Cette comparaison ingéniettse est de Mi Sainte-Beute
apparences. Or la réalité ne répondait point alors aux promesses des mots flatteurs qui conservaient encore le prestige d'un souvenir, ou la force d'une habitude. Croyons-en M** de Staël déclarant « que lesi genres licencieux et frivoles profitèrent seuls de la liberté que Ton pensait avoir acquise dans Tordre littéraire» • Parler ainsi, c'était mettre le doigt sur la plaie du Directoire. Car, sous Tinfluence de ces parvenus ou de ces épicuriens qui firent tomber toutes choses en décadence, et poussèrent la licence jusqu'à l'orgie, nulle littérature saine et virile n'avait chance de succès. Pour indiquer la gravité d*un mal qui, par son excès même, se refuse à la précision de l'analyse, il nous suffira de dénoncer ici le libertinage ou l'impiété qui s'affichait, je ne dis pas seulement dans certaines publications méprisables comme le Dictionnairt des AiMes^ de Sylvain Maréchal, mais parmi les œuvres les plus populaires d'écrivains d'ailleurs distingués, tels que Pamy, le po(^te de la Guerre des Dieux ^ et Le Mercier, l'auteur des Quatre Métamorphoses, Le sens moral aussi bien que le sens chrétien n'était«41 pas effrontément oflensé par la corruption cynique ou raffinée dont le scandale s'étalait avec impunité jusque dans la presse réputée sérieuse ? La Décade phUosophique ne mit-elle pas en circulation des blasphèmes éhontés dont le poison propageait en plein soleil une a)ntagion qu'un pouvoir étranger à toute croyance encouragea de son indifférence ou de sa complicité? Mais n'infligeons à des écrits aujourd'hui clandestins que la condamnation du silence, et
résumons nos impressions en disant que les discours de Garât ou de Daunou , l'éloge du général Hoche, qndques pages de M*' de Staël, et une élégie de Marie^oseph Chénier furent presque les seuls témoignages légués à la postérité par ce projet de littérature lépoblicaine que le Directoire n^était pas susceptible démener à bonne fin, lorsque l'épée d'un général lui donna le coup de grftce.
Cet attentat dont les suites d'abord glorieuses definrent plus tard si funestes, nous nous garderons bien de l'absoudre. Car il ne sera jamais permis à un peuple d'abdiquer sa souveraineté^ même entre les mains d'un homme de génie. Nous savons aujourd'hui ce que coûtent ces calculs de la peur ; et, à défaut de la conscience publique dépravée par de tels exem^es, l'expérience nous a sévèrement appris combien sont trompeuses ces prétendues compensalions qui échangent l'anarchie contre une aveugle (èéissance à la volonté d'un seul. Bonaparte luimême rendit sa fortune ruineuse le jour où, pour s'emparer de la dictature consulaire , il osa violer la constitution fragile qui avait du moins l'avantage d'être un abri légal pour la France convalescente. Oui, s'il avait attendu que le sufirage spontané de la nation lui décernât un pouvoir mérité par d'éclatants services, cette origine régulière eût imposé des bornes à ses témérités , et ses destinées comme les nétres eussent pris dès lors un autre cours. Le droit eût entraîné pour lui des devoirs ; et, sans être un obstacle à de grands desseins, des engagements ga-
I» INTRODCCnON.
rantis par un pacte réciproque auraient pu servir de gard^ou aux chimériques aventures qui épuisèrent l'or et le sang du pays. Marengo et Austeriiti au« raient encore illustré nos armes, mais peut- être n'eussent «elles pas été attristées par le deuil de Moscou, de Leipdck et de Waterloo. Tel est du moins le rêve d'un patriotisme éclairé par l'histoire. Tout en faisant ces réserves, nous devons pourtant reconnaître que le 18 Brumaire eut, en réalité, bien des complices. Saignée à blane par la Terreur^ haletante et avide de repos, après tant de convuU sions, la France voulait en finir avec des hommes violents sans être forts, et aussi impuissants que décriés. Le flot du mépris grossissait contre eux de jour en jour, et jamais situation ne sollicita plus ouvertement la coupable initiative que semblait légi* timer la détresse de tous ceux dont le souci principal fut la sécurité de leurs intérêts, ou le libre exercice des vertus privées. Sans aller jusqu'à prétendre que tout le pays marchait derrière la compagnie de grenadiers qui défila au pas de charge dans l'orangerie de Saint-Cloud, nous ne saurions contester que le malheur des temps voila sous de regrettables excuse» les conséquences d'un crime d'État que nos pères ont expié, sans nous instruire par leur châtiment* C'est le cas de dire, avec M. Victor Hugo : « Les générations nouvelles n'ont pas droit de blâme rigoureux envers leurs anciens et leurs atnés. Nous devons nous souvenir que nous étions enfimts alors, et que la vie nous était légère et insouciante, lorsqu'elle
était si grave et si laborieuse poar d'aotrea. Nous arrivons après nos pères. Os sont fatigués; 9afoi» reapectueax. Nous qui {nrofitons à la fois des giandes idées qui ont lutté, et des grandes dioses qui ont prévalu, soyons justes envers tous, envers eeox qni ont accepté TEmpire pour maître, eomme envers ceux qui l'ont accepté pour adversaire. »
Si Bonaparte, dans l'incomparable q>lendear.de ses premiers et purs triomphes, qipanil eomme mi libérateur à des esprits désabusés de tout cueeplé de la gloire, des alarmes ^fstes n'expGqnent fias seules cet entraînement. B fot anasi provoqué par l'enthousiasme qui, fasdnant tous les veux, leur déroba les périls de l'avenir; et beaneoop parent m persuader, à tort sans doute, mais sincèrcmeot, qu'ils sacrifiaient alors la dignité do eitoven i h grandeur de l'État. Cette révolution rêosEit dont, parce que la plupart, sinon tous, eonspiièrent en aa laveur, les uns avec conscience, les antres aans le savdr. Elle fut d'ailleurs bien mmns on acte de découragement qu'un tfanéraire élan de ronUrnc» dans les ressources d'une nation impatiente d'étoo* ner l'Europe par les prodiges de sa tèmmdûfm. Non, ce ne fot pas à vfl prix qoe se vendit akirt la liberté. La preuve en est dans les csoviee du Consulat qui fonda plus d'institotioos qo'oœ dictature sangoinaire n'avait accomolé de raioeif. Jamais on siècle ne s'annonça par de phs radiens préludes, et l'on voudrait éterniser ce moment trop fugitif où Bonaparte semblait repiéfcnter la
li INTRODL'CTION.
France elle-roëroe sortant tout à coup des ombres de la mort.
Mais ces jours seront de courte durée. Car r£mpire est proche. Or, par la nécessité même de son principe, il ne pourra souffrir l'indépendance â*une intelligence ou d un caractère. Un déploiement continuel de surprises tbéAtrales va donc devenir de plus en plus la triste fatalité d'un régime qui, voulant ménager une issue à l'inquiétude d'un peuple habitué aux tragiques émotions, détournera vers de st^ riles conquêtes une ardeur trop turbulente pour se réduire à l'inertie d'une paix silencieuse. Un jour que l'Empereur, paraissant dans sa loge de l'Opéra, fut accueilli par des acclamations moins bruyantes que d'ordinaire, il se tourna, dit*on, vers un de ses: aides de camp, et laissa échapper cette boutade : tt Messieurs, il nous faudra bientôt entrer en campagne. » Si ce mot n'est point historique, avouons du moins qu'il ne manque pas d'une certaine vraisemblance. Car il caractérise une époque pendant laquelle il suffisait au plus grand nombre d'entendre parler, et de voir agir le seul homme auquel pût appartenir U liberté de la parole on de Taction. Or son génie extraordinaire ne laissera pas à la curiosité publique le loisir d'éprouver les langueurs d'un ennui redoutable à son omnipotence; et, fixés vers l'horizon, tous les regards suivront avec admiration ou angoisse les men cilles ou les désastres de l'épopée militaire dont il sera le héros et la victime.
C'est là surtout qu'il faudra chercher la poésie.
INTRODUCTlOiN. 13
Car celle qu'une volonté impérieuse prétendit organiser comme une distraction du despotisme ne sera que Tartificiel décor d'une scène muette. L'éloquence^ elle aussi, ne vivra plus guère que sur les lèvres ou sous la plume du maître devant lequel s'incline la foule des courtisans. Ailleurs pourra fleurir encore le discours d'apparat; de beaux parleurs prononceront même de temps en temps des mots retentissants, ou des formules libérales qui sauvent les apparences. Mais cette rhétorique d'antichambre ou d'Athénée ne sera qu'une vaine parade, et les impostures officielles ne changeront rien au fond des choses, c'est-à-dire à la soumission passive d'un Sénat ou d'un Corps législatif habitués à ne renvoyer au souverain que les échos de sa propre voix. Quant à l'histoire et à la philosophie, on peut d'avance affirmer de l'une que TEmpire fut plus occupé à la faire qu'à l'écrire; et de l'autre, qu'ayant besoin d'air et d^espace, elle dut ajourner des ambitions découragées soit par la crainte de déplaire, soit par les défiances de lopinion à laquelle les idéologues étaient devenus suspects, non sans raison, pour avoir voulu passer de la théorie à la pratique. On demandait alors au métaphysicien Sieyës ce qu'il pensait : a Je ne pense pas », répondit-il. Or ce trait résume toute une situation, et nous avertit que la stérilité pompeuse de la littérature impériale est un sujet assez ingrat pour la critique.
Toutefois, nous ne l'aborderons point avec ce parti pris qui condamne par ouï-dire, et sur repu-
Utkm kttnUioe. Ce n'est pas que nous so jont lenlé» d'essayer id le paradoxe d'ooe réhabilitation. L'a^«>» cet le plus adroit y perdrait sa peine. Mais, outre qu'il est toujours intéressant de savoir exactement fes choses, il nous en coûte d'admettre que, pendant quinse ans, l'esprit français n'a pasdonné le moindre signe de vie, et d'envelopper ainsi toute une géné> ration dans un dédain qui la supprime. Laissons à la passion politique la brutalité de ses exécutions sommaires. U convient plutôt d'expliquer ou d'atténuer les rigueurs de la postérité par l'enquéta des causes qui les justifient, ou les rendent équitables. C*est ce que nous désirons faire. Engageons-nous donc avec impartialité dans une étude qui sera souvent la revue des morts, mais nous réserve aussi le plaisir d'aasister au travail latent par lequel se prépare sourdement une rénovation littéraire.
U est manifeste en effet, et même à première vue, que les différents Ages d'une nation se continuent comme les anneaux d*une chaîne indissoluble. Car le monde des intelligences est régi par des lois analogues à celles qui gouvernent Tordre des saisons, et Ton sait que la nature ne procède jamais par de brusques soubresauts. Lonque nous exhumerons des noms obscurs, il nous arrivera donc de surprendre alors le signe précurseur des progrès qui »*apprétent Les dernières journées d'hiver, sous leur ciel pAle, ne laissent-elles pas pressentir le voisinage du printemps, ne Mt^oe que par le tiède frisson de> qui effleurent la surface des dernière» netge>?
n en 88% de même des symptAmes par lesquels se trahiiseDl, jusque chez les plus médiocres, des instincts confus de renaissance. Oui, il y a là des ébauches, des commencements, et parfois une aube indistincte.
A plus forte raison saluerons*nous comme un leter de soleil Tavénement de deux grandes figures alors rivales, mais depuis réconciliées par une cornmuoe illustration , M"* de Staël et Chateaubriand, dont la gloire est d'avoir ranimé des flammes éteintes, et propagé des soufiQes inspirateurs. Leurs mérites originaux dominent donc cette littérature dont le souvenir efTacé ne rappelle guère aujourd'hui que des formes vides de pensée, une correction timide, une fausse noblesse, une discipline glaciale, des pro^ cédés mécaniques, en un mot , des corps sans âme. A eux seuls^ ces deux génies initiateurs suffiraient presque à remplir une histoire, et à lui communiquer l'intérêt qui s'attache non-seulement au talent, mais au courage; car ils restèrent le front haut et debout, parmi tant d'autres qui courbaient la tête et pliaient le genou. En dépit des faiblesses qui se mêleront parfois à la dignité de l'attitude, nous les suivrons dans leurs luttes avec les sympathies qui honorent de nobles causes défendues par de beaux caractères. Mais, si nos cœurs et nos consciences doivent être avec eux, nous ne serons pourtant pas de ceux qui croient faire œuvre de patriotisme ou de justice en insultant un de nos plus grands noms, et renversent outrageusement les statues élevées à sa mémoire.
t<> INTRUDLCT|i>N.
Aussi rendrons-nous à César ce qui lut est dû. J'entends par là que, tout en déplorant ou condamnant les erreurs ou' les folies du politique, nous admirerons, suivant les rencontres, le capitaine qui n'eut pas de supérieur ou d'égal, l'écrivain dont la plume valut l'épée, ou même par occasion Thonmie d'Ktat dont on put dire avec Tacite : Cuncia dis-^ cordiis civiUbus fessa, nomùie principisj su6 imperium accepii^.
I. Le iiioii'lr fAtifnié par !<*» <lt»riinie» ri\il«'«, «^tv \r titre tW priiKT, Au);u»tv K- reçut >ou» luiii oUM!>»ancc. (.liirm/r^, ). I, c. 1.