CHAPITRE III
M. DE FONTANES. Influences de l'éducation première. Maturité précoce. Débuts du lettré. Le Verger, la Forêt de Navarre, 1786. Traduction de l'Eisai sur l'homme. Projet d'un poëme sur la Sature. La Chartreuse. Action exercée par Bernardin de Saint- Pierre. Le Jour des morts. Christianisme poétique, précurseur de Chateaubriand. Échos lointains de Gray, Goldsmith et Cowper. Poèmes astronomiques. — Rôle deFontanes pendant la Révolution. Premier exil. A son retour, il devient professeur à l'École Centrale, et entre à l'institut. Le politique se révèle dans ses discours d'installation. — Second exil. La Grèce sauvée. — Premières relations avec Chateaubriand. Lettre à Bonaparte, après le 18 Brumaire. Éloge de Washington, 9 février 1800. Le Président du Corps Législatif, le Grand-iVlaltre de l'Université. — Le poète sous le ministre. Odes sur le Duc d Enghien et V Enlèvement du Pape. Stances à Chateaubriand. L'Horace de Courbevoie. A un Pêcheur. Stances à Utie Jeune Anglaise. Le Buste de Vénus. — L'homme de goût ; culte de Racine. Conclusion.
Originaire des Cévennes, d'oii ses ancêtres avaient été chassés par la révocation de l'édit de Nantes, M. de Fontanes naquit à Niort, en 1757, au sein d'une famille ancienne, mais déchue, qui finit par entrer dans la communion cathohque. Un curé de village, janséniste ardent, fut le premier instituteur de son enfance ; mais la rude discipline de ce guide trop austère rebuta les instincts d'une imagination tendre, et ne réussit qu'à lui faire aimer par contraste le christianisme souriant de Fénelon. De ces influences domestiques il conserva du moins un fond de sentiments religieux qui s'allièrent en lui à toutes
les délicatesses d'une âme généreuse, et d'une intelligence très-cultivée. Parmi les jeux poétiques auxquels l'invita de bonne heure l'exemple d'un frère aîné, signalons une pièce où sa plume adolescente loua l'édit mémorable qui rendait aux protestants les droits de la famille et de la cité. Tout en maudissant les rigueurs d'un faux zèle, il y célébrait avec conviction les bienfaits delà P'oi,
Ce dictame immortel qui fleuwt dans les cieux.
Sous cet équilibre d'une âme naturellement pondérée qui, dès le premier éveil de sa parole publique, se tenait h distance de tout excès d'opinion, nous pouvons déjà pressentir le mérite essentiel du personnage qui devra, plus que tout autre , contribuer un jour aux œuvres d'apaisement.
Du reste, les dures leçons d'une expérience précoce hâtèrent la maturité de sa raison. Car, éprouvée par la perte des aflections les plus chères, sa jeunesse eut à subir la médiocrité d'une existence étroite, préoccupée par des soucis d'avenir. Le mouvement du monde, que lui ouvrirent des relations choisies, j anima pourtant les tristesses d'un étudiant auquel la gravité ne coûtait pas. 8on premier séjour à Paris lui permit en effet d'approcher Ducis, Dorât et Delille, d'entrevoir Voltaire et Jean-Jacques, de fréquenter d'Alembert, et de s'engager assez avant, mais en comparse qui n'a pas encore de rôle, dans la société des poëtes, des beaux esprits, ou des philosophes. Ce ne fut pas sans profit qu'il traversa des mi-
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lieux si divers. Car ils lui conseillèrent une tolérance qui tempéra ses convictions, sans briser le ressort des principes. En même temps qu'il étendit ses vues, et s'initia par le commerce d'une élite à la science de la vie, il paya tribut à la mode du jour,
\0Tèqu'en il 80, [\ipuh\iSL dms VAlmanach des Muses, des vers descriptifs dont on remarqua la fraîcheur et la grâce. C'étaient le Verger et la Forùt de Navarre, fantaisies où il se distingue entre les meilleurs, non par le genre qui n'était pas nouveau, mais par la sobriété de son goût, et les impressions personnelles qu'il mêle au sentiment des beautés champêtres. Tout en se jouant à ces bagatelles, il visait au-delà des succès qui n'ont pas de lendemain, et se vouait à des œuvres de longue haleine. Car, en 1783, une traduction de Pope, l'Essai sur Vhomme, attesta le sérieux d'un talentqui réussit à égaler un maître concis jusqu'à la sécheresse. AssoupU par cet exercice, il ne méditait rien moins qu'un grand poëme sur /« Nature; et les fragments qu'il en détacha lui valurent l'attention de La Harpe, qui leur souhaita la bienvenue par des éloges dont il n'était pas habituellement prodigue.
La Chartreuse ne tarda point à justifier la faveur d'un jugement qui eut alors tant d'autorité. Cette esquisse où tressaille l'accent d'une émotion sincère se recommande en effet par le tissu d'un style égal et ferme, le charme du rhythme, la pureté de la langue, enfin, par un tour de rêverie religieuse et de sensibilité pittoresque, où se combinent des traits qui rappellent à la fois Racine et Bernardin de
Saint-Pierre. Or, à cette date, en 1783, ce symptôme fut réellement original. La mélodie que voici n'at-elle pas une suavité pénétrante ?
Cloître sombre, où l'amour est proscrit par le ciel, Oïl l'instinct le plus cher est le plus criminel, Déjà, déjà ton deuil plaît moins à ma pensée! L'imagination vers tes murs élancée Cherche leur saint repos, leur long recueillement ; Mais mon âme a besoin d'un plus doux sentiment. Ces devoirs rigoureux font trembler ma faiblesse. Toutefois, quand le temps, qui détrompe sans cesse, Pour moi des passions détruira les erreurs, Et leurs plaisirs trop courts, souvent mêlés de pleurs; Quand mon cœur nourrira quelque peine secrète, Dans ces moments plus doux, et si chers au poëte, Où, fatigué du monde, il veut, libre du moins, Et jouir de lui-même, et rêver sans témoins; Alors, je reviendrai, solitude tranquille, Oublier dans ton sein les ennuis de la ville , Et retrouver encor, sous ces lambris déserts. Les mêmes sentiments retracés dans mes vers.
Sous ses teintes pâles, ce motif n'a point cessé de nous plaire par la douceur de sa nuance racinienne. Le Jour des morts n'est pas de moindre qualité. Si nos yeux, accoutumés à des tons plus vigoureux, trouvent aujourd'hui trop languissantes les couleurs de ce tableau sur lequel le temps a passé, la discrétion même d'un pinceau qui n'appuie jamais fait d'autant plus valoir la finesse de la main, sa touche expressive, et une onction qui nous remet en mémoire ces pages oii Jean-Jacques, ravi par l'enthousiasme de la contemplation, s'échappe en humbles prières, et s'incline devant le Créateur, 11 y a là des
notes rares, qui sont la psychologie d'une conscience partagée entre l'esprit du siècle et les traditions de son berceau.
Au lieu de se combattre , le philosophe et le croyant s'y confondent ep une profession de foi qui vient surtout du cœur^ et de l'imagination. Voilà bien le premier credo de ce christianisme tout poétique, dont les vagues élans s'accommoderont aux mollesses d'une société plus facile à prendre par le sentiment que par la doctrine. C'est déjà du Chateaubriand, moins la palette. Qui ne croirait entendre de loin sa voix dans cette méditation, où l'attendrissement religieux se tourne en volupté d'artiste?
0 moment solennel ! ce peuple prosterné,
Ce temple dont la mousse a couvert les portiques,
Ses vieux murs, son jour sombre et ses vitraux gothiques;
Cette lampe d'airain qui, dans l'antiquité,
Symbole du soleil et de l'éternité,
Luit devant le Très-Haut, jour et nuit suspendue;
La ma^iesté d'un Dieu parmi nous descendue.
Les pleurs, les vœux, l'encens qui montent vers l'autel,
Et de jeunes beautés qui, sous l'œil maternel.
Adoucissent encor par leur voix innocente
De la Religion la pompe attendrissante;
Cet orgue qui se tait, ce silence pieux,
L'invincible union de la terre et des cieux :
Tout enflamme, agrandit, émeut ïhomme sensible»
Il croit avoir franchi ce monde inaccessible,
Où, sur des harpes d'or, l'immortel Séraphin,
Aux pieds de Jéhovah, chante l'hymne sans fin.
C'est alors que, sans peine, un Dieu se fait entendre :
Il se cache au savant, se révèle au cœur tendre;
Il doit moins se prouver qu'il ne doit se sentir.
l N'est-il pas vrai qu'on ne saurait verser un en-
cens plus pur en un vase plus joliment ciselé?
Ajoutons qu'ici nous surprenons encore l'écho de certains poètes anglais qui n'avaient pas jusqu'alors franchi nos frontières. Oui, Gray, Goldsmith et Cowper nous apparaissent furtivement sous le voile d'une imitation libre et toute française qui fut une primeur dans un temps oii l'on visitait si peu les littératures étrangères. Mais Fontanes, qui n'eut jamais que des velléités, se contenta d'effleurer du bout des lèvres ces sources toutes neuves, où, depuis, tant d'autres se sont abreuvés jusqu'à l'ivresse. Il lui suffit, dit un romantique, « de côtoyer la haie du cottage, sans y entrer » . Car ses affinités natives le ramenaient d'instinct à Técole de Racine et de Boileau, qui restèrent ses patrons et ses guides.
On ne s'en plaindra pas, en lisant le discours astronomique, oii il sut allier l'harmonie de l'un à la précision de l'autre. Des beautés supérieures brillent en effet dans ces pages dont la rigueur didactique semblait pourtant répugner aux gênes de notre prosodie. Ces entraves n'embarrassèrent point les ailes de sa Muse; car elle n'eut jamais une démarche plus libre que dans les contraintes d'un sujet où elle rivalise avec l'admirable Épître que Voltaire consacre à la gloire de Newton. On pourrait citer maint passage dont l'énergie, l'aisance ou la majesté défient tout parallèle, celui-ci, par exemple :
Vers ces globes lointains qu'observe Cassini Mortel, prends ton (!ssor, monte par la j)ensée. Et cherche où du grand Tout la borne fut placée.
Laisse après toi Saturne, approche d'Uraniis. Tu l'as quitté? Poursuis. Des astres inconnus A l'aurore, au couchant, partout sèment ta route; Qu'à des immensités l'immensité s'ajoute. Vois-tu ces feux lointains? Ose y voler encor. Peut-être ici, fermant ce vaste compas d'or, Qui mesurait des cieux les campagnes profondes, L'éternel géomètre a terminé les mondes. Atteins-les : Vaine erreur! Fais un pas; à l'instant, Un nouveau lieu succède, et l'univers s'étend. Tu t'avances toujours, toujours il t'environne. Quoi ! semblable au mortel que sa force abandonne, Dieu qui ne cesse point d'agir, et d'enfanter Eût dit : Voilà la borne où je veux m'arrêterl
En d'autres vers, les idées de Fontenelle sur la pluralité des mondes se combinent avec des sentiments tout virgiliens, dont la pieuse effusion attendrit la stupeur du regard qui plonge dans les abîmes de l'espace immense. En face de l'infini^ le vertige allait prendre le poëte, quand, soudain, se réveille comme d'un songe le sentiment de la personne humaine prête à défaillir ; jugez-en par ce cri :
Tandis que je me perds en ces rêves profonds, Peut-être un habitant de Vénus, de Mercure, De ce globe voisin qui blanchit l'ombre obscure, Se livre à des transports aussi doux que les miens. Ah! si nous rapprochions nos hardis entretiens ! (-herche-t-il quelquefois ce globe de la Terre, Qui, dans l'espace immense, en un point se resserre? A-t-il pu soupçonner qu'en ce séjour de pleurs Rampe un être immortel qu'ont flétri les douleurs?
Il y avait là des gages d'épanouissement grandiose, surtout pour un lettré qui savait à quel prix se conçoit et s'accomplit une œuvre de longue durée. Dans
une confidence voisine de cette époque, s'invitant lui-même à tenter l'idéal, ne disait-il pas :
Comme on voit, quand l'hiver a chassé les frimas, Revoler sur les fleurs l'abeille ranimée, Qui, six mois, dans sa racho a langui renfermée ; Ainsi, revole aux champs, Muse, fille du ciel. De poétiques fleurs compose un nouveau miel. Laisse les vils frelons qui te livrent la guerre, A la hâte et sans art, pétrir un miel vulgaire. Pour toi, saisis l'instant ; marque d'un œil jaloux Le terrain qui produit les parfums les plus doux. Reposant jusqu'au soir sur la lige choisie, Exprime avec lenteur une douce ambroisie; Epure-la sans cesse, et forme pour les cieux Le breuvage immortel attendu par les Dieux.
Ces vers qu'André Chénier n'eût point désavoués contenaient de précieuses promesses. Mais les circonstances qui suivirent ne furent pas favorables à leur pleine éclosion. Car on était à la veille de la crise qui devait étouffer, du matin au soir, la parure d'une civilisation oisive. Quand s'annoncèrent ces changements appelés par tant de vœux, Fontanes ne fut point de ceux qui ne virent que révolte et désastres prochains en des élans provoqués par de hautes intelligences, et secondés parles âmes les plus généreuses. Toutefois, à mesure que les passions s'irritèrent, il se garda des illusions qui égarent, et des enivrements qui troublent la raison. Fidèle au drapeau monarchique, mais partisan d'une constitution libérale, il s'attrista des fautes commises par ses amis comme par leurs adversaires, et ne s'éloigna de Paris qu'après l'explosion des criminelles violences.
dont l'impunité ne laissait plus aux bons citoyens que le désespoir d'un sacrifice impuissant.
Réfugié à Lyon, en 1792, il assista de près aux horreurs d'un siège qui entraîna les représailles d'une sanglante victoire ; et ce fut à sa plume que s'adressèrent les victimes de Collot d'Herbois, lorS'» que, trop confiantes dans la justice d'une cause perdue d'avance, elles voulurent porter leurs doléances à la barre de la Convention. Un cœur indigné ne pouvait manquer d'être pour elles un interprète fier et pathétique. Aussi l'éloquence de Fontanes failiit-elle émouvoir les plus impitoyables. Mais, se repentant bientôt de cette involontaire surprise, ils ne répondirent à des plaintes accusatrices que par de nouveaux arrêts de proscription. L'avocat lui-» même fut en péril, car son talent le dénonçait ; et, compromis par un acte de courage, il se vit réduit à fuir loin de la France, jusqu'au jour où^ l'humanité recouvrant ses droits, il put reparaître enfin, prêt à figurer au premier rang parmi les esprits sages que l'estime publique invitait à rétablir l'ordre social.
Nommé professeur de belles-lettres à l'École centrale des Quatre Nations, et compris dans la liste de l'Institut naissant, ce fut alors qu'il révéla des aptitudes éminemment faites pour la responsabilité d'un grand rôle. Car, dans ses discours d'installation, les politiques retrouvèrent, avec le tact de l'expérience, l'art oublié d'insinuer la pensée sous ces formes discrètes qui garantissent à la franchise toute liberté de
se produire, sans offenser ses contradicteurs. Habile à s'orienter parmi les courants de l'opinion, il associa donc sa parole et sa plume au mouvement qui tendit, un instant, à faire prévaloir l'union des principes religieux et royalistes dans les efforts essayés pour relever tant de ruines. Sans nous prononcer sur l'opportunité de cette conduite, avouons du moins qu'il encouragea ces espérances avec une modération de langage dont on avait perdu l'habitude, et que ses amis eurent le tort de ne point imiter. Aussi respectueuse à l'endroit des personnes qu'impartiale envers les doctrines, sa polémique méritait de lui concilier les égards de ceux qu'elle ne persuadait pas. Mais le 18 Fructidor prouva que certaines vertus étaient encore périlleuses ; et, pour échapper à la déportation, Fontanes dut regagner le chemin de l'exil.
En atteignant le journaliste, ce coup rendit le poëte à lui-même ; car il consola ses ennuis en revenant à l'idée de l'œuvre oii il se proposait de chanter la Grèce sauvée par la victoire de Thémistocle à Salamine. L'épopée figurait alors parmi les preuves de maîtrise ; et ce fut pour Fontanes un point d'honneur de ravir aux menaces de son naufrage, comme Garaoens ses Lusiades, un de ces monuments qui attestent au moins la vaillance d'une noble ambition. Mais il était écrit que ce dessein ne s'accomplirait pas; et, si j'en juge par certains fragments venus jusqu'à nous, je soupçonne qu'il ne faut pas trop s'affliger de ce mécompte.
Ces jours de détresse n'en furent pas moins heu-
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reux pour les lettres, puisqu'ils rapprochèrent de Chateaubriand, qui s'ignorait encore, l'incompnrable conseiller qui allait exciter et diriger sa verve. Le Génie du cJunstianisme doit en effet beaucoup à ces entretiens oia, animés d'une sympathie mutuelle, deux amis apportèrent, avec leurs projets de propagande morale, l'un sa fougue téméraire et ses éclairs d'inspiration, l'autre la sûreté d'un goût aussi habile il aiguillonner les indolences d'un rêveur qu'à discipliner les écarts d'un audacieux. De Londres, où il venait de rencontrer le jeune officier breton dont il disait : «Patience! il nous passera tous o, Fontanes émigra successivement en Hollande, et en Allemagne. Dénué de tout, n'ayant qu'un Virgile pour compagnon de son isolement, ne pouvant pas même découvrir dans toute la ville de Hambourg le Plutarque dont il avait besoin pour le poëme auquel il travaillait, c(à corps perdu», il s'en alla gémissant comme Ovide au milieu des Barbares, mais soutenu par l'espoir d'assister bientôt à la chute d'un pouvoir que condamnait un discrédit universel.
Son impatience n'attendit même pas cette heure désirée. Car il était déjà rentré clandestinement en France, quand le 18 Brumaire donna raison aux pronostics trop encourageants qu'il avait exprimés, dès le lo août 1797, dans un piquant article qui, dédié à Bonaparte, se terminait par ce vers de Voltaire :
J'aime fort les héros, s'ils aiment les poëteâ. De la partd'un publiciste qui souhaitait la restaura-
tion des Bourbons^ mais sans croire qu'elle fût alors prochaine, c'était se déclarer disponible, et exempt de tout engagement. Aussi le fin courtisan devait-il être entendu, lorsque, le 12 nivôse, an XII, sortant de l'asile oij il venait de mettre la dernière main à sa Maison rustique^ il adressa au Premier Consul une lettre flatteuse qui, avec plus d'à-propos que de désintéressement, faisait appel à son attention toutepuissante. La réponse ne tarda pas; et, un mois après, le 20 pluviôse (9 février 1800), Fontanes était choisi pour prononcer l'éloge de Washington devant le général qui couvrait encore de ce nom si pur des desseins fort contraires à l'exemple patriotique du héros républicain.
Très-adroit, et même plus qu'il ne fallait, à manœuvrer entre des écueils, sans y briser sa barque, le panégyriste, qui se sentait en vue du port, trouva dans cette rencontre solennelle l'occasion de pousser sa fortune, tout en célébrant les idées qu'il estimait propres à contribuer au salut d'une société travaillée trop longtemps par des passions anarchiques. Il se tira donc de ce pas difficile avec une dextérité dont le concours se donnait ouvertement à un homme d^Etat qui, alors plus que jamais, sentit le besoin de rallier les partis, et d'offrir aux indécis des garanties de politique conciliatrice. Au lendemain des discordes civiles, parmi les rancunes des vaincus ou les défiances des neutres, il y a toujours place pour ces habiles que leur souplesse prédestine à rassurer les intérêts ou les consciences, surtout quand leur bonne
renommée n'a été entamée par aucun de ces compromis où la fatalité des révolutions entraîne quelquefois d'honnêtes gens.
Aussi Fontanes devint-il rapidement un de ces personnages dont on ne saurait dire s'ils cherchent les honneurs, ou si les honneurs les viennent chercher. Nous ne le suivrons point ici dans l'exercice des devoirs auxquels il lui fallut sacrifier une bonne part de son indépendance. Nous aurions à le plaindre d'avoir vécu sous un régime où se produisit une double imposture : celle d'un pouvoir qui mit chacune de ses usurpations sous le patronage des grands mots dont le prestige restait populaire; et celle d'un pays complice de ces mensonges tacitement acceptés comme des prétextes qui, donnante la soumission une ombre de dignité, semblaient purifier par de vaines formules les actes les plus iniques, ou les plus arbitraires.
Sans absoudre ces situations équivoques et leurs conséquences fâcheuses, nous admettrons pourtant que, Président du Corps Législatif et Grand-Maître de l'Université, Fontanes fit aimer et respecter en lui la bonté du cœur, la droiture des intentions, son zèle sincère pour le bien public, et la générosité d'un caractère auquel on ne refusera même pas certaines tentations passagères de courage assez méritoires chez un ministre de l'Empereur.
Nous reconnaissons encore ici le délicat. Car c'est lui qui se montre dans cette bonne tenue qui sauva du moins les apparences, sous les obligations d''uû
dévouement trop complaisant, ou parmi les gênes de la représentation officielle. Si le poëte dut s'effacer devant l'orateur, il ne se laissa pourtant pas étouffer par le souci des affaires. L'exemple de ce partage n'était pas, du reste, si rare, en un temps où l'amour des lettres fut beaucoup plus fervent qu'on ne pense ; car plusieurs le concilièrent avec d'absorbantes fonctions. Ne vit-on pas alors un autre serviteur de l'Empire, et l'un des plus laborieux, le comte Daru, se reposer d'un travail par un autre, traduire Horace en chaise de poste^ sans dérober une minute à ses charges, et classer les astres dans son poëme sur l Astronomie avec autant d'exactitude qu'il en mettait à faire le dénombrement de nos armées, dans ses rapports à Napoléon ? Il en fut ainsi de Fontanes. Un de ses amis se plaignant de son silence littéraire, il lui répondit « qu'il se réservait chaque jour quatre heures de travail libre, avant d'ouvrir son cabinet. » Quatre heures 1 C'est peutêtre beaucoup pour une plume volontiers paresseuse, et qui craignait la fatigue. Outre que l'écrivain semblait redouter de plus en plus le grand soleil, on l'entendit maintes fois répéter, non sans une nuance de secret dépit : «Tous les vers sont faits ! )> Or, sincère ou non, cette conviction n'était point de nature à stimuler sa lyre. Cependant, s'il abusa de ce prétexte pour se taire, et si la patience, ou plutôt le souffle lui manqua trop pour mener à terme l'épopée toujours inédite sur la réputation de laquelle il vivait à crédit, quelques vers tout désintéressés témoignent
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discrètement qu'au milieu des grandeurs il demeura, comme le berger de la Fable, fidèle à sa musette.
Ne la prit-il pas souvent pour confidente des griefs, et même des colères que le sénateur ou le ministre refoulait sans souffler mot? Je veux parler de ses Odes sur r Assassinat du duc d'Enyhien^ et sur l Enlèvement du Pape, Sous le courtisan, l'homme eut, cette fois, une révolte. Il est vrai qu'il se garda bien de publier ces pièces. Mais il fit aussi mystère de ses strophes sur les embellissements de Paris; et pourtant, elles ne couraient pas le risque de déplaire. Quant aux stances consacrées à Chateaubriand qui n'était point en faveur à Saint-Cloud, elles eurent un retentissement qui honora le cœur du poëte. Car Boileau n'avait pas été plus chevaleresque pour Racine, après l'échec de Phèdre ^ que ne le fut M. de Fontanes pour l'auteur des Martyrs^ en face de critiques envenimées.
Dans ces accents de l'amitié, comme dans les jeux de son pur caprice, nous aimons une cordialité souriante qui rappelle un peu la physionomie d'Horace, mais avec la distance qui sépare ïibur de Courbevoie^ modeste retraite d'oii sont datées la plupart des fantaisies, dont Tenjouement charma ses loisirs ; une, enlre autres, qui est tout émue des douceurs de la solitude. La voici :
Au bout de mon humble domaine, Six tilleuls au front arrondi.
Dominant le cours de la Seine Balancent une ombre incertaine Qui me cache aux feux du Midi.
402 LES POETES DE TRAxNSITIOiN.
Ici la rêveuse Paresse S'assied, les yeux demi-fermés; Et, sous sa main qui me caresse, Une langueur enchanteresse Tient mes sens vaincus et charmés.
Des feuillets d'Ovide et d'Horace Flottent épars sur mes genoux.
Je lis, je dors, tout soin s'efface; Je ne fais rien, et le jour passe.
Cet emploi du jour est si doux !
Tandis que d'une paix profonde Je goûte ainsi la volupté, Des rimeurs dont le siècle abonde La Muse toujours plus féconde Insulte à ma stérilité.
Je perds mon temps, s'il faut les croire. Eux seuls des siècles sont l'honneur!
J'y consens : qu'ils gardent leur gloire. Je perds bien peu pour ma mémoire, Je gagne tout pour mon bonheur.
Non, ce cadre ne inessied pas au portrait d'un lettré qui ne fut point littérateur, ne connut guère les vifs empressements d'amour-propre, et chercha toujours plus son plaisir que celui du public. Tout en faisant mine de viser au laurier de Virgile ou d'Horace, il finit par se réduire aux simples fleurs de son parterre. Ne soyons donc pas plus exigeants qu'il ne le fut pour lui-même ; et, sans regretter de grands poëmes qu'il eut l'esprit de promettre sans les achever, comme s'il eût craint que leur poids ne pesât trop sur sa mémoire, contentons-nous des petits vers
dont le parfum ne s'est point évaporé, de ceux-ci, par exemple :
Pêcheur, qui des flots de la Seine Vers Neuilly remoates le cours, A ta poursuite toujours vaine Les poissons échappent toujours.
Tu maudis l'espoir inQdèle Qui sur le fleuve t'a conduit, Et l'infatigable nacelle Qui t'y promène jour et nuit.
Des deux pêcheurs de Théocrite Ton sommeil t'offrit le trésor.
Hélas! désabusé trop vite, Tu vois s'enfuir le songe d'or.
Ici, rêvant sur ma terrasse.
Je n'ai pas un sort plus heureux.
J'invoque la muse d'Horace; La muse est rebelle à mes vœux.
Jouet de son humeur bizarre.
Je dois compatir à tes maux.
Tiens : que ce faible don répare Le prix qu'attendaient tes travaux.
La nuit vient ; vers le toit champêtre. D'un front gai, reprends ton chemin.
Dors content : tes filets peut-être Sous leur poids fléchiront demain.
Demain peut-être, en cet asile.
Au chant de l'oiseau matinal, Mon vers coulera plus facile Que les flots purs de ce canal.
Voilà le ramage qui convenait h sa voix, et bien mieux, ce me semble, que les éclats de la trompette héroïque. Sans doute, ses hautes ambitions auraient pu se tirer d'embarras, grâce au vif et profond sentiment de cette antiquité dont il était tout imbu. Mais, dans les libres ébats de son badinage, il se trouva plus à l'aise; car alors tout coulait de source intime. A cette veine d'oublieuse rêverie oii, loin de la cour, il reprit toute son indépendance, appartient encore cette fine esquisse, dont le motif aussi discret que voluptueux aidera notre imagination à rendre un rayon de jeunesse au front sérieux et à la tête grisonnante d'un dignitaire de l'Empire :
Où vas-lu, jeune Jjeauté ?
Bientôt Vcsper va descendre.
Dans cetasile écarté, La nuit pourra te surprendre.
Du liaut d'un tertre lointain, J'ai vu ton pied clandestin Se glisser sous la bruyère.
Souvent ton œil incertain Se détournait en arrière.
Mais ton pas s'est lalenti ; II s'arrête, et tu chancelles.
Un bruit sourd a retenti: Tu sens des craintes nouvelles.
Est-ce un faon (\m te fait peur l'^st-ce la voix de ta sœur Qui t'api)elle à la veillée?
Est-ce un Faune ravisseur Oui soulève la feuiilée?
FONTANES. 4l>r.
Dieux ! un jeune homme parail ; Dans ces bois il suit ta route, T appelant d'an doigt discret Au plus épais de leur voûte.
Il s'approche, et tu souris.
Diane, sous ces abris, Dérobe son front modeste.
Un doux baiser t'est surpris :
Les bois m'ont caché le reste.
Pan, et la Terre, et Sylvain, En ont pu voir davantage; Jamais ne s'égare en vain Une Nymphe de ton âge.
Les Zéphyrs ont murmuré; Philomèle a soupiré Sa chanson mélodieuse.
Le ciel est plus azuré, Vénus est plus radieuse.
Ces stances à une Jeune A nglaise paraîtront un peu profanes chez un vigilant gardien des traditions et des croyances; mais ce trait achève la physionomie, et, comme dit Sainte-Beuve, « met l'étincelle au regard ». D'ailleurs, si quelques-uns s'étonnaient de rencontrer ces notes épicuriennes dans le voisinage de l'Ode édifiante où l'ami de M. de Bonald déplore les misères dune société sans religion^ Fontanes leur montrerait^ dans son Horace, le Chant séculaire tout près des strophes adressées à Pyrrha, à Lydie, à Tyndaris et à Glycère. Peut-être même leur répondrait-il comme il fit un jour à des rigoristes qui s'étaient scandalisés de voir un buste de Yénus orner le studieux réduit où le Grand-Maître, délivré de sa robe d'hermine, aimait à oublier l'éti-
quetle, et à fêter les Grâces. Honni soit donc qui penserait à mal, en lisant cette apologie :
Loin de nous, censeur hypocrite, Qui blâmes nos ris ingénus !
En vain le scrupule s'irrite; Dans ma retraite favorite J'ai mis le buste do Vénus !
Je sais trop bien que la volage M'a sans retour abandonné.
Il ne sied d'aimer qu'au bel âge; Au triste honneur de vivre en sage Mes cheveux blancs m'ont condamné.
Je vieillis; mais est-on blâmable D'égayer la fuite des ans?
Vénus, sans toi, rien n'est aimable ; Viens de ta grâce inexprimable Embellir même le bon sens.
L'illusion enchanteresse M'égare encor dans tes bosquets.
Pourquoi rougir de mon ivresse?
Jadis, les Sages de la Grèce T'ont fait asseoir à leurs banquets.
Aux graves modes de ma lyre Mêle des tons moins sérieux.
Phébus chante, et le ciel admire; Mais, si tu daignes lui sourire, Il s'attendrit, et chante mieux.
Inspire-moi ces vers qu'on aime, Qui, tels que toi, plaisent toujours.
Répands-y le charme suprême Et des plaisirs, et des maux même Que je t'ai dus dans mes beaux jours.
Ainsi, quand d'une fleur nouvelle, Vers le soir, l'L^clat s'est flétri, Les airs parfumés autour d'elle Indiquent la place fidèle Où, le matin, elle a fleuri.
Ces retours de sève furent comme un été de la Saint-Martin pour la verte vieillesse de celui qui disait, en parlant du déclin de la vie :
Le Temps mieux que la Science Nous instruit par ses leçons; Aux champs de l'expérience J'ai fait de riches moissons.
Comme une plante tardive.
Le bonheur ne se cultive Qu'en la saison du bon sens; Et, sous une main discrète, Tl croîtra dans la retraite Que j'ornai pour mes vieux ans.
Dans ce regain d'automne, ce qui nous agrée surtout, c'est l'aisance d'un art qui glisse légèrement, c'est une agilité murmurante comme un vol d'abeille, c'est un atticisme devenu maintenant plus rare que jamais, et qui conserve toute sa valeur pour ceux qu'importunerait l'habitude de prodiguer les couleurs voyantes, d'exagérer le relief, ou de trahir Teffort jusque dans les intentions les plus heureuses.
Oui, je ne sais quel sens délicat fait défaut à qui ne goûte pas comme il sied une touche discrète que la turbulence de notre Parnasse doit nous rendre encore plus précieuse. Par la simpUcité des ornements, la justesse du trait, et la sobre élégance d'un dessin arrêté, Fontanes est disciple des anciens et
du xvii^ siècle. Il tient également au xviii% soit par les genres qu'il lui emprunte, et auxquels l'invitèrent ses instincts personnels, soit par une teinte de philosophie sentimentale qui s'accommodait h ses prédilections religieuses^ soit enfin par la vivacité d'un mètre alerte qui porte la marque de Voltaire, non sans rester fidèle à l'esprit de Fénelon, ou plutôt de Racine; car ce maître fut pour lui, comme Virgile pour Stace, l'objet d'un culte domestique. Il mit, je ne dis pas sa gloire, mais sa joie à suivre pieusement les traces divines d'un génie qu'adora son cœur. N'en fait-il pas lui-même l'aveu touchant :
De Virgile ainsi, dans Rome,
Quand le pjoût s'était perdu,
Silius à ce !j;rand homme
Offrait un culte assidu.
Sans cesse il nommait Virgile ;
Il venait, loin de la ville,
Sur sa tombe le prier.
Trop faible, hélas! pour le suivre.
Du moins il faisait revivre,
Ses honneurs, et son laurier.
Jl dut à ces affinités de nature d'être, à son tour, réputé classique, du moins par ses contemporains. Or, c'était le devenir prématurément ; car la postérité ne ratifie guère ces honneurs précoces , que le temps seul a le droit de conférer. Aussi reconnaissonsnous que le grand jour a fait pâlir, par endroits, les œuvres de Fontanes. Si leurs nuances trop tendres n'ont pu supporter sans dommage la pleine lumière
de la publicité, c'est qu'il n'y eut pas assez d'invention dans ce style dont Rivarol disait qu'il eut (de poli sans éclat )) . Joubert fut du même avis quand il lui reprocha de trop « caresser sa phrase » , et de ne laisser « aucun sillon » , aucune empreinte ineffaçable. Voilà par oii fléchissent ces écrivains corrects mais timides, rangés mais un peu froids': l'étoffe est très-fine, mais trop mince. A force de tenue et de retenue, leur poésie, qui n'est jamais une fête pour les yeux, finirait par se confondre avec la prose, si le rhythme n'en faisait encore un plaisir pour l'oreille.
Ce n'est pas que nous'songions à médire de la lime, et de ses prudentes lenteurs ; mais il ne faut point qu'elle use la trame d'un tissu fragile qui ne supporterait plus la broderie. Nous n'accepterons donc qu'avec des réserves les regrets de Chênedollé, disant après la mort de son ami : « Depuis que nous l'avons perdu, il n'y a plus en France de haute littérature. C'était le dernier des Grecs. Lui seul soutenait la poésie et la belle prose, sur le penchant de leur décadence. Il fut un arbitre. » Défions-nous de ces poètes chez lesquels l'esprit critique prédomine ; car un jour vient oii la Muse prend peur, et se sauve. Mais, sans accepter sur parole des oraisons funèbres dictées par la gratitude des uns, ou la complaisance des autres, gardons pourtant un souvenir à l'harmonieux rêveur qui nous conduit des Chœurs d'Esther aux premières Méditations de Lamartine.
En même temps qu'il donna la main au plus doux génie du xvn^ siècle, il pressentit et seconda
ilO LES POETES DE TRANSITION.
les triomphes de Chateaubriand. Or, ^il y eut clairvoyance et courage à se prononcer ainsi, dans la crise même d'une rénovation, pour le grand initiateur dont les hardiesses semblaient à tant d'autres une barbarie raffinée. Cette active générosité d'intelligence ne se démentit jamais dans les hautes situations qui, ravissant aux lettres une plume faite pour les honorer, ouvrirent carrière au patronage d'un Ministre vraiment heureux de jdiscerner le mél'ite, et de lui frayer la voie. Voilà ce qui ne se rencontre pas tous les jours ! Chênedollé, Joubert, Déranger, MM. Royer-Collard, Villemain et Guizot, sans compter les autres, ne sont-ils pas autant de noms qui, jadis protégés par M. de Fontanes, protègent aujourd'hui sa mémoire? Il est presque aussi rare d'aimer le talent que de le posséder. Celui qui réunit ces deux titres est donc sûr de ne point périr tout entier.