‹ Tableau de la littérature française, 1800-1815 (volume 3)Chapitre 17 sur 58 · M. de Sacy. Variétés morales, littéraires et historiques · texte numérisé non relu

M. de Sacy. Variétés morales, littéraires et historiques

sonnellement au catéchisme du Vicaire savorjard. Eu rétablissant les cérémonies catholiques, il accomplit donc une œuvre sociale et politique dont il résumait ainsi les intentions : « Je me servais de la religion comme de base et de racine. Elle était, à mes yeux, l'appui de la morale, des vrais principes, et des bonnes mœurs. D'ailleurs, l'inquiétude de l'homme est telle qu'il lui faut le vague du mystère. Mieux vaut donc, pour lui, prendre là le merveilleux que de le demander à Cagliostro, à mademoiselle Le Normant, à toutes les diseuses de bonne aventure, et à des fripons. )) Dans ces échappées de sens pratique, mais trop brutal, dont la franchise n'est pas exempte d'une involontaire irrévérence, ne cherchons point des sous-entendus et des réticences de voltairien. Non , Bonaparte n'eut jamais un tempérament de libre penseur, élevé à l'école du persiflage superficiel. Bien qu'il fût, aussi lui, fils du xvm^ siècle, son rationalisme, tempéré par une secrète indifférence^, reconnaissait plutôt des bornes qu'il ne voulut jamais franchir témérairement. Un jour, quelqu'un ayant osé lui dire qu'il pourrait finir par être dévot, il répondit d'un air sérieux : a Je crains que non, et je le regrette; car c'est une vraie consolation.» Puis, l'entretien continuant sur ce sujet, il ajouta : (( Dire d'oij je viens, ce que je suis, oii je vais, est au-dessus de ma raison, et pourtant cela est : je suis la montre qui existe, et qui ne se connaît pas. Toutefois, le sentiment religieux réconforte tellement les âmes que le posséder est un bienfait. » Ce ton

de grave attendrissement avait peut-être alors sa source dans les douleurs d'une infortune qui appelait à son aide le calmant d'une foi positive. Mais je soupçonne qu'au temps de sa grandeur, le Souverain habitué à voir dans le monde des forces plus que des principes dut mêler une certaine sécheresse à ces questions qu'il n'avait ni le goût, ni le loisir de méditer autrement qu'au point de vue de l'intérêt temporel, comme des faits envisagés de sang-froid, sans amour et sans haine.

11 sut du moins toujours concilier avec sa dignité morale la plupart des actes officiels que lui imposa l'exercice du pouvoir, et jamais il ne poussa le souci dynastique jusqu'à engager trop avant son intime responsabilité. Ce fut ainsi qu'après son mariage avec Marie-Louise, malgré les pressantes instances qui lui conseillaient d'aller, comme les anciens rois de France, communier en grande pompe à Notre- Dame, il s'y refusa résolument, et ne voulut point s'exposer «à un sacrilège». Entre les différents cultes qui se partageaient son vaste empire, cette attitude d'impartiale neutralité convenait du reste au devoir suprême qu'il formule en ces mots : « Nul doute que mon espèce de scepticisme ne fût profitable aux peuples. Autrement, aurais-je pu pratiquer une véritable tolérance parmi des sectes contraires, si j'avais été dominé par une seule? Gomment aurais-je conservé lïndépendance de ma pensée et de mes mouvements, sous les suggestions d'un confesseur qui m'eût gouverné par les craintes de l'enfer?

J'étais tellement pénétré de ces vérités que je me promettais bien d'élever mon fils, autant qu'il eût été en moi, dans les mêmes principes. »

En d'autres termes, la religion, sous ses formes variées, lui parut être surtout une garantie d'ordre, et un instrument d'influence. Dès son expédition d'Italie, ses clairvoyants pressentiments avaient compris qu'une réaction religieuse était inévitable en France, et que Tappui du clergé serait un levier puissant pour un ambitieux. De là un double jeu qu'il soutint très -habilement. Tandis que dans sa correspondance particulière il parlait de la cour de Rome avec le dernier mépris, pour flatter les passions du parti révolutionnaire qui avait l'imprudence de traiter l'Eglise en ennemie, il ne cessa pas, dans ses rapports particuliers avec le Saint- Siège, d'être obséquieux ou câlin , et , dans ses démarches publiques, d'exagérer des hommages intéressés qui pussent obliger le pontificat à la reconnaissance. Grâce à cette diplomatie, les deux camps crurent qu'il ét^it pour eux un ami. Mais au fond, il avait surtout souci de sa fortune ; et, une fois assuré de la dictature, il ne visa plus qu'à transformer ses auxiliaires de la veille en sujets dociles au moindre caprice de ses volontés. Tout en favorisant les doctrines et les pratiques dont le retour concourait au bien de ses peuples, à leur police administrative, à l'ornement de son trône et à la sécurité de sa couronne, il prétendit surveiller de près une autorité rivale dont les empiétements pouvaient gêner ses

vues, et usurper sur son domaine. Plus il sera obsédé par sa folie de domination universelle, et plus deviendront tyranniques les ombrages d'un despote qui voulait étendre sa suprématie sur toutes les consciences, et protégeait les prêtres catholiques de la même façon qu'il avait ménagé les imans, ou les sectateurs de Mahomet.

Musulman en Egypte, philosophe devant le Directoire, et catholique à Rome, il aurait donc pu dire avec Zaïre :

J'eusse été près du Gange esclave des faux dieux.

Outre que ses actes en témoignent^ ses aveux nous apprennent que, s'il avait été libre d'accomplir tout ce qu'il méditait, il eût gouverné le monde religieux aussi impérieusement que le monde poUtique. «Pie VII, dit-il avec impertinence, était vraiment un agneau : si nous eussions été laissés à nous seuls, je l'eusse amené à ne plus regretter son temporel ; j'en aurais fait une idole ; il fût demeuré près de moi ; Paris serait devenu la capitale de la chrétienté : mes conciles en auraient été la représentation. J'aurais eu mes sessions religieuses comme mes sessions législatives. Les papes n'en eussent été que les présidents, j'eusse ouvert et clos ces assemblées, approuvé et publié leurs décisions, comme l'avaient fait Constantin et Charlemagne. » Voilà le rêve qui peut-être traversait déjà son imagination vers l'époque du Concordat. Car il écrivit plus tard qu'ayant alors à choisir entre la foi luthé-

rienne ou catholique, il se décida pour celle-ci, parce que le conquérant de l'Italie ne désespérait pas d'exercer un jour sur le Saint-Siège une influence prépondérante qui deviendrait pour le maître du monde un irrésistible cdevier d'opinion». Bref, il eût voulu faire manœuvrer TEglise comme un régiment.

Nous ne prendrons pas à la lettre ces paroles datées de Sainte-Hélène, et prononcées à distance des événements avec un charlatanisme inconscient ou calculé qui prétendait éblouir la postérité par l'extraordinaire. Mais il nous est permis, du moins, d'affirmer qu'en ouvrant les temples Napoléon pensait à lui-même encore plus qu'à la France. Lorsque, précédé par un cortège épiscopal, il se dirigea vers Notre-Dame au milieu de sa garde musulmane, il préparait le décor de la scène impériale ; et, suivant le mot de M. de La Fayette, il songeait alors à la sainte ampoule.

Des mobiles personnels se mêlèrent donc à un bienfait qui eut sa triste rançon ; et pourtant il est équitable de reconnaître qu'après dix ans de persécution, d'exil ou d'oubli, ce coup d'État, accueilli par les rires étouffés des uns et la colère des autres, pouvait seul, du matin au soir, restituer à la religion l'autorité légitime dont la violence l'avait dépouillée. D'un trait de plume, en dépit des mœurs encore rebelles, le christianisme rentrait ainsi d'emblée en possession de ses presbytères et de ses églises, sous les yeux des profanateurs dont la mau-

vaise humeur, désormais impuissante, ne tarda pas à subir le châtiment du mépris public. Quelquesuns jugeront peut-être qu'il eût été préférable de voir la Croix reconquérir peu à peu le sol populaire, au lieu de revenir, comme une émigrée, sous l'abri de la pourpre, par la faveur d'un patronage qui l'exposait, tôt ou tard, à se trouver l'obligée d'un homme, ou la vassale d'un sceptre exigeant. C'est une question de décider s'il n'y eut pas un péril dans cette situation. Au moins est-il manifeste qu'il ne suffisait point d'un décret pour ranimer les croyances^ ni d'un contrat pour les maintenir. C'était beaucoup, sans doute, d'avoir rendu à TEglise la sécurité de son utile ministère ; mais il fallait rallier le troupeau dispersé, déconcerter l'impiété frémissante, enhardir le respect humain, désarmer des préjugés tenaces, raviver des souvenirs effacés, ou des traditions éteintes, incliner doucement les âmes vers une foi qui s'ignorait elle-même, ménager aux frivoles l'attrait d'une émotion, en un mot, annoncer la bonne nouvelle à des âmes disponibles, mais qui, après tant de secousses, se reposaient de leur lassitude dans l'asile provisoire de l'indifférence.

Or, cette cure difficile, nous en sommes redevables au Gé?iie du cJirislianisme ; et ce fut Chateaubriand qui contribua le plus efficacement à la convalescence d'une société malade. Puisqu'il y eut tant d'opportunité dans l'apparition d'un livre où toute une génération salua sou initiateur et son interprète, cherchons dans les origines et le caractère

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de l'écrivain les causes qui le prédestinèrent à com- [irendre les vœux du siècle, et à le charmer par un prestige tout-puissant.

Chateaubriand appartenait à cette race celtique ; dont le tempérament se prête si volontiers au mysticisme et aux élans chevaleresques. Né le 4 septem- 1 bre 1768, à Saint-Malo, dans une des plus nobles familles de la catholique Bretagne, il eut pour premier horizon l'orageuse immensité de cet Océan qu'Homère appelle infini, retentissant et stérile. Entre la roideur d'un père féodal, et la dévotion un peu sèche d'une mère grondeuse dont la sollicitude chagrine se partageait entre dix enfants, son premier âge s'écoula triste et délaissé. Cadet d une nombreuse lignée, il connut de bonne heure^ dans la gêne d'une médiocre fortune, les amertumes d'une âme froissée que l'abandon forçait à se replier de plus en plus sur elle-même. Au spectacle des vagues bruissantes, et aux mirages de leur lointain nébuleux succédèrent bientôt les silencieux ombrages de Combourg, sombre manoir situé près d'un lac, parmi des forets, au milieu d'une solitude oii un cœur passionné qui s'éveillait h la vie ressentit prématurément, dans le voisinage troublant de sa chère Lucile^ la douce fièvre qu'il nommait « un ennui enchanté )> . Puis vinrent les années studieuses. Au modeste col-

lége de Dol, où^ après le supplice du rudiment, il étudia les mathématiques, en vue d'un examen de marine, la lecture du quatrième livre de V Enéide lui fit entendre la voix de la Muse qui l'invitait à déserter les landes arides de la géométrie. Tandis que les Confessions de Jean-Jacques suscitaient pour la première fois dans son imagination mille songes inquiets, sa fière nature connaissait aussi déjà par ses révoltes les délicates susceptibilités de l'honneur. Un jour, se refusant à subir un châtiment qui l'humiliait, il sortit la tête haute d'une maison dont la règle pesait à son indépendance. Langueurs douloureuses qui se tournent en voluptés, effervescence romanesque et prompte à s'éprendre pour l'idéal, ou à s^enflammer d'un fugitif désir^ fidélité native aux sentiments de la vieille France, humeur altière et généreuse d'un gentilhomme pauvre qui se sent le fils des preux , et gardera toujours son nom pur de toute tache, tels sont les traits sous lesquels se montre sa jeunesse dans ces Mémoires cVOutre-Tombe^ oh un vieillard attristé par l'expérience se plaît à nous raconter des visions dont l'intensité précoce était déjà un brillant et dangereux présage d'avenir.

Tel nous le retrouvons à Brest, sous l'uniforme d'aspirant, contemplant éperdument, à la pointe de ce cap extrême, les perspectives vers lesquelles s'élancent ses ambitions avides d'agir, ou plutôt tourmentées par l'aiguillon de l'inconnu. « 11 ressemblait, dit Sainte-Beuve, à un de ces cygnes dont les ailes n'ont pas encore assez d'essor, et qui, vers la saison

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des migrations, souffrent d'un inexprimable malaise». Cet instinct aventureux ne l'abandonnera plus : nous pressentons ici , dès l'abord, l'inconstance du voyageur qui, en Grèce comme en Italie et en Palestine, brûlera le pays, mettra sur les dents guides ou janissaires, et, à peine arrivé dans un lieu de pèlerinage ardemment désiré, s'empressera de courir avec une égale impatience vers d'autres régions bientôt délaissées. Déjà même René sent les inexprimables atteintes d'un mal dont il ne guérira jamais. Bien plus ; si des souvenirs posthumes ne nous trompent pas, il lui serait arrivé de nourrir en son adolescence de sinistres projets de destruction. Ne fut-il pas tenté de rejeter la coupe à peine portée à ses lèvres, et de la lancer vers le ciel ?

Bref, après de vagues incertitudes, il allait^ faute de mieux, s'embarquer pour les Grandes-Indes, quand un brevet de sous-lieutenant au régiment de Navarre le détourna soudain de ses noires pensées vers Paris et Versailles. C'était en 1788. En ce milieu nouveau, l'officier breton qui montait dans les carrosses du roi ne manqua pas de relations flatteuses. Il fréquenta la société de Ginguéné, de Lebrun , de Chamfort et de Fontanes ; il entrevit quelques cénacles littéraires, et s'essaya furtivement à devenir le confrère des écrivains dont l'exemple l'avertissait de sa vocation. Il eût même pu s'égarer à la suite de fâcheux modèles si son admiration pour Jean-Jacques et Bernardin de Saint-Pierre n'avait été l'heureux préservatif d'un talent qui, sans avoir encore conscience

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lui-même, se fécondait par la lecture enthousiaste des maîtres qu'il devait égaler, ou surpasser un jour.

En ce moment, aux environs de 89, l'élite de la jeunesse, exaltée par le récit des glorieuses infortunes de Gook et de Lapeyrou^e, tournait allègrement ses regards vers ce nouveau monde où venait de briller l'épée libérale de la France. N'ouvrait-il pas carrière aux constructeurs de ces belles utopies dont la vogue remontait aux plaidoyers oii la misanthropie de Rousseau célébra l'état de nature, et l'innocence primitive? Ajoutons que îe jeune chevalier de Chateaubriand avait assisté au triomphe des vainqueurs avinés de la Bastille. Des fenêtres de son hôtel, il put voir les têtes de Berthier et de Foulon portées au bout de deux piques par des assassins déguenillés. Ce fut sous ces influences que l'ancien aspirant de marine fit voile pour l'Amérique du Nord, le cœur tout plein de ces ardentes chimères qui souriaient à un siècle honteux de sa corruption raffinée. Fuyant les horreurs qu'il appelait « des festins de cannibales », il allait, aussi lui, chercher le Paradis terrestre de la vie sauvage.

Selon toute vraisemblance, il avait déjà conçu le plan des Natchez qui devaient faire oublier les Incas de Marmontel. Il se proposa donc de visiter la scène de son poëme, et le peintre emportait avec lui ses pinceaux, mais sans l'avouer. Car le prétexte de son expédition fut l'espérance de se frayer un passage entre les deux Océans. Était-ce sérieux ? Toujours est-il que le premier Américain auquel il parla

de cette fantaisie se mit à en rire, et lui conseilla d'apprendre l'iroquois avant de tenter l'aventure. Le conseil fut compris ; et, oubliant le pôle Nord, Chateaubriand se contenta de visiter les confins du Canada jusqu'à la cataracte du Niagara, sans faire d'autre découverte que celle de son propre génie. 11 nous a souvent redit cette odyssée ; mais son Journal de voilage est encore le témoin le plus sincère de ses impressions. C'est la naïve explosion d'un talent qui en était à l'heure matinale d'un irrésistible épanouissement. Dans ces cartons crayonnés sous le coup de sensations vives, l'immortel paysagiste est déjà tout entier, bien qu'à demi voilé sous des réminiscences qui trahissent le commerce familier de Jean-Jacques. Jugez-en par cet hymne qui lui échappa comme un cri de ravissement, en présence des solitudes vierges dont il prenait possession :

« Qui dira le sentiment qu'on éprouve en entrant dans ces forêts plus vieilles que le monde, et qui seules donnent une idée de la création telle qu'elle sortit des mains de Dieu? Le jour tombant d'en haut à travers un voile de feuillage répand dans la profondeur du bois une demi-lumière changeante et mobile, qui donne aux objets une grandeur fantastique. Partout il faut franchir des arbres abattus sur lesquels s'élèvent des générations d'autres arbres. Je cherche en vain une issue dans ces solitudes ; trompé par un jour plus vif, j'avance à travers les herbes, les orties, les mousses, les lianes et l'épais humus composé des débris des végétaux ; mais je n'arrive

qu'à une clairière formée par quelques pins tombés. Bientôt la forêt redevient plus sombre ; l'œil n'aper-. çoit que des troncs de chênes et de noyers qu se succèdent, et semblent se serrer en s'éloignant. L'idée de Tinfini se présente à moi. » Alors éclate comme un chant plein d'ivresse : « Liberté primitive, je te retrouve enfin ! Je passe comme cet oiseau qui vole devant moi, qui se dirige au hasard, et n'est embarrassé que du choix des ombrages. Me voilà tel que le Tout-Puissant m'a créé, souverain de la nature, porté triomphant sur les eaux, tandis que les habitants des fleuves accompagnent ma course, que les peuples de l'air me chantent leurs hymnes, que les forêts courbent leur cime sur mon passage. Courez vous enfermer dans vos cités, allez vous soumettre à vos petites lois ; gagnez votre pain à la sueur de votre front, ou dévorez le pain du pauvre ; égorgez-vous pour un mot, pour un maître; doutez de l'existence de Dieu, ou adorez-le sous des formes superstitieuses : moi, j'irai errant dans mes soUtudes ; pas un seul battement de mon cœur ne sera comprimé, pas une seule de mes pensées ne sera enchaînée; je serai libre comme la nature ; je ne reconnaîtrai de Souverain que celui qui alluma la flamme des soleils, et qui, d'un seul coup de sa main, fit rouler tous les mondes. »

Aux échos du souvenir se mêlent ici les accents d'une voix personnelle et distincte. Le coloris de ces ébauches est vrai jusqu'à la crudité. Rien de plus expressif que ces bulletins d'un conquérant qui rend

sienne la terre où il laissera sa trace ineffaçable. Désormais, l'Amérique lui appartient du même droit que les îles de l'Inde sont à Bernardin de Saint- Pierre, et les Alpes à Rousseau. Plus tard, il parcourra d'autres contrées, il saura décrire aussi d'autres cieux, la campagne romaine, les rivages de TAttique, et la vallée du Jourdain : mais si, dans ces tableaux, la ligne est plus nette et le procédé plus sûr^ il ne surpassera pas la fraîcheur et la vie de ces esquisses tracées en courant d'un trait enflammé, dont les négligences mêmes ont une grâce incomparable. C'est ainsi qu'il va de forêt en forêt, de savane en savane, de tribus en tribus, admire des effets de lune et de soleil, écoute l'harmonie des vents et des eaux, vogue sur les grands lacs, suit le cours majestueux des fleuves, explore les solitudes, interroge les vestiges des peuplades disparues, s'enivre de poésie, et arrive enfin au pays des Natchez, oii il s'arrête pour méditer, avec son élégie de Réné^ son épopée d'Atala,

Ce fut au milieu de cette existence nomade qu'un soir, sous la hutte d'un planteur, à la lueur d'un feu de bivouac, un fragment de journal anglais rencontré par hasard lui apprit la fuite de Louis XYI, l'arrestation de Varennes, la captivité du Temple, et le rendez -vous pris par les officiers de l'armée royale qui couraient en foule à Coblentz, sous le drapeau des princes. En lisant ces tragiques nouvelles, le gentilhomme qui s'attardait au delà des mers crut entendre l'appel de l'honneur. Au sentiment du devoir sa

mêla peut-être aussi le mal du pays, l'épuisement de la curiosité satisfaite, ce besoin de nouveauté qui devait être un de ses plus vifs stimulants, le désir de revoir un théâtre oii il se distinguerait par l'originalité de ses aventures, enfin l'espoir d'attirer l'attention par une œuvre oii ses souvenirs serviraient de cadre à la peinture d'une passion touchante. Voilà comment, parti pour l'Amérique en avril 1791, après la mort de Mirabeau, il en revint le 10 décembre de la même année, au plus fort de la tourmente qui allait Tobliger à un autre exil, celui de l'émigration. A peine arrivé, il se marie brusquement, sans trop consulter son cœur, a pour complaire, dit-il à sa sœur Lucile )) ; et, le lendemain de cette union, il rejoint bride abattue un de ses frères au camp de Condé. Il fit avec lui la campagne de 1792, assista au siège de Thionville, y fut blessé grièvement, laissé pour mort au fond d'un fossé, puis jeté dans un fourgon du prince de Ligne, et sauvé comme par miracle. Après les plus pénibles traverses, à l'âge de vingt-six ans, il se retrouvaità Londres, malade, sans amis, sans ressources, réduit, pour vivre, à faire des traductions, et à donner des leçons de français dans cette ville qui plus tard devait le revoir ambassadeur de la monarchie restaurée.

Mais les épreuves du proscrit profitèrent à l'artiste; car ce fut alors qu'inspiré par ses malheurs et ceux de son pays, il improvisa, sous le titre d'Essai sur les Révolutions, un livre incohérent, sceptique et amer qui, parmi des aperçus souvent contestables,

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mais curieux, nous révèle déjà sinon un penseur, du moins un écrivain.

Bien que sa loyauté chevaleresque eût partagé les périls du parti auquel l'enchaînait sa naissance, il n'en avait adopté jusqu'alors ni les opinions, ni les passions. Au moment oh un caprice de poëte le poussa vers l'Amérique, il ne suivait guère d'autre guide que Jean-Jacques ; et, au retour de ce voyage qui l'avait isolé de la France monarchique sur une terre républicaine, les disgrâces de sa cause ne le rendirent pas plus fervent qu'au départ. Entre les royalistes et leurs ennemis qui lui parurentcgalement aveugles, il crut aussi peu aux fictions du droit divin qu'aux promesses de la liberté. Ses propres infortunes l'avaient aigri contre l'humanité, mais non contre des adversaires devenus moins odieux depuis qu'il avait vu de près ses compagnons d'armes. Irrité de son inaction, impatient de l'ombre oîi il languissait, farouche et désabusé, il entreprit de demander au spectacle de l'histoire universelle des enseignements et des consolations, ou plutôt la revanche d'un dédain stoïque et superbe qui se plut à railler la stérile activité des hommes. « Il faut, disait-il, étudier la carie, afin qu'en cas de naufrage on se sauve sur quelque île 011 la tempête ne puisse nous atteindre. Celte îlelà, c'est une conscience sans reproche.)) Persuadé qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil, il se figura donc un peu témérairement que les révolutions antiques lui livreraient le secret de la nôtre, de celle qui sollicitait alors sa curiosité comme un douloureux

problème. « Émule de Franklin, dit Sainte-Beuve, s'exerçant en plein orage à des expériences scientifiques faites sur Télément qui embrasait le ciel )^ , il voulut, aussi lui, sous les coups mêmes de la foudre qui incendiait l'Europe, saisir la loi de la tempête sociale, et en apprécier les conséquences avec le sang-froid d'une réflexion qu'il crut désintéressée.

Dans ce sujet trop vaste et mal défini, mais susceptible de s'accommoder à toutes les saillies de son humeur, sa verve indisciplinée se trouvait à l'aise; elle pouvait circuler librement à travers l'espace ou le temps, et se permettre tous les jeux de la couleur ou de la lumière. Aussi, sous prétexte d'écrire pour lui seul, versa-t-il pêle-mêle en ce moule flexible le tropplein de ses sentiments et de ses pensées : tout un trésor de descriptions et d'images fermente au sein de ce chaos que n'organise aucune vue d'ensemble. Si une érudition hâtive s'y étale avec un luxe équivoque, des lueurs illuminent pourtant cette matière confuse. Il a le don de l'intuition, et devine d'un coup d'oeil rapide ce que d'autres apprennent seulement par les lenteurs d'une laborieuse recherche. Il excelle en ces rencontres heureuses qui échappent aux plumes privilégiées, lorsqu'elles se livrent sans frein aux accès de leur fougue. Parmi des formes déclamatoires, et les indécisions d'un art inconscient qui passe à côté de la muse sans la reconnaître et la lôter, on aime ici une imagination grandiose, la candeur d'une sensibilité puissante, une mélancohe sincère, mais déjà maladive, je ne sais quelle sauvagerie

d'expression dont l'inexpérience nous agrée lorsqu'elle ne va pas jusqu'aux bizarreries préméditées pour l'effet, en un mot, les préludes d'une lyre qui s'essaye à des motifs harmonieux.

Quant au fond des idées, il se dérobe à l'analyse par ses contradictions ou ses caprices. Ce qui domine, entre de nombreux écarts , c'est un ton de découragement hautain s'alliant à une ironie cavalière qui n'exclut pas les effusions d'un caractère généreux. Dédié « à tous les partis », ce livre ne pouvait en satisfaire aucun. Car Chateaubriand attaque la Révolution en la déclarant inévitable. La République lui semble à la fois séduisante et impossible. R admet le principe de la souveraineté populaire, et en répudie l'application. R avoue bien sa prédilection pour les gouvernements mixtes qui lui paraissent les meilleurs, (( parce que l'homme est complexe, et qu'à la multitude de ses passions, il faut donner une multitude d'entraves )). Mais il nous refuse la liberté civile, ne nous accorde guère que l'indépendance individuelle, et voit dans l'existence des lois une servitude dont le joug lui pèse. Philosophe par ses tendances, il n'e^^t pas éloigné non plus, tantôt de croire à l'avènement d'une religion nouvelle, tantôt d'incliner vers un christianisme que ses vœux concilient avec je ne sais quel idéal de simplicité primordiale, oii tant d'âmes déclassées pourraient enfin retrouver le bonheur. Les conclusions de cet ouvrage sont d'un Alceste prêt à fuir au désert. « La vérité, dit-il, n'est pas bonne aux méchants ; elle doit de-

meurer ensevelie dans le sein des sages, comme l'espérance au fond delà boîte de Pandore. Si j'eusse vécu du temps de Jean-Jacques, j'aurais voulu être son disciple, mais j'eusse conseillé le secret à mon maître. »

Ces années de lutte ingrate qui devait se prolonger encore furent un salutaire apprentissage pour celui qui les subit sans défaillance. Elles sauvegardèrent du moins son originalité. Car, dans la solitude, et à distance de toute imitation, il put suivre ses penchants naturels, au lieu d'être emporté par les courants du siècle. Cette obscurité nous dérobe aussi les tâtonnements d'un talent qui, cherchant son issue, n'apparaîtra plus tard au grand jour qu'enfermé pour ainsi dire dans ses rives, comme un beau fleuve dont les eaux se déroulent majectueusement, loin de leurs sources ignorées.

De V Essai sur les Révolutions au Génie du Christianisme la distance n'est pas d'ailleurs aussi grande qu'il paraît au premier abord. Car l'incrédule de 1797 regrettait la foi perdue; et, si le néophyte de 1802 devint catholique, il le fut surtout par l'imagination. Deux influences, d'un côté les conseils d'un critique judicieux, et de l'autre une perte cruelle nous expliquent cette prochaine métamorphose. 'Jandis que Chateaubriand faisait à Londres ses débuts de publiciste, un proscrit de Fructidor, poëte

élégant, chrétien par sentiment et royaliste de cœur, M. de Fontanes^ était aussi jeté par un coup de vent sur la même plage. Déjà les deux émigrés s'étaient connus à Paris, vers 1787 ; et, rapprochés par des malheurs communs, ils renouèrent facilement une amitié qui dut contribuer à changer la direction d'une intelligence jusque-là flottante, mais désireuse de se fixer, pourvu qu'on lui offrît un emploi retentissant. En même temps que l'homme de goût, fidèle aux traditions classiques, tempérait par ses scrupules l'audace du novateur dont il reçut les confidences, et qu'il admirait avec une certaine inquiétude, il lui suggéra sans doute la pensée, je ne dis pas d'une conversion, mais d'un retour sentimental vers les croyances auxquelles le conviaient ses affections de famille et des tristesses récentes.

Un double deuil fut l'occasion qui détermina la crise dont témoigne cette lettre écrite en 1798 : (( Après avoir été jetée à soixante-douze ans dans des cachots où elle vit périr ses enfants, ma mère expira dans un lieu obscur, sur un grabat oîi ses malheurs l'avaient reléguée. Le souvenir de mes égarements répandit sur ses derniers jours une grande amertume ; elle chargea en mourant une de mes sœurs de me rappeler à cette religion dans laquelle j'avais été élevé. Ma sœur me manda ce vœu suprême ; et, quand la lettre me parvint au delà des mers, ma sœur elle-même n'existait plus : elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d'in-

terprète à la mort m'ont frappé. Je n'ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles; ma conviction est soiHie du cœur ; fai pleuré^ et j'ai cru. » Bien des consciences pouvaient alors se reconnaître dans ce langage, et nul n'a le droit d'en mettre en doute la sincérité. S'il y eut des calculs sous la pensée de l'œuvre qui suivit, ils procédèrent d'un groupe oîi se trouvaient des habiles dont le zèle politique plus encore que religieux conspira très-activement au succès d'un livre sur lequel on fondait bien des espérances, et qui fut célèbre avant d'être public. Au premier rang de ces auxiliaires ardents à préparer les voies au défenseur d'une noble cause, mentionnons avec honneur un juge raffiné de toutes les délicatesses, le plus compétent des guides, l'oracle d'un salon tout dévoué, l'adorateur de M"* de Beaumont, le platonicien Joubert dont la censure fut aussi précieuse que l'éloge, quand il répétait avec tant de clairvoyance : « Ce sauvage me charme; il faut le débarbouiller de Rousseau, d'Ossian, des vapeurs de la Tamise, des révolutions anciennes et modernes, et lui laisser la croix, les couchers de soleil en plein Océan, les savanes de l'Amérique ; et vous verrez alors quelpoëte nous allons avoir pour nous purifier des restes du Directoire, comme Epiménide avec ses rites sacrés et avec ses vers purifia jadis Athènes de la peste. » Parler ainsi, c'était comprendre merveilleusement et les aptitudes de Chateaubriand, et les conditions psychologiques de l'heure présente. Car il importait

bien moins de prêcher un dogme précis que d'invi-^ ter des profanes aux douceurs de la sensibilité mystique. Il s'agissait de toucher des intelligences endurcies par l'ironie, et de ménager aux cœurs arides les sources d'une émotion qui pouvait, par ses voluptés mêmes, devenir un principe de foi. En dépit d'une indifférence apparente, beaucoup en effet ne demandaient qu'à se laisser faire. Car, sans être conquis à l'Évangile que l'on connaissait à peine par ouï-dire, la plupart de ceux qui avaient été victimes de ses persécuteurs le regardaient au moins comme une garantie d'ordre social. Mais, sous l'influence de cette lâcheté morale que produit la contrainte exercée par une prévention longtemps régnante , ils n'osaient professer à ciel ouvert sinon un symbole universellement délaissé, du moins des sentiments auxquels les inclinaient leurs haines politiques. Pour les décider, il fallait un entraînement d'opinion, j'allais dire un accès de faveur mondaine. Oui, pour ces pusillanimes que retenaient des habitudes, des arrière-pensées d'amour-propre et la crainte des sourires voltairiens, la robe d'un prêtre venant solliciter leurs âmes engourdies eût été comme un épouvantail. Toute prédication austère aurait eflarouché cette incrédulité routinière qui n'était que l'esclavage du préjugé. En exigeant tout, on risquait de ne rien obtenir. Aussi fut-il bon que Tapostolat vînt d'un laïque, d'un gentilhomme, et d'un artiste plus soucieux de poésie que de propagande orthodoxe, ayant les séductions du talent et non l'autorité

d'un caractère sacré, pouvant par là même s'assurer d'autant plus d'ascendant que sa parole s'insinuait sous les dehors d'un plaisir, et ne semblait recouvrir aucun intérêt d'église. Grâce à l'exemple donné par un indépendant qui défiait les railleurs, et osait opposer l'enthousiasme au sarcasme ou à l'injure, les moins braves furent pris d'un soudain courage. Se sentant raffermis contre leurs propres défaillances, et tout aises d'un signal auquel applaudissaient tant de vaincus, ils voulurent avoir leur part du triomphe, et furent les premiers à se donner, eux aussi, je ne sais quel air chevaleresque, en s'enrôlant dans cette croisade organisée par une élite qui allait bientôt devenir une foule.

Joubert eut l'instinct de cette situation, lorsque, justement alarmé des savantes recherches qui, dans le premier feu delà conception, tourmentèrent un instant son ami, et menaçaient d'égarer un poëte parmi les buissons épineux de l'érudition ou de la scolastique, il lui dit impérieusement : « Non, non, ce n'est pas là ce qui touchera le public : un souvenir de voyage, un trait de passion, une belle pensée vous vaudront plus de lecteurs que toute la science des Bénédictins. » Cet avis ne fut pas perdu, et Chateaubriand, fermant les in-folio qu'il aurait dû ne jamais ouvrir, se contenta de démontrer que le christianisme a toujours été favorable aux enchantements de l'intelligence comme aux progrès de la civilisation, ou aux plus intimes besoins de notre nature. S'attachantbien moins à la vérité de la doctrine qu'à

la magnificence du culte, il ne songea plus qu'à orner l'autel, et à l'embaumer de tous ses parfums. Pour réfuter les diatribes de ces diffamateurs qui s'étaient fait un jeu d'affubler la religion d'un masque odieux ou d'un travestissement ridicule, il prouva par des raisons victorieuses qu'elle fut, dans tous les âges, la mère et la bienfaitrice du monde moderne. N'est-ce pas elle qui défricha tout d'abord un sol stérile, adoucit la rudesse des races barbares, conserva dans ses cloîtres les reliques de Rome et d'Athènes, fonda les premières écoles, offrit des asiles à toutes les souffrances, brisa les chaînes de l'esclave, affranchit la femme de son servage, et fît passer dans les mœurs ou les lois ces principes de justice et de charité dont l'Évangile est l'inépuisable source? Si rien n'est plus divin que sa morale, rien n'est plus gracieux ou plus imposant que l'appareil de ses cérémonies. Que dire des monuments qu'elle a suscités? Elle créa toutes les merveilles de l'architecture gothique ; nous lui devons les temples construits par Michel-Ange et décorés par Raphaël ; partout et toujours, elle a secondé le génie, épuré le goût, provoqué de sublimes pensées ou des actes héroïques, en un mot, inspiré non-seulement les vertus qui honorent l'humanité, mais toutes les splendeurs de l'art, de l'éloquence ou de la poésie.

Devant ces horizons qui leur apparaissaient tout à coup, bien des âmes tenues dans l'ignorance et le mensonge tressaillirent d'une joie analogue à celle de l'exilé qui, de la haute mer, entrevoit enfin à travers

la brume le rivage de la patrie. On ne rendra donc jamais assez pleine justice à la féconde originalité de cette initiative. C'était rajeunir la croyance antique par des nouveautés imprévues pour les fidèles euxmêmes. Car jusqu'alors les plus éclairés semblaient n'avoir jamais soupçonné la valeur de ces aperçus étrangers aux temps d'universelle ferveur. Il est vrai du moins que ces arguments secondaires avaient été dédaignéspar l'Église, lorsque maîtresse du nécessaire elle pouvait se passer du superflu. Mais ils devenaient une ressource précieuse, après la trop longue éclipse qui fît craindre une nuit définitive. Disons plus : des yeux accoutumés aux ténèbres eussent été certainement offensés par de trop brusques lumières. 11 fallait donc leur ménager des transitions adoucies, et comme le demi -jour d'un crépuscule. Si la vérité pure est d'ordinaire trop forte pour la moyenne des courages, il convenait alors d'autant plus d'engager les cœurs par d'agréables détours, et comme par surprise, à l'assentiment préliminaire qui devait les conduire au parvis du temple. Ils eussent été bien malavisés ceux dont l'ombrageuse orthodoxie aurait préféré le ton de l'infaillibilité dogmatique à ces procédés insinuants qui avaient tant de vertu persuasive. A ces imprudents il eût suffi de répondre avec saint Paul : « Je vous ai donné du lait, parce que vous n'étiez pas capables de supporter des aliments plus nourrissants. » Après tant de dissertations 011 le pour et le contre avaient été si vainement débattus par le démon de l'analyse, chacun désirait

d'ailleurs, ne fût-ce que par dégoût et satiété, couper court à l'ennui séculaire d'une logique ingrate, et à l'assoupissante monotonie des controverses interminables. Aussi fut-on vraiment ravi d'entendre, vers la lin d'un sombre hiver, comme un cliant printanier dont la mélancolie consolatrice pacifia les cœurs, tourna les contradictions en harmonie, changea les regrets en espoir, et rendit aux plus découragés l'allégresse d'une subite Renaissance.

Est-ce à dire qu'en dehors de l'à-propos qui fut un de ses mérites presque providentiels, l'œuvre de Chateaubriand ait aujourd'hui conservé la puissance d'action qui en fit un événement considérable? Non; cette question est maintenant jugée. Avouons donc d'aimables défauts que le temps a rendus sensibles en leur ôtant l'excuse du milieu social auquel ils s'accommodaient si bien. Nous reconnaîtrons d'abord que le Génie du christianisme donna^ sans le vouloir, le périlleux exemple d'un genre impatientant qui consiste à justifier une opinion bien moins par des preuves solides que par des ornements de style, et l'à-peu-près des belles apparences. A la suite du maître, des imitateurs ont pu se croire en droit de déplacer comme lui les questions, et de transporter ce qui ressort de la raison dans le domaine de l'imagination ou de la sensibilité. De là nous est venue toute une école d'historiens assez épris du pittoresque pour vouloir nous ramener au moyen âge par amour de la couleur locale. Combien n'avons-nous pas vu de publicistes archéologues prosternés devant

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la poussière des ruines, passant leur vie en pieux pèlerinages, maudissant leur siècle, ne pouvant se résigner à en respirer l'air, et prenant les nécropoles pour les cités de l'avenir I Sans être responsable des romantiques fadeurs qui furent la parodie de son talent, Chateaubriand a du moins mis à la mode quelques-uns de ces travers par le succès d'un plaidoyer oii le théologien et le peintre confondent trop souvent leurs rôles, échangent des arguments un peu disparates, et se gênent mutuellement par une complication qui trouble et déconcerte.

11 en résulte que son christianisme a comme un Ï3i\i\ air de fantaisie personnelle. 11 peut paraître aux uns trop large, aux autres trop étroit. Ou bien il s'évapore et se dissout en vagues rêveries, ou bien il se réduit soit à des formes liturgiques, soit à des légendes dont la floraison ressemble à ces plantes parasites qui croissent sur les vieux chênes, ou voilent la tristesse des ruines. Parfois aussi la trame résistante du sujet disparaît trop sous les broderies qui l'étouffent. Tel chapitre rappelle ces manuscrits gothiques oii le texte se loge à grand'peine entre les arabesques de la vignette, et les miniatures enluminées qui envahissent tout le parchemin. Ailleurs, on dirait qu'il ouvre à la curiosité du dilettante une exposition de tableaux plus admirables qu'édifiants. Aussi, a-t-on pu se demander si la pureté de la foi n'est pas compromise par les jeux de ce prisme trompeur qui fait dévier le rayon surnaturel. Nous accorderons du moins qu'il y eut trop d'alliage dans une

doctrine dont les caprices prennent volontiers Timagination pour la conscience, et l'esprit pour le cœur. Ajoutons qu'en s'ingéniant à revendiquer en faveur de sa poétique le privilège d'une supériorité universelle, un docteur trop complaisant pour sa thèse se laisse aller à des illusions ou à des erreurs qui sentent le paradoxe, et nous mettent en défiance contre un parti pris plus ingénieux que persuasif.

Sans doute on ne contestera point que, dans l'ordre littéraire, le christianisme soutient sans désavantage de redoutables comparaisons. Mais n'est-il pas encore plus évident que l'excellence morale est sa fin essentielle ? Or, si la vérité lui sied mieux que la beauté, nous oserons dire que lui demander avant tout des voluptés intellectuelles serait faire tort à sa vertu pratique, et sacrifier le principal à l'accessoire. Il pouvait être utile de plaider ainsi une cause qui eut besoin de précautions oratoires pour surmonter les obstacles que lui opposa l'endurcissement des cœurs. Mais ce qui fut alors de l'habileté deviendrait un signe de faiblesse, si les défenseurs de la foi s'habituaient h dérober l'austérité de leur enseignement sous des fleurs de rhétorique. Outre que le style religieux est par inclination, ou même par devoir, modeste, uni, sobre et dépouillé d'ornements artificiels, il ne faut pas qu'on rencontre dans les œuvres d'apostolat les compromis d'un politique, ou les ruses d'un avocat. Tout en tenant compte de la différence des temps, sachons bien que l'éloquence de Pascal fut a la fois plus franche et plus efficace,

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lorsque, au lieu d'étudier des paysages et de prodiguer d'éblouissantes couleurs , il s'agenouillait au pied delà Croix, comme un naufragé en détresse, pour méditer sur l'homme intérieur, pour déplorer le dramatique contraste de grandeur ou de misère qui lui révélait la nécessité de la chute, et celle de la rédemption. Yoilà, ce me semble, le véritable génie du christianisme. Quant à l'autre qui s'attarde dans le vestibule du temple, a peur de ses mystères, et ne contemple le Saint des Saints qu'à travers le voile de la nature ou de l'art, il agit moins sur les volontés que sur les imaginations, et il intéresse la forme plus que le fond des choses. Ses victoires peuvent être éclatantes, mais non décisives. Car il ne contribue directement ni à la conduite de la vie, ni à la réforme des mœurs; et, s'il finissait par prévaloir, il ne serait plus que la parure décente d'une société oii la religion déploierait encore ses pompes, mais cesserait peut-être de posséder intimement les âmes. y^ Sans abuser de ces considérations générales qui invitent chacun à une sorte d'examen de conscience, bornons-nous à indiquer les parties fragiles d'un monument trop composite. Les chapitres qui trahissent le plus certains procédés factices sont évidemment ceux oii l'incompétence théologique d'un grand poëte se risque, non sans indiscrétion, sur le domaine réservé aux dépositaires du dogme. Lorsqu'il aborde la révélation proprement dite, et porte sur le tabernacle une main parfois téméraire, il remplace trop souvent les raisons par des images, et manque tout à fait d'auto-

rite. Aussi superficielle que partiale ou approximative, son érudition de hasard ferait sourire les Pères de l'Église. Elle justifie donc les défiances de Joubert engageant son ami à s'abstenir de ce qu'il ne sait pas, « à filer la soie de son sein, et à chanter son propre ramage » .

11 est vrai que ces occasions sont rares; et le peintre retrouve ses facultés supérieures dans les rencontres oii il ne songe plus qu'à s'abandonner à son plaisir, pour charmer nos yeux par les merveilles de la création. Mais pourtant, nous regretterons aussi qu'il ait alors exagéré l'argument des causes finales par telle ou telle subtihté qui en diminue le crédit légitime. Oui certes, Montaigne était sage quand il nous conseillait « de juger sobrement les ordonnances divines». Car nous sommes exposés à de singulières méprises par la prétention d'expliquer le comment et le pourquoi de toutes les choses naturelles, d'après le sentiment vague de l'utilité relative que nous en pouvons tirer. Bernardin de Saint-Pierre ne s'était-il pas avisé de découvrir que les puces sont brunes, afin qu'on puisse les distinguer aisément sur des bas blancs? Dans ses Lettres sur la phijsique^ Aimé Martin ne nous apprend-il pas que, si les corbeaux ont un plumage noir, c'est pour être aperçus de loin sur la neige par les perdrix et les lièvres dont ces oiseaux se nourrissent pendant l'hiver? Chateaubriand ne va point jusque-là : le ridicule, il l'évite, mais il ne se garde pas suffisamment de l'écueil que nous signalons.

Car, dans son livre, il est plus d'une page oîi l'auteur des Essais prendrait en faute « un de ces interprètes et contrôleurs ordinaires des desseins de la Providence, faisant état de trouver des causes aux moindres accidents )). Il faut par exemple beaucoup de complaisance pour admirer avec lui, dans les crocodiles^ les marques de la bonté divine; et Ton se demande aussi , non sans un peu d'étonnement, quel rapport existe entre la poule d'eau^ la poule sultane, le héron, le butor et le génie du christianisme.

Mais insister sur ces détails serait irrévérence. Soyons plutôt reconnaissants pour l'inimitable écrivain qui, dans sa prose descriptive, surpasse à la fois Buffon par la vivacité de ses couleurs, Bernardin de Saint-Pierre par les coquetteries d'un pinceau prêt à toutes les nuances, et Jean-Jacques par la profondeur de sa mélancolie. Jamais le sentiment de la nature ne fut plus éloquent, et jamais la langue française n'a été plus éblouissante, ou plus riche en trésors d'harmonie. Il ne faut donc pas traiter cet ouvrage comme un système théologique, mais comme un poëme; et alors, les éléments qui paraissaient discordants retrouvent leur unité dans la physionomie de l'enchanteur qui fascina son siècle par la magie de sa parole. Il réussit en eûét h lui imprimer des impulsions qui se prolongèrent. Ce fut lui, comme nous le verrons plus tard, qui lança toutes les idées dont le train rapide devait nous mener au romantisme. Ce fut lui qui jeta brusquement les esprits

hors de l'ornière où s'était arrêté l'âge précédent. Désormais l'époque voltairienne est close, n'en déplaise à ceux qui, s'obstinant ù continuer les traditions d'une ironie frivole, ne feraient plus qu'un anachronisme. Ce n'est pas que la guerre contre rÉvangile soit finie; il est trop vrai qu'elle dure encore ; mais quiconque voudra la poursuivre devra changer de tactique, et user d'autres armes. La Harpe, qui venait de brûler ses premières idoles, comprit donc bien la portée d'un livre réparateur lorsqu'il écrivait : « Ah! Messieurs les philosophes, vous avez affaire à plus fort que vous ! » Oui, le critique voyait juste. Car ils se sentirent blessés au cœur, et poussèrent des cris de colère, mais qui se perdirent parmi les acclamations du triomphe auquel fait allusion ce mot de M. de Bonald : « Dans l'ouvrage de M. de Chateaubriand, la vérité est comme une reine au jour de son couronnement. »

Si nos impressions ne sont plus aussi vives, c'est que, par ingratitude pour le service rendu, nous perdons trop de vue l'opportunité des circonstances historiques au milieu desquelles se produisit l'avénement d'un écrivain dont le prestige, aujourd'hui trop amoindri, ne souffrit pas d'éclipsé durant un demi-siècle. Malgré les vicissitudes qui renversèrent les trônes autour de lui, trois générations ne cesseront pas de respecter désormais jusqu'au silence de ses hautaines tristesses. Sa royauté, qui va succéder à celle de Voltaire, ne connaîtra ni un rival, ni un héritier, Mais jamais elle ne fut plus popu-

laire qu'à cette heure vraiment unique où le Gé7iie du christianisme apparut comme l'arc-en-ciel après le déluge.

C'était au printemps de J802, au lendemain de ce traité d'Amiens qui consacrait une paix glorieuse, et à la veille du pacte d'alliance qui allait réconcilier la religion avec la France. Un Te Deum venait d'être chanté à Notre-Dame, le 18 avril, durant les solennités de Pâques, en présence de Bonaparte escorté de tous les corps de l'État, lorsque^ dans le Moniteur^ M. de Fontanes annonça ce livre que le Souverain accueillit comme l'auxiliaire de ses grands desseins. Le nom du jeune chevalier breton volait déjà sur toutes les lèvres. Car le gracieux épisode d'Ataia, qu'on avait lancé d'avance, ressemblait « à la colombe envoyée de l'arche avec le rameau d'olivier qui promettait la sérénité du ciel* ». La conscience publique, éclairée par tant de calamités, appelait de tous ses vœux une ère nouvelle qui mît fin aux années d'oppression et de douleur. Croyants et politiques se trouvaient d'accord, les uns pour fêter le retour de ce qu'ils aimaient, les autres pour assurer îi l'autorité monarchique son plus ferme appui. Y eut -il jamais un concours de conditions plus propices à l'entrée en scène d'un personnage destiné manifestement à la gloire, et au rôle privilégié que lui réserva son génie entre les deux révolutions qui bornent sa carrière, depuis la radieuse

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