CHAPITRE 111. - LES BOULEVARDS
vées les conteurs, des Mille et une Nuits ; dans ses cabinets particuliers, la Maison-Dorée a su réunir assez de trésors d’élégance, de goût et de grâce pour faire envier à la reine des fées de pareils boudoirs. Nous proposerions à tout honnête père de famille désireux de neutraliser un peu chez son fds l’admiration mortifère qu’on lui a insufflée de la pauvreté romaine et du cynisme lacédémonien, ces deux fléaux du collège, nous lui proposerions de le conduire au sein de ces sanctuaires dédiés à Plutus; car Plutus, hélas! est plus que jamais et plus que partout l’introducteur obligé. Certes, le fanatique des Fabricius et des Agésilas perdrait là, dans un instant, ses préjugés inséparables du baccalauréat ès lettres. Mais non! au lieu de le plonger tout entier et en plein au milieu de cette riche et exubérante civilisation, au lieu de le tremper, comme l’acier, par le changement brusque et subit d’un extrême à l’autre, on préfère le laisser initier par degrés à la vie réelle, l’imprégner des débauches maladroites et des sottises énervantes du débutant au pays latin, plutôt que de lui montrer tout à coup les débau¬
A la Maison-Dorée.
ches du bon ton et les folies du beau et vrai monde.
Le boulevard Montmartre continue les gloires et les splendeurs du boulevard des Italiens. Vachette, le grand, l’inimitable Vachette, est digne à tous égards de la palme que se disputent les grands prêtres de la gourmandise, les pontifes de cette divinité, mâle ou femelle, en l’honneur de qui fument tant de fourneaux vomissant des tourbillons d’émanations suaves. Puis le boulevard Montmartre possède en plus l’embouchure des passages : c’est à sa droite et a sa gauche qu’aboutissent le passage Joulfroy et le passage des Panoramas, labyrinthes de galeries vitrées, reluisantes, regorgeant de trésors, palais de cristal permanents, éternelle exposition du luxe et de l’industrie, de la beauté et de l’afféterie, de la grâce et de la disgrâoe. Le passage Joulfroy! Jadis le dieu-pavé, le veau d’or, le lingot de quatre cent mille francs et je ne sais combien de centimes, s’y étalait sous 1 imposante protection de messieurs les gardes municipaux, et recevait, impassible dans le plateau oii son poids entraînait une montagne de fer capable au plus de lui
faire équilibre, les hommages et les adorations d’un public empressé, d’un public qui bravait les voix aigres et criardes : « Prenez vos billets, messieurs! »
^ a*hté des vanités ! on passait et l’on repassait, sans lui faire 1 aumône d un regard, à cette contrefaçon du ltégent et du Kohinor taillée en plein strass à l’étalage d’un bijoutier, et l’on venait à la file, après avoir fait queue, s’incliner devant ce morceau d’or terne, sans forme, sans éclat, mais lourd, massif, carré, assis sur sa base, s (ans mole sua. Le lingot d’or du boulevard Montmartre est une page de l’histoire du dix-neuvième siècle : il vivra dans le souvenir des hommes à aussi juste titre que la mémoire de Lavv et le récit des gigantesques entreprises de la rue Quincampoix. Nous avons vu cet emblème, qui représentait pour vingt mille francs par an d’honnêteté, de vertu, de réputation et de jouissances, nous l’avons vu trôner sur un coussin de velours aux clous dorés, ni plus ni moins qu un roi sur son siège royal ; nous avons suivi la foule qui se coudoyait, se pressait dans l’enceinte où un magique numéro devait proclamer la fortune d’un seul sur sept millions. Fautil que ce soit là le dernier mobile des civilisations! faut-il que le monde, que Paris, qui est bien plus encore, ne se puissent mouvoir qu’autour d’un tel pivot! On n’a pas fait au lingot d’or l’honneur qu’il méritait : c’est aux Tuileries, c’est à la salle du Trône qu’il eût fallu installer le grand souverain des hommes et des choses; il aurait fallu reconstruire exprès pour lui le trône brûlé sur la place de la Bastille; il aurait fallu l’envoyer à la Great exhibition , à côté de la montagne de lumière, seule voisine digne du dieu.
Aujourd’hui l’or s’est transmué sans doute : il est devenu, soit belle terre avec eaux vives, frais ombrages, vertes pelouses, soit maison à Paris, soit encore inscriptions au grand livre; et le clinquant a pris sa place dans le temple qui n’a plus conservé, comme appel enchanteur, que le nom de sa divinité. Le passage Jouffroy n’a pas tremblé de cueillir les mêmes lauriers que le Pont- Neuf : le lingot d'or, illustration contemporaine, rivalise avec la mère Moreaux, illustration d’il y a pas mal d’années. De part et d’autre, égal assaut de lumières et de sourires, de fruits confits et de politesses; d’un côté, cinquante ans de règne et de triomphe sans concurrents et sans émules; de l’autre, les souvenirs dorés, l’appât à peine détruit des plus douces illusions. D’ailleurs, il y a delà place sous le soleil, et là où naguère la mère Moreaux vit pleuvoir en détail le lingot si désiré, ses successeurs peuvent encore, malgré tout, glaner de précieuses pépites.
Le passage des Panoramas, sur l’autre rive du boulevard, semble faire suite à la galerie dont il vient d’être parlé. Palais- Royal en diminutif, ce passage, traversé par diverses autres galeries, auxquelles il semble imposer son nom , offre sous le dôme vitré qui le protège un assortiment assez remarquable , une collection assez complète des richesses industrielles éparses sur les divers points du boulevard. C’est là qu’on admire , entre autres, le palais aérien de Marquis, c’est-à-dire d’un de ces hommes qui ont su se faire dans le commerce un nom égal à celui des grands écrivains et des grands politiques. Marquis a prodigué les chinoiseries, le cristal , la laque, le palissandre et le bois de rose ; ses colonnettes sont découpées et feuillées comme des tiges de palmiers, et partout, sur de riches plateaux, s’étale triomphalement, sous toutes les formes, le chocolat, objet et source de tout ce luxe, de toute cette splendeur. Marquis a pour voisins cinquante autres favoris du commerce, moins heureux cependant, qui
à toute cette féroce population , qui ne justifie son nom que par son appétit. N’allez pas croire que les lions du boulevard de Gand, plus sobres que leurs frères du Sahara, vivent exclusivement de cigares et d’œillades, de politique et de flânerie. La faim, mauvaise conseillère, les pousse régulièrement hors de l’asphalte, théâtre de leurs exploits, et régulièrement tous les asiles offerts aux affamés ouvrent à deux battants leurs portes bienfaisantes et hospitalières. 11 vient une heure où le bruit du champagne se mêle au grondement incessant de la foule ; oii la fumée du tabac fait place aux bouquets des vins issus de tous les coins de l’univers vinicole, une heure où Paris flâneur cesse de se promener pour manger. Puis, après cet acte accompli , cet acte pour lequel se dépensent tant de millions ou tant de génie , cet acte <pie, sans être paradoxal le moins du monde, on peut considérer comme le grand, le suprême mobile de la vie , sauvage ou civilisée, la digestion reste encore, œuvre non moins importante, quoique moins active, et surtout pour les estomacs blasés des enfants heureux de l’opulence. Après les mille inventions de l’art des Chevet et des Véfour, le café , stimulant sublime :
Q'ii manquait à Virgile, et qu’adorait Voltaire.
Après le café, les glaces, s’il fait chaud, les spiritueux, s’il fait froid; c’en est làplus qu’il n’en faut pour remplir la soirée du boulevard. Paris, et surtout le Paris élégant, est un souverain tyrannique et voluptueux qui demande ses aises : il faut le servir avec recherche, avec zèle , avec prévenance même ; c’est peu pour lui dîner, il exige encore sa demi-tasse et son journal, ce bienheureux journal, devenu un besoin pour le fat, qui prétend tenir d’un attaché au ministère la nouvelle qu il vient de lire parmi les on dit de telle feuille inconnue du soir, comme pour le rentier qui l’aime à l’égal de sa partie de dominos; ce journal, lu en cachette par le politique qui le dédaigne et se prétend renseigné mieux que ceux à qui il emprunte ses renseignements, et dévoré depuis le premier-Paris jusqu a la signature du gérant par l’abonné à la foi robuste, auquel le coupeur de nouvelles diverses n’a jamais taillé assez de pâture.
Tortoni, le premier, comprit l’étendue de ce besoin , et sa grandeur est antérieure aux beaux jours du boulevard.
Les beaux esprits de l’Empire venaient commenter, assis sur ses banquettes, les bulletins de la grande armée ou la dernière tragédie de M. Luce de Lancival : c’est chez Tortoni que fut entendu cet imprudent chansonnier qui eut le malheur de demander une orange en recommandant qu’elle fût épluchée, car il n’aimait pas l’écorce, et qui expia un méchant calembour par quelques mois de prison. Quand les alliés, nos chers amis les ennemis, attaquaient la barrière de Clichy, leurs complices du dedans savouraient chez Tortoni des glaces symboliques : bref, Tortoni eut longtemps le monopole de servir d’amphytrion à toutes les illustrations de l’Empire et du règne de nos rois bien-aimés. Il devait voir enfin s’élever au dieu qu’a célébré Berchoux des autels et des sanctuaires rivaux : la Maison-Dorée, qui succédait aux splendeurs des Yéry et des Véfour; le café de Paris, le café Riche, combattirent sans le vaincre leur vieux prédécesseur, et brillèrent, sans l'édipser, sur le même bitume et dans la même latitude. On peindrait difficilement le luxe, l’éclat, la pompe qu’ont déployés dans leur émulation ces temples ouverts à la bonne chère, à la sensualité. Bignon offre dans ses salons dorés, sur ses piles orientales de coussins tout crépitants de soie, les merveilles d’opulence, de faste et de recherche que n’auraient pas rê¬
rABLEAU DE PARIS
UBJUJU.
Rue de la Paix, place et colonne Vendôme,
boulevard des italiens (côté sud),; boulevard res'carucines (côté sud).
Rue dejclmisea!. • > Bains chinois. ^ Rue de )a Micliodière. Pavillon de Hanovre. Rue Louis-le-Grand.
[boulevard des italiens (côté nord).