‹ Tableau de la littérature française 1800-1815 (volume 2)Chapitre 27 sur 56 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Importance sociale de Part dramatique. Physionomie du théàtro

ik Révolution. Atellanes honteuses. Les grands classiques deTiO^ un conseil de révision. Invasion des barbares. — Le théâtre «»* le Directoire. Pleine décadence, ses causes. La littérature des t^ miniscences. L'art devient un problème de mécanique. La nalQW humaine étudiée dans les livres. Les marionnettes héroïques. B** naissance artificielle de la tragédie. Talma ; il annonce les instincte d'une poétique nouvelle. — Le théâtre sous l'Empire. La raifloa d'État^ et l'intérêt dynastique. Rétablissement de la Censure.

S'il est un genre qui intéresse Tétude de notre vie sociale, c'est, à coup sûr, la poésie dramatique. Car son histoire fut d^ordinaire celle des idées qiû révèlent les tendances générales de l'esprit public. Bien que cet art n'ait pas été chez nous, comme chez les Grecs, une sorte d'institution à la fois nationale et religieuse, jamais pourtant il n'a cessé d'être le plus vif plaisir, et comme l'impérieux besoin d'un peuple policé. Tandis que les livres s'adressent au silence de la réflexion, et n'exercent qu'une action

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ieiite ou solitaire, les œuvres applaudies sur la scèae ii'oûi-eiles pas d'ailleurs le privilège d'une popularité soudaine qu'improvise en quelques heures la puissance oommunicative de la parole, le prestige an spectacle, et l'explosion de ces mouvements irré-« ùstibles qui peuvent devenir des courants d'opinion? Aussi, même dans les temps les plus troublés, iios thé&tres s'associèrent-ils aux préoccupations ardentes qui dominaient la foule. Sans doute ils fermé* ^nt un instant leurs portes, après la prise de la Bastille ; mais, dès que l'enthousiasme ou la stupeur d'un premier émoi permit à l'habitude de reprendre son train accoutumé, la Révolution n'oublia point V^'elle était née au bruit des acclamations suscitées par Catilinaj Mahomet^ et la Mort de César. Toutef<H8, si la curiosité se complut alors à d'autres tragédies que celles du forum, l'effervescence de la rue i^'était point un milieu propice à la dignité de la Muse. On ne s'en aperçut que trop, en dépit des impostures qui prétendaient l'affranchir, pour la pre>^ loiire fois, de toute entrave. On eut beau proclamer bruyamment la suppression de la Censure, elle ne taida pas à être remplacée par l'hypocrite tyrannie ^ inquisiteurs qui allaient transformer la scène soit en on Panthéon où ils couronnaient leurs grands liûoimes d'une décade, soit en gémonies où ils trainàrent outrageusement les vaincus.

Sous prétexte de propagande patriotique, ils firent donc d'un noble divertissement une école de décla^ mation^ où la sottise le disiHitait souvent à la folie»

Sur ce champ de bataille, les opinions vinrent se toiser d*un regard menaçant ; mais entre elles la lutte n'était pas égale. Car il eût été dangereux de siffler des platitudes, ou des infamies. Le Gaius Gracchus de Marie-Joseph Chénier ne fut^il pas accusé d'être un modéré? Oui, ce cri du tribun : « Des lois^ et non du sang ! » excita Tindignatioa d'énergumènes qui le dénoncèrent au Comité de Salut public. En revanche, des ovations étaient réservées à ces parodies oîi Ton chantait la grand messe avec tout Tappareil sacerdotal, à des Atellanes honteuses comme le Jugement dernier des rois par Sylvain Maréchal, ou au grossier répertoire des pièces incendiaires qui se donnaient pour des leçons de civisme.

La liberté des spectacles venait d'être décrétée lorsqu'un membre de la Convention, le citoyen Génissieux, incrimina dans Mérope le scandale d'une Reine en deuil pleurant la perte du Roi dont ell« était l'épouse. La veuve de Cresphonte fut donc proscrite pour avoir osé rappeler à des régicides ta royale prisonnière du Temple. Quelles pouvaient être les franchises du talent, au lendemain des massacres de Septembre ? « Les Hébert et les Chaumetle, dit un contemporain, n'emploient pas les ciseaux; ils font usage du lacet. » Nos grands classiques euxmêmes ne sortirent pas sains et saufs de cette épreuve. Le Cid fut, il est vrai, toléré, mais à condition que le Roi Don Fernand, pourtant si débonnaire, devînt une sorte de Santerre, un général de la

garde nationale au service d'une Espagne républi caine. On interdit Cinna^ parce qu'au monologue d'Auguste un sans-culotte s'était écrié : «A la lanterne, l'auteur ! » Dans le Menteur^ Cliton ne put dire impunément :

Elle loge à la Place, et se nomme Lucrèce. — Quelle place?... — Royale,,.

Ace mot malsonnant fut substituée la Place des Piques ; la prosodie s'y refusait, mais les clubs l'exigèrent. Racine dut se résigner aussi à des épurations. Tandis qn' Iphigénie était condamnée, «comme un monument de l'antique superstition qui faisait agenouiller le peuple devant la femme Capetv^ on Prêtait au passage ces deux vers :

Détestables flatteurs, présent le plus funeste Que puisse faire aux rois la colère céleste.

Un correcteur ingénieux remplaça le texte par celle leçon nouvelle : que puisse faire j hélas ! Si l'on consentit à autoriser Tartufe^ ce fut sous la réserve d'un dénûment dans lequel ce vers :

Nous vivons sous un pnnce ennemi de la fraude,

serait tourné de la façon suivante :

Us sont passés les jours consacrés à la fraude.

Un patriote se chargea de remanier le Misanthrope. Il en supprima les petits marquis, et le vicomte ; il bannit le roi Henri de la chansou, et accommoda tous

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les détails du style aux impérieui caprices du «c v(h cabukUre plébéien m * Quant à Voltaire, qui comptait pourtant bien des amis, il ne put échapper à ce conseil de révision; et la Mort de César ne fut admise qu'après avoir comparu devant un président du tribunal révolutionnaire, le sieur Gohier, qui retoucha le discours d'Antoine.

On peut juger par là des excès inspirés aux courtisans de la populace par cette fureur de basse flatterie. Sauf deux ou trois noms qui se respectèrent, ee fut vraiment une irruption de barbares. Elle paro^t si méprisable à ceux mêmes qui l'avaient d'abord encouragée que le Moniteur ûnii par y voir «uxime conspiration de Pitt et de Cobourg » , organisée iïïXMB le dessein d'avilir la scène française. Nous ne parh rons point ici de ces rêveries malsaines qu'enfan le délire d'une ivresse. On ne voyait plus guèn^» même dans la maison de Molière, qu'étalage d'avec:»-* tures sanglantes, ou de crimes invraisemblable'^ donnés en pâture à des foules blasées par les émotior^ quotidiennes de la guillotine. Le cœur humain n'ec^^ plus aucun rôle dans cette exhibition de monstres i et, si un jour le public s'étonna de se sentir toucb^ par des accents assez pathétiques pour lui arrache^ des larmes, l'honneur en revint à un étranger, 9 Kotzebue qui offrit à l'hospitalité de la France Mi' santhropie et Repentir.

«En donnant quelque relâche aux passions, le Di** rectoire ne rendit pas la santé à des imaginations malades; et pourtant, jamais telle afflueaoe ne se

LA TRAGÉDIE SOUS L'EMPIRE. Sii

porta yers les jeux de la scàne. Mais ce n'était qu'une

eohue d'agioteurs et de parvenus, dont la plupart

distinguaient à peine les vers de la prose. Aussi ces

rassemblements d'yeux et d'oreilles ne savaientr-ils

Bi voir, ni entendre.

Des causes toutes littéraires contribuent d'ailleurs à expliquer cette inévitable décadence. Je veux dire qoe l'École classique avait touché ce terme au^deUt duquel toutes les choses humaines commencent à décliner. Elle était assurément susceptible encore de penser avec justesse, et d'écrire avec correction ; mais, tous les sujets et toutes les formes ayant été ^mme épuisés par deux siècles d'invention origi# Rftle, la pire des littératures, celle des réminis* cences, végétait seule, sur un sol appauvri.

On ne créait plus, parce que l'on ne sentait plus* I^our ces versificateurs asservis à des règles mal comprises, la construction d'une intrigue dramatique n'était qu'un problème de mécanique, insistant à combiner des redites déclamées par d^ fantômes dont le langage ne fut que l'imitation, ^on des maîtres, mais de leurs pâles imitateurs* ^ lors, nul souffle venu de l'âme ne circula dans ^ fictions abstraites d'où la peinture des caractères ^vait disparu, pour faire place à de creuses tirades, iw triomphateurs du jour furent ceux qui, sang ^ard pour les situations, les temps, les lieux, ou les personnes, surent le mieux enchâsser dans leurs hémistiches bruyants quelque maxime ronflante dont l'i-propos philosophique ressemblait de loin à une

idée. Aussitôt les auditeurs, surpris de voir e apparaître dans une pièce en cinq actes l'embrya d'une pensée, s'empressaient de crier au mirade Pour les ravir, il suffisait donc d'un lieu commun d'un rébus ampoulé, de quelque antithèse emphati que, tranchant sur le fond ingrat d'un style décoloré

Quant à l'analyse des sentiments, elle perdit tou vertu. Car, pour devenir éloquente, elle doit et instinctive. Chez Corneille et Racine, la psychol gie de la passion avait eu l'intérêt d'une découverte et l'attrait d'une nouveauté. Mais, le regard d ces maîtres ayant pénétré si avant qu'il paraissai avoir atteint les plus intimes profondeurs de la cens cience, les héritiers de leur tradition, faute de pou voir aller au delà, se bornèrent à exploiter le tréso légué par des modèles dont ils se firent les servile copistes. Au lieu d'observer directement la nature ils ne l'étudièreut donc plus que dans les t conçus par leurs devanciers ; et , à partir de jour, la tragédie ne produisit, comme dit M"* d Staël, que des marionnettes héroïques. Voltaire seu eut assez d'esprit pour simuler la vie par le mouve ment de sa verve. Mais il ne transmit pas ce secret des successeurs dégénérés ; aussi leur stérilité nc^ réussit-elle point à rajeunir la vieillesse d'un genr» qui s'imposait pourtant à la routine littéraire, comme une habitude consacrée tout à la fois par les plus glorieux souvenirs de l'ancien régime, et le patronage des institutions républicaines.

Pour l'approprier aux convenances de l'heure pré-

sente, ils se contentèrent, dans le choix de leurs sujets, d'éliminer les personnages monarchiques, au proflt des noms qui n'effarouchaient pas la susceptibilité d'un auditoire ombrageux. Léonidas, Brutus, Mucius Scœvola, Cincinnatus, Quintus Fabius, Caius Gracchus, Tiraoléon, et autres héros de même famille, continuèrent ainsi, pendant plus de dix années, à peupler notre scène. Il y eut là toute une apparente renaissance, mais sans avenir; car on la devait surtout au grand tragédien qui sut prêter une existence factice et provisoire à ces œuvres niortes.

Nommer Talma, c'est presque résumer les fastes de la tragédie sous le Directoire, et l'Empire. Un basque césarien, un regard tendre ou terrible, des attitudes de statue drapée dans sa toge, un geste épi- ^^% l'accent d'une voix sourde ou vibrante, assouplie à la gamme de toutes les inflexions, un jeu con- ^ntré que traversait l'éclair de la passion, l'alliance d^ l'inspiration et de l'étude, de l'entraînement et de la mesure, du naturel et de la dignité, le pathé- ^^que jusque dans le silence et le repos : telle fut la ^agie de cet enchanteur qui réussît à sauver l'indigence des poètes par l'enthousiasme que provoqua son génie.

Parmi ses ressources, signalons surtout les savantes audaces d'un art novateur qui bouleversa victorieusement l'étiquette des traditions, par la fougue ou l'imprévu de son procédé. 11 fut en effet le premier que l'on vit marcher et courir, là où se dérou-

lait jadis la pompe réglée des anabases ou des païai '^ bases. U fut le premier que l'on entendit parler crier, au lieu de s'assujettir à la mélopée d'un tatif solennellement monotone. Produisant les ém( tiens les plus puissantes par les moyens les plus pies, il ressuscita véritablement Tâme de ces héi

qui n'étaient que des ombres inanimées, avant d^Ee

s'incarner en lui. Dans sa manière s'annoncèrei \t

déjà les instincts d'une réforme qui, en attendai ses poëtes, eut alors son acteur. Ne lui arriva-t-il pi souvent de jouer Racine, comme un interprète c Shakespeare ? Son expression créatrice transfigura^wt jusqu'aux rôles médiocres qu'elle fit seule valo^^ir par l'illusion d'une fugitive métamorphose. Tous 1— ^s succès de ce temps furent donc les siens. Pam^^ bien d'autres preuves, croyons-en ce mot de Ra^ynouard qui, après la mort de Tahna, se refusant à J^ reprise des Templiers j dit avec esprit : « Non, no*^; je ne suis pas si sot; je ne veux pas qu'on ic3^ siCae^ »

1. Talma n'était plus le tragédien do Charles fX, inégal et monotone, fatiguant Toreilie d une voix gutturale que le tratail n'assit point encore domptée. Son organe mordant et sonore était maître de toutes les inflexions, depuis les plus douces nuances jusqu'aux ao' cents qui se déchaînent comme l'éclair et la foudre. U fût anni le premier à reproduire la stricte fidélité du costume antique, à rechercher la couleur locale dans Thabit, le décor, et l'accessoire. H opéra donc la transfusion du drame dans la tragédie. Les contemporaina de Lekain défendirent vainement les anachronismes d'autrefois, la majesté de la marche, et la musique de la déclamation traditionnelle. La victoire du novateur f\it décisive. Elle finit par ouvrir let yeux aux plus aveugles, et l'on peut dire que ce grand artiste fit l'éducatiou du public. Il rendit ainsi possible une réforme dramatique.

Ces considérations nous conduisent directement à TEmpire, sur lequel ne doit pas peser toute la responsabilité de l'ennui que représente un groupe de rimeurs pleins de zèle, très-appliqués, sachant soan> der lenrs alexandrins, possédant même la recette des horreurs convenables et des catastrophes décentes, mais trop dénués d'initiative, et trop esclaves de préjugés scolaires pour faire autre chose que des ampli« fications de collège.

Débile postérité des Pradon, des Crébillon et des La Harpe, ils n'inventèrent pas la fausse tragédie; car elle n'existait que trop avant eux : ils eurent seulement le tort d'en prolonger le mensonge. Mais la faute en est bien aussi aux bravos qui saluèrent ces exercices de rhétorique. Lorsque la République eut sombré, on ne fut point en effet délivré de ces Grecs et de ces Romains dont elle avait tant ^usé. Si les rois purent revenir de l'exil, si les ^tumes changèrent, si le personnel des héros psont se modifier, la poétique persista. J'entends P&r là que les œuvres du lendemain continuèrent ^ fitre anonymes, et que toute idée de patrie flniipar leur devenir indifférente. Avant de se déguiser en roi d'Assyrie, le Ninus II de M. Brifaut n'avait-il pas été d'abord un compatriote du Cid? Or, pour opérer ce travestissement, il avait à peu près suffi de changer des noms propres. Car le vocabulaire tragique réalisait la chimère d'une langue universelle. Tous les hommes de tous les temps, chez tous les peuples^ s'y exprimaient de la même façon.

Nous ajouterons que ravénement d'un régime où Tair libre allait manquer aux imaginations ne foi point fait pour enhardir des essais indépendants. N*avait-on pas à craindre les irritables défiances qui cherchaient partout des arrière-pensées politiques, vraies ou supposées? Oui, en un temps où les passions dressaient l'oreille, les mots n'étaient plus laissés à leur innocence première. Ce fut ainsi que le drame à* Edouard en Ecosse dut être sacriCé à des raisons d'État. Ayant vu dans l'héritier d'une race proscrite des allusions à la Maison de France, les royalistes accueillirent par des applaudissements frénétiques ces paroles du prince répondant au coloDel Cope, qui venait de porter un toast à la mort des Stuarts : « Non, je ne bois à la mort de personne. » Aussi, dès la seconde représentation, Fouché ordonna-t-il que le mot fût effacé. On obéit; mais l'acteur protesta par une pantomime dont l'effet dramatique fut plus puissant encore que le trait supprimé. Au lieu de relever le défi qu'on lui lançait, Edouard jeta son verre, et le brisa d'un geste indigné. Or, ce jeu de scène souleva des transports tels que Chaptal crut devoir interdire la pièce. Une autre fois, ce furent les républicains qui se portèrenten foule à la tragédie du Laboureur et du Roi^ pour y fôter dans la personne de Don Pèdrele spectacle d'une couronne avilie. 11 fallut donc que la Censure intervînt de nouveau.

Sortant alors de l'ombre oîi elle se dissimulait, elle n'hésita pas à instituer ouvertement un tri-

mal qui ne cessa plus de tenir les partis en resict. Cette intimidation n*eût profité qu'à la conrde publique, si l'intérêt dynastique n'avait trop Qvent exagéré des rigueurs d'abord discrètes, ou 6me justifiées. Reconnaissons toutefois que le Fouir fit de sérieux efforts pour rendre de l'éclat aux res traditions de l'art. Car, dès l'année 1801, des 1res précis imposèrent à la Comédie-Française la )rise trop négligée de notre ancien répertoire, i retrouva ses honneurs perdus. Mais nul décret lut la puissance de lui improviser des émules, et Qspirer de véritables créations à la timidité d'un It assez pusillanime pour traiter encore Ducis "nglomane et S! extravagant.

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