III. — Le Louvre, la Cour, le Roi
Le Louvre, séjour ordinaire du roi à Paris, présentait, du côté de Saint-Germain l'Auxerrois, une face rude et barbare : de hauts logis percés d'étroites fenêtres ; dans les deux coins, des tours rondes, couvertes de toits de tuiles et toutes lépreuses de vétusté ; au milieu, une porte basse et sans ornement, précédée d'unpont-levis ; c'était tout ce qui restait de la vieille forteresse de Philippe-Auguste et de Charles V.
Au contraire, du côté de la Seine, le palais déployait l'élégante gaîté de sa construction moderne. Pour élever cette façade, François I'"* avait démoli la Grosse Tour, orgueil des rois, ses prédécesseurs. Plus près de la rivière, on avait
(1) Essais. Édit. Charpentier, in-12 (t. lY, p. 95).
construit le bâtiment carré nommé Pavillon du Roy, Henri II, Charles IX, Henri III poursuivirent l'œuvre, et commencèrent les deux Galeries : la Petite et celle du Bord de VEau. Henri IV, averti par la journée des Barricades et voulant se ménager une sortie sur la campagne, avait continué le travail des Galeries qui, enjambant l'enceinte de Charles V, rejoignaient les Tuileries.
L'œuvre présentait encore des lacunes. Cependant des morceaux exquis étaient achevés. La frise de Jean Goujon illustrait déjà le Louvre de Henri IL Le pavillon, qu'on a nommé depuis Lesdiguières, portait sa lanterne ajourée audessus de la ligne de faite; enfin, les pilastres et les frontons d'Androuet du Cerceau, dessinaient, gravement, tout le long de l'eau, leurs motifs corrects et froids qui rejoignaient les nouvelles Tuileries.
Du bord de la rivière, on ne voyait guère que les toits, car les échafaudages n'étaient pas enlevés, et le pied du bâtiment était obstrué par un fouillis d'échoppes et de constructions provisoires où l'on entendait grincer la scie des tailleurs de pierres. Du côté des cours, la construction était moins avancée encore. De vieilles bâtisses infâmes, habitées par la lie de la population parisienne venaient buter contre le palais neuf. La rue Saint-Thomas du Louvre, partant de la rue Saint-Honoré, pénétrait comme un coin dans les cours intérieures, où le gazon poussait, et où les pierres verdies attendaient l'ouvrier. Au-dessus des galeries à l'italienne, on distinguait les clochers de trois ou quatre chapelles ou églises gothiques qui se trouvaient là : Saint-Thomas du Louvre, Saint-Nicaise, les Quinze-Vingts.
En somme, demi-ruiné, demi-construit, mi-antique, mimoderne, tout enserré dans la gaîne du moyen âge, dont il essayait de se dégager depuis des siècles, le palais des rois était encore à l'état d'ébauche, et, justement, il dopnait
assez bien l'idée de ce qu'était le Eoyaume lui-même : bâtiment séculaire sur les substructions duquel un édifice nouveau était en train de s'élever.
Le jeune roi Louis XIII , successeur de Charlemagne, descendant de Hugues Capet et de saint Louis, héritier des Valois, fils de Henri IV, habitait d'ordinaire le Pavillon du Roy. Après avoir franchi l'étroite porte située presque en face l'église Saint- Germain-l'Auxerrois, on traversait de biais la cour carrée, on montait à droite le grand escalier, on suivait tout le long de la salle des gardes, et on arrivait enfin à « l'antichambre du Roi ». C'était là ce qu'on appelait la Cour.
Tout ce qui avait à Paris figure de courtisan était admis. Fœneste , qui est pourtant un pauvre hère , y entre comme au mouHn. Son gascon nous la décrit en termes si expressifs qu'il faut le laisser parler : ce Etant ainsi, couverts de broderie, avec trois laquais plutôt loués, un bidet plutôt emprunté, vous voilà dans la cour du Louvre. — Tout à cheval, dit Enay. — Non pas, non. On descend entre les gardes, entendez. Vous commencez à rire au premier que vous rencontrez ; vous saluez l'un, vous dites le mot à l'autre : c( Frère , que tu es brave , épanoui comme une rose ! Tu es bien traité de ta maîtresse? cette cruelle, cette rebelle. Rend-elle point les armes à ce beau front, à cette moustache bien troussée ? et puis cette belle grève , c'est pour en mourir ? )^ Il faut dire cela en démenant les bras, branlant la tête, changeant de pied, peignant d'une main la moustache et d'aucune fois les cheveux... et puis nous causons de l'avancement en Cour, de ceux qui ont obtenu des pensions, quand il y aura moyen de voir le Roi , combien de pistoles a perdu Créqui ou Saint-Luc ou, si vous ne voulez point discourir de choses si hautes, vous
philosophez sur les bas de chausses de la Cour... Quelquefois nous entrons dans le grand cabinet, dans la foule de quelque grand ; nous sortons sous celui de Beringhen , descendons par le petit degré et faisons semblant d'avoir vu le Roi... c'est alors qu'il faut chercher quelqu'un qui aille dîner (1). »
Dans l'entourage du Roi, les hommes d'épée tenaient le haut bout. En se pressant aux antichambres, ils faisaient, autour du prince, ces c( confusions de France y> dont parle Fontenay-Mareuil. Avec le bruit, les rires, les querelles, les grandes hallebardes des soldats, les panaches, les bottes éperonnées, c'était un bourdonnement vivant et animé qui rappelait les camps.
Pourtant, on voyait passer des figures devant lesquelles les portes s'ouvraient : des têtes graves et barbues d'hommes d'État, d'ambassadeurs, de cardinaux; des robes noires aussi, très nombeuses. Sous la régence de Marie de Médicis^ l'élément ecclésiastique dominait. Le Nonce du pape avait ses entrées à toute heure ; les jésuites confesseurs et prédicateurs, même les capucins, pieds nus et robe de bure, se glissaient aux chambres closes, aux couloirs secrets, poursuivant, dans les dédales du palais, l'intrigue « catholique )^ et la politique des « mariages espagnols (2) ».
Il y avait ainsi une petite cour silencieuse dans la grande cour bruyante. Au fond de ces entresols retirés dont parle 8ully, elle se tenait tapie et comme murée. La Reine y vivait dans sa nonchalance italienne, caressée par les propos
(1) Œuvres complètef; , d'Ag. d'Aubigné, Paris 1877,in-8o (t. II, p. 390).
(2) Voir Perrens, Les mariages esi^ognols sous le règne de Henri IV et la Régence de Marie de Médicis; — du même auteur, L'Église et VÉtat en France sous Henri IV et Marie de Médicis. — Armand Baschet, le Roi chez la Raine, Paris, in-8<'.
insignifiants de ses femmes et de ses favoris, bercée par la musique de ses joueurs de luth, laissant le poids des affaires aux ministres YiHeroy, Sillery, Jeannin, soucieuse seulement de vivre et de gagner du temps (1).
La robe du magistrat se mêlait à la robe ecclésiastique et lui disputait le pouvoir. Les « secrétaires d'État », hier encore personnages effacés et discrets , sortaient de leur réserve et, dépouillant le manteau, l'habit noir et le rabat, prenaient leur vol vers de plus hautes destinées. Cependant, cette autorité des ministres n'était pas encore si fortement établie qu'elle ne fût obligée d'user de ménagement.
La Cour restait une puissance chatouilleuse et susceptible. A côté des conseils secrets, on laissait subsister le Conseil du roi, plus nombreux et plus tumultueux que jamais. « La Reine le tenait dans la salle voisine de l'antichambre, assise sur une chaise, entourée de princes du sang, avec les Conseillers debout autour d'elle ; elle laissait entrer toutes les personnes de condition et faisait même approcher ceux qui avaient intérêt à ce qu'on disait. »
C'est par là que les Grands retenaient quelque part de l'exercice du pouvoir ; c'est par là que les cabales se soutenaient, se poussaient. En s'approchant de l'antichambre, les officieux finissaient par savoir quelque chose des affaires publiques, par se mêler à quelque parti de finance, par décrocher quelque pension. Aussi la Reine, obligée de ménager la noblesse, tenait, avec une certaine régularité, ces conseils , auxquels le Roi assistait rarement.
Henri TV, plus libre et plus cavalier, s'était moins astreint. De son temps, les affaires les plus importantes se traitaient dans une galerie, dans un jardin, les gens de son conseil allant et venant avec lui, les secrétaires d'Etat suivant de loin et s'approchant sur un signe, pour prendre
(1) Économies Roi/ahs, édit. Petitot (t. TIII. p. 387).
FRANCE ET ROYArTÉ. 5
note, une fois la décision arrêtée. Cette mobile familiarité était le caractère distinctif de la cour de France et elle étonnait les étrangers, notamment les Espagnols, habitués à la grave étiquette de l'Escurial. Mais les Français se plaisent ainsi dans un perpétuel mouvement (1).
La Cour était loin d'être fixée à Paris. Elle suivait partout le roi, pour un rien, comme lui à cheval. En ce tempslà, le pouvoir sentait l'écurie et non pas le bureau. Le roi disait le matin à son lever : ce Messieurs, nous partirons tantôt » , et tout le monde troussait bagage : courtisans, gardes, pages ; les femmes sur des haquenées, les secrétaires sur des mules , avec leurs sacs et leurs écritoires , quelques carrosses pour les vieillards et les dames âgées, des charrettes pour le lit et le couvert. On se mettait en route sans savoir toujours où l'on coucherait ; le roi avait le droit de gîte dans son royaume , et il en usait : tantôt dans une abbaye, tantôt dans un château, tantôt dans une bonne ville. On arrivait à l'improviste et on mettait tout au pillage. Le roi, d'ailleurs, avait des habitations à lui un peu partout dans les provinces. Un jour, c'était Fontainebleau, puis Monceau, puis Saint- Germain, puis Blois, puis Amboise, puis Chambord : ou l)ien il chassait, ou bien il visitait un ami, ou il allait surveiller une province, maintenir un grand seigneur, calmer une sédition. Les courriers porteurs de dépêches se fatiguaient à poursuivre les ministres , qui , obligés d'accompagner le roi , fuyaient sans cesse devant eux.
Depuis des siècles, le roi circulait ainsi à travers le pays et le royaume s'était comme fixé et coagulé autour de cet embryon sans cesse en mouvement. La « maison » du roi.
(1) Pour la tenue des Conseils et la vie ordinaire de la Cour sous la Régence, voir les Mémoires de Fontenay-Mareuil, Coll. Mich. et Poujoulat (p. 35).
sa c( mesnie », sa ce cour » s'était accrue jusqu'à devenir un royaume. Le mince seigneur féodal, maître d'une ville bien située et de quelques châteaux fortifiés dans l'Ile-de-France, avait lentement reculé jusqu'à des distances éloignées, les limites de sa domination. Le fils des Capets était devenu l'un des plus grands princes de la chrétienté.
Ce roi-soldat entouré d'officiers , de prêtres et de magistrats, de courtisans, d'artistes et de poètes, vivant dans l'éclat d'une cour, dès lors, l'une des plus raffinées de l'Europe, ramassait dans sa personne dix siècles d'histoire et les volontés de quinze millions d'hommes. Sur les habitants du royaume qui se reconnaissaient ses sujets, il exerçait une puissance défait et jouissait d'une autorité de droit.
La royauté, fière de son passé, était forte dans le présent : un avenir brillant s'ouvrait devant elle. Au seuil du dix-septième siècle, au moment où le futur cardinal de Richelieu entrait daus la vie pubhque, elle atteignait son apogée ; elle avait entrepris de grandes choses, il lui restait à les achever. Il est naturel de s'arrêter à ce point culminant pour essayer de démêler les causes anciennes de sa grandeur et les premiers symptômes de sa lointaine décadence.
Dans l'ordre 2^olitique , dans V ordre social, dans V ordre religieux, une étude attentive peut relever les principales conditions du développement de la civihsation française. De l'examen de ces différents sujets, se dégagera le programme politique imposé aux ministres des rois, par les nécessités de l'histoire, quatre ans après la mort de Henri lY.