernier, c’était la terreur de ce grand jour anticipée par la ferveur du solitaire, comme elle le serait par la conscience du coupable. Sans cesse il le mêle à ses discours, à ses prières publiques. Une de scs prédications surtout faisait de cette terrible annonc/o une réalité, une re[»résentation vivante, par le dialogue cpii s’établissait entre son auditoire et lui, l’inquiétude des demandes et l’effrayante précision des réponses.
Ce discours, ou plutôt ce drame, célèbre dans toute la chrétienté d’ürieut, était, au treizième siècle, cité avec admiration par Vincent de Beauvais, et ne fut pas sans doute ignoré de Dante. On ne pourrait le renouveler, sans l’affaiblir; et le pathétique en était inséparable de celte
naïveté d’étonnement et d'effroi qui entourait l’orateur. Remontez bien au delà de notre temps et du moyen âge; soyez par rimagination dans une de ces villes d’Asie encore toutes décorées des monuments de l’art grec, et récemment attirées du paganisme à la fui chrétienne.
C’est là que l’orateur ascétique, pâle de veilles et de jeunes, f>auvre de celte pauvreté qui garde une grande, puissance de cliarité, monte en chaire et commence à décrire la comparution égale de toutes les âmes devant leur juge su[»rême; puis, il s'arrête époinanlé; et du mili( U de sou auditoire, cette question s’élève : a Dis- « nous, matlre, que vont entendre et souffrir toutes ces «âmes asseinhléesi — Hélas! répond-il', mes frères « très-airnés du Christ, je voulais aussi vous raconter ce « qui doit suivie; mais fiup|)é d’eflroi, je ne le [mis; la « voix me manque et les pleurs s’échappent de mes yeux ;
« car ce récit est terrible. — Dis, nous t’en piions, au € nom de Dieu et pour notre bien. — Alors, amis du «Christ, est vérifié le cachet de chrisliaiiisine que « chacun a reçu dans l’Église, la profession de foi qu'il « a faite et rengagement qu’il a pris dans le baptême; et « il sera demandé à chacun s’il a gardé sa foi inviolable,
« sans mélange d’aucune autre secte, sou cachet intai t « et sa robe sans souillure. — Tous seront-ils interritgés,
« et les petits et les grands? — Oui, tous ceux qui ont « engagé leur nom à l'Église, et chacun, selon le degré « de ses forces; car les forts seront fortement éprouvés,
« comme dit l’Écriture, parce qu'il est beaucoup dc- « mandé à celui auquel il a été beaucoup donné et qu'on « mesure à chacun, selon la mesure, dont chacun s’est « servi. Au reste, grands et petits, nous avons contracté « le même engagement; nous avons été marqués du
* Sanct. Ephraem. Oper. 1. 11, p. 378.
25G TABLEAU DE l’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE « même sceau précieux ; nous avons également renoncé € à Satan; et chacun de nous s’est pareillement associé « au Christ. — Nous t’en prions, ô maître, apprends- « nous toute la force du renoncement, que nous avons « fait. — Le renoncement que chacun de nous a fait sur a les fonts de baptême est simple dans l’expression, a mais grand dans h pensée; et trois fois heureux qui « peut y rester fidèle! En quelques paroles, nous lenon- « çons à tout ce qui est mal devant Dieu, non pas à une « chose, à deux, à dix, au mal tout entier, à tout ce que < Dieu déteste. Nous disons : Je renonce à Satan et à ses « œuvres. Quelles œuvres? à savoir, la corruption, l’a- « dultère, la débauche, le mensonge, le vol, l’envie, le a poison, la divination, les enchantements, la violence, a la colère, le blasphème, la jalousie, la haine. Oui, je « renonce à l’ivresse, à la paresse, à l’orgueil, à la « mollesse; je renonce à la raillerie, aux sons voluptueux « de la cithai'e, aux chants diaboliques de la tragédie, « aux séductions contre nature, aux augures, à la con- « sultation du malin esprit, avec les caractères inscrits «c sur des lames d’argent; je renonce à l’avarice, à l’inia mitié, à la cupidité, v
Et il continue d’énumérer l’effrayante série des vices et des erreurs de la société moitié grecque, moitié barbare, moitié chrétienne, moitié païenne de son pays et de son temps.
Puis reprenant son dialogue : a Mais comment sera- « t-ou interrrogé? se fait-il dire par ses disciples. — Les « pasteurs des âmes, les évêques, les princes seront in- « terrogés sur eux-mêmes et sur leurs troupeaux; et on « recherchera chacun sur le dépôt spirituel, que le Pas- « tour suprême lui aura confié. Si, par la négligence de « l’évêque ou du prince, une brebis s’est perdue, son sang « sera redemandé à celui-ci, comme s’il l’avait versé lui-
« même de sa main. Les prêtres répondront pour le peu- « plede l’églisequi aétécommisà leurs soins; lesdiacres € et le reste des fidèles seront comptables pour leurs fa- « milles, pour leurs femmes, leurs enfants, leurs servi- « leurs, leurs servantes, qu’ils ont dû nourrir dans la « crainte et dans la pensée du Seigneur, comme le veut « l’apôtre. Ensuite les rois et les princes, les riches et « les pauvres, les petits et les grands seront interrogés a sur leurs propres actions; car, il est écrit : « Il faudra « tous nous manifester devant le tribunal du Christ, et « dire ce que nous avons fait de bien et de mal. » Et il « est encore écrit ailleurs : « On ne relire personne de « mes mains. » — Nous le prions de nous dire encore « ce qui doit suivre. — Je le dirai, dans l’angoisse de « mon cœur ; car vous ne pourrez pas l’entendre. Arrê- « lons-nous, je vous en prie, enfants amis du Christ. — « Ces choses qui doivent suivre sont-elles donc plus for- « midables que celles que nous avons entendues? — « Plus formidables cent fois et plus lamentables, dignes « de toutes les pleurs et de tous les sanglots ; et si je les « énonce, un tremblement saisira mes auditeurs. — t Raconte-les, ô maître, si lu le peux, afin qu’aprcs « l’avoir écoulé, nous ayons plus d’ardeur à la péni- « tence. — Je le dirai avec larmes : on ne le peut dire « autrement; car ce sont les dernières misères. Mais, « l’apôtre nous ayant donné le mandat d’en instruire les « hommes fidèles, et vous étant fidèles, je dois vous « montrer ces choses; et vous les enseignerez à d’autres, a Si mon cœur se brise dans ce récit, secourez-moi de « votre compassion, mes frères bien-aimés.
« Alors, dis-je, lorsque tous auront été bien examinés « et leurs œuvres mises à jour devant les anges et les « hommes, que toute puissance et toute force humaine
« aura disparu et que tout genou sera courbé devant
2j8 TABLEAU DE L’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE
« Dieu, comme l'a dit l’Écriture, il séparera les uns des « autres, comme le pasteur sépare les brebis des clie- « vreaux; ceux qui auront porté de bons fruits et brillé « par de bonnes œuvres seront séparés des inutiles cl « des coupables. On verra resplendir ceux qui auront « gardé les commandements du Seigneur, les miséricor- (( dieux, les amis des pauvres et des orphelins, les « hospibdiers, ceux qui ont soulagé les souffrants et les « mourants. Ceux qui pleurent maintenant, comme dit « le Seigneur, qui sont pauvres, parce qu’ils ont placé « leurs richesses dans le ciel, qui remettent les offenses « à leurs frères, qui gardent pur et inviolable le s^eaii « de la foi, il les placera à sa droite; mais, ceux qui « furent inutiles à tout bien, qui ont irrité lelx)n Pasteur, « qui n’ont pas entendu sa voix, les orgueilleux, les dé- « réglés, les insolents qui ont perdu ce temps favorable « à la pénitence, ceux qui ont passé toute leur vio dans « la débauche, l’ivresse et la dureté de cœur, comme ce € riche qui ne fut jamais touché de pMié pour Lazare, il « les rejettera à sa gaucho; cl ils resteront là condamnes, f comme n’ayant pas eu de miséricorde et d’entrailles, t sans fruit de pénitence cl sans huile dans leur 1 imfic;
« mais ceux qui ont acheté l’huile du pauvre cl en ont « rempli leur vase resteront à sa droite, éclairés de sa « gloire, heureux et portant la lumière dans leurs mains;
<i et ils entendront cette voix céleste et miséricordieuse :
« Venez, les bénis de mon père; possédez le royaume <t qui vous est réservé, depuis la création du monde.»
Et il continue par les paroles do l’apôlrc contre les maudits, cl sur le supplice éternel qui les attend. «Mais « quoi? lui dit encore son auditoire , tous iront-ils aux « mêmes supplices, et n’y a-t-il point de peines dilfé*
« rentes? » C’est là que le génie compatissant du prêlre syrien paraît tout entier. Il a présentes les menaces de
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rÉcritnre; il les répète avec componction et péniîssement; mais il se garde bien d’y ajouter et d’épnisor l’imagination et la langue à l’expression «de douleurs matérielles, comme fit ydus tard le. moyen âge et le plus grand de ses poètes. Non ; malgré l'etTroi qu’il ressent et qu’il atinonce, il ne conçoit rien au delà des pleurs et des grincements de dents de l’Évangile : l’enfer est pour lui dans les cœurs. Par un monvement de pitié, ces supplices éternels qu’il résiste à raconter, qu’il supplie ses auditeurs de ne pas lui demander, et qu’il ne eonsent à leur révéler que sur leur ardente prière et pour les exciter à la pénitence, il ne les révèle pas en elfet : il s’arrête à cette séparation, qui coniTtience la béatitude des uns cl la perte des autres I! en fait la plus grande, comme la pretnière des tortures qu’il avait à décrire ; et, dans cette douleur toute morale, il laisse la foi clierclicr avec tremblement toutes les autres douleurs do la dam-
nation; il en fait tout le supjdice d’une éternité malbeureuse. « Alors, dit-il, les fils seront séparés des pères, « cl les amis des amis; alors l’épouse sera séparée avec « douleur de l’époux, pour n’avoir pas gardé la pureté du « lit nuptial; alors seront rejetés aussi ceux qui, vierges « de corps, ont été durs de cœur et sans entrailles. » Colle distinction est belle dans un écrivain ascétique (le ce temps, sous le ciel brûlant de Syrie, cl là on l’orgueil cl le cliristianisme mal compris pouvaient chercher dans une seule vertu la dispense des autres, et dans un seul cl rude sacrifice le droit de ne pardonner à personne. Il continue, malgré son trouble; il achève celle séparation , dont le plus grand supplice est de voir un moment la lumière divine et de la perdre. Il fait entendre la plainte des réproinœs, leur inconsolable remords, qui paraît leur supplice même; el quand, avec celte imagination d’Orienl qu’on ne peut reproduire,
260 TABLEAU DE L'ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE sans l’altérer, il a multiplié toutes les formes d'une douleur qui ne peut ni changer, ni finir, il y oppose les paroles de celui qui a dit : « Venez à moi, vous tous qui « souffrez et ôtes affligés ; et je vous soulagerai , et je « vous recevrai dans la cité céleste ; venez à moi , vous « qui avez faim ; et je vous nourrirai. » Et répandant toute son âme dans cette espérance, il descend au milieu de la foule émue de reconnaissance et d’amour, comme elle était naguère consternée d’eflroi.
Tel était le langage de ce puissant apôtre des peuples de Syrie; telle était la promesse qui tempérait dans sa bouche les terreurs de la foi. C’est ainsi que, dans ce monde encore tout pétri de préjugés inhumains, chez ces natures d’Oricnt, mobiles et violentes, que le zèle religieux passionnait parfois jusqu’au délire , il faisait de la bonté , de la miséricorde le fond môme de la loi chrétienne. Par là, nous pouvons concevoir comment le diacre de la ville d’Édesse eut un si grand nom dans l’Asie, et fut appelé par Chrysostome lui-môme le grand Éphraïm , l’asile de la vertu et le temple de l’Esprit-Saint. C’est ce feu de charité répandu dans ses discours qui faisait dire à saint Jérôme : « J’ai lu en grec son oua vrage qu’on avait traduit du syriaque; et j’ai retrouvé, a môme dans une traduction, l’éclat du génie. »
Éphraïm continua jusqu’à son dernier jour d'instruire les religieux ses frères, et le peuple d’Édesse. Son enseignement, de la plus pure élévation morale, était toujours animé par l’imagination ; et en lui , l’imagination c’était la foi môme. Toutes les espérances, toutes les terreurs du monde invisible lui apparaissent donc aussi présentes que si elles étaient sous ses yeux. Cette pensée lui montre les vertus et les vices de l’homme comme autant de bons et de mauvais anges, prêts à le recevoir et à le conduire au ciel, ou dans l’abîme, au moment où
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s’accomplit le grand mystère de la séparation de Tâme d’avec lé corps. Dans l’attente de ce jour, ce qu’il recommande à l’homme, c’est de penser sans cesse au bien, afin de ne pas penser au mal ; car l’ème ne supporte pas d’être oisive; et la vaine rêverie produit des œuvres de vanité, comme la méditation porte des fruits de salut. Ces œuvres de vanité , il les poursuit avec une inexorable rigueur dans tous les monuments de la gloire humaine, dans tous les trophées de la grandeur. Il a sur notre néant de ces expressions de pitié qui échappent à Bossuet, du milieu de son admiration pour le pouvoir et pour le génie. 11 les a sans mélange : car rien ne l’éblouit ici-bas; et son cœur est placé plus haut que le monde.
Sa mort fut instructive, comme sa vie. Son testament a été conservé en langue syriaque, tel qu'il le dictait, à son dernier jour, devant les amis qui remplissaient son humble cellule. 11 s’y représente comme le laboureur qui a fini sa journée, comme le mercenaire qui a rempli sa lâche. Il n’a rien à léguer que des conseils et des prières, a Car, dit-il ’, Éphraïin ne laisse rien, ni bâ- « ton, ni besace. » 11 recommande à ses frères et à ses disciples de ne placer son corps ni sous l’autel, ni parmi les tombes des martyrs, parce qu’il n’est qu’un pécheur. « Ne me déposez pas dans vos monuments , dit-il ; j’ai « fait une convention avec Dieu, pour être inhumé parmi « les étrangers : car je suis un étranger et un voyageur, « comme eux. » 11 rappelle tous les souvenirs de l’Écri- Ime qui doivent donner confiance à l’âme, et lui promettent un avenir d’immortalité. Puis, s’adressant â ceux qui l’enlouraienl : « Adieu, mes amis, dit-il, « priez pour moi. Voici le temps où le marchand qui « voyageait rentre dans sa patrie. Malheur à moi qui ai
* Sanct. Ephraem. Oper. t. II, p. 395.
262 TABLEAU DE l’ÉLOQLENCE CHRÉTIENNE « perdu ce que j’avais acquis et dissij'jé tous mes Iré- '« sors ! Adieu, celle terre ! salul, auge conducteur qui, « séparant l’âme du corps, la conduis aux demeures « qu’elle doit habiter, jusqu’au jour de la résurrection ! » Pendant qu’il parlait, au milieu des gémissements et des pleurs de la foule qui se pressait autour de sa cellule , une jeune fille de noble naissance , la fille même du gouverneur d’Édesse, arrive jusqu’à lui, avec tous les signes d’une vive douleur, et lui demande de permettre qu’elle apporte une urne, pour recueillir ses cendres, et qu’elle en réserve une autre pour ellcmôme, dans l’espoir de mourir après lui. Le sage vieillard, réprimandant ccl injuste découragement, fait promettre à la jeune fille de vivre; et acceptant l’urne qu’elle lui destinait, il recommande que cette urne ne soit pas de marbre. Puis, il l’avertit de ne plus se faire porter en litière par des esclaves, parce que l’apôtre a dit : « La tète de l’homme ne doit porter que le joug du a Christ. » La jeune fille jura de respecter cette défense ; et à la voix d'Éphraïm, la femme donnait ainsi l’exemple d’alléger la servitude dans cet Orient, où elle est esclave encore.
SAINT ÊPIPIIANE.
Le clirislianismo avait porte sa puissance d tns toutes les parties du monde romain ; il avait scs anacliorèles et ses monastères dans les déserts et sur Ifs montagnes, ses évêques dans toutes les villes, dans les bourgades même; car, à cette époque, la grande force du culte nouveau et le signe de sa victoire, c’élail le nombre des églises épiscopales, c’est-à-dire des cités chrétiennes ayant un clicf et un conseil de prêtres. Souvent le titre d’évêque se donnait là où le diocèse n’evistait pas encore ; et il était comme le gage anticipé d'une clirélicnté future. De là ces Conciles si nombreux , lors même qu’ils ne réunissaient que les évêques d’une portion de l’empire. On sait le spectacle que présenta Carthage au commencement du cinquième siècle: d’une part, deux cent qualrc-vingt-six évêques orthodoxes, de l’autre, un nombre presque égal d’évêques donatislos pour la seule province d’Afrique.
Ces îles nombreuses répandues sur la Méditerranée, la plupart si florissantes, au temps de la liberté grecque, et quelques-unes encore industrieuses et riches sous la domination romaine, n’a\aicnt pas moins d’églises épiscopales que do villes, ou de ports un peu fréquentés. Les chefs de ces églises prenaient part aux Synodes d’Orient ou d’Occident; et [ilusieurs y parurent avec éclat. Le plus célèbre fut Lpiphane, évêque de Salamine, capitale de l’ile de Chypre, qui comptait plusieurs villes imjxirlanles, dont chacune avait également son évêque.
Né vers 310, en Palestine, d'une famille Israélite de ■ pauvres laboureurs , cl mort dans les premières années
264 TABLEAU DE l’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE du cinquième siècle, sa longue vie le rendit témoin de toutes les vicissitudes religieuses qui agitèrent l’empire depuis Constantin jusqu’aux fils de Théodose. Orphelin dès l’enfance, il fut élevé dans la religion juive par les soins d’un docteur de la loi, qui le recueillit dans sa maison. Privé de ce bienfaiteur, à l’âge de seize ans, maître d’une fortune considérable , sans autre famille qu’une sœur, il éprouva bientôt le trouble religieux, que tant d’âmes ressentaient alors.
Un jour, sortant à cheval d’Éleulhéropole, la ville de fondation romaine qu’il habitaitenJudée,ilrcncontreun voyageur à pied qui se dépouillait de son manteau, pour le donner à un pauvre. Touché de cette vue : «Qui es-tu?» dit-il à l’étranger ; cette question, dans l’esprit du temps, avait surtout un sens religieux. Aussi reçut -il pour réponse : « Dis-moi quelle est la foi; et je le dirai la « mienne — Je suis juif, reprit Épiphane. — Comment « donc, étant juif, répond l’étranger, interroges-tu un « chrétien? Je suis chrétien; lu n’as rien de plus à cn- « tendre de moi. — Mais , dit le jeune homme , pour- « quoi ne deviendrais-je pas chrétien aussi? — Le défaut « de volonté est le seul obstacle , répond l’étranger. Tu « peux vouloir. »
Épiphane , saisi de ces paroles, revint à la ville avec cet étranger, qui était un religieux du désert. 11 le conduit à sa maison, lui montre ses richesses, et lui témoigne le désir d’embrasser le christianisme et la vie monastique. «Tu ne peux, mon fils, dit l’étranger, « avec ces biens terrestres , entrer dans un cloître ; « mais dote et marie ta sœur ; ensuite, tu pourras te faire « religieux. > Peu de temps après, Épiphane et sa sœur furent baptisés par l’évêque de la ville. Épiphane vendit ses biens, dota sa sœur, qui se fit religieuse, et ne gardant qu’un peu d’or, pour acheter des livres, dis-
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tribua le reste de sa fortune aux pauvres; puis, il entra dans un monastère sous la conduite du religieux, dont la parole l’avait converti. Il y eut pour maître Hilarion qui, dans sa jeunesse, au sortir des écoles d’Alexandrie, avait été disciple du solitaire Antoine, et qui mérita que saint Jérôme ait écrit sa vie, près des lieux et des hommes témoins de sa vertu.
Assujettis aux privations les plus rudes, par les rigueurs delà pénitence, et par l’aridité du sol brûlant qu’ils habitaient, exposés aux insultes des Arabes qui parcouraient le désert, ces premiers cénobites de Judée avaient besoin de grands efforts de patience. Au milieu de cette vie d’alarmes et de souffrances, ils s’occupaient cependant des lettres, copiaient des manuscrits en langue grecque , hébraïque, ou syriaque et mêlaient à la méditation des livres saints l’histoire del’Église et des sectesqui la déchiraient.
Épiphane étudia surtout celte histoire, qui se confondait avec les controverses, que soutenaient chaque jour les chefs de la foi chrétienne : et il se préparait dès lors au grand ouvrage, qui a le plus recommandé son nom. Sans avoir été affilié à aucune secte, il connut les symboles et les livres des hérésies diverses, et tous les rêves de cet illuminisme oriental , qui fut accusé de si grands égarements. Il se représente même comme ayant été en butte à des séductions coupables de la part de la secte Gnostique, qu’il a peinte sous les plusalfreuses couleurs. Sa vie austère et sa science le préservèrent et bientôt lui acquirent une renommée, que des récits merveilleux vinrent accroître. Une légende contemporaine suppose autour de lui des visions surnaturelles, des possédés guéris, une ambassade du roi de Perse , pour l’attirer à sa cour, et lui confier sa fille obsédée d’un mauvais génie. Elle décrit cette ambassade, et l’appareil de ce lointain voyage. Elle n’en indique pas l’époque ; mais
266 TABLEAU DE l/ÊLOQUENCE CHRÉTIENNE si, comme on le doit présumer, ce fut avant l'expédition de Julien , quelques traits du langage attribué à Épi* phanc méritent d'être rappelés, s’appliquant au prince qui régna sur la Perse, pendant un demi-siècle et fut également ennemi des cliréticns et de Rome. Selon ce récit, Épiphane, au moment de quitter la cour du roi, apres avoir guéri la princesse, refusa tous les présents qui lui étaient offerts, ne prit qu’un peu de pain de la table royale, et laissa ces paroles pour adieu à Sapor ; « Demeure en paix sur ton trône, n’excitant aucun trou- « ble contre Rome. Car, si tu es rennemi des Romains, a tu seras l’ennemi du Crucifié, t Ces paroles indiquent à quel point le ebristianisme traité avec faveur s’identifiait à l’empire. Mais une dernière épreuve lui restait à subir : et la tentative de Julien allait bientôt, de Milan jusqu’à Jérusalem, ranimer partout les haines et tourner l’Église contre César.
De retour en Judée, Épiphane fonda un monastère dans un désert aride, que le travail des religieux rendit fertile. Les sages de Syrie venaient l’y consulter. Il reçut entre aulnîs la visite d’un philosophe grec d’Édesse, la ville préférée d’Éphraïm. Après trois jours d’entretien avec Épiphane, le philosophe ne songea plus à le quitter. Il envoya chercher scs livres à Édesse; et le débat s’établit entre les deux amis o[>posant leurs auteurs, et comparant les monuments de leurs croyances, sur l’origine du monde et les préceptes de la morale, Hésiode et Moïse, Platon cl les |)rophètes. Le philosophe résistait au raisonnement ; mais un miracle de charité le vainquit. Un jour qu’on avait amené au monastère un possédé chargé de fers, dont les cris et la violence elïrayaient les spectateurs : « Jeune homme, dit simplement Épiphane à ce « malheureux, veux-tu que j’ôlc tes chaînes’/ » Et réalisant aussitôt cette promesse, qui remplissait de joie le
pauvre captif, il prononce sur lui l’exorcisme, cl le rend à la raison, en lui redonnant la liberté. Le philosophe, qui discutait depuis un an, céda devant celle œuvre, reçut le haplèinc, et se fit religieux dans le monastère, où il avait trouve l’hospitalité cl la vérité.
Selon le génie des fondateurs monastiques de ces anciens temps, Épi pliane voyant un coin du désert défriché, cl la maison nouvelle établie, était pressé de chercher ailleurs soit un autre cl plus difficile travail, soit une solitude plus profonde. 11 voulait visiter l’f.gyple, connaître .\lhanasc cl laThéhaï.le, ces deux merveilles de la puissance chrétienne, dans ce siècle. Laissant à sa place pour chef du monastère le philosophe converti par scs paroles, et s’arrachant avec peine à l’alfcclion et aux regrets de scs religieux, il partit furtivement, vénéra les lieux saints, en passant par Jérusalem, cl du port de Joppé loucha en trois jours Alexandrie, où il entendit , Athanase revenu d’un de ses exils, l’uis, il s’avança vers la Thébaïde, cherchant les solitaires encore plus que les docteurs. De là, il revint dans les villes, parcourut les autres déserts, et demeura sept années dans les parties de l Égyple qui n’élaient fréquentées que par des pâtres cl des troupeaux errants. De cet asile, sans doute, il vil passer le règne de Julien, celle époque d’une persécution indécise, où la puissance impéri'ale, sans proscrire ellcmêinc, excitait par son ardeur pour l’ancien culte les proscriptions populaires. Nulle part celle épreuve ne trouvait le christianisme plus afl'ermi qu’en Égypte, grâce à la hardiesse du peuple d’Alexandrie, à l’autorité d’Atît .nasc présent, ou banni, cl à la puissance des solitaires dans leurs retraites plus rigoureuses qu’aucun lieu d’exil. Épiphane alors inêine gagnait à son culte des ])rosélyles nouveaux. On lui attribuait aussi de miraculeux exorcismes, qui semblent rcUcl d’une grande puis-
2C8 TABLEAU DE L’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE sance morale exercée sur les âmes par l’ascendant d’une foi vive et d’une extrême douceur.
Le peuple redisait le nom d’Épiphane; les évêques d’Égypte s’entretenaient dans leurs réunions de la vertu de cet apôtre étranger, et voulaient le faire élire évêque. Ce fut un avertissement pour lui de s’éloigner et de fuir vers sa patrie. Revenu d’abord dans le premier monastère de Judée, où il avait été initié à la vie religieuse et à la science, il n’y trouvait plus son ancien maître.
Hilarion vieillissant, las de la foule qui se pressait autour de lui, et se plaignant de retomber dans le siècle, au milieu du cloître, était passé en Égypte, vers 1a fin du règne de Constance. 11 était parti, malgré les efforts d’un grand nombre de chrétiens de Judée, accourus pour le retenir. Inflexible à toutes les prières, il avait lassé leur résistance; et, suivi de tout un peuple jusqu’à Bétulie, il avait gagné la province de Péluse, et de là, visité le grand désert, et la montagne naguère habitée par .\nloine, et consacrée par sa mort. Puis, comme instruit par cet exemple, il avait renvoyé les religieux de Judée venus avec lui, et s’était enfoncé dans la solitude, sous une loi si rigoureuse de privation et de silence qu’il avait cru commencer alors, pour la première fois, de se dévouer à Dieu.
• Il vécut d’abord ignoré, pendant que l’avénement de Julien ranimait les cultes ennemis du christianisme, qui lullepart ne furent plus implacables qu’aux lieux mêmes où le christianisme était né. La persécution ne pénétrait pas dans le désert. Mais Hilarion, troublé par l’empressement des habitants de l’oasis voisine, qui croyaient devoir à sa présence la fin d’un fléau, revint près d’Alexandrie. Là, il apprit que son ancien monastère avait été dévasté par les idolâtres de Gaza, que sa tête était proscrite et que des émissaires le cherchaient.
Fuyant alors vers le désert d’Ammon, il y avait erré près d’une année; puis, désespérant de rester inconnu dans l’Orient, il s’était avancé vers la côte de Libye et embarqué pour la Sicile. D’abord ignoré, bientôt reconnu, à des œu\Tes, que la foi populaire transformait en miracles, il fut rejoint par un de ses disciples qui, de la Judée, le cherchait dans le monde; et il partit, avec lui, pour la Dalmatie. Retiré quelque temps près d’Épidaure, non loin de Salonc, où Dioclétien s’était reposé de l’empire, il avait vu les habitants, sous la terreur d’une inondation menaçante de l’Adriatique, accourir à lui, pour qu’il préservât leur rivage ; et quand les flots de la mer furent apaisés, tout ce peuple l’avait béni comme un sauveur. Alors, il s’était encore éloigné; et s’étant jeté de nuit dans une barque, il avait gagné un navire en mer, et était venu ebereber une dernière retraite dans l’ilc de Chypre. Là, dans un lieu désert, à deux milles de la ville de Paphos, alors presque en ruine, Ililarion croyait vivre obscur; mais ceux qui souffraient l’eurent bientôt découvert ; et de toute part, on venait à lui, pour être consolé, ou guéri. Sa retraite fut connue dans l’Orient; et lui-même renvoya son disciple en Judée, pour saluer les religieux ses frères et visiter son ancien monastère.
Épiphane, après s’être quelque temps arrêté dans ce même monastère, école de sa jeunesse, l’avait quitté, pour revoir celui qu’il avait fondé, avant son voyage d’Égypte, et qu’il retrouva florissant et agrandi sous l’autorité du philosophe d’Édesse. 11 y rentra non plus comme religieux, mais comme hôte, suivant un usage de ces temps. Dans la civilisation prodigieusement inégale du monde romain, entre les excès du luxe et de la barbarie, les couvents étaient déjà, comme ils le furent après la chute de l’empire, des asiles que rien n’cûl remplacés, ouverts à l’étude, autant qu’à la pénitence. Là,
270 TABLEAU DE L’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE souvent un liomme apportant les sciences du paganisme qu’il avait abjuré, continuait d’en recueillir les monuincnls; là, s étudiait encore la philosophie antique, pour fournir des armes à la foi nouvelle. Et, dans ce mélange du travail et de la prière, se formaient surtout les hommes, que le suiïragc des églises portait ensuite à l’épiscopat. Épiphane ne pouvait échapper, dans cette retraite, à l’épreuve, qu’il avait voulu fuir, en quittant l’Égypte. Bientôt, il apprit que les évêques de Palestine le désignaient pour un des évêchés de la province. Mais, au premier avis qu’il en reçut, il gagne le port de Césarée, et s’embarque pour l’ilc do Chypre, où il avait maintenant l’assurance de retrouver son ancien maître.
Cependant, celui qu’il venait chercher avait songé à s’éloigner de nouveau, à retourner dans les plus arides solitudes d’Égvpte ; puis, il avait préféré dans l’île même de Chypre une autre retraite moins accessible et plus sauvage. C’était une vallée haute, resserrée entre des roches à pic, des eaux jaillissantes et les cimes d’un bois épais, un de CCS sites gracieux et terribles, tels que l’imagination des solitaires savait les choisir. 11 était là retiré près des débris d’un temple antique : et la nuit, dans le murmure des vents engouffrés sous les voûtes en ruines et les portiques déserts, dans ces bruits prolongés autour du sanctuaire dévasté des faux dieux, il croyait entendre les voix des démons, et leurs clameurs pour interrompre sa prière et troubler sa veille; et il se félicitait', disaitil, d’avoir ses ennemis près de lui.
A peine abordé sur le rivage de Chypre, Épiphane, conduit par le nom du pieux solitaire, découvrit sa retraite.
A près cette séparation si longue, les révolutions de l’era-
* SancU Hieronynû Oper. l. IV, p. 89.
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pire, ledangordii cliri?lianisnio sons Julien, el sa récenle victoire, bien dessouvcnirsdevaienl animer l’enlretien de CCS deux hommes. Nous avons ici encore un exemple de ralliance intime el du besoin mutuel, qui rapprochaient les solitaires et les chefs d’églises, les âmes contcmplalivesnourriesau désert cl lesâmescloquenlesmêlées aux débats des sectes cl aux passions du monde. Épiphane sans doute n’enl pas le grand génied’Alhanase; mais son autorité dans rf^glise, son ascendant à Jérusalem el à Rome prouvèrent qu’il était né pour ce gouvernement épiscopal» dont il redoutait le fardeau. Le solitaire de l’ile de Chypre fut pour lui ce qu’Antoino avait été pour Athanasc, nn encouragement à la vie active el mililarite, un soutien pour la foi. Après deux mois passés en entretiens et en prières, fipiphane voulait partir, retourner d’abord à Ascalon, puis dans un désert de Syrie, pour s’y consacrer <à la pénitence, loin des dignités de l’Église. « Non, lui dit le « solitaire, il faut aller à Salamine; c’est Là que lu dois « trouver ta place. Ne résiste pas à mes paroles, de peur « do rencontrer la tempête. » Épiplianc, sans cire porstiadé, gagna le bord de la mer; et entre deux vaisseaux à l’ancre, dont l’un devait longer la côte jusqu’à Salamine, et l’autre était destiné pour Ascalon, il choisit le dernier. Mais le navire, battu des vents, fut rejeté, dit la légende, dans le port de Salamine, dont le siège épiscopal était vacant, cl où les autres évêques de l’ile étaient réunis, pour nommer à celle dignité. Us songeaient au plus ancien d’entre eux, qui n’avait pour évêché qu’une pauvre bourgade; mais ce vieillard refusait, cl il annonçait que le ciel leur enverrait l’homme digne d’être élu. Sortis alors sur la [dacc publique, cl y rencontrant Épiphane, ils renlouronl et le conduisent à l'église. El là, le vieux évêque lui conféra les degrés du sacerdoce cl l’épiscopal; et, malgré sa répugnance, il
272 TABLEAU DE l’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE accepta la vocation que le solitaire lui avait prédite, et dont il avait déjà les vertus et la science.
Préposé à la conduite d’une église, Épipliane voulut défendre et expliquer sa foi, avec plus de précision et d’étendue qu’il n’avait fait jusqu’alors. Il écrivit un ouvrage sous le titre à' Anchora, pour désigner la base inébranlable à laquelle il s’attachait, sur la merdes opinions humaines. Cet ouvrage en suscitait un autre, où l’évêque de Chypre a surtout montré son érudition Ihéologique et la vigueur de son esprit. C'est l’histoire des hérésies, histoire déjà si complexe au deuxième siècle, lorsque Irénée entreprit de l’écrire, bien avant la grande scission d’Arius. Le catalogue dressé par le martyr de Lyon s’était bien accru, depuis cette époque; mais une grande idée donnait encore plus d’étendue à l’ouvrage, c’était que les hérésies ont précédé l’avénement même de la religion, parce que l’cxistcncc de la religion a précédé son avènement visible. Le christianisme promis a commencé avec le monde, que le christianisme accompli est venu régénérer. Ainsi, la loi naturelle serait non-seulement la base de la morale, mais la religion elle-même dans sa première forme, et renfermant déjà toute sa croissance future ; et la vérité, née avec le premier homme et rendue visible dans le Christ, s’élève avant et après toutes les erreurs. C’est là, sans doute, une vue haute qui appartenait à la croyance de l’Église, plutôt qu’au génie de l’écrivain : elle lui permet de tout comprendre dans son sujet, et d’y ramener jusqu’aux écoles philosophiques de la Grèce. 11 le fait sous une forme, il est vrai, bien rapide et bien inexacte. C’est surtout dans l’histoire des sectes chrétiennes orientales qu’ Épipliane, par son origine et par scs études, par sa connaissance des langues et des coutumes, a jeté de grands traits de lumière. Souvent aussi, il reproduit de précieux frag-
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ments sur les questions qui divisaient les esprits, depuis les interprétations subtiles d’Origène jusqu’aux égarements des Manichéens. Quelquefois, il introduit dans son récit un débat fictif ou réel, et nous fait entendre les acteurs mêmes de ces grandes controverses. A l’occasion d’une erreur dangereuse ou bizawre, des choses sublimes sont dites. Voici, par exempte, comment un défenseur d’Origène explique la supériorité de la nature humaine;* Le Dieu créateur ', lorsqu’il eut ordonné le « monde, comme une grande cité, le constituant par « sa parole, qu’il eut réglé l’harmonieux concert des « éléments, et tout rempli d’êtres divers, dont l’en- « semble pût offrir la beauté parfaite, après avoir animé « toutes les formes de la nature, les astres dans le ciel, a les oiseaux dans l’air, les quadrupèdes sur la terre, « les poissons dans l’onde, introduisit enfin dans l’u- « nivers l’homme, auquel il avait préparé cette belle « demeure, et dont il faisait sa visible image : et il le « plaça de sa propre main, tel que la statue, au milieu « des splendeurs du temple. 11 savait que tout ce qui « serait fait par sa main divine était nécessairement im- « mortel ; car l’être immortel communique l’immor- « talité, comme la malignité enfante le mal, et l’injustice « les choses injustes. L’homme est donc immortel : et « c’est à cette fin que Dieu l’a fait lui-même, tandis J « que pour les autres animaux, il a ordonné à l’air, à la ‘ O terre, à l’eau de les produire. »
Il y a là sans doute une belle réponse à la préférence, que Julien avait voulu donner aux traditions platoniques sur le récit de la Bible ; ou plutôt, la grandeur de ces traditions, l’idée que Dieu n’avait pu créer par luimême rien que d’immortel, et qu’il avait laissé à des
‘ Sancl, Epiph, Oper. 1. 1, p. 540.
274 TABLEAU DE l’éloqi:exce chuétienxe puissances inférieures les créations périssables, semble elle-même inspirée par la Genèse à laquelle Julien prétendait l’opiwser. Sur celle donnée première, le livre d’Épipliane renferme d’admirables pensées louchant la nature de l'ànie, la destination de la mort et l’avenir de riiomme; puis, à travers l’examen abstrait et historique des soixante sectes, qu’il déclare issues du chrislianisiue Qi femmes adultères, partout il rétablit la suite et le détail du dogme chrétien, dans sa pureté la plus ancienne et la plus parfaite. Ce grand travail, renqdi pour nous de choses obscures ou incomplètes, est une mine précieuse pour la sagacité conjecturale de l’érudition moderne. Quelquefois peut-être, il constate les soiqiçons populaires plutôt que la réalité; mais, en cela même, il est une image vivante de cette seconde Babel de l’Orient, que formait la diversité des sectes tour à tour bruyantes ou mystérieuses, ipii naissaient de la foi chrétienne altéiéc, de la philosophie grecque deveque mystique, et de quehjues débris des cultes antiques de la Perse ou de l’Inde. On sent par le contraste, à la vue de tant d’opinions bizarres, ce qu'il y avait de salutaire dans les débats solennels des Conciles et la tradition de l’Église romaine. l'qtiphane le tnaniuc bien par l’éloge qu’il donne à Constantin d'avoir réuni le Concile de Nicéeet fixé la fête de Pâques ; et il no veut par son ouvrage que maintenir et défendre en tout l’unité delà discipline et de la foi.
Comparé aux orateurs du christianisme oriental, il n’approche pas de leur génie; il n’eut rien de leur puissance sur la foule; il ne régna pas, comme eux, sur le peuple d’une grande ville. Mais à un vaste savoir, aux épreuves du désert et du monde, à l'expérience de lointains voyages il joignait une forte imagination qui, contrainte et retenue dans l’aride exactitude de la contro-
verse, éclate librement dans quelques homélies, que nous croyons son ouvrage, malgré le doute d’un savant éditeur.
Ce no sont plus des demonslralions purement dogmatiques, ou de simples exhortations morales. On dirait plutôt les fragments d’un poème lyrique, ou la parole soudaine d’un apôtre, au milieu des monuments et sur le lieu même du c hristianisme naissant, 11 y a là sans doute le souvenir et la trace des premières années d'Épiphane : c’est le langage du juif chrétien transplanté dans la Grèce. Ce caractère nous frappe dès la première homélie pour le dimanche des Uameaux. L’orateur ne se borne pas à célébrer un religieux anniversaire, à en tirer une leçon pour le peuple qui l’écoute. Il est à Jérusalem, il voit entrer le Sauveur ; il chante l’hymne d’espérance ; il conduit la tête. Il assiste au triomphe, |)lutôt qu’il n’en rappelle le souvenir.
La part de l’imagination est plus grande encoi e dans l’homélie sur la sépulture du Christ. Les paroles : « 11 est « descendu aux enfers, » sont devenues l’inspiration d'un chant épique, qui semble d’abord moins conforme à la sévérité du dogme qu’aux espérances charitables d’un pieux enthousiasme. Toutes les douleurs cessent ; et les lieux mêmes des supplices sont détruits. On dirait la fiction d’un poète de nos jours devancée par un Père de l’Église orientale. Il n’en est rien cc|ieudant. Épiphane n’a voulu célébrer que la délivrance des justes de l’ancienne loi. Mais l’ardeur de ses expressions l’emporte plus loin; et la poésie paraît plus que le dogme. Les images resplendissantes, dont il entoure la venue du Christ, l’appareil des saintes milices, leurs hautains défis, leurs ordres menaçants aux puissances infernales, tout cela ne peut se comparer qu’au langage mystique et guerrier d,e Milton. Est-ce imitation directe, tradition commune, ou rencontre de génie? Qui connaît Millon
276 TABLEAU DE l’ÉLOQL'EN'CE CHRÉTIENNE doit croire que cel érudit créateur, ce peintre original, à travers tant de souvenirs, avait compris les Pères de l’Église grecque dans ses immenses lectures, et que sa théologie sectaire et curieuse n’avait pas négligé le savant Épiphane; et lorsqu’il décrit la victoire de l’armée céleste s’avançant jusqu’au bord extrême des deux, penchée sur l’abîme, et du bruit de ses armes le pénétrant tout entier, ou lorsqu’il fait retentir, avant la défaite, dans le camp des anges révoltés, la voix solitaire de l’intrépide Abdiel, on croirait que, dans ces créations si grandes, il y a quelque souvenir de l’évêque de Salamine; et on regrettera qu'ailleurs encore il n’ait pas voulu reproduire et surpasser cette poésie de la prédication chrétienne, aux premiers temps. Oui, si après son grand puëme achevé Milton ne tomba pas d’abord épuisé de génie, si même, après la moisson appauvrie et tardive de son Paradis reconquis, la cendre est tiède encore, que n’a-t-il ranimé ses derniers vers à l’inspiration de l’Israélite devenu chrétien et grec, tempérant la menace des prophètes par une loi plus douce, et montrant l’enfer vaincu et comme anéanti sous la présence divine? V’oici cette page d’homélie, ce récit merveilleux, que la poésie seule pourrait agrandir :
« Lorsque ces demeures fermées et sans soleil >, ces « cachots, ces cavernes eurent été tout à coup saisis par « l’éclatante venue du Seigneur avec sa divine armée, a Gabriel marchait en tête, comme celui qui a coutume a de porter aux hommes les heureuses nouvelles ; et sa a voix forte, telle que le rugissement d’un lion, adresse a cct ordre aux puissances ennemies : a Enlevez les Œ portes, vous qui êtes les commandants. » Et du même « coup, un chef s’écrie: « Levez-vous, portes éternelles.»
‘ S?^nct. Ep\yh. Oper. l. I, p. 270,
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« Les Vertus dirent à leur tour : « Retirez-vous, gar- « diens pervers. » Et les Puissances s’écriaient ; « Brisez- « vous, chaînes indissolubles, » Puis une autre voix : « Soyez confondus de honte, implacables ennemis. » « Puis, une autre : « Tremblez, injustes tyrans. » Alors, a comme par l’éclat de l’invincible année du roi tout- « puissant, un frisson, un désordre, une terreur lamen- « table tomba sur les ennemis du Seigneur; et pour « ceux qui étaient dans les enfers, à la présence inatc tendue du Christ, il se fit soudain un refoulement des « ténèbres sur l’abîme ; et il semblait qu’une pluie d’é- « clairs aveuglait d’en haut les puissances infernales qui c entendaient retentir, comme autant de coups de ton- « nerre, ces paroles des anges et ces cris de l’armée ; « Enlevez les portes à l’avant-garde, et ne les ouvrez « pas ; enlevez-les du sol ; arrachez-les de leurs gonds ; « transportez-les, pour qu’elles ne se referment jamais. « Ce n’est pas que le Seigneur ici présent n’ait la puist sance, s’il le veut, de franchir vos portes fermées ; « mais il vous ordonne, comme à des esclaves rebelles, i d’enlever ces portes, de les démonter, de les briser. « 11 ordonne, non pas à la tourbe, mais à ceux qui « commandent parmi vous, et il dit: « Enlevez les portes, « vous qui êtes les chefs. Voici le Christ. Aplanissez la « voie à celui qui s’élève sur l’abaissement des enfers. « Son nom est le Seigneur. Il a passé à travers les portes « de la mort; elles sont pour vous une entrée. Il vient * en faire une issue. Ne tardez pas; si vous résistez, « nous ordonnons aux portes de se lever d’elles-mêmes, t Levez-vous, portes éternelles! » En même temps, les « Puissances ennemies s’écrièrent. En même temps, les « portes éclatèrent, les chaînes se brisèrent, les fonde - « ments des cachots s’ébranlèrent ; et les Puissances en « Demies se renversèrent, s’embarrassant l’une l’autre,
lu
278 TADLEAU DE l’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE « et s’entre-criant le désespoir et la fuite. Elles frisson- « naienl ; elles tressaillaient; elles couraient égarées;
« elles s’arrêtaient; elles tremblaient, et elles disaient :
« Quel est ce Roi de gloire, quel est ce puissant qui « accomplit de si grandes merveilles? quel est ce Roi de ot gloire (|ui fait dans les enfers ce que n’ont jamais vu O les eiifei s? quel est celui qui biise notre force et notre « audace, et retire d’ici ceux qui dormaient, depuis le « commencement des âges?» Les Vertus du Seigneur < répondaient : « Vous voulez savoir, méchants, quel « est ce Roi de gloire, c’est le Dieu fort et invincible ;
« c’est celui qui vous a chassés des voûtes célestes, et « vous a précipités, faibles et injustes tyrans; c’est' « celui qui vous a proscrits et vous mène en triomphe « à sa suite; c’est celui qui vous a vaincus, condamnés « aux ténèbres et jetés dans l’abime. Ainsi, ne tardez « pas à nous amener les malheureux que vous avez tenus « captifs jusqu’à ce jour. Votre empire est détruit. »
Là, dans l’aidente illusion d’Épiphane, l’enfer est en proie aux vainqueurs. Milton s’est plu à décrire les passe-temps farouches des auges tombés, les montagnes déracinées qu’ils se lancent et l’abîme ébranlé par leurs jeux. L’orateur chrétien ravage l’enfer dans une pensée plus consolante. « Les Puissances célestes, dit-il, se hâ- « talent; les unes arrachaient la prison de ses fonde- « menls ; les autres poursuivaient les l’uissances enn nemies qui s’enfonçaient dans les retraites les plus « profondes. Ils fouillaient les donjons, les cavernes. Les « uns amenaient quelipie captif au Seigneur ; les autres « chargeaient de chaînes quelque tyran. Les autres déli- « vraient ceux qui étaient liés depuis le commencement « des siècles. Les uns commandaient; les- autres obéis- « salent à la hâte. Ceu.x-ci précédaient le Seigneur;
« ceux-là le suivaient comme un roi vainqueur, comme
« un Dieu. Lorsque le Seigneur allait pénétrer au plus t profond de l’abîme, Adam lui-même, celui qui, né le « premier, était plus avant dans la mort, entendit le « bruit des pas du Seigneur venant visiter les captifs, et « aussitôt, se tournant vers ceux qui étaient encbaînés « avec lui, il dit : « J’entends les pas de quelqu’un qui « s’avance vers nous. S'il daigne descendre ici , nous « sommes délivrés ; si nous le voyons seulement, nous « sommes rachetés. » Comme Adam parlait ainsi à ceux « qui souffraient, le Seigneur entra victorieux portant • les armes de la croix. Dès qu’Adam notre père le vit, « frappant sa poitrine de stupeur, il s’écria ; a Dieu, « Notre-Seigneur, avec tous les anges. » Jésus répondit; « Et avec ton âme. » Et le prenant par la main, il lui dit ; « Réveille-toi du sommeil , lève-toi de la mort à la lu- « mière du Christ. »
Ici l’évêque, comme plus d’un grand poète des temps modernes, succombe à l’œuvre impossible de faire parler la Divinité ; et le sublime lui manque là où il fallait au delà du sublime.
Le recueil des écrits d’Épipliane ne renferme que peu de prédications au peuple de son église. L’autorité de sa parole était grande cependant , et au loin reconnue. Pendant la longue durée de son épiscopat, l’ile de Chypre reçut souvent les voyageurs, que le zèle de la foi, la première ardeur des pèlerinages en terre sainte et les fiéquentcs calamités de l’ilalie poussaient vers l’Orient. Salamine, rebâtie par l’empire sur les ruines qu’un tremblement de terre avait faites, fut une station célèbre entre Home et Jérusalem. On se détournait, pour y descendre. Quelquefois aussi, Épiphane sortit de son île pour assister à des Conciles, ou revoir son ancienne patrie. Parlant les langues hébraïque et syriaque comme la langue grecque, seule entendue dans
280 TABLEAU UE L’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE l’ile de Chypre, sachant à la fois l’égyptien vulgaire elle latin, il semblait un apôtre envoyé à toutes les Églises du monde romain. La première occasion qui le rappela vers la Judée fut le schisme d’Antioche, où deux évêques élus sous l’influence de partis divers, au nom de la même foi, se disputaient le siège épiscopal, tandis que la secte nouvelle d’Apollinaire, puissante dans laville, avait aussi son évêque. Épiphane intervint pour apaiser ce schisme et combattre la doctrine d’Apollinaire, qui, zélé défenseur du christianisme sous Julien, était accusé d’en altérer le principe, en ne reconnaissant pas l’union de la nature humaine avec la Divinité. Entre les deux évêques orthodoxes, Mélèce et Paulin, Épiphane, tout en respectant la vertu du premier, s’attachait à la cause de Paulin, qui, repoussé par une grande partie des évêques orientaux, avait pour lui la communion du pontife de Rome. Sans doute alors il connut saint Jérôme , que Paulin venait d’ordonner prêtre , et qui passait du désert aux débats d’Antioche. schisme ayant persisté par le choix de Flavien comme successeur de Mélèce , et un Concile étant convoqué à Rome par lettres impériales, Épiphane partit pour l’Italie avec Paulin, dont il voulait défendre les droits, et Jérôme , uni dans la même cause et qui, des solitudes de Syrie, avait adressé plusieurs lettres au pontife.
Les deux évêques arrivaient à Rome déjà célèbres par leurs écrits ou leurs luttes; et Jérôme reparaissant, après une longue absence, dans cette ville, dont il s’était éloigné, sous le coup des haines caloihnieuses, les prenait à témoin de la pureté de sa foi et des scrupules de sa vie. Quoique nul souvenir de ce voyage ne se retrouve dans les écrits d’Épiphane, la pensée conçoit quelle vue Rome était pour cette âme nourrie de tous les grands spectacles de la religion en Orient.
Accueilli par l’hospilalité de Pailla, veuve illustre d’un consulaire, et une des nobles romaines qui formaient ce sénat de femmes, dont parle Jérôme, par opposition ironique peut-être au paganisme opiniétre d’une partie du sénat romain , l’évêque de Chypre voyait enfin triompher au Capitole cette foi, qu’il avait confessée chez les barbares et admirée dans la Tliébaïde. Le christianisme avait encore en présence à Rome tous les cultes anciens; mais il était vainqueur et uni dans sa victoire, sauf ces divisions intérieures qui partageaient l’Église de Milan, et rem plissaient de troubles les Églises d’Orient. De nombreuses basiliques étaient ouvertes au peuple; les maisons de beaucoup de riches patriciens, au lieu de cette fastueuse clientèle qui remplissait autrefois leurs portiques, recevaient les indigents et les infirmes, ceux qu’àune autre époque, on envoyait mourir dans les îles désertes. Après le salaire des suflrages vendus dans les Comices, après le pain distribué par les empereurs au milieu des jeux du cirque, il y avait maintenant le libre partage que par l’aumône la richesse faisait avec le malheur.
A ce premier bienfait apparent du christianisme se mêlait, dans l’ordre moral, une autre révolution bien autrement importante et salutaire. C’était, avec le respect nouveau attaché à la dignité de l’homme , la puissance de compassion dont les âmes étaient saisies ; et cependant la société chrétienne , d’abord conservée si pure paria proscription, n’échappait pas, en s’agrandissant, à toutes les contagions qui l’entouraient. De même que dans quelques familles sénatoriales, avec une tradition païenne fidèlement retenue, se conservaient des habitudes graves, qui semblaient rappeler l’ancienne république, et des mœurs rigides en contradiction avec le polythéisme, qu’elles invoquaient; ainsi, dans le sein même de réunions chrétiennes et jusque dans le saie.
282 TABLEAU DE l’ÉLOQüENCE CHRÉTIENNE ccrcloL’e, pins d’un scandale affligea»! les regards et étonnait des témoins étrangers, que l’Orient avait accoutumés à l’ascétisme de ses solitaires.
Jérôme, que le pontife Damase avait accueilli et qu’il employa bientôt, pour correspondre avec les évêques, n’épargnait jias d’amères censures à celle Rome, d’où la calomnie l’avait autrefois exilé. Épiphane , d’une vertu plus calme , fut admiré , sans exciter l’envie , et eut sur quelques Ames une influence respectée. Suivant une légende qui paraît contemporaine, il fut re^ dans le palais des fils de Théodose, et jouit d’une grande autorité près d’eux. Mais ce récit ne s’accorde pas avec l’age do ces princes encore enfants à celte époque; cl, pour radmetlro, il faudrait supposer un second voyage d'i’qtipliane à Rome, quelques années plus tard. I.a date certaine de ce premier séjour nous le montre quittant Rome, après un hiver passé, pour retourner en Orient avec Paulin, et laissant Jérôme au milieu de ses grands travaux cl des haines soulevées par son austère franchise. Ronlré à Salaminc et puissant sur tous les diocèses de Tile par sa renommée et l’appui de l’empire, ^ îl attirait dans les monastères qu’il avait fondés beaucoup de néophytes d’Oricnl et d’Occident. Jérôme , dans sa traversée jx)ur rcvonii- à Bethléem, s’arrêta près de lui, au sortir des orages de Rome ; cl ils renouvelèrent celte savante amitié qui ne fut troublée d’aucun nuage, et qui ramena plusieurs fois Épiphane dans son ancienne patrie, près du solitaire qui ne s’en éloignait plus. Mais, aujiaravanl , il cul à rendre à Paula l’hospitalité qu’il avait reçue d’elle. I^ssc de Borne, malgré le bien qu’elle y faisait, et aspirant à ce merveilleux Orient, d'où s’était levée la foi chrétienne, cl où brillait toujours celte mystique lumière de la Thébaïde, Paula eût voulu , dès le départ des deux évêques, s’embarquer et les suivre en
Asie. Retenue par les prières de sa famille et par des bienfaits à répandre , elle supporta quelque temps encore le séjour de son palais de Rome. Enfin, l’éloignement de Jérôme pourmivi par dos liaines injustes vint ajouter au vœu, que lui avaient inspiré les entretiens d’Épiphane. Abandonnant à ses enfants les richesses de son antique maison, seule avec sa fille Eustochie, dont la ferveur égalait la sienne, elle s’embarqua pour l’Orient : et après s’être arrêtée , comme ]iour un dernier adieu, dans l’île où avait été captive Flavia Domitilla, une des premières et des plus nobles victimes de la foi chrétienne, elle quitta rEurojTcet loucha l’île de Chypre. Retenue là di.\ jours par Épiphane, loin de prendre du repos , elle visita tous les monastères de la province de Salamine, laissant à chacun d’eux de riches présents; puis elle repartit pour Séleucie , gagna par terre Antioche, où elle revit Paulin , traversa toute la Syrie, la Phénicie, entra dans la Judée, en visita toutes les villes, tous les lieux célèbres, toutes les pierres sacrées, depuis la maison du centenier Corneille jusqu’à la grotte de Bethléem; et de là passant en Égy|)lc, comme sur une autre terre de merveilles chrétiennes, elle parcourut les sables de Nilrie et les autres solitudes, interrogeant les plus saints vieillards qui les habitaient. Elle fut tentée du désert; mais elle préféra la Judée; et de Péluse, rapidement portée sur le Nil et .sur la mer jusqu’au port de Gaza , elle revint à Bethléem , où l’attendait l’austère bénédiction de Jérôme.
Épiphane ne tarda point à visiter ses anciens amis de Rome transplantés en Judée; mais, malgré le respect qui devait s’attacher à lui, sur sa terre natale et dans les lieux où avait commencé la sainteté de sa vie, il y trouva des haines et des luttes. Les dissidences du christianisme venaient alors SC produire à Jérusalem , comme pour es-
284 TABLEAU DE l’ÉLOQUENCE CHRÉTiENNE sayer leurs forces dans son plus antique sanctuaire. Le docte Ruffin y défendait les opinions d’Origène; Jérôme y combattait quelques doctrines erronées d’Italie. L’hérésiarque Pélage y viendra lui-même du fond de l’Occident. L’évêque de Chypre, dans une lettre en grec que traduisit Jérôme, censura vivement Origène, dont le solitaire de Bethléem avait jusque-là beaucoup admiré le puissant génie. Ruffin s’offensa de ce blâme, et Jean, évêque de Jérusalem, prit parti pour lui contre Épipbane, dont la présence excitait, dans les solennités, le respectueux empressement du peuple. Le débat s’aigrit, l’évêque de Jérusalem interdit la parole àÉpipbane-, puis un jour, prêchant devant lui sur l’erreur de ceux qui attribuaient une forme matérielle à Dieu, il le désigna, de la voix et du geste, comme partageant cette hérésie; une courte réponse d’Épiphane fit éclater des acclamations et des rires qui marquent , avec l’ascendant de sa parole , la liberté parfois tumultueuse et toute populaire de l’ancienne Église. Épiphane coda cependant; et il vint à Bethléem, chercher près de Jé-' rôme le repos et l’union. Mais de là même devait sortir un nouveau débat. Jérôme, en restant comme religieux et comme prêtre soumis à la règle la plus austère, s’abstenait par un humble scrupule, d’exercer la plus sainte fonction du sacerdoce; et son couvent de Bethléem manquait souvent d’un prêtre à l’autel. Jérôme avait près de lui son frère, venu très -jeune de Rome , plein du même zèle que lui et digne de se consacrer tout entier à la foi. Épiphane consentit à l’ordonner prêtre, non pas à Bethléem , qui dépendait' de Jérusalem, mais sur le territoire d’Éleutheropolis , dans le monastère que luimême avait habité, et où il croyait conserver une libre juridiction. L’évêque de Jérusalem s’en offensa, comme d’une atteinte à ses droits.
De retour dans l’île de Chypre, Épiphane répondit par une lettre très-modérée aux plaintes de l’évêque de Jérusalem; et on peut croire qu’il revit encore la Judée, où l’attiraient tant de souvenirs et l’amitié du Religieux de Bethléem.
Dans sa vieillesse, il fut appelé deux fois à Constantinople, d’abord près de Théodose, dont il secondait avec ardeur la politique dans l’établissement de l’unité religieuse; puis, sous l’empire d’Arcadius, au concile qui se réunissait contre Chrysostome. Épiphane parut même d’abord se ranger parmi les adversaires de ce grand évêque, non qu’il pût faire cause commune avec des passions aveugles, ou descendre à un sentiment de jalousie indigne de sa vertu; mais censeur de quelques opinions d’Origène, il s’inquiétait de l’appui, que Chrysostome donnait à des moines égyptiens défenseurs de ces opinions. On supposa même que, dans le palais d’Arcadius, il avait conseillé le bannissement de l’archevêque. Chrysostome lui en écrivit ce peu de mots : « Sage Épiphane, « est-il vrai que lu as consenti à mon exil? — Athlète « du Christ, » répondit le vieillard, « sois éprouvé et « triomphe. » S'apercevant combien de passions mondaines se mêlaient au zèle religieux qu’il avait partagé, Épiphane s’éloignait des adversaires de Chrysostome. Et lorsque les évêques, qui avaient voulu s’appuyer de son nom, le reconduisirent au port, où il allait s’embarquer pour son île de Chypre ; a Je vous laisse, leur dit-il, la « ville, le palais et le théâtre; » et, avec cet adieu expressif, il quitta sans retour ceux, dont la fausse piété condamnait Chrysostome.
IjG vaisseau ne le conduisit pas vivant jusqu’à l’ile de Chypre. Accablé de vieillesse, il était immobile, rappelant à deux prêtres fidèles, dont il était accompagné, les épreuves de sa vie, ses luttes contre les sectes diverses.
286 TABLEAU DE l’ÉLOQUENCE CBRÉTIENNE Une lemp^lc s’élant élevée vers le soir, il resta longtemps dans rabattement et dans le silence, le liwe des Évangiles placé sur son cœur. Puis,s’élanl ranimé, il fit apporter des charbons et de l’encens, le fit brûler par scs prêtres, pria longtemps avec eux, leur dit adieu en les embrassant, et expira lorsque la tempête s’apaisait. Scs restes ramenés à Salamine, y furent ensevelis avec de grands bonneurs; et son nom demeura célèbre dans l’Orient et consacré dans les deux Églises.
'Avec lui et avec Cyrille d’Alexandrie, dont la vie se prolonge dans le v° siècle, nous voyons se fermer cette grande époque de l’Église d'Orient qui, plus hâtive et plus éclatante que l’Église occidentale, cul un déclin de génie plus rapide, sans les retours de grandeur et le progrès de puissance accordés à Rome. Après Épipbane et Cyrille en elfet, et autour d’eux, tout faiblit dans le christianisme oriental , avant même que les barbares aient envahi le territoire qu’il occupait; et malgré la langue conservée, une civilisation et, pour ainsi dire, une controverse toujours en activité, l’Église grecque tombe un siècle même avant Mahomet. El toutefois , dans sa langueur, le clirislianisme oriental rendit encore un grand service an monde.
Sous le torrent de la conquête arabe cl dans les limites rétrécies de l’empire grec, il a maintenu les races anciennes; il a gardé pour l’avenir ce que l’Europe rencontre aujourd’hui, ces races opprimées plus nombreuses que leurs tyrans déchus, cette moisson vivante d’hommes plus forte que l'ivraie barbare, dont vous prétendez réloulTer encore, au nom d’une ^K)lilique, sans prévoyance, comme sans humanité.