CHAPITRE
La fin d'une école; poètes intermédiaires. ÉCOUCHARD LEBRUN, le Pindare français. Il entrevit de loin un nouvel Olympe. Son originalité provisoire. L'hiérophante de la Révolution, le Tyrtée Jacobin. L'infirmité du caractère porte malheur au talent. Habile artisan de mots, il sut défendre les prérogatives de la langue lyrique. 11 eut la passion de son art. L'ode du Vengeur.
Etant impersonnelles par nature, les œuvres de la scène intéressent l'histoire des mœurs plutôt que celle de l'Art proprement dit. Aussi convient-il d'étudier ailleurs les modes littéraires qui furent en vogue à une époque oii la poésie n'était pas le culte solitaire de quelques rêveurs perdus parmi des indifférents, mais un plaisir d'habitude, familier à un grand nombre d'intelligences, ou, si l'on veut, une distraction élégante, presque aussi répandue que l'est aujourd'hui la pratique du piano. Dans un chapitre préliminaire, nous avons indiqué déjà les symptômes généraux qui, sous l'Empire, signalèrent les tendances du goût, et les entreprises de l'imagination.
Mais ce tableau sera plus fidèle si nous isolons certaines figures que distingue la célébrité de leur nom, ou Tautorité de leur influence. Groupons donc, comme dans une salle d'honneur, les talents qui doivent être mis en vue, pour avoir les uns illustré d'un dernier éclat le déclin des traditions classiques, les autres enrichi notre langue, assoupli notre prosodie, et même soupçonné, par accident, les voies où s'élanceront bientôt les véritables maîtres du siècle présent.
Aux approches d'une Renaissance se rencontrent d'ordinaire des esprits agités, à leur insu, d'une inquiétude pour ainsi dire prophétique. Mais, chez eux c'est moins une force qu'une faiblesse. Car ces instincts, que rien n'encourage dans le milieu contemporain, s'ignorent trop eux-mêmes pour s'affranchir des servitudes qui les paralysent. S'ils essayent de s'épanouir, en dépit de l'air glacial qui les tient engourdis, ces germes, aventurés avant l'heure printanière, sont surpris par les vents, les pluies ou les gelées, et se dessèchent, ou ne produisent qu'à grand'pcine des fruits maUngres auxquels la rigueur du ciel refuse une pleine maturité. Aussi, malgré leur sève native, n'ont-ils qu'une amère saveur, ou même tombent-ils en poussière sous la main qui voudrait les cueillir.
Tel est aujourd'hui le sort d'Écouchard Lebrun, qui subit plus que tout autre l'inclémence d'une âpre saison. Il doit compter pourtant parmi les précurseurs qui entrevirent de loin les cimes d'un nou-
FJMmiN. 353
\i'l Ul}iiipe. Il donna du moins l'exemple d'accents liers et superbes qui ne manquent pas d'une originaUté provisoire, en un siècle de raisonnement et de bel esprit, dans le voisinage des fades pastorales, ou des petits vers musqués dont la mièvrerie faisait les délices des salons et des boudoirs.
Au lieu de courtiser le caprice de la faveur mondaine, il se montra vraiment épris d'une gloire austère ; car, animé, par accès, d'une flamme intérieure, il eut l'ambition dêtre une de ces voix harmonieuses qui vibrent à l'unisson des foules. Bien qu'il se soit souvent exalté de propos délibéré, sans que son délire trop rassis rappelle l'enthousiasme de l'ode primitive, il y aurait donc une certaine ingratitude à railler cruellement ce surnom de Pindare français^ qui lui fut décerné par une génération trop étrangère au sentiment de l'antique. Dans cette méprise voyons plutôt un hommage aveugle rendu par l'illusion reconnaissante de nos pères à la bonne volonté d'une Muse qui, pour la première fois, s'associait enfin à l'allégresse de nos victoires, aux pompes de nos fêtes civiques, ou au deuil des grandes funérailles, c'està-dire aux émotions qui faisaient tressaillir tout un peuple.
Quoique ces visées aient été compromises par de fâcheuses défaillances, elles témoignent pourtant de facultés qui n'étaient pas vulgaires ; et, sans être dupes de la rhétorique artificielle qui déconcerte des élans dignes d'une meilleure fortune, nous avouerons que sous ces erreurs mêmes se manifeste la
vaillance entreprenante avec laquelle Lebrun disait
un jour :
Ceux dont le présent est l'idole
Ne laissent point de souvenir.
Dans un succès vain et frivole
Ils ont usé leur avenir.
Amants des roses passagères,
Ils ont les grâces mensongères,
Et le sort des rapides fleurs :
Leur plus long règne est dune aurore.
Mais le Temps rajeunit encore
L'antique laurier des Neuf Sœurs.
Oui, il y eut un véritable courage à concevoir ainsi, parmi les inconstances d'un monde si dissipé, l'idée d'une vocation recueillie, et à parler de long avenir,, en face des insouciants qu'emportaient à la dérive tous les souffles de la fantaisie passagère.
Toutefois, nous avons le regret d'ajouter que l'estime à laquelle le poëte a droit ne va pas jusqu'au panégyriste officiel, dont la complaisance fut si prompte à saluer de ses dithyrambes toutes les causes victorieuses, ou à lancer contre les vaincus d'outrageantes imprécations. Ancien secrétaire du prince de Conti, protégé par Louis XVI qui l'honora de ses bienfaits, T^ebrun ne devint-il pas l'hiérophante de la Révolution ; et, après avoir été l'adulateur de Robespierre, n'a-t-il pas vendu son encens à l'Empire, comme h la Terreur? Celte inexcusable versatilité justifia presque ce trait sanglant :
Oui, le fléau le plus funeste D'une lyre banale obtiendrait les accords.
Si la Peslo avait des trésors, Lebrun sérail soudain le clianUe de lu Peste. ■
LEBllLN. 355
Le discrédit qui pèse sur sa mémoire ne tient donc pas seulement à des raisons littéraires. S'il sied d'être indulgent pour des faiblesses atténuées par les blessures d'une âme ombrageuse qu'avaient aigrie ses cliagrins domestiques, on ne saurait oublier deux taches ineffaçables : d'abord les invectives du Tyrtée jacobin qui, par une Ode fanatique, hâta la violation des tombes royales; ensuite, une épigramme odieuse contre Carnot, dont le seul tort avait été de rester debout, parmi tant de renégats courbés jusqu'à terre devant un maître qu'ils détestaient, tout en acceptant ses faveurs.
Du reste, ces infirmités morales ne furent point impunies, si l'on en juge par les intermittences d'une verve rebelle dont les inégalités confirment cet arrêt :
Le vers se sent toujours dus bassesses du cœur.
Poëte hargneux, atrabilaire et vindicatif, flatteur des grands et du peuple, chantre de palinodies éhontéef , il ne fut jamais capable que de soubresauts, et de jets vite épuisés. S'il tendit au subHme, il n'atteignit le plus souvent qu'à l'emphase. Une flore ingrate dénonce chez lui l'aridité d'un sol chétif ferliliié laborieusement, à force de culture. 11 a parfois de vigoureux coups d'aile, mais qui fléchissent soudain^ comme s'il volait dans le vide. Quand il monte, on sent Teflort : il faut qu'il se guindé, et s'évertue. Inspirées par sa mémoire, et apprises plutôt que
3oG LKS POETES DE TUANSITION.
spontanées, ses hardiesses ont rarement l'aisance d'un essor involontaire.
C'est qu'un sophiste indifférent à l'idée comme au sentiment se cache sous les mensonges d'un lyrisme plein de calcul et de ruse, oîi tout est pour la montre et l'effet. A défaut de naïveté, d'ardeur soutenue, et de libre invention, nous devons donc nous contenter ici d'une facture savante, de mouvements adroitement combinés, de vers sonores ou puissants, qui tantôt s'exhalent comme des parfums, tantôt semblent sculptés dans le marbre^ ou fondus en airain. Telle est, par ex'emple, cette fin de strophe dont l'énergie a tant de relief :
Vivant, nous blessons le Grand Homme; Mort, nous tombons à ses genoux. .
On n'aime que la gloire absente; La mémoire est reconnaissante, Les yeux sont ingrats et jaloux.
Nous lui saurons gré surtout d'avoir défendu les prérogatives de la langue lyrique contre la timidité d'une école qui prétendait réduire la poésie à la prose. (( Lebrun est un poëte de mots » , disait de lui Fontanes. — « Mais ce n'est pas déjà si peu », répondit Joubert; et nous serons tous de son avis. Car la science de l'expression eut alors plus que jamais son à-propos, parmi tant de pusillanimes qui ne parlaient {)lus que le vocabulaire des réminiscences, et des lieux comnmns. Aussi serions-nous tentés de tourner en éloge ce i)asliche satirique dans lequel
Baour-Lormian censurait des témérités dont l'audace lui sembla ridicule :
De l'immortel Lebrun mesurez la hauteur. Yoypz-le dépJoi/ajit son vol dominateur.
Ceint de foudres, d'éclairs, traverser l'Empyréo, Et s'ouvrir dans le vide une route ignorée. On connaît dans Paris son pouvoir souverain ; Les vers qu'il martela sont plus durs que l'airain. A des insectes-rois il déclare la guerre; 11 fait rire son arc, enivre son tonnerre, Roule un bleuâtre éclat en des yeux menaçants, Ne craint pas de mourir, fier de sortir du temps. Fait au front d'un monarque expirer la couronne, De la postérité fièrement s'environne.
Dénonce à Flore, aux lis Vinsolence des vents. Jusqu'au sein des Enfers porte ses pas vivants. Peint de gloire et d'orgueil les âmes effrénées Se plongeant à sa voix au fond des destinées ; Et, fuyant d'un essor subit, inattendu, A travers le péril, et Vobstacle éperdu. Jeune de verve, il vole en des plaines arides, Pour imposer silence aux hautes Pyramides, Tente le vaste Olympe; et, libre d'ennemis, S'assied, en conquérant, sur les siècles soumis.
Non, certes, tout n'est point bizarrerie dans ces, alliances imprévues ; quelques-unes même nous paraissent fort heureuses, en dépit de la parodie qui les défigure. Elles furent comme la refonte d'unemonnaie trop usée par la circulation. Ce que nous reprocherons plutôt à Lebrun, c'est d'avoir trop préféré le dessin à la couleur. 11 a le contour net et ferme; mais son pinceau est froid, ou se joue sur un fond grisâtre. Roides et nues, ses images n'ont pas de charme et de suavité. Elles sont bien contem-
358 LES POKTES DE TllANSITlON
poraines du style inauguré par le peintre David, vers l'époque oii nos temples profanés s'ouvraient à la déesse Raison. Plus païen que les Romains et les Grecs, il abusa des fictions allégoriques, et ne sut point, comme André Cliénier, vivifier cette mythologie abstraite par Tenchantement des GrAces décentes ou voluptueuses.
Ces défauts, dont il ne porte pas toute la responsabilité, ne nous rendront point injustes pour une plume industrieuse qui sut polir sa matière. On peut sourire du personnage théâtral qui singeait avec tant de morgue Anacréon, ou Pindare. On doit flétrir l'Apollon vénal qui se donnait effrontément au dernier enchérisseur. Mais ne faisons pas fi d'un écrivain qui eut la passion du bien dire. Si nulle autre religion ne féconda ses œuvres, celle de l'Art lui fut du moins une conscience, et presque une vertu. Car, sans racheter tous ses torts, elle lui dicta plus d'une page réparatrice, entre autres, l'ode qui valut à la nièce de Corneille le patronage de Voltaire. Ce jour-là, de beaux vers furent une belle action.
Il y eut aussi de l'éloquence dans les anathèmes dont il foudroya les détracteurs de Buffon. En cette occasion, il égala presque la majesté du génie dont il disait, à propos des Epoques de la nature :
An sein de l'infini ton ilnie s'est lancée,
Tu i)eni)las ses déserts de ta vaste pensée :
La Nature avec toi fit sept pas éclatants,
El, de Sun ri^nn immense embrassant tout l'espace,
Ton immorlelle audace A posé sept fl'im])caux sur la loute du Temj)s.
LKBRUN. 359
Dans cette admiration se révèlent comme de lointaines affinités entre le prosateur et le poëte. Tous deux aimèrent les vastes horizons ; tous deux eurent de la noblesse, et une ampleur solennelle. Si chez Lebrun les hautes pensées n'habitèrent pas le cœur, elles se réfugièrent du moins dans l'imagination; et cet air de grandeur, nous le retrouvons jusqu'en ses épigrammesi. Car, au lieu de raser la terre, elles éclatent comme des bombes qui décrivent une gigantesque parabole.
Mais n'insistons pas sur ces jeux oii il fut si cruel qu'on serait tenté de prendre en pitié quelques-unes de ses victimes. Mieux vaut évoquer des souvenirs moins périssables que la haine ou l'injure, je veux dire ce « victorieux naufrage )) du Vengew\ qui, pouvant capituler honorablement, préféra sombrer, sous le feu des Anglais, aux cris de : Vive la Republique! C'est parmi ces héroïques épaves qu'il nous faut chercher la lyre de Lebrun. Elle y repose, près du drapeau tricolore qui la protège contre l'oubli.