DESTUTT DE TRACY
ans le voisinage des tribuns, mais sans autre amition que de régler pour le bien de tous, selon la istice, une société trop longtemps dominée par le irivilége : nobles illusions que suivirent de près des Décomptes cruels 1 Car, s'il n'est rien de plus cher à le pures convictions que les joies d'un patriotisme lésintéressé, l'épreuve dut être douloureuse pour le àtoyen, quand il vit succéder si brusquement à ses rêves optimistes la tyrannie sous prétexte d'émancipation, des échafauds dressés au nom de l'humanité, en on mot, un naufrage où s'engloutissait tout à coup la Veille France. Jeté lui-même au fond d^une prison d'où chaque jour il voyait partir pour le supplice un compagnon de ses espérances, il se réfugia dans VètQde de l'homme qui lui déroba les maux du présent et les menaces de l'avenir.
Parmi des temps prospères, il avait aimé la philosophie par une sorte d'élan chevaleresque. Sous la Terreur, il la mit en pratique, et l'Empire lui offrit &Qssi l'occasion de confirmer ses paroles par des actes. Car, soit à llnstitut oîi l'appela sa renommée, soit ^ Sénat où il se laissa porter sans l'avoir désiré, son attitude et ses votes ne furent jamais complices du plibiscite aveugle qui, entraînant vers des abtmes le génie d'un grand homme et la fortune d'un grand peuple, poussa l'un au despotisme et l'autre à l'oubli de ses libertés. Toutefois, s'il prévit les périls et voulut les prévenir, les dissentiments et le blâme de sa froide raison n'allèrent pas au delà de oe que sa dignité lui commandait; et, quand la
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guerre déclarée à l'idéologie atteignit dans sa pe^ sonna les droits de la conscience, il se retira sans éclat d'une scène où il se sentait impuissant, on importun. Réduit, en 18il, à fiiire imprimer et publier en Amérique son commentaire sur o^ Esprit des lois dont Montesquieu, en 17S0, avait vu paraître vingt^deux éditions en moins de deux ans, il s'en** ferma de plus en plus dans sa solitude d*AuteaiI ; et, dès lors, tout entier à ses livres ou à ses anus, il ne sortit guère de la retraite qu'au jour où nos désastres lui imposèrent la douloureuse nécessité de voter la déchéance d'un pouvoir qu'il avait snbi, mais sous lequel il sut également parler avec franchise, et se taire avec indépendance.
Si, dans ses ouvrages, M. de Tracy dédaigna trop les communes croyances, reconnaissons donc que n conduite ne cessa pas d'être inspirée par oe qu'on peot appeler le spiritualisme pratique. Oui, il eut le cœur plus haut que la doctrine ; et, à ce titre seul, nous devions le signaler, ne fùt*ce que pour réfuter ses erreurs par ses vertus. Il se recommande aussi parla probité logique de ses écrits où nous aimons, en dépit de tendances regrettables et d'une certaine sécheresse, la sûreté d'une analyse judicieuse, une exposition limpide qui rend accessibles au bon sens les sujets les plus ardus, et surtout l'élégance d'un langage simple qui « transporte je ne sais qum d'exquis des manières dans les idées* )>• Disciple
1. M. Ilignet, Perirmts et Notices, Libr. Aoad. Didier et G*.
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original d'un maître qu'il fit presque oublier, il coiuiuisit à ses dernières conséquences un système qui devait disparaître avec lui. Car il en avait comme épuisé la sève, et ne laissa plus guère à ses admi-* rateurs mêmes que Talternative ou de marcher sur ses pas, ou de l'abandonner pour tenter l'inconnu.
Ce mouvement rénovateur se produisit en effet au seia mfime de l'école dont il avait été le chef par l'autorité d'an caractère auquel M"""* de Staël rendit cet honunage : « Vous me dites, Monsieur, que vous ne me suivez pas dans le ciel, ni dans les tombeaux. Q me seudde qu'un esprit aussi supérieur que le lôlre, ^ détaché de tout ce qui est matériel par la nature de ses travaui, doit se plaire dans les idées idigirases. Car elles compilent tout ce qui est grand, elles apaisent tout ce qui est sensible ; et, SUIS cet espmr, il me prendrait je ne sais quelle inYiDcible terreur de la vie et de la mort. » Ce vœu, d'mres Taccomplirent ; et leur raison, en suivant sa pente, les conduisit tout doucement hors des ^étrmtes où s'étaient égarés beaucoup d'honnêtes geos qoi valurent mieux par leurs actes que par leurs
Parmi ces précurseurs du spiritualisme, conrient de distinguer deux noms qui nous rappellerait, je ne dis pas une influence dont l'action souveraine change brusquement le cours des esprits, mais
une de ces déviations insensibles qui préparent sans secousse les progrès décisifs. Il s'agit de MM. Laromiguière et Maine de Biran. Nous les saluerons comme les messagers de la bonne nouvelle attendue par cette élite à laquelle ne pouvait suffire une philosophie énervante qui, tout en dégradant l'homme, l'enivra d'orgueilleuses ambitions, et prétendit vainement concilier la justice absolue avec le culte delà matière, le progrès avec la négation de la Providence, la philanthropie avec l'égoïsme.
Ami de Garât, membre de l'Institut, professeur au Prytanée, puis à la Faculté des lettres, M. Laromiguière donna le premier signal d'une réforme désirée. En revendiquant les droits de cette activité libre qui constitue la personne morale, il réveilla des instincts assoupis qui ne demandaient qu'à se transformer en convictions vaillantes. Prononcées devant un petit nombre déjeunes gens qu'avaient épargnés les rigueurs de la conscription , ses leçons de 1811 et 1812 réussirent à se faire entendre, malgré le bruit des combats; et, à la veille des désastres qui devaient soumettre tant de consciences à de périlleuses épreuves, il invoqua, non sans un à-propos bienfaisant, ces vérités éternelles dont la lumière est si précieuse en ces heures sombres où s'éteint splendeur du Juste. Au lieu de soulever d'irritantes controverses, il se plut à prendre pied sur un terrain pacifique où se rencontrent toutes les âmes de bonne volonté. Interprète d'immuables principes, il savait du moins faire passer dans les cœurs l'émotion